Prologue

Décembre 250 après le Chaos.

 

 

Depuis l’étage plongé dans le noir, je perçois des éclats de rire et de la musique en provenance du rez-de-chaussée. Je ne devrais pas me trouver ici, seule et sans autorisation, mais les conversations d’adultes commençaient à m’ennuyer. Je suis censée rester avec mes parents.

Mon père, commandant de garnison, a été convié à la réception que donne chaque année le Sage du Nord, administrateur de notre contrée dans la République. Se retrouver autour de dîners fastueux fait partie des habitudes des membres de l’Élite. Malgré cela, le banquet qu’organise le Sage aujourd’hui n’a pas d’égal.

C’est d’ailleurs la première fois que je suis autorisée à accompagner mes parents. Très peu d’enfants ont cette chance. La plupart ont déjà intégré l’académie pour devenir, à leur tour, membres de l’Élite. Quant aux autres, ils sont encore trop jeunes pour participer à des fêtes si somptueuses. Je dois bien être la seule fille de cinq ans présente ici.

 

 Alors que je tâtonne dans le noir, ma main bute sur l’interrupteur de la pièce dans laquelle je me suis réfugiée. Je ferme aussitôt les yeux, éblouie par la lumière.

— Que fais-tu là ? m’interroge une voix dans mon dos.

Je sursaute, pétrifiée. Lorsque je me retourne, un garçon aux cheveux blonds et aux magnifiques yeux verts me fait face. Je ne l’ai pas entendu arriver.

— Je m’appelle Isatis, annoncé-je prudemment. Et toi ?

— Tu n’as pas répondu à ma question.

— Je m’ennuyais en bas, alors je suis venue voir ce qu’il y avait à l’étage. C’est beau, ici…

Je lui offre un sourire timide avant de plisser les yeux.

— Qui es-tu ?

— Je suis le Kniaz Alec Nathaniel Haveloc. Sais-tu ce que cela veut dire ?

— Oui, bien sûr. Tu es le petit-fils du Sage. J’ai vu tes parents en bas. Ta maman a été gentille avec moi, elle m’a même offert une poupée. Tu veux la voir ?

Il hésite un instant, puis hoche la tête en guise d’approbation. Je lui tends alors la petite poupée au visage de porcelaine. Je n’en ai jamais eu de si belle. Même si mes parents font partie de l’Élite de la République, notre dette est conséquente. Chaque dépense inutile nous est donc interdite. Les jouets en font partie. Les rares que je possède ont été offerts à mes parents par les dignitaires du pays, lors de mes anniversaires ou à l’occasion de réceptions similaires à celle-ci.

—Elle est très belle, dit-il en me la redonnant, mais tu ne devrais pas te trouver là.

Je hausse les épaules. Je sais que si un adulte me trouve ici, mes parents risquent d’avoir une amende : un mois ou deux de dette supplémentaire.

— Tu vas me dénoncer ? lui demandé-je timidement. Je m’ennuyais tellement en bas…

— Moi aussi, je m’ennuie, parfois. Grand-père ne veut pas que je me mélange au peuple.

— Si tu joues avec moi, il n’en saura rien. Je ne le dirai à personne, c’est promis, dis-je en souriant.

Alec hésite, une fois de plus.

— Tu veux voir quelque chose d’extraordinaire ? me demande-t-il finalement.

Son regard dur s’est adouci.

Je hoche la tête et le suis jusqu’au fond de la pièce.

Nous nous arrêtons face à un meuble ancien sur lequel trône une petite statue de marbre. Alors qu’Alec la fait pivoter sur elle-même, la cloison derrière le meuble se met à trembler, puis s’ouvre sur une pièce secrète. Alec m’attire aussitôt à l’intérieur.

— Qu’est-ce que c’est ? demandé-je en découvrant une multitude d’étagères remplies d’objets rectangulaires de tailles et de formes diverses.

— Des livres, répond-il en ne cessant de contempler le mur.

— Des livres ? Je croyais qu’ils avaient tous été détruits durant le Chaos.

Je parcours la pièce en faisant glisser mon doigt sur ces objets dont j’ai si souvent entendu parler à travers les mythes de ma province.

— Mon arrière-arrière-arrière-grand-mère les adorait. Alors, elle en a sauvé quelques-uns, ses préférés. Son mari, un des fondateurs du pays, l’aimait tellement qu’il a accepté de les installer ici. Mais chut, ne le dis à personne. Je n’ai pas le droit de montrer cette pièce

Je hoche la tête.

— Et ça, c’est quoi ? demandé-je en pointant du doigt un énorme livre installé au cœur de la pièce.

Je ne peux m’empêcher d’aller le regarder de plus près.

— Celui-là, c’est le Livre du Chaos. Enfin, l’exemplaire de mon grand-père. Il en existe plusieurs, un pour chaque famille fondatrice. Chaque Sage se doit de le compléter. Papa dit qu’il est notre mémoire et notre sagesse.

Alec me retient par le bras avant que je le touche.

— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

— Je ne sais pas trop, je n’ai pas le droit de le lire. Papa et grand-père disent que je suis encore trop jeune. Je sais juste qu’il contient tous les moments importants de notre histoire avant le Chaos, et les pensées des plus grands hommes qui ont marqué le passé. Papa dit aussi qu’un dirigeant se doit de ne jamais en oublier les leçons.

Alec se rapproche à son tour de l’ouvrage, comme captivé par sa couverture.

— Les manuels d’enseignement de l’Élite en tirent leur contenu, ajoute-t-il. Grand-père dit que c’est un privilège pour eux d’avoir accès à un peu de notre savoir.

Nous restons un moment silencieux, puis Alec me propose d’aller voir sa chambre. Nous sortons donc à grand pas de cette pièce secrète et je lui promets de ne rien dire à personne.

Une fois arrivés à destination, nous tombons nez à nez avec un homme de grande taille.

— Alec ! Où étais-tu passé ? Tu sais très bien que ta mère n’aime pas quand tu… Oh. Tu t’es fait une amie.

Il se penche pour arriver à ma hauteur.

— Comment t’appelles-tu, jeune fille ?

— Isatis Alenka Nowakowski, monsieur.

— Bien-sûr. Tu es la fille d’Anton et d’Aksana. Tu as les mêmes yeux que ton père, exactement comme ta sœur.

— Ma sœur ? demandé-je, surprise. Mais monsieur… Je n’en ai pas. C’est interdit.

— Oui, tu as raison… J’ai dû me tromper. Quoiqu’il en soit, tu peux m’appeler Jonathan. Je suis le père d’Alec. Et je suis désolé, mais il va devoir me suivre en bas, son grand-père le veut à son côté pour le discours. Je pense que tu devrais également rejoindre tes parents, Isatis. Alec, dis au revoir.

Ce dernier s’éloigne en me faisant un simple signe de la main, alors que je lui offre mon plus grand sourire. Cela faisait bien longtemps que je ne m’étais pas autant amusée. Quelques minutes plus tard, je descends à mon tour retrouver mes parents.

 

***

 

— Hier soir, j’ai rencontré le Kniaz et son papa, osé-je dire à ma mère, le lendemain matin.

— Je sais, Isatis. Jonathan m’a dit que son fils et toi aviez joué ensemble. Alec a d’ailleurs l’air d’être un très gentil garçon. Mais la prochaine fois que tu le vois, ma puce, n’oublie pas qu’il est le descendant d’une des familles fondatrices du pays. Tu lui dois le respect. Tu comprends ? Ton père et moi faisons partie de l’Élite, mais nous ne sommes pas comme eux.

Puis elle ajoute en ébouriffant mes cheveux :

— Sans eux, nous ne serions rien, mais tu es encore jeune pour comprendre cela.

— Maman, l’interpellé-je à nouveau, son père a dit quelque chose de bizarre hier.

— Quoi donc ?

— Il a dit que j’avais les mêmes yeux que ma sœur.

Ma mère blêmit. Alors que je lui prends la main, elle se laisse glisser au sol, le regard absent. Quand le prénom de papa franchit sa bouche, une tristesse infinie semble s’être emparée d’elle.

— Que se passe-t-il, Aksana ?

Mon père doit se baisser à son niveau pour qu’elle puisse lui chuchoter l’origine de son mal-être. Aussitôt, des larmes perlent sur ses joues.

— Je vois, répond froidement papa. Je vais… Je vais lui parler. Va te reposer un moment. Isatis, attends-moi là, tu veux ?

Je hoche la tête, ne comprenant pas bien ce qui vient de se passer, et regarde mon père guider ma mère vers leur chambre à coucher.

Lorsqu’il revient plusieurs minutes plus tard, il a le teint gris des mauvais jours et tient sous son bras un album photos que je n’ai jamais vu.

— Rejoins-moi, Isatis, dit-il en s’asseyant sur le canapé. Je dois te présenter quelqu’un.

Sans mot dire, je m’installe confortablement à son côté et attends qu’il ouvre l’album familial sous mes yeux.

Sur la première page, je découvre mes parents, l’air heureux. Ils tiennent fièrement un bébé dans leurs bras. Sur les suivantes, l’enfant grandit et se transforme en une jolie petite fille dont les yeux sont semblables aux miens.

Un sentiment étrange m’envahit alors.

— Isatis, dit solennellement mon père, je te présente Alenka. Ta sœur.

Alors que je tente de le questionner, il me coupe :

— Laisse-moi parler, je t’en prie. Tu pourras me poser toutes les questions que tu veux une fois que j’aurai fini. Après quoi, nous n’en parlerons plus jamais. M’as-tu bien compris ?

Je hoche doucement la tête, les sourcils froncés.

— Peu de temps après notre mariage, ta maman est tombée enceinte d’une petite fille que nous avons appelée Alenka. Sa naissance nous a comblés de bonheur. Elle était magnifique.

Une larme solitaire roule sur sa joue.

— Elle avait mes yeux. Ceux dont tu as, toi aussi, hérité. Durant cinq années, nous avons été les parents les plus heureux du monde. Puis, un jour, le Sage m’a convoqué. Il cherchait un commandant de garnison pour un village à l’ouest du territoire, Prigent. C’était un grand honneur pour moi, même si Prigent était déjà à l’époque un territoire dangereux.  Ta mère était terrifiée à l’idée d’emménager là-bas, mais nous n’avons pas eu le choix. On ne refuse jamais rien au Sage. Nous sommes donc partis à la fin de l’été. Nous n’avions posé nos valises là-bas que depuis quelques jours lorsque les Lemmings nous ont attaqués. Ils savaient que j’étais jeune, inexpérimenté, et que je n’avais pas encore la confiance de tous mes hommes. L’attaque a été rapide, sanglante. Nous nous sommes battus sans relâche… Lorsqu’ils se sont vu perdus, les Lemmings se sont vengés sur ce que j’avais de plus précieux au monde. Ta maman a été gravement blessée, mais elle a survécu. Ta sœur n’avait que cinq ans. Ils ne lui ont pas laissé l’occasion de grandir.

Mon père se met à pleurer silencieusement.

— Nous avons enterré Alenka à Prigent. J’ai attendu que ta mère soit capable de voyager et nous sommes rentrés chez nous, ici, au Goff. Elle a mis du temps à se remettre, physiquement et mentalement. Puis, ce n’était pas prévu, mais tu es arrivée. Nous avons eu le droit de te garder, ta sœur étant…

La peine immense qu’il ressent l’empêche de finir sa phrase. C’est la première fois que je vois mon père dans un état pareil. J’ai toujours cru qu’il était invincible.

