1

Gabriel

 

C’est au moins la quatrième fois que je regarde cette putain d’horloge pendue au-dessus de la tête de mon professeur de droit international. Évidemment, comme je n’ai pas le pouvoir d’avancer le temps, cela ne sert strictement à rien. Il reste encore trente minutes de cours et rien ne pourra changer cela.

Un rapide coup d’œil à ma voisine m’apprend qu’elle n’est pas absorbée non plus par le discours du Pr Petersen sur les engagements internationaux. Je ne sais pas quelles sont les raisons de Grace mais, dans ma tête, c’est toujours un bordel phénoménal le jeudi.

 

Au Sphinx, c’est la première soirée d’ouverture hebdomadaire. Nous ne travaillons que du jeudi au dimanche soir. Les autres jours ne sont pas aussi rentables et cela fait longtemps que l’on remplit largement nos objectifs sur ces horaires.

Dans quelques heures, ma deuxième vie va commencer. C’est ce qui me plonge dans cet état intense, mélange de fébrilité, d’excitation et de stress.

Les jeudis sont cruciaux. Tout se met en place. Les clientes profitent souvent de cette soirée pour prendre rendez-vous. On n’a encore jamais compris pourquoi elles attendent autant. Certes, les grosses séances sont généralement prévues très à l’avance, mais 90 % de notre chiffre au VIP se fait sur les clientes régulières. Et elles anticipent rarement d’avoir recours à nos services.

La soirée d’ouverture est notre baromètre pour la semaine. Aussi bien au VIP qu’à l’Officiel. Les entrées qui seront vendues ce soir sont donc représentatives du reste du week-end. Je n’ai aucune idée des paramètres entrant dans cette météo noctambule. Je ne sais pas non plus si cela marche pour tous les établissements de nuit. Je n’étudie pas la stratégie marketing, mais le droit. Et je m’en cogne de comprendre comment cela fonctionne !

Voilà sept ans que le stress monte drastiquement en milieu de semaine. Je sais pourtant que Zach tient la barre quand je suis en cours. Mon jumeau est propriétaire du Sphinx avec moi et il gère très bien le club en solo — enfin, en général — mais, c’est mon gros défaut, je suis perfectionniste. Beaucoup trop pour mon bien et ma sérénité d’esprit. J’ai du mal à déléguer et à lâcher prise.

 

Putain de jeudi !

J’essaie de nouveau de me concentrer sur le blabla de Petersen, mais c’est peine perdue. Inutile de tourner en rond. Je sais très bien au fond de moi que ce qui me file la gerbe en milieu de semaine, c’est de laisser de côté ma petite vie proprette d’étudiant en droit pour démarrer celle de Gabriel Westwood, propriétaire d’un cabaret érotique, strip-teaseur et escort-boy. Eh oui, escort-boy est une manière politiquement correcte de parler de prostitution.

Le pire dans tout cela ? J’aime ce que je fais. Je n’ai jamais rien fait aussi bien. Et c’est précisément ce que je n’assume pas.

L’histoire qui raconte comment des jumeaux de vingt-cinq ans en sont arrivés là, qui prend forme dans les sororités étudiantes de l’université de Green Bay, Wisconsin, il y a huit ans, est peut-être palpitante mais je déteste y penser. Contrairement à mon frère.

 

À force de cogiter, l’horloge a bientôt terminé sa course infernale. Je vais finir par haïr le droit international.

 

Au moment où Petersen signale la fin de mon calvaire, Grace, assise à mes côtés, se lève avec précipitation. Merde, elle est pressée aujourd’hui. Je ne suis peut-être pas le seul à être stressé ce soir finalement !

Elle ramasse ses affaires, son superbe postérieur musclé à quelques centimètres de ma tête. Et j’en profite pour mater. Je suis intelligent, pas eunuque. Et non, je ne suis pas escort uniquement pour l’argent. Cela aide, c’est vrai. Mais je ne suis pas certain que la motivation de départ, arrondir nos fins de mois, tienne toujours.

Grace se retourne pour me faire un geste signifiant « à demain ». Miss McMillan pense réussir à cacher son corps de déesse derrière une dégaine sportswear. En vain. Rien ne m’échappe. Ni ses formes pulpeuses mais fermes ni sa peau dont la douceur apparente m’appelle. Depuis cette nuit de juin, cette soirée étudiante où tout a failli changer entre nous, je pourrais presque encore en sentir la chaleur sous la pulpe de mes doigts.

 

OK. Stop. Concentration !

Grace a quitté l’amphithéâtre depuis au moins cinq minutes et je suis encore assis comme un con, à méditer sur sa silhouette de rêve. Je n’ai pas le temps pour cela.

Priorité numéro 1 : le Sphinx.

Priorité numéro 2 : mon diplôme et mon stage en fin d’année au United Nations Office for Humanitarian Affairs[1] de New York. Un internat d’élite qui ne prendra qu’un seul étudiant de notre promotion, le meilleur.

Grace a beau avoir un corps de dingue et être ce qui ressemble le plus à une amie depuis trois ans, elle ne me détournera pas de mes objectifs. D’autant plus qu’elle est ma principale concurrente pour New York. Céder aux envies qui me taraudent depuis que j’ai eu un aperçu de cette alchimie entre nous reviendrait à perdre du terrain sur mes ambitions. Et il est hors de question de monnayer mes services sexuels toute ma vie.

 

Je me reprends et me précipite dans les transports en commun pour rejoindre Milwaukee Avenue et le Sphinx.

Notre plus important fournisseur d’alcool m’a appelé à midi pour évoquer un souci de facturation. Je sais pertinemment pourquoi ils ne contactent pas Zach quand ils ont quelque chose de cet ordre à régler. Je suis clairement le plus diplomate de nous deux. Il faut donc que je voie cela avec mon frère avant de pouvoir résoudre le problème.

Je descends du bus, mon téléphone à la main, pour relire une dernière fois le mail de la discorde. Notre fournisseur veut majorer ses tarifs sur les champagnes, ce que l’on vend le plus au VIP. Il est inclus dans la plupart des prestations. Et Zach est hors de lui car cela va nous contraindre à répercuter l’augmentation sur nos forfaits. Quelle merde !

