Chapitre 1
Cole

 

Un bruit lointain me sort de mon sommeil. La sonnerie redondante de mon réveil s’insinue dans ma tête. Elle me donne envie de le balancer contre le mur. Je tends le bras à l’aveugle et appuie brutalement sur le bouton pour mettre un terme à ce supplice. Je ne suis pas du matin, et encore moins un lendemain de soirée.

J’ouvre les yeux avec difficulté, la clarté de ma chambre m’éblouit. J’ai l’impression qu’un marteau piqueur s’est installé dans ma tête. Je regrette ma petite virée nocturne avec Liam, mon colocataire, même si elle m’a permis de rentrer en charmante compagnie. Je suis un homme très faible quand il s’agit de sorties, d’alcools et de femmes ; alors si les trois sont réunis, j’ai du mal à rester maître de moi-même. Autant profiter pendant qu’on est jeune, non ? Ce n’est pas quand j’aurai cinquante ans que je pourrai m’amuser. Je tourne la tête vers ma conquête d’un soir, dont je ne vois que les cheveux noirs étalés sur l’oreiller. Parfois, il m’arrive d’oublier le visage des filles avec qui je passe la nuit, mais là, ce serait tout bonnement impossible. C’est la première fois que je la voyais, et à cause de mes habitudes, ce sera aussi la dernière, mais j’aurais volontiers joué les prolongations.

La porte de ma chambre s’ouvre avec fracas et je me retrouve face à mon coloc’ qui ne semble pas de très bonne humeur.

— Cole, bordel, mais qu’est-ce que tu fous ? Tu as vu l’heure qu’il est ? m’interroge-t-il avec une voix qui me semble beaucoup plus insupportable que d’habitude.

— Oui, marmonné-je. Je vais me lever, mais s’il te plaît ferme-la, tu vas réveiller Ingrid. Tu me fais penser à la poissonnière du marché qui hurle tout le temps avec sa voix de crécelle pour nous vendre son poisson dégueulasse.

En fait, je ne sais même plus comment elle s’appelle. Je ne retiens pas les prénoms des gens qui sont juste de passage, ou alors, j’étais trop fait pour m’en souvenir. Il s’approche de mon lit et tire la couette d’un coup sec. Si vous avez besoin de quelqu’un pour vous réveiller d’une manière agréable, n’appelez surtout pas Liam, ce type est capable de vous mettre sur les nerfs pour la journée.

— Putain, mais arrête, j’ai froid. Et tu vas la réveiller.

— Je m’en fous, maintenant que tu te les cailles, file te laver, Cole, et par pitié, fais quelque chose pour masquer cette gueule de bois. Tu devrais voir ta tête, mon pote, s’esclaffe-t-il. Tout le monde peut deviner que tu as passé ta nuit à faire autre chose que dormir.

— Tu n’es qu’un crétin, lancé-je en me levant à contrecœur.

La nuit a été plus qu’intéressante et s’il y a bien quelque chose qui me met en joie, c’est que ce soir et tous les jours suivants ce sera la même chose. La démarche hésitante, je me dirige vers la cuisine en poussant Liam au passage. Il me faut un café, j’ai besoin de ma dose avant d’affronter cette journée. J’insère la dosette dans la machine, que je mets en marche.

— Tu as rendez-vous à quelle heure ? s’informe Liam en arrivant à ma hauteur.

— Dix heures, ce qui me laisse largement le temps de me préparer.

Après trois mois de recherches intensives, j’ai enfin obtenu un entretien pour être barman dans un casino. Cet emploi est fait pour moi, le monde de la nuit m’attire tellement qu’il est hors de question que cette opportunité me file sous le nez, quitte à ce que j’use de mes charmes.

— Il est déjà neuf heures, Cole, tu ferais mieux de te bouger, et cette fois, ne sois pas impulsif, me supplie-t-il. Ne traite pas la directrice de morue si elle ne va pas dans ton sens.

— Elle l’avait cherché, m’exclamé-je pour me défendre.

Mon dernier entretien s’était très mal passé, j’avais été obligé de devenir vulgaire quand la patronne d’un vieux bar miteux m’avait dit que je ne faisais pas l’affaire. S’il y a bien quelque chose dont je suis sûr, c’est de mes talents pour exercer ce métier, alors quand on les met en doute, j’ai tendance à fulminer et à devenir légèrement grossier.