Sans m’en rendre compte, je me mets à pleurer, moi aussi. Je pense à ma mère, à ce qu’elle a vécu et à quel point ma question naïve a dû lui faire du mal.

— Tu as été notre bouée, murmure mon père en passant un bras autour de mes épaules. Avec toi, ta mère a repris goût à la vie. Lorsque tu es venue au monde, elle m’a fait jurer que je te protégerais toujours contre les Lemmings. Je le ferai, Isatis, je te le promets. Je les combattrai jusqu’au dernier. Tu as ma parole. Même si je dois le payer de ma vie.

Je serre fort mon père dans mes bras, mêlant mes larmes aux siennes.

— Moi aussi, papa. Moi aussi, je les combattrai. Je te le jure. Je t’aiderai.

Je ne reparlerai jamais de ma sœur. Le soir-même, je mets mes jouets dans une caisse, déterminée à ne plus jamais la rouvrir.

 

 

 

Luc 14:26

 

« Si quelqu’un vient à moi, et s’il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. »

 

Livre du Chaos


 

1

Décembre 265 après le Chaos

 

En cette fin de décembre, les flocons virevoltent dans le ciel et commencent à s’accumuler sur les plaines d’Enora, tel du coton. Chaque jour, le froid polaire gagne un peu plus de terrain. Une fine pellicule de givre recouvre les quelques arbres qui m’entourent. La chaleur de la ville ne se fait plus sentir ici. Pourtant, je suis à la périphérie de la ville, dans les vieux quartiers industriels, aujourd’hui en ruines. Les toits ont depuis longtemps cédé sous le poids de la neige, et seuls les murs résistent encore aux éléments qui les rongent peu à peu.

L’aube est en train d’éclore, conférant au ciel une couleur orangée. Mais le soleil semble avoir du mal à percer l’épais manteau nuageux. La nature encore silencieuse offre un spectacle éblouissant. On devine sur le sol les mouvements qui ont animé la nuit. Quelques empreintes de biche et de mulot, bientôt recouvertes, tachètent le sol. À la lisière de la forêt, tout est silencieux. Tapie dans les hauteurs d’une ancienne usine désaffectée, j’observe attentivement les allées et venues de véhicules ennemis à la frontière. Leurs déplacements perturbent la quiétude du lieu en ces premières heures de la journée.

Dissimulée derrière un épais manteau de fourrure, ma cible coordonne les opérations. Elle me paraît encore trop loin pour que je puisse tirer avec précision. Sans perdre de temps, je rassemble donc tout mon matériel et me lève prudemment pour sortir du bâtiment.

J’aime le bruit que fait la neige lorsqu’elle crisse sous le poids de mes bottes. En habits de camouflage blancs, le fusil dans les mains, je m’approche de ma proie telle une louve aux aguets.

Je sais ce qu’il me reste à faire. Mais, brusquement, tout s’emballe. Le ballet des camions s’accélère. Un cor de chasse retentit derrière moi et m’indique qu’un guetteur m’a repérée. Je n’ai plus le choix : je dois commencer à courir en lisière de forêt afin d’être protégée par les épaisses broussailles.

Ma cible doit sentir le danger arriver et accélère à son tour la cadence, disparaissant de mon champ de vision. L’adrénaline afflue dans mes veines. Il est hors de question qu’il m’échappe.

Soudain, le bruit reconnaissable d’un 4 x 4 m’indique que des commandos arrivent en renfort dans mon dos. Il faut que je me dépêche. Il s’enfonce dans la forêt de plus en plus dense. Je vais le rattraper. Je connais ce labyrinthe d’épicéas et de pins mieux que personne.

Alors que j’approche du but, le rideau d’arbres laisse peu à peu la place à une clairière dégagée, au cœur de laquelle s’écoule une rivière. Cette fois, ça y est. Même si je ne vois pas son visage, j’imagine la détresse qui doit s’emparer de lui à cet instant précis. Sa course ne laisse rien entrevoir du désarroi qui est le sien, mais, dans un ultime espoir de survie, il accélère le pas. Je m’installe en tentant de calmer ma respiration et fixe ma cible à travers le viseur.

Je tire sans réfléchir une balle à six cents mètres de distance. Une tache de sang vient souiller la neige immaculée. Il s’est effondré sur le sol.

Plus qu’un ennemi à abattre et j’aurai entièrement remboursé ma dette ainsi que celle de ma famille. Je pourrai enfin leur offrir les terres dont ils ont toujours rêvé.

Depuis cette sombre période que l’on appelle le Chaos, chaque habitant de la République du Trégor se doit de payer un tribut aux Sages, représentants ultimes de notre communauté.

Sans eux, nous n’aurions jamais survécu à la chute de l’Ancien monde. Ils nous ont apporté sécurité et sérénité à un moment charnière de notre histoire. Ils nous ont sauvés du Chaos, nous ont donné de l’espoir alors que celui-ci semblait définitivement perdu.

Mon rôle en tant que membre de l’Élite de la République du Trégor consiste à éliminer l’un des chefs du camp ennemi : les Lemmings. Les Sages ont décidé de frapper fort, cette fois. Ils veulent rappeler à la République entière qu’ils ne laisseront personnes détruire la stabilité qu’ils ont eu tant de mal à instaurer.

Les Lemmings ne sont pas ce qu’ils veulent faire croire à la population. Ils sont responsables d’attentats et de milliers de morts chaque année. Ils affirment que les Sages nous manipulent, qu’ils sont à l’origine de la déchéance de l’ancienne civilisation. Que de mensonges ! Comment imaginer pouvoir manipuler ainsi des millions de gens durant plusieurs siècles ?

Je ne les laisserai pas faire. Je les détruirai.

Je l’ai promis à mon père.

Je l’ai promis à cette sœur que je ne connaîtrai jamais.

 

Je m’attelle à ranger mon fusil et à récupérer ma douille. Je me dirige ensuite vers le corps inanimé pour filmer son visage. La caméra que je porte à la poitrine a immortalisé toute la course-poursuite. Je ne peux réprimer un sourire en y pensant. Je ne ressens aucune peine ni aucun remords. Les Lemmings sont les ennemis de la nation. Le conseil des Sages a décidé de leur sort. Je n’ai fait que mon devoir. Telle Némésis, j’ai incarné la main vengeresse.

C’est au moment où je m’apprête à sortir de la clairière que je le remarque. Ce reflet si caractéristique, que seul un sniper peut produire lorsqu’il met sa cible en joue.

La panique s’insinue en moi en une fraction de seconde. Exactement comme il y a trois ans, lorsque j’ai été blessée au cours d’une mission périlleuse. Je ne m’en suis jamais totalement remise.

Tandis que tout se bouscule dans ma tête, mon corps réagit. En quelques secondes, je saisis mon fusil et bondis pour me cacher derrière un muret. J’ai à peine entamé ma chute que l’impact de balle touche le mur, à la hauteur même où se trouvait ma tête quelques instants plus tôt.

La réalité me frappe alors de plein fouet. Je suis devenue une cible. Moi, la chasseuse, je suis devenue la proie.

Il ne me reste que deux options : tuer ou être tuée. Heureusement, mon abri m’offre un parfait point de vue sur mon opposant. Posté sur les hauteurs, ce dernier est à découvert.

Une fois de plus, je ne réfléchis pas lorsque j’arme mon fusil et que je tire. Juste avant l’impact, nos regards se croisent à travers nos lunettes. Il m’a vue tirer. Il sait qu’il est mort. Et pourtant, à cet instant précis, c’est moi qui perds pied. Je connais le tireur. Trop bien, d’ailleurs… Il s’agit de mon ancien instructeur à l’Académie. Des rumeurs m’ont récemment appris qu’il s’était rendu à la vie civile et qu’il était devenu mercenaire.

Elles disaient donc vrai.

 

Je m’appelle Isatis. J’ai abattu ma trois cent soixante cinquième cible aujourd’hui. Et j’ai surtout tué de mon propre chef pour la première fois.

Mes certitudes viennent de s’écrouler.

Moi, la meilleure tireuse d’élite du Trégor, je suis traquée.

 

 

 

Henri Troyat

 

« Quand un individu a été longtemps traqué, il conserve, dans la quiétude même, des instincts de méfiance. »

 

Livre du Chaos


 

2

Décembre 265 après le Chaos

 

Cela ne fait aucun sens. Pourquoi serais-je devenue une cible ? Cette idée m’anesthésie totalement.

 

Il me faut alors plusieurs minutes avant de percevoir la voix de mon coéquipier, Nolan, criant dans mon oreillette.

— Isatis, est-ce que tu vas bien ? Isatis !

— Je viens de me faire tirer dessus, lui annoncé-je d’une voix blanche. C’était Aaran.

L’écho de ma voix se répand dans la clairière, avant de mourir contre les premiers remparts d’arbre, semblant protéger la forêt tels des soldats de plomb. Le sol se dérobe sous mes pieds et je m’écroule au sol, des larmes amères se cristallisent sur mon visage gelé.

— Quoi ? Non ! C’est impossible…

Des bruits de pas retentissent dans mon dos. Je me retourne brusquement, un pistolet à la main, prête à tirer. Mais ce n’est qu’une biche. Nos regards se croisent. Elle a peur, je peux le sentir.

 Je comprends sa crainte, je l’éprouve moi-même en cet instant. Nous restons ainsi un moment à nous contempler, puis elle reprend sa course et disparaît dans la forêt.

Mes lèvres bougent seules alors que je réponds à Nolan qui continue de hurler dans mon oreillette, alors qu’un nouveau flot de larmes me submerge.

— Ma tête est mise à prix.

Le cœur lourd, je plie mes affaires, pars ramasser ma seconde douille et m’enfuis en courant vers les voitures des commandos.

 

Lorsque je le rejoins, Nolan a à peine le temps d’ouvrir ses bras que je me précipite contre lui, ignorant les règles. À ce stade, je me fiche de ce que mes frères d’armes penseront de moi. Je tremble autant de froid que de terreur contre le corps chaud de mon coéquipier. De mon confident. De mon plus fidèle allié.

Tout sentiment entre nous est prohibé, je le sais. Malgré tout, je n’arrive pas à réprimer ce que je ressens pour lui à cet instant précis. Cela va bien au-delà de la confiance et de l’amitié.

À l’abri dans ses bras, je sens les sanglots monter dans ma gorge.

— Tout va bien, chuchote-t-il en déposant un baiser dans mes cheveux. Je suis là. Tu es en vie et tu as réussi ta mission. Plus qu’une cible à abattre et tu auras remboursé ta dette. Tout va bien, Isatis. Je suis là. Je serai toujours là.

Il a raison. Je m’enivre de son odeur. Dans ses bras, j’arrive à tout oublier. Les pulsations de mon cœur retrouvent un rythme normal. Je suis saine et sauve.

Ursus, notre chef d’escouade, fronce les sourcils en nous regardant et se détourne sans rien dire. D’un simple signe de la main, il nous ordonne de lever le camp. Et nous obéissons sur-le-champ. Ursus à la stature d’un ours, mais également son caractère. Un geste de sa part suffit à nous remettre dans le droit chemin.

 

Je prends alors place dans la voiture conduite par Nolan. Lorsque je m’installe, j’aperçois mon reflet dans le rétroviseur, aussi pâle que la neige, les yeux rougis par la fatigue et les pleurs. Nous prenons la route du retour ; les véhicules des commandos attirent l’attention de la population. Il faut dire qu’ils sont facilement repérables avec leur silhouette trapue, leurs barres de toit et leur coupe futuristes. La République adore jouer avec les contrastes.

