Chapitre 1 : Mes foutus repères

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♣ La vie ce n’est pas seulement respirer. C’est aussi avoir le souffle coupé. ♣

Alfred Hitchcock

 

JAYDEN

Ne pas tomber amoureux. Ne pas m’attacher à une nana. Ne plus JAMAIS ressentir quoi que ce soit pour une femme.

Pour ne pas perdre le contrôle de ma satanée sensiblerie à la con.

Y parvenir en restant absolument avec ma bande. Mes quatre frangins de cœur : Chris Jenkins et son frère Alex, Cruz et Logan. Ils m’oxygènent, me maintiennent en vie et tuent ma tendance à observer le monde avec une âme d’artiste plutôt qu’avec mes yeux désabusés. Ce qui m’empêche d’inventer, par besoin compulsif, de la beauté là où il n’y en a pas et me permet de rester lucide. D’affronter la réalité, de l’accepter et d’avancer coûte que coûte.

Mais parfois, la vérité crue devient trop rude et j’ai juste besoin d’être l’un des leurs. Un fêtard qui oublie tout. Un déjanté à la virilité triomphante et assumée. Un membre de cette fratrie de cœur qui clame :

« BadASS un jour, BadASS toujours. »

Assis, je mate l’immense dessin – mon exutoire – qui bouffe entièrement le mur faisant face à mon lit. Je me répète mes résolutions en serrant fort la boîte cabossée contenant mon kit de peinture. Travailler sur cette fresque est un rituel quotidien qui en a remplacé un autre, plus nocif…

Mes œuvres couvrent aussi l’intégralité de mon corps, cette carcasse que je déplie pour me redresser. J’ôte mon t-shirt noir, mon jean usé à la corde et mon boxer pour me diriger vers la douche. J’enclenche Coldplay en passant. La guitare électrique d’Every Teardrop Is a Waterfall m’accompagne sous les jets. Tout comme les pensées sombres que je trimballe H24 jusqu’à la fin de la semaine, lorsque j’arrive enfin à m’en débarrasser en m’entourant des frères que je me suis choisis.

Et justement, nous sommes un soir de week-end. Mes potes et moi allons nous affranchir momentanément de toutes limites sociales et morales.

Au sein de notre club, nous sommes cinq hommes au parcours, à la personnalité et au style de vie différents… du moins, lorsque nous ne sommes pas réunis. Ensemble, nous formons un bloc indissociable, dans la débauche et la fraternité. Dans les coups durs et les bastons. Dans le partage et la complicité. Ils sont ce qu’il me faut et j’ai hâte de les retrouver.

Il y a Christopher Jenkins, le génie de la technologie, à la tête de sa start-up florissante.

Alex Jenkins, son petit frère, qui étudie la géopolitique à Princeton, excellent batteur et guitariste à ses heures perdues.

Diego Cruz, lieutenant de police, qui traque et démantèle des gangs.

Logan Prescott, notre blouse blanche, docteur spécialisé en gynécologie.

En dépit de leurs vies stables et de leurs responsabilités professionnelles en semaine, tous deviennent des joueurs invétérés de l’extrême le week-end. Nous avons tous besoin de ce défouloir et avons mis un jeu en place.

Quatre cartes : l’as de pique, l’as de cœur, l’as de carreau, l’as de trèfle. Leurs symboles sont gravés à divers endroits de nos corps, gages d’appartenance aux quintuplés que l’existence et les circonstances ont fait de nous. Chez moi, c’est à la base de mes doigts qu’ils sont tatoués.

Nous choisissons à chaque partie laquelle sera la carte maîtresse. Celle-ci octroie le droit à celui qui l’a tirée de diriger notre soirée. Il nous propose des challenges collectifs – sexuels ou non – à relever. Mettant la fratrie BadASS au défi de suivre le mouvement.

Il n’y a pas mieux pour abrutir nos méninges et ne plus trop réfléchir. Les préoccupations, les secrets, le poids du passé et du présent sont noyés sous un flot d’alcool, de beuh et de fluides échangés avec des nanas faciles qu’on chope en meute. Cela dit, moi, j’évite de boire et allège au maximum la dose d’herbe que je consomme. Ma bande respecte ce choix, et de toute façon, ça ne m’empêche pas de partager à fond les divertissements de mes frères.

Cependant, en dépit de notre mode de vie, nous n’avons pas tous l’apparence du bad boy type. Ce mec imbu de sa petite personne merdique qui se la raconte et excite la minette basique. Loin de là. Il n’y a qu’à rencontrer Chris Jenkins en semaine pour s’en convaincre. Son allure de PDG dynamique est à l’opposé de mon style de ténébreux couvert de décorations corporelles.

Notre philosophie ? Si, au cours des quarante-huit heures du week-end, tu n’as pas connu quelques minutes durant lesquelles ton cœur a failli exploser dans ta poitrine, alors ta chienne de vie ne vaut pas la peine d’être vécue.

Et ça, ça me va. Pareil pour nos règles annexes :

Interdiction de dire « stop » ou « je ne peux pas faire ça » jusqu’au lever du jour.

Les défis ne se font qu’avec la totalité du groupe.

Si l’un d’entre nous a l’idiotie de tomber amoureux, les autres doivent intervenir pour le débarrasser de la femme qui fait de lui une mauviette. Tous les coups sont permis pour éjecter la gonzesse.

Quand je ne suis pas avec les BadASS, je suis juste Jayden Graham, dans une cuirasse épaisse et marquée d’encre. Taciturne. Artiste tatoueur, propriétaire du Jayden’s Tattoo & Piercing, dans le New Jersey. La plupart de nos voisins new-yorkais, trop fans de leur Cinquième Avenue, voient ma ville comme une tanière de ploucs, mais c’est là que j’ai mes repères.

Pour les intimes, je suis Jay, mais ils ne sont pas si nombreux à avoir gagné le droit de m’appeler ainsi. Rares sont ceux qui me connaissent réellement…

Chapitre 2 : Le bracelet

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♣ Les bons souvenirs sont des bijoux perdus. ♣

Paul Valéry

 

UNE INCONNUE DANS LE NEW JERSEY

Les yeux sur un calendrier LGBT accroché au mur, je note qu’on est déjà le 3 juin. C’est fou ce que le temps passe vite. Je n’y prêtais pas attention avant, mais maintenant, si.

Allongée sur le ventre dans un lit qui n’est pas le mien, je sens des ongles sillonner délicatement mon dos. Ma joue se pose sur mes bras repliés et, machinalement, je cherche le contact réconfortant de mon bracelet. Mais il n’est pas à sa place habituelle. Je l’ai cassé par inadvertance et en ai égaré quelques breloques. Le reste est rangé dans un petit vase vide, sur la commode de ma chambre. Il faudra que je le rafistole rapidement pour le remettre à mon poignet. Depuis ma dernière année de lycée, je l’ai constamment avec moi. C’est plus qu’un bijou à mes yeux. Il est différent de la batterie d’accessoires ethniques que je porte généralement sur moi.

Je remue légèrement mais ne tourne pas la tête vers la personne à mes côtés. Les caresses sur ma peau continuent dans le silence. Des lèvres m’effleurent et, bientôt, le son suave d’une voix brise la quiétude post-orgasmique.

— Tu as pas mal de bleus, dis ?

Je me crispe, ferme les paupières.

S’il te plaît, tais-toi, ne parle pas de ça !

— T’en as là, là… là aussi… et…

Je me relève brusquement, incommodée par cet inventaire. Évidemment que j’en ai, mais pas tant que ça, si ? À vrai dire, je ne scrute pas mon corps tous les matins. Quand je suis nue, c’est généralement pour me doucher, et je me rhabille rapidement après sans m’inspecter sous toutes les coutures. Et je ne montre pas si souvent ma nudité aux autres. Ma vie sexuelle est plutôt en dents de scie : j’ai des jours avec et des jours sans, et cela me convient. Sans prise de tête. Si j’ai des plans occasionnels, tant mieux. Je suis libre. Je ne compte pas pour ces étreintes provisoires et elles ne comptent pas non plus pour moi.

