Chapitre 1

Camille

 

Le tatouage s’étend de mon épaule jusqu’au bas de mes reins. Je le regarde chaque matin. Il est tellement noir et vide de toute fioriture que je le vois comme une cicatrice. Je me tords la tête devant le miroir pour pouvoir l’admirer. Le gars de la boutique m’a demandé au moins trois fois si je ne souhaitais pas rajouter quelque chose, mais c’est ainsi que je le voulais.

J’ai parcouru de nombreux sites web pour me renseigner sur les tatoueurs, ici, à Boston. J’en voulais un bon, même pour ce dessin qu’un enfant de six ans aurait pu tracer.

 

J’enfile un débardeur noir puis ma veste et j’attrape mon casque. J’ai vingt kilomètres pour rejoindre mon lieu de travail dans le centre-ville. Je mets dix minutes pour m’y rendre, tous les soirs, avant six heures. Je pratique la même routine depuis plus d’un an : une escapade en moto en journée avant de retrouver mon uniforme de serveuse dans un petit bar mal famé.

Je descends les escaliers de mon immeuble en ne regardant même plus les marches. Une fois en bas, je sors mes cheveux de mon col puis ouvre la porte du hall. Je retrouve ma bécane un peu plus loin. En réalité, elle n’est pas à moi. Rien ici ne l’est. Comme avec tous les gens que je côtoie ces derniers mois et qui sont de passage dans ma vie, je ne m’attache pas.

J’enfourche la moto en sentant les premiers picotements d’excitation au bout de mes doigts. J’allume le moteur. Une main sur l’embrayage, je passe la première du bout du pied et accélère, ce que je continue de faire toujours plus et toujours plus longtemps sans tenir compte de la circulation. Le défi est de doubler au plus près des voitures, quand la voie de l’autre côté est occupée. Juste pour que mon cœur ait un loupé…

 

Au boulot, je passe ma soirée en mode automatique jusqu’à ce que le service se termine. La nuit est bien entamée quand je quitte l’établissement. En sortant du bar, je retrouve les mêmes poivrots qui viennent chaque soir, les habitués. Ceux qui tentent toutes les approches possibles pour te mettre une main aux fesses. Mon regard vide les arrête bien souvent. Et mon patron aussi. Il sait que son bar n’est pas l’endroit le mieux fréquenté du quartier et il protège ses employés. Il est plutôt sympa.

J’ai quelques mètres à faire jusqu’à ma moto. Je les fais seule, emmitouflée dans ma veste, d’un pas ralenti. Je pourrais aller plus vite et ne pas risquer de me faire alpaguer par un type louche, mais je ne le fais jamais. Comme si je cherchais la confrontation. Celle qui arrive justement ce soir : l’homme se place devant moi pour me bloquer le passage et me fait m’arrêter. Je ne montre rien en apparence, mais mon cœur bat soudain plus vite.

— Salut ma belle.

Il a une voix traînante, aiguë, tremblotante à cause de l’alcool ingurgité. Un lampadaire éclaire ses traits et je reconnais un type que j’ai déjà servi plusieurs fois au bar. Le genre que mon patron fout dehors quand il va trop loin. Celui qui passe sa vie au comptoir parce qu’il est paumé.

Il marche d’un pas mal assuré dans ma direction. Il tient à peine debout, ça serait facile de le repousser et de déguerpir. Je pourrais courir pour m’éloigner au plus vite de lui, mais le désir de miser sur ma vie qui pulse dans mes veines me retient. Il fait son œuvre dans mon corps, surpassant la culpabilité, éloignant la solitude. J’ai besoin de ça, de me sentir en danger.

Je ne bouge pas quand le gars extirpe un couteau de sa manche.

— Tu m’as aguiché toute la soirée.

Faux.

— Tu ne devrais pas te balader toute seule le soir. C’est pas très malin.

Ça je le sais, mais je m’en moque. Tout comme je me moque qu’il tienne une lame au creux de sa main. Je la regarde elle, plutôt que lui. Je suis sûre que si j’esquissais le moindre mouvement, il me planterait. Et s’il le faisait… est-ce que je le ressentirais ? Est-ce que c’est ce que je veux ? Non. Oui. Pas vraiment. Je n’ai pas l’impression de ressentir grand-chose depuis deux ans.

J’imagine ce que cela ferait d’éprouver cette blessure physique là. Réveillerait-elle l’autre ? Peut-être que je devrais essayer…

C’est cette pensée qui me fait faire un pas en arrière.

 

J’ai toujours les yeux dans le vague quand le type pose sa première main sur moi. C’est comme un électrochoc. Je recule, mais malgré l’alcool, sa poigne est plus puissante que moi et la lame se rapproche, comme pour me rappeler que cela fait bien longtemps que j’aurais dû m’enfuir. Je ne panique pas, alors que je le devrais sûrement. Je me trouve étrange d’accepter mon sort sans me débattre. Il y a un truc qui ne tourne plus rond chez moi.

— Hey toi, lâche-la ou tu vas le regretter !

 

C’est mon patron. Il m’a trouvée dans cette rue à deux pas de son bar et il dégage l’autre mec d’un mouvement brusque, l’envoyant valdinguer par terre.

— Je veux pas te revoir par ici, sinon tu auras affaire à moi, fils de pute.

Il se tourne vers moi en ignorant la plainte de celui qu’il vient d’éjecter au sol.

— Ça va ?

La sollicitude de cet homme que je n’ai jamais cherché à connaître remue une émotion que je fuis depuis mon départ de France. Mon patron me fait penser à mon père. Je me sens subitement seule, en manque de chez moi, des miens, de ceux qui sont encore là et qui attendent de mes nouvelles. Et si je m’étais fait agresser dans cette rue sordide et qu’ils ne m’avaient jamais revue ? J’imagine leur douleur et elle devient la mienne.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

J’en sais rien.