Lovée dans le siège avant, je laisse mon esprit divaguer et médite silencieusement les paroles de mon coéquipier. Après cette ultime mission, mes seules préoccupations seront de choisir les terres et la maison que je recevrai en récompense de mes loyaux services. Je devrai également me trouver un époux.

À seulement vingt ans, j’ai quasiment réussi à me libérer de ma dette et j’incarne l’un des meilleurs partis de la nation. Tout le commando me taquine à ce sujet depuis des années. Certains d’entre eux auraient pu être tentés de demander ma main, mais les Sages ont  tout prévu : les membres d’une escouade ont interdiction de se marier entre eux. Cela n’est peut-être pas plus mal, une relation de ce type pourrait compromettre les missions. L’amour n’a pas sa place parmi nous.

J’ai atteint l’âge de me marier depuis six mois et j’ai déjà reçu plus de trois cents demandes écrites. Je n’ai pas ouvert une seule lettre.

Depuis mai, chaque semaine suit le même rituel : j’envoie à mes parents les lettres que j’ai reçues et ma mère sélectionne les candidats qu’elle juge aptes à devenir de potentiels époux avant de me renvoyer leurs profils.

Pour l’instant, aucun d’eux n’a retenu mon attention. Je n’ai que vingt ans et je ne connais même pas ces hommes. Alors, comment choisir un mari ? Ma mère m’a souvent conté la manière dont mon père l’a courtisée. Malgré leurs dettes respectives, ils ont reçu l’approbation de chacune de leurs familles. Ils se sont unis par amour. C’est un fait rare en Trégor. Beaucoup cherchent plutôt un bon parti pour alléger leur dette.

Mes parents me répètent sans cesse que j’ai de la chance : je suis la première de ma famille à ne pas avoir de dette arrivée à l’âge de me marier. À ce titre, toute la population du Trégor souhaite, semble-t-il, voir un de ses fils m’épouser. Tous s’imaginent que je continuerai mon travail une fois ma dette payée.

Ils n’ont peut-être pas tort. Que pourrais-je faire d’autre ? Je ne me vois pas finir ma vie à la maison, à élever un enfant. Je suis exactement ce que les Sages ont fait de moi : une tueuse. J’ai par ailleurs fait une promesse à mes parents que je me suis jurée de tenir, coûte que coûte.

Alors l’amour, dans tout cela, je le laisse aux autres. D’ailleurs, à ma connaissance, les rares survivants des commandos ne se sont pas mariés par amour. Certains ont épousé des filles ou fils de dignitaire de l’État afin de constituer des lignées parfaites. L’élite de l’Élite, entraînée depuis le berceau à réussir les tests afin d’accéder aux plus hautes fonctions. D’autres ont fait comme Aaran et sont devenus mercenaires, à la solde ou non des Sages. Visiblement, pour Aaran, c’est l’autre camp qu’il a rejoint ; celui qu’il a combattu toute sa vie.

Cette pensée m’obsède alors que nous roulons à vive allure en direction de la base.

 

 Je suis toujours perdue dans mes pensées lorsque nous arrivons au poste de garde. C’est à peine si j’entends l’injonction du vigile qui me braque sa lampe dans les yeux.

— Puce d’identité, nom et numéro d’identification.

Visiblement, il ne m’a pas reconnue. Alors que je m’exécute, un rapide coup d’œil en direction de Nolan me fait sourire. Ce dernier ne peut réprimer un large sourire, à la limite du fou rire.

Je lui tends donc mon bras pour qu’il le scanne avec son lecteur et annonce, mécaniquement :

— Isatis, identification: 2-542-354

Le calme de ma voix me surprend quelque peu. Je prononce ces mots tel un automate, mais les entendre me ramène à la réalité. La mission, l’attaque à laquelle j’ai échappé, tout me revient en mémoire et me glace le sang. Aussitôt, je me mets à toucher frénétiquement ma cicatrice, dernière trace physique de l’éclat de métal qui a bien failli me coûter la vie il y a trois ans. Je frémis à l’idée que, sans l’intervention d’Alec, je ne serais plus là aujourd’hui.

Le soldat bredouille quelques phrases d’excuses qui font rire Nolan, et nous laisse passer.

Lorsque Nolan gare la voiture devant notre baraquement, je secoue la tête afin de rassembler mes esprits.

— Sans vouloir te vexer, Isa… Tu as une mine affreuse.

— Ce n’est pas tous les jours que je suis prise pour cible.

J’essaie de lancer cette phrase aussi naturellement que possible, comme si ce qui venait de se passer n’avait aucune emprise sur moi.

Il m’est interdit de faillir, pas aujourd’hui, pas si près du but. Si le commandant a le moindre doute sur ma fiabilité, il peut décider de reporter ma prochaine mission et ainsi repousser la fin de mon service obligatoire. Or, je ne peux pas laisser ça arriver. Je dois réussir. Pour moi, bien sûr, mais surtout pour ma famille.

— Nolan ? l’interpellé-je alors que je sors de la voiture.

— Oui ?

— Je… Pour tout à l’heure…

— Tu veux me parler du fait que tu te sois effondrée dans mes bras sans réfléchir ?

Un immense sourire illumine son visage tandis que je fronce les sourcils.

— Ne t’en fais pas, va. Il n’y a rien d’inhabituel à cela.

Sur ces mots, il me gratifie d’un clin d’œil et s’engouffre dans le bâtiment 46, m’abandonnant au beau milieu du parking.

Seul le reflet que je perçois dans la vitre du véhicule réussit à me rassurer sur le fait que ma confusion ne semble pas transparaître. Je reste cette jeune femme dont les cheveux châtain clair aux reflets roux sont ramenés en un chignon haut, mettant mes yeux verts en valeur. Regarde-toi bien, Isatis. Tu es une louve. Tu dois avoir confiance en toi.

Les flocons tombent de plus en plus densément et recouvrent nos traces de pas. Comme toujours à Enora, l’hiver sera blanc et glacial.

Adoptant un sourire de circonstance, je redresse le menton et retrouve Nolan dans la salle commune où le débriefing a déjà commencé.

 

 

 

Nicholas Sparks

 

« J’en suis venue à croire que dans l’existence de chacun de nous, il existe un indéniable moment où tout change, un enchaînement de circonstances qui soudain bouleverse tout. »

 

Livre du Chaos

3

Janvier 266 après le Chaos

 

Le jour vient à peine de se lever.

Les flocons semblent flotter dans le ciel telles des plumes. Ils recouvrent silencieusement les plaines d’Enora en un épais manteau neigeux. Même les oiseaux se taisent, ébahis par ce spectacle.

Assise sur le rebord de ma fenêtre, pelotonnée dans un plaid blanc qui imite à la perfection la chaleur d’une peau animale, je me prends à rêver d’un pays au-delà des frontières de la République. Le pays des neiges éternelles.

Certains disent qu’il n’existe plus, qu’il a été envahi par les eaux il y a bien longtemps. C’est peut-être la vérité. Mais j’espère que non.

Je ferme les yeux et écoute le crissement de la neige sous les roues des véhicules. Mes pensées s’égarent. Je me vois recouverte de pied en cap de fourrure de renard polaire, parcourant les immenses plaines glacières.

Rien n’est plus réel en cet instant. Ni Enora, ni les Sages, ni les Lemmings. Je perds le fil du temps.

Demain, j’emprunterai le train qui me ramènera chez moi. Je n’ai que rarement l’occasion de voir ma famille, mais ces moments sont toujours remplis d’une grande joie. Là-bas, on ne parle jamais de ce que l’on fait pour la République. Nous nous contentons d’être ensemble.

Un bruit strident vient me tirer de mon rêve. Ce sont les haut-parleurs qui se sont mis à hurler. Une attaque vient d’avoir lieu.

J’entends des soldats qui font circuler les nouvelles : les Lemmings ont détruit un village et il n’y a pas de survivant.

Il s’agit du Goff. Le lieu où je suis née.

Je n’arrive pas à croire que ma jeunesse vient de partir en fumée.

 

La neige n’aura plus la même quiétude pour moi à l’avenir. La réalité vient de me rattraper.

Un jour, mon père m’avait dit que l’on ne peut échapper à ce que l’on est ; jusqu’à aujourd’hui, je ne l’avais pas cru.

Jusqu’à aujourd’hui.

 

 

 

Exode 21:23

 

« Mais s’il y a un accident, tu donneras vie pour vie,

œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied,

brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure. »

 

Livre du Chaos

4

Septembre 266 après le Chaos

 

Cela fait huit mois que j’ai été prise pour cible par Aaran. Huit mois que tout a changé pour moi. Que cette pensée hante mes nuits.

Heureusement, je peux compter sur mes coéquipiers pour me changer les idées.

Lorsque j’arrive la salle commune, je les découvre euphoriques, regroupés autour de la table principale. On dirait des enfants le matin de Noël.

— On les a reçus ! m’annonce Ursus en m’apercevant. Ils sont enfin là !

Je mets un moment à me rappeler que nous devions recevoir des drones de surveillance nouvelle génération dans la matinée.

Offrant un maigre sourire à mon chef, je me dirige près de la machine à café et m’adosse contre le mur afin de les observer de loin. Contrairement au reste du commando, ces appareils à la pointe de la technologie me laissent de marbre. Et, à la façon dont Nolan les regarde, je comprends qu’il ne les porte pas non plus dans son cœur.

Je n’arrive pas à détacher mon regard de son visage. Il n’est plus l’enfant que j’ai connu il y a de cela quinze ans. Il est devenu un homme, d’une beauté à couper le souffle. Dans la rue, je surprends nombre de jeunes filles lui lancer des regards amourachés. Il a reçu de nombreuses lettres de demande en mariage. Il lui reste encore des années de dettes, mais n’en demeure pas moins un bon parti. Je crois qu’il a fait son choix. Un choix de raison, comme toujours.

Appuyé contre le mur en face de moi, il a les bras croisés sur son torse musclé par les heures d’entraînement que nous avons subies. Ses cheveux toujours décoiffés sont noirs comme le charbon et ses yeux, d’un gris profond.

Lorsque Nolan sourit, son visage robuste laisse apparaître deux jolies fossettes et il m’est impossible de lui refuser quoique ce soit.

Près de la table sur laquelle sont exposés nos nouveaux joujoux, Ursus briefe Numéro Un sur leur fonctionnement. Ce dernier est l’un des plus jeunes membres du commando, tout comme Nolan et moi. Nous l’avons surnommé ainsi quand nous étions jeunes, car, malgré sa petite taille, il n’a pas de cesse de défier quiconque se met en travers de son chemin. Son esprit revanchard et son côté mauvais perdant n’ont jamais arrangé ses affaires.

Originaire des contrées du soleil levant, Numéro Un s’est révélé être un incomparable parachutiste au fil des années. Pour cette raison et bien plus encore, j’ai beaucoup de respect et d’admiration pour lui. Derrière un fort caractère parfois insupportable se cache un compagnon d’escouade d’une fiabilité sans pareille.

Mon regard se porte sur un autre membre de notre commando : Vlad, notre spécialiste en plongée de combat et progression en territoire hostile. Il manipule un drone avec précaution. Je m’aperçois qu’après toutes ces années, je connais encore mal Vlad.

En effet, ce dernier parle peu. Une large cicatrice barre sa joue droite, souvenir indélébile d’un combat rapproché avec un Lemming. Son regard bleu azur est aussi froid que perçant.

Plus vieux que moi, Vlad est le seul du commando à avoir un enfant. Il a choisi de continuer à travailler pour les Sages, afin d’effacer la dette de son fils et lui permettre d’avoir une vie convenable. Lorsqu’il regarde sa famille, j’arrive à déceler de l’amour. Il me semble parfois voir un sourire se dessiner sur ses lèvres.