C’est plus simple ainsi. À ma portée.

L’infime magie du moment dissipée, je cherche mon sarouel et mes sous-vêtements, que je commence à enfiler.

— Hey ! Ma jolie, qu’est-ce que tu fais ? s’étonne mon one-shot.

Un jour sur deux, je prends le métro pour New York afin de restaurer une vieille œuvre hippie pour un riche particulier. Cela me rapporte un peu de thune en plus de mon job dans le New Jersey. J’avais envie de m’évader de mes soucis après ça et me suis retrouvée un brin pompette dans un pub, à danser langoureusement avec quelqu’un qui ne m’avait pas lâchée des yeux…

— Putain, je kiffe comme tu bouges. Tes fringues, ton peps, tout de toi transpire l’artiste originale et libérée. Je me trompe ?

Je ne sais plus ce que j’ai répliqué. De toute façon, nos langues n’ont pas tardé à entamer une autre forme de conversation. Nous voilà une heure après, notre complicité sensuelle dorénavant évaporée après l’instant torride que nous avons savouré.

Je souris en crochetant mon soutien-gorge.

— Je m’en vais. Merci pour ce moment délicieux.

— Je n’aurais pas dû parler de tes bleus, c’est ça ? Pardon, ce n’était pas par indiscrétion mais je…

— T’inquiète. Tout va bien. Je dois simplement y aller si je veux attraper le Path pour Jersey City. Je bosse sur une fresque aux reliefs phosphorescents et c’est à la tombée de la nuit que je vois le mieux comment peaufiner certains détails et coloris.

— Arf ! T’es encore plus canon en expliquant ça.

Ma bonne humeur revient et je lui envoie un baiser en remettant mon top jaune. Je recoiffe rapidement ma chevelure blonde. Les deux torsades que je me suis faites tiennent toujours. Je replace mon headband de plumes. Les iris de ma conquête ne loupent aucun de mes gestes, je crois y déceler du désir en train de renaître.

— Reste, sexy boho. Tu n’as qu’à sécher le taf aujourd’hui.

Je fixe un instant ses pupilles dilatées. J’hésite. Mais je ne peux pas et ne veux pas offrir plus que la parenthèse charnelle que nous avons déjà partagée.

Ce n’est pas possible, ni envisageable.

— T’en as envie, n’est-ce pas ? J’ai encore plein d’autres façons de te rendre euphorique à te montrer.

Euphorique ? Pas à ce point-là, mais c’était agréable. Elle est belle et sa douceur m’a plu.

Oui, il s’agit bien d’une femme…

Après un baiser tentateur et des frôlements de la belle Latina pour m’incendier, je réussis à prendre la poudre d’escampette. Sans laisser mon numéro de téléphone, ni même mon prénom.

Pas le moment, plus le moment de nouer des liens avec qui que ce soit.

Voilà ce que je me répète en montant dans ma rame de métro aérien, casque audio sur les oreilles. Je tombe sur Meghan Trainor et son All About That Bass. J’augmente le volume, bouge la tête en rythme, souris aux usagers dont je croise le regard. Ma gaieté est communicative.

Arrivée à destination, j’esquisse quelques pas de danse en solo sur le trottoir. Je sautille, chantonne, tape des mains en rythme. Un passant amusé s’invite quelques secondes dans ma choré et se déhanche avec moi. Nous nous souhaitons mutuellement une bonne soirée, puis je gagne mon boulot en riant et en musique. Bien dans mes sandales et ragaillardie.

Je profite avec joie de l’infinité de choses sur mon chemin. L’air estival dans mes cheveux et sur mes bras nus. Les habitants du New Jersey. Pharrell Williams qui chante Freedom dans mes tympans enchantés. Le cornet de glace au chocolat et morceaux de M&M’s que j’achète et déguste en marchant.

Oui, tous ces infimes bonheurs sont exquis. Point !

Une fois sur place, je déballe mon matériel rangé dans un coin, sous une bâche. Je m’installe à même le sol afin de fignoler d’abord un projet pour Stella, le temps que l’agent de sécurité qui surveille le bâtiment dont j’embellis la façade fasse le nécessaire pour éteindre l’éclairage. J’extirpe une feuille de papier et un crayon de mon fourre-tout. Il ne me manque plus que les finitions sur les motifs que ma petite poulette préférée voulait. J’ignore ce qu’elle souhaite en faire, un tableau ou un graffiti de déco pour notre appart, probablement. Mais dans ce cas-là, je prévois d’en concevoir un deuxième avec son prénom puisque, à sa demande, celui-ci s’articule autour du mien : Milly. Satisfaite du résultat, j’imagine son sourire quand elle le découvrira.

Je peux m’occuper maintenant du large pan de mur à coup de pinceau. J’adore mon job et je crois que j’aime bien cette nouvelle ville dans laquelle j’ai rejoint ma belle Black pour honorer des contrats plutôt juteux et providentiels. Rien de mieux que d’être payée pour exercer ma passion.

— Il n’y a pas d’ombre au tableau, je savoure tout, me dis-je en respirant paisiblement.

Tortillant du popotin avec Work de Drake et Rihanna, je m’éclate et ne vois pas le temps passer. La vivacité et l’harmonie que je crée avec ma peinture m’obnubilent et gomment mes tracas ainsi que le constat de tout à l’heure à propos de ma peau marquée…

Chapitre 3 : La fille au bracelet

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♥ La beauté de l’âme se répand comme une lumière mystérieuse sur la beauté du corps. ♥

Victor Hugo

 

JAYDEN

L’eau ruisselle sur mes muscles qui se dénouent, sur mes innombrables tatouages et bijoux que je ne remarque quasi plus. En frictionnant ma tignasse sous les jets tièdes, je repense à hier. Des images me reviennent involontairement. J’essaie de les zapper, mais elles s’incrustent. Persistantes. Limpides. Déroutantes.

Je n’aurais pas dû emporter ce truc chez moi. C’est certainement pour ça que ma mémoire ne passe pas outre. Parce que j’ai chipé cette espèce de perle métallique, estampillée d’un M.C. et de feuilles gravées avec soin.

Je revois le bracelet multicolore parsemé de breloques dont elle provient sur la peau pâle de celle qui le portait… L’aura bohème qu’elle distillait dans l’air. Mes yeux étaient embués de larmes mais ils l’ont distinguée comme dans un rêve. Ses cheveux blonds virevoltaient, voilant sa figure. Chaque fois que je relevais la tête vers elle, soit ses mèches et ses plumes, soit un mouvement de sa part m’empêchaient de discerner son visage.

Son aspect irréel m’a libéré de la morosité et de la tristesse qui s’étaient établies en moi, ravivant soudain ma maudite manie de puiser de la beauté dans le quotidien pour ne pas sombrer. J’estime ne plus y avoir droit, mais c’est plus fort que moi, j’ai besoin d’enjoliver la réalité laide et obscure. Et l’autre moyen que j’utilisais avant cela était bien plus nocif.

Alors, cette inconnue a été ma source de lumière dans ce parc public…

J’ai suspendu mon crayon, enfermé mes pensées à propos de ma famille, de Meg et d’Elliott. Et je l’ai photographiée mentalement, pour la reproduire. L’imprimant sur mes rétines.

Elle a réactivé ma saleté de réflexe d’artiste, parce que l’inspiration peut subitement naître de l’inattendu. L’étrangère à plumes a été cet inattendu magnifié.

J’ai délaissé le croquis que j’effectuais pour la maquette d’un client. Les iris rivés sur sa silhouette féminine entourée d’une petite robe respirant la gaieté, la bouche sèche, je suis resté scotché devant elle tandis que mon souffle et mon rythme cardiaque ralentissaient.

J’ai gardé un morceau du bijou qu’elle a brisé. Elle l’a cherché un instant au sol avant de renoncer et de s’évaporer tel un charme…

Merde, mais arrête ça, Jay ! Tout de suite ! me sermonné-je abruptement.