Il y a tellement longtemps que je ne fais plus attention à ma sécurité et que je m’en fous. Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? Il y a des personnes qui m’attendent.

 

Mon téléphone vibre dans la poche arrière de mon jean. Margaux, sans doute. Bien sûr que c’est elle !

Je lis son message sur mon écran d’accueil pendant que mon boss me regarde faire. Je suis bloquée sur mon portable, et j’ai cet affreux goût amer dans la bouche.

— Tu devrais rentrer chez toi.

Il a raison. Je devrais rentrer.


Chapitre 2

Léo

 

Trois ans plus tôt.

 

— Je suis tellement heureuse d’être là.

J’ai l’impression de me réveiller d’un très long rêve. Je suis assis au bord du lit. Loin de la petite table de l’entrée et de mes conneries. Depuis combien de temps ? J’ai perdu mes repères.

Je me frotte les yeux mais rien n’y fait, la fille est toujours là. Elle continue de parler. Je ne capte presque rien.

— Depuis le temps que j’attends de me retrouver avec l’un d’entre vous…

Une groupie…

Elle m’embrasse. C’est timide et furtif, et ça n’a rien de très excitant. Je pose mes mains sur ses bras et la repousse.

— Attends.

De plus près elle me paraît si jeune. Trop. Elle n’a pas une ride, son nez est retroussé, ses cheveux tirent sur le roux. Quant à ses yeux, ils sont perdus dans le vague, remplis de petits vaisseaux rouges.

Putain… C’est moi qui l’ai mise dans cet état ? Elle a pris de la coke ? Il se passe quoi, là ?

 

C’est la douche froide. J’ai picolé, je suis drogué, mon corps devrait être dans le coltard, je devrais être dans mon pieu, loin des images qui me tourmentent. Mais rien ne s’est passé comme prévu.

Qu’est-ce que cette gamine fout là ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

C’est comme si une coulée de sueur froide dévalait mon dos au moment où elle se plante debout devant moi. Elle se déssape. Fringue après fringue, son corps minuscule s’exhibe devant moi. Je n’ai plus toute ma tête. Sur la table, il reste la lame que j’ai utilisée, quelques traces de poudre, deux verres de whisky.

Qui est cette fille ? Quel âge a-t-elle ? Son corps est à peine formé. Elle ne porte pas de soutif, mais elle en a pas besoin. Il n’y a rien à voir. Merde, je suis vraiment allumé !

Je repasse ma main sur mes yeux, mes joues, ma bouche, mais toute la scène reste irréelle.

 

La gamine revient vers moi. Elle tangue, rigole comme si elle était complètement pétée. Ses yeux se lèvent de nouveau vers moi et c’est là que mes démons reviennent. Un autre visage s’aligne sur le sien. Des traits bien plus familiers qui me déchirent le cœur, du moins ce qu’il en reste.

— T’as quel âge ?

— Dix-sept ans.

Je ferme les yeux. Elles ont le même âge. Je me dégoûte. La conséquence de mes actes arrive à se frayer un chemin dans ma conscience embrumée. La fille revient se coller à moi, elle prend un selfie puis pianote un truc, en se plantant sur mes genoux.

— Mes copines ne vont pas en revenir…

Et merde !

 

Je me laisse basculer sur le lit, le corps tendu vers l’arrière à la recherche de mon portable. Je l’ai mis de l’autre côté du lit. Pourquoi je l’ai foutu si loin ? La fille en profite pour me grimper dessus. Je lui barre le passage et j’attrape mon téléphone au ralenti. Elle me dévisage sans comprendre. J’envoie un message à mon meilleur pote.

** Je suis en train de faire une connerie. Faut que tu viennes. **

 

Je lâche l’appareil et me renfonce dans le matelas, dans cette chambre d’hôtel de luxe, avec cette fille qui me prend pour un dieu alors que je ne suis qu’un connard au bord du détournement de mineur.

Elle a son âge…

J’ai vraiment touché le fond, ce soir.

 

***

 

Une gonzesse ? Ils veulent me refiler une gonzesse ? C’est quoi ce délire ? Je me suis endormi entre le moment où on parlait du nouvel album et maintenant ?

— En plus, le buzz autour de l’audition devrait…

— Non.

Ma voix tonne pour les interrompre. J’ai traversé bien des épreuves dans ma vie pour vivre enfin de ma passion, je ne vais pas laisser ces deux cons foutre en l’air mes moments de répit.

— T’as pas vraiment ton mot à dire, il me semble, balance Jules le genou replié sur sa cuisse.

Il est affalé dans son fauteuil, face à notre manager. J’aurais cru qu’il me soutiendrait, sur ce coup-là. Les femmes… il sait tout ce que je leur reproche, à quoi il joue ?

— Ce groupe, c’est aussi le mien, je rétorque comme un gosse à qui on enlèverait sa sucette.

Je me fais pitié par moments. J’ai perdu mon pouvoir de décider quoi que ce soit pour le groupe cette nuit-là, dans cette chambre d’hôtel. Ça a été l’écart de trop.

— On a un deal, Léo. C’est moi qui prends les décisions jusqu’à ce qu’on décide du contraire.

Jules m’affronte. Je serre les dents. Je pourrais l’envoyer se faire foutre. Je pourrais, ouais. Mais j’en crève de trouille.

— Votre groupe marche bien, intervient notre producteur pour calmer la tension grandissante, mais il s’essouffle. Les fans demandent que tu reprennes ta place, Léo, mais tu n’es pas prêt. Il faut leur donner un goût de renouveau, les faire vibrer. Que vous puissiez repartir en tournée avec votre nouvel album en haut des classements.

— Et en quoi une femme pourrait nous aider à y arriver ?

— Cela attirera un nouveau public, répond-il.

— Ce n’est qu’un truc de marketeux coincé en costard ! Quel est le rapport avec notre musique ?