Mon regard se porte à nouveau vers Ursus. De dos, il est encore plus impressionnant. Grand, les épaules carrées, un cou large, des mains qui, malgré les années, me paraissent toujours aussi grandes. Il force le respect.

Il s’est imposé naturellement comme notre chef à tous. Il incarne un peu le grand frère de l’ensemble du commando. Il faut dire que, lorsque nous avons été sélectionnés pour intégrer le centre de formation il y a bientôt une quinzaine d’années, c’est lui qui nous a guidés. Du haut de ses quatorze ans, il s’est retrouvé entouré de gamins pleurnicheurs qui ne comprenaient pas pourquoi des soldats les avaient arrachés à leur famille.

J’étais la plus jeune à avoir jamais été sélectionnée pour la formation de tireuse d’élite. Je n’avais que cinq ans. Depuis, aucun autre enfant de moins de dix ans n’a réussi l’épreuve.

Ursus s’est tout de suite senti responsable de moi. Même si c’était en grognant, il m’accompagnait chaque week-end au train qui me renvoyait dans ma famille et m’aidait toujours à soutenir mon lourd fusil de précision. J’ai peu à peu réussi à dompter son côté sauvage et à m’en faire un allié précieux.

Aujourd’hui, alors que j’ai vingt ans et que je suis reconnue comme la meilleure dans mon domaine, il veille encore sur moi. Sur nous tous, à vrai dire. Il a finit de payer sa dette il y a quelques mois, mais il a choisi de rester dans les commandos. Comme nous tous, il ne sait faire que cela.

Perdue dans mes pensées, je ne remarque même pas le regard amusé que me lance Vlad tandis que les autres membres du groupe me demandent de leur préparer du café. Il me faut de longues secondes avant de m’exécuter, les joues légèrement colorées.

La semaine risque d’être longue. Nous n’avons aucune mission de prévue, et tous espèrent que les Lemmings nous laisseront tranquilles.

 

Après m’être préparé un thé brûlant, je m’installe confortablement sur l’un des canapés en ramenant mes genoux contre mon corps et laisse mes yeux vagabonder du côté des baies vitrées.

Dehors, un vent glacial souffle sur les plaines détrempées. Une pluie torrentielle s’est abattue avec force sur les champs alentours, créant des miroirs d’eau à perte de vue.

Peu à peu l’endroit se vide, les autres commandos partant en entraînement ou en mission. D’un regard, mes compagnons d’arme et moi décidons de nous installer dans cette pièce du complexe pour le reste de la journée. D’une grande clarté avec ses immenses baies vitrées, elle offre une vue panoramique sur les champs qui se situent derrière Enora. En bord de ville, le bâtiment des commandos est facilement accessible par les airs, la route et le fleuve. Il est haut de quarante étages ; sa façade entièrement vitrée suscite l’admiration de la population. Il nous sert à la fois de QG, de centre d’entraînement et de dortoir. Plus que ça, il est pour moi une seconde maison. L’endroit où je passe la majorité de mon année.

Tandis que la chaleur de mon breuvage se répand dans ma bouche et ma gorge, des frissons remontent le long de mes jambes. Le souffle doux du chauffage me berce. Encore quelques minutes dans cette ambiance et je ne tarderai pas à fermer les yeux, emportée par les bras de Morphée.

Nolan s’installe à mon côté, une tasse de café fumant dans les mains. Je n’ai jamais aimé ce breuvage, mais son odeur ravit mes narines. Je m’installe confortablement contre son épaule. Je sais que je ne devrais pas faire ce genre de choses. Encore moins en public. D’autant plus que je connais parfaitement le lien singulier qui m’unit à Nolan depuis des années. Je ne peux imaginer ma vie sans lui, quand bien même je ne me sens pas prête à le lui avouer. J’ai toujours eu l’impression que ses sentiments à mon égard allaient au-delà de la simple amitié. Qu’en est-il pour moi aujourd’hui ? Je n’en ai aucune idée. La seule chose que je sais, c’est que mes rêves et cauchemars sont hantés par un tout autre visage. Celui d’un fantôme de mon passé.

Malgré tous mes efforts, je n’arrive pas à oublier les évènements de ces derniers mois. Je n’arrive pas à croire que ma tête ait pu être mise à prix et qu’Aaran ait voulu me tuer. Mais, surtout, je n’arrive pas à oublier ce jour-là. Ce jour où les sirènes se sont mises à hurler, ce jour où j’ai compris, comme mon père me l’avait souvent dit, que l’on ne peut échapper à ce que l’on est.

Lorsque mon regard croise une nouvelle fois celui d’Ursus, je devine au simple froncement de ses sourcils qu’il n’approuve pas mon rapprochement avec Nolan. Dans une autre vie, un autre monde, peut-être aurions-nous pu être ensemble. Peut être aurais-je pu être une épouse heureuse et Nolan un mari comblé.

Mais, dans cette vie-là, les choses sont bien plus compliquées. Je suis un sniper. J’ai une dette à payer.

 

J’écoute Ursus et Vlad discuter sur les moyens d’espionnage des Lemmings.

Le son de leurs voix me berce et je sombre dans le sommeil. Lorsque j’ouvre les yeux, les rayons du soleil illuminent la pièce de mille feux. Nolan, sentant que je recommence à bouger, secoue doucement l’épaule et me gratifie d’un sourire en coin.

— Debout marmotte, c’est l’heure du déjeuner. Je vois que  les discussions d’Ursus et Vlad te passionnent toujours autant.

À cet instant, je comprends tout à fait le regard que posent sur lui toutes les femmes que nous croisons dans la rue. Qui pourrait lui résister ?

 

Une fois la nuit tombée, nous nous rejoignons tous dans la chambre de Numéro Un afin de commencer une partie de cartes devant la chaîne d’infos nationale du Trégor. C’est devenu notre rituel du vendredi soir.

Dans quelques heures, après avoir une fois de plus plumé Ursus, nous irons frôler les rues d’Enora la Noire, comme nous aimons appeler notre capitale lorsque la lune brille dans le ciel. S’ensuivra un long moment à écumer bars et boîtes de nuit. Tous nous accueillent à bras ouverts depuis des années. Lorsque le commando 33 débarque quelque part, on peut être sûr que l’alcool y coulera à flots.

Après tout, pourquoi se restreindre ? Nous avons les moyens de faire la fête. L’an passé, notre ardoise s’est élevée à deux ans de dettes pour nous cinq. Soit deux ans au service des Sages. Ce qui correspond également à une cible à abattre. Rien de bien dramatique pour des gens comme nous.

 

Après la chute de l’Ancien Monde, les monnaies des anciens États n’avaient plus aucune valeur. Le troc d’objets ou de services permit un temps à un semblant de société de renaître, mais la criminalité s’accrut à un tel point que posséder ne serait-ce qu’un simple morceau de pain devint dangereux.

Lorsque les Sages arrivèrent au pouvoir, ils décidèrent immédiatement d’instaurer ce système de dettes afin de rendre tous les citoyens égaux. De fait, au commencement de notre République, il n’y avait ni riche ni pauvre. Peu importe d’où l’on venait, les Sages n’imposaient qu’une seule condition pour pouvoir s’installer dans le Trégor : accepter d’être soumis à une dette de vingt ans dès la naissance. Si peu en comparaison avec les années de chaos qui avaient suivi la chute de l’ancienne civilisation.

À cela est rapidement venue s’ajouter la loi sur le mariage, qui veut que chacun des époux reçoive cinq nouvelles années de dette à son compte le jour de l’union et cinq années supplémentaires à la naissance d’un enfant.

Le salaire versé par la République est faible, tant et si bien que la plupart de la population doit s’endetter pour se nourrir et se loger.

La dette se transmet de génération en génération ; en épousant quelqu’un, on épouse aussi sa dette. De fait, pour beaucoup aujourd’hui, une vie entière ne suffit pas à la rembourser.

 

Très vite, une maladie, autrefois appelée dépression, se répandit dans le pays, menaçant jusqu’aux fondements des institutions. Sans espoir, l’homme n’a plus rien à perdre. Alors, les Sages n’eurent d’autre choix que de créer l’Élite, un ensemble d’institutions nécessaires à l’administration d’un pays comme le nôtre. Cette Élite est aujourd’hui composée des soldats de la nation, dont je fais partie, des médecins, du corps administratif et, bien entendu, des Sages eux-mêmes.

Chaque année, une série d’épreuves est mise en place pour déterminer quels enfants auront la chance d’intégrer ces strates si prisées. Réussir l’examen d’entrée permet ainsi à un jeune Trégorien, âgé entre cinq et quinze ans, d’obtenir une formation sans dette aux frais de l’État. Une fois le service dû aux Sages accompli, tout membre de l’Élite se voit offrir une maison et des terres à exploiter dans une contrée fertile du Trégor. Certaines personnes choisissent de continuer à travailler pour les Sages afin d’annuler la dette de leurs parents, ou celle de leurs enfants. C’est notamment le cas de Vlad. Et cela sera également de toute évidence le mien.

Malgré mon besoin de me divertir, je n’aime pas les jeux d’argent, souvenir de ma vie passée, quand rien qu’un morceau de pain coûtait un jour de dette à mes parents. Alors que je me perds une fois de plus dans les tréfonds de ma pensée, le son de la télévision augmente subitement et Ursus attire mon attention sur le reportage diffusé d’un coup de coude.

— Regarde, Isatis. Ils ont recommencé.

L’écran diffuse un communiqué des cinq Sages, lu par l’Aîné, le plus ancien d’entre eux, preuve supplémentaire que l’heure est grave :

« Tôt ce matin, un groupe de rebelles Lemmings a attaqué le village de Bergame, composé majoritairement de paysans et de marchands, au sud-est d’Enora. Ce dernier, qui comptait jusqu’alors trois mille âmes dont cinq-cents enfants, a été détruit sous les bombes de nos ennemis. Les secours ainsi que l’armée envoyés sur place n’ont, pour l’heure, retrouvé aucun survivant. Au nom du Conseil et de l’ensemble de la population du Trégor, je vous adresse ce message à vous, terroristes lemmings : « Mort aux traîtres. Nous serons sans pitié ! » La République s’engage à venger vos morts inutiles. Habitants du Trégor, ne nous laissons pas abattre par ses rats. »

Nous restons sans voix face aux quelques images diffusées en continu. Des larmes brûlantes coulent sur mes joues. Ce sont des larmes de sang.

Sentant la colère bouillir en moi, Nolan me prend dans ses bras, malgré l’interdit.

— Comment ont-ils osé ? s’indigne Ursus. Goff il y a quelque mois, et maintenant Bergame. Pourquoi s’acharner sur des innocents ?

— Mes chers enfants...

Nous sursautons tous les cinq en nous retournant. Le commandant de notre escouade se tient sur le pas de la porte, l’air grave. La dernière fois qu’il nous a appelés ainsi, c’était il y a cinq ans, à la mort d’Ailurus, un membre de notre équipe assassiné par des rebelles.

— La République connaît des heures graves, comme vous avez pu l’entendre de la bouche de l’Aîné. Le Trégor est la cible d’attaques de grande ampleur de la part des Lemmings. Outre le village du Bergame, je viens d’apprendre qu’ils avaient fait sauter deux usines textiles à Quéré. Il y a trois cents morts. Des sources sûres nous ont également indiqué que d’autres attaques sont en préparation. La cible principale serait les villages approvisionnant Enora. Vous devinerez sans peine qu’il s’agit-là d’une nouvelle tentative de nous affaiblir.