Je ferme les robinets et sors de la salle de bain. Je secoue la tête afin de me remettre les idées en place. On est en week-end et je suis un putain de BadASS qui combat sa sensiblerie ! Mes potos arrivent pour me le remettre dans le crâne. Je m’accroche à cette pensée.

Girlfriend de Gym Class Heroes pénètre petit à petit dans mon esprit, qui s’emplit de notes de musique. Je m’y accroche, en voulant de toutes mes forces effacer la fille au bracelet. Ce moment que j’ai dû vivre dans un univers parallèle, tellement il me semblait beau.

Je ne la reverrai plus jamais. Et même si c’était le cas, je ne la reconnaîtrais probablement pas, puisque je n’ai même pas vu son visage…

♥♠♦♣

Habillé de l’un de mes sempiternels jean déchirés et d’un t-shirt, je remonte dans mon salon, le Jayden’s Tattoo & Piercing. Mon appartement se situe en souplex et occupe toute la superficie du sous-sol, avec des puits de lumière naturelle et tous les aménagements modernes indispensables.

Ça y est, les gars sont là. Les Rolling Stones tournent en boucle et l’atmosphère se virilise à fond. Des volutes de fumée de clope s’élèvent. Je m’en grille une également et ouvre une bouteille d’eau plate. Bientôt, les canettes de bière vides s’amoncellent.

Puis chacun d’entre nous tire une enveloppe, contenant une carte. Quatre as, plus une carte vierge. Nous nous matons avec une lueur complice dans les yeux.

— Alors ? demande Logan, notre Doc, dont le regard gris perle se pose tour à tour sur chacun des autres membres de la bande.

Il ébouriffe ses épis châtains, un sourire en coin au milieu de sa barbe de quelques jours. Nous retournons nos enveloppes et les ouvrons.

— Amigos, c’est moi qui l’ai ! signale Cruz en montrant fièrement le trèfle, la carte maîtresse aujourd’hui.

La bouche de notre Latino ténébreux s’incurve et une étincelle anime ses prunelles cacao.

— Merde alors ! se désole Alex, le plus jeune des Jenkins, notre étudiant.

— Comme tu dis, p’tit frère, appuie Chris, amusé. On va devoir suivre le poulet !

— On est suspendus à tes lèvres, mon lieutenant, affirme Logan.

— Le B, annonce Cruz en se levant de sa chaise.

Les frangins Jenkins échangent un sourire salace. Ce sont de fervents adeptes du triolisme. Une manière pour eux d’exorciser des démons de leur passé, je crois. Il y a des cadavres planqués dans les placards de chacun de nous… Généralement nous n’abordons pas les pourquoi. Par exemple, il en est de même pour la vasectomie que Logan Prescott a subie pour être sûr de n’être le père d’aucun rejeton… Nous éludons certains sujets délicats.

Passons.

Bref, concernant les Jenkins, que ce soit avec ou sans nous, ils sont deux dans tout. Surtout dans une femme consentante. Alex, son as de carreau tenu entre deux doigts, commente :

— Pour la lettre B, j’imagine que tu préconises de la baise au programme, Diego.

Jenkins Junior est fêtard, jusqu’au-boutiste et déteste perdre. Quant à moi, je réalise que je me coltine la carte vierge. Complètement inutile. La différence entre celle-ci et les as non gagnants est que je n’ai même pas le droit de proposer d’idées. Elle équivaut à « tu fermes ta gueule et appliques tout ».

— Non, mec, un peu plus, voyons ! Nous savons nous éclater mieux que ça, s’esclaffe Diego.

Chris approuve en finissant sa mousse :

— Ouais. Si nous pouvions éviter de nous ennuyer dans un plan qu’un gars lambda peut se dégoter tout seul…

— Tu me connais, mon coco, ricane le tombeur portoricain.

Cruz a une dégaine trompeuse de racaille, avec ses tifs noirs rebelles et son piercing industriel à une oreille. Il se fond dans une masse de voyous sans souci, ce qui est bien pratique dans ses missions d’infiltration. Et comme il ne fait pas flic, il n’attire pas l’attention sur nous dans les endroits chelous où nous nous rendons quand nous sommes déchaînés.

Pour ce qui est de l’aîné des Jenkins, il a de prime abord un air de gendre idéal. Dynamique, sportif – comme nous tous –, et cérébral, il suscite la confiance chez les clients de sa boîte. Sa chemise blanche ajustée est partiellement déboutonnée et assortie à un jean brut et des sneakers. Mais il retire ses lunettes de geek tous les week-ends et n’est plus qu’un BadASS avec un super cerveau.

— Vas-y, accouche, Cruz ! s’impatiente Alex en fixant l’intéressé. Tu veux quoi avec ton B ?

— Ouais, annonce la couleur, mon pote, appuie Chris.

Je m’allume une clope.

— Bar et Baston, ça nous fera un putain de défouloir. Baise OK, mais seulement en fin de soirée, pour conclure à merveille ce challenge, énonce enfin Cruz.

La petite liste de notre volaille nous plaît à tous.

— Je marche ! Étant le gagnant du dernier défi, j’impose que vous ne mettiez d’option que sur les minettes dont le prénom débute par un B, déclare le docteur Prescott.

— Nickel ! On va se marrer !

J’opine en me levant, les Jenkins idem. Tout le monde commence à sortir de mon salon de tatouage, anticipant les réjouissances à venir. J’éteins les lumières et referme derrière moi. Le Latino accoste le toubib dans mon dos pendant que je cadenasse le rideau de fer.

— Au fait, Doc, le Prince Albert inversé, t’es sûr que je peux m’en servir, maintenant ?

J’en connais un qui est à la fois survolté et inquiet de voir ses attributs reprendre du service. Je me retourne pour capter les prunelles grises rieuses de Logan.

— Tu veux dire que, ce soir, c’est son baptême du feu, Diego ? s’étonne-t-il en dévisageant notre keuf.

— Yep ! L’abstinence, ça craint, surtout pendant des semaines.

Le docteur Prescott éclate de rire. Mais cela n’a pas vraiment fait marrer Cruz de douiller puis d’avoir dû attendre avant de savourer à nouveau des rapports sexuels.

— Jay t’a dit que c’était OK, non ? C’est lui le pro qui t’a percé, et qui m’a percé auparavant, d’ailleurs, rétorque le gygy en pivotant dans ma direction.

— Absolument, je confirme. Il est opé : lâche-toi, amigo !

— Ouais, mais toi, tu es médecin, Logan, et tu portes le même piercing, alors ton avis m’intéresse aussi.

Doc frotte le bout de son nez avec l’index, feignant de cogiter sérieusement.

— Bah écoute, t’es le seul juge fiable de ton matos… Tu as respecté le délai et les consignes de cicatrisation. Fais confiance à Jay, et de grâce, ne me sors pas ta queue pour que je l’inspecte.

— T’as peur d’avoir des complexes après ? se poile le poulet en embrasant une cigarette.

— Tssssst ! Tu rêves, mon vieux ! Jay, toi qui as vu nos deux bêtes, tu peux tuer les illusions du Portoricain ?

Quels sales gosses ! Ils ne m’auront pas sur ce coup. Je les contre en tournant les talons.

— No comment ! Zappez-moi !

Ils se chambrent tandis que je m’éloigne et prends le pouls de mon quartier. Tout est branché, dans le coin, la population qui le fréquente tout comme les enseignes : commerces, restaurants, et une discothèque hype. On entend des bribes de musique, ce qui constitue l’un de mes repères sensoriels. Ici, je sais que je suis chez moi.

Mais la chaleur est étouffante aujourd’hui. Heureusement, mon t-shirt noir en coton, discrètement floqué de mon logo, est assez léger.

Les Jenkins clopent devant la Bentley de Chris. Quant à Logan, il grimpe dans la Dodge ancienne retapée et merveilleusement entretenue de Diego. De tous mes amis, le Doc est celui qui pourrait me servir de vitrine vivante. Grand fan de décorations corporelles, il est moins tatoué et percé que moi, mais bien plus que les trois autres.

