PROLOGUE

 

 

 

Octobre 2009

 

 

Le vent me cingle le visage.

Je pédale de plus en plus vite, de plus en plus fort.

J’entends un hurlement au loin. Un animal ? Je frissonne et j’accélère.

La nuit… La nuit et ses ombres, ses bruits, ses chuchotements, ses mouvements auxquels on ne prêterait jamais attention en plein jour.

Mes mollets sont douloureux, mais je continue. Je n’ai pas besoin d’aller vite. Personne ne m’attend. Mais ma tristesse, ma douleur et ma peur, elles, s’impatientent.

 

Comment tout cela a-t-il pu arriver ?

 

Cette soirée devait être une simple soirée entre filles, dans les bois, une soirée pour se faire des confidences, pour se lâcher un peu, pour s’amuser, pour se raconter nos rêves et nos peurs, et s’en moquer gentiment.

 

Cela fait à peine dix minutes que je les ai quittées, dix minutes que je suis seule dans la nuit. Mes larmes ont dû sécher. Je devine sans les voir les longues trainées noirâtres qui doivent strier mes joues. Du revers de la main, je me frotte le visage et essaye de les faire disparaître.

 

Anne.

Elle était pleine de sang. Ma vision se brouille au souvenir de cette image cauchemardesque. L’autre aussi était couverte de sang. Je savais que cette fille ne nous attirerait que des problèmes, je le sentais.

 

Je profite de la ligne droite et ferme les yeux. Je connais le chemin par cœur, des années que j’arpente cette route.

Le vélo roule pratiquement tout seul, j’enlève mes pieds des pédales et les appuie sur le cadre, je le laisse me ramener chez moi.

 

Je pense à Anne, ma petite Anne, ma douce, ma gentille Anne…

Dans la noirceur de ce jeudi d’octobre, je laisse échapper un sanglot. Mon cri résonne dans le silence de la nuit puis meurt dans la campagne.

 

Dans le virage, je manque de déraper et mon cœur s’emballe. Je réussis tant bien que mal à rétablir l’équilibre et reprends ma course folle.

 

J’ai vingt ans et ma vie vient de changer. J’ai vingt ans, et ce soir, je sais que ma vie ne sera plus jamais la même.

 

Je pédale toujours plus vite.

 

Je suis seule. Je ravale les larmes qui menacent à nouveau de couler. Je ne dois pas pleurer. Personne ne doit savoir.

 

Nous nous sommes séparées il y a maintenant vingt minutes. Chacune a son rôle, chacune a son plan. Chacune doit s’y tenir.

 

Je pédale encore et encore, je peine à respirer, mais je dois rentrer.

 

J’ai peur.

Ma poitrine cogne et j’ai du mal à avaler ma salive.

 

Au loin, j’aperçois enfin les lumières familières et rassurantes de la maison. Je freine et, sans m’arrêter, je saute du vélo. Entraînée par les roues toujours en mouvement, je cours sur quelques mètres puis finis par m’immobiliser devant le petit portail.

 

On y est.

 

Tout commence maintenant.

 

J’appuie sur la poignée et traverse le jardin, je pousse la porte en criant : « C’est moi, je suis là ! ».


 

 

 

 

Chapitre 1

 

 

 

Mars 2015

 

 

Un rayon de soleil caresse mon visage et me tire doucement de mon sommeil.

Étendue sur le dos au milieu du lit, en étoile de mer, je savoure le début du week-end.

Je passe la main dans mes cheveux et suis surprise de ne pas y trouver ma longue tignasse.

 

C’est vrai ! J’ai tout coupé hier.

 

Cela faisait longtemps que j’en avais envie, sans jamais oser franchir le cap. Sur un coup de tête, j’ai voulu changer. Paul m’a quittée en début de semaine, mais cela n’a rien à voir, du moins je m’en persuade. Il rejoint seulement la liste des mecs qui ne me conviennent pas.

 

Maxime. Adrien. Pierre. Alexis.

Et Guillaume.

 

Guillaume.

Lui, c’est différent.

Lui, je n’ai pas eu le choix.

Il a décidé pour moi, pour nous.