— Il y a toujours une bonne raison, avec toi, souffle-t-il en s’asseyant sur le tabouret de l’autre côté du plan de travail. Tu es irrécupérable.

Liam a l’habitude de mes débordements, nous nous supportons depuis quatre ans, maintenant. Nous formons une bonne équipe, il est le gentil prêt à rendre service à tout le monde, et moi le méchant qui ne mâche pas ses mots quand il a quelque chose à dire. En dépit de nos différences, je le considère comme mon frère. L’incessant sourire niais qu’il affiche et son air sympa en font l’image du gendre idéal désiré par toutes les mères pour leur fille. Alors que moi, je suis l’interdit dont les femmes ne peuvent pas s’empêcher d’approcher, pour mon plus grand plaisir.

— Écoute, papa, plaisanté-je. Je saurai me tenir, tu as ma parole. Maintenant, parlons un peu de toi. Qu’est devenue la fille d’hier soir avec qui tu es parti ?

Je récupère la tasse de café brûlante, la pose sur la surface carrelée devant moi et m’appuie sur les avant-bras pour faire face à Liam. Cela le met toujours mal à l’aise de parler de ce genre de choses, et moi ça m’amuse beaucoup.

— Elle… eh bien… c’était sympa, finit-il par dire en baissant les yeux, gêné.

— Non, ne me dis pas que toi, Liam Courtet, tu as couché avec une parfaite inconnue, dis-je l’air faussement offusqué.

— Si tu continues, je mets la musique à fond et le mal de tête qui te fait souffrir en ce moment te semblera du pipi de chat comparé à ce qui t’attend, me menace-t-il.

— Très bien, capitulé-je en buvant le liquide encore chaud. Tu pourras raccompagner Isa à la porte quand elle se réveillera ?

— Oui, Cole, je la mettrai à la porte avec un grand sourire comme si tout cela était normal et comme si tu n’étais pas un connard de première.

Je lève les yeux au ciel et regarde ma montre : si je ne veux pas arriver en retard, j’ai plutôt intérêt à ne pas traîner. Une fois mon café bu, je pose la tasse dans l’évier et je marche avec empressement vers la salle de bain pour me préparer.

— Et ne prends pas toute l’eau chaude, hurle Liam avant que je ne referme la porte.


 

Chapitre 2
Evy

 

Il fait une chaleur insupportable, aujourd’hui, qu’est-ce qui m’a pris de mettre un pantalon ? Toutes les femmes sont en jupe et je suis la seule à m’encombrer d’une épaisseur inutile… Sans parler de la paire de Stan Smith qui me donne chaud aux pieds. Du grand Evy, encore une fois. Je marche dans les rues de Nice en scrutant les vitrines. Ethan, mon fiancé, dirait que je cherche encore à faire des dépenses inutiles. Mes placards sont à la limite de l’explosion, mais il me faut toujours de nouvelles choses. J’aime les vêtements, et les différentes matières ; je m’en inspire toujours pour mes propres créations. Je suis styliste depuis deux ans, un métier qui me passionne.

Je me marie dans trois mois, cela me semble si proche et en même temps si lointain. Nous avons encore tellement de choses à mettre en place que c’en est effrayant. Mon fiancé m’a prise de court, il a soudainement voulu avancer la date. Je ne vais pas m’en plaindre, je suis tellement pressée d’y être.

Mon téléphone sonne et je farfouille dans mon sac pour le trouver
ce qui est une véritable épreuve, vu le foutoir qui s’y trouve. Je m’appuie contre le mur et m’aide de mon genou pour avoir un meilleur appui. Je le trouve enfin entre mon parfum, mes papiers et ma trousse à maquillage. La photo d’Ethan emplit l’écran et je souris comme une idiote.

— Oui mon amour, dis-je en décrochant.

— Evy, mon Dieu, il faut que tu me rendes un service. Peux-tu me ramener un paquet de cigarettes, je suis en train de devenir fou.

— Je croyais que tu avais arrêté de fumer, réponds-je en rigolant.

— Cruella est d’une humeur massacrante, j’ai besoin de quelque chose pour déstresser. S’il te plaît, mon amour, il en va de ma santé mentale.

