1

Décembre 2016

 

Ben

 

C’est la troisième fois ce mois-ci.

Déjà trois fois que je trouve un prétexte pour passer devant ton café. Un jour, peut-être que j’aurai le courage d’y entrer. Pour le moment, je suis trop lâche.

Mes cheveux sont un peu moins longs maintenant, et ma barbe est bien plus dense qu’à mes vingt ans. Avec un peu de chance, tu ne me reconnaîtras pas…

Qu’est-ce que je raconte ? Bien sûr que j’aimerais que tu me reconnaisses et même que tu me sautes dans les bras, pour sentir ton odeur et ta chaleur une fois encore. Après tout, de l’eau a coulé sous les ponts depuis bientôt quatre ans. Tu ne m’en veux peut-être plus, ou alors, tu m’as complètement oublié, mais ça, je ne peux pas y croire.

À la fois si près et si loin de moi, je te vois sourire à travers ta vitrine joliment décorée à l’approche de Noël. Tu as l’air heureuse.

Le mois dernier, je suis passé par ici plus tard que d’habitude, après un cours du soir qui avait traîné en longueur. Cette fois-là, il y avait une place de stationnement libre de l’autre côté de la rue, alors je m’y suis arrêté pour t’observer un moment. Je sais, c’est malsain. Mais à ma décharge, c’est la seule fois où je l’ai fait. Avec ce soir, d’accord.

Seule, tu avais l’air de chanter en essuyant des tasses quand un dernier client est entré. Derrière ton comptoir, tu lui as souri et fait signe de patienter. Tu as rapidement rangé quelques bouquins dans les bibliothèques avant de venir vers lui en ôtant ton tablier brodé au nom de ton café.

Il t’a déposé un baiser sur la joue avant de papoter un peu pendant que tu t’affairais. Un ami, probablement. Puis il s’est retourné et j’ai eu un haut-le-cœur.

Il a beau être toujours pris de dos, je l’ai reconnu immédiatement : l’homme qui t’enlace sur ta photo de profil Facebook, avec lequel tu passes du bon temps sur tes clichés Instagram.

Il semblait te regarder comme Amy me regarde, comme tu me regardais dans une autre vie, comme je te regarde encore aujourd’hui.

Merde, Amy !

Elle doit se demander où je suis passé. C’est une fille super, elle te ressemble un peu, et même si je ne lui ai jamais rien promis et qu’elle sait que je vis dans ton souvenir, elle ne mérite pas ce que je suis en train de faire.

Après tout, c’est de ta faute ! Lorsque nous étions encore ensemble, tu disais toujours que tu voulais partir d’ici, alors moi, je suis resté pour ne plus te voir, pour ne plus te décevoir, pour arriver à t’oublier.

Après plus de trois années passées loin de toi, j’avais fini par te reléguer au rang de fantôme. Tu étais l’être dont je portais le deuil, ton souvenir doux-amer ne me hantait plus autant qu’avant… Et là, sur le banc de la fac, je suis tombé sur toi ! Ou, pour être plus précis, sur ton image dans un journal abandonné. On aurait dit que tu me souriais.

Tu n’avais pas ouvert ton café-librairie à l’autre bout du pays, mais tout près de chez moi, tout près de chez nous. Tu revenais de l’au-delà et, apparemment, tu ne m’avais pas oublié. Sinon, pourquoi aurais-tu appelé ton café Par Aurélien plus Bérénice ? Certes, tu aimes Aragon, mais je n’arrive pas à croire que ce soit une coïncidence.

Par A plus B.

Par Angie plus Ben.

Plein d’espoir, je suis venu le soir même pour te parler, juste comme ça, sans arrière-pensée. En tout cas, j’essaie de m’en convaincre. Mais une fois devant la porte, je suis resté paralysé. Tu étais encore plus belle que dans mes souvenirs, tu irradiais. Tes cheveux châtain foncé tombaient en cascade au milieu de ton dos. Tes yeux noisette pétillaient. Alors, je suis resté planté là comme un con.

Depuis trois mois maintenant, je suis un zombie.

Je passe de moins en moins de temps chez Amy, je n’arrive plus à la regarder dans les yeux. Je veux juste me terrer chez moi pour composer et écouter de vieux vinyles.

Comment deux âmes qui s’aimaient tant peuvent-elles basculer ainsi dans l’indifférence et l’oubli ? T’arrive-t-il encore de penser à moi comme je pense à toi ?

Je me frotte le visage à deux mains pour tenter de me remettre les idées en place. Mais qu’est-ce que je fous ici ? Tu appartiens à ma vie d’avant ! Tu dois rester un fantôme ! Si tu m’as quitté, c’est que tu avais une bonne raison de le faire. Je dois arrêter de t’idéaliser pour aller de l’avant. Il le faut.

Je mets ma ceinture de sécurité et enfonce la clé de contact. Je lance un dernier coup d’œil vers ta boutique mais la lumière est maintenant éteinte. Si ça, ce n’est pas un signe… Je soupire et démarre ma voiture pour m’arrêter à peine quelques mètres plus loin, au feu juste devant ta devanture. Je baisse la tête pour lancer une vieille compil qui commence à montrer des signes de fatigue.

Lorsque je lève les yeux pour regarder la couleur du feu, mon cœur s’arrête net. Main dans la main avec l’homme du mois dernier, tu attends pour traverser en riant. Jusqu’à ce que ton regard croise malencontreusement le mien.

I have been planning out, all that I’d say to you

Since you slipped away, know that I still remain true

Tes pupilles se dilatent, mais tu ne fais aucun signe, aucun mouvement, jusqu’à ce que la voiture derrière moi klaxonne, nous sortant tous deux de notre torpeur. Je démarre en trombe.

So far away and yet you feel so close

And I’m not going to question it any other way

There must be an open door for you

To come back

Cette chanson…

Cette fois, c’est certain, tu es revenue d’entre les morts. De toute façon, je suis déjà en enfer.

C’est décidé, la prochaine fois, je viens te parler.

Peut-être…

2

Janvier 2017

 

Ben

 

Je suis plutôt fier de moi. Je n’ai plus pensé à toi depuis quatre semaines et un jour.

Tu me dirais sûrement que je suis incohérent, que si c’était le cas, je ne tiendrais pas de comptes aussi précis, mais rien à foutre ! Je me suis ressaisi.

Ce mec à ton bras… un vrai électrochoc. Tu as ta vie dorénavant, et j’ai la mienne, quelle qu’elle soit.

Je ne suis plus passé devant ta vitrine depuis que j’ai croisé ton regard l’autre jour. Sur le moment, j’étais sûr que tu m’avais reconnu. Mais avec cette obscurité, c’était juste impossible.

Alors, j’ai recommencé à écouter Amy quand elle me parle. Nous avons même passé le réveillon du nouvel an à quatre, avec Marco et Céline. Et je suis retourné sous sa couette quelques fois… Même si j’ai préféré éteindre la lumière pour ne pas voir son visage quand elle me disait qu’elle m’aimait en enfonçant ses ongles dans mon dos.

Elle est mignonne et sympa, c’est une fille bien. Alors pourquoi est-ce que je n’arrête pas de penser à toi ? Qu’est-ce qui cloche chez moi ?

Bientôt quatre ans… C’est long. Comment ai-je pu croire si longtemps que tu m’attendrais ? Parce que les deux gamins que nous étions s’étaient fait une promesse ? À vingt-six ans, il est temps que je revienne un peu sur Terre, j’ai passé l’âge de croire aux contes de fées.

Pendant longtemps, je me suis dit que tu étais partie sur un coup de tête et que tu ne tarderais pas à revenir parce que tu m’aimais. Puis, les mois filant, je me suis mis à douter de tes sentiments. Peut-être m’avais-tu quitté pour un autre, après tout. Même si, faute d’explication, le doute persistera toujours, avec le recul, je pense que nous étions réellement fous l’un de l’autre.

Tu avais raison, nous étions bien trop fusionnels, trop dépendants. Nous nous serions étouffés l’un et l’autre. Malgré tout, j’ai gardé l’espoir qu’en gagnant en maturité, nous aurions pu réussir à faire la part des choses en nous retrouvant.

Il faut que j’arrête mes conneries. Je dois admettre que je n’ai été qu’une étape dans ta vie.

 

Presque dix-sept heures. Je n’ai pas vu la journée passer, bien trop occupé avec ce mémoire à rendre dans deux jours. Sans compter ce dossier bancaire sur lequel je m’arrache les cheveux.

Je n’ai presque rien avalé de la journée. Il faut que je grignote un truc avant de donner mon cours de piano de dix-neuf heures quinze.

Je me lève et ouvre le réfrigérateur, qui ne contient plus qu’un vieux pot de moutarde et un reste de pâtes parsemées d’une mousse bleue suspecte.

Pas plus de succès avec mes placards. J’ai terminé la dernière boîte de raviolis ce midi.

Il faut vraiment que je me décide à faire des courses. Ou alors, j’envoie un message à Marco. Il habite près du lieu de mon cours et, avec un peu de chance, sa mère est venue le rapprovisionner en petits plats faits maison.

 

[De : Ben

Une pause dans tes révisions ?]

 

[De : Ducont

Tu me sauves, je n’en peux plus. Je passe te prendre ?]

 

Ce n’était pas mon idée de départ mais, après tout, pourquoi pas. Sortir d’ici ne me fera pas de mal.

 

[De : Ben

OK mais cours rue Bach à 19h15.]

 

[De : Ducont

No problem. Chez toi dans 10min.]

 

— Hé ! lance-t-il en arrivant. Salut, l’artiste ! Deux jours sans nouvelles ? Je commençais à penser que j’allais retrouver ton cadavre dévoré par tes chats.

— Je n’ai pas de chat, Ducont.

— On s’en fout ! C’est juste pour dire que tu m’as snobé pendant deux longs jours.

— Te plains pas, ça en fait au moins six que je n’ai pas donné signe de vie à Amy.

— Je refuse d’aborder ce sujet, tu sais très bien ce que j’en pense.

Oui, c’est vrai. Marco a toujours été franc avec moi. C’est pour ça que nous sommes rapidement devenus inséparables. Et aussi parce qu’il rit de tout, tout le temps. On dirait qu’il ne prend rien au sérieux. Je n’ai aucun secret pour lui et c’est réciproque.

— Elle sait que je suis en révisions.

— Ouais, on va dire ça…

J’ai rencontré Marco il y a trois ans. Comme moi, il errait sur le campus de la fac. Au milieu de tous les autres étudiants boutonneux accompagnés de leurs parents, il semblait aussi seul et paumé que moi.

Dès qu’il m’a adressé la parole, ça a été pour faire une vanne. Ce con m’a demandé si j’avais perdu mon gamin, et je lui ai retourné la question en me marrant. Il s’est avéré que nous avions tous les deux vingt-quatre ans à cette époque.

Au milieu de la vague de jeunes bacheliers tout juste majeurs, nous ne pouvions pas passer inaperçus. Nos parcours atypiques, bien que très différents, nous ont rapidement rapprochés.

Tu m’avais quitté depuis un peu plus d’un an – même s’il est vrai que, d’un point de vue technique, c’est moi qui suis parti, c’est quand même toi qui m’as abandonné.

Marco, lui, renié par sa famille pour manque de respect envers les traditions gitanes, avait tiré un trait sur sa vie d’avant pour suivre une gadji dont il était fou amoureux. N’étant plus scolarisé depuis l’adolescence, comme le veut la coutume dans sa famille, il avait commencé à suivre des cours par correspondance pour passer son bac, sans l’aval de son père qui voulait qu’il reprenne l’entreprise familiale au côté de ses frères. Quand il leur a annoncé qu’il voulait faire des études, son paternel a décrété qu’il était temps de lui trouver une femme. Marco a refusé d’épouser celle choisie pour lui et a été accusé de jeter le déshonneur sur sa famille.

Alors il est parti. Il ne voulait plus vivre selon le mode de vie des gitans, quand bien même ces derniers sont sédentarisés. Les beaux yeux de Céline, la fameuse fille qui lui a fait tourner la tête, y sont pour beaucoup. Malgré tout, sa mère continue de lui rendre visite en cachette une fois par semaine pour s’assurer qu’il mange à sa faim et que la gadji prend bien soin de son fils.

— On rejoint Céline et ses copines dans un café, pas très loin de la fac, m’annonce-t-il tout sourire. Ça te va ?

— Tant qu’il y a de quoi manger…

— Toujours allergique au supermarché ? ricane Marco.

— Toujours ravitaillé par maman ?

— Rappelle-moi, chez qui finit une bonne moitié de ses victuailles ?

Nos rires francs emplissent l’habitacle. Jusqu’à ce que je l’aperçoive :

— Oh ! merde !

— Quoi ?

— Dis-moi que ce n’est pas là qu’on rejoint Céline…

— Si, pourquoi ?

Soudain, il percute :

— Non ? C’est ce café ? Eh bien, dis-toi que c’est le destin ! C’est l’occasion de vérifier ta théorie du « je suis passé à autre chose ». Entre nous, ta tronche de mort-vivant dit le contraire, mais tu peux continuer à te mentir si tu veux. Je m’y suis habitué.

— Elle a un mec.

— Et accessoirement, tu as une copine. Mais apparemment, je suis le seul qui me préoccupe de la fille à qui tu ne réponds plus depuis six jours et chez qui tu n’as plus une fringue.

Il passe le bras devant moi et ouvre ma portière avant d’en faire de même avec la sienne.

— Si tout est clair, ça ne te posera pas de problème de boire un coup ici, poursuit-il. On y va. Moi, je veux voir à quoi ressemble cette fille autour de laquelle tourne ta vie mais que tu n’aimes officiellement plus. Allez, bouge ton cul hors de ma caisse !

Je sors de la voiture et enfonce la capuche de mon gros sweat-shirt jusque sur mes yeux en marmonnant des insultes.

— J’suis pas sourd, Ducond !

— Alors pourquoi il n’y a que moi qui entends tes fausses notes quand tu grattes ?

— Tu as bien fait de ne pas choisir une carrière de comique ! Allez, arrête un peu de traîner les pieds et bouge-toi. Elle s’appelle Bérénice, ta meuf ?

— Tu sais très bien que non. Pourquoi cette question ?

Il tend le doigt vers l’enseigne. Tout en continuant d’avancer vers le café d’un pas traînant, je l’éclaire :

— Aurélien et Bérénice sont les protagonistes d’un livre d’Aragon. Elle étudiait la littérature.

— Aragon ?

— Inculte ! Je te parlerai de sa biographie juste après celles de Mozart, Mick Jagger et Django Reinhardt.

— Eh ! connard, pas de blasphème. Personne n’a le droit de se foutre du Dieu Django !

— N’empêche que même avec trois doigts paralysés, il jouait mieux que toi, avec tes deux mains gauches.

Avec le sourire dont il ne se dépare jamais, Marco ouvre la porte vitrée et me pousse à l’intérieur. Un carillon tinte.

Bon, eh bien… me voilà dans ton café.

Mon ami désigne du doigt sa petite amie et deux de ses copines avant de regarder le tableau des consommations.

— J’ai fait le taxi, c’est toi qui invites. Je veux un chocolat avec supplément crème et un brownie. Non, deux, en fait. J’ai la dalle.

— Plutôt crever que de m’approcher de ce comptoir. Tu m’as traîné ici, tu te démerdes.

— Peureux ! C’est quand même toi qui invites.