J’enfourche ma bécane, mon casque dans une main, en lui souriant. Quand je pense que cet enfoiré ausculte l’entrejambe féminin à longueur de journée…

J’envoie un salut à ceux qui démarrent. Diego exulte derrière son volant :

— Mode chasse enclenché, ma couille !

— Et comment ! je réponds.

— Je vais traîner exprès pour que la course soit fair-play pour vous, gamines ! nous provoque le keuf.

Je fais vrombir mon moteur tandis que Diego plaque un gyrophare sur son toit. Il abuse de nos impôts, ce con ! Amusé, je secoue la tête.

— J’ai bien envie d’appeler Betty pour le défi. T’en dis quoi, toi ? demande Alex à son frère.

Chris fait mine d’y songer. Son frangin empoigne ses cheveux longs et se fait un bun au sommet de son crâne. Il joue avec la bille métallique sur sa langue, percée également par mes soins.

— Betty nous mettrait hors jeu, il faudrait alpaguer une ou deux meufs directement ce soir, argumente le grand frère pendant que j’enfonce mon casque sur ma tête.

Pas besoin d’entendre la réplique d’Alex, l’hyperactif du sexe dans notre bande. Sûrement un truc du genre : « Tant pis, je la sauterai tout seul entre midi et deux. »

— À plus, ma poule ! me lance Christopher en appuyant sur le champignon.

— Ciao, mes minettes Jenkins !

Déjà grisé, je prends de la vitesse. Serpentant entre les voitures à dos de ma monture, je leur sers un doigt d’honneur avant d’accélérer. Il n’en faut pas plus pour qu’ils foncent à ma poursuite. Nous esquivons les autres automobilistes avec un plaisir grandissant.

Voilà l’un de ces instants où les pulsations de mon cœur dégomment ma poitrine et me font me sentir – pour un laps de temps – à nouveau vivant, en dépit de l’obscurité tenace tapie en moi. Ces quelques minutes renforcent ma certitude que je ne m’en sortirai pas hors de cette famille que je me suis constituée.

Mes potes, mes frères.

Chapitre 4 : Neurones : off / Hormones : on

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♠ Nous déconnecter de toute cette intelligence et laisser le rythme faire effet. Rompre avec les traditions… Les filles font monter la température. ♠

Let’s Get It Started, Black Eyed Peas

 

JAYDEN

Faire la fiesta, je veux bien. Lever des filles émoustillées en troupe, pourquoi pas. En revanche, je n’ai pas réellement l’inclination du chasseur. Je ne possède pas, comme d’autres, cette avidité du prédateur qui salive face à une paire de seins.

Du coup, la drague n’est pas une seconde nature chez moi, comme c’est le cas pour mes frangins. Je dois constamment désactiver mon cerveau durant nos jeux. Tenter de n’agir, de ne penser qu’avec mes instincts les plus bas. En principe, mon pénis arrive à réagir avec détachement, grâce aux habitudes de nos nuits débridées qui se sont ancrées en moi. Heureusement que l’effet de groupe opère. Avec ma bande, ma coquille se durcit… J’ai presque un alter ego dont je deviens plus fier que de celui que je suis vraiment. Un « moi » plus salaud avec les meufs et pourtant meilleur à mes yeux, car il est vierge du reste. Il oublie les abysses dégueulasses, ne voulant que s’éclater dans une cohésion totale avec ses chers amis.

Sur la route, j’ai savouré une poussée démentielle d’adrénaline en roulant à tombeau ouvert entre les bagnoles, coursé par mes potes. Le kiff total !

Une fois au bar, l’enivrement de la vitesse sur ma Harley Dyna s’émousse progressivement. Nous devons nous déployer, nous trouver des partenaires occasionnelles pour le défi B. Mais gros hic : je préfère largement jouer au billard et observer les autres. Aucune envie d’alpaguer. Peut-être suis-je trop exigeant ? Aucune femme ne m’attire au point de m’appesantir sur elle…

Le bar est plutôt animé, avec du Queen dans les enceintes. Another One Bites the Dust. Des nanas se trémoussent, certaines déjà imbibées. Des mecs idem.

En retrait, j’ai une vue imprenable sur ma bande. Je repère Diego, qui en est déjà à la phase tactile avec celle qu’il a aimantée. Je n’irais pas jusqu’à dire que nous avons tous des goûts identiques en termes de femmes, mais on s’accorde sur l’essentiel. Ce qui a son importance lorsqu’on se regroupe.

Les Jenkins, non loin, discutent avec deux gonzesses. J’arrive à capter leur conversation, mais je fais mine du contraire pour qu’on me foute la paix. Chris demande à une serveuse en tenue ultra-aguicheuse d’apporter son meilleur whisky. Une glue à ses côtés semble intéressée par un possible threesome avec une belle gueule racée dans son style.

— Ton frère dit que vous prenez les nanas ensemble et que parfois vous allez au-delà du trio. Vous êtes déjà montés à combien de partenaires ? minaude-t-elle.

Je lève les yeux au ciel. Putain, ce que ça peut être facile avec certaines ! Des chaudasses qui n’attendent que ça… Heureusement pour nous, cela dit.

Notre boss de start-up acquiesce en prenant une gorgée de son verre. À sa grimace, je déduis que ce qu’ils ont de meilleur dans cet établissement bas de gamme déplaît à son palais averti. Il repose le whisky et passe la main dans ses cheveux en fixant la brunette plus que coquine.

— On a trois potes qui se joignent à nous régulièrement. Tu vois le brun avec la barbe de trois jours, près du comptoir ?

Il désigne le lieutenant Cruz. Je tourne la tête vers Logan, en charmante compagnie également. Concentré sur le cours particulier de billard qu’il donne à la fille prise en sandwich entre ses deux bras. Ce salaud a trouvé le bon prétexte pour se coller aux fesses de la miss, l’air de rien.

— Oui, je l’ai, répond l’une des nanas accrochées aux Jenkins, en touchant exagérément ses cheveux méchés.

Elle mate Diego, maintenant, agréablement surprise qu’il fasse partie de la confrérie de la débauche BadASS.

— Miam ! Il n’est pas mal du tout.

Cruz, se sentant observé, pivote et sourit aux nanas en leur faisant un clin d’œil. Il croise mon regard ensuite et se touche le menton. Traduction : c’est en bonne voie de son côté. Je lui adresse un salut militaire avec ma queue de billard.

Merde, j’ai attiré l’attention de Chris et des meufs sur moi.

— Les deux tatoués à droite sont aussi dans notre troupe. Voilà, vous avez vu tout le monde, conclut Jenkins.

Crispé, je les ignore en feignant d’être absorbé par mon jeu. Normalement, je dois me plier à toutes les directives car j’ai tiré la carte vierge du suiveur enthousiaste, mais voilà…

— La vache ! T’as vu celui qui est tout seul, Rachel ?

Génial, elles bavent sur mon profil, maintenant… Une chose est sûre, la Rachel ne répond pas aux critères de sélection pour notre soirée privée. Défi B, pour elle, c’est mort.

— Il est salement canon, et visiblement très solitaire, note-t-elle.

— Jayden, ce n’est pas le plus simple à apprivoiser parmi nous.

— Huuuuum, j’adore ! Mystérieux et réservé.

Chris se bidonne. Il se doute que je suis fou de joie d’entendre ça.

— Et si celui qui a le visage enfoui dans le cou de la blonde là-bas est aussi prometteur que vous autres, je dirais que c’est la première fois que je tombe sur une bande d’amis où il n’y a rien à jeter, s’extasie la minette.

Sa copine et elle se chuchotent quelque chose et gloussent. Mortel, elles sont grave alléchées par le quinté. Je ne me mêle toujours pas au groupe. Aucune envie.