 

Le Sphinx est situé non loin d’Irving Park. À Chicago. C’est un quartier en pleine expansion aujourd’hui, mais les tarifs étaient abordables au moment où l’on a racheté cette vieille boîte de nuit qui périclitait.

Je pousse les portes du club sur cette déco épurée type Égypte que je connais bien.

Les gars sont déjà en train de faire la mise en place en bas. Notre spécialité de cabaret érotique destiné à la gent féminine nous permet d’offrir des spectacles de strip-tease en restant dans un registre assez classe. Une sorte d’anticipation d’un genre que Magic Mike a fait exploser trois ans après l’ouverture du Sphinx.

C’est cette activité qui occupe le rez-de-chaussée de l’établissement, autrement appelé l’Officiel. Un escalier discret mène au VIP. Un agent de sécurité en garde l’entrée après l’ouverture des portes. Pour pénétrer dans l’antre des frères Westwood, il faut montrer patte blanche. Et surtout une carte de crédit noir ou or.

À l’étage se trouvent un bar lounge et des suites où nos strippers proposent des danses privées et toutes sortes d’extras. Il y en a pour tous les goûts et l’on reçoit des clientes de tout genre. De la quadragénaire fraîchement divorcée à l’étudiante voulant braver l’autorité avec la MasterCard de papa et maman. Leurs points communs, un compte en banque bien garni et l’envie de s’éclater avec nos danseurs. Ou avec nous. Nos tarifs élevés nous permettent de garder notre entreprise à un certain niveau de standing.

 

Le bureau de Zach se trouve tout au fond du couloir des suites. Le mien, à côté du lounge.

Je monte les escaliers quatre à quatre après avoir salué d’un signe de tête nos employés. Ils n’ont pas cherché à m’arrêter dans mon élan. Ils savent que, le jeudi, mieux vaut ne pas m’emmerder pour des futilités.

Devant le bureau de mon frère, je rentre sans frapper. On ne s’encombre jamais de politesse entre nous. Mais, vu la scène se déroulant dans la pièce, j’aurais peut-être dû, cette fois. Je recule d’un pas, m’adossant au mur, mais laissant la porte entrouverte. Je suis sympa, mais on a du boulot.

Je souris en pensant que les petits cinq à sept de Zach et Billie, notre secrétaire et amie, sont devenus tellement réguliers qu’il va falloir leur donner un nom. Thursday evening ?

En me marrant de ma propre connerie, je jette un œil dans l’entrebâillement de la porte. Miss Labell a l’orgasme plutôt bruyant, cela attire forcément le regard. Et ce n’est pas comme si je ne la connaissais pas déjà bibliquement, comme on dit.

Je comprends Zach. Je l’envie même à l’instant. Elle est magnifique dans cet abandon post-coïtal : allongée lascivement sur le bureau de mon frère, la tête rejetée en arrière, les yeux clos, ses cheveux noirs dans tous les sens.

Je regrette presque d’être arrivé trop tard pour pouvoir participer à leur petite sauterie. Mon sexe qui se tend dans mon jean le regrette encore plus que moi.

La respiration erratique de Billie fait ressortir son superbe 95D.

Zach se penche sur elle. Je ne sais pas ce qu’il lui chuchote à l’oreille, mais ses joues caramel se teintent d’une magnifique couleur rosée.

 

D’un geste fluide, mon frère se relève, entraînant notre secrétaire.

Il s’éloigne pour jeter la capote dans la corbeille de son bureau pendant qu’elle renfile le minuscule morceau de dentelle noire qui lui sert de sous-vêtement. Elle se penche un instant pour réajuster ses bas, me laissant tout le loisir d’admirer son cul d’enfer. Je ne trouve pas de mots plus classe pour le qualifier, et les images qu’il m’inspire ne le sont définitivement pas. L’embrasser. Le mordre. M’enfouir à l’intérieur jusqu’à en perdre la tête…

 

Sa jupe crayon ajustée sur ses hanches, Billie sort du bureau de Zach en essayant de remettre de l’ordre dans ses boucles. Malgré ses talons de quinze centimètres, elle est obligée de se hisser sur la pointe des pieds pour m’embrasser sur la joue.

— Ça va ? me demande-t-elle. Tu as l’air préoccupé.

Je l’écoute à peine. Je n’ai d’yeux que pour cette minuscule goutte de sueur qui glisse le long de son cou et se dirige dans le creux formé par la rondeur de ses seins. Je ne peux pas m’empêcher de tendre la main pour recueillir cette perle sur le bout de mon pouce.

Un sourire en coin, je lèche mon doigt comme si je dégustais une sucrerie. Ce qui est presque le cas. Billie ne relève même pas. Plus rien ne la choque, venant des Westwood.

— Gabriel ? insiste-t-elle, souriant à son tour.

— Tout va bien, Labell. Juste un petit souci avec un fournisseur.

— Tu aurais dû venir plus tôt et te joindre à nous. Ça fait longtemps.

— Impossible le jeudi.

— C’est toi qui vois, ajoute-t-elle en se dirigeant vers son bureau, collé au mien.

 

Son déhanché va rester imprimé sur ma rétine toute la soirée. Je commence sérieusement à envisager l’idée de faire péter un jeudi de droit international. Billie n’est jamais aussi belle que quand elle jouit entre nos bras à tous les deux, Zach et moi.

Le politiquement correct me file de l’urticaire. Mon frère et moi n’avons pour ainsi dire aucun tabou. Billie non plus. Et c’est le cas de bon nombre de nos clientes aussi.

 

En attendant, on a une boîte à faire tourner. Dans quelques heures, le Sphinx accueillera ses premières clientes pour sa Thursday ladies night.

2

Zach

 

Quand Gabriel rentre dans mon bureau, je ne peux que me ranger à l’avis de Billie. Sauf que, n’étant pas une nana, je prends beaucoup moins de pincettes pour le lui faire remarquer.

— Tu as une sale gueule, frangin.

— Salut, Zach. Ta gentillesse me fait chaud au cœur, vraiment.

Je hausse les épaules en me dirigeant vers le minibar. J’en sors une bouteille d’eau et fais un signe à mon jumeau pour savoir s’il veut boire quelque chose.

— Non, merci. J’aimerais qu’on règle cette histoire de prix du champagne. Billie t’a donné tes rendez-vous pour aujourd’hui ?

— Évidemment, tu me connais : « business before pleasure ».