Je sors mon portefeuille en prenant soin de baisser un peu plus ma capuche et tends deux billets à Marco. Je lève un œil pour regarder la carte écrite sur une immense ardoise au-dessus des machines à café et des innombrables boîtes de thé, mais je détourne le regard très vite de peur de te voir surgir devant moi.

— Un café glacé sans sucre pour moi, avec de la cannelle, si c’est possible. Et un muffin aux pépites de chocolat plus un cookie à la framboise.

— Rien que ça… Tu as oublié le mot magique.

— Ducont ?

Marco secoue la tête en riant.

— Essaie encore.

Je lui fais mon sourire le plus faux en battant des cils :

— S’iiiiil te plaîîît, ô bel étalon !

— Chut, tu me gênes ! Je te l’ai déjà dit : jamais en public !

En riant encore à sa vanne débile, il me questionne silencieusement en te désignant discrètement du menton. Lorsque je lance enfin un regard dans ta direction, mon cœur s’emballe. J’arrête de respirer un instant.

Affairée avec un client, un gros marqueur calé entre ton pouce et ton majeur, tu parles toujours avec les mains. Et j’aime toujours ça.

J’acquiesce d’un mouvement de la tête et détourne rapidement les yeux.

— Enlève ton pull, il fait super chaud à l’intérieur et tu es ridicule, m’assène mon pote.

Je lui fais un doigt d’honneur et pars m’asseoir avec Céline et ses amies, dos à toi, de manière à rester discret.

Céline, tout sourire, lâche le livre qu’elle feuilletait avec sa voisine de table et vient me faire une bise.

— Hey ! Salut, Ben ! Marco ne m’a pas dit que notre ermite préféré nous ferait l’honneur de sa présence.

Je bougonne :

— Tu exagères. Je sors de chez moi, parfois.

— Pas pour aller voir Amy, en tout cas… Je crois qu’elle bosse sur un gros dossier de divorce qui lui bouffe tout son temps en ce moment, mais si Marco m’avait prévenue de ta venue, je lui aurais dit de passer. Ça lui aurait sûrement fait plaisir de te voir.

Merci, Céline, le message est passé…

Il faut vraiment que je me décide à faire les choses proprement avec Amy.

Constatant que je me rembrunis, mon amie me tape chaleureusement sur la cuisse et me dit tout bas :

— Ne boude pas, copain. Promis, je ne t’embête plus avec elle aujourd’hui. Et enlève ce pull, il fait super chaud ici.

J’ai l’impression d’entendre son mec. Ils se sont bien trouvés, ces deux-là.

Elle me présente rapidement ses deux copines, que je n’ai jamais vues auparavant, alors que Marco arrive avec nos pâtisseries.

— Elle m’appellera quand les boissons seront prêtes, dit-il en souriant.

J’acquiesce en silence et, pendant qu’il enlève son manteau, je me décale sur le canapé pour lui laisser une place près de sa copine.

Là, je prends enfin le temps d’observer les lieux.

Ils sont agréables et chaleureux. À ton image. Des bibliothèques bariolées de différentes hauteurs parsèment la pièce. Il y a des canapés et des gros poufs un peu partout autour de tables basses, sur un beau parquet ancien. Pas de lumières agressives au plafond, mais de nombreuses petites lampes qui semblent chinées. De grandes plantes, installées dans les angles, créent une certaine intimité.

Malgré le monde, on entend très bien la musique en fond. Les gens murmurent, c’est apaisant. D’autres lisent, avachis, une tasse ou un grand gobelet marqué à leur prénom à la main.

Un peu absent, je n’écoute la conversation des filles que d’une oreille distraite, en mangeant une à une les pépites de mon gâteau, que je gratte du bout des doigts. Je ne peux m’empêcher de tourner la tête vers toi lorsque je t’entends prononcer le prénom de Marco.

Cette voix.

Mes souvenirs sont intacts. Je l’entends encore me murmurer que nous deux, c’est pour toujours, ou monter dans les décibels pour me balancer tous les noms d’oiseaux possibles et imaginables lors de nos discussions plus qu’animées.

Je me ressaisis et me retourne avant de croiser ton regard. Marco revient avec un seul gobelet et un sourire sardonique sur le visage. Il pose une main sur mon épaule, faussement désolé.

— Soit tu lui as tapé dans l’œil, soit elle t’a grillé. En tout cas, elle veut que tu ailles chercher ton café toi-même.

— C’est toi ?

— Non, j’ai rien dit ! Juré, crach…

— Pas besoin !

Il me met un coup de coude en se marrant.

— Bouge-toi, tes glaçons vont fondre. Et enlève ce foutu pull ! Plus la peine de te cacher.

Je souffle mais obtempère. Les jambes chancelantes, je me redresse péniblement en enlevant mon sweat-shirt avant de le jeter à la figure de Marco pour le faire taire.

Je commençais à suffoquer là-dessous.

J’entends vaguement Céline demander, un peu étonnée :

— Ne me dis pas que son Angie, c’est cette Angie-là ? Elle est super, cette fille ! J’aime bien discuter avec elle quand il n’y a pas trop de monde au café.

Mais déjà, je m’éloigne. Vers toi.

Seule au comptoir sur lequel patiente mon gobelet, tu nettoies un mixeur. À peine ai-je fait quelques pas que tu te tournes vers moi. As-tu entendu les battements de mon cœur qui martèlent ma poitrine ? Tu te frottes les bras. Tu frissonnes ? Timidement, tu pousses vers moi le gobelet à mon prénom.

OK : grillé !

— Salut.

— Salut.

J’essuie nerveusement mes paumes sur mon jean en essayant d’esquisser un sourire. Exactement comme le jour où je t’ai rencontrée.

— Salut.

— Salut.

Nous devons avoir l’air de deux idiots à nous répéter ainsi.

3

SIX ANS PLUS TÔT…

Octobre 2010

 

Ben

 

À la fin du premier couplet de With or without you, le trac s’atténue un peu. J’ai beau faire ça plusieurs fois par semaine depuis un an, je suis toujours aussi impressionné lorsque je commence un concert.

J’avoue que je serais plus à l’aise avec l’une de mes propres compositions, mais si je veux les faire connaître au public pour pouvoir en vivre, je n’ai pas d’autre choix que de les répartir tout au long du spectacle, en alternance avec quelques chefs-d’œuvre du rock. Mais bon, soyons réalistes : qui pourrait s’intéresser aux chansons qu’un gamin de vingt ans compose dans son appart pas plus grand qu’un placard ?

Ici, la salle n’est pas bien grande mais l’ambiance est bonne. Chaque fois, le public est un peu plus dense que la semaine précédente. Certains ne viennent plus pour manger mais pour me voir. Ça fait plaisir, le bouche-à-oreille fonctionne.

J’enchaîne ensuite avec mes mélodies préférées des Guns N’ Roses, de The Police, d’Aerosmith ou encore de Jeff Buckley en glissant de temps en temps l’un de mes propres textes entre ces monstres sacrés.

Une fille un peu en retrait, cachée derrière sa copine, ne m’a pas lâché des yeux.

Qui es-tu ?

Je ne crois pas t’avoir déjà vue ici. Jolie mais sans plus, vêtue simplement, avec un jean et un top sobre qui mettent pourtant en valeur tes formes généreuses. Tu as quelque chose qui, instinctivement, attire mon regard à chaque fois que mes yeux reviennent de ton côté de la salle.

 

Angie, you're beautiful

But ain't it time we say goodbye

Angie, I still love you

Remember all those nights we cried

 

La dernière chanson de mon concert. Probablement l’une des plus belles jamais écrites. J’ai beau aimer profondément certains de mes textes, je ne rivaliserai jamais avec celui-ci.

Tes yeux noisette accrochent les miens. Mon cœur bat plus fort. Tu rougis, toujours derrière ton amie. Sur la scène, je fais un pas dans ta direction. Tu résistes lorsque ta copine te pousse devant elle. Ma voix vacille sur le dernier couplet.

 

I hate that sadness in your eyes

But Angie, Angie, ain’t it time we said goodbye

 

Fin du show. Je salue. Je ne te vois plus. On me demande un rappel. Je te cherche dans la foule. Je chante une nouvelle fois cette dernière chanson. Tu ne réapparais pas. Je remercie mon auditoire. Tu es partie.

Les épaules basses, je range mon matériel. Je suis toujours un peu mélancolique après une prestation, quand le bar ou le restaurant reprend vie sans moi.

Ma guitare et mon clavier sont déjà dans leur étui, mais il reste encore mon ampli et les innombrables mètres de câbles reliés à la pédale loop. Tandis que je me bats pour démêler tous ces fils en maugréant, je sens une présence dans mon dos. Rien d’inhabituel. J’ai découvert il y a longtemps déjà le pouvoir d’attraction d’une guitare. Je préfère faire l’ignorant. Je n’ai pas envie de perdre du temps ce soir, je suis fatigué, j’ai envie de rentrer me poser devant un DVD.

Bordel, comment je me suis débrouillé pour faire autant de nœuds ? Pas envie, pas la patience. Je fais un premier voyage jusqu’à ma voiture avec ma guitare et mon ampli en baissant la tête pour ne pas être abordé. J’en reviens avec un bac en plastique vide dans lequel je balance en vrac le tas de câbles enchevêtrés. Il faudra que je m’occupe de ça à la première heure, sinon je vais perdre un temps fou pour tout mettre en place au bar de Yann demain soir. Et il faut que je pense à voir Jo avant de partir, histoire de vérifier qu’il m’a bien versé mon cachet du mois.

Perdu dans mes pensées, je plie mes micros et les pose en équilibre sur le bac avant de me redresser pour tomber nez à nez avec toi. Quand je dis nez à nez, c’est une expression, parce qu’avec mon mètre quatre-vingts, tu m’arrives tout juste à l’épaule, ce qui me plaît beaucoup en fait.

— Salut.

— Salut.

J’essuie nerveusement mes paumes sur mon jean en essayant d’esquisser un sourire, tandis que tu dis de nouveau :

— Salut.

— Salut…

Nous devons avoir l’air de deux idiots à nous répéter ainsi.

Tu rougis et commences à ronger tes ongles.

— Angie.

— Oui, j’aime bien cette chanson…

— Non. Enfin, oui, moi aussi. Mais ce que je veux dire, c’est que je m’appelle Angie. Angie, c’est mon prénom, quoi…

— Oh… désolé. C’est marrant… À cause de cette chanson ?

Tu hausses les épaules et passes la main dans tes cheveux châtains.

— Ma mère dit que non, mais mon père prétend que c’était une vraie groupie de Mick Jagger quand elle était plus jeune et que lui était trop amoureux pour lui dire non.

Je souris, nerveux.

Ce n’est pas la première fois qu’une fille dit s’appeler comme l’une des chansons de mon répertoire pour m’approcher. Je ne compte plus les Beth, Layla, Angie et autres Roxanne qui m’ont abordé. Néanmoins, tu parais bien trop timide pour être l’une d’entre elles. Tu ajoutes :

— J’espère juste que ma mère dit vrai, parce que cette chanson est vraiment trop triste.

— Oui, en effet… Moi, c’est Ben.

Je ne sais pas combien de temps s’écoule avant que l’un de nous reprenne la parole. Deux idiots qui se regardent en souriant bêtement.

Finalement, nous nous décidons en même temps.

— Tu…

— Je…

— Toi d’abord.

Tu te mords la lèvre puis déclares :

— Tu chantes bien.

— Merci… Je pensais que tu étais partie.

— Je voulais, mais mon amie Anna m’en a empêchée… Tu as besoin d’aide pour ranger ça ?

— Si tu veux. C’est gentil de ta part. Ma voiture est garée derrière le bar. Tu n’as qu’à prendre ça, je m’occupe du reste.

Nous entassons non sans difficulté tout mon matériel dans le coffre et sur le siège arrière. Tu n’oses pas me regarder.

— Voilà…

La ruelle est sombre et calme. D’ici, nous pouvons entendre la circulation et l’agitation de la route principale.

— Pourquoi voulais-tu rentrer ? Il est encore tôt.

— J’ai cours demain.

— Étudiante ?

Je croise les doigts pour que tu ne me répondes pas « lycéenne ». Tu sembles vraiment jeune. Pas beaucoup plus que moi, mais quand même.

— Je viens d’entrer en fac de lettres. Et toi ?

— Moi, je fais ça depuis deux ans environ.

— Oh… C’est bien. Tu as du talent.

— Merci.

Appuyé contre ma voiture, je frotte nerveusement mes mains sur mon jean. Putain, on dirait deux ados prépubères qui n’osent pas se regarder dans les yeux. Je n’ai jamais été à l’aise pour aborder les filles, mais là, j’ai vraiment l’impression de passer pour un débile.

— Tu veux que je te raccompagne ? Comme ça, nous pourrons discuter encore un peu sans que ça ne te retarde. Je t’avoue que, moi aussi, je ne voulais pas trop traîner ce soir.

Ton regard accroche enfin le mien. Tu m’adresses un sourire poli.

— Je ne sais pas trop…

Tu jettes un œil furtif en direction de la porte arrière du bar. Après tout, tu ne me connais pas. Mais j’ai vraiment envie de passer encore un peu de temps avec toi.

— Et si je promets de ne pas verrouiller les portières pour que tu puisses sauter de la voiture au premier feu rouge si besoin ?

Cette fois, tu éclates d’un rire cristallin.

— Dans ces conditions… J’habite à la cité U du campus de lettres, bâtiment E. Tu vois où c’est ?

Mon sang ne fait qu’un tour. Je t’ouvre rapidement la porte côté passager avant que tu ne changes d’avis.

Ta main frôle la mienne. J’ai soudain des papillons dans le ventre. Étrange sensation, proche du trac quand je monte sur scène, mais bien plus agréable.

— Pas vraiment, tu m’indiqueras le trajet en chemin.

4

Janvier 2017

 

Ben

 

Quel étonnant sentiment de déjà-vu. Tu souris et murmures :

— On se répète…

— Ou on se rencontre une seconde fois…

Je soupire et reprends :

— C’est sympa ici. Tu as l’air en forme.

— Oui, toi aussi…

— Tes cheveux sont vraiment longs maintenant, ça te va bien.

— C’est gentil. C’est plus pratique pour les attacher. La barbe ?

Je hausse les épaules d’une manière faussement désinvolte. En réalité, je lutte contre moi-même pour ne pas partir en courant.

— Elle pousse plus vite qu’avant, et comme je suis souvent trop occupé pour me raser… Un coup de tondeuse quand Marco commence à me traiter de bûcheron avec un mauvais accent québécois, et c’est réglé.

Tu souris et demandes :

— Marco ?

— Oui, mon ami, là-bas.

— À côté de Céline ?

— Oui, c’est son copain. Tu la connais ?

— Elle a son cabinet pas très loin d’ici, elle passe régulièrement depuis un mois ou deux. Elle aime autant les livres que moi. On discute souvent quand c’est calme. Mais lui, je ne l’avais encore jamais vu.

Tu ramasses tes cheveux avec grâce pour en faire un chignon lâche.

— Tu es encore plus belle que dans mes souvenirs…

Quel con ! J’ai vraiment dit ça à voix haute ?

Tu hausses les épaules et désignes mes mains, qui frottent nerveusement mes cuisses.

— Tu as toujours cette manie ?

— Faut croire. Tu ronges toujours tes ongles ?

Tu secoues la tête.

— J’ai arrêté.

— Nous avons l’air de deux idiots, non ? Ça me rappelle le soir où nous nous sommes rencontrés.

Tes joues sont écarlates maintenant. La gêne est palpable, mais je fais partie de ceux qui pensent qu’il faut toujours enlever un pansement d’un coup sec. Je prends une grande inspiration et déclare franchement :

— Mais cette fois, c’est un autre qui te raccompagne.