— Le rapport, répond Jules à la place de l’autre con, c’est que tu fais des chansons de plus en plus tristes, et je crois qu’une femme saura être plus sensible que moi pour les interpréter.

— Conneries.

Je fronce les sourcils, prêt à dégainer ma mauvaise humeur, mais il me devance :

— Il nous faut une chanteuse, Léo. Sinon c’est toi qui reprends le micro.

Je me tais, plus du tout certain de ce qu’il veut me dire en me balançant ça en pleine gueule. Il l’a encore mauvaise, c’est ça ? Même après trois ans ?

— Bien, clame-t-il quand il comprend à quoi je pense. Je vois qu’on est d’accord.

S’il n’était pas mon meilleur pote, je lui aurais volontiers redessiné la mâchoire. Mais je ferme ma gueule en repensant à toute la merde qu’il a su gérer derrière moi. Non, je ne suis pas d’accord, mais qu’est-ce que je pourrais dire qu’il ne sait déjà ?

Je ne veux pas d’une putain de femme dans mon groupe.


Chapitre 3

Camille

 

Qu’est-ce que je fous là ?

Écouteurs sur les oreilles, le dos bien calé sur le mur derrière moi, je tape du pied en rythme depuis dix minutes. J’ai baissé la tête, fermé les yeux pour ne pas avoir à regarder autour de moi et à cogiter, mais cette situation commence à devenir surréaliste.

C’est la première fois en dix-huit mois que j’ai des doutes sur ce que je fais. Je ne me suis pas posé de question quand je suis partie à l’autre bout du monde, que j’ai tout quitté pour me retrouver en terre inconnue, seule. Je n’ai pas fait machine arrière en donnant ma démission, ou quand je suis revenue après tout ce temps. Mais là, c’est une autre paire de manches ! Cela fait une heure que je poireaute parmi cette foule de filles inconnues et je n’ai qu’une envie : me barrer.

 

Je les ai aperçues en traversant la dernière rue avant d’arriver, bien rangées les unes derrière les autres. Personne n’aurait pu les louper d’ailleurs, elles ressemblaient à un essaim d’abeilles bourdonnant ! Leurs regards se sont arrêtés longuement sur moi lorsque j’ai pris place à la fin de la file. Beaucoup ont haussé les sourcils, d’autres ont ri ou échangé des messes basses.

Avec mon casque sous le bras, habillée de ma combinaison noire, je sais bien que je dénote parmi elles. Elles ont toutes le même look : boots, jeans moulants ou jupes en cuir courtes, tee-shirt près du corps, cheveux coiffés, yeux maquillés. Elles sont sexy et adorables. De vraies groupies, et moi, un véritable ovni !

À cause de ma course folle à moto, ma tignasse brune, d’habitude volumineuse, est aplatie et ébouriffée. J’ai fermé la visière de mon casque, aussi mon léger maquillage n’a pas coulé, mais je n’ai rien de voyant ou d’extravagant comme toutes celles qui m’entourent.  Est-ce que c’est ça qu’ils attendent ? Parce que si c’est le cas, je crains que ce monde ne soit pas pour moi.

Je secoue la tête pour chasser mes doutes. Après tout, je n’ai qu’une infime chance d’être sélectionnée, je ne vois pas pourquoi ce serait moi plutôt qu’une autre.

 

Je prends mon téléphone pour faire passer le temps. À mon grand étonnement, les minutes suivantes s’écoulent plus vite et la file d’attente rétrécit à vue d’œil. Je ne suis plus qu’à quelques mètres derrière un groupe de six filles lorsque mon portable sonne.

— Cam ? Alors ça y est, t’es passée ?

Mon sourire revient à la seconde où j’entends le ton trépidant de ma meilleure amie.

— Margaux, t’as au moins une heure d’avance ! dis-je en levant les yeux au ciel. Il t’arrive d’être patiente, parfois ?

— Jamais, tu le sais mieux que personne, glousse-t-elle toute heureuse. Tu n’es pas encore passée ? Ça fait combien de temps que t’es partie ? Deux heures ?

— Non je ne suis pas passée, miss je-veux-tout-savoir-tout-de-suite. Pour tout te dire, je commençais à me demander si je n’allais pas faire demi-tour.

— Ha non, tu ne me fais pas ça, Cam ! C’est moi qui t’ai inscrite. Tu dois le faire… au moins pour moi.

— Ouais, et tu m’as bien sûr demandé si je voulais !

— Ça te change des fuites en avant à des milliers de kilomètres des gens que tu aimes, non ? Pour une fois que tu peux faire quelque chose qui te plaise en étant près de moi…

Là, elle met le doigt sur un point sensible. Je ne suis revenue que depuis deux mois, et pour le moment, je n’ai pas envie de repartir. Et pour être honnête, passer cette audition ne me gêne pas tant que ça. J’en suis même excitée.

— Ok, je le fais.

Je l’entends qui jubile de sa victoire à l’autre bout du fil.

— Mais ça m’étonnerait que je réussisse à franchir la première étape. Elles sont toutes sexy à mort, et pourtant, ils n’ont pas l’air de s’attarder.

— Ils n’ont pas lancé cette audition pour trouver une fille sexy. Ils veulent une voix. Et moi je sais que la tienne… elle est faite pour ça.

Malgré moi, les paroles de ma meilleure amie me rassurent. J’ai toujours aimé chanter, mais jamais je n’aurais cru me retrouver là un jour. Je raccroche en lui promettant de l’appeler dès que je serai chez moi. On ira boire des coups pour fêter ou pour oublier. D’ici là, j’ai une porte à franchir, et d’après ce que je constate, c’est à mon tour de pénétrer dans le théâtre.

 

À l’intérieur, deux jeunes femmes aux tailleurs et aux chignons serrés m’accueillent en me jetant des regards hautains. Elles récupèrent le formulaire que je leur tends. L’une des deux disparaît derrière la porte principale. Je me dis que je vais encore devoir attendre avant de la voir revenir aussi vite qu’elle est partie.