 

J’entends encore sa voix dans ma tête. C’était il y a six ans et pourtant j’ai la sensation que c’était hier. Il m’avait simplement dit qu’Anne n’était pas rentrée et s’était étonné de ma présence chez eux. Je m'étais contentée de hausser les épaules, serrant très fort dans ma poche l'enveloppe pliée en quatre.

Je ne pouvais rien dire.

Par chance, j'avais réussi à me faufiler par l'arrière de la maison. La voie était libre, j'avais suivi les instructions d'Anne et récupéré l'enveloppe. Il avait semblé sceptique et avait insisté : « Je t’écoute, explique-moi Lola ». Son visage était crispé, rongé par l’inquiétude tandis qu’il attendait ma version. Je mourais d’envie de le prendre dans mes bras, de le rassurer, mais j’en étais incapable. La soirée m’avait plongée dans une espèce de léthargie. J’accomplissais mécaniquement ma partie du plan.

J’avais promis, nous avions promis. Nous étions des sœurs de cœur devenues des sœurs de sang.

 

Je ferme les yeux et l’image de Guillaume disparaît.

Il ne m’a jamais pardonné mon silence. Je n’ai jamais rompu ma promesse. Il ne m’a plus jamais embrassée et il est parti un matin, sans rien dire. Nous ne nous sommes jamais reparlé, même à l’enterrement de son père, il y a trois ans. C’était un matin glacial de janvier. Nous y sommes allées toutes les quatre, par respect pour Anne, mais nous étions restées en retrait. Son regard noir m’avait fait froid dans le dos. Il n’avait rien oublié. À l’instant où il m’avait aperçue, il avait immédiatement tourné la tête. Le réconfort de Marie, qui me caressait doucement le dos, n’avait pas réussi à dissiper mon malaise. Mes amies échangeaient des regards inquiets, lourds de sous-entendus, mais demeuraient silencieuses. J'avais espéré pouvoir lui parler après la cérémonie, mais il était reparti immédiatement à la fin des obsèques.

 

Je finis par m’extirper du lit. J’ouvre la fenêtre en grand, et laisse l’air frais de mars s’infiltrer dans ma chambre.

 

Je descends et fonce allumer la cafetière. Sans caféine, impossible d’affronter la journée. J’ai toujours aimé le café. Plus jeune, je mettais une tonne de sucre, aujourd’hui je le bois noir. J’enclenche machinalement la radio. La voix suave de l’animateur résonne dans la cuisine. Je l’écoute sans vraiment y prêter attention. Pourtant, lorsqu’il annonce le prochain titre, je me fige instantanément.

 

« Britney Spears, Baby one more time

 

Cette chanson… Cette chanson était notre préférée, nous la chantions à tue-tête constamment, toutes ensemble. La mélodie commence et je replonge dans mes souvenirs.

 

Dans le plus grand secret, nous avions répété la chorégraphie avec pour seuls témoins les grands arbres qui entouraient et protégeaient notre repaire. Des après-midi et des soirées de fous rires.

Camille s’était appropriée le rôle de chorégraphe. Elle a toujours eu le rythme dans la peau, alors je lui avais cédé la place bien volontiers. Elle nous menait à la baguette, il était impératif de répéter sérieusement si nous ne voulions pas déchaîner sa colère. Marie l’avait appelée un jour Mia Frye, déclenchant un énorme fou rire général, qui ne lui avait pas plu du tout. Elle était partie vexée et nous avions mis des heures à nous faire pardonner. Marie avait dû promettre de ne plus faire de blagues et nous avions surtout juré de ne plus rire pendant les cours de danse. Ce fut presque mission impossible lorsque Camille nous fit part de sa nouvelle idée : nous filmer pour l’émission La France a un incroyable talent. Marie avait gloussé, je lui avais fait les gros yeux et elle s’était contenue. Solène avait enlevé ses lunettes et s’était mise à les essuyer frénétiquement. Nous avions essayé de garder notre sérieux pendant que Camille nous vantait son idée, mais nous avions lamentablement échoué. Pourtant, Camille, cette fois-ci, ne s’était pas fâchée. Elle avait fini par se faire à l’idée que nous étions de piètres danseuses, surtout moi.

