CHAPITRE 1

En tant que fille trop souvent larguée, je pouvais détecter les cœurs brisés à des kilomètres à la ronde. Que voulez‑vous ? Question d’expérience, sans doute. Et la demoiselle scotchée à mon comptoir depuis plus d’une demi‑heure trahissait tous les signes d’une rupture. Étant donné que j’étais passée par ce stade de dépression une dizaine de fois – sans exagérer –, j’avais une idée assez précise des pensées qui se bousculaient dans sa petite tête.

Je balançai la lavette avec laquelle je venais de nettoyer une tache de bière séchée et m’approchai de la jeune fille. Elle devait être un peu plus jeune que mes apprenties : dix‑huit ou dix‑neuf ans à peine. Perdue dans ses réflexions, elle ne me vit pas arriver. Le bout de l’une de ses longues mèches noires tombait dans son verre. Je l’écartai d’un revers de main, attirant son attention.

— Mauvaise soirée ?

Elle haussa les épaules sans daigner me répondre.

— Tu devrais éviter l’alcool, continuai‑je, surtout si tu es venue seule.

Le verre posé devant elle ne venait pas de moi. Depuis que je bossais derrière ce comptoir, je n’avais jamais servi quelqu’un de moins de vingt et un ans. Apparemment, mes apprenties se laissaient plus facilement amadouer.

La demoiselle posa sur moi de grands yeux aux iris d’un noir profond.

— Pardon, vous me parliez ?

Ses doigts tapotaient distraitement son verre. Une vodka aromatisée à la pomme. D’un mouvement du menton, je lui montrai la boisson.

— L’alcool ne règle pas les problèmes. Crois‑en une inconnue de vingt‑cinq ans qui passe son temps à en servir.

Je lui versai un jus d’orange multivitaminé dans un verre propre et le lui tendis.

— Tiens, cadeau de la maison : c’est bien meilleur, je te jure.

Puis je me saisis de sa vodka et la vidai dans l’évier. La fille fronça ses délicats sourcils sombres, la bouche arrondie de surprise.

— Votre job est de me servir, pas de voler mes consommations, me fit‑elle remarquer.

Un point pour la mignonne petite Hispanique. Son visage inspirait la sympathie : elle appartenait à la catégorie des filles que l’on appréciait avant même de les connaître.

— C’est vrai, mais mon rôle de citoyenne modèle est de te garder en vie, mon ange. Et aussi de t’éviter des problèmes, étant donné que tu n’as pas encore vingt et un ans.

Elle poussa un soupir.

— Vous passez votre temps à faire la morale aux jeunes qui passent dans le coin ? On ne doit pas vous apprécier des masses.

Je pris une grande inspiration, essayant de garder une mine impassible.

— Faux, on m’aime beaucoup, répondis‑je en replaçant mes mèches blondes derrière mes oreilles. Demande autour de toi si tu ne me crois pas.

Plus bas, j’ajoutai :

— Enfin, sauf au type là‑bas, je viens de refuser de lui servir une quatorzième bière. Lui doit être de ton avis.

Un sourire se dessina sur son joli visage. Une partie de ma mission venait d’être remplie : lui faire oublier son chagrin pendant quelques minutes.

— Je plaisantais, me dit‑elle. C’est une bonne chose de veiller à la sécurité de ses clients. Vous avez raison, ce n’est pas prudent pour moi de boire. Croyez‑le ou non, je n’ai encore jamais touché à un verre d’alcool.

— Alors continue de te cantonner aux boissons qui n’en contiennent pas. Je vois assez de clients qui tentent d’oublier leurs problèmes de cette façon. Ça ne marche jamais vraiment.

Elle opina, passant une main sur sa joue pour essuyer les traces de ses pleurs.

— Je ne connais pas trop le coin. Je me suis arrêtée ici après être partie de chez mon copain… enfin, mon ex‑copain. Il n’habite pas loin.

Ses yeux gonflés menaçaient de déverser une nouvelle rivière de larmes. Elle serra son verre de jus d’orange au point de blanchir ses phalanges. La peine me comprima la poitrine. Zut ! Voir les gens aussi tristes me fichait toujours un coup au moral.

— Je ne sais pas si ça peut te consoler, mais je suis un peu une habituée des ruptures, lui appris‑je avec une grimace. J’ai été à ta place plus d’une fois.

Aujourd’hui, je vivais assez bien mon célibat. Surtout depuis que j’avais décidé de ne plus chercher le prince charmant. Visiblement, les histoires d’amour, ce n’était pas pour moi.

— Ouais… sauf que j’imagine qu’on ne vous a jamais larguée à cause de votre physique, si ? Vous ressemblez à un mannequin de chez Vogue.

Si elle comptait me vexer, c’était chose faite. Je n’avais rien à voir avec ces filles anorexiques et fades.

— Quoi ? demanda‑t‑elle devant ma mine perplexe.

— J’essaie de ne pas le prendre mal. Laisse‑moi encore quelques secondes…

Elle papillonna des paupières, et ses joues s’embrasèrent.

— Oh, mince. Excusez‑moi, vraiment. Je ne voulais pas vous vexer, c’est juste que…

— Relax, pouffai‑je. Tout va bien, je plaisante.

Je m’appuyai contre le comptoir et m’approchai d’elle, comme pour lui murmurer un secret :

— Tu te trompes. Une fois, un mec m’a larguée à cause de mes pieds. Selon lui, ils étaient trop grands et ils lui faisaient peur. Un autre n’aimait pas les blondes, alors il m’a suppliée de me teindre les cheveux en brun. Mais le pire de mes ex, ça a été James. Un vrai fils à papa bourré de thunes. Lui me trouvait trop maigre. Tu sais ce que j’ai fait pour remédier à cela ? Je me suis gavée de chocolat à en être malade. Jusqu’au jour où j’ai réalisé que ce n’était pas mon poids, mes pieds ou mes cheveux le problème. C’était tous ceux qui ne m’acceptaient pas comme je suis.

La jeune fille écarquilla les yeux, voulut parler, mais choisit finalement de se taire… et son visage se décomposa.

Bravo, Elana, par ta faute elle va pleurer. Tu devrais apprendre à la boucler, parfois.

— Oh, je suis désolée, mon ange ! Tiens, prends cette serviette.

Elle attrapa le morceau de papier et plongea le nez à l’intérieur. Histoire d’arrondir les angles, je posai un bol de cacahuètes devant elle.

— Je me sens minable, si vous saviez. On donne notre cœur à un homme et il s’empresse de le briser en mille morceaux, de le piétiner, de le jeter aux ordures ! Il m’a larguée par SMS juste après que je suis partie de chez lui ! Il n’a même pas eu le cran de me le dire en face alors qu’on venait de passer près de deux heures ensemble ! Vous vous rendez compte ?

Je me rendais bien compte, oui. Ce type méritait une bonne paire de baffes.

Elle attrapa son verre de jus d’orange et le termina d’une traite.

Heureusement que je lui ai retiré la vodka.

— Ce mec craint, mon ange.

— Il me trouve trop ronde, c’est pour ça qu’il a rompu.

Bon sang ! Cette fille respirait la gentillesse et la beauté. Seul un crétin la rejetterait.

— Laisse tomber ce pauvre imbécile. Dans quelques semaines, il ne sera qu’un mauvais souvenir. Tu as quel âge exactement ?

— Dix‑huit ans. Et ne me dites pas que j’ai toute la vie devant moi ! Les ruptures font mal à tous les âges.

— C’est vrai. Mais pas plus qu’un coup de pied dans l’entrejambe, n’oublie jamais ça.

Elle accueillit ma remarque avec un rire sincère.

— Oui, mon meilleur ami m’a dit la même chose, c’est un adepte des coups bien placés. Écoutez, je vais aux toilettes, j’ai besoin de me rafraîchir. Reprenez vos cacahuètes, je suis allergique. Si j’en mange une je vais gonfler et exploser, ce serait mauvais pour l’image du club.

