Chapitre 1

 

— Kendra Arkhanie… Juste « voyante » ? Non, ça ne va pas du tout. Où est la créativité, l’énergie, l’impact ?

— Euh… je suis juste voyante, répondis-je, sur la défensive.

Faux : en réalité, j’étais bien plus que cela. On pouvait me qualifier de « médium », mais les gens trouvaient que « voyante » faisait moins flipper, allez savoir pourquoi.

— Comment rendre ça plus frappant ? continuai-je.

Adam se gratta le front, comme mon père quand il avait essayé de m’apprendre le théorème de Thales au collège. Il avait vite lâché l’affaire.

— Aucune phrase d’accroche, rien qui titille la curiosité…

— Tu es journaliste ou critique de mode ? demandai-je, agacée.

— Pas la peine de t’énerver, ma vieille, je veux simplement te filer un coup de main.

— Tu as raison, me repris-je avec un sourire, je suis désolée. C’est toi l’expert : tu proposes quoi ?

— Ta carte de visite manque totalement de fantaisie. On dirait celle d’un tueur à gages.

— Tu ne m’aides pas à rester de bonne humeur, là, fis-je remarquer à Adam.

— C’est vrai. Prends un cookie.

Il me tendit la boîte de gâteaux, que je chipai avant qu’il change d’avis : il semblait avoir décidé de pourrir ma journée.

— Il y a mon numéro de téléphone et un logo en dessous, insistai-je. Tu vois ce cercle avec un œil à l’intérieur, là ? C’est le blason des voyantes Arkhanie.

— Il y a d’autres voyantes dans ta famille ?

— Ma grand-mère l’était.

Il opina avec l’air sérieux de celui qui réfléchit.

— Donc ce logo, tu le gardes ?

— Ce blason existe depuis longtemps au sein de ma famille, OK ?

— Très bien, je n’insiste pas. Tu as eu combien de clients depuis ton arrivée à Raven Hill ?

La question fâcheuse.

— Oh… Au moins plein.

Huit. Huit personnes en deux mois, dont deux venues pour me traiter de cinglée. Comment allais-je payer mes factures si les gens refusaient de croire en mes capacités ? Je n’avais encore jamais eu autant de mal à trouver des clients. Peut-être qu’à Raven Hill, aller au lycée et bosser en même temps pour payer le loyer de son appartement, ça ne se faisait pas. Tout comme posséder une carte de visite sobre.

— Comment as-tu réussi à te faire connaître à Phoenix ? insista Adam.

J’avais vécu un an là-bas avant de venir à Raven Hill. Entre les petits jobs au noir, mon activité de voyante et ma troisième année de lycée, je n’avais pas chômé. J’avais fini par en partir à cause du nombre de démons et d’esprits mauvais que j’y croisais, espérant trouver plus de sérénité dans une petite ville. Mauvaise pioche : les phénomènes étranges semblaient légion ici.

— Tu n’imagines pas le nombre de personnes qui s’intéressent à l’occultisme.

— Ça me dépasse complètement. Sans vouloir te vexer, bien entendu.

— Tu peux me filer un coup de main pour la pub, alors ?

Il leva les yeux au ciel, un sourire aux lèvres.

— Pas de problème.

— Vraiment ? Oh, la vache ! Merci, merci, merci !

— À une condition.

— Tout ce que tu voudras. Enfin presque. Presque tout ce que tu voudras.

Mon désespoir devait se lire sur mon visage ; sans cela, Adam n’aurait jamais osé me demander la chose suivante :

— Kate est malade, mais elle devait me rendre un article sur les produits bio de la cafétéria. Accepterais-tu de l’écrire à sa place ? J’ai vu ton site Internet, tu te débrouilles pas mal en rédaction. Mieux qu’en conception de carte de visite, en tout cas.

Ce site, c’était ma petite sœur qui le gérait depuis San Diego dans le dos mes parents. Il me permettait de me payer quelques paquets de pâtes supplémentaires en faisant des tirages de cartes en ligne le week-end et le soir, ou des séances de décryptage d’aura via Skype, entre autres. La plupart du temps, les clients m’envoyaient trois questions auxquelles ils voulaient absolument des réponses, contre trente à soixante dollars, en fonction de leur demande.

— Pour mon site Internet, je ne suis pas… Non, laisse tomber.

Puisque Adam représentait mon unique chance de me faire un nom à Raven Hill, je décidai de la boucler sur le fait que ma frangine s’était occupée des articles divers et variés qu’il avait pu lire. Mon job à moi consistait essentiellement à interroger les morts pour donner des réponses à mes clients.

Oui, les morts. Terrifiant, je sais.

— J’accepte, cédai-je. Il te le faut pour quand, cet article ?

— Demain ?

Mon sourire forcé fit naître une lueur de victoire dans les grands yeux bleus d’Adam.

— Je serai ravie de sacrifier mes heures de sommeil pour t’écrire le meilleur article possible.

— Marché conclu, alors ! Tiens, prends les notes de Kate. Avec ça, tu devrais réussir à rédiger ton enquête sans passer par la case recherche.

— Encore heureux. Kate a quoi, au fait ?

Cette fille était sympa, du genre motivante et courageuse. Elle donnait la pêche aux gens rien qu’en leur parlant. La savoir malade me surprenait donc.

— Je ne sais pas trop… Elle est tout le temps crevée en ce moment, ça ne doit pas aider. J’espère qu’elle reviendra vite.

Adam passa une main dans ses cheveux blonds, puis soupira :

— Bon, Kendra, tu me sauves. Laisse-moi m’occuper de ta pub, d’accord ? D’ici une semaine, tout le monde connaîtra ton nom. Enfin, tout le monde au lycée. Je ne suis pas Dieu, non plus. Du coup, il me faut plus d’infos. Parle-moi de ton don. De quoi es-tu capable ?

Mon « don », parlons-en de celui-là. Il existait quelques avantages à contrôler l’Éther, contre un million d’inconvénients. Dans le genre positif, mes proches ne me quittaient pas après la mort. Grâce à eux, je ne pétais pas les plombs quand ma vie virait au cauchemar. Ce qui arrivait régulièrement. L’Éther, nommé aussi « le cinquième élément », regroupait le monde invisible dans sa globalité, auras et fantômes compris. Véritable réceptacle humain, je possédais le pouvoir de le voir et de le sentir.

— Je peux lire les auras des gens, ce qui me révèle leurs émotions cachées et d’autres choses plus… sombres, parfois.

— Je vois. Définis « sombre ».

— Il ne vaut mieux pas, non.

Je me voyais mal lui expliquer que, parfois, des personnes étaient hantées sans le savoir. Ou pire, qu’il m’arrivait de croiser des victimes de possession.

— Tu es sûre ? Je suis très ouvert d’esprit.

— Absolument.

Il poussa un soupir en se laissant tomber contre le dossier de sa chaise.

— Je vois le topo, dit-il sur un ton condescendant.

Toutes les nanas craquaient pour lui. Il ressemblait à un surfeur revenu de vacances. Bermuda, chemise, queue-de-cheval, peau bronzée, dentition parfaite, corps finement musclé… Mais, qu’il soit beau ou non, je n’appréciais pas les moqueries, surtout de la part de mes amis. Son comportement méritait une petite vengeance. Prenant une voix mystérieuse, je lui expliquai donc :

— Il m’arrive aussi de déterrer les secrets les plus enfouis. Ceux qui nous collent à la peau et nous étouffent sous la honte.

— Les secrets ? Non, tu blagues.

Adam avait cependant perdu sa mine goguenarde et s’était redressé.

— Si je me concentre sur toi, je vois… une voiture. Un magnifique coupé bleu électrique et tout neuf. Il y a un lac, un lac couvert de vase…

Les joues de mon ami virèrent au rouge, ses yeux s’écarquillèrent, ses doigts tremblèrent autour de sa tasse de café. Parfait, mission « trouille » réussie. Il claqua les mains sur la table, un faux sourire Colgate scotché sur les lèvres.

— Je te crois, laisse tomber. Ton annonce sera publiée dans la semaine. Il te faut autre chose ?

— Ouais, des infos. Tu as fait quoi à cette pauvre bagnole ?

Adam se leva d’un bond, faisant grincer les pieds de sa chaise sur le sol carrelé. Aussitôt, la silhouette d’un vieil homme apparut dans son dos, croisa les bras sur sa poitrine immatérielle et le traita d’idiot.

Je me demandai comment mon camarade réagirait s’il apprenait que son défunt grand-père le hantait régulièrement. Il flipperait, probablement. C’est pour cela que je ne racontais à personne que je voyais les morts, pas même à mes amis. Je ne voulais pas les effrayer.

— Tu as vu ça ? lâcha Adam après un court temps de silence. Il est presque 17 h 15. Je dois absolument rencontrer un gars pour une interview. Excuse-moi, Kendra.

Il attrapa son sac, le visage assombri par l’embarras. Malheureusement pour lui, ma perception des auras me permettait de déceler les mensonges…

— C’est ça, à demain…

Adam partit, suivi par son grand-père. Je me retrouvai seule en compagnie d’un autre vieux monsieur renfrogné posté près de la porte. Chétif, il grondait :

— Ces jeunes, ils ont tout gâché. Mon beau bureau, mon si beau bureau…

Pauvre fantôme. Il avait probablement été professeur ici autrefois.

Je ne prêtai cependant pas une grande attention à ses dires. Au bout de dix-huit ans, j’étais habituée aux esprits en tous genres et à leur caractère généralement ronchon. Je suppose que je le serais aussi à leur place.

À mon tour, j’attrapai mon sac à dos, le balançai sur une épaule et quittai la pièce. Sur le chemin menant au parking, je songeai à ce que j’avais raconté à Adam à propos de la voiture et de l’étang. Aucun rapport avec un quelconque don de voyance : je ne pouvais pas lire le passé ou l’avenir à travers l’Éther. Ce que j’avais dit à mon ami, je le tenais de son grand-père. Il apparaissait parfois pour remonter les bretelles de son petit-fils, même si ce dernier ne le voyait pas. Quand il s’était aperçu que moi, je pouvais l’entendre, il m’avait balancé :

— Hé, gamine, si je te file un tuyau sur lui, tu peux essayer de le rendre moins con ?

Bref, j’avais accepté, et je venais de mener à bien ma mission. Un sourire m’échappa alors que je sortais du lycée.

Soudain, une forte odeur nauséabonde me sauta au visage. Je me figeai net, les sens aux aguets. L’Éther autour de moi puait le soufre.

— Zut, zut, zut ! Pas ça.

Dans les environs se trouvait un habitant d’En-Bas. Malgré mon besoin de rentrer chez moi, j’observai les alentours avec méfiance, à la recherche des tentacules noirs caractéristiques d’un démon.

Sauf qu’il n’y avait rien à l’horizon.

Sans attendre, je me précipitai au bout du parking pour me jeter sur la poignée de Marty, ma vieille Ford Pinto vert caca d’oie. Les portières ne se verrouillaient plus, les vitres étaient bloquées, la carrosserie rouillait… mais voilà, c’était ma première voiture. Elle me suivait partout depuis deux ans, toujours fidèle au poste.

Je me glissai derrière le volant avant de tourner la clef douze fois pour réveiller le moteur. Ce dernier émit un râle apocalyptique, et un nuage noir s’éleva de mon pot d’échappement. Des coups de klaxon furieux résonnèrent, mais ne m’empêchèrent pas de m’insérer dans la file de voitures qui quittaient le parking.

— N’écoute pas ces cabriolets et ces BMW dernier cri, Marty. Tu es génial. Mais tu serais encore plus génial si tu ne calais pas, d’accord ? Les démons, ça craint.

Oui, j’étais le genre de nana à parler à sa caisse. Et le genre de nana à ne pas percuter très vite quand un truc louche se passait.

Le parking du lycée formait un U autour d’un terre-plein fleuri ; on devait y entrer d’un côté et en sortir de l’autre. Sauf que la moto qui slalomait entre les usagers se fichait du sens de circulation, puisqu’elle me fonçait dessus. Elle ne contourna pas mon véhicule, comme elle l’avait fait avec les autres : elle s’arrêta devant lui dans un hurlement de pneus.

En voyant le type sur le bolide de sport noir, je me mis aussitôt à trembler. Il n’était pas désagréable à regarder, au contraire : ses biceps étaient impressionnants et je devinais ses abdominaux sous sa combinaison moulante. Le véritable problème se trouvait dans son dos : un lourd amas de fumée, pareil à ceux des volcans en éruption, y formait deux ailes repliées. Son énergie brûlait l’air, même les adolescents autour de nous semblaient s’en rendre compte. La créature devant moi était puissante, très puissante. Je serrai les doigts si fort sur mon volant que le cuir couina.

Quand le type ôta son casque, le temps se figea. Je m’attendais à découvrir un visage dévoré par la laideur et la méchanceté ; mais c’est une beauté ténébreuse qu’il dégageait. Plus perturbant encore, ses yeux brillaient : des lueurs orangées, vivaces, comme douées d’une vie propre, léchaient ses iris. Un sourire étira ses lèvres, dévoilant une dentition parfaite. Ce gars n’avait pas de crocs, c’était déjà ça.

Des frissons remontèrent le long de mes bras nus, puis se nichèrent sous ma peau, de plus en plus chauds. De plus en plus douloureux.

Quelqu’un frappa sur le capot de Marty, attirant mon attention ainsi que celle du motard. Je me sentis mieux dès lors qu’il ne me regarda plus.

— Tu peux bouger de là ? On n’a pas que ça à faire, s’exclama l’un des joueurs de basket du lycée.

Juste derrière moi, l’équipe entière attendait, installée à l’arrière d’une Jeep à plateau.

Comme s’il s’était simplement trompé de route, le motard remit son casque, dérapa sur le bitume en obligeant le basketteur à reculer, puis fila à toute allure entre les véhicules. Le hurlement de son engin diminua à mesure qu’il s’éloignait.

Omondieu. Qui était-il ? Et surtout, qu’était-il ? Un démon ? Impossible. Les auras des démons ne formaient pas des ailes dans leur dos.

— Tu la bouges, ta caisse ? répéta l’impatient en frappant contre ma vitre.

— Oui… Oui, désolée.

Je poussai un soupir pour reprendre mes esprits, bien décidée à ne pas me laisser impressionner. Plus facile à dire qu’à faire.

— J’ai comme l’impression que nous ne sommes pas sortis de l’auberge, Marty.


 

Chapitre 2

 

Mon minuscule appartement se trouvait en plein centre-ville, au rez-de-chaussée d’un petit immeuble. À cause du nombre de voitures qui stationnaient dans la rue, je ne pouvais jamais me garer devant chez moi. J’avais donc pris l’habitude de laisser Marty dans une impasse proche, peu engageante, qui sentait l’urine de chat. Elle était hantée par une jeune femme d’à peine vingt ans vêtue d’une robe blanche vaporeuse, les épaules emprisonnées dans un châle beige. Sa coiffure datait d’une autre époque, de même que son maquillage dans le style pin-up. Ma petite sœur adorait étirer ses yeux de cette façon à l’eye-liner, sauf qu’elle ne parvenait jamais à obtenir un tel résultat.

Lorsque je sortis de ma voiture, Debbie ne leva pas ses yeux mouillés sur moi. Elle ne pouvait ni me voir ni m’entendre. C’était une âme damnée en proie à une terreur éternelle. Elle ignorait qu’elle ne faisait plus partie des vivants et subissait sa mort encore et encore. Un jour, l’Éther qui la composait finirait par se dissoudre, et elle disparaîtrait sans laisser de traces. Mais des décennies entières pouvaient encore s’écouler avant que cela se produise.

Mon cœur se serra à la vue des larmes qui coulaient sur ses joues.