Le commandant fait une pause dans son discours, le temps que nous assimilions ses propos, puis reprend d’un ton plus grave :

— Je viens d’avoir le général en chef des armées au téléphone. Le conseil l’a mandaté pour créer une unité d’élite. Il souhaite que les commandos 1, 7, 15 et 33 en soient membres. Vous partez donc demain à 8 heures précises. Allez préparer vos paquetages et profitez de cette dernière soirée au calme… Marquez la note sur le compte d’Enora, vous le méritez bien.

Alors qu’il tourne les talons, il s’immobilise pour ajouter :

— Isatis, retrouve-moi dans mon bureau dans dix minutes. Nous avons à parler.

 

 

 

Mark Twain

 

« Les deux jours les plus importants de votre vie sont le jour de votre naissance et le jour où vous découvrez pourquoi vous êtes né. »

 

Livre du Chaos

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Septembre 266 après le Chaos

 

Lorsque je pousse la porte du bureau du général, un drôle de sentiment s’empare de moi. D’ordinaire, ce dernier ne s’entretient jamais individuellement avec nous. Il laisse ce soin à Ursus.

Une fine brume vient tacheter les carreaux des minuscules fenêtres de la pièce. J’aperçois au loin les arbres qui ondulent sous l’effet de la brise.

Je ne peux réprimer le frisson qui balaye mon échine.

Machinalement, comme lorsque j’étais enfant, je tire sur les manches de mon uniforme afin de recouvrir le plus de peau possible. C’est à ce moment-là que je réalise le regard pénétrant que pose le général sur moi. Il se tient debout, droit comme un piquet, les bras croisés sur le torse.

Ce regard me fait peur. J’ai l’impression qu’il tente de lire en moi, et je dois dire que je déteste ça. Je déteste l’emprise de son aura. Je me sens vulnérable. Presque insignifiante.

— Isatis, très chère. Entrez et installez-vous confortablement, dit-il en m’indiquant un fauteuil en cuir usé.

Je m’exécute sans prononcer le moindre mot.

La dernière fois que je suis venue ici, je n’étais qu’une enfant. Je me revois à mon arrivée, juste après les épreuves, encore tremblante de peur.

Je ne l’oublierai jamais.

Plus tard, j’ai eu l’occasion de visionner les cassettes retraçant les événements de cette journée. On aurait dit de vrais rats de laboratoire, particulièrement lorsqu’ils nous ont fait passer de nombreux tests médicaux afin de s’assurer que nous étions en bonne santé.

Je revois encore cette petite fille, à peine plus âgée que moi, qui avait passé haut la main toutes les étapes d’intégration avant d’échouer au test d’aptitude physique. La déception se lisait de manière si limpide dans son regard azur… Je me demande ce qu’elle est devenue aujourd’hui.

Puis, est venu le temps des adieux à la famille. Je ne devais revenir chez moi qu’une année plus tard. Le trajet me sembla interminable. Seule à l’arrière du wagon, je finis par tomber de sommeil.

À mon arrivée au centre, je fus immédiatement mise avec les autres enfants sélectionnés la même année que moi. Notre instructeur, Aaran, nous expliqua dès les premières heures ce qu’allait devenir notre quotidien au sein de l’Élite. Aujourd’hui encore, mes journées se déroulent exactement de la manière dont il nous les a décrites.

Vint ensuite le moment fatidique où nous fûmes conduits un par un dans le bureau du général. Je me souviens parfaitement du froid glacial qui y régnait. On aurait dit un endroit totalement dépourvu de vie. D’un signe de la tête, il m’avait ordonné de m’asseoir avant de me réciter le discours d’accueil et de me rappeler la chance que j’avais d’avoir réussi les épreuves.

 

Aujourd’hui, bien des années plus tard, il me fait le même signe de la tête et m’invite  à m’asseoir.

D’un pas que je veux assuré, j’avance lentement, comme mes années d’entraînement me l’ont appris, et je prends place. Je suis surprise par la douceur de ce siège, par les odeurs émanant du bureau devant moi. Une tasse de thé brûlant fume sur le bureau. Décontenancée par le contraste frappant du bureau du général et de sa personnalité, je tourne un regard trop effrayé à mon goût vers l’homme qui se tient en face de moi.

— Je viens de parcourir votre dossier, annonce-t-il en s’asseyant lourdement en face de moi. Toutes mes félicitations. Vous êtes l’un des symboles de réussite de la République. Trois cent soixante-cinq cibles sans accroc. Enfin… si l’on omet ce regrettable incident lors de votre dernière mission.

Je m’apprête à répondre lorsqu’il m’intime le silence d’une simple main levée.

— N’ayez aucune crainte, Isatis. Je ne vous en tiens pas rigueur, bien au contraire. Les Lemmings vous considèrent comme étant tellement dangereuse qu’ils voudraient vous voir morte. C’est tout à votre honneur.

Il m’offre un sourire carnassier.

— J’ai cru comprendre qu’il ne vous restait qu’une mission à effectuer avant d’avoir payé votre dette.

Mon cœur, qui battait jusque-là la chamade, se calme. Ainsi, rien de grave pour moi. Bien au contraire.

— Avez-vous commencé à réfléchir à votre avenir ? Je sais que vous êtes en âge de vous marier et que vous avez reçu de nombreuses demandes.

— Je dois avouer, monsieur, que cette idée ne me réjouit pas tellement.

— Je l’entends tout à fait. Que diriez-vous donc si je vous demandais de rester parmi nous un peu plus longtemps ?

Encore une fois, il ne me laisse pas le temps de répondre et enchaîne, tout en attrapant une théière :

— Vous avez l’air frigorifiée. Tenez, je vais vous servir une tasse.

Ses longs doigts, usés par des années de travail, s’emparent d’une choppe qu’il remplit de moitié.

— Je suppose que vous ne prenez pas de sucre.

— En effet.

— Nous avons donc cela en commun.

Après l’avoir remercié, je porte le liquide noir à mes lèvres et en avale une petite gorgée. Il s’agit d’un thé noir corsé. Ses arômes subtils envahissent un à un mon palais tandis que le général se sert à son tour.

— Qu’en pensez-vous ?

Je baisse les yeux sur le contenant de ma tasse et prends une courte inspiration.

— Je le trouve très parfumé, monsieur. Avec un goût riche et équilibré.

— Mais encore ?

— Pour être tout à fait honnête, je redoutais son astringence. Cependant, il s’agit d’un bon mélange de thés noirs chinois et de Darjeeling. Le tout parfumé à la bergamote. Et… peut-être même à la mandarine.

— Eh bien ! s’exclame-t-il. Je suis impressionné. Vous êtes définitivement l’une de mes plus belles créations. Enfin… celle des Sages.

Il se lève pour faire les cent pas derrière son bureau.

— Je viens à l’instant de terminer l’accueil des nouvelles recrues. Avez-vous suivi le reportage ?

— À vrai dire, monsieur, des choses plus préoccupantes m’en ont empêchée.

— Oui, bien entendu. Où avais-je la tête ?

Je souris poliment en guise de réponse.

— J’ai adoré le passage sur les adieux des enfants à leur famille. Ces petits se savent à l’abri pour des générations. Ils sont heureux de nous rejoindre. Les voir revêtus de l’uniforme du Trégor m’a ravi.

Il fait une courte pause avant de poursuivre :

— Vous deviez être magnifique sous le soleil flamboyant de cette journée mémorable, avec vos cheveux ramenés en chignon. N’était-ce pas ainsi que vous étiez coiffée, Isatis ?

Décontenancée par la question, je réponds du tac au tac :

— Je n’ai malheureusement pas eu la chance de briller sous les rayons de l’astre, en ce jour, monsieur. J’ai rejoint la promotion dans la nuit après une défection.

— Oui, oui, bien sûr. Je me rappelle. Vous saviez déjà vous faire discrète, même quand cela semblait impossible.

Traditionnellement, le départ des nouvelles recrues s’effectue en direct sur la chaîne des Sages. Le peuple tout entier se prend d’affection pour ces jeunes enfants et les regarde grimper dans la voiture venue les chercher pour l’occasion, un large sourire aux lèvres. Tous imaginent que leur vie sera désormais plus belle. Mais mon cas a été légèrement différent.

— Nous devons à présent parler d’une affaire sérieuse qui concerne la sûreté d’Enora. J’ai donc besoin de toute votre attention.

— Je vous écoute, monsieur.

— Bien.

Le regard énigmatique, il ouvre l’un des tiroirs de son bureau et en sort un dossier noir. Je comprends immédiatement de quoi il s’agit.

En l’espace d’une seconde, j’accède à tout ce dont j’ai toujours rêvé depuis ma plus tendre enfance : les services secrets d’Enora. Une brigade d’élite, les meilleurs parmi les meilleurs, chargés des opérations les plus délicates. J’ai l’impression d’avoir changé de dimension.

 

Alors qu’il referme le dossier et le range dans son bureau, je demeure interdite.

— Je sais que cela est totalement différent de ce à quoi vous vous attendiez, mais nous avons pensé que vous étiez la seule à pouvoir accomplir cette tâche.

— « Nous » ?

— Les Sages et moi-même.

— Je… je ne sais que répondre. Vous me faites un grand honneur, monsieur. Et je mesure la confiance que vous devez me porter pour me confier une telle tâche… Je ne vous décevrai pas.

— Je l’espère bien, Isatis. Vous pouvez rejoindre votre commando, à présent.

Tremblante, je me lève de mon siège et m’apprête à ouvrir la porte lorsqu’il ajoute :

— J’ai failli oublier… Demain matin, après le briefing avec l’équipe, regardez cette vidéo, elle vous expliquera vos nouvelles attributions. Soyez attentive, elle s’efface au fur et à mesure. Bonne chance, Isatis, et à bientôt.

J’attrape la clé USB qu’il me tend et le salue conventionnellement. Lorsque je sors de la pièce, Nolan et Ursus se jettent sur moi, l’air impatients.

— Alors, qu’est-ce qu’il voulait ? s’inquiète le premier.

— Me demander de prolonger mon contrat de cinq ans.

— Pourquoi ne pas m’avoir demandé de venir ? m’interroge Ursus. J’assiste habituellement toujours à ce genre d’entretien…

— Il voulait juste savoir si j’étais prête pour la mission qu’il me propose. Je reste, mais pas dans le commando… Je vais être en charge de la formation des nouvelles recrues d’ici peu. Il m’a demandé d’être instructeur premier grade. Pour cinq ans d’abord, et, si je conviens et que je le souhaite, pour le reste de ma vie.

— C’est super, Isatis, je suis content pour toi, me félicite-t-il.

La joie de mon compagnon d’armes me touche. Nolan, lui, reste davantage sur la réserve.

— Allez, dis-je, en essayant d’adopter le ton le plus enjoué possible. Il est l’heure de sortir !

Nous quittons le bâtiment d’un pas vif pour aller fêter cette nouvelle dans les rues d’Enora la Noire, et pour tenter d’oublier les horreurs qu’ont encore commises les Lemmings.

Demain sera un autre jour. Le plus important de toute ma vie.

 

 

 

« Pour l’amour d’une rose, le jardinier devient l’esclave de mille épines. »

 

Livre du Chaos

6

Septembre 266 après le Chaos

 

La voiture qui nous conduit dans Enora la Noire roule à toute allure. Les bâtiments des beaux quartiers laissent peu à peu place à des immeubles décrépits, vestiges des folies constructrices de l’Ancien monde.