— Mince, j’ai donc failli te tuer en plus de te voler ta boisson.

— Oui, mais je vous pardonne, cette tentative d’homicide partait d’une bonne intention.

Je lui fis un salut de la main, et elle disparut sous les éclairages multicolores de la grande salle. Je poussai un soupir désolé et passai les minutes suivantes à ranger la vaisselle sous le comptoir. Quand je rejoignis mes apprenties à l’autre bout du bar, elles cachèrent à peine leur mine moqueuse.

— Tu fais une de ces têtes, Elana ! Tu t’es encore fait aborder par un sexagénaire en mal d’amour ?

Si seulement. J’aurais préféré ça mille fois plutôt que de contribuer à la tristesse de ma jeune cliente.

—  J’ai essayé de remonter le moral d’une fille de moins de vingt et un ans, répondis‑je en insistant volontairement sur son âge. Mais je crois que j’ai fait pire que mieux. En matière de psychologie, je crains.

Les filles pouffèrent, mais se retinrent de répondre. Quand l’Hispanique au cœur brisé revint avec une meilleure mine, elle déposa un billet de vingt dollars sur le comptoir.

— Merci pour cette discussion. Gardez la monnaie, bonne soirée.

— Non, je… Hé, le jus d’orange était offert par la maison ! Reviens !

Trop tard : elle s’était déjà sauvée.

— La vache ! Personne ne m’a jamais laissé un tel pourboire, bouda Anaïs, l’une de mes apprenties. Ça paie bien d’être une mauvaise psychologue.

— Je songe aussi à me lancer dans le commerce des armes, histoire de buter les ex craignos, annonçai‑je.

— Bonne idée. Préviens‑moi si ton projet se concrétise, je connais des cibles potentielles.

— J’attends ta liste avec impatience. Bon, les demoiselles, passons aux choses sérieuses ! déclarai‑je en frappant dans les mains. Les hommes d’affaire qui ont réservé la table numéro onze vont arriver dans une heure. Je sais ce qu’ils vont commander, ce sont des habitués. Prêtes à créer des cocktails de fous ?

— Tu parles, on attend ça depuis une semaine. On t’a dit qu’on t’aimait de tout notre cœur ?

— Non, je ne vous laisserai pas en consommer. N’insistez pas…

Anaïs approcha, posant sa crinière rousse sur mon épaule. L’autre se contenta de papillonner des paupières avec un sourire innocent.

— On t’aime vraiment, vraiment fort.

— Chut, les petits monstres. Je suis la plus âgée, c’est moi qui commande.

— Je crois que je viens de saisir pourquoi tu n’as pas d’amis, lança l’une des filles.

Sa remarque me vexa, bien qu’elle soit pertinente. Travailler la nuit et dormir le jour ne m’aidait pas à développer ma vie sociale, au contraire. Parfois, il m’arrivait de boire un verre avec une serveuse, mais je ne me liais pas vraiment aux gens. J’avais toujours été un peu solitaire dans l’âme.

— Je vous hais, grimaçai‑je.

En réalité, ces filles me plaisaient bien. En leur compagnie, je me sentais parfois comme une ado attardée. Et elles me rendaient bien mon affection : parmi toutes les employées, c’était avec moi qu’elles s’entendaient le mieux.

— Allez, juste une gorgée.

— Sans alcool, insista Anaïs.

— Écoutez, je vais m’occuper des poubelles, OK ? Je vous laisse les commandes. Si vous gérez, peut‑être que j’accepterai.

J’avais besoin de prendre l’air : les vapeurs d’alcool mêlées aux odeurs des clients commençaient à me monter à la tête.

— Sérieux ? Cool !

— Je vous envoie quand même une serveuse pour me remplacer, les prévins‑je. En cas de souci, sollicitez‑la, et considérez‑moi comme morte pour les dix prochaines minutes.

Elles se lancèrent un coup d’œil complice. Je compris pourquoi lorsque la brunette intervint :

— En parlant de morte, un tueur en série rôde dans le coin, tu sais ?

— Ouais, reprit Anaïs en frissonnant, la police le dit obsessionnel. Il ne s’attaque qu’aux blondes qui bossent la nuit et il en est déjà à quatre victimes. Fais gaffe, Elana : tu as exactement le profil.

Je grimaçai en levant les yeux au ciel. Ces filles n’étaient pas prêtes de goûter à mes superbes cocktails.

— Merci d’essayer de me faire crever de trouille, mais il en faudra plus pour m’effrayer. C’est diabolique de faire ça à sa supérieure, vous savez ?

— On voulait juste te persuader de rester ici pour que tu puisses nous filer tes recettes de mojitos.

— Eh bien, c’est raté ! Même un psychopathe ne m’empêchera pas de prendre une pause, compris ?

Cela dit, je n’étais pas totalement sereine. Cette histoire de tueur en série passait en boucle aux infos ces derniers temps. Ça commençait à devenir inquiétant.

Sauf que la ville de Los Angeles était si grande que j’avais une chance sur un million de me faire tuer en vidant les poubelles, non ?

Non.

 

***

 

Je sortis par la porte de derrière en traînant les sacs poubelle derrière‑moi. Le froid de l’hiver me fit un bien fou après des heures passées dans la chaleur étouffante du club. Je pris le temps de respirer quelques grandes goulées d’air avant de jeter les sacs dans la benne la plus proche. Un chat surgit de la caisse métallique, me tirant un hurlement terrifié.

— Sale bête !

Fichue histoire de tueur en série ! Pourquoi les filles m’en avaient‑elles parlé ? Des tas de scénarios glauques me traversaient l’esprit. Impossible de me détendre, à présent : ces pestes avaient atteint leur but.

Petites malignes. Vous ne m’aurez pas comme ça.

Un miaulement me ramena à la réalité. Devant moi, le chat me regardait avec d’immenses yeux noirs.

— Quoi ? Je sais que l’hiver ça craint et qu’il fait froid, mais je ne peux pas te prendre chez moi, désolée. Albert n’apprécierait pas ta présence.

Un coup de klaxon retentit, et il fila sous la benne à ordures. Puis j’entendis une voiture passer en trombe dans la rue adjacente, faisant siffler la gomme de ses pneus sur le bitume. Ce quartier mal surveillé et mal éclairé attirait les chauffards et les trouble‑fêtes à la nuit tombée. Certains entraient dans le club à l’occasion, bien décidés à provoquer une bagarre ou deux. Mon boss réagissait toujours avec un professionnalisme étonnant : il braquait son fusil à pompe sur eux, mettant un terme à leur volonté d’en découdre. C’était arrivé deux fois ce mois‑ci. Je ne me lassais pas du spectacle.

— Écoute, ce n’est pas ce que tu crois, papa. Non, je n’ai pas bu ! Et puis tu m’avais collé Scar dans les pattes, je l’aime beaucoup, mais il me fallait un endroit pour réfléchir seule. Arrête… non, j’ai ma voiture…

Je reconnus la voix de la jeune fille que j’avais réconfortée tout à l’heure. J’avançai jusqu’à la sortie du cul‑de‑sac dans lequel je me trouvais et la découvris au téléphone, éclairée par un lampadaire. L’air exaspérée, elle faisait les cent pas en poussant régulièrement de gros soupirs.

— Je vais bien, je t’assure… Stop, je t’interdis de le traquer… Quoi ? Hors de question ! Le manger n’est pas une option… Calme‑toi, s’il te plaît… C’est illégal, je te rappelle… Oui… Même quand on sait dissimuler les corps…

Au fil de la discussion, une pointe d’amusement naquit dans sa voix, et un sourire vint égayer son joli visage.

— Je sais pour lui… Oui, je sais aussi que tu as demandé à Scar de me protéger, mais… S’il te… Bon. Écoute, je rentre chez moi, on en parlera demain. Je t’aime, papa.

Elle raccrocha. C’est seulement alors qu’elle remarqua ma présence.

— Oh ! Je ne vous ai pas entendue arriver.

— Ton père cache des cadavres ? la taquinai‑je.