Ethan surnomme « Cruella » sa patronne, une vraie peau de vache qui ne manque jamais une occasion de crier sur son personnel. Si j’étais lui, je lui aurais déjà claqué la porte au nez depuis longtemps. Melinda a hérité de l’entreprise familiale à la mort de son père, et depuis, elle se sent pousser des ailes…

— Très bien, concédé-je. Je serai au bureau dans vingt minutes.

— Merci, mon ange, dit-il avant de raccrocher rapidement.

Je réajuste mon sac sur mon épaule et me mets en chemin. Le téléphone encore dans la main, je fais défiler les derniers contacts jusqu’au prénom de Lise, ma meilleure amie.

— Si tu n’as pas une bonne raison pour me réveiller aussi tôt, Ev’, tu vas m’entendre, peste-t-elle en décrochant.

— Moi aussi je suis contente de t’entendre, plaisanté-je. J’ai essayé de te joindre toute la soirée, hier, où étais-tu ?

— Si tu savais, souffle-t-elle. C’était si intense… Oh, et sa langue… Mon Dieu…

— Stop ! la coupé-je. Je n’ai pas très envie de savoir. On prend un café ensemble ? proposé-je. Je dois apporter quelque chose à Ethan et ensuite je suis libre.

— Ça marche, mais ne te presse pas, laisse-moi le temps d’émerger.

— Il est onze heures ! Lève-toi, feignante, je suis chez toi dans une demi-heure.

Je raccroche sans lui laisser le temps de me répondre, sinon, la connaissant, nous serons obligées de prendre notre petit déjeuner à l’heure du goûter. Lise et moi nous connaissons depuis toujours, nos mères se sont liées d’amitié à la maternité, et depuis, nous ne nous sommes plus quittées. Toujours les premières pour faire des bêtises, nous avons fait les quatre cents coups ensemble. Mais les temps ont changé, je suis casée et prête à fonder une famille, alors qu’elle continue de papillonner sans avoir de comptes à rendre à personne. Parfois, le temps de l’insouciance me manque.

Vingt minutes plus tard, le paquet de cigarettes acheté, je pénètre dans l’antre du dragon. Ethan est dans le hall en train de discuter avec un collègue. Lorsqu’il m’aperçoit, ses deux grands yeux verts s’illuminent et il vient à ma rencontre. Ses fossettes se creusent et ses dents parfaitement alignées se dévoilent dans un sourire à tomber. J’ai toujours aimé les hommes en costume mais Ethan le porte mieux que personne. Son physique athlétique et son beau visage attirent les convoitises, mais je m’en fiche, c’est dans mon lit qu’il se retrouve le soir et c’est moi qu’il va épouser. Ses cheveux blonds en bataille me rappellent nos ébats de ce matin dans la cuisine, il n’a même pas eu le temps de se recoiffer avant de partir.

— Tu me sauves la vie, dit-il en déposant un baiser chaste sur mes lèvres.

— Tu pourrais me faire un massage, ce soir, pour m’exprimer ta gratitude, suggéré-je en sortant le paquet de ma poche et en le lui tendant.

— Pas ce soir, Evy, tu sais bien que nous sommes invités à la soirée annuelle de la boîte.

J’avais totalement oublié cette soirée : me forcer à sourire et à faire bonne figure devant tout le monde n’est pas vraiment ce que je préfère. J’ai vite appris que plus on est hypocrite, plus on réussit dans la vie, et ça vaut pour tous les domaines. Malheureusement, je ne suis pas douée pour ça.

— On est vraiment obligés d’y aller ? demandé-je avec une moue boudeuse.

— Oui, c’est important, et je veux que tout le monde voie ma magnifique future femme.

— Tu dis toujours la même chose, à croire que tout ce qui t’intéresse chez moi, c’est que les gens me voient, grogné-je. Je te laisse, je vais chez Lise, on se retrouve ce soir à la maison.

Je me hisse sur la pointe des pieds et pose mes lèvres humides sur les siennes. Je passe mes bras derrière son cou pour le prendre dans mes bras, mais il rompt notre étreinte bien trop vite à mon goût et recule en posant ses mains sur mes épaules.

— File, sinon je risque de te sauter dessus, au risque de provoquer une crise cardiaque à Cruella.

Je sais qu’il ne ferait jamais une chose pareille, mais il y a du monde autour de nous, alors j’imagine que le goût du spectacle est le plus fort. Il me met une tape sur les fesses, ce qui me fait glousser. Je souris en reculant et lui envoie un baiser avec ma main avant de sortir du bâtiment. Maintenant que je sais que la soirée va être d’un ennui mortel, j’ai juste envie de profiter de ma journée pour ne pas penser à ce qui m’attend dans quelques heures.