— Ne me faites pas de mal, je vous en supplie !

Là où il n’y avait que du vide, elle voyait son meurtrier prêt à la poignarder. Je détournai les yeux avant que des taches rouges viennent salir sa magnifique robe. Debbie ne cria pas. Elle ne criait jamais : elle se contentait d’ouvrir la bouche, surprise, puis s’écroulait sans un mot, ce qui me filait systématiquement les jetons.

— Je suis désolée, Debbie, soufflai-je en sortant de la ruelle.

Un article, dans les archives de la bibliothèque, parlait d’elle. Elle avait été assassinée ici dans les années cinquante. « Une prostituée », c’était ainsi qu’elle avait été qualifiée à l’époque. Le journaliste n’avait pas pris la peine de mentionner son prénom. Alors je l’avais appelée Debbie.

Quelques minutes plus tard, je déverrouillai ma porte d’entrée, balançai mon sac sur le clic-clac et m’écroulai à côté. Je laissai mon regard dériver sur les amulettes de protection en tous genres qui couvraient mes murs. Puis, après avoir poussé un grand soupir, je me relevai, allumai mon ordinateur, étalai les notes de Kate et commençai à écrire l’article qu’Adam m’avait réclamé. Les trois premières phrases me demandèrent un effort colossal. Mon talent pour la rédaction était plus que limité… Je fis cependant de mon mieux : je ne voulais pas décevoir mon ami. Il adorait son job de rédacteur en chef et consacrait beaucoup d’énergie à faire vivre le journal du lycée. Hors de question que je bâcle mon travail.

Je terminai mon article peu après minuit. C’était officiel : jamais je ne deviendrais reporter. Après avoir éteint mon ordinateur, je me laissai tomber sur le clic-clac, la nuque endolorie. Mes pensées dérivèrent jusqu’au type en moto que j’avais croisé sur le parking du lycée. Il m’intriguait. Je n’avais jamais vu une aura comme la sienne.

Et voilà, je me posais un million de questions. Pile ce que je voulais éviter en venant à Raven Hill. Cette ville me semblait chouette, à la base. Accueillante, chaude, ni trop grande ni trop petite, un vrai coin de paradis avec option plage, piscine, boutiques et j’en passe. Puisque les démons détestaient le sel, j’avais cru que déménager près d’un océan me préserverait des esprits malveillants. Il faut croire que je m’étais trompée.

Un bruit subit me ramena au présent. Je me redressai en sursaut et me concentrai sur la fenêtre ouverte.

— Qui est là ?

Dans les ténèbres de la nuit, une silhouette d’un noir plus intense se découpait. Seuls ses yeux brillaient. Deux billes de feu incandescentes, deux portes ouvertes sur un monde brûlant de souffrance. Deux yeux que j’avais déjà vus le jour même, sur le parking du lycée. Je reculai, la gorge comprimée par la peur.

— Fiche le camp ! ordonnai-je d’une voix que j’aurais aimée plus assurée.

La plupart des créatures surnaturelles étaient incapables de pénétrer chez les gens sans invitation. J’espérais que c’était également le cas du motard.

— C’est de l’argent que tu veux ? Pourquoi tu me suis ?

Le type pencha la tête sur le côté, sans dissimuler un rire moqueur.

— De l’argent ?

Sa voix grave recelait une douceur surprenante.

— Tu ne me fais pas peur, crachai-je.

— Vraiment ? Alors pourquoi empestes-tu la terreur ?

Quelque chose apparut dans sa main. Une longue lame, semblable à celles que portaient jadis les chevaliers. Une épée ?

Omondieu, une épée !

Le type franchit alors la fenêtre d’un bond avant d’avancer dans ma direction. Je restai immobile, incapable de bouger. Quelque chose m’empêchait de me mouvoir, de réagir.

— Non, murmurai-je. Non, pitié.

L’objet froid et tranchant se posa sur mon cou malgré mes suppliques. Je fermai les yeux, le corps secoué de tremblements et le souffle si saccadé que je crus tomber dans les pommes. Je ressentis soudain une vive douleur, et un liquide chaud coula sur mon épaule. Terrifiée, je tentai de me préparer à mourir, mais la lame ne traça rien de plus qu’une éraflure sur ma peau. Quand je rouvris les paupières, la créature se tenait devant moi, les traits tordus par une fureur que je ne comprenais pas. Elle observait ma blessure en dissimulant à peine sa surprise.

— Qu’est-ce que tu veux ? demandai-je.

Le motard recula de plusieurs pas en baissant son arme, puis porta une main à son propre cou à l’endroit exact où il m’avait blessée. Du sang y coulait. Comment était-ce possible ? Brusquement, une odeur de brûlé emplit l’air. Des flammes dévoraient mes rideaux. D’autres naquirent de nulle part sous mes yeux pour s’en prendre à mes coussins. Je me jetai sur l’extincteur, que je conservais heureusement près de ma porte d’entrée – mon activité de médium m’obligeait à être prévoyante –, et éteignis ce début d’incendie.

La gorge agressée par la fumée et les yeux pleins de larmes, je pointai ensuite mon arme de fortune sur le type. Sauf qu’il n’était plus là. Il avait profité de mon inattention pour disparaître.

Je fermai ma fenêtre malgré la chaleur et la puanteur qui régnaient dans mon appartement.

— Omondieu, qu’est-ce qui vient de se passer ?

J’envisageai sérieusement de déménager. Genre en Alaska, là où je ne risquais pas de croiser un pyromane avec une épée.

 

***

 

Marty cala en plein milieu du parking, insensible aux voitures coincées derrière lui. De mauvaise humeur, il refusa de redémarrer malgré mes coups de clefs désespérés.

— Allez, trois petits mètres de rien du tout, s’il te plaît !

Ce ne fut qu’après cinq longues minutes et de nombreuses insultes de la part du conducteur du quatre-quatre qui me suivait que je parvins à convaincre mon tas de ferraille de rouler jusqu’à ma place habituelle. Celle sous l’arbre, là où personne ne se mettait parce que les oiseaux qui nichaient dans les branches adoraient redécorer les pare-brises. Inexplicablement, les volatiles ne s’en prenaient pas à Marty. Sa couleur vert caca d’oie très moche ne devait pas être étrangère à ce phénomène.

— Hé, salut Kendra ! cria Adam en me rejoignant. J’ai entendu ta voiture pousser son dernier souffle.

Je tapotai le toit de mon véhicule.

— Salut. Pour ta gouverne, Marty ne poussera jamais son dernier souffle ! rétorquai-je avec fierté. Tu lui dois le respect, il est plus vieux que toi, je te signale.

D’au moins dix ans. On respectait ses aînés, même si ces derniers étaient des voitures.

— D’accord, d’accord. Marty est immortel, pouffa Adam.

Il fronça les sourcils avant d’ajouter :

— Tu as une sale tête, toi, ça va ? Tu as quoi au cou ?

Pour éviter de répondre à ces questions, je tirai une feuille de mon sac à bandoulière et la tendis à mon ami en déclarant :

— Regarde un peu ce que ta voyante préférée a écrit pour toi ! J’espère que tu me rapporteras plein de clients en retour.

— Tu en auras, promis. Ici, les élèves sont friqués. Ils feront appel à toi juste pour le fun, mais tu t’en fiches, ça paiera tes factures quand même. D’ailleurs, ça me sidère que tu vives seule depuis un an. Mes parents me tueraient si j’essayais de partir de chez eux.

Sauf que je n’étais pas vraiment partie de chez moi. On m’avait poussée à le faire.

Deux filles saluèrent Adam lorsque nous arrivâmes devant le lycée. Aucune ne réussit à lui faire lever les yeux de mon article, et ce malgré leurs corps de rêve. Parfois, il m’arrivait d’avoir l’idée saugrenue d’essayer le sport afin d’obtenir une plastique similaire. Un ventre plat et musclé, des jambes fuselées… Puis je me souvenais que je préférais les cookies au fitness. Pas de chance.

— Pourquoi tu te marres ? s’étonna Adam, toujours plongé dans sa lecture.

— Ça t’arrive de regarder autour de toi ?

Pas vraiment, réalisai-je, puisqu’il fonça dans un couple en train de se bécoter.

— Désolé, s’excusa-t-il. Pourquoi me demandes-tu ça ? Il va se produire un truc ? Genre, je vais me faire écraser par un train ?

— Pas si tu évites de te balader sur les voies ferrées. Pourquoi un train ?

— Un bus, alors ? Tu me conseilles de faire attention ? Tu peux deviner si un truc va arriver aux gens, n’est-ce pas ?

Non, je ne pouvais pas faire ça. Adam n’était pas vraiment au clair sur l’étendue exacte de mes pouvoirs.

— Bonjour, minauda une première année en s’approchant de mon ami. Le poste de photographe est toujours à pourv…

— Salut, désolé je n’ai pas le temps, parles-en à Kate à son retour, c’est elle qui s’occupe des adhésions au club.

Se tournant vers moi, il reprit :

— Ne te moque pas de moi. Si je dois mourir, dis-le ! Je veux me préparer psychologiquement.

Son aura virait à l’orange : il croyait dur comme fer à son délire.

— Mmh, je pourrais te le dire pour trente dollars ? proposai-je.

Mon manque de coopération l’obligea à se rendre à l’évidence :

— OK, tu m’en veux parce que j’ai critiqué tes cartes de visite ?

— Peut-être bien.

— Je suis désolé, d’accord ? En passant, super article ! Sauf qu’on n’écrit pas « FIN » à la fin.

— On écrit quoi, alors ?

— Rien du tout. Au fait, j’ai encore de la place dans mon staff si tu veux.

Très peu pour moi, surtout qu’Adam avait tendance à oublier que les rédacteurs de son journal étaient bénévoles.

— Et ? demanda-t-il quand je le lui fis remarquer.

— Le bénévolat, c’est le nouveau mot à la mode pour qualifier l’esclavage. Et puis tu viens de rembarrer une gamine à l’instant en l’envoyant voir Kate.

Adam s’arrêta devant son casier, l’ouvrit et se saisit d’une pile de classeurs, qu’il fourra entre mes mains avant d’en attraper une seconde.

— Tu m’aides à rapporter ça à mon bureau au lieu de raconter des bêtises ? Le bénévolat, c’est très bon pour la santé. Je n’ai rembarré personne, au fait ! De quoi parles-tu ?

— Laisse tomber, me moquai-je, en levant les yeux au ciel.

Lorsque nous entrâmes dans le « bureau » d’Adam – une pièce qu’il utilisait sans l’autorisation du directeur –, le fantôme de la veille réapparut dans un coin, toujours aussi furieux.

— Ces sales petits garnements, maudits soient-ils ! Ils vont tous…

Il ne termina pas sa phrase. Une vague d’énergie le réduisit au silence avant de me percuter avec la violence d’une comète. Le souffle coupé, je lâchai les classeurs, qui s’éparpillèrent au sol. Une chaleur intense m’envahit, de mes orteils à la racine de mes cheveux.

— Hé, Kendra, ça va ?

— Oh, Seigneur, protégez vos pauvres brebis égarées ! Il arrive ! glapit le fantôme avant de disparaître.

L’Éther dans l’air s’épaissit, se dilata, devint étouffant. Puis, d’un coup, tout redevint normal, comme si le monde invisible ne venait pas de subir un bouleversement cataclysmique.

— Kendra Arkhanie, ici la Terre ! râla Adam en ramassant les classeurs tombés. Qu’est-ce qui s’est passé ?

J’étais donc la seule à avoir ressenti ce pouvoir immense ? Ça ne m’aurait pas étonnée que les individus ordinaires aient perçu sa force. Mes doigts en tremblaient encore.

— Ça va, mentis-je. Tu me parlais de quoi ?

— Tu es au courant pour l’incendie chez un fermier, la nuit dernière ? Mark Haber. Son champ a été complètement ravagé.

Histoire de m’assurer que le sursaut inexpliqué de l’Éther ne venait pas de griller mes pouvoirs – et donc mon gagne-pain –, je me concentrai sur Adam, qui me parlait toujours. Une aura verte, manifestation de sa joie et de son excitation, l’entourait. Quant à son âme, elle brillait au creux de sa poitrine, à l’emplacement exact de son cœur.

Je n’avais rien perdu de mon don, visiblement.

La sonnerie annonçant le début des cours retentit à cet instant.

— … et alors, oh, mince ! s’exclama Adam. On se voit à la pause de 10 heures ? Je continuerai de t’expliquer.

— M’expliquer quoi ?

— C’est fou comme tu es attentive, Kendra.

Mon ami attrapa son sac, sourit en levant les yeux au ciel et quitta la pièce. Mon attention fut alors attirée par du bruit dehors, et je m’approchai de la fenêtre.

— Omondieu.

Quelqu’un venait d’avoir un accident sur le parking du lycée. Plus exactement, le type qui était entré chez moi pour me menacer avec une épée était tombé de sa moto. Il semblait si furieux que des particules de cendres rougeoyantes dans son dos enflammaient ses ailes. Il hurlait après les gens qui essayaient de l’aider. Après quelques instants, il attrapa son sac à dos avant de ramasser et de garer son deux-roues. D’un pas tranquille, il se dirigea vers une bande de bikers légèrement en retrait. Étonnant, la façon très humaine dont il agissait avec ses amis, comme s’ils se connaissaient depuis de longues années.

Sauf qu’il y a encore une semaine de cela, il n’avait jamais mis les pieds ici. Si je l’avais croisé auparavant, je l’aurais forcément remarqué.

— Qui es-tu ? murmurai-je.


 

Chapitre 3

 

Mon téléphone vibra sur la table, me signalant la réception d’une nouvelle alerte à la canicule. C’était au moins la cinquième depuis le début de la journée. Nous étions pourtant mi-octobre ! Le temps perdait les pédales. Un peu comme moi…

Monsieur Terry, mon prof de sciences, ne porta aucune attention au bruit. D’autres portables vibrèrent ou sonnèrent dans les minutes qui suivirent, signe que je n’étais pas la seule à être harcelée par l’application météorologique locale.

— Monsieur Terry ! gémit Chloe, une petite brunette, en se redressant. Je ne me sens pas très bien, il fait beaucoup trop chaud.

Qui se sentait bien sous trente-cinq degrés à 10 heures du matin ? La température ne cessait de grimper. J’avais vécu à Phoenix, pourtant : la chaleur, je connaissais. Mais celle qui régnait sur Raven Hill ce jour-là avait quelque chose d’étouffant. De malsain.

Je délaissai le pentacle que je dessinais sur ma feuille pour jeter un regard compatissant à Chloe. La pauvre en bavait. Un filet de transpiration coulait le long de sa tempe et son teint virait au cadavérique. Son aura était trouble, comme couverte par un filtre.

— En effet, vous n’avez pas l’air dans votre assiette, mademoiselle Shuller, remarqua le professeur. Mademoiselle Arkhanie, pouvez-vous accompagner votre camarade à l’infirmerie ?

— Pardon ? bafouillai-je. Moi, vous êtes sûr ?

Le prof ne m’avait encore jamais adressé la parole.

— Accompagnez votre camarade, s’il vous plaît, insista-t-il sèchement.

Chloe me supplia silencieusement de me grouiller. Je pris mes affaires et la suivis à l’extérieur de la classe.

— Euh… ça va ? lui demandai-je histoire de faire la conversation.

— Non. Excuse-moi !

L’adolescente courut alors s’enfermer dans les toilettes des filles, à l’angle du couloir. Je me postai devant la porte, les bras croisés sur ma poitrine. Qu’est-ce qu’on attendait de moi au juste ? Que je vérifie si elle vivait toujours ?

— Chloe ? l’appelai-je. Tu vas bien ?