Ses joues rougirent d’embarras. Elle baragouina un vague « il plaisante », comme si elle prenait ma question au sérieux.

— C’est chouette comme boulot, il recrute ?

Cette fois, elle me répondit sur un ton amusé :

— Seulement si vous êtes une sorcière assez puissante pour couvrir les méfaits de sa meute de loups.

— Zut, les seules sorcières que je connais habitent San Francisco. Les sœurs Halliwell, si ça te parle ?

— Oh ! s’exclama‑t‑elle en frappant dans ses mains. Vous étiez fan, vous aussi ? J’ai découvert la série quelques années après sa sortie, mais je l’ai tout de suite adorée.

— Tu as devant toi une fille qui n’a pas retiré de sa chambre ses posters de Phoebe, Piper, Prue et Paige avant l’âge de vingt ans.

— Vous m’avez convaincue. Puisque vous avez l’air bien sympa, je glisserai à mon père un mot sur vous.

— Tu me trouves sympa ? Je t’ai pourtant fait pleurer.

Elle secoua sa crinière brune, le regard brusquement très dur.

— C’est mon ex le responsable. Vous aviez raison tout à l’heure, il ne vaut rien. Il me faudra un peu de temps pour m’en convaincre totalement, mais j’ai décidé de ne pas me rendre malade pour un crétin.

— Tu as bien raison.

— Et papa menace d’aller le tuer. Il ne l’aimait pas trop à la base, mais maintenant il le hait de tout son être.

J’avais cru comprendre.

— Je l’apprécie, ton paternel. Il a de la suite dans les idées.

Sa grimace me fit sourire.

— Ne plaisantez pas, il serait capable de mettre ses menaces à exécution… Bon, il faut que j’y aille, j’ai cours demain. Je suis heureuse de vous avoir rencontrée.

Elle me tendit une main aux ongles vernis de noir.

— Je m’appelle Linsey. Merci pour cette discussion. Vous avez sauvé ma soirée.

— Moi, c’est Elana. Je serais ravie que tu reviennes pour me donner le diagnostic médical de ton ex après son tête‑à‑tête avec ton père. Ou l’allée du cimetière où il sera enterré.

Linsey éclata d’un rire franc qui me força à l’imiter.

— Je repasserai demain. Bonne nuit, Elana.

Elle me salua une dernière fois et disparut dans la nuit.

 

***

 

La camionnette pénétra le cul‑de‑sac alors que je m’apprêtais à retourner dans le club. Je jetai un coup d’œil à mon portable : 2 h 21 du matin. Les livreurs arrivaient vers 6 heures, jamais aussi tôt.

Je posai une main en visière sur mon front pour protéger mes yeux de la lumière des phares. Une portière coulissa et des bruits de pas résonnèrent sur le bitume. Je hélai la personne qui marchait vers moi :

— Excusez‑moi ! Vous n’êtes pas un peu en avance ?

— Non, du tout, trésor.

Un mauvais pressentiment m’étreignit. Quelque chose dans la voix de cet inconnu me terrifiait. Je fis volte‑face vers la porte du club, essayant de paraître détendue.

Trop tard.

 Une main étrangement froide bâillonna ma bouche et un bras dur comme l’acier saisit ma taille. Je tentai de me libérer de cette étreinte, mais la force de l’inconnu était bien supérieure à la mienne. Une vague de panique me submergea quand il me traîna derrière lui sans mal et me jeta à l’arrière de la camionnette.

— Non ! Au secours !

J’avais suivi des cours de self‑défense pendant des années. Seulement, là, la théorie venait de laisser place à la pratique. Une pratique trop brutale pour me donner l’opportunité de me défendre.

Choquée, je peinai à me redresser sur le sol froid. Une douleur transperça mon épaule, un os craqua et ma vue se brouilla. Quelqu’un cria. Il me fallut plusieurs secondes pour comprendre que c’était moi. Un étau se resserra sur ma gorge et des éclats de voix se firent entendre. Le monde devint flou, sans contours, sans lumière. Le désespoir m’embruma l’esprit.

Je n’arrivais pas à croire ce qui se passait. Toutes ces nouvelles terribles à la télévision, ces disparitions, ces meurtres me revinrent en mémoire. On s’imagine intouchable, hors de danger, on vit comme si demain ne pouvait qu’exister.

Grossière erreur.

Un sanglot déchira ma poitrine, des larmes coulèrent sur mes joues. Allongé sur moi, mon kidnappeur approcha son visage de mon cou, qu’il venait de lâcher.

— Trésor, ta peur a l’odeur de la brise matinale. J’aime. J’aime humer les émotions de mes victimes. Les tiennes sont particulièrement alléchantes.

Sa langue caressa mon épiderme, se perdit derrière mon oreille. Je voulus me dégager, mais mon épaule démise me tira un nouveau cri étouffé.

J’allais mourir.

Oh mon Dieu, je vais mourir !

La terreur m’aveuglait, mélange horrifique de larmes et de détresse. Les jambes de chaque côté de ma taille, mon agresseur se redressa. La lueur d’un plafonnier explosa au‑dessus de moi. Des ondes de douleur traversaient mon corps de part en part. Mon ravisseur attendit que je cesse de crier pour ordonner à quelqu’un :

— Démarre ! Elle va attirer l’attention. Quant à toi, trésor, reste immobile.

Le véhicule se mit en mouvement. Je tentai de me dégager sans y parvenir, le corps écrasé par le monstre qui me surplombait. La conscience de ma faiblesse me percuta de plein fouet, la véracité de ce cauchemar crocheta mes tripes. On me kidnappait. On me kidnappait et je ne pouvais rien faire.

— Je vous en prie, laissez‑moi partir !

— On fait un marché, toi et moi. Je te lâche et tu ne cries pas. Sinon, je vais devoir être très, très méchant.

J’acquiesçai. Entrer dans le jeu de cet homme pourrait peut‑être me sauver la vie. Je fis abstraction de ma souffrance, essayant de me concentrer sur lui.

— Que me voulez‑vous ? murmurai‑je. Je n’ai pas d’argent.

— Oh, l’argent ne compte pas. C’est toi que je veux, mon trésor aux cheveux d’or. Je veux sentir ta peau sous mes doigts, tes lèvres…

Il enfouit le nez dans mes cheveux et inspira. Mes muscles se tendirent à l’extrême au contact de sa bouche dans mon cou.

— Pourquoi ? Pourquoi moi ?

— Parce que tu es une créature de la nuit. Tu évolues dans les ténèbres de Los Angeles…

— S’il vous plaît, laissez‑moi !

— Ne bouge plus, ne parle plus…

Cinq doigts entourèrent ma gorge. L’oxygène cessa d’alimenter mes poumons. Je voulus ouvrir la bouche, me débattre, mais impossible. Que m’arrivait‑il ? Ce dingue avait dû me droguer !

Il frotta son torse décharné contre ma poitrine, et l’excitation déforma ses traits.

Ne panique pas, Elana, ne panique pas…

Le renflement de son entrejambe entra en contact avec mon bas‑ventre.

OK, je panique, maintenant !

— Comment t’appelles‑tu ? chuchota‑t‑il.

Sa voix n’était pas celle qu’on aurait pu attendre d’un psychopathe. Au contraire, son timbre doux, chantonnant, inspirait confiance.

— Elana… Je m’appelle Elana.

Je donnai cette réponse sans l’avoir voulu.

Vraiment, est‑ce possible de parler sans l’avoir décidé ?

— Moi, c’est Vincent. Écoute‑moi, Elana, tu vas rester sage, d’accord ? Tu ne crains rien, tout se passera bien.

D’accord. Tout se passerait bien. Je resterais immobile aussi longtemps qu’il l’exigerait.

Mes membres se détendirent un à un, la peur reflua.

Je ne craignais rien.

— Oui, c’est bien, très bien. Maintenant, tu vas te laisser faire.