 

« I must confess that my loneliness

Is killing me now

Don't you know I still believe

That you will be here

And give me a sign

Hit me, baby, one more time »

 

Les dernières notes de la chanson résonnent longuement dans ma tête. J’entends à peine le babil de l’animateur. Je reviens peu à peu à la réalité et balaye la pièce des yeux.

 

Une cuisine ouverte sur un petit salon agencé dans un esprit cocooning, des photos des jours heureux encadrées et accrochées au mur. Une part de moi n’a jamais voulu tourner la page et oublier.

Je fixe mon cliché préféré, une photo de nous cinq prise à notre insu par mon père. Nous sommes assises sur un banc, de dos. Solène et moi sommes tête contre tête, Anne a sa joue sur mon épaule et donne la main à Camille. Marie, les bras écartés, essaye de toutes nous enlacer. Cette photo, c’est tout simplement nous, une amitié sans faille.

 

Je n’avais pas prévu d’habiter ici. Ce n’était pas dans mes projets.

Finalement, ce n’est pas si mal.

 

Cette petite maison sur deux niveaux, un peu à la sortie de la ville, au calme, est mon refuge, je m’y sens bien, je m’y sens chez moi. Les filles m’ont aidée à la décorer. Chacune y a mis sa touche : une guirlande lumineuse pour Camille, un miroir en forme de cœur pour Marie et une énorme bougie parfumée pour Solène. Je les regarde et mon cœur se serre en pensant à ce que nous avons perdu, ou plutôt à ce que nous n’accomplirons jamais. Ce fameux jour d’octobre, tout a basculé, et j’ai dû tout abandonner.

 

Toutes, nous avons abandonné nos rêves, mis nos projets entre parenthèses pour nous en tenir au plan. Je me destinais à entrer dans un grand quotidien et marquer le monde de l’information de ma plume ; finalement, je suis serveuse.

 

Six ans ont passé.

Je n’ai pas besoin de me forcer pour faire remonter les souvenirs à la surface. Tout est limpide, comme si le drame avait eu lieu hier.

Je n’ai rien oublié. Si je me concentre quelques minutes, je peux même sentir encore les doigts d’Anne essuyer les larmes qui coulaient sur mes joues.


 

 

 

 

Chapitre 2

 

 

 

Octobre 2009

 

 

– Ne pleure pas Lola, c’est mieux comme ça.

 

Comment peut-elle le croire ? Cherche-t-elle à me convaincre ?

Elle doit sentir à mon air paniqué que je vais être la plus difficile à convaincre. Je regarde Solène. C’est elle, la sage du groupe, elle qui devrait la raisonner. Pourquoi ne dit-elle rien ?

Solène me regarde un moment puis détourne les yeux. En temps normal, elle est toujours de bon conseil, tout le monde l’écoute. Son timbre calme et doux est souvent le remède à nos angoisses et nos interrogations. En cas de doute, Solène tranche, justifiant toujours son choix d’une manière très calme. Elle a généralement le dernier mot et n’est que très rarement contestée. Surtout, Solène est la seule à pouvoir tenir tête à Anne.

J’aimerais tellement entendre sa voix sereine murmurer à Anne de se calmer, lui dire de ne pas partir, la persuader de se rendre, la convaincre que nous serons capables de l’épauler, mais non, elle ne dit rien. Elle se tait et ferme les yeux. Elle renonce à se battre contre notre amie. Mon dernier espoir de convaincre Anne s’envole. Je suis seule, irrémédiablement seule.

 

– Tu as compris ? Tu sais ce que tu dois faire ?

 

Face à mon silence, Anne enchaîne, répétant le plan inlassablement. Elle se penche, cherche à capter mon attention, à accrocher mon regard. Je tente de fuir, mais c’est inutile.

 

– Regarde moi, Lola !

 

Je finis par tourner la tête et dès que nos yeux se croisent, elle reprend.

 

– Dans ma chambre, derrière la commode, l’enveloppe… Lola, tu m’entends ?

 

Solène, Marie et Camille ne disent rien. Chacune assimile son rôle.

 

– Pourquoi ne prévient-on pas la police ? finis-je par articuler.