Pour toute réponse, je l’entendis émettre des bruits de gorge écœurants.

— C’est une habitude chez toi de poser des questions débiles ou tu le fais exprès ? me demanda soudain avec morgue une voix dans mon dos.

Je fis volte-face, le corps saisi par une chaleur qui n’avait rien à voir avec la canicule. Au milieu du couloir, le motard me regardait. Tout de noir vêtu, il avait troqué sa tenue de protection contre un jean et un tee-shirt moulant. Il semblait si différent de la créature qui m’avait menacée d’une épée, si… humain. Sauf que je n’étais pas née de la dernière pluie. Je reculai prudemment, le cœur battant à toute vitesse.

— Qu’est-ce que tu me veux ?

Ses yeux si singuliers semblaient toujours emplis de flammes, comme la veille. Il avança d’un pas, m’obligeant à reculer.

Fiche le camp, Kendra ! m’intima mon instinct de survie.

Pourtant, je n’en fis rien, même si j’avais de plus en plus chaud et de plus en plus de mal à respirer. L’aura de ce type s’insinuait sous ma peau pour me cuire de l’intérieur.

— Arrête, ordonnai-je. Tu n’as pas le droit !

Il arqua un sourcil dubitatif, puis se figea net.

— Pas le droit ?

Quelques mèches de ses cheveux noir corbeau tombèrent sur son front quand il éclata d’un rire plein de mépris.

— J’ai tous les droits, « Kendra Arkhanie, voyante ».

Une de mes cartes de visite se matérialisa entre ses doigts.

— Tu n’es pas qu’une simple voyante. Tu es plus que ça, continua-t-il, je me trompe ?

— En quoi ça te concerne ?

— Pourquoi es-tu toujours là ?

— Pardon ?

— Tu aurais dû foutre le camp quand tu en avais l’occasion. Tu es tellement stupide, Kendra Arkhanie.

Il se tut, comme pour faire durer le plaisir. Puis, d’une voix sans appel, il ordonna :

— Cours.

— Non.

Ma réponse le surprit.

— Non ?

Il avança jusqu’à me plaquer contre le mur. Je retins mon souffle quand il se pencha sur moi de façon à placer ses yeux à la hauteur des miens. La chaleur de son aura avait cessé de me torturer ; à présent, j’avais froid. À bien y réfléchir, j’avais la trouille.

— Je ne te laisserai pas faire de mal à Chloe.

— Chloe ? Tu le fais exprès ? Ce n’est pas pour elle que je suis ici !

Du bout des doigts, il effleura la plaie dans mon cou. Je pus déceler sa colère quand il me demanda :

— Qui as-tu agacé pour mériter ça, stupide petit cœur tendre ?

« Stupide petit cœur tendre ? » On ne pouvait pas mettre plus de moquerie dans quatre mots.

— Pour mériter quoi ? demandai-je du bout des lèvres.

Il me regarda à nouveau droit dans les yeux. L’espace d’un instant, je crus qu’il allait m’embrasser. Ridicule. Pourquoi aurait-il fait un truc pareil ? Il se contenta de glisser ma carte dans la poche cousue sur la poitrine de mon chemisier et de reculer.

— Mériter quoi ? insistai-je. Réponds !

— Moi.

— Toi ? Qu’es-tu, au juste ? Pas un démon, il me semble. Pourquoi cherches-tu à me faire du mal ?

Il haussa les épaules avec une désinvolture terrifiante.

— Parce que je suis payé pour t’en faire.

— Omondieu !

Il grimaça.

— Tu veux un bon conseil ? Laisse-le en dehors de cette histoire.

— Qui ?

J’étais larguée. Totalement.

La porte s’ouvrit sur une Chloe blafarde, les cheveux décoiffés.

— Tu me parlais, Kendra ?

— Non, je parle à… personne.

Le motard n’était plus là.

 

***

 

Les démons et les psychopathes en tenue de moto n’étaient pas les seuls fléaux que je devais endurer. Il me fallait aussi supporter les maths : la matière inutile pour moi qui voulais devenir médium professionnelle.

Adam posa trois gros livres sur la table, attirant mon attention ainsi que celle de la bibliothécaire, qui nous ordonna de faire moins de bruit. Les joues de mon ami virèrent au rouge et il lui servit un sourire d’excuses avant de se retourner vers moi.

— On doit aller rendre une petite visite à Mark Haber, me chuchota-t-il.

Ce nom m’évoquait vaguement quelque chose. Je fermai mon manuel, contente d’avoir un prétexte pour le faire.

— Qui ?

Mon ami se pencha, comme s’il désirait partager avec moi une information hautement confidentielle.

— L’homme dont le champ a brûlé. Je t’en ai déjà parlé, tu ne te rappelles pas ?

— Ah si, fis-je mine de comprendre. Si, si, je m’en souviens.

C’était un mensonge : entre temps, j’avais eu d’autres chats à fouetter, notamment les menaces du motard.

— Bref, il s’est passé autre chose chez Mark Haber ! m’annonça Adam.

Une lueur surexcitée brillait dans ses iris bleu glacier. Par une chaleur pareille, ils évoquaient un iceberg perdu au milieu de l’Antarctique sur lequel il aurait été cool de lézarder. Sans blague, cette ville allait me tuer. Selon la météo, la canicule devait durer encore une semaine.

Une semaine !

— Un signe extraterrestre est apparu dans la matinée d’hier en plein milieu de son champ, poursuivit Adam. Tu as déjà vu le film avec Mel Gibson ? Pareil ! C’est le dé-lire to-tal !

Un signe extraterrestre au milieu d’un champ ? Mel Gibson ? Le dé-lire to-tale ?

— D’accord, donc tu imagines que des Martiens sont venus se poser là-bas ?

Il y avait assez de créatures étranges sur Terre : pas besoin que des êtres venus de l’espace se ramènent chez nous en plus.

— Tes pouvoirs de voyante te disent quoi à propos de cette affaire ? me demanda mon ami avec un large sourire.

— Que tu délires.

Il tiqua et balaya ma remarque d’un revers de main.

— C’est bizarre, tu ne penses pas ?

— Pas si ce sont des plaisantins qui ont tracé ce dessin. Sois un peu réaliste, Adam.

— S’il te plaît, Kendra ! Interroge monsieur Haber, il sait peut-être quelque chose. Tu lis dans les pensées, non ?

Où était-il allé chercher une idée pareille ?

— Il cache des secrets sur son terrain, j’en suis sûr, insista-t-il.

Voilà pourquoi il avait besoin de moi sur cette affaire. Je poussai un soupir, joignant les mains à la manière des mafieux dans les films.

— Mon petit Adam, mes services ont un prix, tu sais ?

— Sérieux ? Tu ne me ferais pas ça gratos ? Entre amis, on peut s’aider !

— Je dois me nourrir, moi. Je ne vis plus chez mes parents. Tu te rappelles que je suis pauvre ? Je n’ai pas beaucoup de clients en ce moment.

— Que veux-tu en échange ?

— N’hésite pas à parler de moi autour de toi, d’accord ? Les temps sont durs.

Adam s’appuya contre le dossier de sa chaise, les sourcils froncés. Deux filles le saluèrent en passant devant nous, mais il les remarqua à peine.

— Tu n’aurais pas dû fuguer de chez toi, ma petite Kendra.

— Je n’ai pas fugué, ma mère m’a mise à la porte !

Enfin, elle avait lentement œuvré pour que je me sente trop mal à l’aise pour rester, ce qui revenait au même.

— Tu as besoin de moi, oui ou non ? renchéris-je.

— Très bien, je ferai ton éloge partout où j’irai. Ne te débine pas, Arkhanie, je t’ai à l’œil. Si on y va vendredi soir, ça te convient ?

La veille d’un week-end, parfait. Si je croisais une quelconque créature bizarre, j’aurais deux jours pour m’en remettre. Je ne croyais pas à l’histoire d’extraterrestres d’Adam, mais on n’était jamais trop prudent.

— Marché conclu. Au fait…

Je poursuivis en rougissant :

— Cet article que tu dois écrire sur moi dans ton journal, c’est super sympa. Mais, pitié, ne va pas raconter que je lis dans les pensées, d’accord ?

Mon ami émit un petit rire avant de me regarder comme si je sortais de l’asile.

— En prenant le risque que l’armée entende parler de tes pouvoirs et t’enlève pour t’utiliser comme supersoldat d’élite ? Ça ne va pas, non ? Je te garde pour moi tout seul.

Sur ces paroles délirantes, il attrapa son sac, fouilla dedans, puis jeta un journal plié devant moi.

— Cadeau. Bonne soirée, ma petite Kendra.

Sur ce, il quitta la bibliothèque. Je pris le journal avec méfiance, mais ce que j’y découvris me redonna le sourire. En page 2 se trouvait un article dont le titre était « Raven Hill School accueille sa première véritable voyante : laissez-vous tenter par la magie ! »

Petit bémol : ce que je faisais n’avait rien de magique. Je ne jetais pas de sorts et ne possédais pas non plus de baguette. Mais peu importe. Je parcourus avidement l’article et n’en fus pas déçue ; du moins, presque pas. Adam parlait de ma capacité à déchiffrer les sentiments des gens grâce aux auras, ce qui n’était pas faux. En revanche, son éloge de ma compréhension du langage des animaux et de ma perception de la mort quand elle s’apprêtait à frapper me fit lever les yeux au ciel. La bonne blague… Je ne lui en voulais pas : au moins, ces quelques lignes étaient flatteuses, et je lui étais reconnaissante d’avoir tenu parole et rédigé son article aussi vite. J’allais sans doute recevoir quelques appels de petits curieux dans les jours suivants ; j’avais hâte d’y être.


 

Chapitre 4

 

Il existait un cours pire que les maths. Eh oui. Le cours d’audiovisuel, commun à tous les élèves de dernière année. Pendant deux heures, les quatre classes étaient réunies dans un immense amphithéâtre. Aujourd’hui, nous regardions un film sur la guerre de Sécession. Peu de personnes prenaient des notes ; j’en faisais partie. Les autres squattaient leurs pages Facebook, téléphonaient, écoutaient de la musique, jouaient sur leur portable ou s’éclataient à balancer des boules de papier. Exactement comme la bande de types derrière moi : ils visaient un pauvre gars assis quelques rangées plus bas. Un de leurs projectiles rebondit sur ma tête avant de rouler jusqu’à ma voisine.

— Hé ! hurla-t-elle. Si jamais j’en reçois encore une, je vous la fais bouffer, c’est clair ?

Kate dans toute sa splendeur. Bras droit d’Adam au sein du club de journalisme, elle venait de revenir au lycée après avoir été malade quelques jours. C’était l’une des rares filles avec qui je m’étais liée d’amitié dans ce bahut.

— Bah, laisse-les s’amuser.

— Ces mecs font du basket ; pourtant, ils n’arrivent pas à atteindre une cible à trois mètres d’eux, tu te rends compte ?

En effet. S’ils espéraient atteindre la finale du championnat en juin, ils se voilaient la face.

Kate gratifia les chahuteurs d’un dernier regard mauvais, puis se replongea dans sa manucure. Une forte odeur de vernis à ongles poissa l’air déjà irrespirable.

— Donc, reprit-elle à mon intention, j’en ai bavé ! Quand ça ne sortait pas d’un côté, ça sortait de l’autre.

Elle me racontait en détail les symptômes de sa maladie. Je n’allais pas tarder à vomir, moi aussi.

— Tu es un ange de m’avoir remplacée, continua-t-elle. Adam aurait pu en faire un AVC si l’article n’avait pas été écrit. Mes notes t’ont servi ?

— Oui, tu avais fait un super boulot de préparation. Je n’ai eu qu’à rédiger. Le plus gros, tu l’avais déjà fait.

Inutile de lui avouer que ça m’avait tout de même pris une partie de la nuit.

Un large sourire s’afficha sur le visage de la petite brunette. Ses boucles réunies en queue-de-cheval frappèrent mon stylo quand elle se retourna vivement sur sa droite. Un trait barra les lignes que j’avais griffonnées à propos du film.

— Hé, Adam ! cria Kate. Kendra m’a dit que j’avais fait un job génial !

Elle battit des bras dans l’espoir d’attirer le regard de notre ami commun, mais, après cinq secondes, elle se rendit à l’évidence.

— Je crois qu’il vit dans un autre monde, soupira-t-elle.

— Je crois aussi.

L’aura d’Adam indiquait une forte concentration : il noircissait la troisième page d’une copie double, ses écouteurs coincés dans ses oreilles, la tête résolument baissée. Je le soupçonnais d’écrire pour son journal plutôt que de prendre des notes sur le film.

Une énième boule de papier frappa l’arrière de mon crâne. Kate attrapa le projectile et le renvoya vivement à son envoyeur, accompagné de jurons qui obligèrent la bande de crétins à s’excuser.

— Ils ont quel âge, sérieux ? lança-t-elle, toujours en rogne. Au fait, Kendra, j’ai vu l’article qu’Adam a écrit sur toi. La grande classe ! On a une voyante dans le lycée.

Je soupirai en repensant à ce que mon ami avait écrit sur ma compréhension du langage des animaux. C’était totalement faux, mais cela m’avait déjà ramené deux clients en deux jours, alors je n’allais pas me plaindre. Le premier désirait savoir pourquoi son lapin ne mangeait plus. Le second, pourquoi son chien évitait de le regarder depuis plusieurs jours. Heureusement que les bêtes possédaient elles aussi une aura : cela m’avait permis de me tirer de ces consultations sans trop de mal. La seule énergie que je ne pouvais pas percevoir, c’était la mienne.

— Oui, c’était cool de sa part, finis-je par répondre à Kate.

Renonçant à prendre des notes, je m’apprêtai à sortir mon portable pour atteindre le prochain niveau de mon jeu préféré quand un coup de poing invisible me percuta l’estomac. Mon souffle se bloqua, mon crayon roula sous ma chaise.

Je me redressai et regardai autour de moi à la recherche d’une explication plausible à ce choc mental, jusqu’à ce que je croise des iris noirs dévorés par des flammes. Le motard.

Omondieu, le motard.

Je voulus me lever et quitter la pièce, mais impossible de bouger. Mes bras et mes jambes ne répondaient plus. Son sourire cruel me désarçonna. Il raccrocha le téléphone qu’il tenait collé contre son oreille, puis se pencha en avant, les coudes appuyés sur la table. Quatre rangs au-dessus du mien, il squattait le fond de l’amphi avec d’autres bikers, se mêlant parfaitement aux humains. Personne d’autre que moi ne semblait sentir l’énergie brûlante qui se dégageait de lui, et encore moins apercevoir les ailes que son aura formait dans son dos.

Qui était-il ? Il existait une seule façon de répondre à cette question : l’Éther. Il ne me servait pas seulement à voir les fantômes ou à percevoir les auras, il m’offrait également la capacité d’entrer en contact avec les âmes. Ainsi, je pouvais déceler la véritable nature de ceux qui m’entouraient. Chez les humains vertueux, elle apparaissait sous la forme d’une petite lueur à la place du cœur. Si, au contraire, elle évoquait une bouche béante ouverte sur l’obscurité de l’Enfer, cela signifiait que la personne à qui elle appartenait se transformait peu à peu en démon ; c’était toutefois très rare. Jusque-là, je n’avais croisé que deux âmes à ce point corrompues.

J’évitais autant que possible de fouiner à l’intérieur des gens, question de pudeur et de respect. Avec le motard, je n’avais cependant pas le choix. Je devais découvrir ce qu’il était réellement. Je ne pouvais ni bouger les doigts ni ouvrir la bouche, mais ce qui me maintenait immobile n’atteignait pas mes pouvoirs surnaturels. Déterminée, je me concentrai sur lui. Les contours de la réalité s’estompèrent ; il ne resta plus que le motard et l’obscurité. Une sphère de la taille d’une balle de ping-pong brillait au niveau de son cœur, blanche, lumineuse, magnifique. Ce n’était donc pas un démon. Mais dans ce cas, à quoi avais-je affaire ?