Au moins, ma remarque à la con le déride.

Billie Labell est notre secrétaire. C’est elle qui prend les réservations pour les tables à l’Officiel, les soirées privées et tous les rendez-vous du VIP. C’est aussi notre amie depuis dix ans. Elle a même été la première petite copine de Gabriel. Avant d’être la mienne. Je pourrais me dire un truc genre « C’était le bon temps », mais elle est devenue tellement bandante avec les années que je ne peux pas regretter le passé.

 

— Et ? insiste mon frère en me ramenant au présent. Des réservations pour ce soir ?

— Les gars ont quelques séances avec des régulières. De mon côté, miss Lindbergh a payé pour quatre heures. Suite Louxor.

— Putain de chanceux. Ça fait longtemps qu’elle n’est pas venue. Je pensais qu’elle devait se marier.

— En décembre, non ? Mais tu as raison, c’est pas mal pour commencer la semaine.

 

Gabriel ayant cours le vendredi, les jeudis, c’est toujours moi qui reçois les clientes. On inverse ensuite pour le deuxième jour d’ouverture. Le samedi, on est disponibles tous les deux. C’est le soir des spéciales threesome. Il y a un certain nombre de femmes que ça fait kiffer de nous avoir tous les deux en même temps.

 

— Qu’est-ce qu’il se passe, Zach ? me questionne Gabriel, l’air soudainement suspicieux.

Merde. Qu’est-ce que j’ai fait encore ? Gabriel est souvent la voix de la sagesse dans notre binôme gémellaire, mais là je ne comprends pas où il veut en venir.

— Ça fait quinze minutes que je suis dans ton bureau, et tu es là, assis tranquillement. D’habitude, tu fais les cent pas quand on fait le point avant l’ouverture.

Il est observateur, ce con ! J’avais oublié à quel point.

Je pousse un profond soupir. J’aurais dû me douter qu’il allait remarquer. Mais j’aurais préféré éviter. Depuis la mort de notre mère, Gabriel peut se montrer étouffant quand il s’agit de ma santé.

— J’ai recommencé à prendre du Ritalin[2], lâché-je, le plus détaché possible.

— Pourquoi ? Je croyais que tu ne le supportais plus ? me demande-t-il suspicieux.

— C’est moi que je ne supporte pas sans ces foutus médocs ! C’était ingérable, alors je les ai repris.

 

Quand j’avais onze ou douze ans, on m’a diagnostiqué un TDAH[3]. C’est une sacrée saloperie qui m’empoisonne le quotidien. J’ai bouffé du Ritalin presque la moitié de ma vie. J’avais arrêté il y a quelques mois parce que je ne dormais plus. Mais, sans, je ne dors pas non plus. Et au travail, mon cerveau me semblait avoir été dévasté par une bombe. Je me suis donc décidé à reprendre cette merde.

 

— On change de sujet ? suggéré-je. J’ai lu le mail de cet abruti de vendeur de Manelo Inc. Qu’est-ce qu’on fait ?

— Je vais m’en occuper ce soir. Il faut qu’on arrive à trouver un compromis, je vais donc négocier. À moins que tu aies une autre idée ?

— Non, c’est parfait. Je vais aller préparer la suite Louxor pour miss Lindbergh. On se voit tout à l’heure.

Il ne répond rien, le nez déjà dans son téléphone.

 

En le regardant ouvrir la porte, je percute qu’il ne m’a pas vraiment impliqué dans cette renégociation tarifaire. En même temps, je m’en balance complètement et j’ai une confiance totale en mon frère. Cela dit, d’habitude, il essaie toujours d’avoir précisément mon avis. Cette histoire de Ritalin doit l’avoir inquiété plus qu’il ne veut bien le montrer.

 

Je me dirige vers la suite pour l’arranger avant mon rendez-vous avec Julia Lindbergh, une de nos plus anciennes clientes. La Louxor est notre suite la plus classe, et on la réserve pour le haut standing.

On fait la mise en place tous les soirs avant la fermeture, mais je vérifie toujours qu’il ne manque rien : draps, capotes, température de la pièce et minibar. Ce dernier a besoin d’être rechargé en martini et en citron frais.

Au lounge, j’attends que Jackson, le barman, me rapporte des mignonnettes. Par la porte entrouverte, j’aperçois Billie au téléphone. Avec une cliente, probablement. La voir prendre des notes dans son agenda me renvoie huit ans en arrière.

 

Avec Gabriel, nous avons commencé notre « carrière » de façon peu conventionnelle. Billie avait une cousine dans une sororité de l’université de Green Bay. Les étudiantes cherchaient de quoi pimenter un peu leurs fêtes, et Labell a pensé à nous. À l’époque, on était déjà l’objet des fantasmes des filles du secondaire. Deux ados de dix-sept ans à la gueule d’ange et gaulés comme des athlètes dix ans plus vieux, cela fait frémir dans les soirées pyjama !

Le bouche-à-oreille s’est emballé et l’on a été très demandés à Green Bay. Déjà à l’époque, c’est Billie qui s’est mise à jouer le rôle de secrétaire. Et parfois même d’imprésario bénévole.

À quelques mois de nos dix-huit ans, lors d’une soirée, peut-être un peu plus arrosée que les autres, j’ai offert un petit extra à l’une de ces demoiselles. Là encore, l’information s’est répandue comme une traînée de poudre. Je pourrais avoir des remords, me dire que la prostitution, c’est mal, mais la vérité c’est que, sans cela, nos vies auraient été radicalement différentes. Et bien moins agréables. Gabriel n’aurait jamais pu se payer d’études. Encore que, s’il avait bossé un peu plus au secondaire ou loupé un peu moins d’entraînements de foot, il aurait pu avoir une bourse… Mais moi ? Avec mon cerveau qui part en couille régulièrement. C’était inespéré que je m’en sorte si bien.

 

L’alcool récupéré et rangé dans la Louxor, je presse le pas. Les portes vont bientôt ouvrir et miss Lindbergh n’est jamais en retard. Je pue le sexe, une douche s’impose.

Je me change pour enfiler un jean troué aux genoux et un tee-shirt moulant avec un col en V. Style décontracté, comme l’exige la cliente.