— Vous pouvez y aller.

Le contraste entre l’extérieur et la salle de concert est aveuglant. J’ai été baignée de lumière pendant une heure et voilà que je me retrouve dans une obscurité quasi complète. J’ai du mal à m’habituer et je ne vois rien. Pas étonnant, donc, que je me tape contre un fauteuil.

— Merde !

— Mademoiselle Pertin ? demande une voix masculine qui me semble inquiète.

C’est à ce moment-là que je les discerne : ils sont quatre et se tiennent sur la scène à côté de leurs instruments. Chacun à leur place, leur tête tournée vers moi comme l’étaient les filles à l’extérieur dès que je me suis approchée de la file.

J’avance sans savoir quelle attitude adopter. Devrais-je être sûre de moi ? Timide ? Ravie ? Enthousiasmée de me retrouver avec de telles célébrités ? Je décide d’être moi-même. Ces mecs, moi, je n’en ai presque pas entendu parler, je ne vais pas faire la groupie rien que pour leurs beaux yeux, si ?

 

Je marche d’un pas tranquille dans leur direction. En arrivant près d’eux, je constate à quel point ma dernière remarque ne peut pas être plus proche de la vérité. Ces gars doivent sortir d’un magazine de mode. Ils sont tous grands et taillés comme des athlètes. Le corps en V, les épaules carrées et les jambes musclées. Mais d’où débarquent-ils, ceux-là ? De la planète des mecs canons ?

J’ai rarement été si bien entourée. Les hommes que je côtoie en général sont plus secs et portent des combinaisons de moto. Je ne peux jamais admirer leurs abdos. Là, tout me saute aux yeux. C’est indécent ! Ma propre remarque me fait sourire. Trois mines sur quatre me répondent de la même façon. Et mince ! Maintenant, ils vont penser que je suis une autre de ces junkies de leurs corps de rêve qui ont traîné tout l’après-midi devant la porte du théâtre.

— Vous êtes Camille Pertin ?

C’est le chanteur du groupe qui me pose cette question. Il est bien plus grand que moi et beau comme un dieu. Brun, le sourire ravageur et des yeux noisette. Il me lance un regard enfantin et un brin moqueur. Avant de répondre, je tourne la tête rapidement pour découvrir les trois autres de plus près. Leurs styles sont si différents les uns des autres que je me demande s’ils font tous partie du même groupe de rock.

Le batteur est blond, accoutré comme un skateur, avec un short large, des Vans aux pieds et un marcel qui le moule tant que chaque muscle de son torse me parvient dans les moindres détails. Ses cheveux doivent être assez longs car ils dépassent du bonnet qu’il s’est enfoncé sur la tête et qui couvre presque la totalité de ses sourcils.

Le bassiste n’a rien à voir : grand, fin, moins musclé que les autres, il porte des lunettes fines sur un nez long et droit. Ses cheveux entourent son visage. Presque roux, les pommettes clairsemées de taches de rousseur, il arbore un style plus chic et plus recherché, avec un jean noir slim, des Converses et un tee-shirt sous un gilet. Il est certainement celui qui dénote le plus dans ce quatuor sexy, paraissant presque trop sérieux.

Le plus beau des quatre est certainement le chanteur, mais s’il le sait, il ne semble pas en jouer outre mesure. Il est au contraire celui qui dégage l’air le plus avenant. La chaleur de sa voix est accentuée par ses yeux rieurs toujours posés sur moi.

C’est le dernier qui attire le plus mon attention, car c’est celui qui sourit le moins. Il reste en retrait et ne m’accorde pas le moindre intérêt. Je n’ai jamais vu des cheveux si noirs et si mal en place, comme s’il ne savait pas quoi en faire et les laissait retomber comme ils le veulent. Ses yeux sont tout aussi sombres et d’une profondeur déstabilisante. Comme un gouffre qui vous appelle et vous effraie à la fois. Cette sensation est accentuée par la barbe naissante qu’il a laissée sur sa mâchoire carrée. Ses joues creuses et ses pommettes marquées ne doivent laisser aucune femme indifférente. Cet homme brûle de virilité.

 

Lorsque je suis restée silencieuse trop longtemps, l’observant avec insistance sans ciller, le guitariste finit par poser ses yeux sur moi. Il fronce alors les sourcils et quand je vois les muscles de sa mâchoire remuer tandis qu’il serre les dents, je sens un frisson parcourir mon échine, du creux de mes reins jusqu’à mes épaules. Mon cœur s’affole soudain et je détourne le regard, les joues en feu. C’est bien la première fois que je ressens ça après quelques secondes à peine en présence de quelqu’un.

 

Je prends soudain conscience que je n’ai pas répondu à la question du leader du groupe et hoche la tête en souriant pour l’encourager à continuer.

— Nous avons bien reçu votre enregistrement. Savez-vous comment nous allons procéder pour la suite ?

J’hésite à dire la vérité. Ne vais-je pas paraître trop hautaine et condescendante ?

— En réalité… non, hésité-je en détournant brièvement les yeux. Je ne sais pas vraiment ce qui m’attend. C’est une amie qui m’a inscrite.

Mais qu’est-ce qu’ils en ont à faire ?

Si je n’ai pas réussi à attirer l’attention du guitariste trop sérieux avec mon entrée fracassante, cette réponse a l’effet inverse. Il me fixe désormais, le sourcil levé, comme intrigué. Mon regard passe sur lui, puis sur les deux autres. En fait, ils arborent à peu près tous la même expression. Seul le chanteur ne se formalise pas.

— Eh bien, elle a eu raison.

Il laisse un temps, comme s’il voulait que j’assimile cette idée. Mon cœur bat plus fort quand j’entends ce compliment dissimulé.