Comme pour répondre à ma question, la lueur commença à grossir, s’étendant sur son torse et couvrant son visage, jusqu’à dissimuler complètement son aura. Il émanait de lui une douce chaleur, bien moins étouffante que celle qui régnait dans l’amphithéâtre. Il devint finalement une silhouette de lumière pure, pourvue de deux ailes immenses et magnifiques, ouvertes dans son dos et prêtes à prendre leur envol.

Des ailes d’ange.

Une force surnaturelle m’éjecta brusquement en arrière et une douleur monstrueuse me prit à la gorge. La réalité revint au galop, et l’amphithéâtre réapparut. Des mains invisibles entouraient toujours mon cou, m’empêchant de parler, de crier. De respirer.

Mon cœur eut un raté lorsque je croisai le regard de l’ange. Ses yeux étaient emplis d’une colère animale et destructrice. Des flammes léchaient son aura, calcinaient les plumes immatérielles qui volaient autour de lui avant de disparaître dans l’air. Tristesse, solitude et désolation : voilà ce qu’hurlait son être tout entier. Cette vague d’émotions me percuta de plein fouet, comme si j’avais ouvert une porte sur la conscience de mon agresseur. Une porte qui m’offrait peut-être une échappatoire.

« Non, pensai-je très fort à son intention. Je t’en supplie, ne fais pas ça ! Pitié, libère-moi ! »

Mes mots l’atteignirent telle une flèche. Il eut un mouvement de recul, surpris. Les flammes qui l’entouraient s’éteignirent, ses ailes reprirent une teinte grise avant de se fondre dans le décor et de devenir invisibles. Essoufflée, je posai la main sur ma trachée douloureuse, à la recherche d’oxygène. Mon cœur cognait fort dans ma cage thoracique, résonnait dans mes tempes et dans mon crâne. Un sanglot me saisit et ma vision se troubla derrière les larmes.

— Kendra, qu’est-ce qui se passe ?

Kate posa une main dans mon dos. Elle me regardait comme ma mère le faisait il y a des années, lorsque je me réveillais en pleine nuit, hurlant que des monstres m’entouraient.

« Est-ce qu’elle est folle ? » demandaient ses iris.

Peut-être bien. Quelle importance ?

Les jambes en coton, je me précipitai hors de l’amphithéâtre. La chaleur du couloir me retourna l’estomac. Je courus me réfugier dans les toilettes.

Le miroir fendillé au-dessus du lavabo me renvoya le reflet de mon visage dans un piteux état. J’avais la même tête que les lendemains de soirée, en pire. Mes yeux étaient injectés de sang, des plaques apparaissaient sur mes joues et je ne parvenais pas à contrôler les tremblements de ma lèvre inférieure. En dehors de cela, rien ne prouvait que je venais de me faire attaquer. Il n’y avait pas la moindre trace de strangulation sur mon cou. Pourtant, je sentais encore les doigts fantomatiques écraser ma trachée…

Je fermai les paupières, respirai profondément et me forçai à reprendre mon calme.

« Kendra Arkhanie, avait l’habitude de me dire ma grand-mère, il est important de ne jamais te laisser submerger par le désespoir. N’oublie pas la lumière qui brille en chacun de nous. Raccroche-toi à elle. »

Plutôt ironique, non ? Bien que le motard m’ait attaquée, son âme ne dévoilait aucune attirance pour le Mal. Pas la moindre once d’impureté.

Pourtant, les gens bien n’étranglaient pas leurs semblables. Que me voulait ce type ?

Tristesse, solitude et désolation. Les émotions dominantes chez lui me collaient encore à la peau. Pourquoi avais-je voulu connaître sa véritable nature ? Me mêler de sa vie ? En venant à Raven Hill, je souhaitais commencer une existence normale. Je voulais trouver un semblant de paix, m’éloigner de l’obscurité tapie dans le monde invisible. Mauvaise pioche. En tant que passerelle, je ne pouvais lui échapper.

— Omondieu !

En rouvrant les paupières, j’avais vu un garçonnet dans le miroir. Il me dévisageait, la tête inclinée sur le côté, le regard interrogateur. Ses sourcils froncés le rendaient terriblement craquant, de même que les taches de suies sur son visage. Surprise, je me retournai.

Mais il n’y avait plus de petit garçon derrière moi.

— Hé, ho ! Tu es là ? Reviens !

Je suppliais rarement les fantômes de venir me voir. Mais, là, je me sentais mal au point de désirer n’importe quelle compagnie. Les enfants morts possédaient la faculté de dissiper les mauvaises ondes. Leur innocence apaisait l’âme des vivants.

— Kendra ? demanda soudain Adam en frappant doucement contre la porte des toilettes. Tu es là ?

J’essuyai mes dernières larmes d’un revers de manche.

— Oui, j’arrive dans une minute.

— Je t’attends devant le lycée, prends ton temps.

Je l’entendis s’éloigner, puis la sonnerie retentit. Je sortis des toilettes, le cœur lourd. Je soupirai quand je me souvins que j’avais oublié mes affaires dans l’amphithéâtre. Le dingue se trouvait-il toujours à l’intérieur ? M’attendait-il pour me trucider ? Sur la pointe des pieds, j’entrai dans la salle immense. Heureusement, il n’y avait personne. Pas âme qui vive – ni qui ne vive plus, d’ailleurs. Je rejoignis ma table en vitesse, fourrai ma trousse dans mon sac et attrapai mes cahiers.

L’odeur me frappa soudain. Mélange écœurant de soufre et d’épices, elle me donna un haut-le-cœur. Prête à voir un démon surgir de derrière une allée, j’empoignai une arme de fortune dans la pochette avant de mon sac. Geste bien inutile : si une créature de l’Enfer décidait de m’attaquer, ma paire de ciseaux pour gosse de six ans ne me sauverait pas.

— Il y a quelqu’un ?

Mauvaise idée. Très mauvaise idée. Le motard avait raison, il fallait que j’arrête de poser des questions stupides lorsque je me retrouvais en danger.

— Finalement non, criai-je en me ruant sur la porte, ne répondez pas !

Au moment où je sortis de l’amphithéâtre, Kate fit un bond en arrière, terrifiée.

— Kendra ! Tu m’as fichu une de ces trouilles ! Je venais récupérer tes affaires. Ça ne va pas mieux, on dirait ? J’espère que je ne t’ai pas refilé mes microbes.

— Non, tout va bien. Allons-y, ne restons pas là.

Je sentais toujours l’odeur de soufre, et je ne tenais pas à m’attarder dans les parages.


 

Chapitre 5

 

— Tu veux rentrer chez toi ? proposa Adam, inquiet. Tu es toute pâle. Je crois qu’il y a une épidémie de gastro en ce moment. Tu l’as peut-être choppée à cause de Kate ou de Chloe ?

J’aurais un million de fois préféré la maladie plutôt qu’une tentative d’assassinat. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi ce type désirait me tuer. Que lui avais-je fait ?

— Je vais bien, j’ai juste besoin de prendre l’air. Tu connais le gars à la moto de sport noire ? lançai-je l’air de rien. Je n’arrête pas de le croiser ces temps-ci.

— Zel ? Tout le monde le connaît, il est en dernière année, comme nous. Ne t’approche pas de lui, il fout la trouille. Tiens, tu veux un bonbon à la menthe ?

Cette créature suivait donc des cours dans ce lycée et se comportait comme un humain. Pourquoi ? Ça n’avait aucun sens.

— Ça fait longtemps qu’il vit ici ? demandai-je à Adam en refusant ses pastilles d’un signe de tête. Il est étrange, tu ne trouves pas ?

Mon ami haussa les épaules.

— Si tu le dis. En tout cas, il habite à Raven Hill depuis toujours.

— Où exactement ?

— Je ne sais pas trop.

— Sa famille ressemble à quoi ?

— Maintenant que tu le dis, c’est vrai que je ne connais pas ses parents. Peut-être qu’il a fugué, comme toi ?

— Je n’ai pas fugué, Adam. Ne cherche pas la bagarre, je ne suis pas d’humeur.

— Pourquoi ce mec t’intéresse autant, au fait ?

Son coup d’œil amusé et plein de sous-entendus eut au moins l’avantage de me redonner le sourire.

— Ce n’est pas ce que tu crois. Bon, tu es prêt à aller rendre visite à ton agriculteur et à son champ magique ?

Ma tentative de diversion fonctionna à merveille. Adam claqua des mains, surmotivé.

— En piste, cow-boy ! lança-t-il. Je te ramènerai ici après pour que tu reprennes ce bon vieux Marty.

Mark Haber vivait en dehors de Raven Hill, après la longue nationale qui séparait la ville en deux. Des parcelles de forêt s’étendaient sur quelques kilomètres, puis les arbres se raréfiaient. Des petites maisons apparaissaient çà et là avant de céder la place à de grandes propriétés entourées de champs de maïs.

— Donc tu ne prédis pas l’avenir des gens ? me demanda Adam en s’engageant sur un sentier accidenté bordé de grandes tiges vertes.

— Non, et je ne parle pas non plus aux animaux. Tu as menti dans ton article, mais je t’aime bien quand même.

Il m’envoya un regard désolé ainsi qu’un sourire d’excuses.

— En revanche, j’ai bien compris que tu déchiffrais les auras. Tu vois quoi dans la mienne ?

— Que tu devras me payer si tu veux une réponse.

La ferme de Mark Haber apparut enfin. Quelques bâtiments en bois encerclaient une vieille maison de grande taille dont la façade jaunissait. Un homme était assis sur une chaise à bascule au sommet d’une volée de marches menant à la porte d’entrée.

— Je m’occupe de monsieur Haber, me dit Adam. Si tu allais sonder le champ à la recherche d’un truc surnaturel ?

Mon ami plaisantait à moitié, je crois. La plupart des gens faisaient preuve de scepticisme à mon égard. Beaucoup me payaient dans le but de dévoiler au monde entier que les pouvoirs que je prétendais avoir n’étaient qu’une supercherie.

— Ne rigole pas avec ça.

Je descendis de la voiture… avant de le regretter aussitôt. L’atmosphère qui entourait la propriété était étouffante. L’Éther était si puissant que mes narines me piquèrent au point de me tirer quelques larmes.

— Bizarre, ça pue encore le brûlé, lança Adam. Le vent aurait pourtant dû chasser l’odeur depuis longtemps.

— Oui, tu as raison, c’est étrange.

Sauf que ça ne sentait pas le brûlé. Ça empestait le Mal à l’état pur. S’il y avait eu un concert ici avec uniquement des démons en guise de public, l’odeur n’aurait pas été différente. Et si Adam le sentait aussi, ça ne pouvait vouloir dire qu’une seule chose : ce qui se passait dans le monde invisible commençait à impacter celui des humains.

— On se rejoint ici, Kendra ! À toute.

Je pris la direction d’un grand terrain plat dont la terre avait été calcinée. L’incendie avait tout ravagé, manquant de peu de dévorer les autres champs alentours. Il n’y avait plus là qu’une étendue sombre, morte, inexploitable. Pauvre Mark Haber. Ses récoltes étaient parties en fumée.

Je fis quelques pas, la colonne vertébrale parcourue de frissons. L’Éther formait des volutes de fumée noire qui sortaient du sol. J’évoluai entre elles, à la recherche du signe étrange dont Adam m’avait parlé. Dès que je le vis, je sus qu’aucun humain n’avait pu le dessiner. Il était bien trop grand et trop complexe. De plus, il formait de profondes tranchées dans la terre, et ces dernières débordaient d’énergie néfaste.

L’Éther restait normalement neutre, parfait équilibre entre le Bien et le Mal. Mais, cette fois-ci, il était empreint d’une très forte dose de malveillance.

Cela ne présageait rien de bon.

Quand je revins près de la ferme, mon portable à la main, Adam patientait à côté de son cabriolet jaune canari. Il tenait un calepin et arborait sa mine de détective en herbe.

— Selon Haber, il y avait quelqu’un dans le champ au moment de l’accident, mais il ne peut pas nous dire si c’était une femme ou un homme, ni même son âge approximatif. Pour lui, ce n’était qu’une ombre humanoïde. Il ne l’a pas vue avec netteté, mais il affirme que les flammes sur son corps ne brûlaient pas ce… cette chose. C’est louche, tout ça.

Zel pouvait-il avoir un rapport avec cette histoire ? Si oui, je ne comprenais pas comment il parvenait à ne pas sombrer dans le côté obscur, comment ses actes pouvaient ne pas assombrir son âme et la dévorer. Ses actions semblaient indiquer qu’il appartenait au Mal, mais la lumière que j’avais vue en lui le situait plutôt du côté du Bien. Était-il possible qu’il parvienne à rester parfaitement en équilibre entre les deux ?

— On ne devrait pas s’en mêler, affirmai-je.

— Kendra ! Je t’ai connue plus optimiste. Ne me dis pas qu’une affaire aussi palpitante ne t’intéresse pas ?

Je jetai un coup d’œil à la maison. Monsieur Haber, toujours sous le porche, regardait ce qui avait été son champ. La tristesse sur son visage me transperça le cœur. À ses pieds, un molosse, sûrement capable d’arracher le bras d’une pauvre médium sans défense, fixait la voiture du regard.

— Attends-moi, je vais saluer le fermier.

— Fais gaffe au chien, ce monstre a failli me tuer.

— C’est dans ce genre de moments que j’aimerais réellement parler aux animaux, plaisantai-je.

À mon approche, l’homme à la peau tannée par le soleil fronça les sourcils. Il possédait la carrure de ceux qui travaillaient dur. Son aura trahissait une force mentale hors du commun et un caractère affirmé.

— Qu’est-ce que tu veux, toi ? J’ai déjà parlé à ton ami, j’ai besoin de repos maintenant.

Je grimpai les quelques marches grinçantes sans me formaliser de son ton agressif. Toutefois, je m’arrêtai à bonne distance du chien, qui venait de se redresser en grondant. Je n’avais jamais vu un pitbull aussi gros.

— Bonjour. Je voulais vous dire que je suis terriblement désolée pour l’incendie.

La tristesse revint assombrir les yeux gris acier du fermier. Il ôta son chapeau, passa une main dans ses cheveux collants de transpiration et hocha la tête d’un air résigné.

— Ce sera difficile, mais je m’en remettrai.

Il prenait ce drame avec beaucoup de recul, ce qui me poussa à me montrer sincère avec lui.

— Monsieur Haber, s’il vous plaît, ne restez pas ici.

Il me regarda comme s’il avait affaire à une folle. Je le comprenais parfaitement : si une inconnue était venue me voir en me conseillant de déménager, je… Bon, d’accord, je n’étais sans doute pas le meilleur exemple. Je n’avais pas l’intention de rester à Raven Hill, surtout avec Zel à mes trousses.

— C’est délirant, je sais, bafouillai-je, rougissante. Écoutez-moi : je peux ressentir le Bien et le Mal autour de moi depuis que je suis toute petite, et votre champ est chargé d’ondes négatives.

Une ombre passa sur les traits burinés de Mark Haber.

— Je ne sais pas pour qui tu te prends, mais toi aussi tu vas m’écouter : mon arrière-arrière-arrière-grand-père a bâti cette maison. Les hommes et femmes de ma famille ont toujours maintenu le bateau à flots, c’est clair ? Alors retourne chez toi, remballe tes conneries et laisse-moi tranquille.