Je me souviens comme si c’était hier des cours d’histoire que nous avons eus lors de notre formation à propos de cette période. J’ai la chance de faire partie des rares privilégiés à avoir accès à ce savoir.

La pandémie a commencé en l’an 2025, mais les prémices de la catastrophe se sont faits ressentir dès l’an 2024. Les gouvernements en place à l’époque, imbus et inconscients, ne l’ont pas prise au sérieux. L’humanité tout entière risquait de s’éteindre quand les Sages sont arrivés au pouvoir.

Sans eux, nous n’aurions jamais connu la stabilité apportée par la République. Nous ne nous serions jamais débarrassés des maux qui s’étaient emparés du pays. Et je n’aurais jamais eu la chance de parcourir ses contrées, toutes plus belles les unes que les autres.

Le Trégor fut bâti sur les restes de l’ancienne Europe, décimée par la maladie et les conflits.

À l’ouest se trouvent les provinces d’Ereb, le pays du soleil couchant, tandis qu’à l’est se trouvent celles d’Assou, le pays du soleil levant ; elles sont séparées par le fleuve Tanaïs.

La République a tenté durant des décennies de dompter les climats rudes des provinces d’Assou situées bien au-delà du fleuve Laïk, où les glaces sont éternelles. En effet, si les étés y sont frais, les températures moyennes ne dépassent jamais dix degrés Celsius et les hivers sont rudes, rendant toute culture impossible.

Le changement climatique que connut le pays avant le Chaos conduisit à un dépeuplement progressif.

Seuls quelques comptoirs de la République, maintenus en vie grâce à la technologie et la volonté des Sages, purent subsister dans ces contrées reculées.

 

Alors que nous continuons notre route, le véhicule passe devant l’imposante tour du Conseil, qui s’élève à près de mille deux cents mètres et où les Sages se réunissent une fois par mois. Je me souviens qu’enfant, nous venions avec l’Académie les acclamer à leur sortie du bâtiment. Tout de blanc vêtus, je les voyais comme des anges descendus du ciel.

La voiture s’enfonce encore davantage dans les tréfonds d’Enora et c’est à peine si je remarque qu’elle s’arrête devant le club Lakva, première étape de notre longue nuit.

Alors que Nolan m’ouvre la portière, je lisse d’une main tremblante le revers de ma robe sombre et me force à plaquer sur mon visage un sourire de circonstances. Mon plus fidèle ami resserre notre étreinte et me chuchote au creux de l’oreille que je suis resplendissante. Le souffle chaud de sa respiration me donne des frissons. Aussitôt, mon corps se détend.

Lorsque nous pénétrons ensemble dans le club, la ferveur qui se dégage de l’intérieur finit même par disperser les dernières appréhensions qui me restaient.

Ursus et le reste du commando se sont frayé un passage jusqu’à notre table habituelle, où des pichets de bière nous attendent.

Une fois près d’eux, je m’installe confortablement sur la banquette en velours rouge et tourne mon regard vers la piste de danse. Il y a déjà du monde.

Lorsque Vlad propose une partie de billard, je décline poliment l’offre en proposant de surveiller la table, bien que personne, à moins d’être suicidaire, n’oserait s’attaquer à l’un des biens du commando. Je n’ai jamais aimé ce jeu et, ce soir, je ne suis pas d’humeur à faire semblant. La conversation que j’ai eue dans l’après-midi avec le général tourne encore en boucle dans ma tête. Mes frères d’armes, qui partent bille en tête s’affronter dans une partie amicale, ne semblent pas s’être rendus compte de mon trouble. Seul Nolan me lance des regards inquiets depuis sa place.

Je laisse mon esprit divaguer, en tentant de me concentrer sur la musique et les corps qui se déhanchent devant moi. Quelques téméraires viennent me proposer de danser, mais un seul regard de ma part suffit à les décourager. Une serveuse me ramène à la réalité lorsqu’elle dépose devant moi quelques shooters de vodka accompagnés de harengs salés.

— Votre ami, le brun là-bas, dit-elle en me désignant Nolan du menton, s’inquiète pour vous.

J’engloutis rapidement les quelques verres qui ont été déposés devant moi et me dirige d’un pas décidé vers la piste de danse, ignorant aussi bien les regards ahuris de la serveuse que ceux de Nolan.

L’alcool et le rythme endiablé qui se diffuse depuis les haut-parleurs du Lakva m’aident à m’évader.

Je perds toute notion du temps et remarque à peine le départ de Vlad, Numéro un et Ursus, une fois leur partie terminée.

Il est délicat, même pour des membres de l’Élite, d’être arrêté dans Enora au-delà du  couvre-feu. J’ai donc l’habitude qu’ils décident de rentrer sans prévenir et ne m’en offusque pas.

Ne voyant plus Nolan dans la salle, je le cherche du regard, la vision quelque  peu troublée par l’alcool. Au bout de quelques minutes, l’inquiétude me gagne. Mon ami n’a pas dit un mot depuis que j’ai annoncé mon départ prochain des commandos. J’ai bien vu la tristesse sur son visage. J’espère qu’il ne m’a pas fait faux bon.

Avec la foule, je distingue mal les différentes silhouettes qui s’agitent autour de moi. Le flash des stroboscopes n’arrange rien.

Toutefois, ces doutes s’évanouissent dès lors que je sens deux bras chauds m’enlacer la taille. Une fois retournée, je découvre Nolan, les yeux vitreux. Son sourire malicieux me crée un nœud dans l’estomac.

 — Tu me cherchais, Isa ?

Sans me laisser le temps de répondre, il dépose un chaste baiser sur le coin de ma bouche. Assez proche d’elle pour que des frissons parcourent mon corps, mais assez loin tout de même pour que je n’y voie pas là une tentative de m’embrasser.

J’enfouis aussitôt mon visage dans sa chemise, où je peux sentir un mélange de sueur et de parfum masculin, puis passe mes mains dans son dos.

Nous restons ainsi un moment, troublés par cette intimité interdite qui ne peut s’exprimer que dans Enora la Noire, là où tout est permis.

Alors qu’une musique lente se met à retentir dans les enceintes, je sens le cœur de Nolan s’emballer contre le mien.

D’anciennes mises en garde d’Ursus me reviennent en mémoire : 

« Il tient à toi bien plus qu’il ne le devrait, Isatis. Tu n’as pas le droit de jouer avec lui comme ça. Tu dois mettre un terme à cette situation, avant que l’un d’entre vous n’en subisse les conséquences. »

 

 

 

Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre

 

« Le parfum de mille roses ne plaît qu’un instant ; mais la douleur que cause une seule de leurs épines dure longtemps après sa piqûre. »

 

Livre du Chaos

7

Septembre 266 après le Chaos

 

Je sens mon dos se crisper sous le toucher délicat de Nolan. Je me dégage alors de quelques centimètres et lui propose d’aller manger quelques bramboraks à l’étage. Tout en nous tenant la main, nous nous frayons difficilement un passage parmi les danseurs. L’air, qui présente un mélange de sueur, de fumée et d’alcool, commence à me soulever le cœur.

Lorsque nous atteignons enfin les escaliers qui nous conduisent au niveau supérieur du Lakva, la fraîcheur qui y règne calme mes nausées. Nolan m’entraîne doucement vers la terrasse où des petites cabanes en bois proposent des en-cas salés. Nous nous installons au chaud dans l’une d’elles, et les quelques clients attablés déguerpissent en nous voyant arriver.

Une nouvelle serveuse vient aussitôt nous apporter deux petites galettes de pommes de terre frites et en profite pour couver Nolan du regard. Il me suffit d’un coup de menton en direction de la sortie pour lui faire comprendre de nous laisser. Cette dernière s’exécute alors avec hâte et disparaît en prenant soin de disposer une pancarte « fermé » sur la porte.

C’est Nolan qui rompt le silence en premier, après que nous ayons dégusté nos en-cas sans un bruit.

— J’ai fait mon choix, Isa.

Cette simple phrase me donne le tournis.

 — Elle s’appelle Ekaterina, ajoute-t-il en tirant une photo de sa poche pour me la glisser sous les yeux.

Je comprends immédiatement de quoi il parle. Lui aussi est en âge de se marier. Et lui aussi est un parti attirant.

— C’est une jeune femme des provinces de l’Est, la fille d’un ami de Vlad, mort au combat lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant. Elle est douce, gentille et fera une excellente mère, j’en suis sûr. Je dois encore dix ans à la République pour venir à bout de ma dette familiale. Nous avons donc décidé de nous marier dès le début du printemps. Pour cela, je pense qu’il serait mieux que…

Je ne peux retenir un hoquet de surprise. Ou de peine peut-être. Une larme solitaire s’échappe de mon œil droit pour venir s’écraser sur l’image parfaite de cette jeune femme blonde aux yeux cristallins, tandis que Nolan attrape mes doigts sous la table.

Il n’a pas fait un choix de raison en épousant la fille d’un dignitaire de la République afin de s’assurer une position confortable pour le reste de sa vie. Non, il a choisi quelqu’un qu’il pourrait aimer. Une charmante jeune femme, chaleureuse, dont la douceur transpire à travers le papier glacé. Avec les années, Nolan apprendra à se faire aimer d’elle et finira par l’aimer à son tour, oubliant les sentiments qu’il a, un jour, éprouvés pour moi.

— Isa, murmure-t-il d’une voix pleine d’émotion, tu n’as qu’à dire un mot et je ne l’épouserai pas, tu le sais. On trouvera une solution, je...

— Une solution ? Quelle solution ? Celle de demander au général une faveur pour que nous puissions nous unir ? Tu crois vraiment qu’il accepterait ?

— Nous pourrions avoir recours à un autre moyen...

Je ne comprends pas tout de suite ses paroles, l’alcool embrumant encore mon esprit.

Ce n’est que lorsque son regard grave et plein d’espoir croise le mien que le sens de sa phrase me frappe au visage tel un coup de poing.

— Nolan... Tu n’es pas sérieux ? Rejoindre les Lemmings, uniquement dans le but de pouvoir m’épouser ? Non… Tu n’as pas le droit de penser à cela, pas après tout ce qu’ils ont fait... Je ne pourrai jamais leur pardonner ! Jamais, tu entends ?

— Ce qu’ils ont fait à ta famille n’est pas l’unique raison pour laquelle tu refuses, Isatis. Au fond de toi, tu le sais. Si tu me dis non aujourd’hui, c’est tout simplement parce que tu n’es pas sûre de tes sentiments pour moi. Ursus m’avait prévenu. Il m’a toujours dit que tu finirais par m’abandonner.

À ces mots, Nolan se lève brusquement en renversant sa chaise et se précipite vers la porte. Je suis encore sous le choc. Je n’arrive ni à bouger ni à parler. Et pourtant, je ne veux pas qu’il parte, je veux le retenir.

Avant que je puisse le faire, il se retourne et dépose bruyamment une clé sur la table. Juste à côté de la photo d’Ekaterina.

Son regard s’ancre au mien.

— Voici un double de la clé de ma chambre à l’hôtel le plus proche. À la réception, on t’indiquera qu’une autre chambre a déjà été payée à ton nom. Tu dois faire un choix, Isatis. Sinon… je le ferai pour nous deux.

Il dépose un tendre baiser sur ma joue et sort de la pièce, me laissant seule avec ma conscience.

De longues minutes passent, si ce n’est des heures, tandis que je reste immobile sur ma chaise, tentant de reprendre mes esprits. Ursus a raison. Je ne devrais pas jouer avec les sentiments de Nolan, pas alors que les miens à son égard sont en encore trop incertains.