Entre tes longs cils, tu me lances un regard que je n’arrive pas à déchiffrer. Tu baisses le nez puis te tournes en faisant mine de chercher quelque chose dans tes placards. Je te connais assez pour savoir que tu essaies de cacher ton malaise.

Toujours la tête dans tes théières, tu oses :

— Et toi ?

— Non, je… Enfin, j’ai… mais… C’est compliqué.

Tu reviens face à moi en prenant soin d’éviter mon regard.

— Je vois.

Je ne crois pas, non. Sauf si tu vois à quel point tu m’obsèdes depuis que tu es revenue d’entre les morts !

Je fixe mon gobelet de café, que je fais tourner sur lui-même sans en boire la moindre goutte. J’ai la gorge bien trop nouée pour avaler quoi que ce soit. Tu reprends :

— Je ferme vers vingt heures le soir. Nous pourrons discuter, si tu veux.

Discuter ? Ça fait quatre ans que j’attends de discuter avec toi, de savoir pourquoi l’appart était atrocement vide lorsque je suis rentré, de savoir pourquoi cette fois-là était différente des autres. Quatre ans que je ne parle qu’à ton fantôme, qui ne me répond jamais. Pourtant, je m’entends prononcer des paroles insensées :

— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

— Si c’est à cause de… Tu ne le croiseras pas ce soir, il n’habite pas encore ici à cause de son travail.

Pourquoi cette remarque ?

Je relève la tête vers toi, plein d’espoir. Jusqu’à ce que je voie l’énorme horloge murale accrochée dans ton dos.

— Bordel !

Une lueur triste traverse brusquement ton regard.

— Euh… désolé, ce n’est pas ce que tu crois ! Je donne un cours et je vais être à la bourre.

Je cherche Marco des yeux. Probablement alerté par ma précédente interjection, il regarde dans ma direction avec un air grave qu’il n’arbore que rarement. Je lui fais signe de me rejoindre.

— D’accord… Si tu veux repasser un autre jour, j’ouvre à dix heures le matin, mais j’arrive généralement deux heures avant.

Je n’arrive pas à savoir si tu es déçue ou rassurée.

— C’est noté.

— Tu n’auras qu’à taper comme avant pour te faire reconnaître.

Ne sachant quoi répondre, je me contente de hocher la tête.

— On y va ?

Marco éclate notre bulle avant de réaliser qu’il est peut-être arrivé quelques secondes trop tôt. Malgré tout, j’enfile mon pull et je le suis sans me retourner, de peur de faire ou dire quelque chose que je risquerais de regretter.

 

Mon ami meurt d’envie de tout savoir, je le sens tandis qu’il déverrouille sa voiture de l’autre côté de la rue. Pourtant, il se contente d’une remarque anodine :

— Plutôt sympa, ce café.

— Depuis quand tu tournes autour du pot ?

— On y reviendra ?

— Techniquement, c’est plutôt un salon de thé, non ?

— C’est pas mon genre de tourner autour du pot, mais toi, c’est bien ton style de te foutre de moi quand tu ne veux pas répondre. Au lieu d’essayer d’ouvrir une école de musique, tu devrais te lancer dans la formation des politiciens à la langue de bois.

— Puisque tu vas y travailler, j’espère que tu sais que ce n’est pas une école de musique.

Il démarre la voiture.

— Tu ne vas rien me dire, pas vrai ?

Je secoue la tête en silence.

— Bon… je te dépose rue Bach, c’est ça ?

J’acquiesce, toujours sans un mot, et appuie mon front contre la fenêtre. À peine dix-neuf heures et il fait nuit noire. Je hais l’hiver.

Je souffle bruyamment.

— Allez, arrête de ruminer et lâche le morceau.

— Elle m’a demandé si je voulais passer en dehors des horaires d’ouverture, pour discuter.

— Et ?

— Et je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Elle a un copain.

— Et tu as une copine, je connais ta rengaine. Une copine super que tu aimes bien et à qui tu n’as rien à reprocher mais dont tu n’es pas amoureux.

— Angie fait partie de mon passé. C’est de l’histoire ancienne.

— Tu penses réellement ce que tu dis ou tu cherches encore à me prendre pour un con ?

— La circulation est infernale ce soir. Laisse-moi là, je vais finir à pied.

— Mais bien sûr… C’est tellement mieux de marcher dans le froid que de rester au chaud dans ma voiture.

— J’ai simplement besoin de prendre l’air.

— D’accord… Appelle si tu ne veux pas rentrer en bus quand tu auras terminé.

— Merci.

Je sors de la voiture au feu suivant. Le froid me mord violemment le visage et les doigts. Pourquoi ne me suis-je pas rendu compte que les températures étaient tombées en sortant du café tout à l’heure ?

Je remonte le col de mon sweat et souffle dans mes mains pour les réchauffer. Quel con ! Enfermé depuis des jours pour terminer mon mémoire, je n’ai même pas pris le temps de regarder par la fenêtre avant de sortir. C’est encore une fois de ta faute ! Tu me disais toujours de prendre mes gants, de ne pas oublier mon parapluie, de penser à mon chapeau, en fonction des saisons et de la météo.

Quatre ans que je ne suis plus fichu de choisir la bonne veste. Quatre ans que je me trempe à chaque orage.

Il faut que j’arrête de me mentir, Marco a raison.

 

One love

One blood

One life

You got to do what you should

One life

With each other

 

Et Bono aussi.

 

[De : Ben

Bonsoir, je suis coincé dans les bouchons. Je ne vais pas pouvoir assurer mon cours. Désolé ! Ben.]

5

Janvier 2017

 

Angie

 

Je ne m’étais pas trompée, c’était bien toi dans la voiture le mois dernier. Une barbe d’une semaine et des cheveux châtain clair moins longs, mais cette lueur dans tes yeux dorés… Reconnaissable entre mille, même dans l’obscurité.

J’en étais certaine. Tu avais l’air d’avoir croisé un fantôme. Même si, après réflexion, c’est aussi l’impression que j’ai eue.

J’avais fini par me faire à l’idée que je ne te reverrais jamais, parce que tu m’aurais déjà retrouvée depuis longtemps si tu en avais eu envie. Lorsque ta voiture a démarré en trombe, je n’ai pas pu bouger, tétanisée par ton regard blessé.

Martin m’a soudain trouvée pâle, il a cru que le bruit du moteur m’avait fait peur. Mais c’était tout le contraire.

Malgré la douleur causée par ton absence, je n’ai jamais cessé de penser que nous étions trop fusionnels, incapables de respirer l’un sans l’autre. Cet amour passionnel qui nous unissait nous aurait détruits à plus long terme. C’est pour cette raison que je suis partie.

Pas un jour ne passe sans que je pense à toi, en me disant que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Quand je suis venue assister à l’un de tes concerts en première partie de ce groupe, tu étais si beau. Je n’ai pas osé aller te voir après ta prestation, c’était là qu’était ta place, sur une immense scène avec tes propres chansons, pas dans un bar miteux à fredonner celles des autres juste pour rester près de moi.

Pourtant, en te croisant l’autre soir, j’ai été anéantie. Littéralement.

Les jours suivants, je n’ai pas cessé de t’attendre. Je te guettais par la vitrine, en espérant que tu repasses par là. Après tout, peut-être que toi aussi, tu voudrais me revoir. Peut-être que, pour toi aussi, la plaie avait été si profonde qu’elle te faisait encore souffrir sous la cicatrice.

Puis les jours ont passé, et j’ai fini par me convaincre que j’avais rêvé. Après tout, c’est loin d’être la première fois que je pense te reconnaître. Aucune trace récente de toi sur les réseaux sociaux ou sur Internet. Même sous ton nom de scène.

Disparu.

Ce soir, lorsque tu es entré dans mon café, j’ai su tout de suite que c’était toi, même caché sous ta capuche. Je n’ai pas eu le moindre doute. Je t’ai senti avant même de te voir. Une réaction épidermique. J’avais ma preuve que je n’étais pas folle.

J’espérais que tu m’approches, mais tu as préféré faire en sorte de m’éviter. C’est sûrement la raison qui t’a poussé à fuir, ton cours n’étant probablement qu’un prétexte. Tu es passé à autre chose. Je ne peux pas t’en vouloir, j’ai fini par essayer de faire la même chose avec Martin. Il te ressemble un peu sur certains points : quand il parle des vieux films qui le passionnent, ses yeux pétillent comme les tiens lorsque tu évoquais tes groupes fétiches. Et j’aime ça.

Néanmoins, t’avoir si près de moi était… étrange. Une sensation à la fois euphorisante et affreusement douloureuse. C’était bien toi, mais plus tout à fait non plus.

Je soupire, un trou béant dans la poitrine. Martin avait pourtant réussi à combler un peu ce vide et ce manque de toi. De toute façon, tu as refusé de revenir pour discuter, le message est clair.

Désormais, tu feras partie de mes souvenirs, même si je suis certaine que je ne t’oublierai jamais totalement.

— Mathilde, veuillez m’excuser, je ne vais pas tarder à fermer. Je peux débarrasser votre table ?

J’adore cette vieille dame un peu malicieuse. Elle passe presque tous ses après-midis dans mon café, sa famille vivant loin d’ici.

— Bien sûr, ma jolie. Pourrais-tu m’aider à me sortir de là, s’il te plaît ? Ma vieille carcasse est un peu capricieuse ces jours-ci.

Elle s’assoit toujours dans l’un des deux vieux rocking-chairs que j’ai fait restaurer avec des tissus de couleurs vives.

— Tu imagines un peu si, pour changer, je m’installais dans un de ces machins au ras du sol, là-bas ? Il faudrait que tu appelles les pompiers pour me relever. Remarque, tu n’aimerais pas voir arriver des beaux garçons dans ton café ?

— J’ai déjà quelqu’un, Mathilde.

Elle fronce les sourcils.

— Justement, quand on parle du loup… Ah ! non. Il n’est pas blond, celui-ci !

Le carillon en forme de notes de musique accroché à la porte d’entrée tinte dans mon dos.

— Bonsoir, je suis désolée, j’allais justement… Oh…

— Salut.

— Salut…

Mathilde s’accroche à mon bras pour se remettre correctement sur pied. Il a suffi que je croise tes yeux une seconde pour oublier sa présence. Elle me chuchote :

— Je ne perds pas la tête, ce n’est pas le même que d’habitude, n’est-ce pas ?

Plongée dans la profondeur de ton regard, je suis incapable de lui répondre. Elle en profite pour me donner son avis, comme à son habitude.

— Entre nous, je préfère celui-ci. Si je n’étais pas si vieille, j’aurais bien tenté ma chance. Il est mignon et a une bonne tête, lui.

Je ne relève pas. Elle m’a déjà dévoilé le fond de sa pensée à plusieurs reprises. Martin ne lui plaît pas. Elle trouve qu’il a l’air trop parfait pour être honnête.

Elle avance dans ta direction et pose son livre sur le comptoir.

— Bonsoir, jeune homme. Angie, tu me le mets de côté pour demain, s’il te plaît ? Bonne soirée, les enfants.

Nous la regardons disparaître à petits pas dans la nuit noire, appuyée sur sa canne. Je prends le livre qu’elle a laissé, y glisse un papier avec son nom et le range sur l’étagère derrière la caisse. Toujours près de la porte, tu m’interroges du regard.

— Les livres avec une gommette orange sont réservables pour être lus sur place dans les quarante-huit heures mais pas ceux avec une gommette rouge. Quand la marque est verte, le livre est en vente.

Parler de choses aussi dérisoires m’aide à tromper le silence. Machinalement, je remplis un grand gobelet de glace pilée, y verse du café froid puis une pincée de cannelle.

— Et un café Aurélien pour monsieur. Tu n’y as pas touché tout à l’heure. Assieds-toi où tu veux, j’arrive.

Pendant que tu t’installes sur les gros coussins de sol dans le fond, je tire les rideaux, mets un tour de clé et éteins l’éclairage principal. J’enlève mon tablier, que je jette sur le comptoir, remplis un gobelet d’eau fraîche et attrape deux pâtisseries avant de venir m’installer face à toi, le cœur balançant entre angoisse et euphorie.

Pour meubler, tu enlèves ton sweat à capuche, le plies, le déplies, et le plies encore avant de le poser sur tes genoux. À croire que tu évites par tous les moyens de croiser mon regard.

Tu finis par lever tes yeux dorés et profonds vers moi. Je ne sais pas si ça provient de l’éclairage, mais ils me paraissent tristes ce soir. Je ne saurais dire combien de temps s’écoule avant que tu prennes la parole.

— C’est sympa ici, tu as fait un beau travail. J’aime bien l’ambiance et le concept.

— Merci. Je voulais créer un lieu calme et reposant, où les gens se sentiraient bien.

— C’est agréable, ça te ressemble.

Je souris, un peu troublée.

— Et toi, toujours chanteur ?

— Si on veut.

— Ton album avait bien marché, non ?

— Oui, c’était pas mal pour un premier disque.

De longues minutes à nous toiser dans un embarras grandissant. Tu te passes nerveusement les mains sur les cuisses. Un silence gênant face à un être avec qui j’ai pourtant tant partagé. Tu marques une pause et évites mon regard, mal à l’aise, puis lâches dans un murmure :

— C’est trop bizarre d’être ici avec toi…

— C’est vrai. J’ai un peu l’impression d’être face à un inconnu, pas avec quelqu’un avec qui j’ai vécu…

Un inconnu qui me provoque de la tachycardie. Et autant de remords que de regrets.

Tu lèves un regard triste vers moi.

— Une question chacun, à tour de rôle, comme avant ?

J’acquiesce, un peu mal à l’aise. Tu prends une grande inspiration et poursuis sans attendre :

— Est-ce que tu m’as reconnu l’autre soir, au feu rouge ?

Je hoche la tête de nouveau, muette.

— C’était ton copain ?

Je détourne le regard.

— Non, c’est mon tour. Tu as une copine, toi ?

— Je prends ton esquive pour un oui.

Un mensonge par omission, un laconique fragment de vérité. C’est toujours plus facile à entendre. Tu poursuis :

— Pour te répondre : si on veut…

J’ai l’impression qu’aucun de nous n’est réellement honnête. Pourtant, ce n’était pas notre mode de fonctionnement. Nous n’avions aucun secret l’un pour l’autre, au risque de monter rapidement dans les décibels.

Je te réprimande gentiment :

— C’est flou comme réponse.

— Je ne suis pas sûr que tout soit bon à dire.

— Je t’ai connu plus direct.

— Tu vas me prendre pour un fou ou un truc du genre.

— Je prends le risque.

Tu te racles la gorge.

— Je sors plus ou moins avec une fille depuis peut-être cinq ou six mois, mais depuis que j’ai appris que tu avais ouvert ce café, je suis… encore plus distant.

— Depuis que tu m’as vue le mois dernier ?

— C’est mon tour. Même question.

— Je sors avec Martin depuis huit mois, mais nous ne nous voyons pas souvent. Il vient ici régulièrement pour ses déplacements professionnels, mais pour le moment, il n’a pas encore eu sa mutation et vit donc à cent cinquante kilomètres d’ici, la plupart du temps.

Je prends un moment pour t’observer avant de te poser ma question suivante. Tu sembles un peu ailleurs, perdu dans tes pensées.

— Quand as-tu appris que j’avais ce café ? Quand tu m’as croisée le mois dernier ?