— Je comprends que vous soyez déstabilisé à cause de…

— Je t’ai dit de foutre le camp de ma propriété !

Sentant la colère de son maître, le pitbull avança vers moi, crocs dehors. Je reculai de plusieurs pas, histoire de ne pas me faire mordre.

— Très bien, monsieur Haber. Je m’en vais.

Il me jeta le plus meurtrier des regards avant de s’enfoncer dans la maison en compagnie du chien. Un bruit de verre brisé retentit. L’Éther saturé de malveillance agissait déjà sur le pauvre fermier. C’était le problème avec le Mal : il parvenait à assombrir les cœurs et à réveiller les instincts les plus néfastes des êtres humains.

Un coup de klaxon résonna dans mon dos. La voix d’Adam s’éleva, impatiente :

— Kendra, s’il te plaît ! J’ai des articles à rédiger !

— J’arrive !

Je quittai le porche, découragée par la réaction de Mark Haber, et me dirigeai vers la voiture. Derrière son volant, Adam ne me regardait plus, l’attention rivée sur son portable. Heureusement : sinon, il m’aurait vue sursauter à l’apparition de la silhouette d’un vieil homme à mes côtés. Une délicieuse odeur de bonbon chassa presque la puanteur du coin. Monsieur Richie plissa le front, l’air furieux.

— Le laisse pas te parler sur ce ton.

Une barbe dévorait son visage maigre. Le grand-père d’Adam gardait l’apparence qu’il avait au moment de sa mort : celle d’un homme triste, malade.

— Il bosse trop. Je vais devoir intervenir si mon crétin de fils ne le fait pas.

L’homme râlait en permanence. Il s’emportait pour un oui ou pour un non. Et c’était pire maintenant qu’il avait compris que je pouvais l’entendre.

— Toi, t’es la petite copine d’Adam ? continua-t-il.

Je secouai la tête en levant les yeux au ciel.

— Ouais, ben fais gaffe à lui quand même, d’accord ? J’ai pas envie qu’il devienne aussi con que son père.

Je jetai un regard à Adam : il était toujours dans la voiture, absorbé par son téléphone. Je lui tournai le dos pour demander à son grand-père :

— Monsieur Richie, je peux vous poser une question qui n’a rien à voir avec votre famille ?

Le vieil homme croisa les bras sur son torse avant de hocher le menton.

— Avez-vous ressenti un changement dans le monde invisible, ces derniers temps ?

— Un changement ? Tu rigoles, petite. C’est un bordel total.

— Mais que se passe-t-il ?

— Ne t’en mêle pas. Il y a des guerres auxquelles il vaut mieux qu’une gamine de dix-huit balais évite de participer. Et n’oublie pas pour mon petit-fils : botte-lui son cul d’insolent.

À ces mots, monsieur Richie disparut. Ses paroles me hantaient toujours quand je me glissai sur le siège passager de la voiture d’Adam.

Une guerre ? Mais entre qui et qui ?

— Ça va ? s’inquiéta mon ami en découvrant ma tête, après avoir rangé son téléphone dans la poche de son bermuda. Tu ne vas pas être malade, au moins ?

— Non, on peut y aller. J’ai ordre de te dire d’arrêter de trop bosser, au fait.

— Quoi ? C’est le vieux Haber qui t’a dit ça ? Il ne me connait même pas.

Je lui répondis d’un simple clin d’œil. Il sembla s’en contenter, car il changea de sujet :

— Tu as vu les signes dans le champ ? Ils t’évoquent quoi ?

— Rien à voir avec des extraterrestres. Selon moi, ce sont des plaisantins qui les ont dessinés.

L’espace d’une seconde, la déception traversa le visage d’Adam. Ça ne me plaisait pas de lui mentir, mais il valait mieux pour lui qu’il reste en dehors de cette histoire.

— Tu sais quoi ? Je vais continuer mon enquête, décida-t-il. Merci de m’avoir accompagné, Kendra. Allez, je te ramène au lycée avant que tu vomisses sur mes beaux sièges.


 

Chapitre 6

 

Plongés dans la semi-obscurité qui précédait la tombée de la nuit, les abords du lycée étaient terrifiants. Ils grouillaient d’ombres, de celles qui passent à l’extrémité de votre champ de vision pour vous pétrifier d’effroi. Pour ma défense, certains fantômes pouvaient être très flippants, avec des blessures visibles, des membres en moins, du sang partout sur le corps…

Je saluai une dernière fois Adam, me précipitai derrière le volant de Marty, tournai la clef de contact et soupirai quand ma voiture refusa de démarrer.

— Allez, Marty, ne me fais pas une crasse. Je t’en supplie, je t’en supplie, je t’en…

Le moteur ronronna après avoir craché une épaisse fumée noire.

— Merci !

Je quittai le parking en vitesse. À cette heure-ci, les commerces étaient en train de fermer et il n’y avait presque plus personne en ville. Pourtant, je dus écraser la pédale de frein quand quelque chose de doré traversa la route, si vite que je n’eus pas le temps de voir ce que c’était. Arrêtée au milieu de la chaussée, entourée par le silence, je restai immobile quelques secondes, les yeux écarquillés, jusqu’à ce que quelqu’un frappe contre mon carreau. Une fille, un peu plus âgée que moi, au visage métissé et aux cheveux bouclés, me regardait avec un large sourire. Elle tapa à nouveau ma vitre, m’obligeant à la baisser.

— Ça va ? demanda-t-elle. Je t’ai vue freiner comme une folle.

— Oui, je… C’est rien. J’ai cru voir un truc, mais à mon avis je l’ai imaginé.

Son sourire s’élargit et ses yeux marron pétillèrent.

— J’ai préféré demander, on ne sait jamais.

Son regard s’attarda sur les grigris accrochés au rétroviseur intérieur de Marty, puis sur mon siège arrière couvert de bric-à-brac. Machinalement, je tentai de déchiffrer son aura, histoire de savoir à quoi m’en tenir sur elle, mais je me heurtai de plein fouet à un mur psychique. Certaines personnes étaient capables de dissimuler leur aura sans s’en rendre compte. Dans ces rares cas, je ne percevais que la nature profonde de la personne, son attachement au Bien ou au Mal. Et la fille devant moi dégageait une énergie… apaisante. Sincère.

— Je crois que tu devrais rentrer, me lança-t-elle. Le coin n’a pas l’air très sûr, surtout en ce moment, tu ne trouves pas ?

Je crus déceler un double sens derrière sa phrase. Pour toute réponse, je me contentai de hocher la tête. Elle me salua de la main avant de reculer. Je me remis en route et, par miracle, parvins à trouver une place de parking juste devant mon immeuble. J’éteignis le contact, épuisée. J’aurais été capable de m’endormir sur place.

— C’est quoi ?

Mon hurlement dut s’entendre jusqu’au Mexique. Au moins. Sur le siège passager, un gamin regardait mes amulettes de protection avec des étoiles plein les yeux. À ses taches de suie, je reconnus le fantôme qui m’était apparu dans les toilettes du lycée un peu plus tôt dans la journée. Des cernes bleutés entouraient ses immenses yeux chocolat.

— Bon sang, tu es dingue ?

— Je suis ici pour te dire quelque chose d’important.

Il était vêtu d’une tenue de mineur du xixe siècle. Cependant, à ma connaissance, il n’y avait jamais eu de mines à Raven Hill.

— Ah oui ? Quoi donc ?

— Attends, le message, c’est… J’ai oublié, m’avoua l’enfant en rougissant.

Et il disparut. Cette manie propre aux esprits m’agaçait. C’était marrant quand j’avais trois ans et que je jouais à cache-cache avec eux, mais ça devenait lourd à la longue.

— Je sais !

Je sursautai à nouveau, puis posai une main sur ma poitrine.

— Arrête, petit. Ce n’est pas très poli d’apparaître en hurlant comme ça.

— D’accord. Je ne suis pas petit, je m’appelle Jean et j’ai huit ans.

— Jean, s’il te plaît, les vivants peuvent faire des crises cardiaques.

Sa bouille trop mignonne me vola un sourire. Comment pouvais-je rester en colère contre lui ?

— Que voulais-tu me dire ?

Les fantômes me demandaient souvent de passer un message à leurs proches. Cela les libérait du poids qui les maintenait sur Terre et ils s’en allaient. Cependant, vu l’époque à laquelle ce garçonnet avait vécu, je doutais de pouvoir contacter qui que ce soit pour lui.

— Attention…

— Oui ?

J’attendais la suite, mais il n’y en eut pas. Mon petit visiteur reprit la parole.

— C’est ça, le message, et il est pour toi : « attention ».

Je hochai la tête et pris une grande inspiration.

— Juste « attention » ?

— C’est bien de faire attention, non ? me demanda Jean, perplexe.

— Ça évite les ennuis, en effet.

L’enfant me montra alors les nombreux colifichets pendus au rétroviseur.

— C’est quoi, ça ?

— Euh, ça, c’est un désodorisant, c’est pour que ma voiture sente bon.

Sans ma permission, le petit mineur tira sur le morceau de carton en forme de sapin de Noël. L’élastique se rompit, libérant l’objet. Un sourire immense éclaira le visage de Jean quand il le porta à son nez.

— Ça sent bon !

— Oui, euh… Tu es sûr que tu n’as rien d’autre à me dire ?

Il ignora ma question et commença à décrocher certains de mes talismans protecteurs. Son attention se fixa sur une figurine en épis de maïs de la taille d’un pouce.

— Une poupée ? Je peux l’avoir ? minauda-t-il.

— Ce n’est pas une poupée, c’est une amulette. Elle sert à protéger Marty des mauvais esprits.

Si ce gamin avait eu de mauvaises intentions, il n’aurait donc pas pu entrer dans ma voiture.

— Une amulette…

— Qui t’envoie, bonhomme ?

Il haussa ses frêles épaules, l’attention rivée sur l’objet, un sourire rêveur aux lèvres.

— Je peux l’avoir ? répéta-t-il.

Étant donné le nombre de protections que j’avais dissimulées dans cette voiture, je ne risquais rien si je lui cédais celle-ci.

— Très bien, tu peux la prendre. Mais avant, j’aimerais que tu me dises qui t’a demandé de venir me parler.

À ma grande surprise, Jean fourra la poupée dans sa poche. Les esprits capables d’emporter des choses étaient rares.

— Je ne peux pas te le dire, c’est un secret.

— Oh, je vois. C’est une fille ou un garçon ? Ça, tu peux me le dire, non ?

— Oh ! Regarde, c’est magique !

Il n’y avait rien de magique dans cette tasse Star Wars 3D qui affichait simultanément les images d’Anakin Skywalker et de Dark Vador. Une cliente peu fortunée que j’avais eue à Phoenix m’avait payée avec. Il m’arrivait d’accepter autre chose que de l’argent en échange de mes consultations.

— Tu me la donnes ?

— Hors de question. Tu comptes me dévaliser ou m’aider à tirer la situation au clair ?

Jean leva les yeux sans me répondre et fixa mes cheveux comme s’ils allaient prendre feu.

— Pourquoi ils ont deux couleurs ?

J’avais teint les pointes de mes cheveux blonds en rose quand j’avais seize ans, pour faire rager ma mère, et les avais coupés courts, quelques centimètres sous la nuque. Le résultat ayant été étonnamment concluant, j’avais continué par la suite.

— C’est la mode de nos jours, tu sais ? Bon, écoute, je dois rentrer. Je suis fatiguée et ce week-end, je travaille.

Le lendemain, je devais rencontrer une cliente, une certaine Samantha Davis.

— Je vais partir, alors.

— Très bonne idée. Au revoir, Jean.

Après m’avoir décoché un ultime sourire, il s’éclipsa. Je fis mentalement le compte de toutes les choses étranges que j’avais vues dans la journée. Largement plus que d’habitude. Bon sang, il me fallait du sommeil. Beaucoup, beaucoup de sommeil.

 

***

 

La chaleur de ce samedi matin me donnait mal au crâne. Il y avait dans l’air un arrière-goût de soufre, comme si j’étais entourée par des démons. Pourtant, il n’y avait rien d’anormal. Les gens à proximité, tous humains, buvaient des verres en terrasse, riaient, discutaient. Des enfants jouaient dans les fontaines sur la place publique, à quelques mètres de là. Alors d’où venait le malaise que je ressentais ? Quelque chose polluait l’air, et ça allait finir par me rendre malade.

Avec un soupir, je me concentrai à nouveau sur les clients du petit café. Aucun démon. Aucun ange. Aucune créature surnaturelle de n’importe quelle sorte.

— Kendra Arkhanie ?

Une jolie jeune femme perchée sur des talons de quinze centimètres contourna ma chaise et se plaça devant moi. Elle portait un tailleur strict, en parfaite harmonie avec sa mine sévère. Je lus le doute chez elle. Beaucoup trop de doute.

— Samantha Davis ? lui demandai-je en me mettant debout.

Elle me sourit, confirmant ainsi son identité. Elle prit place sur la chaise en face de la mienne, croisa les jambes et sortit un carnet et un stylo de son sac à main. Je ne compris pas tout de suite ce qu’elle voulait en faire, mais je restai professionnelle.

— En quoi puis-je vous aider ? Vous ne m’avez pas donné beaucoup de détails lors de notre coup de fil.

— C’est vrai. J’ai été surprise de découvrir qu’une voyante était arrivée dans notre charmante ville. Une voyante aussi jeune, de surcroît.

Pas de bonjour ou de formules de politesse. D’accord, ça commençait bien.

— Les dons n’ont rien à voir avec l’âge, répondis-je d’un ton neutre. Je suis capable de faire ça depuis que je suis née.

— « Ça » ? C’est-à-dire communiquer avec les animaux et prédire la mort imminente des gens ?

Je me retins de l’envoyer sur les roses. À la place, je lui demandai poliment :

— Comment avez-vous entendu parler de moi ?

— Grâce au journal du lycée. Je travaille moi-même pour celui de la ville.

Voilà qui expliquait le carnet et le crayon.

— Je voulais absolument te rencontrer. Il se passe si peu de choses, ici.

Je me penchai en avant, les coudes sur la table, et plantai mes yeux dans ceux de mon interlocutrice.

— J’ai fait des recherches à la bibliothèque depuis que j’ai emménagé, et j’ai découvert qu’au contraire il se passe beaucoup de choses étranges à Raven Hill, et ce, depuis toujours.

Les archives de la ville mentionnaient un nombre impressionnant de phénomènes paranormaux, comme si cet endroit attirait les énergies surnaturelles.

— Ne me dit pas que tu crois à ces histoires de flux, de lignes magiques ou je ne sais quoi ?

Selon ma grand-mère, la planète était recouverte d’un immense filet, comme ceux utilisés à la pêche. Là où deux mailles se croisaient, l’Éther était particulièrement dense. On nommait ces lieux les nœuds énergétiques.

— Raven Hill en est un ?

— Selon les f… ceux qui croient en ce genre de choses, oui. Tu l’ignorais ? Pourtant, tu as des visions, non ?

Une serveuse arriva à point nommé pour m’empêcher de commettre un homicide. Elle posa mon thé glacé devant moi et demanda à Samantha si elle voulait quelque chose. La sceptique commanda une menthe à l’eau.

— Vous n’êtes pas ici pour une consultation, n’est-ce pas ? Vous ne croyez même pas à l’Éther. Vous voulez simplement écrire quelque chose sur moi.

— L’Éther ? Parle-moi de ça, s’il te plaît. Peut-être que je pourrais publier un article à ce sujet dans mon journal… Qu’en penses-tu ?

— Non, je vais y aller. J’ai de véritables clients qui m’attendent.

Qu’est-ce qui m’avait pris de donner le bénéfice du doute à une journaliste ? Tous ne ressemblaient pas à mon Adam.