Une main gelée glissa sous mon tee‑shirt. Un frisson parcourut mon corps tandis que la répugnance me serrait l’estomac. Les doigts de l’homme jouèrent avec ma poitrine, ses mouvements contre mon bassin devinrent plus rapides, plus insistants.

« Défends‑toi ! » hurla une partie de ma conscience.

Non, Vincent m’avait demandé de rester sage. Je devais lui obéir.

Il va me violer.

La camionnette passa sur un nid de poule, et ma tête heurta le sol du véhicule. Le choc me permit de reprendre mes esprits.

J’ignorais ce qui se passait, mais mon comportement n’était pas ordinaire. Jamais je ne permettrais à un étranger de me toucher de la sorte. La brume qui avait envahi mon esprit disparut, et mon instinct de survie reprit le dessus.

D’un coup du genou, je frappai l’homme au‑dessus de moi. Je roulai sur le côté, profitant de sa surprise. Les ondes de souffrance dans mon épaule me ralentirent à peine. D’un bond, je me précipitai sur la portière et essayai d’actionner la poignée. Elle resta désespérément coincée.

— Au secours, aidez‑moi ! À l’aide ! Je suis dans la camionnette ! J’ai été enlevée !

Vincent saisit mes cheveux et me tira en arrière. Il m’emprisonna la taille et les bras avant de me jeter à nouveau au sol.

— Tu veux souffrir, trésor ? gronda‑t‑il. Devine quoi ? J’adore l’odeur de la souffrance !

Sa voix n’avait plus rien de doucereux.

Plus rien d’humain.

Je voulus pousser un cri, mais il ne franchit pas mes lèvres car l’homme enfonça ses dents dans ma jugulaire. Aussi anormale que soit cette réalité, il se mit à me vider de mon sang. L’hémoglobine était aspirée hors de mes veines et s’écoulait dans sa bouche infernale.  

— Personne ne viendra te secourir, annonça‑t‑il quand ses dents me libérèrent. Personne. Que ressent‑on face à l’impuissance, trésor ? Je me suis toujours posé la question.

Mes forces s’amenuisaient, mes muscles refusaient de fonctionner. Encore une fois, la dentition du monstre s’enfonça dans mon cou. Ses mains se glissèrent sur les parties les plus intimes de mon corps, cherchèrent à me libérer de mes vêtements. Mon jean tomba sur mes cuisses, ma culotte fut déchirée.

— Je vais te prendre comme une chienne, tu entends ?

« Résiste ! Résiste à son emprise ! » continuait de hurler ma conscience.

Résister ? Comment ?

Je le sentis entrer en moi sans la moindre douceur, je sentis aussi la honte se creuser un passage dans mes tripes à mesure qu’il gémissait et accélérait la cadence.

Cela dura une éternité. Ou peut‑être plus. Mes larmes n’y changèrent rien, tout comme mes prières silencieuses.

Enfin, je me sentis sombrer. Et l’idée de mourir ne me fit pas peur, au contraire. Mes sensations physiques s’envolèrent, le monde plongea dans le noir. Un noir si paisible et libérateur.

 

***

 

Il brisa le noir, lamina le silence.

— Laisse‑la ici avec l’autre fille, les animaux se chargeront d’elles. Quand on la trouvera, son cadavre ne sera probablement plus identifiable.

Cette voix. Cette voix si cruelle attaquait mon esprit comme de l’acide.

Des pneus crissèrent quelque part dans l’obscurité qui m’entourait.

Puis elle s’empara de moi… la douleur. Elle irradia de toutes parts, tel un soleil meurtrier. Sous ses rayons, mon corps se consuma, comme pris au piège au cœur de l’Enfer. Des flammes invisibles léchèrent ma peau, caressèrent ma chair. Elles pénétrèrent chacun de mes pores, calcinèrent mes organes.

Les hurlements que je voulais pousser, je ne parvenais pas à les émettre. Personne ne m’aurait écoutée de toute façon. Personne ne m’aurait entendue…

Et mes veines. Elles bouillaient, s’étiraient. Mes os craquaient, se déplaçaient. L’incendie laissa place à des lames de rasoir effilées qui mirent mon corps à vif.

Mes mâchoires éclatèrent. Sang, salive, cri et sanglots se mêlèrent au goût âcre de la souffrance.

Un poids écrasait ma tête, cherchait à briser mon crâne. Ce même poids appuyait sur ma poitrine, comme s’il désirait m’emporter sous terre.

À l’intérieur de moi, je sentis mon cœur imploser. Je sentis l’ensemble de mes muscles tressauter violemment.

Oh, pitié, aidez‑moi…

CHAPITRE 2

Le soleil à son zénith agressait mes rétines. La tête aussi lourde que du plomb, je roulai avec peine sur le côté. Sous mon corps, une surface inégale me déchirait la peau.

Que m’arrivait‑il ? Les souvenirs refusaient de se frayer un chemin dans mon esprit. Je me rappelais de mes deux apprenties dans le bar, de ma discussion avec Linsey dehors, puis… plus rien.

Le miaulement d’un chat déchira le silence. J’ouvris les yeux. De couleur noire, le félin me fixait de ses grands yeux verts. Il était étrangement semblable à celui que j’avais vu dans la ruelle. Avant que je puisse réagir, il disparut dans ce qui ressemblait à de hautes herbes jaunies.

Je ne me trouvais plus au club.

Étonnamment, ce ne fut pas cette certitude qui me terrifia le plus.

Ce fut moi. Ou plutôt, le changement que je ressentais à l’intérieur de moi. Impossible de le qualifier, de savoir exactement ce qui clochait mais j’étais différente…

La vache, Elana, c’est le plus mauvais trip de ton existence.

 Quelle drogue avais‑je consommée ? Parce que, oui, je ne comprenais pas grand‑chose en dehors d’un fait évident : on m’avait droguée.

Les souvenirs refusaient toujours de remonter à la surface, bloqués par un cadenas invisible. Un mauvais pressentiment éveilla une peur brutale qui se tenait recroquevillée au fond de mes tripes, telle un chien terrifié. Sans que je sache pourquoi, des larmes coulèrent sur mes joues.

Il s’était passé quelque chose de terrible.

Mais quoi ?

Je m’assis sur le sol caillouteux et parcourus du regard le paysage désolé qui m’entourait… avant de me contracter à la vue de mon jean baissé sur mes chevilles et de mon tee‑shirt couvert de sang.

Mon mauvais pressentiment se mua doucement en une terrible conviction. Une terreur sourde m’assaillit. Je posai une main sur ma bouche pour ne pas crier. En vain. Un sanglot me déchira la poitrine et je sentis des mains invisibles empoigner mes seins.

Des mains glaciales, avides, meurtrières.

Je remontai maladroitement mon jean sur mes hanches et me recroquevillai en position fœtale. Parce que c’était tout ce dont j’étais capable à cet instant‑là. Pleurer, me débattre avec ces images atroces dans ma tête, me convaincre que tout ceci n’était pas réel.

Impossible. Impossible, impossible, impossible…

Mes doigts tremblaient. Non, mon corps entier tremblait. Ce corps qui me semblait si étranger.

Je sentis soudain une présence derrière moi, et je me retournai. Les chatons qui m’observaient détalèrent à vitesse grand V tandis qu’une furieuse douleur me transperçait le cou.

Ce cou dans lequel des dents s’étaient plantées pour aspirer mon sang.

Mes doigts caressèrent la peau là où une blessure aurait dû se trouver. Mais rien. Rien qu’un épiderme lisse, agréable, d’une douceur presque surnaturelle.

Et les flashs se multipliaient, chaotiques, cauchemardesques. Une voix souffla à mon oreille.

Maintenant, tu vas te laisser faire...

La ruelle derrière le club, la camionnette, les bras de cet inconnu autour de moi, le poids de son corps sur le mien.

Son sexe en moi.

Non ! Prise de panique, je me levai d’un bond et reculai dans l’espoir d’effacer ces images horribles et les sensations physiques qui allaient avec. Les herbes crochetèrent mes chevilles et je m’étalai en arrière. Mon dos rencontra une surface spongieuse, humide. Trop choquée pour réagir, je restai sur le dos.