— Nous recherchons une ou deux choristes qui nous accompagneront pendant nos concerts sur Paris. Si les chanteuses prouvent qu’elles sont performantes, nous envisagerons de les embaucher sur notre tournée européenne. L’audition se passe en trois étapes. Si vous êtes ici, c’est que vous avez passé avec brio la première. C’était le cas pour bon nombre d’entre vous aujourd’hui, continue-t-il avec un sourire en coin. Nous voulons voir ce que ça donne en live avec nos instruments. Si ça marche sur la chanson que vous avez préparée, on se retrouvera en studio pour vous entendre sur une de nos chansons.

Il marque un temps.

— C’est bon pour vous ? me demande-t-il avec un sourire ravageur. Ce type doit obtenir tout ce qu’il veut des femmes avec un visage d’ange comme celui-là !

— Ok. C’est bon.

— Posez vos affaires et installez-vous face à nous.

 

Le bassiste s’est adressé à moi et me désigne la table près des coulisses. Je pose mon casque en silence et défais la fermeture de ma combinaison jusqu’à la taille. Je suis stressée tout à coup et j’ai chaud, ce qui n’aide pas à faire descendre la pression.

Je n’ai jamais chanté face à des inconnus. Ceux qui m’ont entendue m’ont toujours soutenue. Là, c’est une autre histoire. Mais je me suis entraînée et je n’ai rien à perdre.

Je me retourne en inspirant profondément et avance au milieu du groupe. Le guitariste me scrute en fronçant toujours les sourcils. Est-ce qu’il ne se détend jamais ? Ses yeux parcourent ma tenue, puis se portent sur le casque derrière moi. Lorsqu’il s’intéresse de nouveau à moi, il n’a pas changé d’expression. Je ne sais pas s’il se demande ce que je fais là ou s’il va être bluffé par ma prestation. Il se détourne alors et passe la lanière de sa guitare électrique autour de son cou.

Lorsqu’il entonne les premières notes, bientôt suivies de la basse et de la batterie, je n’hésite plus. La musique me fait tout oublier : leur présence, mes joies, mes peines plus que présentes, ce que les gens peuvent bien penser de moi… Je ne suis là que pour chanter. Les vibrations de la guitare résonnent en moi. Je sens le rythme de la batterie sous mes pieds. J’ai presque envie de danser tellement cette sensation et ce son si fort se répercutent à mes oreilles. Cette chanson, je l’ai choisie ! Au moment où ma voix porte en dehors de moi, je souris. Je ne ferme pas les yeux, mais je ne vois plus rien.

 

Lorsque la musique s’arrête, je n’entends plus rien non plus. Mon cœur bat à toute vitesse dans mes tempes. Je n’ai pas ressentie une telle joie depuis si longtemps que je m’en veux d’être venue ici. Les frissons, c’est ce que je recherche en temps normal, mais ceux-là me rendent vivante. Je me ferme à tout ce qui m’entoure, en espérant calmer mon ardeur. Je les vois me remercier et se débarrasser de leurs instruments, mais je n’arrive pas à reprendre possession de mon être.

Me tenir en plein milieu de cette musique qui m’anime tant m’a fait vibrer bien plus que toutes les fois où je l’ai mise à fond dans mes écouteurs. Je récupère mes affaires en plein brouillard. Mes yeux tombent tout de même sur le guitariste, moins impénétrable que quelques minutes plus tôt. Son regard me semble fasciné, bien que cette idée soit trop absurde pour être réelle. Je crois que les autres me parlent, mais je ne fais que leur sourire.

Je reprends contenance, m’arrachant enfin à ce regard si noir et ténébreux. J’arrive à les remercier à mon tour puis je me sauve à toute vitesse. Mon casque est enfilé avant même que j’aie franchi la porte. Pas très poli, mais efficace !

Trop d’émotions me submergent sans avoir le temps de les analyser. Je veux me retrouver seule. J’ai besoin de ma dose d’adrénaline pour évacuer. Et pour le moment, il n’y a qu’un seul moyen.

 

À l’extérieur, il ne reste qu’une dizaine de filles devant le théâtre. Je me demande si leur audition les bouleversera autant qu’elle l’a fait avec moi.

Avec hâte, je me précipite de l’autre côté de la rue, à la recherche de ma Yamaha. Mes clés déjà en main, j’enclenche le contact, enfourche la selle et sors de ma place. Mes peurs les plus insensées refont surface. Je n’arrive plus à penser à autre chose. Comme à cette époque…

Le moteur vrombit un instant plus tard sous mon pied concentré. Je n’ai qu’un seul moyen de mettre le plus de distance possible entre mes émotions et la réalité. Direction le périph et après ça, l’autoroute.


Chapitre 4

Léo

 

Parmi les choses que je n’aime pas dans ma putain de vie, le défilé de filles en chaleur auquel j’ai dû assister pendant tout l’après-midi occupe une bonne position.

— Trois heures d’audition, je suis vanné ! lance Gaspard de l’autre côté de la scène.

Il est en train de ranger ses baguettes et ses caissons dans ses housses. S’il avait pu, je suis certain qu’il serait resté affalé sur un canapé à nous regarder ranger.

— Je crois que je vais faire une cure de son avec mon iPod, ce soir, grommelle Paul en réponse.  J’ai entendu plus de rock pour gonzesses que je ne peux en supporter.

— Arrête ! intervient Gaspard, je t’ai vu bander chaque fois que l’une d’elles interprétait du Avril Lavigne.

— Mais c’est parce qu’elles étaient bandantes !

— Connard !

 

Je ne prends pas part, mais je ne peux m’empêcher de ricaner dans mon coin. Ils ont beau la jouer « joute verbale », ces deux-là s’adorent. Autant qu’ils adorent reluquer et enchaîner les filles prêtes à se jeter à leur cou.

Avec son sourire de sale gosse, Paul revient à la charge :

— En tout cas, j’ai assez de numéros pour remplir mes soirées solitaires pendant un mois.