 

Je suis en train de verser de la glace dans un verre à cocktail pour préparer l’habituel vodka-martini de Julia, au moment où elle pousse la porte. À partir de maintenant, les formalités tombent. Cela fait partie de ses désidératas. Ce qu’elle veut quand elle vient ici, c’est un homme qui l’écoute et ne se contente pas de l’afficher comme une potiche. Et qui lui offre quelques orgasmes aussi.

Quand je m’approche d’elle pour lui retirer sa veste, je ne peux que remarquer à quel point elle semble tendue. Julia est une working girl. Comme dans le film[4], les épaulettes en moins. Elle a beaucoup de responsabilités et un abruti de fiancé.

À l’instant où je lui apporte son cocktail, elle a réussi à se composer un sourire de façade qui ne me trompe pas un seul instant. Il va lui falloir le grand jeu ce soir !

 

Show time.

Posant mon propre verre sur la table basse, un bras entourant la taille fine de Julia et une main sur la courbe douce de sa gorge, je m’empare délicatement de ses lèvres. Je pourrais presque sentir ses tensions s’échapper du soupir qu’elle pousse contre ma bouche. Sa langue a le goût frais et puissant de la vodka et du martini. Une légère touche acidulée de citron aussi.

— Hum… Salut, Zach. J’aime beaucoup ce genre d’accueil.

— C’est parce que je suis vraiment content de te voir ici. Ça fait longtemps que tu n’es pas venue.

En parlant, je la dirige vers le canapé et me positionne de façon qu’elle se retrouve assise entre mes jambes. Ses épaules sont tellement nouées que cela me fait mal, rien que de la regarder.

Quand je commence à la masser, elle pousse un grognement de satisfaction, dont la vibration retentit jusque dans mon bas-ventre. Julia est une femme hautement sensuelle qui s’ignore. Elle essaie de cacher sa véritable personnalité derrière un chignon haut bien trop strict, une robe avec laquelle elle pourrait aller vendre des maisons, et des escarpins sans une once de fantaisie. Mais quand elle commence à se laisser aller entre mes mains, toute cette sensualité, habilement verrouillée, s’échappe.

— J’ai eu beaucoup de travail cet été, explique-t-elle entre deux soupirs de bien-être. À croire que les gens attendent qu’il fasse beau pour acheter ou vendre leurs biens. Une folie. Et puis Scott…

Je ne dis rien. Ne jamais critiquer les conjoints de nos clientes est une règle. Cela vaut aussi pour leurs parents. Ce n’est pas notre rôle. Sauf que, depuis le temps, j’ai compris que Scott est un connard.

J’attends donc sagement que Julia poursuive et se confie. La consultation psy est comprise dans le forfait. Les mutuelles devraient rembourser nos prestations.

— Scott est devenu suspicieux. Il voulait savoir où j’allais si souvent.

Je me fige une seconde avant de reprendre mon massage. Les conjoints fous de rage sont notre plus grande crainte. S’ils nous envoient les forces de l’ordre, nous risquons la catastrophe.

Je dois changer de sujet. Julia n’a pas besoin de sentir mes inquiétudes en plus des siennes. Elle n’est pas venue là pour cela.

— Je suis quand même content que tu n’aies pas oublié le numéro de Billie.

 

Sur ces mots, je me suis rapproché d’elle. Mon érection plus que naissante collée contre ses fesses. Je remplace mes mains par ma bouche sur son épaule, remontant le long de la courbe de son cou, alternant des effleurements et des caresses de ma langue. Je mordille même la peau tendre de sa nuque. Ses soupirs se transforment en gémissements quand j’attrape le lobe de son oreille entre mes dents pour le sucer. Mes mains glissent sur ses cuisses, remontant légèrement sa robe.

Suivant la bordure de ses bas, je m’approche de sa féminité que je devine déjà frémissante, sans vraiment la toucher. Je l’incite alors à se mettre debout pour s’installer sur moi, une jambe de chaque côté des miennes. Sous mes mains, je sens la rondeur ferme de ses fesses, laissées nues par son shorty en dentelle.

D’un geste, je libère sa chevelure rousse flamboyante avant de commencer à descendre la fermeture Eclair de sa robe. Une fois débarrassée de ce morceau de tissu, j’ai enfin devant moi la vraie Julia. Presque incendiaire dans son ensemble noir que des bas viennent sublimer.

Son regard vert s’embrase quand je libère ses seins de leur prison de dentelle. Leurs tétons érigés sont un appel pour ma bouche. J’en saisis un entre mes lèvres pour l’aspirer, en parcourir chaque millimètre avec ma langue, le mordiller pendant que ma main s’occupe savamment de l’autre.

Ses plaintes se font de plus en plus rauques et elle se frotte maintenant sans retenue contre la bosse qui s’est formée dans mon jean. Julia est une hypersensible du mamelon. Habituellement, je peux la faire jouir avec ma langue et mes doigts rien qu’en me focalisant sur cette partie de son anatomie. Seulement, ce soir, je sens qu’il va en falloir un peu plus pour faire tomber toutes ses barrières. Putain, ce Scott doit vraiment lui pourrir la vie.

 

Ma bouche toujours occupée par son aréole, je la soulève, fixant ses jambes autour de ma taille. D’une seule main, je fais apparaître le lit escamotable avant de la poser sur les draps. Au vu de nos activités, cette subtilité d’aménagement est indispensable.

Après un dernier petit coup de dent, je lâche le téton de Julia avant de souffler dessus. Effet garanti. Elle se cambre entre mes bras pendant que je vais embrasser le creux sous la plénitude de ses deux magnifiques globes.

Je continue ensuite de descendre le long de son ventre plat, que je lèche, embrasse et mordille tour à tour.

Quand j’atteins son mont de Vénus, je glisse ma langue juste sous l’élastique recouvert de dentelle avant de plaquer ma bouche sur le bout de tissu noir déjà trempé par l’excitation de ma cliente. Julia a les yeux fermés, les mains crispées sur les draps. Elle se sait proche de sa propre jouissance.

 

Lentement, je fais descendre son dessous le long de ses jambes. Son odeur, sauvage et délicate à la fois, rend mon érection tellement douloureuse que je suis obligé d’ouvrir les pressions de mon jean alors que je me penche sur son intimité. Son clitoris est si délicieusement gonflé que je n’ai aucun mal à le saisir entre mes dents dans une douce morsure.