Tu baisses les yeux et frottes une fois encore tes paumes sur ton jean. Tu n’as vraiment pas perdu ce tic, signe évident de stress chez toi. Et j’avoue que constater que tu n’as peut-être pas tant changé me rassure.

Seul le bruit des voitures qui passent au loin vient perturber notre long silence. Lentement, tu te lèves et fais quelques pas. Tu observes une lampe, passes un doigt sur la tranche des livres de l’une des bibliothèques, caresses les feuilles d’un grand yucca. J’aime ta démarche légère mais un peu gauche. On dirait toujours que tu ne sais pas où te mettre, de peur de déranger. Finalement, tu reviens t’asseoir face à moi, le visage dans les mains. Tu réponds à voix basse :

— Non, ça fait trois mois peut-être, quand j’ai lu un article sur cet endroit dans le journal local.

Tu me lances un regard contrit avant d’avouer :

— Je suis passé devant plusieurs fois, mais je n’ai jamais réussi à entrer.

— Pourquoi ?

Tu fronces les sourcils.

— C’est mon tour.

Tu réfléchis un instant puis attrapes un bouquin au hasard sur l’étagère accessible depuis ta place et le feuillettes d’un air absent. Tu entrouvres la bouche pour parler mais te ravises. Tu déglutis et te pinces les lèvres, le regard fuyant. Finalement, tu soupires et murmures, comme pour toi-même :

— Il y a des tas de choses que j’aimerais te demander…

Comme moi, tu voudrais probablement tout savoir. Tout ce que tu as fait sans moi, tout ce que tu as vécu loin de moi, combien t’ont touché, combien tu en as aimé, si tu pensais à moi, si je t’ai manqué. Tant de questions qui me rongent alors que je n’ai plus mon mot à dire depuis bien longtemps…

Tu me sors brusquement de mes pensées :

— Pourquoi tu m’as quitté ?

Tes yeux accrochent les miens, suppliants. Je reste muette, paralysée par ton âme mise à nue devant moi.

Je me doutais que je n’allais pas y échapper.

— Techniquement, c’est toi qui es parti, Ben.

— Je revenais toujours.

— Justement… Je t’ai rendu service : j’étais un frein à ta carrière. Sans moi, tu as pu avoir le succès que tu méritais. Tu as même fait un disque.

Tu te redresses et commences à arpenter la pièce de long en large en fixant tes chaussures, les mains dans les poches. Je ne saurais dire si tu te contiens ou si tu souffres. Néanmoins, tu restes calme.

— Je ne t’ai jamais fait de reproches.

— C’est vrai, mais c’est l’impression que tu donnais quand tu refusais de partir en tournée pour rester près de moi, alors que c’était ton rêve le plus cher.

— La scène n’a jamais été une fin en soi, tu sais très bien que je n’aimais pas spécialement ça. C’était vivre ma vie entière avec toi, mon rêve le plus cher.

— C’était aussi le mien…

— Ne joue pas à ça, s’il te plaît. Au risque de passer pour un idiot, j’avoue ne pas comprendre ! Tu ne peux pas me dire ça alors que tu t’es barrée sans un mot ! Tu as disparu, putain !

Tu prends une grande inspiration pour te calmer et pour poursuivre de manière plus posée. Ta voix est cassée maintenant.

— Tu me dois au moins une explication… Ça fait quatre ans que j’attends de savoir ce qui t’a pris. C’est trop stupide comme raison. On ne quitte pas quelqu’un parce qu’on l’aime… Comment il s’appelait ? Je le connaissais ?

Je bondis comme un diable hors de sa boîte.

— Quoi ? T’es sérieux, là ?

Tu te tournes face à moi et me dévisages, impassible. J’en reste sans voix. Jusqu’à ce qu’un sourire illumine ton visage. Je m’énerve :

— Et maintenant, tu te moques de moi ? Tu me fais quoi, là ? Hein ?

Tu interceptes mes poignets avant que mes poings frappent ta poitrine, ce qui m’irrite davantage.

— Espèce de…

— Tes éclats de voix m’avaient manqué…

J’en ai le souffle coupé. À ce contact physique avec toi, mon corps me lâche et je m’écroule dans tes bras. Tes mots, ta peau, ton parfum, ta chaleur… Mes yeux s’emplissent de larmes.

— Pourtant, nous ne nous sommes même pas disputés la nuit où tu m’as quittée.

— C’est toi qui m’as abandonné, Angie.

— Non, tu avais promis de me retrouver. Je t’ai fait confiance.

6

QUATRE ANS PLUS TÔT…

Avril 2013

 

Angie

 

Les clés dans la serrure. La porte qui s’ouvre puis claque. Des chaussures jetées dans un coin. Tu sembles nerveux.

— Ton rendez-vous s’est bien passé, mon cœur ?

Tu m’adresses un sourire timide.

— Oui, c’est en bonne voie. Paul a rencontré un producteur et lui a fait écouter mes maquettes. Il veut me voir pour parler d’un single.

Je te saute au cou.

— Un single ? Waouh ! Ça se fête !

— Probablement…

— C’est ton rêve qui se réalise !

— Oui…

Tu retires ton tee-shirt, me permettant d’admirer ton torse quasiment imberbe au passage. Je ne m’en lasserai jamais, je crois.

— Ça t’embête si on ouvre un peu la fenêtre ? On étouffe ici.

— Il est peut-être temps de chercher un deux-pièces, histoire de pouvoir trouver une vraie place à tes instruments.

Tu ne relèves pas et me détailles avec un sourire lubrique.

— J’aime bien quand tu t’habilles comme ça.

Je crois que tu es le seul homme qui préfère que sa copine porte l’un de ses tee-shirts plutôt qu’un truc sexy. Quand je pense qu’Anna me parle toujours des tenues affriolantes qu’elle achète pour plaire à ses nombreuses conquêtes ! Moi, il me suffit d’ouvrir ton armoire.

Au lieu de t’approcher de moi, tu pars t’installer à ton clavier. Tes doigts glissent sur les touches, sans mélodie précise. Puis, peu à peu, tu fredonnes, et les notes suivent pour former une musique absolument magnifique, comme toujours ou presque.

J’adore te voir composer, j’ai l’impression d’observer un moment magique et absolument intime, un moment de grâce. C’est ton monde, ton jardin secret. Je n’ose jamais t’interrompre, de peur de faire disparaître cette aura presque mystique qui te protège de l’extérieur dans ces instants qui te sont propres.

Mais je sais aussi que, quand tu te comportes ainsi en ma présence, c’est que quelque chose te préoccupe. Je ne m’en fais pas, tu finiras bien par m’en parler tôt ou tard. En attendant, assise en tailleur sur le lit, je me replonge dans mes cours. Les exams approchent et je vise une mention.

 

Une heure plus tard, tu ranges dans ton coffre la partition que tu viens de griffonner, éteins ton piano et me demandes :

— Tu as encore beaucoup de travail ?

— Non, c’est bon, j’ai bien avancé. Ça suffit pour ce soir.

Tu viens t’asseoir à l’autre bout du lit, toujours à distance de moi.

— Tu as eu des réponses pour tes admissions en master ?

— En fin de semaine normalement, mais l’un de mes enseignants m’a dit que la commission s’était déjà réunie pour faire une présélection. D’après lui, je devrais être admise ici, au vu de mon dossier. Sous réserve d’obtention de ma licence, bien entendu.

Tu hoches la tête, satisfait. Néanmoins, tu restes sur tes gardes.

— Et pour les autres ?

Je sais très bien à quoi tu fais allusion : au master en Angleterre en Erasmus, et à celui à l’autre bout de la France. Je ferme mon classeur et plante mes yeux dans les tiens.

— Si je peux finir mes études près de chez nous, je ne vois pas pourquoi je partirais loin de toi.

— Parce que les deux autres sont mieux cotés. Et parce que tu en rêves.

— Je ne veux pas m’éloigner de toi, c’est mon choix.

Tu poses les coudes sur tes genoux et te frottes le visage à deux mains.

— Es-tu sûre que ce soit le bon ? Je veux dire… Tu as vingt et un ans… Tu te vois où à vingt-cinq ? À trente ? Quand tu auras un bac plus cinq alors que moi je serai au même endroit que quand tu m’as connu ?

— Tu me fais quoi, là, Ben ?

Je m’approche de toi, mais tu te lèves et arpentes la pièce.

— Comprends-moi. Ça fait presque trois ans que nous sommes ensemble, et regarde-nous ! Nous vivons toujours dans un studio de la taille d’un placard parce que nous arrivons tout juste à payer nos factures. Toi, tu as tes études, c’est normal que tu ne puisses pas travailler plus que tu le fais déjà, mais moi, je devrais être capable de nous faire vivre plus décemment ! Au lieu de ça, j’en suis toujours au même point que quand j’ai commencé, à jouer les chansons des autres dans des bars plus ou moins miteux.

Finalement, tu cesses de faire les cent pas et te laisses glisser contre un mur, dépité. Las, tu reprends :

— Mes parents avaient raison, j’aurais dû faire cette fac de droit et rentrer dans les rangs pour reprendre les dossiers de mon père. Je suis certain que j’en aurais été capable.

Je range mes cours étalés sur le lit puis viens me placer entre tes jambes pour que tu me regardes enfin.

— Il n’est pas trop tard, si c’est ce que tu souhaites. Mais je suis sûre que ce n’est pas le cas. Tu aimes ce que tu fais, tu adores composer. Et tes chansons sont magnifiques. Tu es fait pour ça.

— Tu n’es pas objective…

— On te propose de sortir un single, c’est que tu n’es pas si naze que ça, non ? Et parce que je t’aime, tu crois que j’hésiterais à te dire que tu fais de la merde, si c’était le cas ?

Je te décroche enfin un sourire, timide certes, mais un sourire quand même. Tu déposes un baiser bref sur mes cheveux.

Tu te relèves et déclares en frottant tes mains sur ton jean :

— Tu as raison, excuse-moi. Je suis juste un peu fatigué… On met un concert ?

Apparemment, j’ai réussi à estomper un peu tes idées noires. Je déteste quand tu es dans ces phases, même si elles te permettent à chaque fois ou presque d’écrire des textes merveilleux.

— Choisis, je nous prépare de quoi grignoter.

J’ouvre le réfrigérateur et m’exclame :

— Avant que j’oublie ! Mes parents ont appelé, on leur manque. Ma mère veut savoir quand est-ce qu’on aura le temps de descendre quelques jours chez eux, parce que ton cadeau d’anniversaire t’attend déjà là-bas depuis un mois.

— Il faut voir avec ton planning d’exams. Moi, je me débrouillerai toujours pour me libérer, si ce n’est pas pendant la période des festivals.

— Ma mère trouve que tu travailles trop et que tu sembles épuisé, tu l’inquiètes. À croire qu’elle se fait plus de soucis pour toi que pour moi !

Tu me lances un sourire un peu triste en fouillant dans nos DVD. Je n’aurais pas dû dire ça. Je ne comprendrai jamais comment des parents peuvent préférer leur position sociale à leur fils unique, au prétexte qu’ils ne peuvent pas se permettre d’avoir un fils « saltimbanque ».

Même si tu dis ne pas regretter tes choix, tes parents te manquent, c’est une évidence.

À peine trois minutes plus tard, le plateau télé est prêt. Je n’ai qu’un pas à faire pour aller du coin cuisine à notre lit.

Room service pour ma future star !

Tu ne me regardes pas, les yeux rivés sur l’écran. Tu sembles toujours un peu tendu.

— J’hésitais, alors j’ai mis un festival. Les artistes seront plus variés.

— Pourquoi j’ai l’impression que tu ne me dis pas tout ?

Tu relèves les oreillers contre la tête de lit et recules pour t’y adosser en me faisant signe de m’installer à tes côtés. Les jambes allongées devant toi, tu montes le son et tires le plateau pour picorer des tomates cerise, sans un regard pour moi.

À la deuxième chanson, tu bats la mesure du pied.

À la quatrième, machinalement, tu pianotes sur tes cuisses la partition que l’on entend, toujours sans un mot. Tu ne m’as toujours pas touchée, ni même approchée d’ailleurs, ce qui ne te ressemble pas.

Les yeux rivés sur la télé, tu lâches :

— Ils veulent que je fasse une tournée.

— Oh !

— En première partie d’un groupe connu.

Tes doigts enlacent enfin les miens, mais je reste muette.

— Tu ne veux pas savoir lequel ?

Je fixe l’écran face à nous en serrant un peu plus fort ta main. Non, je ne veux pas savoir. Il s’agit probablement d’une opportunité qui ne se représentera pas deux fois, et je vais culpabiliser parce qu’égoïstement, je ne veux pas que tu partes loin de moi. Malgré tout, je prends sur moi et hoche la tête, incapable de prononcer le moindre mot. Tu déclares dans un murmure :

— Ils m’ont proposé de faire la première partie de la tournée européenne des Amadeus and Co. L’un des membres du groupe a entendu parler de moi par une amie, et il paraît qu’il a pris le temps de venir me voir au bar de Yann.

Waouh ! Il est vrai que ça ne peut pas se refuser. Pourtant, ta voix reste étonnamment calme. Je suis certaine qu’au mieux, tu hésites. Si tu n’as pas déjà dans l’idée de refuser. Tu m’observes, méfiant :

— Tu ne t’énerves pas ?

— Non.

Il faut reconnaître que c’est assez surprenant. Nous avons tous les deux l’habitude de hausser le ton à la moindre contrariété. C’est notre mode de communication, caractéristique des Méditerranéens, rien de plus. Ensuite, nous passons vite à autre chose, même si entre-temps, il t’arrive de partir dormir chez Paul en claquant la porte. Nous sommes bien trop fusionnels pour rester séparés longtemps.

— Tu veux savoir ce que j’ai répondu ?

Les yeux rivés sur le concert, je secoue la tête. Pas besoin de te l’entendre dire, je le sais. Tu as dû dire non. Tu as probablement déclaré préférer les petites salles du coin et les restaurants que tu connais bien.

Mais je sais aussi que tu en meurs d’envie, que ce serait une revanche sur tes années de galères, que ça donnerait un sens à ta rupture avec ta famille. Pourtant, je suis certaine que tu es prêt à renoncer à tout ça pour ne pas t’éloigner de moi. Tout comme je refuse de partir dans ce super master à l’étranger sans toi à mes côtés.

Quelques minutes plus tard, quand les premières notes de l’une de nos chansons préférées se font entendre, tu m’attires enfin contre toi.

— Tu m’accordes cette danse ?

 

When I look into your eyes

I can see a love restrained

But darlin' when I hold you

Don't you know I feel the same

 

Tout en m’aidant à me lever, tu me caresses la joue avant de m’embrasser du bout des lèvres. Une bouffée de chaleur m’envahit, apaisante. À chaque pas, chaque bercement, tu me serres un peu plus fort contre ton cœur.

Lentement, tu mordilles ma lèvre inférieure, mon menton puis mon cou. Je ferme les yeux, focalisée sur ton souffle sur ma peau. J’ai des papillons dans le ventre. Exactement comme au premier jour.

— Je t’aime plus que tout, tu en es consciente ?

Je hoche la tête.

Ta bouche reprend possession de la mienne, nos baisers sont plus intenses. Tes mains glissent dans mon dos, jusqu’au bas de ton vieux tee-shirt, que tu m’enlèves sans hâte. Tu grognes quand mes lèvres se détachent des tiennes une fraction de seconde. Ton front lié au mien, tu me serres plus fort contre ta poitrine, peau contre peau.