Gaspard lève les yeux au ciel. Lui aussi a reçu un nombre incalculable de propositions indécentes, mais entre lui et Paul la compétition a toujours été de mise. Heureusement pour le groupe, tout cela n’est que bon enfant.

— Et toi Léo ?

Ha non, pitié !

— J’en ai vu plus d’une te lancer des regards suggestifs.

— Pourquoi on perd notre temps avec ces merdes, déjà ? grogné-je sans les regarder.

Je hausse les épaules. En réalité, même si la plupart des filles vues aujourd’hui étaient agréables à regarder, me retrouver face à des groupies venues nous admirer, plutôt que chanter, m’a mis hors de moi.

— Je ne me rappellerai même pas leurs visages, continué-je malgré moi.

— Ce ne sont pas leurs visages que j’ai envie de revoir, moi, rétorque Gaspard.

— On pourrait regarder dans leur dossier, elles ont peut-être fourni des photos pour qu’on puisse se décider, s’enthousiasme Paul avec un regard plein de convoitise lancé en direction de l’ordinateur de notre leader.

— Pas touche.

Cette fois, Jules intervient. L’attention posée sur un tas de feuilles entre ses mains, il se désintéresse de notre petit jeu. De nous tous, il est celui qui se focalise le plus sur notre réussite artistique. La musique, c’est sa vie, son gagne-pain. Et nous, ses meilleurs amis, nous sommes la cerise sur le gâteau, en plus des milliers qui nous attendent après un enchaînement de concerts à Paris et une tournée dans toute la France. Même s’il se fait plaisir chaque jour, il pense toujours à l’avenir du groupe. Aussi, le dernier mot pour tout ce qui concerne notre carrière est pour lui. Du moins, depuis que je me suis effacé.

 

— Bon, les gars, tant que c’est frais dans nos esprits, reprend-il en se levant, des fiches au creux de sa main. Je voudrais voir si vous êtes d’accord avec moi.

Cette fois, il a toute notre attention.

— J’ai retenu quatre filles pour la suite. Mais je veux être certain qu’on soit sur la même longueur d’onde.

— Quatre ? Mais comment c’est possible de n’en retenir que quatre ? s’indigne Gaspard.

— C’est vrai, on en a vu plus d’une centaine.

Derrière leurs désaccords apparents, Paul et lui sont toujours sur la même longueur d’onde.

— J’ai fait mon boulot. Si vous étiez plus intéressés par leur voix plutôt que par leurs seins ou par leur cul, vous auriez été aussi rapides. Maintenant, vous prenez ces dossiers, vous les réécoutez, je m’en fous, mais je veux des noms.

— Putain, Jules, ils sont incapables de te faire des choix dans l’immédiat.

Je prends la défense de mes camarades. Jules peut se montrer un brin tyrannique, parfois.

— Surtout après trois heures de taff, je reprends.

— Fais-le, Léo, me répond-il avec assurance. C’est toi qui as la meilleure oreille. Tu as raison, ces deux abrutis – dit-il en désignant le bassiste et le batteur d’un mouvement de tête – sont incapables de penser avec autre chose que leur bite.

Gaspard fait mine d’être blessé par les propos de notre leader. Paul n’est pas loin d’avoir la même expression. Ces types ont beau déchaîner des foules de filles en délire, ils n’en restent pas moins des gamins intenables.

 

Retenant un sourire, je m’approche de Jules. Il dépose les quatre documents sur la table et attend mon verdict. Je reconnais très vite les trois premières. Je ne peux qu’être d’accord avec son choix. La dernière, par contre…

Je prends la photo et fronce les sourcils. Elle, même si j’avais voulu, je n’aurais pas pu passer à côté. Arrivée comme une tornade sur la scène, avec son sourire pulpeux, sa combinaison de cuir intégrale et son casque coincé sous son bras, je ne lui ai jeté qu’un bref regard. Elle ne méritait pas plus d’attention que les autres. Mais quand ses yeux sont restés bloqués sur moi, trop insistants, mon sang n’a fait qu’un tour. Je n’aime pas être reluqué comme une bête de foire et surtout pas par une femme qui – je l’ai deviné aisément – n’en avait rien à foutre de se trouver là.

Ma première impression n’a clairement pas été la bonne. Je n’ai jamais entendu une telle voix. Parfois cassée, à d’autres moments, pure et cristalline. Dès que les premières notes sont sorties de sa bouche enchanteresse, je n’ai alors plus joué que pour elle. Pour sûr, sa prestation et son allure dénotent en comparaison de toutes les candidates que nous avons vues.

 

Toujours dans la contemplation de cette photo qui m’intrigue autant qu’elle me dérange sans que je sache réellement pourquoi, je remarque Jules, à côté de moi, qui retient sa respiration. Je lui montre la photo.

— Sa voix n’a rien de celle d’une choriste.

— Je sais, me répond-il en souriant.

J’inspecte son visage. Il a une idée derrière la tête, si je creuse un peu plus, je suis certain que je peux trouver la réponse tout seul.

— Écoute, Léo, je suis sûr de moi. Faisons-les venir toutes les quatre au studio. Ensuite, on avisera.

Gaspard et Paul nous observent en retrait, l’air confiant. Les décisions importantes sont prises par Jules, mais jamais elles ne le sont sans moi.

— Je continue à croire qu’une de vos sœurs aurait très bien pu faire l’affaire, dis-je en relançant le sujet abandonné plus tôt dans la journée. Pourquoi s’emmerder avec des inconnues qui sont plus attirées par notre physique et notre fric que par nos chansons ?

Depuis le début de nos recherches, je ne peux m’empêcher d’être sceptique. Je n’ai vraiment pas envie de voir des femmes s’immiscer dans le groupe. Je n’ai aucune confiance en elles. Cela a toujours été.