 

Chapitre 3
Cole

 

— Vous êtes engagé !

Cet entretien a été bien trop facile à réussir. Ma nouvelle patronne est une cougar, ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Un chemisier blanc qui peine à contenir ses seins siliconés, une jupe qui crie détresse tellement elle est tirée, et des talons vertigineux ; la parfaite panoplie pour aller racoler. Je n’ai jamais compris pourquoi les femmes s’évertuent à vouloir rentrer dans un 38 alors qu’elles font un bon 40. Plus vulgaire, tu meurs.

— Merci, dis-je en restant le plus calme possible.

En réalité, je me retiens de sauter de joie, je me vois déjà au milieu de plein de filles toutes plus mignonnes les unes que les autres qui crieront mon nom pour que je leur serve à boire et qui me laisseront leur numéro ; la promesse de folles nuits.

— Vous commencez ce soir, une grosse réception se tient ici, m’informe-t-elle. Je verrai comment vous vous débrouillez et vous signerez votre contrat à ce moment-là.

— C’est parfait pour moi, dis-je en me levant. À quelle heure dois-je être ici ?

— Dix-huit heures, répond-elle en me tendant sa main.

J’hésite un instant avant de la lui serrer, je suis persuadé que c’est le genre de femme qui détend ses employés avec de petits extras… Je ne sais pas où elle a mis sa main avant de me recevoir, et le fait de l’imaginer me donne envie de me désinfecter à l’eau de Javel. Je lui adresse mon plus beau sourire hypocrite et tourne les talons.

Je sors du casino et marche jusque chez moi. L’air est étouffant aujourd’hui et c’est un vrai plaisir pour les yeux que de voir toutes ces jambes à l’air se promener devant moi. Je me demande encore pourquoi les gens s’emmerdent à être en couple alors qu’il est possible de changer de femme tous les soirs. Je passe peut-être pour un homme sans scrupules, mais j’adore ça, je ne suis pas fait pour être fidèle et c’est quelque chose qui ne changera jamais.

J’ouvre la porte de l’appartement et tombe sur Liam, qui m’attend derrière avec une pointe d’appréhension sur le visage.

— Dis-moi que tout s’est bien passé, s’enquiert-il en me barrant le passage.

— Non, j’ai tout foiré, dis-je en me retenant de rire.

— Bordel, Cole, qu’est-ce que tu as encore fait, cette fois ?

Je le pousse et pose mes clés sur la table derrière lui. Notre appartement est petit, mais c’est largement suffisant. Les prix sont tellement exorbitants dans cette ville qu’il devenait urgent que je trouve un emploi, sinon nous aurions fini par dormir sous les ponts.

— Je pense que tu préfères ne pas le savoir, réponds-je en m’asseyant sur le canapé.

— Tu me fais marcher, je le vois, tu pues le mensonge à dix kilomètres !

— Effectivement, acquiescé-je en riant. Je commence ce soir.

— Alléluia, dit-il en levant les bras au ciel. Je dois filer, bon courage pour ta première soirée. Garde tes noms d’animaux pour toi et tout se passera bien.

Je lui jette un coussin à la figure. Il parvient à l’éviter de justesse avant de sortir en me faisant un doigt d’honneur. Charmant.

Je passe l’après-midi à traîner devant la télé, il n’y a rien d’intéressant, mais ça me permet de somnoler un peu avant de devoir partir travailler. En temps normal, je fais toujours la sieste l’après-midi. Je me réveille en sursaut à dix-sept heures trente.

— Eh merde, grommelé-je.

S’il y a bien un jour où je ne dois pas arriver en retard, c’est ce soir. Je bondis sur mes pieds, attrape mes clés à la volée et sors de l’appartement en claquant la porte derrière moi. Je dévale les marches deux par deux et cours jusqu’au casino. Arriver tout transpirant n’est pas la meilleure manière de faire bonne impression, mais je m’en fous, le plus important est d’être à l’heure. Je passe les portes automatiques et reprends mon souffle en m’appuyant contre l’un des murs du hall d’entrée.

— Cole, qu’est-ce qui vous arrive ? m’interroge la directrice, que je n’avais pas vue.

— Une envie soudaine de courir, ironisé-je.