 

Elle balaye ma question d'un simple sourire. Elle est décidée. J'ai envie de lui dire de ne pas nous entraîner dans cette histoire, dans sa chute, mais Anne a toujours exercé une forte influence sur notre groupe. Malgré son apparente gentillesse, Anne est un peu notre chef.

 

La gamine, quant à elle, ne bronche pas, tout aussi dépassée que nous par les événements.

Je lui en veux.

Elle nous prend Anne.

 

Anne surprend mon regard.

 

– Lola, ce qui est fait est fait. Maintenant, tout ce qui compte, c'est de s'en sortir.

 

Comment peut-elle être si calme, si forte ?

 

Elle sort un petit couteau de nulle part, nous ordonne de nous approcher et de tendre nos index. Nous ne cherchons pas à comprendre. Tour à tour, elle nous fait une légère entaille au bout du doigt. Une goutte de sang apparaît et avant même qu'elle ne coule, elle nous demande de coller nos doigts et mélanger nos sangs.

 

Sa voix ne tremble pas quand elle prononce, solennelle, le pacte qui nous unit :

 

« Sœurs de cœur devenues sœurs de sang, à jamais liées par le secret. Promettez maintenant ! »

 

Nous retenons nos respirations.

 

D’un même souffle, qui semble résonner dans la campagne, nous acquiesçons. Nous sommes désormais liées pour la vie par une promesse de mort.


 

 

 

 

Chapitre 3

 

 

 

Mars 2015

 

 

Dire que nous avons défrayé la chronique serait exagéré, mais nous avons néanmoins occupé, un moment, la une des journaux locaux. Et puis, comme toujours, les choses se sont tassées, chacun a repris le cours de sa vie et nous a oubliées.

Pas nous.

Nous, nous n’avons rien oublié.

 

Il faut dire que chez nous, il ne se passe jamais rien. Nous ne sommes pas dans une grande ville. Ici, c’est la campagne. Alors forcément, l’événement a fait parler.

 

Nous étions les amies de la disparue, les amies d’Anne. Nous étions celles qui savaient peut-être quelque chose, celles qui connaissaient peut-être la vérité.

Nous étions, tout simplement, les suspectes.

Pour certains, nous étions les menteuses. Pour d’autres, les victimes collatérales d’une mystérieuse histoire.

 

Étrangement, même s’il ne se passe pas un jour sans que je pense à elle, j’arrive parfois à croire que je suis heureuse.

 

Je remonte le rideau et tourne la pancarte qui indique que la boutique est ouverte.

Nous sommes mardi et la ville se réveille doucement.

Le salon de thé se trouve dans la grande rue commerçante de Sainte-Odile.

Je n’en suis, hélas, pas la propriétaire, mais j’aime y travailler. Je me suis beaucoup investie dans ce travail et j’ai noué une forte amitié avec Hélène.

 

Hélène a soixante ans, elle ressemble à ma grand-mère en cinq fois plus dynamique.

Nous avons une petite clientèle d’habitués.

 

Comme à son habitude, Marie pousse la porte du magasin à 8h30. Elle passe derrière le comptoir et m’embrasse.

 

– C’est une nouvelle robe ? dis-je en fixant sa tunique bleue marine à fleurs orange.

 

Marie peut tout porter, elle a une silhouette longiligne et des jambes interminables. Elle adore les tenues seventies et aime particulièrement mixer les époques. C’est souvent un peu exubérant pour moi, mais comme elle le répète à chaque fois que nous en discutons, elle a son style.

 

Elle remonte ses énormes lunettes de soleil en écaille marron sur le haut de sa longue chevelure blonde et me lance un regard plein de sous-entendus, à la fois espiègle et langoureux.

 

– C’est moi ou je suis une bombe dans cette tenue ?

 

J’explose de rire face à sa réplique totalement inattendue. Marie est l’incarnation de la spontanéité et du naturel.

 

Appuyée contre le plan de travail, je l’écoute me raconter sa soirée et son énième rencard foireux.