— Bordel, Zach…

Comme si c’était le signal que j’attendais, je glisse deux doigts en elle. Cherchant ce petit renflement si caractéristique que peu d’hommes connaissent vraiment.

J’ai l’impression de l’avoir à peine effleuré quand son orgasme explose, les spasmes de son sexe emprisonnant mes doigts, son dos cambré, sa tête rejetée en arrière.

— Putain, Westwood, tu m’avais manqué, avoue-t-elle d’une voix devenue rauque par le plaisir.

 

Voilà ce que j’aime par-dessus tout : faire ressortir le vrai en chaque femme. Les avoir devant moi, libérées de tous les tabous et carcans imposés par cette foutue société patriarcale. C’est cela, le sel de mon job. C’est cela qui fait que je le kiffe autant. Moi, Zach Westwood, je suis amoureux des femmes, de ce que je vois sur leur visage pendant l’orgasme, et du sexe. Jamais je ne pourrais envisager de faire autre chose de ma vie.

3

Billie

 

La Thursday ladies night touche à sa fin quand la sonnerie de mon portable retentit dans mon bureau. Ma porte est ouverte. Elle l’est toujours parce que le personnel doit pouvoir venir me voir pendant que les patrons sont occupés.

Un coup d’œil à la pendule m’apprend que les quatre heures de miss Lindbergh sont bientôt terminées. J’aime saluer personnellement nos meilleures clientes et m’assurer qu’elles semblent satisfaites du service. Même si, avec Zach, je n’ai pas de souci à me faire de ce côté-là.

Je me lève et referme rapidement la porte de mon bureau tout en décrochant mon téléphone.

— Marla ? Tout va bien ?

La nourrice de mon fils est une perle et ne m’appelle jamais sans raison valable. Je l’apprécie d’autant plus que trouver quelqu’un pour garder un enfant de dix-sept heures à quatre heures du matin, quatre fois par semaine, y compris le week-end, est compliqué. Eh oui, le mot est encore faible.

 

— Excuse-moi de te déranger, Billie. Je sais que ce n’est pas une urgence, mais Sam a fait un cauchemar et n’arrive pas à se rendormir.

— OK. Passe-le-moi, je vais lui parler.

— Maman ? marmonne une petite voix chargée de larmes contenues.

Quand j’entends ce son, je me déconnecte totalement du Sphinx. Je ne suis plus la Billie, secrétaire, assistante et j’en passe. Je ne suis plus qu’une mère dont le cœur se serre pour son petit garçon.

— Oui, mon lapin. Je suis là. Tu as fait un cauchemar, Samuel ?

— Il y avait un requin géant et aussi un dinosaure. Ils essayaient de me manger. Et je n’arrivais pas à m’enfuir assez vite pour leur échapper.

Quelle imagination ! Merci la chaîne Découverte.

— Est-ce que tu veux la comptine magique pour faire partir les vilains rêves ?

— Oui… Marla, elle sait pas bien la dire.

— Alors on lui apprendra mieux. Tu répètes avec moi ?

— Oui.

— « Mauvais rêves, mauvais rêves, laissez-moi. Jolis rêves, jolis rêves, restez là. Mauvais rêves, mauvais rêves, laissez-moi. Jolis rêves, jolis rêves, restez là », répétons-nous ensemble de manière complice.

— Ça va aller, mon grand ? Il faut que je retourne travailler.

— Oui, maman.

— Merci, Billie, chuchote Marla qui a repris le téléphone. Encore désolée.

— Pas de problème. À tout à l’heure.

 

Je raccroche précipitamment. Juste le temps de traverser le lounge, et Julia Lindbergh déboule du couloir. Sa crinière rousse indisciplinée, le rose aux joues et un léger sourire sur les lèvres. C’est plutôt bon signe.

— J’espère qu’on te reverra bientôt, Julia, dis-je en la raccompagnant jusqu’à l’escalier.

— C’est sûr que je ne vais pas attendre autant avant de revenir. Je compte bien en profiter avant décembre.

Elle glousse. Julia Lindbergh ne glousse jamais. Enfin, pas en public en tout cas. Je l’ai rarement vue aussi détendue.

Elle m’attrape le bras pour se rapprocher de moi et me souffle à l’oreille :

— Je t’envie de passer la plupart de ton temps avec ces deux gravures de mode.

Puis elle tourne les talons et disparaît dans un tourbillon de mèches flamboyantes sans attendre de réponse de ma part. OK, Zach a dû lui sortir le grand jeu !

La métamorphose est totale par rapport à la femme arrivée plus tôt. Vu les tarifs pratiqués au Sphinx, on peut dire qu’elle en a eu pour son argent. Mille dollars la prestation de base dans la suite Louxor. Et quand on demande expressément Zach, cela avoisine plutôt les 1 500 dollars. Et encore, c’est parce que Julia est une habituée, avec une carte de membre.

 

Je remonte le couloir des suites et vérifie que tout s’est bien terminé pour Jeff, un de nos danseurs et escort les plus demandés. Il a été aux prises toute la soirée avec une armée de jeunes filles toutes aussi saoules les unes que les autres. Une prestation privée pour un enterrement de vie de célibataire. Classique.

Je me dirige ensuite vers la Louxor.

Je frappe et pousse la porte. Zach est allongé sur le lit. Un bras posé sur les yeux. Son jean légèrement remonté sur ses hanches. L’expression « gravure de mode » de Julia me revient en mémoire. Elle est encore en dessous de la réalité ! La mère des jumeaux a tapé juste en leur donnant des prénoms d’anges. Même si, au fond, ils n’ont pas grand-chose d’angélique.

Il relève la tête puis la repose quand il me voit.

— Tu dormais ?

— Tu sais bien que je ne dors jamais, Billie.

— Essaie de te reposer quand même. Tu as besoin de quelque chose ?

— Non, c’est gentil. Merci, ma belle, répond-il en secouant la tête.

 

Je referme la porte et éteins les lumières de la suite au passage.

Je retourne dans mon bureau, sans négliger de rappeler à Jackson de passer ses commandes d’alcool. Il oublie tout le temps.

Je ne suis pas leur mère, mais je ne peux m’empêcher de materner les jumeaux depuis qu’ils ont commencé à se produire à Green Bay, il y a huit ans. Et aujourd’hui, j’ai étendu cette manie à tout le personnel du Sphinx. Le club est ma deuxième maison et le staff du Sphinx, ma deuxième famille.