— Bien… j’aime les hommes endurants. Allez, venez, je vais vous montrer les vestiaires et on va vous habiller.

Je la suis dans un long couloir désert en mettant les mains dans mes poches. Les murs sont recouverts de moquette rouge et le sol de carrelage vert. En matière de goût on a connu mieux, mais c’est assez luxueux, ici, des touristes viennent du monde entier et le fait de pouvoir ramasser de gros pourboires m’excite terriblement.

La directrice s’arrête devant une porte et se tourne vers moi.

— Voyons ce qu’on peut faire pour vous…


 

Chapitre 4
Evy

 

Lise m’ouvre en bâillant, son pyjama rose à licornes sur elle. Difficile de faire plus sexy. Elle me laisse passer et referme la porte derrière moi. Son appartement ressemble plus à un chantier qu’à autre chose. Elle est hôtesse de l’air et dort donc rarement chez elle. J’ai du mal à comprendre comment une personne vivant seule et passant autant de temps à l’extérieur peut être aussi désordonnée.

— Tu es encore en pyjama, tu n’es pas possible, Lise, dis-je en m’asseyant dans le gros fauteuil en forme de main que j’aime tant.

— Je t’avais dit de ne pas te presser, grogne-t-elle. Je suis encore dans mes souvenirs de cette nuit de folie.

Lise ne manque jamais une occasion de faire la fête et quand elle ramène un garçon avec elle, on en entend ensuite parler pendant quinze jours. Elle aime se vanter. Elle est magnifique. Ses jambes sont longues et élancées, elle n’a vraiment rien à envier aux anges de Victoria’s Secret. Blonde, les cheveux longs, des yeux gris en forme d’amande, elle a un minois d’ange. Ses pommettes sont toujours roses sans qu’elle ne fasse rien pour ça, elle a bonne mine toute l’année. Si ce n’était pas ma meilleure amie, je m’en méfierais comme de la peste.

— Allez, raconte, lancé-je en sachant pertinemment qu’elle le fera de toute façon.

Elle tape dans ses mains d’excitation et sautille pour venir s’asseoir sur le canapé en face de moi. Je ne sais pas comment elle fait pour être toujours si enthousiaste pour tout, mais je l’envie beaucoup. Lise aime profondément la vie et son credo est de vivre au jour le jour.

— Hier soir, je suis sortie dans une boîte sur la promenade des Anglais, commence-t-elle. La musique était bonne, les garçons à croquer, et tu me connais, je n’ai pas pu m’empêcher de chasser. J’ai directement repéré deux beaux gosses, ils étaient seuls, je ne pouvais pas les laisser s’ennuyer, quand même.

— Mademoiselle est trop bonne, plaisanté-je en lui faisant signe de continuer.

— Très drôle, Ev’, mais si tu les avais vus, Ethan t’aurait semblé bien fade à côté. C’étaient des dieux, et l’un était tatoué ! Tout ce que j’aime, tu le sais.

— Et il t’a montré toute l’étendue de son savoir-faire cette nuit, supposé-je.

Elle secoue la tête en faisant dépasser sa lèvre inférieure pour montrer son incrédulité et croise les bras sur sa poitrine. Lise fait souvent ça quand elle n’a pas ce qu’elle veut. Même un enfant en plein caprice est un petit joueur à côté d’elle.

— Il s’est barré, tu te rends compte ! Le mec ne m’a même pas calculée, il est gay, c’est obligé.

— Ou alors, tu as perdu la main, sans mauvais jeu de mots, dis-je pour l’énerver. Il faut dire que tu vieillis.

— Tu n’es qu’une jalouse, réplique-t-elle en s’allongeant. Il n’empêche que j’ai passé l’une des meilleures nuits de ma vie et ça, je suis sûre que ça te laisse rêveuse.

— Sûrement pas, m’esclaffé-je. Je suis plus que comblée de ce côté-là, Ethan n’a rien à envier à qui que ce soit.

Je ne veux pas le lui avouer, mais depuis le début de ma relation avec Ethan, les fois où nous avons eu des relations sexuelles se comptent sur les doigts d’une seule main. Je sais que c’est son travail qui le préoccupe beaucoup, il a beaucoup de responsabilités et j’espère que le mariage va redonner un nouveau souffle à notre couple. Avant lui, j’ai eu une longue relation qui s’est mal finie. Je suis restée cinq ans avec Greg avant de comprendre qu’il courait plusieurs lièvres à la fois, et même si nos ébats étaient passionnés, je préfère être avec un homme qui m’est fidèle. J’ai la chance d’être tombée sur Ethan, c’est vraiment quelqu’un de bien et je souhaite la même chose à Lise, à vingt-neuf ans, il est temps qu’elle se pose.