Alex revient, chargé de Baileys au caramel pour les demoiselles et de bières fraîches pour son aîné et lui. Les filles demandent comment il se fait que Chris, si… distingué – oui, je crois bien que c’est le mot qu’elles emploient –, soit ami avec des hommes si différents.

Ha ha, ouais, la bouille angélique BCBG produit toujours son petit effet sur les nanas.

— Parce que la vie et le temps nous ont soudés, explique Christopher. Nous avons bien plus en commun que la plupart des gens.

Elles n’auront pas plus de détails. Ça ne les regarde pas.

— Comme le fait de coucher avec les mêmes femmes, n’est-ce pas ?

— Ouais, si tu veux. Et puis, le sexe est un besoin physiologique, ma belle. Pour tout le monde. Tant qu’à l’assouvir, autant rendre ça ludique et mémorable, non ? rigole Alex.

— Et c’est à plusieurs que vous trouvez ça plus fun ? miaule l’autre fille qu’il commence déjà à frôler.

— Vous n’avez pas à vous en plaindre. Imaginez les caresses de deux à cinq paires de mains expertes sur vous. Et sentir autant de bouches un peu partout… Le plaisir démultiplié. Je vous garantis qu’aucune fille n’en est jamais sortie déçue, bien au contraire…

Bah voilà, il leur a vendu du rêve, du fantasme et de la décadence.

♥♠♦♣

Je m’éclipse pour fumer. J’aurais préféré me rouler un pet’, mais je me contente d’une clope en espérant ne pas m’égarer dans mes pensées.

Je sais que Chris s’emmerdait presque autant que moi à l’intérieur. Il n’écoutait les nanas que d’une oreille. Je n’ai pas vu cette petite étincelle qui brille dans ses yeux quand il est vraiment à fond sur un truc. Il était blasé. Mais il les a conquises, ces meufs, les doigts dans le nez. Ce qui force mon admiration chez mon pote, c’est qu’il pourrait vendre du riz à des Vietnamiens dans leur rizière. Une force de persuasion du tonnerre ! Les filles ont bu ses paroles tandis qu’Alex les ravitaillait en boissons et les charmait également à sa manière…

Quant à Diego, je parie qu’il dissémine toujours des baisers dans le cou de la meuf qu’il a serrée. Celle de Logan m’a l’air plus rock, ce qui laisse présager de l’explosif. J’espère qu’au moins l’une d’entre elles me permettra de décoller légèrement. J’y crois moyen, cependant.

Mon esprit vogue vers l’inconnue du parc. Je ferme les yeux et pousse un râle de dépit. Bordel, pourquoi elle ne se barre pas de mon crâne, celle-là ? Si ça se trouve, c’est une vraie guenon et je m’esquinte l’imaginaire à l’enjoliver.

Heureusement, Alex se ramène, ce qui met un terme à mes divagations à deux balles.

— Hey, mon Jay ! Qu’est-ce que tu fous là ? Putain, va nous dégoter des minous au lieu de faire ton loup solitaire ! Reviens dans la meute, frangin, me vanne-t-il en regardant une femme descendre d’une voiture en face de nous.

— Lâche-moi le slip, coco ! Me dis pas que tu m’as rejoint juste pour me saouler ?

En fait, il fixe la blonde qui s’est garée. Elle est fringuée comme une tapineuse, avec un décolleté plongeant et une jupe étroite à ras la moule. Forcément, j’ai perdu mon obsédé de pote, qui bloque dessus. Cependant, elle n’effectue pas deux pas sur ses échasses aux bouts pointus que des types visiblement torchés essaient de la peloter à renfort de commentaires grivois. Alex lâche un juron et envoie un message aux membres du groupe.

— Tu la connais ?

— C’est Betty, notre Betty. Je l’ai invitée et c’était pour l’attendre que je suis sorti.

Pendant qu’il me raconte ça, les gros relous commencent à dépasser les limites. Sans concertation, nous marchons vers eux. Anticipant avec délectation le bonheur de nos poings fracassant des gueules qui le méritent.

L’effet de surprise aidant, j’assène un crochet à celui qui vient de mettre sa main aux fesses de Betty. La douleur dans mes phalanges m’indique l’intensité de mes frappes qui s’enchaînent. Des coups de tête et de genou fusent. Je cogne, feinte aussi vite et fort que possible. Dans la riposte, l’un d’eux heurte la mâchoire d’Alex. Il se la masse et lance, en prenant une expression narquoise :

— Alors, on a envie de s’amuser, les morveuses ?

— Comment tu nous as appelés ?

Mon adversaire vacillant, j’en profite pour marteler :

— Je crois qu’il a dit MORVEUSES ! Ou connards, j’sais plus.

— Ouais, ça vous va bien aussi, s’écrie Diego derrière nous.

Nickel, voilà notre troupe au complet !

— C’est qui ces gars, s’inquiète l’une des enflures, qui essuie sa bouche tuméfiée du revers de sa main.

— Ce sont nos frères et vous allez regretter d’avoir tripoté une nana qui vous a dit non, bande d’abrutis !

Le mec me défie d’un air mauvais.

— « Fils de putain sur le déclin » irait très bien aussi, surenchérit Chris, les mains dans les poches, à la cool.

— Moi, j’aurais misé sur « petites enflures de trouduc » ! complète Diego. Quelque chose à ajouter, Logan ?

— « Consanguins de bâtards de mes deux qui devraient rentrer voir leur môman » ? finit celui-ci en époussetant un grain de poussière imaginaire sur son épaule.

Chauffés à blanc, nos adversaires se matent entre eux, d’autres se greffent au groupe et l’un d’eux crache par terre en égrainant un chapelet de noms d’oiseaux. Il est juste moins créatif que nous.

— On va vous défoncer vos jolies gueules ! s’énerve celui qui semble être le leader, en poussant brutalement Betty.

— Sans rire, vous manquez cruellement d’originalité. Peloter à plusieurs une meuf qui a envie de gerber à votre vue sur un parking en pleine nuit ? Vraiment ?

— Faut se renouveler, pauvres cons ! Même dans les films pourris, ce genre de scène finit mal pour les rejetons de tapin dégénérés comme vous ! relancé-je en faisant craquer mes doigts.

L’adrénaline afflue. Nos prunelles scintillent. Et ça, c’est franchement plus l’éclate pour moi que toutes les gonzesses que ma meute a levées ce soir. Plus jouissif que la baise en perspective. Le top départ est donné par un assaillant qui fonce dans le tas. Les coups pleuvent, les corps à corps sont rudes. Après m’être pris un pain, je n’ai plus qu’un objectif, démolir celui que je tiens. Je lui saisis la nuque, abaisse sa tronche, le forçant à se plier. Et je kiffe ma race en établissant une connexion haut débit entre mon genou et son bide ainsi que ses bijoux de famille. Ses râles de douleur meurent dans son œsophage. Il tombe au sol, plié en deux. Je lui balance quelques coups de pied dans les côtes jusqu’à ce qu’il commence à chialer comme la salope qu’il est. Je m’arrête, touchant mon épaule un peu meurtrie, et je constate que tous ses copains sont également dans un sale état. Chris rajuste sa chemise, même pas froissée. Diego et Logan se font un check. Alex récupère son élastique par terre pour se refaire un chignon.

— Ça m’a mis en appétit, tout ça. C’est quand qu’on baise ? commente-t-il avec malice.

Nous surplombons nos antagonistes gisant au sol ou essayant de se relever péniblement.

 Il suffisait de le formuler aussi poliment, mon cher Alex, rigole Chris.

Betty, leur FF, à cause de qui nous nous sommes battus, court se pelotonner contre Jenkins junior. Les minettes que les mecs avaient conditionnées à l’intérieur nous ont rejoints également. Le déferlement de testostérone a stimulé tout le monde, y compris les spectatrices. La baston en guise de préliminaires. Alex donne un putain de french kiss à sa blonde émoustillée et nous la présente.

— Les gars, Betty. Betty, les gars.

— Salut, beauté… Quelle récompense réserves-tu à tes sauveurs ? roucoule le gygy.