 

Retrouver les Westwood il y a quatre ans, alors que je venais à peine de débarquer à Chicago, a été inespéré. J’ai eu l’impression de gagner au loto après deux années de vraie galère. Commencer ma vie d’adulte avec une grossesse non désirée, un déserteur de petit ami et des parents qui ne voulaient plus rien savoir de leur catin de fille a été rude. Retrouver les jumeaux ici après presque trois ans sans nouvelles a relevé du miracle.

 

Il est trois heures. Le club est en train de fermer ses portes.

Je fais un dernier tour des suites pour vérifier que les gars ont pensé à faire la mise en place pour demain. Je m’abstiens de repasser par la Louxor. Avec le Ritalin, Zach ne dort pas beaucoup, je préfère éviter le risque de le réveiller.

 

Devant la porte du bureau de Gabriel, qui jouxte le mien, j’hésite. Je tends l’oreille, mais aucun son ne me parvient. Il a été au téléphone avec le vendeur de Manelo Inc., notre fournisseur d’alcool, une partie de la soirée. Les négociations ont été serrées si j’en juge par les bribes de conversation que j’ai perçues à travers la cloison.

Je frappe.

— Entre !

Quand j’ouvre la porte, Gabriel est penché en arrière dans son fauteuil, un bras sur les yeux. Les Westwood ne sont pas jumeaux pour rien !

Je m’approche et appuie mes fesses sur son bureau. Nos jambes se frôlent. Ce contact m’électrise. Gabriel m’a toujours fait cet effet. C’est d’ailleurs pour ça que je suis sortie avec lui avant Zach. L’alchimie sexuelle entre nous est dingue depuis notre rencontre. Mais son intensité m’a toujours fait un peu peur. Gabriel ne sait rien vivre à moitié. Cela m’effraie et maintenant plus que jamais.

— Ça va ? demandé-je en voyant ses yeux bleu céruléen me scruter.

Il hoche la tête en tirant sur ma main pour m’attirer entre ses jambes. Ses doigts se perdent sous la lisière de ma jupe, frôlant le haut de mes bas. Ses iris ont pris une teinte légèrement plus claire. Il continue de m’amener à lui et je suis obligée de poser une main sur l’arrondi de son muscle pectoral pour ne pas tomber.

Je me penche vers sa bouche, goûtant ses lèvres et sa langue au goût de gin. Puis je secoue la tête pour lui faire comprendre que je ne peux pas rester.

— Ah oui, excuse-moi. Sam.

— Oui, Sam. Tu es sûr que ça va ?

— Ça roule, Labell. Rentre chez toi.

 

Cinq minutes plus tard, en montant dans le taxi, je me rends compte que Julia a raison. J’ai de la chance. Un fils formidable et une vie rangée de mère bien sous tous rapports la journée. Un job de rêve, deux amis et amants exceptionnels la nuit. Que désirer de plus ?

4

Gabriel

 

J’entends Zach me répéter tous les jours que l’on fait un job de rêve. Et la plupart du temps, j’ai tendance à être d’accord avec lui. Seulement, ce matin, quand je pense au programme de ma journée, j’ai juste envie de retourner me coucher.

 

Le samedi n’est-il pas le jour où l’on est censé pouvoir faire la grasse matinée après avoir profité de son vendredi soir ? Ce genre de conneries ne doit pas s’appliquer à moi.

Quand tu te couches à cinq heures du matin et que tu dois bosser en binôme sur un devoir, à neuf heures, le réveil est difficile.

Billie me dirait que si je n’étais pas allé dépenser quarante-cinq minutes de ce précieux temps de sommeil à la salle de sport, cela aurait été plus facile. Mais il fallait bien que je tente de me réveiller assez pour être opérationnel. Le café, c’est bien, mais au bout de six ans de courtes nuits, boire de l’eau serait aussi efficace. Et puis, un physique comme le nôtre cela s’entretient. Je me marre toujours devant ces films dans lesquels les gars gaulés comme des dieux grecs ne s’entraînent jamais. Comme si les muscles poussaient en dormant…

 

Après une douche rapide, j’enfile un pantalon de jogging, un tee-shirt col en V et une grosse veste en laine. Premier jour d’octobre, l’été indien est encore bien présent à Chicago.

Sac au dos, écouteurs dans les oreilles, je grimpe dans un bus pour rejoindre Grace au Delicious, un café végane que je fréquente régulièrement. Grace et moi sommes végétaliens. Avec le droit, c’est à peu près notre seul point commun. Elle fait partie de ces personnes que l’on a la sensation de ne pas connaître, même si on les côtoie tous les jours depuis plusieurs années. J’ai entrevu une facette plus que sensuelle de sa personnalité l’espace d’une soirée, mais j’ignore qui elle est vraiment. La seule chose que j’ai apprise, c’est qu’elle est issue d’une des familles les plus fortunées de Chicago. Mais, de toute façon, peu importe, je ne peux pas me permettre de me laisser distraire cette année, même par Grace.

 

Je suis à deux doigts de m’endormir dans le bus et de louper mon arrêt. La soirée d’hier a été bien remplie au Sphinx. Quatre heures avec Julia Lindbergh, une semaine seulement après son rendez-vous avec mon frère. Du jamais vu, même pour une cliente régulière comme elle.

Nos soirées ne sont pas toutes aussi sympas. Loin de moi l’idée de me plaindre, mais nos clientes ne ressemblent pas toutes à des mannequins. Je souris en imaginant les féministes me sauter dessus si elles entendaient le contenu de mes pensées actuelles. La beauté est intérieure, oui, merci. Je suis au courant. Sauf que la plupart ne viennent pas pour qu’on leur fasse la causette.

Vendredi dernier, par exemple, Irene Kennerson avait réservé un forfait de deux heures au VIP, avec une danse privée en extra en ma compagnie. Irene a l’âge de répondre « On ne demande jamais l’âge d’une dame » quand on lui demande sa date de naissance. Elle m’évoque étrangement Katherine Chancellor, de la série Les Feux de l’amour. La vieille riche bourrée de thunes. C’est une femme adorable, mais j’aime mieux les séances avec des clientes comme Julia. Ou comme Candace, qui a réservé la spéciale threesome de ce soir.