Je me souvenais, maintenant. De tout. De ses coups de boutoir, de ses râles de plaisir, de mes hurlements, de mes larmes.

Ça n’avait pas pu m’arriver. Comment avais‑je pu laisser cet homme me faire ça ? Encore une fois, mes pleurs explosèrent dans le silence de mort.

Combien de temps restai‑je immobile avec ce poids monstrueux qui m’écrasait la cage thoracique ? Combien de temps s’écoula avant que je me reprenne et que j’arrête de me dire que tout ceci était impossible ?

Beaucoup. Une éternité, sans doute.

Je m’assis, me sentant étrangement vide. Mes paumes s’enfoncèrent dans une substance visqueuse. Entre mes doigts blafards, des intestins noirâtres en décomposition s’entortillaient, grouillant d’insectes qui les dévoraient. Pris de panique, je m’écartai des restes de la pauvre femme morte sur laquelle j’étais assise, l’estomac retourné par cette scène horrifique. Le cauchemar continuait, il empirait, dévorait le peu de forces qui me restaient. J’ouvris la bouche et laissai échapper un gémissement étouffé, m’essuyant compulsivement les mains avec mon tee‑shirt. Incapable de détourner le regard de la blonde au visage déchiqueté et au corps incomplet, je laissai libre cours à mes larmes.

Encore.

Les questions se ruèrent par dizaines dans ma tête. Le type de la camionnette l’avait‑il tuée ? L’avait‑il violée, elle aussi ? Pourquoi ? Depuis combien de temps son cadavre se trouvait‑il ici ? À en juger par l’état de ses chairs putréfiées, des jours. Les charognards avaient emporté beaucoup de ses organes et de ses os.

Enfin, je retrouvai un minimum de bon sens. Je devais appeler la police, tout leur raconter. Je me levai, les jambes en coton. Vinc… Son prénom me répugnait, me donnait envie de vomir. Il m’avait abandonnée dans un terrain vague jonché de déchets, de carcasses de voitures et de ronces.

Après quelques minutes d’errance dans ce lieu sordide, j’arrivai devant un mur en ruine. Derrière lui, Los Angeles m’apparut. Immense, magnifique. Le monde réel. Mon monde. Il se trouvait si loin…

Je baissai les yeux sur mes doigts et remarquai leur blancheur cadavérique. Une mèche de mes cheveux tomba devant mes yeux. Sa couleur blond platine me frappa. Je n’avais jamais eu les cheveux blond platine. J’avais hérité de la couleur de blé de ma mère, de sa masse de boucles si difficile à coiffer. Je pris la mèche entre mes doigts et constatai sa raideur aussi surprenante que sa couleur presque blanche.

J’avais beau espérer trouver une explication rationnelle à ce que je vivais, mon instinct m’affirmait qu’il n’en existait pas.

Je me mis en route, essayant de ne plus penser à ces changements que je constatais en moi. J’habitais East Los, loin des quartiers huppés, des belles plages et de la ville de rêve qu’on voyait dans les séries. Je sortais rarement de ce « territoire » à dominante latino‑américaine, sauf pour rendre visite à mes parents. Ce n’était pas l’endroit le plus calme de la ville, loin de là, mais je m’y sentais bien. Les loyers n’étaient pas chers et il suffisait d’éviter de me mettre les gangs à dos pour avoir la paix.

Il allait me falloir une éternité pour rentrer chez moi. J’allais devoir traverser la ville, mais l’idée de me retrouver entourée d’inconnus me donnait la nausée. Je ne voulais plus jamais croiser le regard d’un homme. Je ne voulais plus jamais qu’un homme me regarde.

Pourquoi ce monstre ne m’avait‑il pas tuée ? Ça aurait été plus simple. Des souvenirs traumatisants ne m’auraient pas assaillie au point de me rendre nauséeuse.

À chaque pas, j’avais l’impression qu’un corps étranger s’insinuait entre mes cuisses. Après une dizaine de minutes, je me laissai glisser contre un mur, l’estomac douloureux. De l’autre côté de la rue, une pharmacie affichait 21 h 12. La nuit dissipait peu à peu les couleurs rosées et rougeâtres du crépuscule, recouvrant le monde d’un voile violet. Pourtant, ma vision semblait s’améliorer de minute en minute.

— Mademoiselle, vous allez bien ?

Je me redressai d’un bond, prête à fuir. Un vieil homme venait de s’arrêter devant le renfoncement dans lequel je m’étais réfugiée. Son visage ridé exprimait une inquiétude sincère tandis qu’il détaillait mes vêtements du regard.

— Que s’est‑il passé ? continua‑t‑il. Vous êtes couverte de sang. Quelqu’un vous a agressée ? Vous allez bien ?

— N’approchez pas.

C’étaient mes premiers mots depuis mon réveil.

Ma voix sembla glacer le vieil homme sur place. Ce n’était pas la mienne. Elle était bien trop cristalline, bien trop pure. Bien trop inhumaine.

Que m’arrivait‑il ?

— Tout va bien, je ne vais pas vous faire de mal. Vous voulez que j’appelle les secours ?

— Je veux…

Oublier cette histoire. Me réveiller dans mon lit, me rendre compte que tout ceci n’était qu’un mauvais rêve.

— Venez avec moi, insista‑t‑il. Je vais vous conduire à l’hôpital.

Je fis quelques pas dans sa direction, attirée par le battement d’une artère dans son cou. Elle palpitait de plus en plus vite, dévorant ma maigre concentration, annihilant ma terreur.

Tu ne crains rien. Approche, approche encore…

Une monstrueuse douleur dans ma gorge me terrassa. Je m’arrêtai net et retins un cri de surprise, les mains posées sur ma gorge. Ma trachée brûlait, réclamait à boire.

Enfin, je la sentis. Cette entité à l’intérieur de mon corps, celle qui me faisait me sentir si différente. Elle évoluait dans mes veines, gagnait en force, aiguisait mes sens.

Impossible.

Un chant hypnotique s’éleva autour de moi, m’entourant d’une douce chaleur.

Bouboum… bouboum… bouboum…

Comme des tambours. Comme des battements de cœur.

— Que faites‑vous ?

Que faisais‑je ? J’avançais dans la direction du vieil homme, les lèvres gonflées par le désir d’enfoncer mes dents dans ce cou.

Bouboum… bouboum… bouboum…

Les tambours étaient de plus en plus rapides.

— Vos… vos yeux ! Que se passe‑t‑il ? Est‑ce une blague ?

Le chant des tam‑tams invisibles cessa soudain. Je reculai et remarquai la terreur chez le vieillard. Mon regard fut attiré par un miroir dans la vitrine à côté de laquelle je me trouvais.

Rouges. Mes iris étaient rouges. Immenses, surnaturels.

Je m’enfuis en courant, prise d’une peur abominable. Mon estomac se déchirait, ma gorge me brûlait. Je m’écroulai dans une flaque d’eau, la tête appuyée contre un mur.

— C’est quoi ce bordel ? miaulai‑je, penchée en avant.

Encore cette voix. Pas la mienne.

Je plongeai mes doigts dans le liquide. Désireuse de me débarrasser du sang, de la crasse et des souvenirs, je frottai mes mains, mes bras, mon visage.

Aussi fort que je le pouvais.

Je devais me nettoyer. Le corps, l’esprit, la tête.

Me nettoyer encore…

 

***

 

Quelques heures plus tard, je m’extirpai de derrière la benne à ordures derrière laquelle je m’étais cachée lorsque la panique s’était faite trop intense. Un voile violet semblait s’être abattu sur le monde, comme si je le regardais derrière une paire de lunettes de soleil aux verres teintés.

Décidée à trouver de l’aide et à arrêter de me morfondre, je me remis en route. Maintenant qu’il faisait nuit, c’était plutôt facile de me déplacer sans attirer l’attention. Évoluer dans les zones d’ombre, baisser la tête, marcher vite. Continuer à avancer malgré la terreur lancinante qui m’arrachait les tripes à chaque fois que je croisais un autre promeneur nocturne. Je voulais juste rentrer chez moi, me réfugier sous ma couette et tout oublier.