— Plus que tout. Plus que ma carrière. Plus que la gloire. Toi et moi, rien d’autre.

 

Nothin’ lasts forever

And we both know hearts can change

And it's hard to hold a candle

In the cold November rain

 

Les battements de nos cœurs s’emballent peu à peu, synchrones, comme toujours. Sans me lâcher, tu m’allonges délicatement, pendant que le reste de nos vêtements tombe au pied du lit.

— Quoi qu’il se passe prochainement, je te prouverai par A plus B que toi et moi, c’est plus fort que tout.

Pour toute réponse, je resserre mon étreinte autour de tes hanches, pour ne faire plus qu’une avec toi, pour sentir ton amour, pour que tu sois assuré du mien.

 

But love is always coming and love is always going

And no one's really sure who's lettin' go today

Walking away

 

Tout en continuant tes langoureux va-et-vient, tu poursuis ton monologue seulement entrecoupé par nos halètements et nos baisers.

— Nous nous aimons trop pour nous aimer correctement. Nous finirons par nous le reprocher.

— Pourquoi tu me fais l’amour comme si ta vie en dépendait alors que j’ai l’impression que tu me quittes ?

Avec un sourire un peu triste, tu passes ton pouce sur la lèvre que je suis en train de mordiller nerveusement. Tu me fais taire en dévorant ma bouche et en accélérant le mouvement de ton bassin. Encore et encore. Sans un mot de plus.

 

Je fais un rêve délicieux. Tu m’embrasses les cheveux en me caressant l’épaule du bout des doigts, amoureusement.

— Je t’aime plus que tout, Angie. N’en doute jamais.

Je sens tes lèvres dans mon cou. Tes cheveux longs me chatouillent mais j’aime ça. Tu renifles à plusieurs reprises en me serrant contre toi. Puis, quand la chaleur de ton corps se fait plus distante, tu tires la couette pour que je ne prenne pas froid. Ainsi emmitouflée, je replonge bien plus profondément dans les bras de Morphée.

 

En ouvrant les yeux dans la pénombre, je te cherche à tâtons à côté de moi dans le lit, mais ta place est bien trop froide.

— Ben ?

Je me redresse et t’appelle encore. Je pose les pieds par terre et marche sur ton tee-shirt, que nous avons jeté au sol hier soir. Machinalement, je le ramasse et l’enfile en approchant de la salle de bains.

Personne.

Je me dirige vers le bar du coin cuisine pour récupérer mon téléphone. Il est posé sur une partition manuscrite sans paroles sur laquelle tu as griffonné un mot. J’ai un peu de mal à lire, le feutre a coulé à plusieurs endroits. Souillé par tes larmes ?

 

Tu es toute ma vie. Tu m’es plus nécessaire que l’air que je respire. C’est pour ça que nous devons apprendre à nous aimer mieux avant de nous retrouver.

Je te promets que nous nous retrouverons. Nous aurons la preuve par A plus B que nous deux, c’est plus fort que tout.

Ben

 

Alors voilà, ce n’était pas un rêve. Ce matin, tu es parti. Comme ça. Tu m’as embrassée une dernière fois, puis tu es parti lâchement pendant que je dormais.

Ce n’est pas la première fois que tu remplis un sac avec tes affaires. À chaque fois que nous élevons la voix, c’est la même histoire. C’est comme ça que nous fonctionnons, que nous nous aimons. Alors, malgré un pincement au cœur, je pose mon téléphone.

Tu reviens toujours. Te connaissant, tu vas bientôt m’envoyer un message plein d’amour et de remords. Comme à chaque fois. Ou demain matin, peut-être.

J’attrape une pomme en mettant en route ton piano numérique. Je pose la partition que tu m’as laissée sur le pupitre et caresse les touches du bout des doigts. Je ne peux m’en empêcher. Comme un automatisme.

À chaque fois que je m’assois ici, je pense à la façon sensuelle avec laquelle tu m’apprends à jouer de ton instrument de prédilection, en t’asseyant derrière moi, en posant tes mains sur les miennes. Tu dis que c’est plus fort que toi, que tu n’arrives pas à te contrôler, que tu as besoin de me toucher, que tu as besoin de moi.

Alors pourquoi cette nécessité de partir sans cesse ?

Je souris en me remémorant ta dernière désertion. J’étais tellement en colère que j’ai coupé toutes les cordes de ta guitare.

Je tourne la tête vers son support, à gauche du piano. Pourquoi n’est-elle pas dessus ? Tu l’as emportée ? Cette fois, tu as pris ta gratte ? Tu la laisses toujours…

Mon cœur se serre.

J’avoue que je ne sais plus quoi penser. Bien que ce ne soit pas la première fois que tu me fasses le coup, habituellement, tu pars sur une dispute futile. Mais cette fois, pas un éclat de voix. Au contraire, tu m’as fait l’amour en me répétant à quel point tu m’aimais. Même si tu m’as plus ou moins reproché d’être un frein à ta carrière.

Sérieusement ?

Bon, si je dois être honnête, tu ne l’as pas dit comme ça. Je sais pertinemment que tu refuses de partir en tournée pour ne pas t’éloigner de moi. Nous ne supportons pas de passer plus d’une nuit l’un sans l’autre. Et tant que je n’ai pas passé mes diplômes, je ne peux pas te suivre par monts et par vaux, même si je suis aussi dépendante de toi que tu l’es de moi. Il n’empêche que c’était une attaque lâche.

Je soupire et, entre mes larmes, je tente de déchiffrer le morceau que tu m’as laissé. Je ne joue pas très bien, mais malgré mes fausses notes, cette mélodie me semble magnifique. Elle ne me dit rien. Probablement l’une de tes nouvelles compositions.

Je m’essuie le visage des deux mains avant de taper rageusement sur les touches du piano. Puis, instinctivement, j’appuie sur une note, une seconde et encore une autre, jusqu’à reprendre un passage sur lequel nous avons dansé hier soir.

 

And when your fears subside

And shadows still remain

I know that you can love me

When there's no one left to blame

So never mind the darkness

We still can find a way

 

Lorsque je réalise que je fixe le piano depuis un temps insensé, je secoue la tête pour reprendre un peu de contenance et fais un bref état des lieux de notre studio.

Du linge sec depuis des jours toujours sur l’étendoir, mes cours et mes bouquins un peu partout, tes partitions et ton matériel dans tous les coins.

Tu as raison, je suis incapable de prendre une décision qui ne tourne pas autour de toi, aussi anodine soit-elle. Et c’est réciproque. Dans notre bulle, nous nous fichons de tout, nous vivons au jour le jour. Mais combien de temps cela peut-il durer ? Où cela va-t-il nous mener ? Nous ne pouvons pas bouger l’un sans l’autre. Nous n’avons plus vraiment de vie sociale, nous nous suffisons. Mais jusqu’à quand ?

Tu me l’as dit hier soir, tu me préfères à tes espoirs de carrière. Mais quand vas-tu commencer à m’en vouloir ?

Je glisse de mon tabouret et ouvre les vannes pour laisser couler toutes les larmes de mon corps. Je suis pathétique.

Une fois déshydratée par cette hémorragie lacrymale, j’attrape mon téléphone et compose le premier numéro qui me vient à l’esprit. Celui d’Anna.

— Salut… Je peux venir dormir chez toi quelque temps ?

— Euh… Et Ben ?

De nouveau au bord des larmes, je déballe tout d’un trait. Quand j’ai terminé, j’entends mon amie s’esclaffer au bout du fil.

J’ai le cœur en mille morceaux, et elle, elle éclate de rire ?

— Il est fou de toi, il va revenir. Il revient toujours.

— C’est vrai, c’est pour ça que je pars.

— Tu sais où il est ?

— Sûrement chez Paul.

— Ah ! J’aime bien Paul.

— Oui, Anna, je sais. Tu m’as assez détaillé son impressionnante qualité.

— Plus sérieusement, tu arrêtes la fac ? Tu sais que je suis loin maintenant…

— Je ferai les trajets.

— Il va te chercher.

— Je ne resterai pas longtemps chez toi, mon dernier semestre de licence est presque terminé.

— Angie… Tu es sûre de toi ? Vu de l’extérieur, vous êtes vraiment dingues l’un de l’autre.

— C’est le cas… C’est pour ça qu’il faut que nous nous éloignions un peu. Je crois…

— Bon… Nous en reparlerons ce soir. Je te laisserai les clés sous le pot de fleurs. À plus, poulette !

— À plus.

Je soupire. La vérité, c’est que je sais pertinemment que cette décision va nous rendre malheureux tous les deux. La vérité, c’est que je ne veux pas que nous nous séparions. La vérité, c’est qu’Anna a raison : je suis complètement dépendante de toi. Tu es mon soleil, tu m’éclaires mais tu m’éblouis aussi. Et c’est réciproque.

Je relis une fois de plus tes mots sur la partition. Tu es toute ma vie. Tu m’es plus nécessaire que l’air que je respire. Je sais que tu vas revenir, ce soir ou demain. Comme toujours. Et rien ne changera. C’est décidé, ce soir, je vis pour moi, et pour que tu puisses en faire de même. Tu me l’as écrit : nous devons apprendre à nous aimer mieux avant de nous retrouver. Tu me l’as promis par A plus B.

Ne me déçois pas, mon amour.

J’inspire profondément et attrape un sac de sport. Je l’ouvre et y balance des vêtements en vrac, mes Converse et mes Doc, mes cours, ma liseuse déchargée depuis des semaines et mon ordinateur. Je comble le peu de place restante avec mes bouquins et ton mot. Mes autres affaires resteront avec toi.

Je m’habille puis envoie un rapide texto à Anna pour lui dire que je suis sur le départ. Ensuite, j’éteins mon téléphone et le fourre dans ma poche pour éviter de t’appeler. Si je te parle, je vais perdre tous mes moyens.

J’ouvre la porte d’entrée, mais je ne peux pas me résoudre à partir comme une voleuse. Je pose mon sac et fouille à la hâte dans le coffre dans lequel tu entasses tes partitions et tes compositions jusqu’à trouver ce que je cherche : les tablatures de Come back, que j’aime tant t’entendre gratter sur ta guitare. Je n’aurais pourtant jamais pensé me reconnaître un jour dans les paroles de cette chanson.

 

Please say that if you hadn't have gone now

I wouldn't have lost you another way

From wherever you are

Come back

 

Dans le tiroir de la cuisine, je récupère le feutre que tu as dû utiliser quelques heures plus tôt. En gros, en travers de la partition, je note :

 

Tu me l’as dit hier soir : nous nous aimons trop pour nous aimer correctement, et nous finirons par nous le reprocher jusqu’à nous déchirer. Je te fais confiance pour tenir ta promesse : quand nous serons prêts, nous nous retrouverons. Je te prouverai par A plus B qu’il n’y aura toujours que toi.

Angie

 

J’essuie mes larmes du revers de la main et place la feuille sur le pupitre du piano. Je ramasse ensuite mon sac avant de descendre calmement jusqu’au parking.

Je n’ai jamais eu aussi mal de toute ma vie.

7

Janvier 2017

 

Angie

 

— J’étais certain que tu étais chez Anna. Elle m’a bien menti, cette garce.

Tu lâches lentement mes poignets que tu tenais toujours dans tes mains chaudes et te détournes de moi.

— C’est moi qui le lui avais demandé. Elle l’a fait pour nous. Elle a compris pourquoi je partais, même si elle ne cautionnait pas vraiment ma façon de faire.

— Tu vas lui dire que tu m’as revu ?

Je baisse la tête. Cela fait un moment que je préfère éviter de penser à elle. Elle me manque.

— Angie ?

— Anna et Martin ne s’entendent pas vraiment.

Tu fronces les sourcils mais ne commentes pas. À la place, tu retournes t’asseoir dans l’un des vieux canapés au cuir usé, les coudes sur les genoux.

— Où étais-tu ? Je t’ai cherchée pendant des semaines. Je suis même allé chez tes parents. Ta mère a pleuré parce qu’elle ne pouvait rien me dire. Tu m’as aussi privé d’eux…

— Je ne suis restée chez Anna que quelques jours, parce que je savais que tu pourrais y venir. Après, j’ai dormi chez des connaissances ou en auberge de jeunesse, le temps de finir mes exams. Ensuite, je suis rapidement partie en Angleterre. J’y ai travaillé comme serveuse durant l’été avant de suivre ce master. J’avais même décroché une bourse, parce que j’ai fini dans les cinq premiers de ma promo de licence.

— Félicitations, murmures-tu, un brin sarcastique.

Tu secoues la tête, dépité, avant de reprendre :

— Tu as disparu sans un au revoir, sans la moindre explication. Tu as même changé de numéro de téléphone et fermé tes comptes sur les réseaux sociaux. Tu avais vraiment besoin de me quitter comme ça ?

— Non… Oui…

Ton air malheureux me désarme. Je respire profondément et reviens m’installer à tes côtés. Ainsi, je peux plus facilement éviter ton regard.

— Ben… Cette séparation, c’était ton idée au départ, et tu avais raison. Nous étions trop jeunes pour être si fusionnels, ce n’était pas sain. Je n’aurais jamais fait ces années Erasmus, et tu ne serais jamais parti en tournée. Ce n’était pas des choses que nous pouvions faire ensemble. Nous aurions fait une croix dessus, au risque de nous le renvoyer à la figure plus tard. Tu me l’as dit ce soir-là, tu t’en souviens ?

— Comment sais-tu que j’ai fait une tournée ?

— La nuit où tu m’as quittée, on venait de te le proposer.

— C’est toi qui m’as quitté.

— Question de référentiel, là n’est plus la question.

— Je suis revenu le lendemain, tu sais.

— Tu reviens toujours…

Mes doigts viennent enlacer les tiens. Un sourire en coin apparaît alors sur ton visage.

— Tu viens d’employer le présent.

Je hausse les épaules en fixant nos mains. J’avais oublié à quel point ton contact m’apaisait.

— J’ai assisté à tes concerts. Deux fois.

Tu parais surpris. Pourtant, tu ne devrais pas. Tu sais très bien à quel point j’aimais t’entendre jouer.

— Quand ?

— J’étais là pour la toute première date, quand tu as fait la première partie de ce groupe dont je ne retiens jamais le nom.

Tu lâches ma main pour m’attirer contre toi. Du bout des lèvres, tu embrasses timidement mes cheveux avant d’y poser ton menton. Je me laisse aller à ton contact si familier. Tu me serres un peu plus fort.

— J’étais terrorisé à l’idée de chanter dans une si grande salle. Ça m’aurait rassuré de savoir que tu étais là… Et la seconde ?

— Quand je suis revenue à la fin de ma première année.

Tu m’attires sur tes genoux, et je ne me fais pas prier pour retrouver cette place qui m’a tant manqué.

— J’ai arrêté de tourner cet été-là.

— Je ne l’ai pas su, je suis rapidement retournée à Londres. J’aime beaucoup le nom de scène que tu as choisi.

Tu souris timidement.

— Axl Rain ? C’est en souvenir de notre dernière nuit… Notre danse sur November Rain.

— J’en étais certaine.

Tu niches ton visage dans mes cheveux.

— Quand es-tu rentrée pour de bon ?

— J’ai travaillé comme interprète là-bas pendant six mois après mon diplôme. Je suis revenue ici il y a environ un an. J’étais prête. J’ai réactivé mes comptes sur les réseaux sociaux pour voir si tu me chercherais. J’ai trouvé un petit appart et un boulot dans l’édition pour faire de la traduction et j’ai aussi fait des remplacements en tant qu’enseignante dans des écoles de la ville.