— Bon, et ton mec à la langue agile, tu le revois quand ?

— Jamais, je suppose, je n’ai pas pris son numéro.

— Ah oui, pas plus d’une fois, dis-je en levant les yeux au ciel.

Je trouve cette règle tellement bête… Je ne me gêne jamais pour le lui dire. Selon elle, coucher deux fois avec le même garçon serait source d’ennuis.

— Ne fais pas cette tête, tu sais bien qu’avec mon travail et mes voyages incessants, je ne peux pas me permettre d’avoir une relation suivie, et encore moins de tomber amoureuse.

J’acquiesce et me lève pour aller me servir un café. Je me sens ici comme chez moi et, inversement, Lise fait sa petite vie quand elle vient à la maison.

— Il est comment ? me renseigné-je.

— Il ressemble à un surfeur australien : cheveux blonds, peau hâlée. Et tu verrais ses yeux, s’extasie-t-elle en soupirant. Ils sont d’un bleu si profond. Je veux faire du surf, Evy, je devrais peut-être prendre des cours. Oh attends, la machine est en panne, m’informe-t-elle en se redressant. Laisse-moi le temps de me préparer et on va en ville.

— Je n’ai plus le temps, ce soir j’accompagne encore Ethan à une de ses soirées ennuyeuses. Il faut que je me trouve une robe et tu sais de combien de temps j’ai besoin pour ça. Je t’appelle tout à l’heure ! Bisous, lancé-je en reprenant mon sac et en quittant l’appartement sous le regard interloqué de mon amie.


 

Chapitre 5
Cole

 

La directrice me laisse entrer en premier et referme la porte derrière nous. Je sens son regard dégoûtant sur moi et ça me brûle la langue de lui dire d’aller trouver un homme de son âge. Je n’ai rien contre les femmes d’âge mûr, mais il y a des limites.

— Nous avons encore du temps devant nous, et je pense que tu es une bonne distraction, dit-elle avec une voix rauque.

— Je suis gay, lancé-je sans réfléchir. Liam et moi allons nous marier prochainement.

Si mon coloc apprend ce que je viens de dire, je vais me faire tuer. Pour me sortir de situations embarrassantes, j’ai toujours tendance à sortir cette excuse-là. Même si au départ les femmes ont du mal à y croire, elles finissent par lâcher l’affaire. Ça m’évite de leur dire qu’elles ne sont pas à mon goût, et donc de me faire traiter de goujat.

— Tu n’auras qu’à t’imaginer que je suis un homme, réplique-t-elle en s’approchant de moi.

— Impossible, les femmes me rendent impuissant.

Elle regarde mon entrejambe en basculant la tête sur le côté pour mieux m’observer. Un grand sourire s’étire sur son visage peinturluré, puis elle se dirige vers un petit placard dans le fond de la pièce et ouvre la porte.

— En effet, aucune bosse ne déforme ton pantalon, affirme-t-elle en fouillant dans les affaires pendues.

Je me retiens de rire. De toute évidence, cette femme ne doute pas de ses charmes, et le plus navrant, c’est qu’elle fait totalement fausse route. Son apparence peut couper l’envie à qui que ce soit d’un peu sensé. Elle farfouille dans le meuble en bois et revient vers moi avec une chemise blanche, un pantalon noir et une cravate bordeaux. Je ne suis pas fan de ces couleurs, mais là encore, je vais devoir faire preuve de docilité. Elle me tend les affaires et me dit :

— Je te laisse te préparer. Retrouve-moi au bar quand tu auras terminé et, si tu changes d’avis, n’hésite pas, chuchote-t-elle près de mon oreille avant de sortir.

Un frisson de dégoût me parcourt le corps. Si je dois travailler pendant un moment ici, il va falloir qu’elle se retienne de faire ça, ou le mot « morue » sortira sans que je m’en rende compte.

Je me déshabille en vitesse et enfile mon uniforme. Même si la couleur de la cravate est à chier, je dois avouer que le tout me va comme un gant. Je dépose mes affaires dans un casier et quitte les vestiaires.