 

Marie est, de nous toutes, celle qui a le mieux surmonté ce qui s’est passé. Elle paraît toujours forte, elle rit constamment, sa bonne humeur est souvent contagieuse. Il ne se passe pas une semaine sans que je la voie ou lui téléphone. Nous passons des heures à nous raconter nos journées et nos histoires d’amour, mais surtout, nous ne manquons jamais l’occasion de critiquer sa collègue qu’elle ne supporte pas. Il m’arrive parfois de redouter le jour où l’une d’entre nous rencontrera l’homme de sa vie, même si, dans le cas de Marie, ce n’est pas pour tout de suite. Elle a le don d’attirer les cas, il faut croire que son physique avantageux ne l’immunise pas contre les débiles.

 

Marie pose les tasses dans l’évier et me tire de ma rêverie.

 

– Franchement, Lola, ta coupe de cheveux est terrible ! Tu vas faire des ravages. Paul va être jaloux, il ne va plus te laisser sortir !

– Non, je ne pense pas, il m’a quittée lundi dernier.

 

Marie me dévisage, surprise par la nouvelle. Elle n’ajoute rien, ce n’est pourtant pas dans ses habitudes d’avoir la langue dans la poche. Marie n’a aucun filtre, elle dit toujours ce qu’elle pense et ce qui lui passe par la tête.

 

La cloche tinte, signalant l’arrivée d’un nouveau client. Je lève les yeux, prête à lui souhaiter la bienvenue, mais je vois Solène me foncer dessus, l’air paniqué.

 

– Les volets sont ouverts chez Anne.

 

Impossible.

La maison est fermée depuis cinq ans. Le père d’Anne, alcoolique notoire, y est resté la première année, espérant son retour, avant de plonger totalement dans la boisson. Guillaume a fini par le faire placer dans un établissement spécialisé sans se résoudre à vendre la maison, même à sa mort.

Monsieur Guy passe de temps en temps s’occuper du jardin et vérifier que tout va bien, mais rien de plus.

 

– C’est peut-être monsieur Guy.

– Non Lola… C’est Guillaume, j’ai entendu la boulangère en parler.

 

Cette annonce me fait l’effet d’un coup de poignard.

 

Que vient-il faire ici ?

Pourquoi est-il revenu après toutes ces années ?

 

Nous nous regardons toutes les trois en silence. Cette nouvelle nous replonge six ans en arrière et chacune, dans notre tête, nous récitons la version officielle d’Anne.

Même absente, Anne nous mène encore à la baguette. Elle avait cette influence que seuls exercent les gens charismatiques.

Cette nuit-là, elle ne nous a pas laissé le choix, elle a décidé pour nous.

Je me souviens de la rapidité avec laquelle nous avions dû assimiler cette mascarade.

Je l’écoutais sans vraiment comprendre, tout me semblait tellement irréel.

J’avais essayé de la raisonner, mais elle n’avait rien voulu entendre. Elle était comme droguée à l’adrénaline. Je trouvais son état étrange. Mais après tout, moi, je n’avais jamais tué personne.

Plus j’écoutais son récit, plus j’avais peur de la suite des événements, et plus je réalisais que j’allais perdre Guillaume.

 

Les images de cette nuit tournent en boucle dans ma tête. Je fixe mes amies. Solène, d’ordinaire si calme et imperturbable, est blême.

J’ai un mauvais pressentiment.

Guillaume n’est pas revenu pour rien.


 

 

 

 

Chapitre 4

 

 

 

Octobre 2009

 

 

Des heures que je récite mon baratin aux gendarmes, je commence à être épuisée. J’espère que les filles tiennent aussi leurs rôles et leurs langues. Il suffit qu’une de nous flanche et Anne est perdue.

 

– On reprend. Où étiez-vous ?

– Chez Marie, ses parents étaient absents pour la soirée.

 

Je répète à nouveau en boucle mon histoire, en regardant l’homme qui m’interroge droit dans les yeux.

« Ne pas baisser la tête », Anne a été formelle.

 

– Anne devait nous rejoindre, c’est ce qui était convenu. Elle n’a pas donné de nouvelles, je…

– Et ça ne vous a pas inquiété ? réplique mon interlocuteur.

 

Je hausse les épaules et prends mon air d’adolescente blasée.

 

– Non.

 

Un blanc envahit la petite pièce.

 

– Allez-y, reprenez !

– Camille et Solène sont arrivées vers 21 heures.