Tu écoutes patiemment mon monologue. Ton regard doux m’incite à poursuivre.

— Au bout d’un mois, comme tu ne réapparaissais pas, j’ai fini par faire un saut chez nous. Il y avait un nouveau locataire. J’en ai déduit que tu étais passé à autre chose. Puis j’ai rencontré Martin à une soirée chez Anna…

Tu soupires et relèves délicatement mon menton pour plonger tes yeux peinés dans les miens.

— Ce n’est pas pour ça que j’ai déménagé.

Tu marques une pause, puis reprends dans un murmure :

— Je n’aurais pas supporté de vivre chez nous tout seul. Tout me faisait penser à toi, c’était au-dessus de mes forces. Je suis parti le jour même.

8

QUATRE ANS PLUS TÔT…

Avril 2013

 

Ben

 

Quand je me gare devant notre immeuble au crépuscule, une angoisse inhabituelle m’envahit. Je t’ai envoyé des tas de messages tout l’après-midi, mais tu n’as répondu à aucun.

Cela ne te ressemble pas. Tu réponds toujours. Même si tu es vraiment en colère. Dans ce cas, tu m’insultes ou me traites de tous les noms d’oiseaux, mais tu réponds tout de même.

J’espère qu’il ne t’est rien arrivé.

Je monte quatre à quatre les marches qui mènent à notre porte et appuie comme un forcené sur la poignée, mais c’est fermé.

— Angie ? C’est moi, ouvre, s’il te plaît ! Je suis désolé, mon amour.

Je respire profondément pour essayer de me calmer, mais le mauvais pressentiment qui me ronge ne me lâche pas. Je frappe selon notre code. Toujours aucune réponse.

— Angie ? Angie ! Allez, ouvre-moi !

La main tremblante, je fouille dans mes poches pour trouver mes clés.

— Aïe !

Trop empressé, j’ai fait tomber le trousseau sur mon pied.

Mon cœur bat si fort qu’il va finir par me casser une côte. Des larmes silencieuses commencent à noyer mon visage. Un poids dans la poitrine m’empêche de respirer.

Il faut que je me calme avant d’ameuter tout le voisinage. Je deviens irrationnel, tu dois dormir ou avoir ton casque sur les oreilles, c’est tout. Je frotte mes paumes moites sur mon jean et prends une grande inspiration avant d’entrer.

Les volets sont fermés. Seuls quelques fades rais de lumière traversent les persiennes. Dans la pénombre de la pièce, j’avance à tâtons jusqu’au lit.

— Angie ? Angie, mon cœur, je suis désolé. Je ne suis qu’un con. Je n’aurais jamais dû partir comme ça. Angie ?

Je pose la main sur le lit. Il est glacé. J’allume la lampe de chevet pour ne trouver qu’un amas de draps et de vêtements à ta place. Je m’élance vers la salle de bains.

— Angie ? Angie !

Pris de sanglots, je tombe à genoux. Le sol est jonché d’affaires à toi, comme si tu t’étais enfuie précipitamment.

Des robes et des talons que tu n’as plus portés depuis longtemps, de vieux jeans, des tee-shirts, quelques bouquins… Pourquoi ? Pourquoi cette fois plutôt qu’une autre ? Tu sais que je reviens toujours…

J’attrape mon téléphone dans la poche arrière de mon pantalon et compose ton numéro. Une fois, deux fois, vingt fois. Toujours ta messagerie.

Je me lève et tourne comme un lion en cage. À ce qui me paraît être le centième appel, je balance l’appareil contre le mur près du piano.

Merde ! Quel con ! Et si tu me rappelais ?

Je ramasse mon portable tombé à l’intérieur de mon coffre à partitions et tente de le remettre en route. L’écran est brisé, mais il s’allume tout de même. Je me fous de me mettre des éclats plein les mains tant que j’arrive à taper ton numéro encore et encore. Dans un éclair de lucidité, je vérifie tout de même qu’il n’y a pas de morceaux de verre dans ma malle.

D’ailleurs, comment se fait-il qu’elle soit grande ouverte ?

Machinalement, je lève les yeux vers le piano, sur lequel trône une partition annotée. Copieuse ! Cette idée m’arrache un sourire fugace. Dans la blafarde lumière de la lampe de chevet, je prends la feuille pour mieux déchiffrer ce que tu y as écrit.

 

Tu me l’as dit hier soir : nous nous aimons trop pour nous aimer correctement, et nous finirons par nous le reprocher jusqu’à nous déchirer. Je te fais confiance pour tenir ta promesse : quand nous serons prêts, nous nous retrouverons. Je te prouverai par A plus B qu’il n’y aura toujours que toi.

Angie

 

Ma main tremble. À moins que ce soit mon corps tout entier qui soit secoué de spasmes ? Peut-être même que c’est le sol qui se dérobe sous mes pieds. Je ne saurais le dire.

Je me traîne péniblement jusqu’au lit, sur lequel je m’écroule.

Tu m’as quitté parce que nous nous aimons trop ? Ce n’est pas possible. Aucun couple ne peut se briser parce qu’il s’aime ! C’est débile comme raison !

Entre deux sanglots, je défroisse ton message pour le relire, mais j’en suis incapable. Mes yeux préfèrent fixer les notes plutôt que tes mots. À travers mes larmes, je déchiffre la partition, c’est un automatisme.

Je connais cet air. Come Back de Pearl Jam. Tout n’est peut-être pas perdu…

Soudain, mon cœur recommence à battre. Faiblement, mais il bat. Je prends mon téléphone et cherche le numéro d’Anna. Si quelqu’un sait où tu te trouves, c’est bien elle.

— Salut, Ben, ça va ?

Sa voix faussement enjouée m’exaspère déjà.

— Tu sais probablement déjà que non… Elle est chez toi ?

— J’ai déménagé à cent quarante kilomètres, je te rappelle.

Je ne sais pas comment je parviens à garder mon sang-froid.

— Ne tourne pas autour du pot, s’il te plaît.

— Je ne sais pas où elle est, mais elle m’a appelée ce matin.

— Elle t’a dit pourquoi elle m’a quitté ?

— D’après elle, c’est toi qui es parti… une énième fois.

— Elle sait que je reviens toujours, je ne suis rien sans elle.

— Elle veut peut-être que tu essaies de devenir quelqu’un loin d’elle.

Ma voix se brise :

— Dis-moi où elle est, je t’en supplie…

— Ben… Apprenez à vivre pour vous, chacun de votre côté. Si vous vous aimez à ce point, vous vous retrouverez. Votre relation n’est pas saine, vous ne faites qu’un, c’est flippant !

— C’est toi qui lui as mis cette idée en tête ?

— Tu lui as dit que vous vous aimiez trop. C’est plutôt péjoratif, non ?

Littéralement, c’est le cas, en effet.

— J’ai parlé sans réfléchir. Je ne veux pas qu’elle me quitte, je ne supporterais pas de vivre sans elle. Et je suis certain qu’elle pense la même chose.

— C’est justement pour ça qu’elle veut te donner de l’espace. Vous êtes jeunes. Vis tes rêves, laisse-la vivre les siens. Un jour, vous serez prêts et vous vous retrouverez. Je n’en doute pas.

— Quel ramassis de conneries ! Dis-lui juste que je suis rentré et que c’est elle, mon rêve, d’accord ?

Je raccroche et me mets à ranger tes affaires à leur place sur les étagères, près des miennes. Je fixe ma guitare sur son socle et classe ensuite mes partitions avant de les déposer dans le coffre.

Je me souviens du jour où tu me l’as offert. Pour fêter notre rencontre. Notre première semaine ensemble aussi. En riant, tu l’as ouvert et y as jeté en vrac toutes les partitions qui traînaient un peu partout. Il fallait faire un peu de place, tu as dit.

Tu es ensuite redescendue à ta voiture pour en chercher un second absolument identique. Tu l’as ouvert face à moi, et ça a été l’un des plus beaux jours de ma vie. Il contenait le peu d’affaires qu’il restait dans ta chambre de cité U. En me sautant au cou, tu as ajouté que de toute façon, dès le premier soir, nous avions brûlé les étapes. Parce que nous deux, c’était une évidence et qu’il n’y avait aucune raison de perdre du temps.

Je savais déjà que les folies et les excès, ce n’était pas dans ton tempérament. Ce n’était pas dans le mien non plus. Mais à moi aussi, ça me paraissait évident. J’avais l’impression de te connaître depuis toujours. Je t’aimais déjà plus que tout, Angie.

 

Je jette un regard vers ton bureau, contre le mur opposé. Ton coffre y est encore mais, bien entendu, tu l’as vidé de tous tes cours et manuels. Je soupire et l’observe un instant. Puis je le soulève cérémonieusement et l’approche de notre armoire. Sous cet éclairage faiblard, l’ambiance est presque mystique. Comme si je m’apprêtais à effectuer une séance de spiritisme pour communiquer avec la partie de moi qui est morte un peu plus tôt ce soir. Ou avec ton fantôme.

J’ouvre lentement le couvercle et, une à une, j’y range chacune de tes affaires, sans exception. Enfin, j’y dépose la partition avec ton mot d’au revoir, avant de fermer le loquet.

Je plie les draps que j’ai jetés au sol en arrivant, vide le lave-vaisselle, range tout ce qui traîne. Je place ma guitare et mon clavier dans leur housse, puis remplis un sac avec quelques vêtements. Ça y est, ce n’est plus notre chez-nous. Cette pièce vient de perdre son âme, emportant les nôtres dans son sillage.

— Allô, Paul ? C’est bon, dis-leur que je suis O.K. pour la tournée.

9

Janvier 2017

 

Ben

 

— Je suis retourné quelque temps chez Paul, mais je t’ai cherchée partout. Je te l’ai dit, je suis allé chez Anna, chez tes parents et même sur ton campus ! Quasiment tous les jours jusqu’à la fin de l’année universitaire. Pff, j’étais ridicule ! C’était comme essayer de trouver une aiguille dans une botte de foin ! Même si je comprenais ta décision, je n’arrivais pas à l’accepter.

Je voulais te voir, te parler, te toucher encore.

Tu ne me regardes pas, mais ton pouce caresse ma main. Tu te serres un peu plus contre mon torse. Je sens ton souffle chaud dans mon cou.

Mon téléphone vibre dans ma poche, interrompant mon triste monologue. Tu te décales pour te rasseoir sur le fauteuil à côté de moi, et cette sensation de vide si familière refait surface.

Tu m’adresses un regard interrogateur, voire légèrement jaloux.

— C’est juste Marco.

— Le copain de Céline ?

— Oui. Il me croit chez mon élève, je devais l’appeler pour qu’il me ramène chez moi.

— Je peux te raccompagner, si tu veux. Je suis garée dans l’impasse en face.

— Où vis-tu maintenant ? Tu vas probablement faire un détour.

Tu hausses les épaules.

— Ce n’est pas grave, je n’ai rien de prévu ce soir. Je passerai le balai demain matin.

— Alors d’accord. Merci.

Je ne vais pas refuser l’occasion de prolonger le temps passé avec toi après t’avoir attendue si longtemps ! Avant que tu changes d’avis, je me lève et enfile mon sweat. Tu ramasses mon gobelet encore plein en te dirigeant vers le comptoir.

— Ça fait deux fois que tu oublies ton café.

— Désolé… Ne le jette pas, je vais le boire.

— Non, les glaçons ont fondu, ça ne va pas être bon.

Tu le vides, mets un dernier coup sur le bar et disparais ensuite dans une pièce à l’arrière avant d’en revenir avec un gros pull qui t’arrive à mi-cuisse. Puis tu me tournes le dos pour éteindre les dernières lampes réparties dans le café.

— Mon ange…

— Pardon ?

— Euh… J’aime bien les ailes d’ange brodées sur ton pull.

Vu ton sourire en coin, je me doute que tu n’as pas perdu de points d’audition depuis notre dernière discussion. Mais je n’arrive pas à déterminer si ma remarque te flatte ou te gêne.

Je passe devant et tu fermes la boutique.

— Merde ! Il pleut !

— Alors il faut courir ! Je suis garée là-bas. La voiture bleue. Prêt ?

— Toujours !

Trempés jusqu’aux chaussettes, nous claquons les portières en riant comme deux gamins.

I'll just end up walkin' in the cold November rain.

Tu me mets un coup dans les côtes en gloussant.

— On est en janvier…

— Je perds la notion du temps avec toi !

Cette fois, tu te marres carrément.

— Je t’ai connu moins lourdaud !

— Tu vas finir par me vexer ! Allez, taxi : direction quai des saules pleureurs. Tu vois où c’est ?

La gêne qui nous écrasait dans ton café vient de s’envoler, chassée par notre complicité retrouvée. Je peux de nouveau soutenir ton regard, tout naturellement. Je recommence enfin à respirer.

— Tu habites sur un quai ?

— Techniquement, je suis plutôt sur l’eau : je vis dans une péniche.

— Au moins, tu ne casses plus les oreilles des voisins avec ta cacophonie.

— Eh ! Je t’ai connue plus sympathique !

Lorsque tu démarres ta voiture, le vide et la lassitude qui m’accompagnent depuis des années ont laissé place à un sentiment de sérénité dont j’avais oublié l’existence. J’ai repris vie.

 

— Voilà… Nous y sommes.

— Sympa ! Ça bouge ?

— Parfois, un peu. Mais c’est spacieux et tranquille. La vue des baies vitrées est magnifique. Par contre, il ne fait pas toujours très chaud. Le bon côté, c’est que c’est chez moi. Et comme tu l’as si bien fait remarquer, il n’y a pas de voisins !

— Bon… Maintenant, je sais où te trouver. Bonne soirée…

Tu me souris. Mon regard n’arrive pas à se détacher de tes lèvres… Si seulement je…

— Merde ! Tes lèvres sont bleues. Tu dois être gelée ! Viens, je vais te donner de quoi te changer.

Je coupe le moteur et prends la clé avant de te laisser le temps de répondre. Je saute de la voiture et fais le tour pour t’ouvrir la portière côté conducteur.

Ta main glacée attrape spontanément la mienne quand je te conduis jusqu’à la petite passerelle.

— Attention à la marche, on n’y voit pas grand-chose.

J’ouvre la porte et éclaire.

— C’est immense ! J’adore ! C’est bien mieux que cette espèce de placard dans lequel nous vivions !

— C’est comment, chez toi ?

Tu hausses les épaules avec un sourire en coin.

— Un autre placard ! De toute façon, je travaille tellement que je n’y suis que pour dormir.

— Tu veux visiter ?

Tu hoches la tête.

Tu veux rester pour toujours ?

Je déglutis. Ta présence ici est un peu irréelle.

— Donc, ici, c’est la pièce principale, avec la cuisine ouverte, et dans le fond là-bas, près des baies vitrées, c’est mon coin de travail.

Tu fixes mon piano en souriant.

— Je peux ? Ça fait des années que je n’y ai pas touché.

— Bien sûr ! Mais d’abord, tu enfiles des vêtements secs. Tu vas tomber malade. Suis-moi.

Une fois encore, mes doigts enlacent les tiens comme si c’était la chose la plus normale qui soit.

— Là, c’est la salle de bains, et ici, c’est la chambre.

Je t’y entraîne puis te lâche à contrecœur pour ouvrir l’immense placard quasi vide.

— Tu ne vas pas me prêter de vieux trucs oubliés par tes groupies, j’espère ?

10

Janvier 2017

 

Angie

 

Ma petite blague tombe à plat. J’avoue, c’était aussi une façon d’en savoir un peu plus sur ce que tu as fait durant ces quatre dernières années, puisque toi, tu ne m’as rien raconté.