Sauf que c’était impossible. Les images terribles de ce qui m’était arrivé tournaient encore et encore dans ma tête, et il me semblait qu’elles ne me laisseraient jamais tranquille.

Je remarquai soudain des vêtements accrochés à la fenêtre du premier étage d’un vieux bâtiment. Y voyant l’occasion de me débarrasser de mon tee‑shirt trempé et couvert de sang, je pris appui sur une poubelle et me propulsai vers le haut sans aucune difficulté. La seconde d’après, je tenais un sweat à capuche noir, dont je me revêtis.

Plus les minutes passaient, plus je me sentais… physiquement bien. Assez bien pour courir. Pour courir longtemps sans m’arrêter. Je ne cherchai pas à comprendre comment je pouvais me déplacer aussi vite sans ressentir de fatigue ou d’essoufflement. Je ne me demandai pas non plus d’où provenait la douleur lancinante dans ma gorge. Ça n’avait aucune importance. Je devais fuir. Juste fuir.

Je m’enfonçai dans une bouche de métro, remarquai l’absence de vigile et sautai dans la première rame qui s’arrêta devant moi. Déserte. Tant mieux, je n’avais pas envie de croiser le regard d’inconnus. Je n’avais pas envie de ressentir à nouveau la faim atroce qui m’avait poignardé le ventre quand le vieil homme avait voulu m’aider.

À l’arrêt suivant, une femme monta. Deux jeunes hommes l’imitèrent quelques minutes plus tard. Quand un type à casquette passa finalement devant moi pour s’asseoir à quelques sièges de l’endroit où j’étais installée, je bondis hors de la rame. J’étais à l’arrêt « Boyle Heights », m’informa un panneau quand je remontai à l’air libre. À pied, il me faudrait encore une heure pour rentrer chez moi. Une demi‑heure si je courais à bonne allure.

Je finis par atteindre les quartiers de Los Angeles qui m’étaient familiers. Je savais où se trouvait le poste de police le plus proche. Quelle route prendre ? Celle du commissariat ou celle de chez moi ?

La souffrance m’envahit soudain, et les muscles de mes jambes refusèrent de me porter plus loin. Je me laissai glisser à l’abri d’un buisson. Des élancements tiraillaient mon ventre, ma tête pesait une tonne, le monde tournait… Incapable de supporter ce calvaire plus longtemps, je m’écrasai de tout mon long sur un tapis de feuilles mortes. Mon estomac se souleva et je vomis la nourriture qui se trouvait encore dans mon estomac. À peine dix secondes plus tard, je me sentis beaucoup mieux. Assez pour me redresser et tenir debout.

— Laissez‑moi deviner, vous avez été à la fête organisée par Santano ?

— Qu’est‑ce que vous…

Je toussotai, histoire de chasser la terreur dans ma voix.

— Vous voulez quoi ? repris‑je avec agressivité.

Le type, en uniforme de police, avança vers moi avec un air contrit. Instantanément, ma panique reflua. Un flic ne pouvait pas me vouloir du mal, non ? Après tout, j’en cherchais un.

— Avez‑vous besoin d’aide ?

Oui. De beaucoup d’aide.

Je bredouillai quelques mots incohérents. Le policier attendit patiemment, un sourire rassurant sur les lèvres. Je détaillai ses yeux avenants, son visage rassurant, son cou sous lequel battait sa jugulaire…

J’avançai d’un pas vers lui. Il recula, la main posée sur le pistolet attaché à sa taille. Avais‑je l’air menaçante ?

— Je me suis fait agresser et… écoutez, repris‑je en essayant de contrôler la soif qui venait de m’envahir, j’ai été victime d’un enlèvement. Je me suis réveillée dans un terrain vague à plusieurs kilomètres de la ville.

L’homme ôta son couvre‑chef, dévoilant des cheveux coupés très court. Son regard gris me sonda, puis il lâcha :

— Putain.

— Pardon ?

— En langage plus poli, expliqua-t‑il en souriant, ça veut dire que vous êtes dans un sale état. Venez, je vais vous conduire au poste le plus proche.

Il me montra sa voiture, garée sur le trottoir d’en face. Je le suivis malgré mon envie de m’éloigner en courant. Tout mon être me hurlait de fuir.

Cela dit, il le hurlait depuis mon réveil.

Le policier ouvrit la portière et m’invita à monter dans la voiture.

— Grimpez, on va régler cette histoire très vite. Je peux vous donner une couverture si vous avez froid.

Non, je n’avais pas froid. Loin de là.

Soudain, je fus saisie d’un doute.

— Vous êtes seul ?

Les policiers ne se déplaçaient‑ils pas toujours en binôme ?

— Mon collègue est sur Lincoln Heights, il voulait s’acheter des beignets. À une heure pareille, franchement ! Je ne l’ai pas attendu pour continuer la patrouille… surtout n’en dites rien à personne, dit-il en riant. Je risquerais de me faire virer. Nous passerons le chercher avant d’aller au poste.

Son sourire n’apaisa pas ma méfiance instinctive. Au contraire.

L’homme se glissa derrière le volant, ouvrit sa vitre et tourna la clef de contact.

— Vous montez ?

Je me sentis idiote de faire preuve d’autant de paranoïa. Il bossait pour la loi. Si je ne pouvais pas lui offrir ma confiance, alors à qui le ferais‑je ?

CHAPITRE 3

L’éclairage violent des lampadaires accentuait mon mal de crâne. Impossible de garder les yeux ouverts. Une main sur le front, les paupières fermées, je poussai un soupir. Les images de mon agression continuaient de me hanter et me donnaient envie de hurler, de pleurer, de… tout casser. Je n’arrivais toujours pas à y croire.

— Vous n’allez pas être malade, au moins ? s’enquit le policier. On peut s’arrêter quelques minutes si vous voulez.

— Quand bien même ce serait le cas, je n’ai plus rien dans l’estomac, lui assurai‑je.

Je n’osais pas ouvrir les yeux, de peur de découvrir mon reflet dans le rétroviseur. Je ne voulais pas voir ce qui avait changé physiquement chez moi, en dehors de mes cheveux et de mes yeux.

— Pouvez‑vous m’en dire plus sur votre enlèvement ?

— J’ai été traînée de force dans une camionnette il y a… en fait, je ne sais pas exactement combien de temps, racontai‑je, la gorge nouée.

Des siècles, me semblait‑il.

— Vous pourriez décrire votre agresseur ?

— Je me souviens de la froideur de ses doigts, de sa voix si troublante. Le genre de voix qui vous pousse à faire n’importe quoi. Je vous jure, il possédait cette faculté de m’hypnotiser. Il a déchiré ma culotte et il m’a…

Violée. Mon cœur se serra et la terreur écrasa mes côtes. Terreur mêlée à une profonde colère et à une bonne dose de honte. Mon corps se crispa alors que des détails sordides me revenaient à l’esprit. Sans pouvoir me retenir, j’éclatai en sanglots. Je serrai les bras autour de ma poitrine dans l’espoir d’oublier ses mains sur moi. Mais cela ne servit à rien. Je sentais toujours son étreinte.

— On en discutera au poste, soupira le policier.

Je hochai la tête. Nous pénétrâmes une rue peu éclairée. Le policier se gara le long du trottoir et me lança un sourire contrit.

— Je passe un appel, j’en ai pour une seconde.

— Faites donc.

Il décrocha le portable accroché à sa ceinture et composa un numéro.

— C’est moi. On a un code 100… Ouais, le central m’a contacté il y a une heure à propos d’un type qui aurait vu un truc bizarre. Il avait raison… pour l’instant, ça va, c’est calme… OK, je passe te prendre.

Après avoir raccroché, il se tourna vers moi.

— C’était mon coéquipier. Je pense qu’on va vous emmener à l’hôpital avant d’aller au poste.