Malgré tout, je ne peux pas me permettre de le perdre. Pas après tout ce que nous avons vécu, pas après la discussion que j’ai eue avec le général. Il fait partie de ma vie depuis si longtemps que je ne l’imagine pas sans lui.

Je l’aime d’un amour sincère. Sa présence seule suffit à m’apaiser. Mais depuis ce qui s’est passé il y a trois ans, depuis ce que j’ai gardé sous silence à mes frères d’armes, y compris Nolan, j’ai l’impression d’être perdue. De ne pas savoir vers qui tourner mon cœur.

Rassemblant mon courage à deux mains, je me lève à mon tour et sors de la cabane. La nuit est bien avancée dans Enora et la fraîcheur qui m’a fait du bien il y a quelques instants me glace désormais le sang.

Je hâte mon pas en direction de l’hôtel que Nolan m’a indiqué et me dirige d’un pas assuré vers l’ascenseur.

Ce soir, j’ai fait mon choix.

Peu importe ce qu’il me coûtera à l’avenir. Pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas peur d’avancer. Je ne me sens pas coupable. J’ai l’impression d’être moi. D’incarner Isatis, la vraie.

Sans réfléchir, je tourne la clé dans la serrure et pénètre discrètement dans la chambre, entièrement plongée dans le noir. Je retire mes chaussures et avance à tâtons, mes pieds s’enfonçant à chaque pas dans la moquette molletonnée.

C’est avec peine que je distingue les contours du canapé dans le petit salon, ou encore ceux du lit, sur lequel se redresse subitement Nolan, les yeux ronds.

— Isatis ? Je ne pensais pas que tu viendrais.

Il se lève et me rejoint en deux enjambées. Mon cœur se met à battre à toute allure.

— Moi non plus, murmuré-je.

Il attrape ma main.

— Je ne peux pas te donner de réponse sur mes sentiments, Nolan. Je ne sais pas ce qu’il va advenir de nous, mais je ne veux pas que tu partes, je ne veux pas que tu l’épouses, je…

Il me coupe la parole en m’embrassant brutalement. Tous mes sens sont en éveil. Sans un mot, il m’entraîne vers le lit où nous nous allongeons tous les deux, blottis dans les bras de l’autre, laissant nos corps s’exprimer.

Protégée dans son étreinte, je plonge rapidement dans un sommeil profond, apaisé, comme je n’en avais pas connu depuis bien longtemps.

 

Les premiers rayons du soleil viennent réchauffer mon visage et me tirent lentement des bras de Morphée. Lorsque j’ouvre les yeux, Nolan dort encore profondément à mon côté.

Je l’observe pendant quelques minutes, puis le réveille doucement. Le couvre-feu est terminé et nous devons rentrer au QG avant le début de l’entraînement.

Un voile d’inquiétude traverse son regard le temps d’une seconde, puis disparaît lorsque Nolan comprend que je suis toujours là. Je dépose un baiser timide sur ses lèvres et nous nous hâtons de repartir.

 

Nous restons silencieux tout le long du trajet retour, à l’arrière de la voiture qui nous ramène jusqu’à nos quartiers. Une fois arrivés, je m’apprête à entrer dans ma chambre sans un mot lorsque Nolan me chuchote à l’oreille :

— Je t’attendrai, Isa, aussi longtemps qu’il le faudra. Ekaterina comprendra, il n’a jamais été question d’amour entre nous. Il reste encore trois années avant que les Sages ne nous obligent à nous marier avec le prétendant commis d’office et, même après cela, je serai encore là pour toi tant que tu auras besoin de moi. Prends le temps qu’il te faut et lorsque tu auras fait ton choix, quel qu’il soit, nous trouverons une solution. Je te le promets.

 

 

 

« La science chasse l’ignorance, mais elle ne chasse pas un esprit mal tourné.s »

 

Livre du Chaos

8

Septembre 266 après le Chaos

 

« — Nous ne sommes pas vos ennemis. Le gouvernement du Trégor vous a menti sur nos actions et sur nos intentions. Nous n’avons jamais attaqué de village de paysans et de commerçants, aucun enfant ne figure parmi nos victimes. Les usines que nous avons détruites ne fabriquaient pas des vêtements, mais des armes. Il y a eu des victimes, bien sûr, mais il ne s’agissait pas d’ouvriers innocents comme les Sages vous l’ont fait croire. Il s’agissait de soldats et de mercenaires. Nous ne les avons pas exécutés, mais nous avons combattu. Beaucoup d’entre nous y ont également laissé la vie. Nos actions ont pour but de montrer au gouvernement qu’il ne peut nous priver de nos libertés, que la dette qu’il nous impose est une injustice et que le mensonge qu’il vous raconte depuis des décennies doit prendre fin. Pour un qui tombe, des milliers d’autres se relèveront. Que les braves nous rejoignent. Nous ne céderons pas. Nous n’abandonnerons pas. Nous ne fléchirons pas. Nous vaincrons. »

 

Ces mots résonnent partout dans Enora et, j’en suis sûre, dans toute la République. Ils ont frappé fort, très fort cette fois. Leur message a été diffusé sur toutes les chaînes de télévision, de radio et même sur Internet.

Je regarde mes compagnons d’armes, les poings serrés. Comment les Lemmings osent-ils encore se présenter en héros, en défenseurs du peuple, après de telles barbaries ?

Quelque chose dans ce message m’a cependant troublée. Un détail : des yeux. Un regard particulier. Celui de quelqu’un que je peine à oublier.

Sans m’en rendre compte, mon cœur s’est emballé, mes mains sont devenues moites.

Il faut que je fasse abstraction de ces souvenirs qui affluent subitement en moi. Il faut me montrer digne du général, de la mission qu’il ma confiée, des Sages. Je dois me ressaisir.

— Ne t’en fais pas, Isa, on les aura tous, me dit Numéro Un en s’asseyant à mes côtés. Moi aussi cela me révolte, mais nous les aurons. La justice finit toujours par triompher.

Son poing vient à la rencontre du mien, puis, comme nous le faisons depuis quinze ans, nous nous frappons le cœur du plat de la main. C’est notre signe. Je l’avais presque oublié.

Retrouvant un peu d’énergie, je me lève d’un bond et m’entends hurler :

— Écoutez-moi tous ! Ils ne peuvent pas nous défier de la sorte, pas après ce qu’ils ont fait. S’ils pensent pouvoir nous duper, ils se trompent. Nous n’oublierons pas Bergame, Goff, Quéré et tous les autres villages qu’ils ont détruits. Nous les ferons céder, un à un s’il le faut. Nous les obligerons à fuir, nous les ferons fléchir, nous les vaincrons.... ou bien ils mourront, ils mourront tous. La justice ne peut que triompher de la barbarie ! Vous m’entendez ?

Puis je lève le poing vers eux et attends.

 

Peu à peu, je vois des sourires se dessiner sur ces visages d’ordinaire fermés. Un, deux... puis tous les poings se lèvent en ma direction et font mine de frapper le mien, et, comme si nous ne formions plus qu’un, nos mains s’abattent sur nos cœurs et nous scandons « La justice ne peut que triompher de la barbarie. »

— Bien, bien ! Je vois que vous ne vous laissez pas atteindre par le message calomnieux et pervers de ces rats.

La fierté de notre général se lit dans son regard. Enfant d’ouvrier agricole, il a gravi peu à peu les échelons de la République. Son fils Ivan, lui aussi soldat, est mort au champ d’honneur il y a trois ans. Sa haine pour les Lemmings n’a donc pu que se renforcer avec les années.

— Non, mon général, répond un membre du commando. Jamais.

— Très bien. Il me faut deux volontaires pour la prochaine mission. Le conseil a approuvé l’élimination du porte-parole des Lemmings, le jeune homme que vous venez de voir à l’écran. Nous l’avons localisé. L’attaque est prévue pour demain soir.

Je tente d’ignorer la douleur qui me retourne l’estomac tandis qu’un murmure parcourt la salle. Les questions fusent : « Comment l’ont-ils retrouvé ? » « Allons-nous réellement le tuer ou simplement le capturer ? »

Le général savoure l’effet de son annonce. Puis, il reprend son explication et donne des détails tactiques.

Malgré la ferveur dont j’ai fait preuve il y a quelques secondes, je n’arrive pas à me concentrer sur ses mots. Comment oublier que l’ennemi à abattre est également celui qui m’a sauvé la vie ?

Machinalement, je serre dans ma main la clé USB que le général m’a remise hier soir. Je brûle d’impatience de découvrir ce qu’elle contient.

— Je suis volontaire, dis-je en avançant d’un pas. S’il s’agit d’abattre quelqu’un, je suis la meilleure.

— Moi aussi, je suis volontaire.

Je me retourne et aperçois un colosse du commando numéro 15.

— Isatis est excellente en tir, affirme-t-il, mais si les choses se compliquent elle aura besoin de moi. Je suis le meilleur en corps à corps.

— Bien, fait le commandant. Je vois que l’affaire est réglée. Les commandos 15 et 33 se chargeront donc de l’opération. Isatis, je compte sur vous pour la stratégie d’attaque.

Je hoche la tête et quitte la pièce sans un mot à l’attention de mes coéquipiers.

Le soldat du 15 a raison. Je suis le meilleur sniper de ma génération.

Le Lemmings qui m’a sauvé la vie il y a quatre ans aurait dû le deviner. Il aurait dû me laisser mourir.

 

Nous étions en mission de renforcement, à la frontière. Alors que Vlad nous guidait à la seule lueur de la pleine lune dans les hauteurs de la ville de Saint Florent, une détonation violente retentit. Le camp adverse venait de faire sauter une canalisation de gaz enterrée, à seulement quelques mètres de là où nous nous tenions. Le souffle de l’explosion tua le fils du général sur-le-champ, lui brisant le cou.

Vlad passa cinq jours dans le coma, mais s’en tira miraculeusement avec une seule plaie au visage, qui lui a laissé aujourd’hui une balafre en guise de souvenir. Je fus  gravement blessée moi aussi. Un morceau de métal était venu se loger dans le bas de ma jambe et m’empêchait de me relever. J’étais à terre. Je me vidais de mon sang. J’allais mourir.

C’est là qu’il s’était approché de moi, le visage dissimulé derrière un foulard pour se protéger des émanations de gaz. J’ai immédiatement reconnu ses yeux. J’ai cru un instant que la douleur me faisait halluciner. Comment l’enfant chéri de la République, celui avec qui j’avais joué il y a des années de cela, pouvait être ici, dans le camp ennemi ?

Il m’observa quelques secondes, puis, sans un mot, me fit un garrot et repartit aussitôt dans la pénombre. Je perdis connaissance.

Quelques heures plus tard, la douleur me fit rouvrir les yeux. L’aube venait juste de se lever et Nolan me soulevait du sol. Sans l’aide de cet ennemi, de ce Lemming, je ne serais plus de ce monde.

Je n’ai jamais dit à personne ce qui s’était passé cette nuit-là, et demain je le tuerai. Sans hésitation.

— Hé, ma belle, murmure mon nouvel allié du 15 dans mon oreille, tu te réveilles ?

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Je ne sais pas comment vous travaillez dans le 33, mais nous, avant de partir en mission, on fait un brief.

— Nous aussi, qu’est-ce que tu crois ? demandé-je, hargneuse.

Il m’offre un sourire moqueur tandis que je siffle mes frères d’armes.

— Bon, le 33, briefing avec nos amis du 15 !

— Numéro Un, va chercher le whisky, somme Ursus. La nuit va être longue. Ah, et prends de la vodka pour Isa, la petite fait toujours sa difficile.