Tu ne relèves pas et continues à fouiller en bas de tes étagères. Tu sors un bac rempli de vinyles, ainsi qu’un sac de voyage, puis… Mon cœur s’arrête net. Je n’ai plus d’air. Je suffoque.

À mes pieds, l’un des deux coffres que j’avais achetés en emménageant chez toi, une semaine seulement après notre rencontre. Il contient tout ce que j’avais laissé.

— Tiens, un jean et un tee-shirt. Ça devrait faire l’affaire. Par contre, il n’y a pas de pull chaud, tu n’auras qu’à te servir dans les miens.

Je suis tétanisée. Impossible d’amorcer le moindre geste.

— Eh ! qu’est-ce qu’il t’arrive, Angie ?

Une larme roule sur ma joue. Tu l’essuies délicatement avec ton pouce, puis ta main s’attarde sur mon visage. Ton autre bras passe dans mon dos pour m’attirer à toi. Tes caresses sur ma peau agissent comme un électrochoc qui me ramène à la vie.

— Tu les as gardés, je murmure. Tu les as gardés durant toutes ces années…

Tu acquiesces puis baisses la tête pour appuyer ton front contre le mien.

— Tu m’as promis que nous nous retrouverions.

De longues minutes s’écoulent ainsi. Nous restons enlacés, intimes, bercés par le doux clapotis du fleuve.

— Tu frissonnes, il faut que tu enlèves ces vêtements trempés avant de tomber malade.

— Toi aussi.

Tu hoches la tête. M’écarter de toi est un déchirement. À contrecœur, tu déclares :

— Je te laisse te changer, je suis à côté si besoin.

C’est de toi dont j’ai besoin à cet instant.

Je me contente d’acquiescer.

 

Lorsque je sors de la chambre, tu fouilles dans tes meubles de cuisine, sous la plaque de cuisson. Tu réapparais, un peu penaud.

— J’espère que tu n’as pas faim. Je n’ai plus qu’un paquet de petits pains grillés rassis. Ou un reste de pâtes bleues au frigo, si tu préfères. À la base, c’est pour ça que j’ai appelé Marco cet après-midi. Sa mère lui remplit régulièrement le congélateur de plats faits maison.

— Tu sais qu’il existe des supermarchés ?

Tu hausses les épaules en souriant.

— Je n’aime pas y aller seul. Mais aujourd’hui, au lieu de m’apporter de quoi manger, mon con de pote a préféré m’amener dans ton café pour retrouver Céline.

— Une chance, non ? Tu te serais décidé à entrer un jour s’il n’avait pas été là ?

— Probablement pas… En tout cas, pas depuis que je t’ai vue avec ce…

Tu n’arrives pas à terminer ta phrase, et j’avoue que je préfère ne pas penser à Martin, là, maintenant. À vrai dire, je n’ai pas songé à lui une seule seconde depuis que je suis avec toi.

Tu t’ébouriffes les cheveux et pars admirer l’eau par la baie vitrée située à l’autre bout de la pièce. J’en profite pour observer chaque recoin de cet endroit que je découvre. Aussi étrange que cela paraisse, j’ai l’impression d’être chez moi. Peut-être parce que chaque centimètre carré respire ta présence.

Comment ai-je pu survivre si longtemps loin de toi ?

Je pose avec regret la main sur la chaîne enfouie sous mon tee-shirt. Pourquoi ai-je laissé ma raison prendre le dessus sur mon cœur il y a quelques mois à peine ?

Martin était si adorable, avec ses soirées vieux films, ses bouquets de fleurs et ses mots doux. Je me suis laissé séduire. Pourtant, j’aurais dû écouter Anna avant… avant que Martin me conseille de ne plus la voir.

Je chasse ces pensées et m’approche de toi à pas feutrés. J’ai besoin d’être près de toi, de te toucher, de vérifier que ta présence n’est pas un rêve. J’avoue ne pas savoir comment me comporter, là, tout de suite. Alors, je choisis la simplicité avec quelque chose que nous aimions tant tous les deux.

— On partage une pizza ?

Ton visage s’illumine.

— Quatre fromages supplément jambon cru ?

— Toujours ! J’ai vu qu’il y avait un camion au coin de la rue, je vais la chercher.

Ton sourire disparaît, remplacé par un froncement de sourcils inquiet.

— Tu reviens, hein ?

— Promis…

Pour rien au monde je ne voudrais être ailleurs à ce moment précis.

 

— Toc ! Toc ! Livraison à domicile !

J’ôte mes chaussures et pose le parapluie que tu m’as prêté. Tu lèves les yeux de ton ordinateur et me décroches un grand sourire, soulagé.

— Je me demandais si tu allais vraiment revenir… Ne te méprends pas, c’est parce que j’ai faim !

— Tu parles !

Ton rire caresse mes oreilles.

— Installe-toi sur l’une des chaises de bar, je viens dans une minute, le temps de sauvegarder. Les assiettes et les couverts sont dans le meuble bas juste en dessous.

Je me dirige vers le coin cuisine, ouvre la boîte de la pizza et déchire le petit sachet de sauce.

— Tu la manges toujours noyée sous l’huile pimentée ?

— Toujours.

— Alors, c’est prêt ! À table !

— J’arrive. Excuse-moi, j’ai une tonne de boulot.

Tu prends place face à moi et tires le carton entre nous d’un geste familier. Ni assiette, ni couvert, comme autrefois. Si on passe sur le fait que nous la mangions généralement au lit.

Voyant que je m’installe plus confortablement, tes épaules se relâchent. Tu croques de bon cœur dans ta part, puis plantes tes yeux dans les miens.

— Tu ne m’as toujours pas dit où tu habitais maintenant.

Je croise les bras sur ma poitrine en souriant.

— Non, c’est vrai.

— Tu es bien mystérieuse. Crache le morceau !

Je me mords la lèvre pour tenter de contenir un sourire amusé.

— Ma voiture était garée au pied de mon appart.

— T’es sérieuse ? Tu habites en face de ton café ? Ma péniche, c’est plus qu’un léger détour pour rentrer chez toi, non ?

La discussion prend un tour qui me met mal à l’aise, alors je change de sujet.

— Tes orchidées sont magnifiques. Tu t’es découvert une nouvelle passion ?

Tu hausses les épaules.

— Céline trouvait que ça manquait de vie chez moi, alors elle m’en a offert une il y a plusieurs années. Ça demande peu d’entretien, et les fleurs tiennent des semaines, alors je me suis pris au jeu. Je les bouture quand elles font des repousses, c’est pour ça qu’il y en a partout.

Tu mords dans ta part de pizza avec envie.

— En tout cas, elles sont superbes. Sur quoi tu travaillais ?

— J’ai un mémoire à rendre dans deux jours. Hum ! Je ne sais pas depuis quand je n’ai pas mangé ça.

— Moi non plus ! Un mémoire ?

— Oui, je suis inscrit en licence professionnelle des métiers de l’image et du son, avec Marco. Nous sommes en troisième année maintenant. Si tout va bien, je serai diplômé à la fin du printemps.

— Oh…

— Tu es déçue ?

— Déçue ? Non, juste surprise. Je pensais que ton album avait bien marché. Je n’aurais jamais imaginé que tu entrerais à la fac.

— Je n’aurais jamais imaginé passer près de quatre ans sans nouvelles de toi. Les choses changent, personne n’y peut rien.

Aïe ! Un-zéro pour toi.

À ma décharge, j’ai cherché à te retrouver.

— J’ai réactivé mes réseaux sociaux, tu pouvais me contacter si tu voulais !

Le ton monte.

— Tu parles du profil Facebook où tu poses amoureusement avec ton mec ? Ou de ton Instagram où tu le photographies de dos une image sur deux ?

— Martin déteste les photos. Et j’aime bien prendre les gens de dos : le corps ne peut pas mentir.

Tu essuies la sauce qui coule au coin de ta bouche.

— C’est marrant, Céline aussi nous rabâche sans arrêt des trucs sur le langage corporel. Mais ne change pas de sujet, si j’ai vu ces photos, c’est bien que je t’ai cherchée !

— Mais tu n’as pas voulu me contacter. Notre appart, Internet, j’ai exploré toutes les pistes ! Pas une trace récente de toi, y compris sous ton nom de scène. J’ai même contacté Paul, qui m’a dit que tu avais coupé les ponts.

Tu secoues la tête et hausses les épaules.

— Je ne sais même pas pourquoi on discute, finalement. Tu as refait ta vie avec un autre, c’est comme ça.

— Tu es mal placé pour me faire des reproches ! Tu n’as pas vécu comme un moine tout ce temps !

— Rien de sérieux. Je ne m’affiche pas partout avec Amy, moi. Sois honnête pour une fois et avoue que tu m’as oublié et que tu es passé à autre chose ! Je ne peux pas t’en vouloir pour ça, c’est la vie…

Amy ? C’est comme ça qu’elle s’appelle ?

Tu soupires et poursuis plus calmement, trop calmement :

— Pourquoi j’allais revenir ? Pour t’entendre m’envoyer bouler ? Je préférais garder en mémoire nos bons moments.

Je n’arrive plus à me contenir, j’explose :

— Alors pourquoi je suis là ? Chez toi ? Hein ?

Je jette le reste de ma part dans la boîte et me lève d’un bond. Il faut que je m’éloigne de toi. J’étouffe.

Je me dirige vers le piano. Les anciens automatismes reviennent. J’effleure le clavier et cherche le bouton pour le mettre en route. Quelle conne ! Je suis tellement hors de moi que je n’ai même pas remarqué que tu avais un véritable instrument maintenant.

— Depuis le temps que j’en rêvais… j’ai pu m’en offrir un après la tournée.

Ta voix est redevenue calme et posée. Presque méfiante. Je respire et m’assois sur le tabouret. Mes doigts caressent les touches à nouveau. Noires, blanches. Ce n’est plus arrivé depuis le jour où…

Je plaque un accord, puis un autre. Tout est décousu. Plus moyen de jouer la moindre mélodie. Je respire profondément pour me concentrer et réessaie, mais sans plus de succès.

— Attends, je vais t’aider.

Absorbée, je ne t’ai pas senti arriver dans mon dos. Ta voix est basse, presque un murmure.

— Tu me laisses une place ?

Comme autrefois, je m’avance un peu sur le tabouret. Tu t’assois derrière moi, une jambe de chaque côté de mes hanches. Posture familière, maintes fois répétée. Tous mes souvenirs remontent. Nos corps se fondent l’un contre l’autre, comme avant. Tes mains se posent sur le clavier, intercalées entre les miennes. La chaleur de ta peau contre la mienne ranime des sensations englouties dans les abîmes de mon cœur. Le désir s’insinue sournoisement dans chacune de mes cellules.

C’est là qu’est ma place, dans tes bras. J’ai besoin de toi comme tu as besoin de moi. Il en a toujours été ainsi.

Avec l’agilité qui te caractérise, tu entames une mélodie sur des notes plus aiguës. Happée par tes doigts, ta musique et ton être tout entier, il me faut quelques secondes pour reconnaître la chanson.

— Tu as changé de registre ?

— J’ai un registre ?

Ne me quitte pas est à des années-lumière de ton rock habituel.

— Il n’en reste pas moins un classique, dans tout ce qu’il a de plus magique. Ne me quitte pas. Je t’inventerai des mots insensés, que tu comprendras. Je te parlerai de ces amants-là, qui ont vu deux fois leurs cœurs s’embraser.

Ton souffle brûlant dans mes cheveux.

— Réapprends-moi…

Tes doigts légers sur les miens.

— Quoi ?

Tes lèvres moites sur mon cou.

— Tout.

Ta main droite qui continue à jouer la mélodie tandis que ta main gauche passe sous mon tee-shirt.

— Nous ?

Tes caresses délicates sur mon ventre, du bout des doigts.

— Nous…

Quand tes mains s’aventurent à la lisière de mon soutien-gorge, je frissonne de désir, d’un besoin de toi trop longtemps enfoui. Pourtant, tu n’oses pas franchir cette frontière trop intime. Je me colle encore un peu plus à toi pour tenter de retrouver cette alchimie que nous avions autrefois, cette réaction épidermique lorsque nos corps se reconnaissaient. Lentement, tes doigts glissent jusqu’à ma taille, que tu presses pour m’inciter à te faire face. Je me retourne et m’assois à califourchon sur tes cuisses. Ma peau brûle aux endroits que tes paumes effleurent. Tes yeux dorés se plantent dans les miens jusqu’à pénétrer mon âme. Un peu tremblant, tu passes ton pouce sur mes lèvres comme si tu les découvrais pour la première fois, avant d’y déposer le plus tendre des baisers. Tu appuies ton front contre le mien, savourant cet instant. Le parfum de ta peau m’enivre. Je me perds dans ce contact si doux. Tu agrippes le bas de mon tee-shirt, mais tu freines ton geste. Tu me supplies silencieusement de t’autoriser à me le retirer. En guise de réponse, j’attrape le tien et le passe au-dessus de ta tête. Tu mords ta lèvre et m’enlèves le mien sans ménagement, en même temps que mon pull. Tu marques une pause pour m’observer. Ton regard m’embrase.

— Tu es encore plus belle que dans mes souvenirs…

Mon ventre se contracte, le temps s’arrête. J’ai envie de toi, j’ai besoin de toi. Du bout des doigts, je passe timidement les mains sur ton torse, plus mâle qu’il y a quelques années. Ton regard, ton odeur, ta peau contre la mienne, je ne mesurais pas à quel point tu m’avais manqué.

C’est étrange, cette retenue que nous avons tous les deux alors que nous nous sommes aimés tant et tant de fois. Tout est à la fois nouveau et familier. Une deuxième première fois.

Le chapelet de baisers que tu déposes entre mon menton et ma clavicule provoque des frissons de plaisir qui se propagent dans tout mon corps. Même si Martin est un bon amant, je pense n’avoir jamais ressenti ça avec lui. Seulement avec toi. Toi et toi seul.

Finalement, tu passes tes mains sous mes fesses et me soulèves pour m’allonger sur le tapis moelleux à nos pieds. Tu me lances un sourire amoureux et plein d’envie qui chasse instantanément l’image fugace de celui qui t’a remplacé. Tes lèvres cherchent les miennes, me goûtent encore et encore.

Les mains tremblantes, tu me débarrasses de mon jean pendant que ta bouche continue à prendre possession de mon corps.

Je suis toute à toi, euphorique, soumise à mes désirs et aux tiens.

Arrivé au niveau de ma poitrine, tu plantes tes yeux dans les miens dans l’attente de mon approbation. Je hoche la tête et mes sous-vêtements se volatilisent. Tes pupilles toujours ancrées aux miennes, ta langue redécouvre le goût de ma peau. Je me cambre en gémissant et tire un peu plus sur tes cheveux. Ton regard est si intense que je peine à le soutenir.

J’aimerais te dire à quel point tu m’as manqué, à quel point j’ai besoin que tu me rappelles que notre amour était vrai, à quel point nous ne formions qu’un. Mais sous tes assauts, je suis incapable de prononcer la moindre parole. Presque en transe, je parviens tout de même à te débarrasser maladroitement de ton pantalon et de ton boxer pendant que tu me souffles :

— Tu sais que tu me rends dingue, Angie ?

Ta voix est saccadée. Je sens ton cœur qui bat aussi fort que le mien. Je suis au bord de la crise de manque. Tu es ma drogue. J’ai besoin de toi. De sentir à nouveau tout ton poids sur moi, de sentir à nouveau ton amour, de sentir à nouveau que nous ne formons qu’un.