— C’est quoi, un code 100 ? demandai‑je.

— Rien d’important. Vous savez, on a un nombre incalculable de codes dans la police, je ne vous raconte pas à quel point c’est difficile de tous les apprendre par cœur.

Il essayait sûrement de m’arracher un rire. Peine perdue.

— Vous parlez de quel type ?

— Vous savez, il y a des fous partout à Los Angeles. Selon lui, il aurait rencontré une bête…

Je croisai son regard appuyé, comme s’il s’attendait à une réaction de ma part.

— Je vois.

En réalité, je ne comprenais pas le sens de ses paroles. Ça m’était égal, dans le fond.

— Je sais que c’est ridicule de vous demander ça, mais vous allez bien ? continua‑t‑il.

— J’ai besoin d’un verre.

Peut‑être deux. Voire dix. Oui, dix.

— L’hôpital est une bonne idée. J’ai besoin de me faire examiner pour m’assurer que je ne suis pas…

Que je ne suis pas enceinte. Ou que je n’ai pas chopé de maladie.

— En effet.

La voiture redémarra. Elle ralentit quelques minutes plus tard à deux pas d’un centre commercial fermé, avant de s’arrêter sur un parking désert. Le filtre violet se forma de nouveau et je pus détailler la façade du bâtiment, l’enclos de caddies, les panneaux publicitaires disséminés un peu partout.

— Vous voyez ça ? soufflai‑je.

— Quoi ?

— Le violet, partout. Vous le voyez ? On dirait… vous savez, ces lunettes spéciales de l’armée.

Je me tus, consciente de raconter n’importe quoi. Le policier alluma le plafonnier et, brusquement, ma vision redevint normale.

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

— Laissez tomber. Moi non plus, je ne me comprends plus. Bordel, j’ai soif.

Il se tendit soudain, et sa posture réveilla un sombre instinct à l’intérieur de moi. Une excitation que je m’efforçai d’ignorer. Depuis quand la peur des gens me faisait‑elle un tel effet ? Un effet capable de submerger toutes mes autres émotions. Et, même si j’avais besoin de ressentir autre chose que la terreur, la colère et l’incompréhension, je ne pouvais pas laisser ce sadisme malsain me dominer.

— Comment vous appelez‑vous ? me demanda le policier après quelques secondes de silence.

— Elana Snow.

Il se fendit d’un sourire en coin.

— Vous portez bien votre nom.

— Je vous demande pardon ?

Mon regard se porta sur l’artère qui battait dans son cou. Je me forçai à détourner mon attention vers ses mains, qui enserraient le volant avec une telle force que ses jointures avaient blanchi.

— Je dis ça parce que vous avez la peau très blanche. Blanc, Snow, la neige… vous voyez ? Je n’ai rien contre les albinos, rassurez‑vous, j’essayai juste de détendre l’atmosphère.

Détendre l’atmosphère dans une situation pareille ? À quel genre de flic avais‑je affaire ?

Attendez… une albinos ?

Intriguée, je me penchai vers le rétroviseur. J’y découvris une inconnue. Sa peau immaculée et parfaite lui offrait une beauté fraîche, de celle qu’on voyait dans les magazines. Ses grands yeux noirs en amande étaient entourés de longs cils magnifiques.  Ses lèvres rouges et pleines, comme si elles étaient délicatement maquillées, s’entrouvrirent de surprise.

Impossible ! J’avais les yeux bleus, pas noirs. Et j’allais chaque samedi au salon de bronzage de mon quartier !

Je portai la main à ce visage plein de pureté. Je frôlai ma peau, mes cheveux devenus platine. Que m’avait fait ce… cette créature dans la camionnette ? Pourquoi n’étais‑je plus moi-même ?

Ça devait être à cause du manque de luminosité. Ou de la fatigue. Non, je ne ressentais aucune fatigue.

La portière avant s’ouvrit, mettant fin à mon observation. Je m’enfonçai dans mon siège, loin de ce nouvel arrivant. La silhouette masculine se coula à l’intérieur de l’habitacle et referma derrière elle. Le conducteur annonça d’emblée à son équipier :

— C’en est un, mais je crois qu’elle l’ignore encore. Tu la connais ? C’est toi qui as fait ça ? Je croyais que tu les prenais sous ton aile, pas que tu les abandonnais en pleine rue ! Imagine si elle avait tué quelqu’un…

Un mauvais pressentiment me saisit. Je glissai mes doigts dans la poignée de la portière et tentai de l’ouvrir, sans succès.

Le nouveau venu se retourna, me regarda longuement avec impassibilité et me sourit. Son visage était osseux et maigre, sa peau, blafarde. Une lueur prédatrice anima ses iris noirs, semblables aux miens.

— Bonsoir, trésor. Quelle agréable surprise de te retrouver ici… Tu n’avais pas envie de rester morte, on dirait.

Jamais je n’aurais pu oublier cette voix. Cette voix qui m’avait emmenée aux portes de l’Enfer de son timbre enjôleur, plein d’espoir et de bonté.

— Non ! Non, c’est lui ! Faites quelque chose, c’est lui !

Le conducteur ne bougea pas.

— Démarre, ordonna le monstre.

À mon intention, il ajouta :

— Je vais te montrer que le monde des morts peut être très excitant, mon trésor.

— Non ! Que m’as‑tu fait ? hurlai‑je. Aidez‑moi, par pitié, aidez‑moi !

Mais personne ne viendrait, je le savais. Je devais me sortir de cette situation seule… Mes poings s’écrasèrent contre les vitres avec l’énergie du désespoir. Le rire du monstre éclata dans l’habitacle, noyant tous mes espoirs, étouffant mes hurlements.

— Pourquoi vous faites ça ? criai‑je à l’intention du conducteur. Cet homme est un monstre, je vous en prie !

Il se contenta d’accélérer. Avec la grâce d’un félin et la rapidité d’un serpent, mon violeur se glissa à mon côté. Il attrapa mes bras et les coinça contre ma taille.

— Oh, mon trésor, ne pleure plus…

Encore cette foutue sensation d’impuissance… Ce mec n’était pas épais, pourtant sa force ne me laissait aucune chance d’agir.

— Ne faites pas ça. Libérez‑moi.

— Oh non, trésor, tu es à moi.

D’un mouvement vif, je tentai de me dégager. La haine déferla en moi, balayant ma peur, attisant ma rage. Plus jamais il ne me toucherait ! Je préférais encore mourir.

— Lâche‑moi, espèce de fils de pute !

Il approcha ses lèvres filiformes de mon oreille pour me chuchoter de me calmer. Comme dans la camionnette, ses mots agirent sur moi avec l’intensité d’un sédatif. Je cessai de me débattre, le corps dépourvu d’énergie. Mon esprit restait actif, mais j’assistais à la scène comme une spectatrice derrière un écran.

— Je suis ravi de te revoir, Elana. Je t’avoue que je ne m’y attendais pas du tout.

Sa main remonta le long de mon bras et se perdit dans mon cou. Des frissons d’horreur dévalèrent ma colonne vertébrale. Il me força à le regarder.

— Sais‑tu ce qui t’arrive, Elana ?

— Non, reconnus‑je, sans contrôle sur ma langue.

Son sourire dévoila une rangée de dents éclatantes. Incapable de ne pas fixer les deux canines étrangement longues et pointues qui s’en détachaient, je me souvins de la façon dont il m’avait arraché la gorge. Des perles salées roulèrent sur mes joues.

— Tu es une créature de la nuit à présent, susurra le monstre. Tu es un prédateur, plein de force et de grâce.

Il posa la bouche contre la mienne. Nos langues entrèrent en contact. Mon corps ne m’obéissait plus : je lui rendis son baiser malgré les protestations de mon esprit.

Bats‑toi ! Mords‑le !

La peur se massa dans ma gorge quand il glissa une main entre mes cuisses. Il s’arrêta à quelques centimètres de mon intimité. Un éclat de victoire brillait dans ses yeux.