— Je suis désolée, ma puce. Ne t’en va pas, s’il te plaît. C’est juste que… J’ai un peu de mal avec ça, c’est vrai. Je ne demande qu’à te croire, tu sais ? Serais-tu d’accord pour faire cette séance, comme prévu ?

Elle déposa trente dollars au milieu de la table. Je fixai les billets avec dégoût, bien décidée à ne pas les prendre.

— C’est inutile. Quoi que je dise, vous me traiterez de folle. Je ne vois ni l’avenir ni le passé, je ne parle pas aux animaux et je ne sais pas si vous allez mourir, d’accord ?

— Alors que sais-tu ?

— Que des choses terribles sont en train de se produire ici, à Raven Hill. Que des forces opposées luttent entre elles, que le Mal commence à dominer.

Et voilà : Samantha me regardait maintenant comme si je sortais d’un asile.

— Je crois que c’est préférable de limiter tes ambitions au journal de ton lycée, annonça-t-elle enfin. J’ai des choses à faire, je dois partir.

Sans attendre, elle se leva, laissant devant elle son verre encore plein. Je la regardai s’éloigner en soupirant, jusqu’à ce que quelque chose de doux frôle soudain ma main. J’eus un sursaut en imaginant une araignée, mais ma peur s’apaisa lorsque je découvris une plume posée sur la table. Une agréable fraîcheur traversa mes doigts quand je la pris. Elle était beaucoup trop grande pour appartenir à un oiseau et sa couleur oscillait entre le gris et le bleu en fonction de l’angle selon lequel je la regardais. Une énergie surnaturelle émanait d’elle.

— Une plume d’ange ? chuchotai-je en levant les yeux au ciel.

Je mis plusieurs secondes à me rendre compte qu’on me regardait. Un type planté devant moi observait la plume avec une certaine surprise. Il me semblait familier.

— C’est toi qui l’as mise ici ? lui demandai-je.

Il me sourit, prit place sur la chaise qu’occupait auparavant Samantha et me répondit :

— Non, mais je serais curieux de savoir ce que c’est.

— Aucune idée, répondis-je en mettant la plume dans mon sac.

— Je vois… Tu es la copine d’Adam, non ? Vous traînez toujours ensemble.

Ça y est, je me souvenais de ce type ! Il faisait partie de l’équipe de basket du lycée et s’appelait Luke, Brad ou un truc du genre. Voyant mon regard méfiant, il se présenta :

— Sean. On s’est croisés une ou deux fois dans les couloirs du bahut.

— Oui ! m’exclamai-je. Enfin, non. Excuse-moi, je veux dire : oui, on s’est vus au lycée et non, je ne suis pas la copine d’Adam. Tu fais partie de ceux qui m’ont bombardée de boules de papier dans l’amphi, non ?

Il détourna la tête et une grimace déforma son visage.

— Pas vraiment. Je traînais avec l’équipe, oui, mais je ne t’ai rien lancé. Sauf des regards, mais tu n’as pas semblé t’en rendre compte.

Il me fit un clin d’œil, et je lui souris en retour.

— Tu crois que j’ai grillé mes chances de paraître respectable auprès de toi ?

— Non, pouffai-je. Je ne suis pas du genre à juger les gens si rapidement.

— Tu m’en vois soulagé, dans ce cas. Tu faisais quoi avec cette femme ? Vous n’aviez pas l’air de très bien vous entendre.

Il devait parler de Samantha.

— Elle m’a trompée, répondis-je. Elle prétendait vouloir une séance mais en fait, elle voulait juste me charrier.

— Une séance de quoi ?

— De… Aucune importance, laisse tomber. Tu voulais un truc en particulier, Sean ?

Il haussa ses larges épaules de sportif.

— Savoir si tu avais un copain. Et maintenant que j’ai ma réponse, t’inviter à sortir.

— Oh.

Ma vie sentimentale était tout sauf simple. Personne n’avait vraiment envie d’entamer une relation avec une nana capable de déceler les mensonges, de discuter avec les fantômes et tout le tralala. Et puis, je bougeais beaucoup trop pour me permettre d’avoir un petit copain. D’ailleurs, je n’avais jamais eu de vraie relation, seulement des amourettes rapides.

— Tu es partante ? Sauf si je ne te plais pas : dans ce cas, je m’incline et je te laisse. Je ne suis pas le genre de gros lourd qui insiste.

Je hochai la tête, encore légèrement sous le choc. Aucun inconnu ne m’avait encore invitée à sortir après deux minutes de conversation. Méfiante, je lui demandai :

— Pourquoi moi ? Tu dois avoir des tas de filles qui tournent autour de toi.

Sean se laissa tomber contre le dossier de sa chaise, les yeux rieurs.

— Je ne sais pas trop. Un truc m’attire chez toi, tu es… captivante.

— « Captivante », répétai-je en riant.

Puis je poursuivis plus sérieusement :

— On pourrait se faire un bowling, si tu veux. Qu’en penses-tu ?

Il opina en passant une main dans ses cheveux châtains tirés en arrière. Loin d’avoir le style urbain de ses coéquipiers, il portait un pull en laine à col en V et un jean crème. Son look fils à papa allait à merveille avec le sang-froid qu’il affichait.

— Va pour un bowling.

— Génial. Au fait, je m’appelle Kendra.

Son rire résonna, cristallin.

— Je sais qui tu es, Kendra Arkhanie. Je te recontacte ?

— Euh… Oui.

Les coudes posés sur la table, il s’inclina vers moi. Comme s’il m’avouait un secret, il chuchota à mon intention :

— Pour ça, il me faudrait ton numéro.

Je le lui donnai, et nous discutâmes encore quelques minutes, puis Sean partit. Dès qu’il fut hors de vue, j’attrapai mon sac à main et en sortis la plume. Elle rougeoyait. Non, pire : elle brûlait. Surprise, je la lâchai, et elle disparut. Inquiète, j’observai les gens autour de moi, mais aucun ne semblait avoir prêté attention à moi.

Tout comme personne ne semblait se rendre compte de la nature angélique de Zel.


 

Chapitre 7

 

— Salut Kendra ! Tu dormais ?

J’ouvris un œil et, portable collé contre l’oreille, tentai de déchiffrer l’heure sur mon réveil luminescent. Il n’existait qu’une personne capable de me réveiller aussi tôt : ma monstrueuse petite sœur.

— C’est ce que font les gens normaux à 4 heures du matin, Stella : ils dorment. Tu devrais essayer, bonne nuit.

— Attends !

Je n’avais qu’une envie : raccrocher et me rendormir. Cela dit, cette horripilante adolescente, sa voix, son rire, ses blagues à deux balles me manquaient. Dire qu’à une époque, je la trouvais terriblement agaçante…

— Comme si tu étais normale, continua-t-elle. Laisse-moi rire.

— Si tu n’es pas en train d’agoniser dans ton vomi parce que tu as fumé toute la nuit, ce n’est pas la peine de continuer à m’embêter.

Je plaisantais. À ma connaissance, ma sœur ne se droguait pas. S’il y avait bien un domaine dans lequel ma mère excellait, c’était la lutte contre les stupéfiants. Elle était capable de détecter la moindre odeur suspecte émanant de ses enfants. Ma joue se souvenait encore de la gifle monumentale que j’avais reçue à quinze ans, lorsque j’avais essayé de fumer.

— Oh, ça vaaaaaaaa, Kendra. Détends-toi, je t’appelle pour te demander un petit service.

Elle avait donc besoin d’argent.

— Le contraire m’aurait étonnée. Sinon, ça t’arrive de dormir ?

Capitaine des cheerleaders de son lycée depuis le début de l’année, ma sœur se levait très tôt pour courir et s’entraîner le matin. Elle avait eu beaucoup de chance de ne pas naître avec des dons similaires au mien. À sa place, j’aurais profité de la vie moi aussi.

— Je pars retrouver les filles dans une demi-heure, on va courir. À 6 heures, les gars seront sur le terrain. Tu sais comme mes copines ont du mal à se concentrer quand elles les voient se balader à moitié à poil. Du coup, on y va avant.

Elle ne parlait que de ses copines, mais ma sœur adorait elle aussi mâter les beaux mâles en action. Du haut de ses seize ans, elle avait eu plus de conquêtes que moi. Bon, d’accord, techniquement, n’importe quel ado de seize ans avait eu plus de conquêtes que moi…

Je me redressai dans le clic-clac, acceptant le fait que je ne dormirais plus.

— Que veux-tu, Stella ? soupirai-je.

— Demain, c’est l’anniversaire de Randy, mon petit ami, et je l’avais complètement oublié. Papa refuse de me donner un peu d’argent, alors…

Alors on demande à la grande sœur, classique.

— De combien as-tu besoin ?

— Soixante dollars ?

— Hors de question. Tu sais combien de paquets de pâtes je peux acheter avec cette somme ?

Stella éclata de rire. D’accord, peut-être que je dramatisais un peu ma situation. Parfois, j’achetais des frites aussi, dans un snack au coin de ma rue.

— Cinquante ? proposa-t-elle avec espoir.

— Trente. Trente-cinq si tu me jures que tu ne m’appelleras plus jamais avant 10 heures du matin.

— Marché conclu ! Tu sais que je t’aime ?

— Moi aussi je t’aime.

— Oh, je dois y aller, j’arrive devant chez Abby et elle n’a pas l’air réveillée…

Étonnant. Qui dormait encore à 4 h 06 du matin ? Stella me remercia, me rappela généreusement les identifiants de son compte bancaire, puis coupa la communication. Je me laissai retomber sur l’oreiller, les yeux grands ouverts.

Cette nana avait de la chance d’être ma sœur, et l’unique personne vivante de ma famille avec qui j’étais encore en contact. Mes parents ignoraient où je vivais et ne connaissaient pas mon numéro de téléphone. Après tout, ma mère m’avait mise à la porte quand j’avais dix-sept ans et mon père n’avait rien fait pour l’en empêcher. Je n’avais pas l’intention de le leur pardonner.

Mon portable sonna pour la seconde fois. Stella rappelait.

— Quoi ? lançai-je en décrochant. Ne compte pas sur moi pour te donner plus d’argent.

— Mais arrête de me prendre pour ce genre de fille ! Bref, j’avais raison, Abby dormait. Donc je l’attends devant chez elle. Au fait, je t’ai parlé de Meredith ? Tu sais, la petite vieille super chelou qui habitait dans notre rue.

Cette femme tenait un magasin d’herbes médicinales, et les voisins la traitaient de folle au même titre que moi.

— Elle cherche quelqu’un pour reprendre sa boutique, continua Stella. Tu ne vas pas le croire, mais j’ai pensé à toi. Ça te ferait un vrai travail et tu pourrais vivre près de la maison. Qu’en penses-tu ?

Je sentis la supplique dans la voix de ma sœur, raison pour laquelle je ne me formalisai pas du fait qu’elle considère que mon travail de médium n’était pas un vrai job à ses yeux. Je ne pouvais pas lui en vouloir de ne pas comprendre. Je souhaitais juste que le don ne se réveille jamais chez elle.

— Non, je ne reviendrai pas à San Diego.

— Mais les parents ne seraient pas obligés de le savoir !

— Ils finiraient par l’apprendre. Maman est au courant de tout. Et puis, je suis bien à Raven Hill, mentis-je.

Quand Stella reprit la parole après quelques secondes de silence, sa voix peina à ne pas se briser.

— Tu me manques, Kendra. J’ai envie de te revoir. Ça fait quoi… quatre mois ? Et encore, la dernière fois, on s’est juste croisées quelques minutes. J’ai besoin de toi. C’est écrit dans les manuels pour ado : en tant que grande sœur, tu es un pilier de mon existence, tu m’empêches de partir en vrille.

Je ris, mais Stella, elle, s’efforça de rester sérieuse, accentuant ma culpabilité. Histoire de me laisser le temps de reprendre le contrôle de moi-même, je me dirigeai vers la fenêtre. Quand je la fis coulisser vers le haut, un vent frais s’engouffra dans ma chambre, très appréciable après les chaleurs extrêmes de la semaine qui venait de s’écouler.

— Je sais, Stella. Écoute, pendant les vacances, on se verra. Je ferai mon possible pour revenir quelques jours en ville, je louerai une chambre à l’hôtel.

Son cri de joie me transperça les tympans.

— Génial, tu es extra ! J’ai hâte de te revoir, il faut à tout prix que je te montre tous les trucs géniaux que je me suis achetés récemment !

— Cool. En dehors de ça, comment vas-tu ?

— Je ne vois toujours pas les fantômes.

Elle me le répétait toujours lorsqu’on s’appelait. Elle craignait autant que moi de se réveiller un jour avec le don. Je savais qu’elle ne le supporterait pas. Elle aimait trop sa vie telle qu’elle était actuellement.

— C’est une bonne chose. Rappelle-toi : si un jour ça arrive…

— Je ne panique pas et je t’appelle. Oui, c’est promis. Comment tu vas en ce moment ? Il faudrait que je te rende visite un de ces jours…

— Non !

Une force malfaisante imprégnait les lieux, de l’atmosphère aux bâtiments. Je ne voulais pas que ma sœur s’y expose.

— C’est une petite ville super, mais, crois-moi, ne viens pas, tu t’y ennuierais à mourir.

— Oui, mais mamie habite tout près, je pourrais lui parler à travers toi. Ça t’a fait du bien de te rapprocher d’elle ?

Je m’arrangeais pour aller voir ma grand-mère au moins une fois toutes les deux semaines. C’est principalement parce qu’elle habitait à une heure à peine de Raven Hill que j’avais choisi de m’installer ici.

— Tu veux que je lui passe un message ?

— Dis-lui que je l’aime de tout mon cœur. Ah, voilà Abby. Je dois raccrocher, à bientôt ! J’ai été hyper contente de te parler !

— Moi aus…

Elle raccrocha.

— …si.

Je posai le téléphone sur le rebord de la fenêtre, scrutant les zones obscures à la recherche de Zel. Je m’attendais à tout instant à le voir surgir pour me menacer, peu importe l’endroit où je me trouvais. Des dizaines de questions se bousculaient dans mon esprit, mais l’une d’elles dominait toutes les autres : pourquoi un ange, si c’en était bien un, voulait-il me tuer ?

Je fermai la fenêtre, poussai l’interrupteur et filai prendre une douche. Une heure plus tard, j’étais assise devant mon ordinateur, à la recherche d’informations sur les anges. Je ne trouvai rien en dehors d’extraits de séries télé et de passages de la Bible. Vers 9 heures, je laissai tomber mes recherches afin de m’occuper de mes clients virtuels sur mon site Internet. Une jeune femme désirait savoir si la chance allait revenir dans sa vie. Un homme m’appelait à l’aide parce qu’il faisait des cauchemars horribles à propos de démons…

— Bienvenue dans mon monde, ne pus-je m’empêcher de murmurer.

Je proposai aux deux personnes des horaires pour un entretien par Skype. Parfois, quand mes clients ne vivaient pas trop loin de chez moi, je me déplaçais pour aller les voir. Quand ce n’était pas possible, tout passait par ordinateur. Bien entendu, cela rendait les séances beaucoup moins intimistes, mais cela donnait tout de même des résultats, comme le prouvaient les nombreux avis et commentaires laissés sur mon site. Certains anciens clients avaient même laissé leur numéro de téléphone pour répondre aux questions que d’autres pouvaient se poser. C’était chouette. Cela m’avait permis d’être contactée par un poste de police de Phoenix, que j’avais aidé sur trois affaires de disparition et de meurtre. Voir les fantômes pouvait m’être utile de temps en temps, je devais bien l’avouer. Je rêvais parfois de devenir officiellement consultante au FBI. Mais, ensuite, je me rappelais que la réalité était loin de ressembler aux séries télévisées.