Elle lui accorde une œillade des plus suggestives.

— Quel était votre programme ? veut-elle savoir.

Échange de sourires et regards de connivence entre nous cinq.

— Tu verras ça, ma belle, lui promet Logan.

— Tout le monde chez moi ! lance Christopher. Les filles, vous êtes OK ?

La plus hésitante se désiste et préfère rentrer, les autres sont au taquet. Elles sont quatre au final. Ça le fait.

— On a eu un aperçu torride de vos performances physiques, les garçons… débute l’une d’entre elles.

— Et de la belle synergie entre vous… Vous avez été plus que convaincants, achève une autre.

— Oui, ça donne terriblement envie d’y goûter dans l’intimité, confirme la blonde secourue.

Emballez, c’est pesé !

Chapitre 5 : Après l’effervescence

♥♠♦

Chaque fois que tu fais un mouvement, tu détruis mon esprit. Je perds le contrôle et les frissons me viennent. Tu me coupes le souffle. 

You Take My Breath Away, Queen

 

JAYDEN

Dès lors que nous nous sommes tous retrouvés chez Chris, mon taux d’adré a rechuté. Je ne me suis intensément éclaté qu’en prenant et en rendant des baffes. La baise n’est pas parvenue à me remettre dans la même euphorie.

Notre soirée a pourtant été longue et volcanique. Du sexe, de la beuverie… Cela s’est clos en apothéose, comme prévu. Le challenge portait sur l’endurance sexuelle. Chris Jenkins a été notre grand gagnant, tandis que Diego, qui sortait d’abstinence, a eu du mal à tenir la distance. Ce qui en a fait marrer plus d’un. Personnellement, j’ai souvent déserté pour m’isoler dans la cuisine et esquissé des portraits vagues de mon inconnue au bracelet. Cela me passionnait davantage que les nanas à poil.

♥♠♦♣

On est lundi. Nous remettrons nos défis au week-end prochain, comme d’hab. Nouveau tirage au sort, nouvelle lettre, nouveau challenge à relever. Nous irons certainement dans la Grosse Pomme, les délires y prennent plus d’envergure qu’à Jersey City. Les ingrédients de base seront identiques, mais nous ne voulons pas nous engluer dans la monotonie et la routine.

Perso, j’affectionne encore plus nos soirées purs mâles sans sexe. Combats, courses sauvages ou sports extrêmes à sensations fortes. Enfin bref, quand je tirerai le bon as, j’instaurerai ce qu’il me plaît…

Assis à mon poste de travail, je jette mes gants à la poubelle et range le rouleau de film étirable avec lequel j’ai protégé le tatouage sur lequel je viens de travailler. Mon client, un régulier, sort en me lançant :

— Merci, à demain !

— Ouais, on attaquera les ombrages !

Malgré les quatre heures que je viens de boucler sur son bras, mes doigts me démangent de ressortir mon carnet de croquis. Je sais pertinemment pourquoi, et cela commence sérieusement à m’exaspérer.

Jimi Hendricks résonne dans les enceintes du salon. Désœuvré maintenant, je résiste contre l’envie qui me taraude. Dessiner. Le cahier et le crayon se retrouvent finalement entre mes mains, presque par magie. La fugace vision du parc s’impose dans mon esprit. Je suis incapable de l’oublier, alors je m’y plonge, revivant pour la millième fois cette époustouflante illusion. Le bruissement d’un dermographe en cours d’utilisation s’allie aux accords de guitare en bruits de fond de mon fantasme artistique matérialisé à coup de mine.

Le tintement disgracieux de l’entrée s’infiltre dans la vibe, telle une fausse note. Brutus accueille les nouveaux arrivants. Eh oui, le prénom marqué sur son état civil est exactement celui de l’homme, considéré comme le probable fils illégitime de Jules César, qui a fini par commettre un parricide sur ce dernier. On en a d’ailleurs beaucoup ri et parlé entre ces murs. Lui et Ryan travaillent pour moi, tous deux artistes tatoueurs avec leur propre touche. Ryan assure dans les motifs graphiques, tribaux et les manzanas. Brutus est doué dans la reproduction de photos et d’images. Moi, je suis polyvalent : je suis mon feeling et mes envies fluctuantes.

Pas plus intéressé que cela par d’éventuels clients, je m’immerge dans ma représentation éthérée d’un rideau de cheveux dorés. Le tracé des contours m’absorbe.

— Bonjour. Puis-je vous aider ? propose la grosse voix de Brutus.

Intonation fidèle à sa gueule de métis mastoc et barbu avec des dreadlocks. Il est aussi couvert de l’expression de son art que je le suis.

Hélas, cette interférence étiole le portrait mental auquel je m’accrochais.

 Je l’espère, en tout cas. Vous êtes le Jayden de l’enseigne ? se renseigne quelqu’un.

J’ai du mal à déterminer si ce timbre appartient à une femme ou à un homme. Il se situe entre les deux. Un mec avec une octave au-dessus ou une meuf avec une octave en dessous. Au bout de quelques secondes, je referme mon calepin à contrecœur et me retourne, le crayon dans la bouche.

— C’est lui, Jayden, indique Brutus en se reconcentrant sur l’ange ailé qu’il dessine sur l’épaule de son client.

— Salut ! lance Ryan.

Mon Amérindien à la crinière noire en queue-de-cheval peaufine un superbe tatouage d’inspiration maorie sur le flanc d’un gars et est en train de changer l’embout de son engin.

— Salut.

J’effectue une mise à jour : notre visiteur est une fille. Black, jolie, plutôt androgyne. Elle a les cheveux mi-longs rasés sur un côté, un jean et des Stan Smith similaires aux miennes. Elle s’avance vers mon poste.

— Bonjour, bienvenue au Jayden’s Tattoo & Piercing, entamé-je en me redressant.

Elle me jauge, s’attardant sur ma carte de visite corporelle : toute l’encre que mon épiderme affiche.

— Merci. Ils sont tous de vous ? me demande-t-elle avec un mouvement du menton vers mes bras nus.

— Je les ai créés, mais, hormis le black-out sur mon avant-bras gauche, ce sont mes collaborateurs qui me les ont tatoués. Ce n’est pas une brillante idée de s’encrer soi-même, à vrai dire, tenté-je de plaisanter.

Avare en sourires, la fille opine. Je remarque qu’elle non plus n’est pas novice en matière de tatouages. Elle arbore des piercings aux oreilles et j’aperçois de l’encre sur sa peau à la lisière de sa chemise rouge et noir, style d’inspiration cow-girl.

Ne l’ai-je pas déjà croisée ? J’en ai la vague impression, mais impossible de me rappeler où et quand.

— Ils déchirent. Je kiffe les signes de cartes sur vos doigts, me complimente-t-elle presque froidement.

— Merci.

J’effleure machinalement le trèfle à la base de mon index. Contrairement à l’inscription cachée par mon black-out, j’arbore les symboles de ma bande avec fierté.

— J’aimerais que ce soit vous qui fassiez le mien, décrète-t-elle en farfouillant dans ses poches.

Sa tête ne m’est décidément pas étrangère. Je patiente afin qu’elle me montre ce qu’elle veut tout en me creusant les méninges. Soudain, la porte tinte à nouveau. Une drôle de sensation s’abat sur moi avant même que je tourne la tête. Mes poumons se vident et tout s’embrouille dans mon crâne.

— Ah, t’es là, Stella. Alors c’est lui, le veinard que tu as choisi ? claironne la nouvelle venue.

Respire, Jay !

Oui, mais putain, il n’y a brusquement plus d’air, ici !

Mes songes éveillés prennent une tournure étrangement concrète au fur et à mesure que la nana réduit la distance entre nous.

Ce n’est pas possible !

— Yep, mon coéquipier l’a recommandé à l’un de nos collègues. Je me suis dit qu’il devait être bon, explique la Black, qui débite pour la première fois plusieurs mots à la suite et avec chaleur.