En arrivant dans la salle où se trouve le bar, je regarde autour de moi ; il y a déjà beaucoup de monde. Des gens rient aux éclats, d’autres font semblant d’être intéressés par leur conversation et s’ennuient à mourir. Je repère madame Dubois, la directrice, et me fraie un chemin au milieu de tout ce beau monde. Je suis prêt à mettre ma main à couper qu’ils sont tous pleins aux as.

— Cole, je te présente Victoria, dit-elle en interpellant une petite brune qui se met aussitôt à rougir. Elle va rester avec toi ce soir et te montrer ce que j’attends de toi. Je vous laisse, les enfants, j’ai beaucoup de monde à voir.

J’acquiesce en regardant ma nouvelle collègue, ce n’est pas une bombe, mais elle n’est pas repoussante non plus. Malheureusement, j’ai une règle que je tiens à respecter : je ne couche jamais avec mes collègues.

Enchanté, dis-je en lui souriant.

— Sa… Salut…, bégaye-t-elle en gardant les yeux rivés au sol.

J’ai l’air de l’intimider, je suis habitué à ce genre de réaction, mais si je dois travailler avec elle toute la soirée, hors de question qu’elle rougisse à longueur de temps. La timidité à petite dose est quelque chose qui me fait craquer chez une fille, mais quand c’est trop, ça a plutôt tendance à m’énerver.

— Alors, par quoi commence-t-on ? demandé-je.

— Le… Le bar… Oui c’est ça. Allons-y, souffle-t-elle en redressant la tête.

Je la pensais rouge, c’était très loin de la vérité. Une tomate peut sembler pâle à côté de la couleur de son visage. La soirée ne fait que commencer et Victoria est déjà dans tous ses états. Un silence s’installe entre nous.

Elle finit par se mettre en mouvement et me demande de la suivre. Je lui emboîte le pas, lorsqu’une femme bascule en arrière sur ma gauche. Je rattrape l’inconnue de justesse avant qu’elle ne s’effondre par terre.

Deux yeux vert émeraude me scrutent, alors que leur propriétaire repose dans mes bras. Elle reste un instant interdite, avant de se remettre sur ses jambes et de lisser sa robe.

— Excusez-moi, je suis affreusement maladroite, je ne vous ai pas fait mal ?

— Si, affreusement, plaisanté-je en la dévisageant. Heureusement que j’étais là sinon vous auriez votre joli petit cul assis par terre.

Elle écarquille les yeux et regarde tout autour de nous.

— Vous pourriez parler moins fort ? Vous pensez qu’on nous a vus ? demande-t-elle en reposant ses yeux sur moi.

J’observe la salle, les gens ne semblent pas prêter attention à ce qui est en train de se passer ici et ils ont tort. Cette fille est sublime, elle fait une proie idéale.


 

Chapitre 6
Evy

 

Je déteste ce que je ressens, j’ai failli tomber par terre et je me sens honteuse. Je n’ai pas pour habitude de tomber dans les bras d’inconnus. Pour faire bonne impression, j’ai voulu mettre une longue robe blanche, mais je n’arrête pas de me prendre les pieds dedans. La soirée ne fait que commencer et j’ai un mauvais pressentiment quant à la suite des événements.

— Je n’ai pas l’habitude de mettre des talons, dis-je pour me justifier.

— Vous n’avez pas besoin de me donner d’explication. Je sais que je suis irrésistible, mais c’est la première fois qu’on se jette dans mes bras comme ça et je dois dire que ce n’était pas désagréable.

— Vous ne doutez de rien, vous, commencé-je à m’agacer.

Il n’a pas l’allure de tous les collègues d’Ethan et comme la soirée est privée, je suppose qu’il travaille ici. C’est tout à fait le genre de Lise, plutôt pas mal, arrogant, et de toute évidence très sûr de lui. Des tatouages dépassent de sa chemise ; son cou et ses mains en sont recouverts. Je ne distingue pas ce qu’ils représentent, mais je me demande jusqu’où ils s’étendent. Ses yeux couleur chocolat me regardent si intensément que j’ai l’impression d’être complètement nue devant lui. Sans trop savoir pourquoi, l’espace d’un tout petit instant, c’est comme si j’étais seule avec cet homme, enfermée dans une bulle sans tous ces gens autour. Il pince ses lèvres pleines puis dévoile un sourire carnassier. Je me demande depuis quand madame Dubois autorise ses employés à être mal rasés. Je détourne les yeux, me rendant compte que je suis en train de le manger du regard. Nous attirons l’attention sur nous. Des têtes sont maintenant tournées dans notre direction, tous ces snobinards cherchent à se mettre une information croustillante sous la dent. La future femme d’Ethan prise en flagrant délit de flirt avec un employé du casino, de quoi alimenter les conversations pour plusieurs semaines au moins.