— Ursus…

— Quoi ? Ce n’est que la vérité. Préférer de l’alcool de pomme de terre à ce doux nectar, c’est bien un truc de femme.

Je me retiens de lui envoyer une salve de reproches contre son machisme légendaire tandis que les bouteilles apparaissent une à une sur la table.

— Vous préférez quoi, le 15 ? demande Ursus, en essayant de conserver le ton le plus cordial possible.

— Le whisky, répond aussitôt le colosse.

— Je parlais stratégie…

— Si cela ne vous dérange pas, j’aimerais commencer, dis-je en avalant une gorgée d’alcool. J’aimerais savoir comment nous allons identifier la cible.

En prononçant ces paroles, je prie pour que mon visage ou ma voix ne trahissent pas mon secret.

— Voici sa photo, dit le général en me tendant un cliché vieux de quelques années, à en juger par la qualité du papier.

Nolan, Ursus et mes autres compagnons se penchent sur mon épaule.

— L’Aîné a-t-il approuvé l’idée qu’il faille le tuer ? interroge calmement Ursus.

— Bien évidemment, répond le général. Ne le considérez pas autrement que comme votre ennemi. Il n’est plus le Kniaz depuis longtemps. Et il n’est plus rien pour l’Aîné. Il a trahi son grand-père, et toute la nation par la même occasion.

Ursus et moi échangeons un bref regard, avant qu’il se décide à poursuivre.

 

Le jour est presque levé lorsque nous finissons d’élaborer notre plan d’attaque. Les garçons retournent un à un dans leurs quartiers tandis que je fais une ronde dans les couloirs du QG. Ces derniers sont déserts. La plupart des autres commandos dorment encore à cette heure-là.

Des bruits de pas se font entendre derrière moi. Sans dire un mot, je me retourne et découvre Nolan, la mine anxieuse.

— Je viens de parler en tête à tête avec le général, m’indique-t-il. Il m’a donné ça.

Il tend son poing fermé devant moi puis l’ouvre tout doucement, afin de me dévoiler ce qu’il contient.

Il s’agit d’une clé USB similaire à celle que le général m’a donnée précédemment.

— Isa, dit-il d’un ton grave, il faut que nous discutions.

 

 

 

Charles Marie René Leconte de Lisle

 

« Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir,

Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne. »

 

Livre du Chaos

9

Septembre 266 après le Chaos

 

L’odeur de poisson se fait de plus en plus tenace dans les environs du port. Lorsque nous nous y sommes installés, vêtus de la tenue traditionnelle des pêcheurs, le crépuscule allait bientôt tomber et les derniers bateaux se hâtaient de décharger leur cargaison de poisson. La mer était déchaînée, et la tempête qui faisait rage se ressentait jusque dans le port.

Nos renseignements étaient justes : les Lemmings sont arrivés il y a peu en bateau. Leurs va-et-vient passeraient inaperçus pour la plupart des promeneurs, mais, à y regarder de plus près, on peut s’apercevoir que les caisses qu’ils portent semblent étonnement chargées pour ne contenir que du poisson.

D’un accord silencieux, mon équipier et moi-même avançons à leur rencontre tapis dans l’ombre. À couvert derrière des containers situés près des bateaux, Nolan, lui, surveille le terrain et nous sert de renfort. C’est lui qui guide nos pas.

Il est malheureusement trop concentré sur ce qui se passe à terre pour voir qu’un guetteur lemming, installé en haut d’une grue de chantier, nous a repérés. Ce dernier donne l’alerte et, en moins d’une seconde, nos ennemis se mettent à fuir.

J’ai à peine le temps d’en saisir un par le col qu’un autre me flanque un coup de pied dans la colonne. La douleur me saisit. Pour ne rien arranger, le port se couvre subitement d’un épais brouillard, m’empêchant de riposter par des tirs à distance.

Des bras se referment autour de moi, des jambes me compriment la taille. Je tombe. Me relève. Tombe une nouvelle fois.

Voilà ce que j’appelle un combat : des émotions extrêmes, une pulsion de domination, de destruction de son adversaire. Et, paradoxalement, une irrésistible envie de se soumettre à l’assaillant, de fuir.

Aujourd’hui, l’enjeu est trop important. Il faut à tout prix que je sauve mon intégrité physique au détriment de celle de mon ennemi.

Après avoir réussi à dominer les quelques Lemmings à proximité des bateaux, je me mets à sprinter vers le reste d’entre eux dans l’espoir de trouver ma cible, distançant par la même occasion mon colosse d’équipier qui peine à se défaire d’un opposant tenace.

Ma course-poursuite me conduit jusqu’à la sortie du port.

Haletante, je ferme les poings pour tenter d’oublier le point de côté qui m’empêche de respirer correctement. Soudain, j’aperçois ma cible. Celui qui m’a sauvé la vie. Celui qui l’a arrachée à des dizaines d’autres personnes.

J’accélère la cadence et m’apprête à le rattraper lorsque le sifflement d’une balle vient perturber le piaillement incessant des mouettes.

Lui aussi le perçoit. Il se retourne vers moi, persuadé qu’il s’agit d’un tir dont je suis l’instigatrice. Mais le projectile m’atteint en pleine épaule, brisant sur son passage mon omoplate gauche.

La violence de l’impact me fait basculer en avant. La barrière de sécurité que je m’apprêtais à enjamber se rompt sous mon poids. Mon corps s’écrase sur le sol gelé. Mon oreillette se brise sous la violence du choc, et le silence se fait autour de moi.

J’étais si proche du but !

Ma vision se trouble tandis que des bruits de pas se rapprochent. Le sang qui s’écoule de mes oreilles étouffe les voix inconnues qui semblent s’agiter à mes côtés.

— Stop ! fait l’une d’entre elle. Ne la tuez pas !

Je crois reconnaître la silhouette de l’ennemi qui prononce ces quelques mots.

— Elle te prenait pour cible, Alec ! Si on la laisse vivre, elle n’aura de cesse de te traquer.

— Je t’ai dit de ne pas la tuer !

J’ai mal, terriblement mal à l’épaule, mais j’arrive tout de même à concentrer mon regard sur son visage. Il n’a pas changé malgré les années.

Où est passé le colosse du 15 ? Nolan s’en est-il sorti ?

À peine ai-je le temps de me poser ces questions, qu’une paire de bras me soulève et m’arrache un hurlement.

— Qu’on la ramène au centre et qu’on la soigne, ordonne ma cible. Vite, tous au bateau avant qu’ils ne reviennent plus nombreux.

J’essaie de résister, mais la douleur est telle que je perds brusquement connaissance.

 

***

 

Lorsque je reviens à moi, je sens deux mains chaudes s’affairer sur mon épaule. Elles tentent d’arrêter mon hémorragie.

Je lutte pour rester consciente. Je ne veux pas quitter des yeux ce visage qui me surplombe. Qui a, une nouvelle fois, surgi de mon passé.

Mais, alors que le bruit d’un moteur de bateau me berce doucement, je me sens repartir.

 

***

 

J’ai froid, terriblement froid. La douleur est toujours présente, mais je la sens se dissiper à chaque minute qui passe. Lorsque je parviens enfin à entrouvrir les yeux, une lumière blanche m’aveugle.

Suis-je morte finalement ? Ont-ils fini par raisonner Alec ? M’ont-ils jetée par-dessus bord ou ai-je été exécutée ? Je ne sais pas, mais cela n’a plus d’importance désormais. Je ne lutte plus. Désarmée, fatiguée et blessée, je décide de refermer les yeux.

 

Lorsqu’une main douce se pose sur mon front, je comprends que je fais toujours partie de ce monde et que le combat vient seulement de commencer.

— Bonjour, fait une voix près de mon oreille. Je m’appelle Alec. Nous t’avons conduite au QG lemmings. Tu es en sécurité.

Je sens la perfusion dans mon bras gauche et les bandages sur mes plaies. Mon corps tout entier me fait souffrir.

La bouche pâteuse, j’arrive à articuler difficilement une phrase que j’espère audible.

— Je ne serai jamais en sécurité ici.

Un silence me fait office de réponse. Puis, la voix d’Alec résonne de nouveau :

— Nous avons réussi à panser tes blessures. Ta vie n’est plus en danger.

J’essaie de rire cyniquement, mais cela ressemble davantage à une toux grasse.

— Venant du porte-parole des Lemmings, dis-je tout bas, je trouve cela grossier.

— Je vois que tu as le sens de la tragédie, Isatis.

— Vous connaissez mon nom ?

— Bien-sûr. Ne te souviens donc vraiment pas de moi ?

Je dois mettre trop de temps à répondre puisqu’il enchaîne :

— Mon visage est connu de la plupart des habitants du Trégor. À moins que l’Aîné n’ait réussit à faire oublier son propre petit-fils, ajoute-t-il en riant durement.

Après une courte pause, il reprend :

— Toi plus que n’importe qui d’autre devrais reconnaître mes traits, Isatis. Mais c’est un sujet que nous aborderons une fois que tu seras sur pied. Pour l’heure, repose-toi.

Je déteste son air autoritaire. J’aimerais lui hurler tout un tas d’insanités au visage et pourtant, rien ne sort.

Pourquoi m’a-t-il sauvée par deux fois ?

Alors que je lutte pour conserver ma lucidité, la morphine commence à se diffuser à travers mon bras. Douce, chaude, réconfortante, elle apaise mes douleurs, trouble mes idées. Je tente de résister, de m’arracher la perfusion du bras. Mais n’y parviens pas. Une douleur vive me rappelle que mon épaule a implosé sous l’impact d’une balle. J’entends alors Alec s’éloigner. Et je me laisse sombrer.

 

***

 

Tout ceci n’est qu’un rêve. Je ne suis pas ici, prisonnière des Lemmings, j’ai juste été blessée, gravement, lors de ma dernière mission. Ursus et le reste du commando 33 vont tous franchir cette porte que j’imagine au fond de la pièce. Puis, ma vie reprendra son cours normalement. Nolan sera là à mes côtés, il me l’a promis. Tout le reste, je le mets sur le compte de la morphine.

 

***

 

Je perds la notion du temps. Les brefs moments d’éveil sont toujours douloureux. Mon corps me trahit, m’empêche de me débattre, de refuser cette drogue que l’on m’injecte.

 

***

 

Peu à peu, on réduit mes doses et je me sens reprendre vie. La réalité, dure et cruelle, s’impose à moi. Je ne peux plus fuir.

Lorsque je parviens enfin à ouvrir les yeux, la lumière aveuglante devient plus douce. Elle n’est pas blanche, mais d’un jaune rassurant.

Je prends conscience du monde qui m’entoure. Ma perfusion s’est muée en sangles solidement attachées aux barreaux du lit. Mon épaule me fait encore souffrir. Une large attelle la maintient en place. Les médecins et infirmières, qui, pendant des semaines, se sont affairés pour guérir mes blessures, ont laissé place à des hommes masqués et armés.

Je leur fais peur, je le vois dans leur regard. Je ne reçois pas de visite, hormis ceux qui sont chargés de m’apporter mon repas et mes cachets.

 

Je reste ainsi durant des jours. Je hurle, tente de me défaire de mes sangles, refuse de me nourrir, mais rien n’y fait. Je m’affaiblis.

Alors, je me rappelle ce que je dois faire. Je me rappelle qui ils sont et surtout qui je suis. Je fais ce que l’on m’a appris : je cède, accepte les plats qu’ils m’apportent, prends mes cachets et reste tranquille.

Une seule pensée envahit mon esprit : Que veulent-ils réellement faire de moi ? Que veut-il faire de moi ?

Commander La République du Trégor