Aspiré par des prunelles bleues pétillantes de malice, je suis estomaqué. Je détaille une chevelure de blé, puis un sourire qui me file le vertige. Elle hoche les épaules.

— Désolée, j’ai l’air d’une clodo avec ces taches de peinture sur moi. Et je pue les tacos parce que j’en mangeais en peignant quand cette fliquette m’a tirée de mon chantier. Pour une Urgence Tatoueur ! Les policiers ont vraiment le droit d’être si directifs avec nous alors que ce sont nos impôts qui paient leurs salaires ?

Je ne suis pas sûr de comprendre, car mes synapses bottent en touche. Elle agite sa queue-de-cheval. Lorsqu’elle chipe le papier que l’autre nana a sorti de sa poche, j’identifie le bracelet à son poignet droit, seul, alors que les ornements divers pullulent sur son bras gauche. C’est le bracelet cassé dont je trimbale un morceau.

C’est elle ! Oh bordel de merde, l’incroyable apparition du parc devant l’hôpital !

J’ai retenu le moindre détail de cet ornement, à défaut d’avoir pu apercevoir correctement sa propriétaire. Avoir enfin devant moi le visage que je tente de deviner depuis sept jours me tétanise. Un malaise inexplicable m’envahit alors que mes yeux se replantent dans les siens.

— N’importe quoi, ma chérie ! T’étais heureuse de t’octroyer une pause ! proteste gentiment la Black, comme adoucie à la vue de son amie.

Mon irréelle fait une moue, ses lèvres sont juste…

Nom d’une pipe à crack ! Qu’est-ce que je fous ?

— Alors, on s’y met ? s’impatiente l’androgyne.

La blonde déplie la feuille et la pose sur mon comptoir. Ses perles, sa peau, sa voix chantante, elle, tout me déboussole.

— C’est mon prénom. Cette barge est tellement têtue qu’elle veut se le faire graver dans la peau. Con, n’est-ce pas ? commente-t-elle.

Je passe de l’une à l’autre fille, puis de la feuille à son putain de bracelet. Et là j’ai un déclic. Je me rappelle soudain avoir vu Stella à un roller derby. Mais alors… la blonde qui me hante est… sa petite amie ?

Je redirige mon attention sur ce qu’elles ont apporté, complètement soufflé. Une calligraphie avec des roses épineuses entortillées et des papillons autour. Si parfaitement exécutée qu’on croirait le dessin vivant. Avec un mot de cinq minuscules lettres au centre.

— Milly ? lis-je sans pouvoir m’extirper de mon état de choc.

C’est la seule platitude affligeante que je puisse émettre.

 — Oui. Je suis Milly et l’auteure de ceci. C’est faisable ? Vous pouvez transposer cela en tatouage ?… Dites non et on débarrasse le plancher fissa, me supplie-t-elle d’un air théâtral avant d’obtenir mon opinion.

 Tu rigoles ma chérie ? Je le ferai avec ou sans toi. Il serait préférable que tu sois là pour vérifier qu’il ne dénature pas ton talent. Je n’aurai pas les yeux derrière pour voir et c’est assez conséquent pour qu’il soit plausible que ce type se loupe, s’exprime encore la copine.

La blonde, avec son t-shirt trop grand pour elle et sali de peinture, attire irrésistiblement mon regard. Elle soupire, lève ses billes bleues au ciel, puis…

Putain, c’est pire quand elle me mate !

— Pour votre survie, poursuit-elle, vous allez devoir vous coltiner notre duo de choc pendant que vous la tatouerez, sinon elle risque bien de vous faire péter les plombs. Sauf si vous vous désistez, euh… Jayden, c’est bien ça votre prénom ?

Ses iris azur me questionnent, remplis de promesses qui n’existent que dans mes synapses chambardées par les événements.

— Vous ne pouvez pas, n’est-ce pas ? insiste-t-elle.

Je suis vraiment dans la merde, bordel…

Chapitre 6 : Lesbiennes

♥♠♣

♦ J’ai vu ton visage sur une place bondée. Et je ne sais pas quoi faire. Parce que je ne serai jamais avec toi. ♦

You’re Beautiful, James Blunt

 

JAYDEN

La blague de taré !

Désarçonné, je m’exhorte au calme. Refoutre les pieds sur Terre. D’une part, la dénommée Stella fronce les sourcils avec l’expression la moins amène qui soit. De l’autre, la fascinante Milly me… me fait involontairement perdre mes moyens. Merde, quoi ! Elle ne m’accorde pas cet intérêt que me valent invariablement mes balafres d’encre. Celles-ci ne semblent représenter qu’un catalogue, pour elle, sans plus. Son regard sur moi est différent.

Je me racle la gorge.

Tu vas respirer, Jay. Tu sais respirer, n’est-ce pas ? Même un nouveau-né en est capable. L’effet de ouf qu’elle produit sur toi est dû à la surprise. Voilà, respire, maintenant.

Je récupère mon souffle, pour le perdre à nouveau aussitôt. Signal d’alarme : la merveille s’accoude ! Son odeur m’emplit au moment où je reprends une bouffée d’air. Des effluves de peinture, de la bouffe mexicaine, et elle. Putain, elle ! Sa senteur court-circuite ma raison.

Je rétablis vaillamment un focus sur celle qui souhaite avoir recours à mes services. Sur Stella, et rien d’autre. J’entre en contact avec son regard ouvertement dissuasif. D’après les ouï-dire – OK, d’après les conneries débitées par Brutus –, les lesbiennes seraient foutrement plus possessives que la plupart des mecs. Cependant, je ne prévois pas de marcher sur les plates-bandes de la Stella. Alors qu’elle se tranquillise et qu’elle détende son string. Ou son calcif, si c’est ça son kif. Merde, cette réflexion sonne homophobe, non ? Je ne tourne plus très rond, là. Il faut que j’arrive à tenir une conversation plus cohérente et respectueuse que mes pensées qui s’éparpillent.

— C’est d’accord, Mesdemoiselles… Je vous tatouerai, m’engagé-je spontanément en soutenant le regard de la flic.

Bordel, ce n’est pas ce que j’aurais dû dire. Pourquoi j’accepterais de la tatouer, putain ? Même sa copine n’était pas emballée, et elle m’avait tendu la perche pour que je passe mon tour. Et au lieu de la saisir, ma bouche et ma matière grise ne se sont juste pas concertées.

Bon. OK. Assumons, maintenant. Après tout, le business, c’est le business. Je fournirai un service impeccable et elles paieront pour l’avoir.

— Nickel, note placidement la volaille, dans la ligne de mire de laquelle je suis toujours.

Elle sent ma tension, ce n’est pas possible autrement. Rivé à ses billes perçantes, j’évite de trop lorgner sa nana, dont la présence m’éclabousse. Tels des jets d’encre qui transpercent mon derme, s’infiltrent dans mes pores, enlacent mes tatouages, qu’elle doit encore observer.

Je m’enquiers auprès de ma cliente potentielle :

— Vous le voulez où ?

— En dorsal. Immense, pour qu’on ne voie que ça quand je jouerai au roller derby, réplique-t-elle.

La pointe de fierté dans sa voix m’assène un uppercut. Avec ces dimensions, nous allons énormément nous voir et nous revoir tous les trois. Mon irréelle suivra mes moindres faits et gestes et ça me file un coup de chaud.

Tout. Va. Bien.

Je glisse une main dans ma poche et effleure la breloque qui s’y trouve. Le petit morceau d’elle que j’ai piqué. J’inspire puis expire afin de reprendre contenance et d’expliquer :

— Donc on est sur du maxi. Il y aura du boulot. Dans un premier temps, je reproduirai le dessin à la bonne taille afin de fabriquer un stencil à apposer sur votre dos. J’effectuerai les ajustements à main levée mais vous pourrez voir concrètement ce que cela donne et vous assurer que je ne m’écarte pas du modèle.

— Très bien, approuve la keuf.