J’attrape l’inconnu par le coude et l’emmène un peu plus loin pour pouvoir lui parler à l’abri des regards. Je connais le casino comme ma poche. Mon père en était le directeur, mais quand il est parti à la retraite, madame Dubois en a pris la direction et je me demande parfois si elle ne compte pas en faire un bordel. Les filles qui travaillent ici sont plus vulgaires les unes que les autres, à l’image de leur patronne.

Je nous entraîne dans un petit couloir au fond de la salle. Le silence qui y règne me fait un bien fou, l’agitation de ces réceptions me donne toujours mal à la tête pendant plusieurs jours.

— Qu’est-ce que vous faites ? dit-il en se dégageant de mon emprise. Si vous voulez qu’il se passe quelque chose entre nous, il va falloir me laisser votre numéro parce que je suis censé bosser. Mais je vous préviens, la liste d’attente est longue.

— Je ne tiens pas à faire partie de votre liste d’attente, ça ne m’intéresse pas. J’ai ce qu’il faut à la maison, rétorqué-je, fière de moi.

Il regarde derrière moi, puis sur les côtés, et commence à soulever ma robe en se penchant.

— Mais qu’est-ce que vous faites ? hurlé-je en reculant jusqu’à me heurter contre le mur derrière moi.

— Je cherche celui qui vous fait dire que vous avez ce qu’il faut chez vous.

Ce crétin rigole à sa propre bêtise. Sans réfléchir, je lui enfonce mon talon dans le pied, ce qui lui arrache un grognement de douleur. Mettre des chaussures à talons hauts était une très bonne idée, finalement.

— Mais vous êtes malade ! hurle-t-il en se tenant la jambe.

— Vous l’avez cherché, je ne sais pas d’où vous venez, mais on évite de regarder sous la robe des femmes qu’on ne connaît pas, dis-je en tournant les talons.

— Oh oh, pas si vite. Vous venez de m’exploser le pied et vous comptez partir comme si de rien n’était ?

— Tout à fait, réponds-je en le laissant planté là, les yeux écarquillés et la bouche ouverte.

Je retourne auprès d’Ethan et constate que je n’ai pas loupé grand-chose. Il parle de chiffres, d’actions et de clients avec plusieurs de ses collègues. Dans ces cas-là, je me fais l’impression d’être une potiche avec qui il aime être vu, juste parce que c’est mieux de venir accompagné.

Mon altercation avec cet employé sera, je pense, ma seule distraction de la soirée.

— Je reviens, je vais me prendre un verre, chuchoté-je discrètement à Ethan.

Il acquiesce, reporte son attention sur sa conversation, et j’en profite pour filer. Je marche jusqu’au bar, l’homme qui m’a rattrapée tout à l’heure est là, en train de servir des cocktails. Toutes les femmes sont agglutinées autour de lui et rigolent à chacune de ses paroles.

Un sentiment d’envie me pique au vif. Ces femmes me font penser à Lise, capables de s’amuser et de se détendre à chaque occasion qui se présente. J’avance en prenant soin de remonter un peu ma robe
hors de question que je trébuche à nouveau
et m’appuie sur le comptoir.

— Je vous manque déjà ? rit-il. À moins que vous ne veniez juste pour finir le travail et m’achever.

— Au risque de vous décevoir, je veux juste boire un verre.

— Je vous sers quoi ? Un alcool de fillette, je suppose ?

— Un whisky sans glaçons, réponds-je du tac au tac.

Je déteste les alcools forts, mais j’ai vraiment besoin d’un remontant, ce soir. Il me tend mon verre et me regarde comme s’il attendait quelque chose.

— Je veux vous voir le boire, lance-t-il en s’accoudant devant moi. Ensuite, je veux savoir votre prénom, parce que depuis que vous avez atterri dans mes bras, je rêve de vous entendre crier mon nom.

 

 

 

 

 

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