Tandis que tes doigts caressent toutes les parcelles de mon corps, j’attire tes lèvres sur les miennes puis enfonce mes ongles dans tes hanches pour que tout ton être vienne se fondre en moi.

Nos âmes sont en symbiose, nos cœurs se synchronisent. Nos corps ondulent au même rythme, se redécouvrent, s’apprivoisent une nouvelle fois.

À cet instant, je vis à travers toi, tu respires à travers moi. Jusqu’à ce que nous sombrions ensemble dans un abîme dont nous avions jusqu’alors oublié l’existence, un abîme où plus rien n’existe en dehors de nous deux et de ce lien exceptionnel qui nous unit depuis le premier regard.

11

Janvier 2017

 

Ben

 

Ton parfum familier me chatouille les narines. J’ai l’impression que je ne me suis pas réveillé aussi apaisé depuis une éternité.

Cette nuit… Ces sensations… Comme tu le dis si bien, les corps ne mentent pas.

Ton cœur qui s’emballe sous la caresse de mes doigts, ma peau qui s’embrase lorsque tes lèvres l’effleurent… Nos âmes égarées se sont retrouvées. Les deux moitiés d’un tout.

Bercée par ma respiration, tu dors profondément, la tête appuyée sur mon cœur. Tes cheveux étalés forment un halo.

Mon ange.

Ma mémoire mentait : tu es bien plus belle que dans mes souvenirs.

Tu frissonnes et te roules en boule contre moi. Je tire un peu plus la couette sur nos corps nus et embrasse ton front du bout des lèvres pour ne pas te réveiller. Tendrement, je passe tes longues mèches châtains entre mes doigts. J’avoue ne pas savoir ce qu’il adviendra de notre bulle une fois sortis de ce lit.

 

Je ne saurais dire combien de temps s’écoule ainsi avant que tu entrouvres les yeux.

— Humm…

— Salut, toi.

— Salut, toi…

— Bien dormi ?

Ton sourire est la plus belle des réponses. En silence, tu joues avec les poils sur mon ventre. Ta peau contre la mienne, qu’est-ce que j’aime ça ! C’est familier, naturel. Ça va de soi. J’ai besoin de savoir si cette impression est partagée.

— Nous deux, c’est une évidence, pas vrai ?

Tu hoches la tête et m’enlaces bien plus fort. Pourtant, tu détournes le regard. Je sens une larme rouler sur mon torse.

— Hé… Qu’est-ce qui ne va pas ?

Je repousse tes cheveux pour essuyer ta joue de mon pouce. Tu lèves alors tes yeux humides vers moi puis mords ta lèvre et soupires.

— J’avais fini par penser que je ne te reverrais jamais…

Devrais-je te dire que j’étais à deux doigts de flancher moi aussi ?

Je dépose un baiser sur tes cheveux.

— Aïe ! Tu piques !

— Désolé, ma barbe est plus drue qu’il y a quatre ans. Tu n’aimes pas ?

Tes ongles font crisser langoureusement mes joues râpeuses.

— Humm… La barbe d’une semaine, ça te rend… sexy.

Putain ! Qu’est-ce que tu m’as manqué ! Pas moyen que je reste sans broncher quand tu me regardes avec ces yeux-là. Tu fais partie de moi, depuis le premier jour.

— Sexy, hein ? Viens là, toi !

Depuis notre premier regard.

 

Lorsque je rouvre les yeux, la lumière qui traverse les rideaux est plus éblouissante. Je réalise que j’ai simplement oublié de fermer le store de la verrière au-dessus de nos têtes. Je jette un œil à mon téléphone. Merde ! Déjà ?

— Angie ?

— Humm…

— Tu travailles aujourd’hui ?

Éblouie, tu plisses les yeux.

— Oui. J’ouvre à dix heures, tous les jours sauf le dimanche.

— Alors il va falloir sortir de ce lit sans trop traîner.

Je te tends mon téléphone pour que tu puisses y lire l’heure.

— Déjà ? Pfff… Et toi ?

— Je n’ai pas cours ce matin, c’est ma semaine de révision. Je passe mes derniers exams la semaine prochaine, mais je dois déposer mon mémoire demain et j’ai un rendez-vous en fin de matinée.

Tu te détaches de moi et me tournes le dos.

— Hé… Qu’est-ce que j’ai dit ?

— Rien.

— Mon cœur… Parle-moi. Qu’est-ce qui ne va pas ? Allez, Angie… Bon, tu l’auras voulu !

Mes doigts fondent sur tes hanches afin de les chatouiller, et tes éclats de rire résonnent dans la chambre. L’une des plus belles mélodies qui m’ait été donné d’entendre.

— C’est bon, je me rends !

— Tu es sûre ? Je pourrais continuer comme ça toute la journée !

— Tu m’as appelée « mon cœur », murmures-tu en baissant les yeux.

Merde ! Quel con ! C’est sorti comme ça, sans réfléchir.

— Non, je… Tu… C’est juste que…

Tu poses ton doigt sur mes lèvres.

— Ne t’excuse pas. J’avais oublié ce que ça me faisait de t’entendre m’appeler comme ça. Ça m’a manqué.

Tu m’embrasses, et je respire à nouveau.

— Tu penses vraiment qu’en me distrayant, certes agréablement, je vais oublier ma question ? Dis-moi tout, Angie.

— D’accord… Tu as parlé d’un rendez-vous…

— Jalouse ?

J’éclate de rire face à ta moue boudeuse avant de poursuivre :

— Ce n’est pas ce que tu crois. J’ai un rendez-vous à la banque.

— Pourquoi ?

— J’essaie de monter mon entreprise. Tu dois savoir ce que c’est.

— Oui, et j’espère qu’ils seront plus généreux avec toi que pour moi. Un véritable enfer.

— Comment ça ?

— Une autre fois… Je suis déjà en retard, je file sous la douche en vitesse !

Tu tires les draps pour t’y enrouler en te levant, mais je les retiens, prêt à remettre ça une énième fois. Tu ne sembles cependant pas de cet avis.

— Je sais ce que tu as derrière la tête, mais même si moi aussi, j’adorerais, il faut vraiment que je me prépare !

— Pfff… Tu n’es qu’une rabat-joie ! Heureusement que tu as un si joli cul et…

Le coussin qui m’arrive en pleine tête m’empêche de finir ma phrase.

Ton rire cristallin résonne dans la pièce. Tu ouvres l’armoire et enfiles l’un de mes tee-shirts.

— As-tu oublié que te voir porter mes vêtements m’excite au moins autant que de te voir nue ?

Tu reviens jusqu’à moi en accentuant volontairement ton déhanché, puis tu m’embrasses du bout des lèvres.

— Je serai sous la douche, beau gosse.

— Allumeuse ! Je peux venir, au moins ?

— Depuis quand as-tu besoin de demander ? En revanche, peux-tu me donner mes vêtements et mon téléphone avant, s’il te plaît ? Il faut que je prévienne le pâtissier qui me livre tous les matins que je suis à la bourre.

— Ils sont où ?

— Probablement là où nous les avons laissés hier soir, près du piano.

Je me lève à mon tour et enfile un boxer.

— O.K. Je vais lancer le café au passage. Tu prends toujours du thé noir le matin ? Et je suis désolé, pour manger, je n’ai rien de mieux que les restes de pizza.

De l’autre bout du bateau, tu me lances :

— Beurk, non, merci ! Je n’ai pas le temps, de toute façon. Je fais couler l’eau, je t’attends.

Moins de trois minutes plus tard, j’entre dans la petite salle de bains déjà embuée. Je pose tes vêtements sur le lavabo. À ce moment, quelque chose me tombe sur le pied. Une chaîne en or.

— Je crois que nous avons cassé ton collier dans la précipitation.

Tu bondis hors de la douche et m’arraches le bijou des mains.

— Ma chaîne ! Où est la bague ? La bague, tu l’as vue ?

Tu secoues ton pull comme une forcenée.

— Quelle bague ?

— Mon solitaire ! Ma bague de…

— Un solitaire ?

J’ai l’impression d’avoir pris un uppercut en pleine tête.

Tout en te regardant fouiller les poches de ton jean, totalement paniquée, je serre les mâchoires pour ne pas hurler et marmonne :

— Ta bague de quoi, Angie ?

Tu enfiles le gros pull que tu m’as emprunté hier à même ta peau nue encore trempée et fonces vers la pièce principale, dont tu te mets à scruter les moindres recoins. Je te suis, mais, affolée, tu ne sembles même pas te rendre compte de ma présence. Je répète :

— Ta bague de quoi ?

Tu t’immobilises, dos à moi. Tu ne dis toujours rien. Je sors de mes gonds.

— Putain, tu vas me répondre !

Ma voix se casse, étouffée par le poids dans ma poitrine.

— Ta bague de quoi, Angie ?

Lorsque je prononce ton prénom, ce n’est plus qu’un murmure. Tu te retournes lentement pour me faire face, aussi blanche qu’un fantôme. Le fantôme qui me hante depuis quatre ans. Sans prévenir, tu te jettes dans mes bras et exploses en larmes.

— Il n’y avait plus de traces de toi ! Même Paul ne savait pas… Il m’a dit que… qu’il ne savait pas où tu étais. Alors je… j’ai fini par penser que je ne te retrouverais jamais. Presque quatre ans ! Merde, pourquoi tout ce temps ? Et Martin, il… il était là et… et il insistait et… et il était adorable… et j’ai fini par craquer et dire oui mais hier tu… Nous…

Tes sanglots sont de plus en plus violents. Tu me serres de toutes tes forces tandis que tes pleurs inondent ma poitrine.

— Angie… Si tu m’aimes encore un peu, mens-moi. Dis-moi que c’est faux. Dis-moi que tu ne partiras plus jamais. Mens-moi, putain !

— Je ne t’ai jamais menti et je ne le ferai jamais.

— Quitte-le.

— Je ne peux pas. Pas aussi vite. Laisse-moi du temps.

— Pourquoi ? Tu as été bien moins magnanime quand tu m’as abandonné, moi.

— Arrête, Ben. Je te le répète, j’ai besoin de temps.

Je te repousse presque violemment. Je ne supporte plus que tu me touches. Ton contact est trop douloureux.

— Alors quoi ? Tu comptais revenir dans ma vie juste pour une nuit ? Pour y mettre le chaos avant de t’enfuir au matin comme tu sais si bien le faire ? Sans rien me dire ? C’est pour ça que tu avais enlevé ta bague ? Tu t’es bien foutue de moi !

— Non ! Je ne la mets jamais, elle me gêne pour travailler. Avec lui, c’est… Mais toi et moi, c’est différent. Nous, c’est… C’est…

— Vas-y, explique-moi ! Je veux savoir ! Avec lui, c’est quoi ? C’est sûr ? C’est confortable ? C’est mieux qu’un connard d’étudiant qui vit de droits d’auteur et de cours particuliers dans une vieille péniche ?

— Ne dis pas ça…

— Pourquoi ? J’ai tort, peut-être ? Tu te souviens de la question que je t’ai posée la veille de notre séparation ?

Tu m’observes, sur la défensive, dans l’attente de la suite de ma tirade. Je continue :

— Je t’ai demandé où tu te voyais à vingt-cinq ans, et tu ne m’as pas répondu. Je crois qu’au fond, je savais déjà que ma vie de bohème ne te suffirait pas. Lui, il doit avoir une bonne situation, une belle maison et un frigo plein, je me trompe ?

— Arrête ! J’ai toujours adoré tes chansons, je t’ai toujours encouragé !

— Jusqu’à ce que tu me quittes, tu veux dire ?

— J’ai écouté ton album en boucle pendant des mois. Si tu savais à quel point j’étais fière de toi !

— Mais tu n’étais pas là…

Je capitule, abattu. Tes doigts enlacent les miens.

— Quand je suis revenue voir mes parents à la fin de ma première année de master, j’ai tout de suite été chercher où jouait le groupe que tu suivais pour te retrouver. J’avais vraiment besoin de te revoir. J’avais besoin de toi, tu me manquais trop. C’était insupportable. Mais quand je t’ai vu sur scène, j’ai changé d’avis… Tu ne chantais presque plus que tes propres compositions, et elles étaient absolument magnifiques.

— Alors pourquoi n’es-tu pas venue me parler ?

— Ton album était sorti, et le public, même s’il attendait l’autre groupe, reprenait certaines de tes chansons. Tu vivais ton rêve, je ne pouvais pas briser ça.

— La scène n’a jamais été mon rêve. Ça n’a toujours été qu’un moyen de faire connaître mes compositions. J’ai arrêté les tournées parce que tu n’étais pas là pour partager ça avec moi, de toute façon. Ça n’avait aucune saveur sans toi, plus rien n’avait de sens.

Tu soupires.

— Nous sommes pathétiques.

— C’est pour ça qu’il faut que tu le quittes, Angie.

— Je ne peux pas.

— Parce qu’il t’a offert une putain de bague de fiançailles ?

— Ne dis pas de conneries ! Je suis venue vivre chez toi dès le soir de notre rencontre alors que j’avais à peine dix-huit ans et que ce n’était pas du tout mon genre de faire ça. Tu sais bien qu’entre nous, c’est particulier. Cette nuit, c’était comme si… Tu sais ce que j’en pense…

— Non, justement. Éclaire-moi ! J’ai commis l’erreur de croire que tu tiendrais parole, que tu avais besoin d’un peu d’air pour vivre tes propres expériences avant de me revenir. J’étais persuadé que j’avais raison d’y croire, que j’en aurais la preuve par A plus B un jour. Parce qu’on se l’était promis.

— La preuve par A plus B un jour…

La tête baissée, à bout d’arguments, tu te contentes de répéter mes paroles sans même essayer de t’expliquer.

— Ce qui me fait le plus mal, c’est que tu ne cherches même pas à te défendre. Pourquoi cette nuit avec moi, si tu savais que tu ne le quitterais pas ?

— Je n’ai pas pensé à lui une seule seconde depuis que tu es entré dans mon café hier. Et je n’ai pas vraiment réfléchi à ce que nous ferions après avoir… J’en avais envie, c’est tout… Mais Martin, il…

— Va-t’en.

— Ben… Je t’aimerai toujours.

— Mais apparemment, ce n’est pas ce qui t’importe le plus, puisque c’est lui que tu choisis. Qu’est-ce que j’ai pu être con !

C’est pour ça que je ne voulais pas venir te parler. Je le savais, au fond, nous n’étions que deux gamins qui se laissaient porter par le courant sans but précis. Et le temps qui passe érode tout, même les amours les plus profondes.

Je me frotte le visage à deux mains pour ne plus te voir.

— Tout n’est pas noir ou blanc, ce n’est pas si simple… Nous…

— Il n’y a plus de nous depuis longtemps ! Tu n’es plus celle que tu étais. Et je ne suis plus tout à fait moi non plus.

— C’est faux ! Ne pense pas ça, je t’en prie… Je t’aime. Je t’aimerai toujours, mais…

— Va-t’en, Angie, s’il te plaît. Juste… va-t’en.

Lentement, je me détourne de tes yeux noyés de larmes pour m’enfermer dans ma chambre, où je m’effondre sur un lit qui porte désormais ton odeur.

Je te déteste de m’abandonner encore.

 

Give me a kiss before you tell me goodbye

Don't you take it so hard now

And please don't take it so bad

I'll still be thinkin’ of you

And the times we had, baby

 

Je me déteste de tant t’aimer.

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