Je regardai l’état de mon compte en banque. Heureusement, tous les virements que je devais recevoir ce mois-ci étaient arrivés, ce qui était une bonne surprise, car mes clients n’étaient pas toujours prompts à me payer. Puis j’éteignis mon PC, le balançai sur mon clic-clac et préparai mon petit-déjeuner. Une fois mes céréales avalées, je restai assise, les yeux rivés sur la plume étrange de la veille, qui venait de réapparaître dans mon sac comme par magie.

— À qui appartiens-tu ? soufflai-je comme si elle allait s’animer.

En guise de réponse, mon téléphone sonna pour la troisième fois. Certaine que ma sœur me rappelait pour me décrire dans le détail les beaux sportifs qu’elle était probablement en train d’épier, je décrochai sans regarder le numéro.

— Que veux-tu, petit monstre ?

— Euh… c’est un peu vexant, je dois dire, pouffa une inconnue à l’autre bout du fil. D’habitude, les gens attendent de me connaître avant de me traiter de monstre.

— Oh, je suis désolée, rougis-je. Je pensais que c’était ma… Bref, laissez tomber. En quoi puis-je vous aider ?

— Je m’en remettrai, répondit la fille avec bonne humeur. Les petits frères et sœurs, j’ai l’habitude.

— Comment savez-vous que…

— Je m’appelle Doriane, me coupa-t-elle. J’ai lu l’article sur toi dans le journal du lycée.

— Oh. Je ne parle pas aux animaux, je suis désolée.

— Je sais. Ce n’est pas pour ça que je t’appelle. Est-ce qu’on pourrait se voir ?

Je me massai le front. Je n’arrivais pas à comprendre exactement pourquoi, mais mon interlocutrice me mettait mal à l’aise.

— Pour quelle raison ?

— Pour parler de Raven Hill et de tout ce qui s’y passe. Tu sens cette odeur dehors ?

Mes yeux s’écarquillèrent.

— Comment vous…

— Il y a un bar sur la nationale, un peu en dehors de la ville. Le Placebo. On pourrait se retrouver là-bas ?

Du bout des doigts, j’effleurai machinalement la plume et sentis son énergie me traverser. Je finis par répondre à Doriane :

— Non, j’évite les bars.

— Vraiment, Kendra ? Tu les fréquentais pourtant à San Diego.

Cette fois, plus de doute : cette fille n’était pas une simple cliente. Sa voix m’était vaguement familière, mais impossible de me souvenir où je l’avais entendue.

— Qui êtes-vous ? demandai-je, méfiante.

— Mercredi à 20 heures, m’annonça-t-elle sans tenir compte de ma question. Si tu veux des réponses, je te conseille de venir. À bientôt, mon canard.

Elle raccrocha.

— « Mon canard » ?

Que savait cette fille sur Raven Hill ? Pourquoi me contactait-elle ? Et d’abord, qui était-elle ? Un démon ? Non, je l’aurais senti, même au téléphone. Si je me rendais au Placebo, répondrait-elle réellement à mes questions ?

Ces interrogations ne me quittèrent pas pendant les deux jours qui suivirent. Le mercredi, je n’avais toujours pas décidé si je devais aller au rendez-vous. Ou plutôt si, et ça me fichait la trouille.

— Un truc ne va pas, Kendra ? me demanda Adam à la pause de midi. Tu as un air hagard depuis des jours… À mon avis, Kate t’a vraiment rendue malade.

L’intéressée, assise au bout de la table, se tourna dans notre direction.

— Je ne suis plus contagieuse, crétin ! râla-t-elle.

— Non, glissa Adam à mon intention, mais elle est susceptible. Tu es amoureuse ?  

— Et de qui ? grimaçai-je.

— De Zel, au hasard ? Tu n’arrêtes pas de le mater et quand vous vous croisez dans les couloirs, vous vous comportez bizarrement tous les deux.

Zel… Il continuait à venir au lycée comme un élève normal, mais j’avais l’impression qu’il consacrait la majeure partie de son temps à me surveiller. Lors de nos cours communs, je sentais toujours ses yeux brûlants posés sur moi. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’avait plus essayé de m’agresser. La mauvaise, c’est que je ne me sentais pas mieux pour autant. Je ne trouvais pourtant pas le courage de quitter cette ville pour recommencer une nouvelle vie. À moins que ce ne soit le nœud énergétique constitué par Raven Hill qui me maintenait sur place et m’attirait comme un aimant ?

— Ne raconte pas de bêtise ! Rien à voir avec lui. Au lieu de te faire des films, tu peux me parler du Placebo ? J’ai un rendez-vous là-bas ce soir.

Oups, je venais de dire une bêtise : à la manière dont Adam, Kate et une de ses amies me fixèrent, cela semblait assez clair.

— Quoi ? demandai-je en rougissant.

— Tu te moques de moi ? s’exclama Adam. C’est vrai que tu portes des fringues noires, mais ne me fais pas croire que tu aimes traîner dans ce genre d’endroit ?

— Hé, le génie, attaquai-je, je ne suis ici que depuis deux mois, je te rappelle. Définis-moi « ce genre d’endroit » ?

— Les bars glauques c’est ton délire ? me lança Kate.

— Je veux des infos, pas vos jugements.

Adam prit le relais.

— C’est un bar de bikers, sur la nationale, à la sortie de la ville. Il y a toujours plein de motards qui y traînent et la police fait souvent des descentes là-bas pour essayer de calmer les bagarres. Tu vas y aller ?

Retrouver la mystérieuse Doriane m’effrayait déjà un peu ; c’était pire maintenant. Cela dit, il me fallait des réponses, et vite. Cette inconnue savait des choses. Peut-être pourrait-elle m’expliquer le comportement de Zel ?

Machinalement, mon attention se tourna vers lui. À l’autre bout de la cantine, il discutait avec ses potes, les pieds posés sur sa table. Comment une créature surnaturelle pouvait-elle s’adapter aussi bien à la vie humaine ?

— Tu le mates encore, pouffa Adam. Il y a anguille sous roche, à mon avis.

— La ferme, Richie…


 

Chapitre 8

 

Adam avait pourtant raison. Je n’arrivais pas à détacher mon attention de la bande de motards. Comme s’il avait senti mon regard posé sur lui, Zel tourna la tête dans ma direction. L’intensité que je lus dans ses iris me perturba au point de me filer la nausée. De là où je me trouvais, je pouvais deviner les flammes qui en léchaient les contours. Son aura devint sombre, tel un nuage d’orage sur le point de déchaîner ses éclairs sur la foule. Un sourire se dessina sur son visage avec une lenteur dérangeante.

— La Terre appelle Kendra ! Allô !

Quelques gouttes d’eau balancées par Adam m’obligèrent à me reconcentrer sur notre discussion. Kate et son amie pouffèrent avant de baisser la tête vers leurs assiettes, comme si elles n’avaient rien à voir avec ça.

— Je peux aller lui parler, si tu veux, proposa Adam. Non, attends, j’ai une meilleure idée.

Avant que je puisse réagir, il leva la main et fit signe au motard de nous rejoindre. Un instant, je crus que Zel se contenterait de lui faire un doigt d’honneur : moi, c’est comme ça que j’aurais réagi. Mais il se redressa, dit quelques mots à ses amis puis traversa la salle pour se planter devant nous. Je voulus me lever pour fuir ce face à face, mais une force me cloua sur ma chaise. La même que celle qui m’avait immobilisée dans l’amphithéâtre.

— Salut Zel, ça roule ? lui lança Adam.

Mon ami me jeta ensuite un coup d’œil, comme pour dire : « Tu vois, je le connais bien, c’est mon pote. » Je ne réagis pas, terrorisée par la proximité du motard.

— On parlait du Placebo, continua-t-il, tu connais ? C’est le genre d’endroit que tu fréquentes, non ?

Zel regardait à peine Adam. Il tira une chaise, ordonna à mon ami de « bouger de là » et s’assit en face de moi. Je m’attendais à sentir les doigts invisibles sur mon cou, prêts à m’étrangler, mais il se moqua simplement de moi :

— Kendra Arkhanie, voyante… Quoi de neuf au pays des petits cœurs tendres ? Quand vas-tu prendre la décision de fuir ?

Il marqua une pause, puis souffla :

— Ah oui, c’est vrai. Tu ne peux pas.

— Fuir quoi ? demanda Adam, largué.

Ignorant l’intervention de mon ami, Zel se laissa tomber contre le dossier de sa chaise avec un rire narquois.

— Tu m’as épaté. Quelqu’un de moins courageux aurait déménagé depuis un bail. Ou quelqu’un de moins stupide. Pourquoi restes-tu ?

À la façon dont il m’observait, je compris qu’il essayait de me mettre en colère. Je ne voulais pas entrer dans son jeu ; aussi me forçai-je à me détendre et lui répondis-je par un large sourire. En réalité, toutes les cellules de mon corps me hurlaient de fuir loin de cette créature dangereuse.

— Alors ! s’exclama Adam, lassé de rester sur le banc de touche. Vous vous connaissez bien, on dirait. Il y a une certaine tension entre vous, je…

L’ange lui jeta enfin un regard. Le sourire d’Adam mourut sur ses lèvres et son aura vira lentement à l’orange : ce qu’il voyait dans les yeux de Zel lui fichait la trouille.

— Hé, le pot de colle, grimaça ce dernier, tu peux aller voir ailleurs si j’y suis et nous laisser une minute ?

«Non ! » voulus-je hurler. Mais rien ne franchit mes lèvres, magiquement scellées.

Mon ami m’abandonna, feignant d’aller chercher un yaourt à la fraise. Je tournai la tête vers Kate et sa copine dans l’espoir de recevoir un peu de soutien, mais elles aussi venaient de filer en douce.

L’angoisse me comprima la poitrine à l’idée de ce qui allait suivre. Zel prenait un malin plaisir à me détailler. Il s’amusait à faire tournoyer mon couteau entre ses doigts avec une dextérité étonnante. Mon regard se fixa sur la lame à bout rond. Même si elle n’était pas pointue, elle suffirait à me tuer si elle se plantait dans ma gorge.

La pression qui me contraignait au silence disparut. Je pus à nouveau parler, mais Zel me prévint :

— Si tu cries, j’élimine ton petit copain.

Cette menace suffit à me faire coopérer.

— Alors tu vas me tuer ?

— C’est l’idée.

— Pourquoi ?

Il ne répondit pas. Son amusement se dissipa sur son visage.

— Par plaisir ? proposa-t-il.

Je n’arrivais plus à lire son aura. Comment parvenait-il à la dissimuler ?

— Dans ce cas, pourquoi ne suis-je pas encore morte ?

Ma question, pourtant simple, le mit en colère. Son énergie, invisible mais brûlante, me heurta.

— Es-tu un démon ? demandai-je dans un souffle.

Son éclat de rire aurait dû attirer l’attention de quelques élèves, mais personne ne se tourna dans ma direction.

— Pour une médium, tu es plutôt stupide.

— Tu en es un, oui ou non ?

— Je ressemble vraiment à ces foutues raclures de l’Enfer ? cracha-t-il, furieux.

Intéressant. Il n’était donc pas du côté du Mal.

— Pourquoi agir comme tu le fais, alors ?

— Parce qu’il n’y a pas que le Bien et le Mal, il y a aussi l’entre-deux. Cette neutralité qui te préserve des cases, tu y as pensé deux secondes ? Ou tu es de celles qui voient la vie soit en rose, soit en noir ?

Il avait posé le couteau sur mon plateau et me dévisageait dans l’attente d’une réponse. Je mis quelques secondes à comprendre ce que sa déclaration impliquait. Zel n’appartenait pas à la catégorie des êtres d’En-Bas. Il oscillait sur une corde raide entre le Bien et le Mal. J’ignorais que c’était possible : tout le monde penchait normalement un minimum d’un côté ou de l’autre. Mais je ne connaissais pas toutes les règles qui régissaient le monde surnaturel.

— Ceux qui tuent des innocents appartiennent au Mal, déclarai-je finalement. Point. Il n’existe aucune neutralité dès l’instant où tu as passé ce cap.

Un nouveau sourire fendit son visage. Il ressemblait tant à un humain quand il arborait une telle expression.

— C’est aussi regrettable pour moi que pour toi, dans ce cas.

Il s’empara du couteau et l’approcha de ma main. Tétanisée, je l’observai poser le tranchant de la lame sur ma paume. La douleur me fit couiner quand il entailla ma peau. L’idée qu’il puisse s’en prendre à Adam m’empêcha cependant d’appeler au secours. À la place, je laissai mes larmes couler. Je n’arrivais pas à croire que j’allais mourir des mains d’un ange.

Trop occupée à regarder mon sang, je ne vis pas tout de suite que Zel observait sa propre main. Un instant, je crus voir une plaie se refermer sur sa peau, mais je détournai bien vite le regard quand il explosa de colère.

— Il existe bien pire que les démons. Il existe des créatures qui bousillent ton existence et s’amusent avec comme si elle ne valait rien, cracha-t-il. C’est de celles-ci que tu devrais te méfier.

Dans la foulée, il se leva d’un bond.

— Tu m’excuses ? J’ai un cul à botter et des questions à poser. Oh, et si tu parles de ça à qui que ce soit, je ne te ferai pas de cadeau.

« Pas de cadeau » ? Ce mec me torturait déjà psychologiquement et physiquement, que pouvait-il me faire de pire ? À part me tuer, ce qu’il menaçait de toute façon déjà de faire ?

En silence, je le suivis des yeux tandis qu’il quittait la cafétéria.

— Il n’y avait plus de yaourt à la fraise, du coup j’ai pris à la banane. Kendra, qu’est-ce que tu as fait à ta main ?

— Je me suis coupée en voulant éplucher ma pomme, mentis-je.

— Heureusement, ça n’a pas l’air bien méchant, se rassura mon ami en me tendant un paquet de mouchoirs. Où est passé Zel ?

J’attrapai mon verre d’eau et le bus d’une traite pour soulager ma gorge asséchée.

— Je te hais, Adam Richie.

La colère que je ressentais, exacerbée par la peur et l’incompréhension, n’était cependant pas dirigée vers mon ami, je devais en convenir. Je ravalai donc mes paroles acerbes.

— Quoi ? Mais pourquoi ?

— Ne fais plus jamais un truc pareil. S’il te plait.

Adam opina, surpris.

— D’accord, excuse-moi. Ce n’était pas cool de ma part, mais je l’ai vu plusieurs fois te mater aussi et je croyais que… Bref, laisse tomber. Alors, dis-moi, il t’a parlé du Placebo ?

— Non. Je découvrirai cet endroit par moi-même. Je ne risquerai rien puisque tu seras avec moi.

Adam s’étouffa avec son yaourt. Il cracha, toussa et jura en essayant de reprendre sa respiration.

— Tu plaisantes ? couina-t-il, les larmes aux yeux. Tu ne me traîneras pas dans cet endroit diabolique !

— Même pour te faire pardonner ?

— Me faire pardonner de quoi ?

— D’avoir écrit des bêtises dans ton article, lui répondis-je avec un sourire.

Il fronça les sourcils, puis saisit son verre d’eau et récupéra toutes ses facultés respiratoires après plusieurs gorgées. Puis, ayant terminé notre repas, nous prîmes nos plateaux et quittâmes la cafétéria pour aller nous installer dans la cour intérieure, qui était couverte d’une pelouse abîmée par le soleil. À certains endroits, le terrain était complètement dénudé. Adam balança son sac sur une parcelle encore potable et s’allongea. Je restai légèrement en retrait, les bras croisés sur ma poitrine, saisie d’un frisson glacial étrange par cette canicule. Il se dissipa cependant quand je vis Sean passer près de nous. En un instant, mon malaise disparut. Il ne m’avait pas encore recontactée, mais je ne doutais pas qu’il ne tarderait pas à le faire. Il me sourit et je lui répondis par un clin d’œil, retrouvant ma bonne humeur. Puis il disparut à l’angle d’un bâtiment.