– Depuis quand vous connaissez-vous ?

– Depuis nos dix ans.

 

Il me fait signe d’enchaîner, je lève les yeux au ciel, fatiguée. Il connaît mon histoire par cœur. Il la connaît d’autant mieux qu’il est le voisin des parents de Solène.

 

– Nous nous sommes rencontrées en primaire. Nous étions toutes les cinq dans la même classe. Le jour de la rentrée, j’étais intimidée, seule dans mon coin. J’observais les enfants jouer dans la cour et tout d’un coup j’ai vu Solène tomber, poussée par un grand de CM2, ses lunettes avaient glissé jusqu’à mes pieds. Je me suis penchée pour les ramasser et je me suis approchée doucement pour lui demander si elle allait bien. Anne m’a devancée et l’a aidée à se relever. Elle lui a posé quelques questions, puis s’est ensuite dirigée vers la brute et lui a assigné un magistral coup de pied sous nos yeux ébahis. Solène s’est tournée vers moi, surprise qu’on puisse prendre sa défense. Elle plissait légèrement les yeux, alors je lui ai tendu ses lunettes. Marie n’en avait pas perdu une miette, et s’est mise à hurler « Bien fait ! », puis elle est venue féliciter Anne. Notre groupe est né comme ça, dis-je avec un petit sourire. Nos éclats de rire ont attiré Camille et nous sommes devenues inséparables.

 

– Comment êtes-vous rentrée de votre soirée ?

– En vélo.

– Pourquoi Marie a-t-elle pris sa voiture ?

– Pour raccompagner Solène et Camille.

– Parlez-moi de Marie.

– Je n’ai rien à dire. Elle a pris sa voiture pour ramener les filles et elle est rentrée chez elle.

 

Le gendarme me fixe, me jauge. Un blanc s’installe, comme tant de fois depuis le début de notre conversation.

Cette partie de l’interrogatoire est la plus périlleuse. L'agent a du mal avec l’histoire de la voiture et la version de Marie.

Il me toise et je ne baisse pas les yeux. Je ne vais pas lui dire qu’avec Marie, nous passons notre temps à nous chamailler. Elle est toujours celle qui paraît la moins affectée par nos disputes. Moi, j’y pense pendant des heures, angoissée à l’idée de rester fâchée à vie avec mes amies. Elle, elle intériorise toujours, alors que son rôle dans le plan est le plus complexe. Elle est la seule à avoir une voiture, c’est donc elle qui a été chargée d’emmener Anne et la môme dans un endroit secret. Anne l’a prise à part et lui a chuchoté l’adresse. Solène, Camille et moi les avons fixées sans oser poser la question.

 

Je me demande où elle les a conduites.

Seule Marie le sait.

 

Je suis encore surprise qu’Anne ait su exactement quoi faire. Elle semblait exécuter avec une assurance déconcertante les étapes d’un plan.

 

Est-ce que tout était prémédité ? J’avais observé longuement Anne et la gamine, me demandant depuis combien de temps elles manigançaient leur coup.

 

Marie l'a toujours dit : « Notre vie, on la passera ensemble ».

Je crois qu’elle a raison, malgré tout. Anne n’est plus là, mais nous allons devoir rester toutes les quatre à Sainte-Odile pour la couvrir.

 

– Ok, bon, passons, et ensuite ?

– On a mangé et regardé un film.

– Quel film ?

 

L’agent s’évertue à me poser les mêmes questions. Si j'étais à sa place, je changerais, je me tendrais des pièges, j'essaierais de me déstabiliser. Mais bon, c’est un gendarme de campagne, il n’a pas l’habitude de gérer une disparition.

 

– Lol, avec Sophie Marceau, vous connaissez ?

 

Dix fois que je lui fais la blague, dix fois qu’il me répond oui.

 

– Racontez-moi le film !

 

Je m’exécute sans broncher. La fin de l’interrogatoire est proche.

 

– Et la sauce des pâtes ?

 

Tiens ! Une nouvelle question ! Je n’y avais pas encore eu droit !

 

– Sans sauce, juste une tonne de gruyère.