— On en a déjà parlé ce matin, Léo. J’adore la sœur de Paul, mais on va faire les choses à ma façon. Dans les règles. Je veux une fille qui s’investisse à fond dans cette aventure. Fais-moi confiance !

Jules a un avis tranché sur notre groupe. Il sait où il veut le mener et cela passe a priori par une nana. Mais moi, je suis en terrain inconnu. Je n’ai jamais géré aucune femme à part mes sœurs. J’ai connu bon nombre de femmes : des coups d’un soir, quelques « amies avec bénéfices ». Mais jamais plus. Les relations sérieuses, très peu pour moi. Je sais ce que font les femmes au cœur des hommes. Je ne veux plus connaître ça. Prendre le risque d’intégrer une femme dans notre groupe n’en vaut pas la peine. Elle pourrait tout détruire et nous avec. Je déteste ne pas être maître de la situation. Jules le sait, putain ! Pourquoi il me fait ça ?

 

Paul tape dans ses mains pour nous sortir de notre conversation silencieuse.

– Bon, si on est ok, on va au Bar’win ?

 

***

 

Comme d’habitude le bar est bondé.

Depuis notre arrivée dans la capitale, cet endroit est notre sanctuaire. Je l’avais délaissé à une époque pour trouver des coins bien moins fréquentables et bien moins propres. Maintenant que je suis clean, je m’accroche à cette routine pour me tenir éloigné de mes anciens délires. Nous y retrouvons toujours les mêmes visages : ceux qui étaient là à nos débuts, ceux qui nous ont découverts plus tard et… les filles. Un troisième groupe qui prend de plus en plus de place par rapport aux deux autres.

Pour un puriste de la musique comme moi, cela devient opressant, mais pour mes camarades, ce renouvellement d’essaim est toujours le bienvenu. Paul et Gaspard ont pris l’habitude de décompresser dans les bras de jeunes femmes entreprenantes et prêtes à tout. Ils ne sont pas regardants. Si l’une d’elles veut se faire prendre dans les toilettes, elle n’aura aucun mal à obtenir satisfaction. Même les groupies barges et collantes qui en redemandent toujours plus ne les arrêtent pas. Et ça se finit toujours de la même façon. Combien de filles en pleurs, débraillées et sans dignité, sont apparues dans les magazines, le lendemain de nos soirées ? Je ne compte plus !

Je ne suis pas un ange, loin de là, mais ces deux-là ne font pas dans la demi-mesure. Ils prennent leur pied et ils jettent. Enfin… non. Pour cela il faut des couilles, choses dont ils manquent cruellement lorsqu’il ne s’agit pas de baiser. C’est donc à moi que revient l’honneur de dégager ces filles lorsqu’elles n’ont pas compris qu’elles ne sont plus désirées.

Le méchant du groupe, c’est moi et je m’en tape. Je ne sais pas pourquoi j’ai commencé à faire ça. Certainement parce que je ne supportais plus de devoir les attendre des heures en répétition le lendemain de leurs soirées dépravées. Dans ces moments-là, avant que je prenne la décision de me charger personnellement de leurs affaires, je fulminais en silence. Jules arrivait peu de temps après moi. Lui profitait de ces instants de calme pour jouer de sa guitare et composer. Moi, je tapais du pied, faisais les cent pas, incapable de ne pas en vouloir à ces deux petits merdeux. Quand je n’ai finalement plus eu la patience de faire passer la musique en second plan, j’ai décidé d’agir en adulte responsable et les ai ramenés par la peau du cou après avoir indiqué à leurs compagnes d’un soir de « dégager le plancher avant que je leur foute un coup de pied au cul ».

L’efficacité a été telle, que Paul et Gaspard m’ont ensuite « embauché » pour faire déguerpir les plus pots de colle, trouvant ainsi un moyen de profiter de tous les avantages d’être « rock star », sans les inconvénients.

Ce soir-là ne fera certainement pas exception. Je les regarde et je suis toujours fasciné de leur facilité à abandonner toute retenue avec des inconnues. La célébrité a franchement de beaux avantages pour des mecs comme eux.

Même Jules, pour qui la musique est au moins aussi importante que pour moi, en profite. Il a peu à peu pris conscience qu’être le chanteur le place en ligne de mire des femmes. Avant la musique, elles viennent principalement pour lui ; lui offrant leurs charmes, leurs nuits, leur corps. Et même si Jules se laisse aller à ces plaisirs, il reste le garçon sérieux et réservé que nous avons connu adolescent. Il profite de son sex-appeal, mais contrairement aux deux autres, ne crée jamais de scandale, bien trop soucieux de notre image.

 

Nous avançons dans la salle parmi la foule et les groupies qui se cachent derrière leur main pour sourire ou faire des messes basses. Tandis que Gaspard, Paul et Jules leur sourient en retour, moi, je ne leur accorde pas d’importance. Si j’ai envie d’un coup d’un soir, je n’aurai qu’à faire comme eux et ce sera du gâteau, mais pour le moment, je n’aspire qu’à un verre de whisky entouré de mes potes. Le concert approche et j’aimerais pouvoir penser à autre chose.

Lorsque nous arrivons enfin à notre table, je m’assois en premier, pose mes coudes sur la table et scrute la salle. La serveuse m’a repéré dès mon entrée et me lance son plus beau sourire en s’approchant de moi. Paul et Gaspard sont en train de serrer les mains des habitués un peu plus loin et Jules ne tarde pas à me rejoindre.

— Salut les garçons, dit la serveuse une fois à notre hauteur. Comme d’habitude ?

— Salut Lisa, répond Jules tout sourire. Une bière pour moi et un whisky pour Léo. Il y a encore plus de monde ce soir ou c’est une idée ?

— Un nouveau groupe qui commence à se faire un nom va bientôt passer, lâche-t-elle en haussant les épaules. Ils sont presque aussi craquants que vous. Alors vous ajouter au décor, ça crée forcément l’émeute.