— Kendra, tu m’écoutes ? me demanda Adam.

— Non, désolée. Tu disais ?

— C’est qui, ce client que tu dois aller voir au Placebo ? répéta-t-il, les paupières closes.

— C’est une fille. Elle veut me parler de… trucs super importants. Tu ne trouves pas qu’il se passe des choses bizarres à Raven Hill en ce moment ?

— Je me tue à te le dire, Kendra ! Le champ de Haber en est une preuve.

— Quand tu regardes… Zel, continuai-je en ignorant volontairement l’allusion d’Adam au champ, tu ne vois rien de suspect chez lui ?

Les ailes formées dans son dos par son aura, par exemple.

— Non, rien.

— D’accord.

— Et pourquoi on reparle de lui ? Au fait, j’ai entendu dire un truc quand je suis allé chercher mon yaourt…

Je levai les yeux au ciel, et remarquai une nuée d’oiseaux au-dessus de nous. De grosses bestioles noires, effrayantes. Adam ne sembla pas les remarquer, puisqu’il me demanda sans ciller :

— Tu comptes m’en parler ?

— De quoi ? demandai-je, méfiante.

— De Sean. Il semblerait qu’il t’ait invitée à sortir avec lui !

Je m’étouffai à mon tour avec ma propre salive. Pour éviter ce genre de question embarrassante, je n’avais parlé à personne de ma rencontre avec le basketteur. Ce dernier n’avait visiblement pas eu les mêmes scrupules.

— Comment tu…

— On m’en a parlé, qu’est-ce que tu crois ?

Pour une raison que je ne m’expliquais pas, Adam était effectivement extrêmement populaire.

— On doit aller au bowling un de ces quatre. Il ne m’a pas donné de date, je suppose donc que c’est annulé.

— Il va revenir vers toi, tu verras. Je l’ai croisé toute à l’heure, il n’avait pas l’air d’apprécier de te voir avec Zel. J’ai bien cru qu’il allait intervenir et que ça allait finir en bain de sang.

— Sérieux ?

— Sérieux.

Mon ami se redressa sur les coudes, la mine soucieuse.

— Dis-moi, pourquoi ce rencard n’a pas l’air de te motiver des masses ?

— Ce n’est pas que je ne suis pas motivée, c’est juste que… avec les garçons, ce n’est jamais allé très loin par le passé. Ils finissent par me trouver louche et me fuir, fin de l’histoire.

Au lieu de chercher des mots réconfortants, Adam se mit à rire. Pire encore, il laissa échapper un « Tu m’étonnes. » Merci pour le soutien.

— Tu es louche, Kendra, soupira-t-il. Ce n’est pas une insulte, mais un simple fait. Tu vois les auras, tu devines les secrets et je suis quasi certain que tu sais faire d’autres choses géniales. Sean serait con de flipper à cause de ça : tu es une nana en or.

Son compliment rattrapa sa pitoyable tentative pour me remonter le moral.

— Bon sang ! soufflai-je. Il faut que tu sortes avec moi ! Tant pis pour Sean.

— Non merci, tu n’es pas vraiment mon genre. En revanche, j’ai vu une photo de ta sœur dans ton portable et… Aoutch ! Qu’est-ce que tu fais ? Tu essayes de m’étouffer ?

Je venais de m’asseoir sur son torse sans aucune douceur. Faussement menaçante, je grondai :

— Ne t’approche pas d’elle ! Jamais. Cette créature te dévorera l’âme, elle te brisera le cœur…

— Là, la seule personne qui me brise le cœur, c’est toi, pouffa-t-il. Et aussi la cage thoracique qui va avec.

Je me redressai en lui tapotant la joue. Quelques filles autour de nous observaient Adam en faisant semblant d’étudier. Elles me jetèrent des coups d’œil soupçonneux.

— Ne vous en faites pas, mesdames ! hurlai-je en le montrant. Il est célibataire et je ne suis pas son genre. Son délire, c’est les filles taillées dans du trente-six qui se lèvent à 4 heures du matin pour courir !


 

Chapitre 9

 

— Je persiste à croire que ce n’est pas une très bonne idée. J’ai de la bière chez moi, si ça peut te convaincre de repartir. Meilleure que celle qu’on pourra trouver au Placebo.

Adam m’envoya un regard suppliant que je fis mine de ne pas remarquer, puisque je conduisais.

— N’essaie pas de me corrompre.

J’avais trop de questions en tête pour me permettre d’ignorer Doriane… D’ailleurs, pourquoi apparaissait-elle au moment où la situation l’exigeait ? Étrange.

Adam croisa les bras sur son torse pour bien me montrer son mécontentement. Sa mine faussement sévère devint anxieuse quand Marty crachota et ralentit l’allure sur la nationale. Moi, je ne m’inquiétai pas : ma voiture faisait ça tout le temps.

— On aurait dû prendre ma caisse.

— Tout roule, le tranquillisai-je, Marty va repartir. Ah, tu vois ? Il accélère déjà. C’est un compagnon sur qui on peut compter. Et ne parle pas de ta voiture devant lui, c’est impoli.

Adam secoua la tête, blasé.

— Tu es tarée, ma pauvre.

— Et encore, ma sœur est pire. Puisque tu as des vues sur elle, tu devrais le savoir. Je t’ai déjà dit qu’elle aimerait devenir Maîtresse des Supplices ?

Il eut la mauvaise idée de me demander en quoi consistait ce métier. Après quelques minutes d’explications et de métaphores salaces, il comprit.

Bien entendu, ce n’était qu’une vaste plaisanterie entre Stella et moi. Ses plans de carrière réels oscillaient entre médecin et avocate.

— Je pourrais m’y faire, finit par lâcher Adam. J’ai un petit côté Anastasia Steele, mine de rien. J’aime les fouets, les menottes et les petits accessoires. Tu me files le numéro de ta sœur ?

— Jamais.

Marty menaça de caler pour la énième fois.

— Oh non ! grimaça mon ami. Cette bagnole nous tuera. Quelle idée stupide d’acheter un tas de ferraille pareil !

— Ne raconte pas n’importe quoi ! Ce n’est pas un tas de ferraille ! Et arrête de l’insulter, tu vas le vexer.

— Ouais, si tu le dis.

Un horrible grondement retentit soudain dehors. Rien à voir avec Marty, cette fois : un orage venait d’éclater. Une pluie diluvienne s’abattit sur nous et un éclair déchira les ténèbres.

— Alors ça, admit Adam, ce n’est pas normal. « Météo et tes bas » ne prévoyait aucune averse aujourd’hui.

— « Météo et tes bas » ? répétai-je, distraite, en ralentissant.

— Le nom que j’ai donné à l’appli de météo locale.

Tout à coup, bien que les vitres de la voiture soient fermées, une forte puanteur me prit à la gorge. Une odeur nocive, démoniaque. Je serrai le volant de Marty, essayant de garder mon calme.

— Tu sens ça, Adam ?

— Euh… non. Quoi ?

— Rien, oublie.

Je continuai de rouler, mais beaucoup moins vite.

— Le Placebo est encore loin ?

Je dus hausser la voix pour me faire entendre.

— À un kilomètre.

Lorsque nous l’atteignîmes, la pluie avait cessé de tomber à verse : seules quelques gouttes tombaient encore. Je m’engageai sur un parking bondé en bord de route. Des lampadaires illuminaient quelques motos, de gros pick-up et même une ou deux caravanes laissées à l’abandon. Le peu de soin apporté aux places de stationnement autorisait la végétation à se multiplier jusqu’aux abords d’un bâtiment. Et quel bâtiment ! Sa façade couverte de graffitis artistiques était percée d’une dizaine de fenêtres éclairées. Des néons bleus entouraient la bâtisse et, quand ils clignotaient à l’unisson, le nom « Placebo » apparaissait, tagué juste au-dessus d’une immense porte en bois.

— Donc, c’est ça, le fameux bar qui te fait tant flipper ? Ce n’est pas si mal.

— Cet endroit est l’Enfer, Kendra !

— N’exagère pas. Allons-y.

Je sortis de la voiture, la gorge nouée par l’appréhension. Une odeur démoniaque régnait encore, diffuse, dans l’atmosphère. Adam et moi nous arrêtâmes devant la porte, sur laquelle un écriteau indiquait que l’entrée était interdite aux moins de vingt-et-un ans. Il n’y avait pas de videur pour faire respecter cette règle ; nous entrâmes donc sans difficulté.

— On ne reste pas longtemps, murmura mon ami en m’emboîtant le pas. Tu rencontres ta Doriane et on s’en va.

— Marché conclu.

À l’intérieur, un morceau de musique rock couvrait les bruits de la foule : rires, choc des queues contre les boules de billard... Sur les murs, de vieilles affiches de concert se disputaient la place avec des cibles de fléchettes et des têtes d’animaux empaillés.

Des gros bras tatoués jusqu’au cou se tournèrent dans notre direction. Avec son look de surfeur, Adam ne semblait pas du tout dans son élément ici. La tête haute et la démarche assurée, j’évoluai parmi les clients. Les gens hésitaient à vous aborder quand vous aviez l’air de savoir ce que vous faisiez… y compris dans un endroit où vous n’auriez pas dû vous trouver. Un client faillit renverser sa bière sur moi, et un autre me renverser tout court. Un véritable parcours du combattant, ce charmant endroit.

Je tirai Adam, toujours réticent à me suivre, jusqu’au comptoir, et y trouvai un petit espace où nous insérer pour interpeller la barmaid.

— Salut, lançai-je à la jolie blonde. Je…

— Laisse-moi deviner, me coupa-t-elle. Vous voulez de l’alcool, les mômes ? Vous n’avez pas vingt-et-un ans, alors c’est non.

— En fait, on vient voir quelqu’un, rétorquai-je du tac au tac. Une certaine Doriane. Elle m’a dit que je pourrais la trouver ici. Vous la connaissez ?

— Doriane ? Attends. Luke ! Tu peux venir ?

Un homme à la carrure impressionnante et portant une barbe rousse qui lui dévorait la moitié du visage vint à ma rencontre.

— Je cherche une certaine Doriane.

— Ah oui, elle est passée toute à l’heure. Elle m’a demandé de l’excuser auprès de toi. Tu es Kendra, je suppose ?

Je hochai la tête, déçue. Le type me tendit cinquante dollars.

— De sa part, pour te dédommager du déplacement. Elle m’a dit de te prévenir qu’elle te recontacterait.

— Attendez, elle travaille ici ?

— Non, je l’avais jamais vue avant aujourd’hui. Elle m’a juste demandé de te dire ça, et elle payait bien, termina-t-il. Ne restez pas là, les jeunes, si les flics débarquent je vais encore avoir des problèmes.

Adam posa une main sur mon épaule et me souffla :

— Désolé.

Je l’étais également. Je me sentais tellement minable et embarrassée !

— Allons-y, ça ne sert à rien de rester.

— Attends, Kendra, on ne peut pas partir maintenant.

— Pourquoi ?

Il me montra la fenêtre qui ruisselait d’eau.

— Cette averse est plus violente que l’autre. On va devoir attendre un peu.

— Tu proposes quoi ? lui demandai-je.

— Nous planquer dans les toilettes ?

Je balayai la salle des yeux. Mon regard s’arrêta sur les tables de billard.

— Une partie te tenterait, mon petit Adam ?

— Les toilettes, c’est mieux. Je dois passer un coup de fil à mes parents pour qu’ils ne s’inquiètent pas, de toute façon. Vas-y, toi.

À une époque, je faisais le mur de la maison de mes parents pour me rendre dans un café au coin de ma rue. Momo, son gérant, m’avait appris à jouer au billard. En peu de temps, j’étais devenue une joueuse chevronnée.

— Très bien. On y va dès qu’il arrête de pleuvoir.

Adam salua mes sages paroles avant de filer aux toilettes. Brave Adam ! J’avais affaire au meilleur pote de tout l’univers.

Une demi-heure plus tard, je ramassai les trois billets de dix dollars que je venais de gagner. Finalement, la pluie avait du bon.

— Bien joué, petite.

— Merci, les gars.

Mes adversaires s’éloignèrent, déçus de leur défaite. J’allais ranger mes billets dans la poche de mon jean quand deux hommes se dressèrent devant moi. La négativité dégagée par leur aura me donna envie de vomir. Je reculai, surprise par la haine que je sentais en eux.

— Salut, postillonna le plus petit des deux inconnus. On t’a vue jouer. Pas mal du tout.

Maigre, sans doute un peu trop, il portait des vêtements en cuir qui semblaient vouloir le dévorer vivant. Son voisin, plus large d’épaules, respirait fort et paraissait toujours sur le point de cracher. Une cicatrice coupait son visage en deux. Ils échangèrent un regard lubrique.

Par ma grand-mère, je savais que, si des êtres humains s’enfonçaient trop loin sur le chemin du Mal, ils devenaient son instrument. Ils pouvaient même finir par accueillir des démons. Heureusement, aucun des deux ne dégageait l’odeur de soufre et d’épices propres aux créatures d’En-Bas.

— Désolée, je dois partir. Mon ami m’attend là-bas.

Adam patientait depuis un bon quart d’heure à proximité de la table de billard.

— Attends ! me retint le plus petit des deux hommes en enroulant ses doigts autour de mon bras. Une partie ? Allez, tu jouais encore il y a deux secondes, non ?

Je fis naître un sourire poli sur mon visage malgré mon envie de frapper ce gros lourd.

— J’ai cours demain. Au revoir…

— Elle est d’accord ! lança soudain un timbre familier dans mon dos. Deux contre deux. Je tiens avec elle.

Zel. Sa voix grave me transperça l’âme tandis que ses mains se posaient sur mes épaules. Une onde électrique me parcourut le corps et la terreur me tétanisa.

— Allez, dit-il avec un sourire en approchant sa bouche de mon oreille, une alliance de rien du tout. Toi et moi contre le monde entier.

Son ton mielleux suintait de moquerie.

— Allez tous au diable !

— Pour moi, c’est déjà fait, chuchota-t-il. Pour eux, ça va venir.

Je me dégageai de la prise de Zel, la gorge nouée.

— De quoi as-tu peur, mon petit cœur ? Pas de ces bouseux sans cervelle, j’espère ? Ils ne te feront rien, regarde-les.

Les intéressés sifflèrent de rage. Il les ignora, et je fis de même.

— Que fais-tu ici ?

— Non, Kendra Arkhanie, voyante… La vraie question c’est : toi, qu’est-ce que tu fais ici ?

— Ça ne te regarde pas.

— Tu es inconsciente. N’importe qui d’autre aurait fui après notre première rencontre. Et toi, tu te jettes dans la gueule du loup en venant dans ce bar ? En y restant malgré les raclures qui y traînent ?

— Hé gamin, ne parle pas de nous comme ça !

Zel ne broncha pas.

— Regarde-moi quand je te cause ! Je vais t’apprendre le respect, tu vas voir !

Le jeune homme me fit un clin d’œil, puis abattit la paume de sa main sur la poitrine du motard qui approchait, menaçant. Le choc fut violent. L’homme se fracassa contre la table de billard et cessa de bouger. Pendant trois minuscules secondes, le silence tomba dans le bar.

Puis l’apocalypse éclata autour de moi.

— Bonne chance, petit cœur, chuchota Zel à mon oreille avant de disparaître.

Commander Zel, l'ange mercenaire