 

Je croise les doigts pour que les filles répondent la même chose. Je ne prends pas beaucoup de risques, nous les mangeons toujours de cette façon. J’ai envie de rajouter que nous avons bouloté ensuite un énorme pot de glace, mais je m’abstiens.

 

S’il savait !

 

Le gendarme semble gober mon histoire et me laisse tranquille. Mais ce qu'il m'annonce au moment où je me lève et tourne la poignée pour sortir me fait me raidir imperceptiblement.

 

– Vous savez, demain, ça sera différent. Le commissariat de Tours récupère l’affaire. On n'est pas assez qualifié, à ce qu'il paraît, ajoute-t-il d’une voix amère.

 

Le pommeau toujours dans la main, j’encaisse la nouvelle. Je choisis de ne pas répondre et sors le cœur battant. Nous aviserons demain ; chaque chose en son temps.

 

En rentrant chez moi, j’essaye toujours de comprendre les raisons qui ont pu motiver Anne, mais je n’y parviens pas. Et je prends peu à peu conscience que nous sommes toutes dans le même bateau.


 

 

 

 

Chapitre 5

 

 

 

Mars 2015

 

 

Je passe devant la maison d’Anne et ralentis sans couper le moteur. Je constate avec horreur que les volets sont ouverts, Solène avait raison. Mon cœur s’emballe et je resserre mon emprise sur le volant. Mes phalanges deviennent blanches à force de se crisper, mes doigts sont douloureux. Mes ongles commencent à s’enfoncer dans le plastique.

 

Guillaume est revenu et cela ne présage rien de bon.

 

Il est là parce qu’il veut comprendre. Il a toujours été intimement persuadé que nous lui cachions la vérité.

 

– Lola, tu imagines ce que j’endure ?

 

J’avais mis mon masque impassible, mais à l’intérieur je souffrais de lui mentir.

Ne pas savoir si sa propre sœur était vivante… L’imaginer morte, en train de pourrir dans un coin…

 

Je n’avais rien ajouté.

 

– Lola, merde !

 

J’avais sursauté face à sa colère. Je ne lui en voulais pas. Je mentais. Délibérément, je le faisais souffrir.

J’avais encaissé sa fureur.

 

– Je ne sais rien.

– Jure-le ! m’avait-il asséné, hors de lui.

 

Je m’étais enfuie et dès lors, il avait su que je lui cachais quelque chose.

Il ne m’a plus jamais adressé la parole.

 

Plongée dans mes souvenirs, j’observe la façade en pierre. Je repense avec nostalgie aux bons moments que nous avons vécus ici. Avant de découvrir notre repaire dans les bois, nous passions tous nos après-midi ici. Le jardin immense a abrité nos jeux interminables.

Je peux encore nous entendre rire et nous voir jouer, ressentir l’insouciance qui était la nôtre à cette époque.

 

Un sentiment de mal-être s’empare de moi et s'amplifie quand je croise les yeux de Guillaume. Il m’observe d’une fenêtre du haut, de la chambre d’Anne. Il n’a pas changé. Ses traits se sont légèrement durcis, attestant des années passées. Il est aussi attirant que dans mes souvenirs d’adolescente.

Son regard est froid. Je frissonne devant la dureté de ses yeux, enclenche la seconde et repars.

 

Malgré l’heure tardive, je décide de faire un détour pour passer chez monsieur Guy. Lui pourra sûrement me renseigner sur le retour de Guillaume.

À la disparition d’Anne, monsieur Guy nous a pris sous son aile. Je crois qu’il se doutait de quelque chose à l’époque, mais il n’a jamais insisté. Il est devenu notre papy de substitution. Nous passions le voir à l’improviste, il nous écoutait nous chamailler sans jamais prendre parti. Anne devait lui manquer aussi. Il l’avait vue naître et grandir, il avait toujours travaillé pour ses parents, alors il était forcément affecté.

 

Lorsque j’arrive chez moi, il est 22h30 passé. Je n’ai rien appris de transcendant. Guillaume a prévenu monsieur Guy de son retour hier seulement, sans lui donner plus de précisions.

Tout est sombre. Ma rue n’est pas éclairée, enfin ma rue… le chemin ! J’habite au bout d’un petit cul-de-sac à l’abri de la route. Le ciel est noir, c’est une nuit sans lune.