— Tu travaillais la nuit, et tu es maintenant devenue pleinement l’une de ses créatures. N’est‑ce pas un signe, Elana ?

— Tu… tu m’as tuée.

— C’est vrai. Tu es la première de mes victimes à être revenue, trésor. La première à m’avoir rejoint dans le royaume de l’immortalité, alors que je n’avais aucunement l’intention de te transformer. Qui aurait cru que tu possédais du sang de sorcière ?

Des larmes coulaient sur mes joues.

— Mickael, ordonna‑t‑il, gare‑toi dans un endroit calme.

La voiture s’engouffra dans une allée sombre aux murs couverts de graffitis et d’affiches déchirées.

— Descendez sans faire d’histoire, tous les deux.

Il me laissa sortir et me suivit. Mickael nous rejoignit. Tels des pantins désarticulés, nous nous plaçâmes l’un à côté de l’autre dans l’attente de notre sort.

— Que se passe‑t‑il ? murmurai‑je avec difficulté. Que veux‑tu ?

— Tu vas comprendre très vite, trésor. Vois‑tu, les êtres comme toi et moi perdent la plupart de leurs facultés physiques pendant la journée. En revanche, quand tombe la nuit, un monde sans limite s’ouvre à nous. Sens‑tu le pouvoir couler dans tes veines ?

Des êtres comme lui et moi ? Ce psychopathe taré avait pété un boulon !

Vraiment ?

— Regarde‑moi, trésor.

Je m’exécutai, privée de mon libre arbitre. Un sourire vorace illuminait son visage malsain. Il se glissa dans le dos de son coéquipier, retira sa veste de police, mettant en évidence son cou musclé. Je vis la jugulaire de l’homme palpiter sous sa peau, chaque battement intensifiant ma soif terrible.

— L’instinct du chasseur prend le dessus sur toi, je le vois dans tes yeux. Tu n’as plus qu’une seule idée en tête : te nourrir.

Non !

Si.

Me nourrir.

— Sentir son sang couler dans ta gorge, te donner force et vie. Approche.

Je fis un pas en direction de Mickael. Je me fichais bien tout à coup d’être sous l’emprise du monstre, de ne pas comprendre ce qui m’arrivait. Ça n’avait plus d’importance. Je voulais goûter au sang, m’en repaître, en boire jusqu’à plus soif ! Je voulais exorciser ma haine, m’en prendre à quelqu’un pour tout ce que j’avais subi… Je voulais le tuer. L’entendre me supplier de le laisser en vie.

— Oui, trésor, très bien. Plante tes canines dans la peau de cet humain.

Mes canines ? Je m’arrêtai net, l’estomac au bord des lèvres. Une partie de moi combattait l’instinct qui me poussait vers l’artère du policier.

— Que m’as‑tu fait ? geignis‑je.

— N’aie pas peur, il n’aura pas mal si tu lui demandes d’oublier la douleur. Nos mots ont un grand pouvoir. Ils peuvent influencer l’esprit, abattre toutes les défenses. Mickael ne sentira rien, tu agiras sur lui mieux que n’importe quelle drogue. Ta voix est comme l’opium, elle dissout la souffrance, prodigue une plénitude profonde à ta victime.

Une petite morsure de rien du tout… Étancher ma soif, calmer les élancements dans ma gorge…

Je portai la main à ma bouche et sentis mes canines entailler le bout de mon doigt.

— Tu as compris, trésor. Tu as compris ce que tu es devenue… Obéis‑moi.

— Non !

Je ne serais plus la marionnette de ce monstre, plus jamais. Cette idée me révulsait. Je dus faire appel à toute ma volonté pour briser l’étreinte d’illusions et de mots doux que cette créature exerçait sur moi. Le pouvoir qu’il avait sur mon corps se fana. Je fis un bond en arrière, ayant enfin le contrôle de mon être.

— Reviens ici, ordonna‑t‑il. Tu es à moi, Elana !

— Non, je préfère mourir !

Comme si une force surnaturelle m’avait entendue, deux phares de voiture repoussèrent les ténèbres de la ruelle. Je courus dans cette direction dans l’espoir de fuir, mais une lourde masse me précipita au sol.

— Non, va‑t’en, saleté de monstre, laisse‑moi tranquille !

Sauf qu’un grognement animal résonna à mes oreilles, m’assurant que je n’avais pas affaire à mon violeur. Je papillonnai des paupières et le regrettai aussitôt. Un loup immense au pelage sombre m’écrasait de ses quatre pattes. La taille de ses crocs, qui claquaient à quelques centimètres de mon menton, atteignait celle de mon petit doigt. Ses yeux jaunes me transperçaient d’une haine farouche. Ses griffes s’enfoncèrent dans mes épaules quand je tentai de me dégager. Mon cri résonna en écho à son grondement plein de menace.

— Pitié. Oh mon Dieu…

— C’est ironique de faire appel à lui.

La bête s’écarta d’un bond, mais resta positionnée de façon à ne me donner aucune chance en cas d’attaque. Une poigne d’acier me souleva de terre et me projeta contre un mur. Un étau glacial se referma autour de mes poignets. Des menottes ?

— Tu ne veux pas mourir tout de suite, vampire ? Alors je te conseille de te tenir tranquille.

L’inconnu me plaqua contre les briques froides.

— Je vous en prie, laissez‑moi partir !

— Aucune chance. Hé, les gars, bougez‑vous, l’autre vampire se tire !

Je levai les yeux vers l’endroit qu’il pointait du doigt. Le monstre, mon meurtrier, grimpait sur le mur à la manière d’une araignée, alors que d’autres loups géants ainsi que quelques humains tentaient de l’arrêter.

— On s’en occupe, Charly, lança une femme. Gère la fille.

Le type me traîna derrière lui.

Merde ! Qu’avais‑je fait au Ciel pour mériter tout ça ?

— Je n’ai rien fait, vous entendez ! Je vous en supplie, écoutez‑moi !

Sauf que l’homme ne semblait pas décidé à m’écouter, ni même à ralentir. Je lui décochai un coup de pied dans le tibia, désespérée, et parvins à me libérer de son emprise. Sans réfléchir, je courus à l’aveuglette droit devant moi. La voiture aux phares allumés me barra la route. Je bondis par‑dessus, bien trop pressée pour songer à la contourner. Je m’élevai si haut dans les airs que j’en lâchai un hurlement de terreur. Le macadam me réceptionna brutalement, mais pas assez pour me faire perdre l’équilibre. J’allais fuir quand deux coups de feu résonnèrent dans la nuit. Une douleur monstrueuse me transperça le dos et je m’étalai sur le bitume, incapable de crier, de bouger ou de parler.

— J’ai la fille, boss ! Je ne l’ai pas ratée. Ouh ! Deux balles, elle va sacrément morfler.

— Je m’en occupe, déclara un homme à la voix grave. Éloigne‑toi d’elle.

Il se matérialisa devant moi, m’attrapa par les cheveux et me força à le regarder. Je n’arrivais pas à le distinguer avec netteté : des taches blanches dansaient devant mes yeux. Toutefois, je notai la carrure impressionnante de ses épaules.

— La vache, je ne l’imaginais pas comme ça, s’exclama le tireur. Tu es sûr qu’on l’emmène ? Regarde‑la, elle a l’air… débile. Elle ne nous apprendra rien, si tu veux mon avis.

— Scar, ça suffit. Emmène‑la au QG, et interdiction de lui tirer dessus une troisième fois.

L’abruti qui venait de m’insulter souffla, vexé.

— Si elle bouge ?

— Elle ne bougera pas.

Le silence retomba.

— Hé, patron, qu’est‑ce que tu as ? Pourquoi tu réagis comme ça avec elle ? C’est un foutu vampire, je te rappelle.

— Je sais, gronda le baraqué. Emmène‑la.

Avant de sombrer dans une semi‑conscience cauchemardesque, je compris qu’on me balançait dans le coffre d’une voiture.

Commander Sang à crocs