I. Cauchemar

 

Saison Automne 3015 – Lunaison 12 – Lune 5

 

Identification : Ethan 45678

 

Je me réveille en sueur. Mon vêtement épidermique ne fait plus qu’un avec ma peau transpirante. Quel était ce cauchemar ? Cet horrible songe ?

Les dernières images brouillonnes qui me parviennent du fond de mon sommeil paradoxal paraissaient tellement réelles que j’ai du mal à m’en remettre. Des flashs violents saturent mon esprit. Je place mes paumes sur ma poitrine. Mon cœur bat à une vitesse inhumaine. Il faut que je réussisse à ralentir son rythme, ou je vais défaillir. J’inspire profondément. Je tente de reprendre mes esprits en massant de mes doigts tremblants le petit boîtier lové sous ma peau, implanté dans mon cortex. Mon cerveau me fait atrocement mal. J’ai l’impression qu’il va exploser et se répandre sur le sol de mon habitacle. Des bribes de cauchemar me harcèlent, ne me laissant aucun répit. Je décide de m’abreuver avec le peu de Bleuté qu’il me reste en réserve.

Je me concentre sur mon Dreamcatcher en lui transmettant la sensation de déshydratation. Un bruit métallique retentit ; un tuyau transparent vient d’apparaître. Nous, les Magéliens, l’appelons « l’Essentiel ». Comme son nom l’indique, il est indispensable à notre survie.

Je saisis le tuyau et me force à n’avaler que deux petites gorgées de Bleuté. Ce liquide épais ne m’a jamais semblé naturel. Son goût chimique me répugne. Rien de bien appréciable pour le palais humain, même si j’ai fini par m’y habituer.

Un mystère inviolable entoure le Bleuté. Personne ne sait exactement ce qu’il contient, mais tout le monde sait que l’espèce humaine lui doit la vie. Des légendes racontent que dans l’Ancien Monde, les humains buvaient un liquide pur et limpide nommé « eau ». Ces légendes ont réussi à traverser les âges, décrivant un monde majestueux parcouru de « plaines » et de « ruisseaux ». Ces mots n’ont aucun sens concret pour moi mais ils me font rêver. Je les ai appris au détour de vieux livres égarés qui circulent secrètement dans la Cité.

 

* *

 

Bleuté, n.m. : Liquide bleu fluorescent aux grandes facultés désaltérantes et soignantes. Il fut inventé lors de la grande crise de l’eau potable en 2443 par la cellule d’urgence de la Haute Sphère.

 

Essentiel, n,m. : Fin tuyau relié à la source principale de Magélan, Hydris. Il achemine le Bleuté dans chaque habitacle, au sein des Centres de soin et sur les lieux de travail.

 

* *

 

Quand l’eau a commencé à cruellement manquer, le Bleuté a sauvé les derniers humains. Grâce à la Haute Sphère, la race humaine ne s’est pas éteinte et elle continue à survivre comme elle le peut sur une Terre qui lui est devenue hostile.

Je déglutis avec difficulté après la seconde gorgée. La puissance de cette substance est miraculeuse, malgré son goût. Mon corps est instantanément irradié par une sensation de fraîcheur intense. Je ferme les yeux pour savourer les effets extraordinaires du Bleuté. Après quelques secondes à peine, je me sens pleinement désaltéré et éveillé.

Je consulte ensuite mon Dreamcatcher. Une petite voix aiguë résonne dans ma tête et m’informe que ma réserve de Bleuté est presque vide. Il faudra que je fasse très attention à ma consommation au cours des prochaines lunes. La Haute Sphère diminue nos doses saisonnières à chaque Grand Passage, nous forçant à travailler de plus en plus au fil du temps afin de remplir nos réservoirs.

Au Sommet, la Sphérienne Suprême et les Hauts Sphériens évoquent des problèmes de production dus à une défaillance du système bioélectronique. Pourtant, je suis certain que, s’il existait un défaut de ce genre, l’intégralité de l’organisation de la Cité s’écroulerait. Je pense que la Sphérienne Suprême nous ment. Mais pourquoi ? Je n’en sais rien et j’ai l’impression d’être le seul à m’en rendre compte, même si tous savent pertinemment que, sans le système bioélectronique de la Haute Sphère, tout ce qui reste de l’humanité disparaîtrait, privé de Bleuté, de vivres et d’oxygène. Cette pensée me fait frissonner.

 

* *

 

Nacre, n.f. : Crème épaisse composée de nano-organismes qui nettoient la peau et préservent l’épiderme des maladies.

 

* *

 

J’enlève mon tee-shirt épidermique et le jette dans le bac de recyclage situé dans mon Oasis. Tous mes vêtements sont unis, jetables et biodégradables. Ils sont créés à partir de mes propres cellules souches et possèdent de microscopiques capteurs sensoriels. C’est une sorte de confortable seconde peau. Ils permettent aux Dreamcatchers de Magélan de mieux entrer en contact avec la conscience de chaque être vivant présent dans la Cité. En effet, ces vêtements enregistrent en temps réel l’état de nos fonctions vitales. Ces informations sont ensuite transférées grâce aux Dreamcatchers vers les différents Centres de soin présents dans chaque secteur de Magélan. Les boîtiers implantés dans nos cerveaux ainsi que ces habits permettent par ailleurs de nous contrôler. Des scanners psychiques et épidermiques sont postés un peu partout dans la Cité, au Constitusium, au Végétarium, dans les salles capsulaires et dans nos habitacles. Nous sommes étudiés et décortiqués en permanence jusque dans nos songes ; nos pensées conscientes échappent à la Haute Sphère, mais pas nos rêves ni nos cauchemars.