 

Quand j’arrive au Delicious, Grace est installée près de la fenêtre, un smoothie vert et un muffin devant elle. Je lui fais un signe en me dirigeant vers le comptoir où je commande un grand latte au lait de coco et un scone. La propriétaire fait des pâtisseries à se damner.

 

Quand je rejoins Grace, elle a déjà commencé à potasser une des références sur les différences entre les systèmes internationaux des droits de l’homme. C’est le sujet de notre rapport. Rébarbatif au possible. Et encore pire quand c’est un samedi matin.

— Ça va ? questionné-je Grace, en buvant une gorgée de mon latte.

— Non. Tu peux me rappeler pourquoi on fait ça maintenant ? Et un samedi en plus ?

— Parce qu’on n’a pas trouvé d’autre créneau horaire. Je te promets que ça ne m’enchante pas non plus.

Elle réprime un bâillement. Je crois que je ne suis pas le seul à m’être couché tard. Même si je me la joue décontracté, je dois avouer que je suis frustré d’en savoir si peu sur elle. Impossible de la cerner et les bribes qu’elle m’a laissé entrevoir cette nuit de juin ne m’ont pas plus éclairé.

— Tu as l’air crevé. Grosse soirée ?

Nouveau bâillement.

— On bosse ? élude-t-elle.

 

Après répartition des tâches, nous travaillons pendant deux bonnes heures.

Je suis en train de m’endormir sur le code de droit international des droits de l’homme quand Grace me pose un deuxième latte sous le nez.

— Et sinon, c’est moi qui ai l’air crevé ?

— Ouais, bon, je ne suis pas mieux.

— Grosse soirée ? me demande-t-elle en me retournant ma question de tout à l’heure.

Je me contente d’un hochement de tête. Je ne vais pas lui répondre que j’ai passé quatre heures avec une agente immobilier qui vient prendre son pied au Sphinx parce qu’elle est morte de trouille à l’idée de se marier en décembre. Pas très classe.

— Tu es allé où ? insiste-t-elle.

— Dans un club.

— OK… Laconique, comme réponse.

— Si tu veux, je t’appelle la prochaine fois, dis-je avec un clin d’œil. Je te montrerai.

Je flirte ouvertement pour noyer le poisson. Même si, normalement, j’évite de me permettre cela avec elle. Trop dangereux.

— Pourquoi pas ? Ça pourrait être sympa. Mais je suis souvent prise les week-ends.

— Et tu fais quoi ?

— Je vais dans des clubs, me répond-elle, un sourire en coin, avant de replonger le nez dans ses bouquins.

OK, bien joué, miss McMillan !

Grace est exactement comme moi. Elle ne s’ouvre pas, ne parle pas d’elle. Elle ne joue pas franc jeu. Même si une certaine amitié a fini par s’installer entre nous, elle n’est jamais venue chez moi parce que je ne veux pas qu’elle se pose des questions sur la provenance de l’argent qui nous a permis d’acheter notre appartement. Et je ne suis jamais allé chez elle non plus. Avec Grace, les secrets, c’est donnant-donnant.

 

Au fur et à mesure que l’heure tourne, je suis de moins en moins concentré. La fatigue n’est plus en cause. Plus la journée avance, plus le propriétaire de cabaret érotique et escort que je suis prend la place de l’étudiant en droit. J’anticipe la soirée, les problèmes qu’il pourrait y avoir au Sphinx, notre prestation avec Candace.

Je dois reconnaître que l’aveu de mon frère, la semaine dernière, sur sa reprise du Ritalin, me stresse. Je pense aux effets secondaires du médicament. Égoïstement, je me demande comment Zach va s’en sortir quand je ne travaillerai plus avec lui. Je dois être un connard au fond pour envisager de le laisser reprendre le club seul. Mais ce que je voudrais surtout, c’est avoir une vie. Une à moi et pas en partage gémellaire. Cela ne m’empêche pas d’être inquiet pour Zachariel. Et donc complètement à côté de ce que j’essaie de lire.

À vrai dire, Grace n’a plus vraiment l’air d’avoir la tête au droit non plus. Elle jette des coups d’œil réguliers sur son téléphone.

— Je crois qu’on devrait arrêter, proposé-je.

— Désolée. J’attends un message pour un rendez-vous important. On peut continuer un moment si tu veux.

— Non, ne t’inquiète pas. J’ai pas mal de choses à faire cet après-midi aussi.

 

On se sépare à un coin de rue du Delicious. Je me penche pour l’embrasser sur la joue et me retrouve happé par son odeur sucrée, indéfinissable. Cette fragrance qui l’enveloppe et qui m’avait déjà tellement attiré dans le salon bondé de cette fraternité. Un peu comme une barbe à papa, en plus sensuelle. Infiniment plus sensuelle.

Quand je me redresse, c’est en ayant l’impression de revoir la Grace de ce soir-là. J’ai la sensation fugace que je ne la saisirai jamais complètement. Je connais l’étudiante studieuse. J’ai en mémoire de façon indélébile le goût de sa langue, la douceur de ses lèvres et cette sensualité qu’elle paraît planquer en permanence. Mais je comprends aujourd’hui qu’elle ne se résume pas à cela, loin de là. Qui est la vraie Grace ? Celle qui lâchait prise dans mes bras de cette salle commune bondée ? Ou l’étudiante BCBG que j’apprends à connaître depuis sans toutefois y parvenir ?

 

Quand elle se retourne dans une envolée de cheveux blonds, je me dis qu’il faut surtout que je dorme plus. L’absence de sommeil me pousse à me perdre dans des considérations que mon ambition m’a obligé à mettre de côté des mois auparavant.

 

Je ne repasse pas par l’appartement. Zach doit déjà être au Sphinx. Je crois même qu’il y a passé la nuit.

Quand j’arrive, il est en train de réceptionner une livraison d’alcool. Je l’aide à décharger et à réaliser l’inventaire. Après quoi, on se partage la vérification des suites pendant que les gars commencent à réviser leurs numéros à l’Officiel.