— Ils ont du talent ? demande Jules en bon professionnel.

Nouveau haussement d’épaules de la jeune femme.

— Pas trop mon genre. Ils mélangent hip hop et rock, mais la voix du chanteur ne colle pas. Parfois ça donne un beau bordel. Mais les filles adorent leur « look de bad boy ». Alors ils rapportent bien.

J’aime bien Lisa. Elle est franche et possède une oreille musicale juste. Les groupes qui accèdent à ses faveurs, en général, se retrouvent vite en top des ventes.

Lorsque nous avons commencé dans ce bar, il y a six ans, elle y était déjà serveuse. Elle nous a tout de suite adorés et elle ne s’est jamais retenue pour nous faire ses critiques. Avec le temps, nous avons fini par la considérer comme une amie. Et même si à une certaine époque elle n’a pas été la dernière à me faire des avances, elle a fini par accepter que je ne coucherai pas avec elle. Ce bar est notre point de chute, je n’ai aucune envie d’y semer des emmerdes.

— Et votre audition ? Vous avez trouvé la perle rare ? reprend-elle curieuse.

Le regard de Jules se fait tout de suite plus pétillant. Parler de l’avenir du groupe le passionne.

Il me lance un coup d’œil comme pour me sonder. L’impression que j’ai eue un peu plus tôt dans la journée n’était donc pas issue de mon imagination. Jules a bien une idée en tête, et s’il ne me dit rien, c’est qu’il veut que j’aboutisse au même raisonnement que lui. Pour le moment, je ne lui demande aucune précision. L’enregistrement qui approche avec ces quatre filles fera peut-être l’effet d’une révélation sur moi.

— On a fait une présélection, on verra si l’une d’elles nous tape dans l’œil, répond-il avec sérieux.

— J’ai hâte de voir ce que ça donne sur scène.

— C’est juste une choriste, Lisa, précisé-je. Je doute que cela change quoi que ce soit à notre façon d’aborder nos chansons.

Cette fois, Jules me fixe sans rien dire. Par moment, il est insondable, même s’il est celui que je connais le mieux.

— On verra, Léo, me reprend-il en fronçant les sourcils.

— On verra quoi ? Qu’est-ce que tu ne me dis pas ?

 

Je ne sais pas si Lisa a senti qu’une discussion importante allait bientôt éclater, mais elle est retournée derrière son comptoir préparer nos boissons.

— J’attends le test en studio. Ensuite, on en reparlera.

— Putain, Jules ! Les choix du groupe me concernent autant que toi. Qu’est-ce que tu as en tête ?

— Fais-moi confiance ! C’est tout ce que je te demande.

Le bar est bruyant, mais c’est comme si je n’entendais plus rien. Mon pouls se fait plus rapide car je crois que je commence à comprendre où il veut en venir. Nous nous sondons en silence tandis qu’il se recule sur sa chaise et croise les bras. Alors que je veux avoir le cœur net sur mon intuition, Paul et Gaspard nous rejoignent dans des éclats de rire, détournant notre attention l’un de l’autre.

— Je crois que j’ai atteint mon quota de numéros pour aujourd’hui, plaisante Paul en s’affalant à côté de moi. Je vais avoir les couilles vidées pendant un an si ça continue.

Malgré mon agacement, je ne peux m’empêcher de sourire face à ces deux imbéciles. Je leur lance un regard amusé. Si les filles pouvaient les entendre !

 

Lisa nous apporte nos boissons en silence, mais avec un sourire moqueur. De tous nos amis, c’est certainement elle qui en a entendu le plus.

— Alors Léo, tu n’es pas d’humeur, ce soir ? taquine Gaspard en nous observant tour à tour.

— Pas vraiment.

— Tu te concentres trop sur cette histoire d’audition, me dit-il en passant un bras sur mes épaules.

— J’essaie surtout de savoir ce que notre leader a en tête.

Appuyer là où ça fait mal, c’est ce que je fais de mieux. À la création du groupe, c’était moi le leader. Jules ne l’est devenu que bien plus tard, une fois que je me suis mis en retrait. C’était une époque sombre pour moi et il a dû reprendre les rennes à ma place. Quand j’utilise ce mot pour le désigner, je sais que ça le touche. Depuis trois ans, il fait son maximum pour assumer le rôle que je lui ai laissé.

 

Jules prend une gorgée de bière en détournant les yeux.

— Relax, mec, c’est qu’une choriste. On sait tous les trois qu’il fait ça pour pouvoir se taper une meuf de plus.

Paul essaie de détendre l’atmosphère mais c’est raté, je n’en démords pas.

— Je ne crois pas.

Devant mon air sérieux, Paul arrête de rire et me scrute. Je les vois nous observer tous les deux, ils sentent que quelque chose ne va pas.

Dans ces moments-là, il n’y a qu’une bonne dose de sexe, de vitesse ou de musique qui peut me sortir de mes cogitations. Je ne suis peut-être pas le plus à l’affût de nous quatre sur le plan sexuel, mais depuis quelques minutes, la petite brune près du bar m’a tapé dans l’œil et elle ne se gêne pas de me faire remarquer que je pourrais l’avoir, rien qu’en lui demandant. Elle s’est discrètement tournée vers moi sur son tabouret et a croisé les jambes. Je n’aurais plus qu’à m’y glisser et le tour serait joué.

Sans la quitter des yeux, je me relève de ma chaise, avale mon verre d’un trait et le repose dans un bruit sec.

— Je crois que depuis le début, on ne parle pas de choriste, lancé-je à notre chanteur qui reste bien trop silencieux depuis deux minutes.

Foutre la merde et me casser, ça c’est mon truc.

 

Lorsque Jules me lance un regard noir devant nos deux camarades interloqués, j’attrape ma veste et me tire en direction de mon divertissement du soir.

Celle-là je la ramène à l’hôtel, rien à foutre qu’elle chante ou non !

 

Commander Restart with song