 

Immédiatement, j’ai une impression étrange. Je sens une présence. Je regarde autour de moi, mais ne vois rien. Un coup de vent fait frémir le feuillage des arbres, j’entends des bruits dans les fourrés sans rien distinguer. Je me dépêche de traverser les quelques mètres qui me séparent de ma porte d’entrée. Je sors rapidement les clefs de mon sac à main. Je me sens oppressée, quelqu'un est là, m’observe, m’épie. Je jette un œil furtif, mais la seule chose que j’aperçois, c’est un petit chat. Il passe devant moi en courant et se faufile dans un buisson.

Je souris, soulagée et décontenancée par ma stupidité.

Un simple chat.

Rassurée, je me retourne et pousse un hurlement.

Mon cœur bat tellement vite et fort que je suis obligée de poser la main sur ma poitrine afin de me calmer.

 

– Tu m’as fait une de ces peurs, bon sang !

 

Guillaume se tient devant moi, le visage fermé.

 

– Comment as-tu trouvé mon adresse ?

 

Il me fixe sans me répondre. Je lève les yeux au ciel, le bouscule et ouvre la porte.

Immédiatement, quelque chose me paraît suspect, étrange. Une odeur inhabituelle peut-être, une impression confuse. Je reste sur le pas de la porte sans réussir à exprimer mon ressenti.

 

– Tu n’entres pas ?

 

Mes doigts tâtonnent le mur à la recherche de l’interrupteur. La lumière inonde la pièce.

Je jette un coup d’œil au salon. À première vue, tout est normal.

Pourtant, mes yeux fixent la table basse. Un petit oiseau en papier y est posé.

Il n’y était pas ce matin. C’est une certitude.

Je m’approche et attrape l’origami de mes mains tremblantes.

Je le tourne dans tous les sens, l’examine sous toutes les coutures, totalement paniquée à l’idée de ce qu’il signifie.

Je suis tétanisée.

Sur l'une de ses ailes, je lis un « mbe », et sur la seconde, je distingue un « eine ». Inutile de chercher, je connais très bien le sens de ces fragments de mots. L’oiseau en papier a été réalisé avec un vieux prospectus. Je ne le déplie pas, je le visualise parfaitement dans ma tête, des halos de lumières, des colombes et cette femme. Je ferme les yeux et inspire profondément, essayant de me calmer.

J’ouvre à nouveau les yeux et fixe, abasourdie, cette petite sculpture de papier.

Ce n’est pas un cauchemar, elle est bien là dans mes mains. Elle est réelle.

Ma tête tourne, je suis prise de nausées.

 

– Lola… Lola…

 

Je distingue au loin la voix de Guillaume sans parvenir à répondre, la douceur de son timbre m’enveloppe.

 

– Lola, Lola… LOLA !

 

Guillaume hurle et me secoue par les épaules. Je reviens peu à peu à moi et le regarde hébétée, totalement sonnée par cette découverte.

 

– C’est quoi ce truc ?

– … une, une, une…, une co… co… colombe.

– Une colombe ? répète-t-il, incrédule.

 

J’admets que ce n’est pas flagrant. S’il savait, il aurait compris. C’est une colombe, c’est une évidence. Je voudrais lui expliquer, mais je ne peux pas.

 

– Oui, une colombe.

 

Il me regarde, sceptique. Il ne parle pas, mais je vois dans ses yeux qu’il aimerait une explication.

 

J’ai promis… Bordel, j’ai promis.

 

« Sœurs de cœur devenues sœurs de sang, à jamais liées par le secret. »

 

Aujourd’hui, quelqu’un est entré chez moi et a mis cette colombe en évidence sur ma table.

C’est un message, une menace à peine voilée.

J’ai du mal à avaler ma salive, mon cœur n’a jamais cogné aussi vite, mes jambes peinent à me soutenir. La terreur m’empêche de pleurer, pourtant j’en ai une folle envie. Je m’affale sur le canapé devant Guillaume, perdue à cause de cette étrange découverte.

 

Quelqu’un est entré chez moi et ce quelqu’un sait tout.

Ce quelqu’un connaît la vérité.

 

 

 

 

 

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