Je poursuis :

— Dans deux jours, je vous montrerai la maquette pour d’éventuelles modifs, et si c’est bon, on établira un planning. J’envisage pas mal d’heures étalées sur plusieurs jours, et certains coloris nécessiteront de nombreux passages afin d’obtenir le bon rendu.

— Super ! Je marche, tranche Stella, déterminée.

Je cille, mais continue.

— Vous avez déjà des tatouages, mais le test de tolérance aux nouveaux pigments… débuté-je avant d’être abruptement coupé par la derby girl.

— Le plus tôt possible.

Merde, pourquoi est-elle aussi pressée ? Je n’aurai même pas droit à une préparation psychologique avant de me retrouver confiné entre elles deux ? J’aurais dû étirer le délai pour la maquette aussi. Deux jours, putain, mais à quoi je pensais ?

Le pire, c’est qu’entre-temps j’ai une conscience accrue du regard de Milly sur moi, et ça me brûle la tempe. Quelqu’un aurait un brumisateur ? Un ventilateur ? Ou un foutu défibrillateur ?

— J’insiste. Cette vérification est nécessaire pour pallier de grosses réactions cutanées pouvant être graves, informé-je Stella.

— Ouais, bon, s’il faut en passer par là… cesse-t-elle de tergiverser tandis que je lutte contre les sensations que provoque sa compagne en moi.

— Mince, vous allez réellement la tatouer ! soupire cette dernière.

Je me pivote vers elle. À mes risques et périls.

Putain, elle ne m’aide vraiment pas à l’ignorer. Ses prunelles… Nom d’une pipe à crack, ses yeux sont fabuleux et s’écarquillent comme si elle escomptait un refus net de ma part. Je m’étonne moi-même de ne pas avoir emprunté cette voie plus sage. Mais la sagesse n’est décidément pas l’une de mes qualités.

Je tire nerveusement sur l’un des écarteurs noirs à mon oreille. Que dire ? Si je souhaitais être honnête, j’admettrais que ce ne sont pas les dollars qui ont influencé ma décision stupide, seulement, qu’est-ce qui a réellement motivé mon choix ?

— Visiblement, vous êtes derby girl, vous tatouer serait une excellente pub pour mon studio. Et puis ce fusain me parle. Je suis inspiré par ce qu’il raconte.

J’essaie autant de m’en convaincre que de les faire adhérer à cette vérité… partielle.

La Black me dévisage, me mettant mal à l’aise et accentuant les effets de l’attention de sa petite amie sur moi.

— Ah oui ? Mon dessin vous parle ? s’étonne la blonde.

— Et qu’est-ce que ça vous raconte, au juste ? rebondit aussitôt Stella.

Une saleté de tension s’intensifie dans mon cou. Les voix des deux nanas se sont presque télescopées. J’en profite pour me dispenser de répondre à la question aux sous-entendus belliqueux de la joueuse de roller derby. Milly, elle, amorce une nouvelle tentative pour la décourager :

— Ma puce, je t’imaginerai un autre tatouage, plus beau. Mais enfin, ne fous pas mon prénom sur la totalité de ton dos ! Je ne savais pas que c’était ce que tu voulais faire !

Ma main droite se crispe sur la breloque. La gauche tient mon crayon, que je mordille machinalement pour masquer ma gêne. Stella prend le bras de Milly et me lance :

— On revient dans une seconde.

Et merde !

J’extirpe de ma bouche l’objet en piteux état et m’en sers pour tapoter sur le comptoir tandis que les deux filles s’éloignent. Elles vont sur le trottoir. À travers la façade vitrée, je vois Milly gesticuler. Elle parle, argumente, pointe sa nana du doigt. Stella, stoïque, les mains dans les poches de son jean, l’écoute. Sa blonde effectue un tour sur elle-même, la paume sur le front. Fasciné autant que mal à l’aise, je ne peux détourner les yeux.

— D’enfer ! Ça a l’air passionnel entre nos broute-minous ! s’excite Brutus, qui observe également ce palpitant cinéma muet.

Son intervention tonitruante a le don de me secouer.

— Cette expression est… dégueu et péjorative, vieux ! le sermonné-je, agacé.

— On se la joue politiquement correct, Jay ? Mais que crois-tu qu’elles se font dans l’intimité ?

— Elles utilisent également leurs mains, des vibros et des godes ! intervient Ryan, aussi hilare que son client.

Non mais quels machos ignares à deux balles quand ils s’y mettent !

Ils poussent encore plus loin leur plaisanterie déjà limite. Je ne commente pas, ne les écoute plus pondre des âneries graveleuses : je suis tenu en otage par la querelle d’amoureuses en live. Je ne parviens pas à cesser de les épier. Milly, tellement lumineuse même dans cette situation, secoue vivement la tête. Elle tripote son bracelet, celui qui est seul à son poignet droit. Instinctivement, je serre dans ma poche la breloque que je lui ai subtilisée. Elle se remet à gesticuler et… sans crier gare, la fliquette ouvre les bras. Tel un roc dans une tempête, elle est juste là, solide, à attendre que mon irréelle s’y réfugie. La réaction de la belle bohème est immédiate : elle se tait. Ses iris se dardent sur sa compagne avec intensité.

— Géant ! La classe, cette gonzesse ! Vous avez vu ça ? Elle l’a calmée. À trois, Blondie lui saute dans les bras. Un…

— La ferme, Brutus !

— Deux…

Il a raison. À trois, Milly se pelotonne contre Stella, ses réticences apprivoisées.

Non, ça ne me fait ni chaud ni froid…

Je redirige mon attention sur leur dessin abandonné sur mon comptoir. La bonne nouvelle, c’est que je ne serai plus tenté de recréer et d’immortaliser la figure de Milly. Car, primo, le mystère est dissipé. Secundo, ce n’est pas le genre de femme que je chope habituellement avec mon groupe. Tertio, elle n’est pas hétéro et est casée avec une sportive, poulet de profession.

Mes synapses butent sur ces deux derniers points.

Flic et derby girl ?

Bordel, je crois que je sais maintenant d’où vient mon impression de la connaître ! La nouvelle coéquipière de Diego est black et joue au roller derby. Elle a aussi la gâchette facile et les poings qui la démangent souvent, selon mon pote. Argh, mais il n’a pas mentionné de prénom, juste un surnom. Y a-t-il une chance que Stella bosse avec l’un de mes frères de cœur ?

Je tente de réfléchir. Mon Latino me l’a présentée de loin lors d’une compétition, mais les joueuses portent du maquillage censé terrifier l’adversaire durant les matchs : je ne suis pas sûr de pouvoir en reconnaître une hors de la piste ovale. Il faudrait que je me renseigne auprès de Diego.

Cela dit, Milly ne fera plus mumuse avec mon cerveau. Leur câlin s’éternise dehors et me refroidit pour de bon.

Alors, quand débuterons-nous ? s’enquiert Stella en regagnant le salon.

Ma nouvelle cliente a le bras autour des épaules de sa copine. Je fuis définitivement les yeux bleus de cette dernière pour observer ceux, couleur caramel, de la volaille. Mais il suffit que Milly parle pour me remettre en branle.

— Bon bah tant pis ! OK, Jayden. Au fait, j’adore votre prénom…

Et moi, je deviens stupide rien qu’en l’entendant le prononcer. C’est terrible !

— Il faut que je file. J’aimerais avancer sur ma fresque avant que la lumière du jour ne décline. En plus, j’ai un truc important vers University Heights, explique la blonde.

Mes neurones s’affairent à nouveau à moitié, à la mention de ce quartier du New Jersey. Logan bosse bénévolement dans un dispensaire là-bas. Non, aucun rapport, évidemment. Je débloque tout simplement, incapable d’être assez rationnel avec l’effet Milly.

Nos prunelles se soudent. Mon souffle se détraque encore. Aurais-je des problèmes respiratoires ? Comment disait le Doc, déjà ? Ah oui, des tendances spasmophiles. Clairement, je dois évacuer ce stress.

Pro, Jay. Sois un putain de pro !

Commander Love & Darkness