Le samedi est une grosse soirée au Sphinx. Les hommes sont permis au rez-de-chaussée, à condition qu’ils soient accompagnés. Le service d’ordre est renforcé. Au VIP, on a en général beaucoup plus de réservations. Et pour mon jumeau et moi, c’est notre soirée spéciale threesome. La prestation la plus chère du Sphinx. C’est pourtant le seul forfait que les femmes réservent longtemps à l’avance sans problème. D’après Billie, quand une cliente appelle pour nous avoir tous les deux, elle ne peut pas avoir un rendez-vous avant quatre mois. Ça fait rock-star. Zach adore. Moi, je suis partagé. Je ne comprends pas ce qui nous vaut cet engouement. Mais si les femmes veulent payer pour ça, pourquoi pas. Je culpabilise assez de toute façon. Je ne suis plus à cela près.

Les instants qui précèdent ce genre de prestations sont intenses. Ce n’est pas parce que l’on a l’habitude que c’est devenu une banalité. L’excitation monte lentement. Heure après heure, minute après minute, jusqu’à atteindre son paroxysme, au moment où je me prépare dans mon bureau.

Ce soir, le stress reste raisonnable. Candace est une habituée, une fille à papa de la jeunesse dorée de Chicago. Elle prend son pied en se faisant baiser par deux mecs en même temps. Elle a le physique pour ne pas avoir à payer, mais Zach pense qu’elle nous aime bien. Je crois surtout qu’elle n’a jamais eu à faire d’efforts pour avoir ce qu’elle veut. Payer est tellement plus facile…

 

Je rejoins Zach dans la suite Kheops. Elle est presque aussi luxueuse que la Louxor et c’est surtout la plus grande du Sphinx. Elle dispose notamment d’une douche qui pourrait accueillir une équipe de foot. Et même le lit escamotable est hors norme. Tous les lits de nos suites sont prévus pour devenir quasi invisibles. En cas de descente de police. Vous comprendrez que la plupart de nos prestations au VIP ne sont pas légales.

Mon jumeau est occupé à servir un champagne Cristal Roederer dans des flûtes quand Billie frappe pour annoncer notre cliente. Candace Browder, vingt-quatre ans, belle, blonde. Racée. Il me semble qu’elle est étudiante, mais je n’en suis pas certain. Elle passe surtout beaucoup de temps à dépenser l’argent de ses parents. Sans jugement, bien sûr.

 

Moulée dans une petite robe bustier noire, Louboutin aux pieds, elle pose sa pochette sur le canapé avant de venir se coller à moi.

Tandis qu’elle passe une main derrière ma nuque, j’entoure sa taille de mes bras pour la soulever légèrement et m’emparer de sa bouche. Candace est cash et sans tabous. Elle répond à mon baiser avec une certaine brutalité. Je me détache subtilement d’elle en retenant sa lèvre inférieure entre mes dents, le goût de framboise de son gloss s’attardant sur ma langue.

— Salut, Candace.

— Salut.

Elle hésite un court instant.

— Gabriel ? s’essaie-t-elle.

— Gagné ! répond Zach, en lui tendant une flûte.

Candace descend son verre d’une traite avant de se jeter sur mon frère. Elle lui dévore la bouche, encerclant sa taille de ses longues jambes bronzées. Bordel. Elle a la dalle, ce soir !

Je finis ma coupe pour pouvoir abaisser le lit. Zach pose notre cliente dessus, qui le lâche pour pouvoir se mettre debout et retirer négligemment sa robe seconde peau.

Putain, mais quel corps magnifique ! C’est dans ces moments-là que je me rappelle pourquoi je fais ce job. Dans un ensemble en soie prune, elle s’étend sur les draps bleu nuit.

Elle nous attire à elle comme elle aime le faire, jusqu’à ce que l’on soit allongés chacun d’un côté. Candace mène toujours la danse.

 

Sans un mot, parce que nous commençons à bien connaître miss Browder, qui fait appel à nos services régulièrement depuis quelques années, chacun trouve sa place. Zach reprend ses lèvres pendant que je dégrafe son bandeau de soie pour happer un de ses mamelons. Le goûtant comme si c’était une friandise. Roulant le deuxième entre mes doigts. Ma bouche alterne langoureuses caresses et douces morsures.

Candace n’est bientôt plus que gémissements et respiration erratique. Je commence à descendre le long de son ventre, saisissant un peu de chair entre mes dents au passage.

Ma main longe la courbure de sa cuisse quand je l’entends parler à mon frère. La seconde suivante, elle est à genoux sur le lit en train de déshabiller mon jumeau. Tirant sur la boucle de sa ceinture, le délestant de son jean et de son caleçon, avant de se pencher pour le prendre dans sa bouche.

Je me colle à son dos, dégageant ses longs cheveux blonds pour continuer de la goûter. Je trace une ligne depuis son cou jusqu’à sa colonne vertébrale en suivant son omoplate. Ses frissons se répercutent dans mon bas-ventre, rendant mon érection presque douloureuse.

Quand mon souffle vient enflammer les petites fossettes juste au-dessus de ses fesses, elle se penche en avant. Sans avoir besoin de la consulter, je sais ce qu’elle aime quand elle s’occupe de mon frère de cette façon. Je sais qu’elle n’a envie que d’une chose : nous avoir tous les deux en elle, peu importe de quelle façon.

Je continue mon chemin et trace un cercle autour de son anus pendant que mes doigts trouvent son clitoris. La moiteur de son excitation s’est répandue jusqu’à l’intérieur de ses cuisses.

C’est ma langue qui glisse la première en elle. Goûtant sa saveur suave, brute.

Candace imprime un léger mouvement de va-et-vient à son bassin quand je libère mon érection de mon jean. Après avoir recouvert mon sexe de latex, je pénètre lentement en elle.

Je me retire plusieurs fois, sans jamais rompre tout à fait le contact. Accélérant le rythme de mes hanches pendant que mes doigts trouvent le chemin de son clitoris. Nous entraînant tous les trois vers le paroxysme de notre plaisir.

C’est de cette façon que Candace aime être comblée : remplie de deux hommes.

Je conviens que la situation peut paraître étrange, mais ce n’est pas le cas. Je ne vois même plus mon frère à cet instant. Je ne vois qu’une personne au sommet de sa jouissance. Et une femme prenant du plaisir, cambrée, frémissante. Offerte.

À ce moment-là, toute ma culpabilité s’envole.

Commander Les Jumeaux Westwood - The Sphinx