Plongé dans ces réflexions, je me dirige vers ma fenêtre artificielle. L’aube semble pointer son nez. De petits nuages faits de pixels caressent un ciel qui se marbre de tons orangés. Je regarde au loin, perdu dans mes pensées, lorsque le cauchemar me frappe dans toute son horreur. Tout me revient à présent. Des images affreuses m’assaillent.

 

* *

 

Dreamcatcher, n.m. : Machine connectée à un individu via un boîtier greffé dans le cortex de celui-ci. Elle communique avec lui par des ondes électromagnétiques. Elle permet de subvenir à ses besoins, contrôle son état de santé et enregistre ses rêves grâce à une connexion directe à son subconscient, et plus particulièrement à son sommeil paradoxal. Le Dreamcatcher fut inventé par la Haute Sphère en l’an 2697 pour prévenir les dérèglements psychiques.

 

* *

 

Dans ce rêve cauchemardesque, j’étais attaché sur un large fauteuil, pieds et mains liés par des sangles transparentes et gélatineuses. Une lumière aveuglante transperçait mes pupilles rétrécies. J’avais du mal à m’y habituer. Je n’arrivais pas à distinguer la provenance de cette forte luminosité.

Après quelques instants d’adaptation, tout est devenu moins flou autour de moi. J’ai balayé du regard ce qui m’entourait. Je me trouvais dans ce qui ressemblait à une gigantesque sphère transparente, une sorte de capsule de soin étrange. Je n’arrivais pas à voir au-delà : j’étais trop aveuglé par la vive lumière dans laquelle je baignais.

Peu à peu, j’ai pu distinguer d’autres objets placés dans la sphère à mes côtés. J’ai aperçu des bras robotisés prolongés par des scalpels et des pinces. Un silence de mort régnait, implacable, angoissant. J’étais totalement seul. J’avais l’impression que mon cœur allait exploser dans ma poitrine. Je le sentais qui cognait de plus en plus fort contre ma cage thoracique.

J’ai fermé précipitamment les yeux pour faire disparaître la sphère et ses objets diaboliques, mais rien ne semblait vouloir changer. Je les ai rouverts après ce qui m’a semblé être une éternité. Rien n’y faisait : j’étais toujours là, ligoté, prisonnier et terrorisé.

Je me suis mis à paniquer et à gesticuler, forçant énergiquement sur mes attaches. Mais, en réaction, les liens gélatineux se sont resserrés violemment autour de mes poignets puis de mes chevilles. J’ai pris le temps de regarder mon corps : il était parcouru de câbles transparents qui bougeaient au rythme de ma respiration.

Tout à coup, j’ai entendu un bruit métallique. Les bras mécaniques se sont mis en mouvement et se sont approchés de mon visage. À cet instant précis, j’ai su que quelque chose d’effroyable aller m’arriver.

J’ai crié de toutes mes forces : pourtant, aucun son n’est sorti de ma bouche. J’ai crié plus fort, mais rien n’y faisait. J’avais l’impression que mes hurlements étaient absorbés. J’ai paniqué et tenté de me débattre. Les liens gélatineux se sont resserrés un peu plus.

J’ai senti mes os craquer sous la pression de mes entraves. J’ai capitulé. Les bras robotisés étaient à présent très proches de ma tête, trop proches. Un scalpel était fixé au bout de chacun d’eux.

En voyant les lames tranchantes s’approcher de mon cuir chevelu, je me suis remis à crier. J’étais pris au piège. Qu’allait-il m’arriver ? Mon cœur allait sûrement lâcher tant il battait vite. Je ne savais pas qu’il pouvait battre aussi irrégulièrement. Je tremblais de tout mon corps. Mes muscles me faisaient atrocement mal tant ils étaient crispés.

Les deux lames tranchantes se sont posées doucement de part et d’autre de ma tête. Elles étaient glacées. J’étais horrifié. Je commençais à comprendre ce qui allait m’arriver et j’ai été pris de convulsion.

Dans mon délire horrifique, j’ai senti la veine de mon bras droit me faire terriblement mal. Un liquide chaud a embrasé mon sang, irritant l’intérieur de mes vaisseaux sanguins. Je n’avais pas remarqué le petit appareil greffé dans le creux de mon coude.

Petit à petit, mon corps et mon esprit se sont apaisés. J’ai lâché totalement prise. Je n’étais plus moi. Je me suis senti flotter, comme si mon esprit s’était dissocié de mon corps.

Une fois en position, les lames se sont mises à couper minutieusement ma chair. Étrangement, je n’ai ressenti aucune douleur. Mon sang coulait sur mon visage immobilisé. Ma vue est devenue trouble, puis la sphère a disparu derrière un rideau rougeâtre.

Que me faisaient-ils ?

Qui était derrière tout ça ? Malgré la drogue qui circulait dans mon organisme, ma conscience savait bien, dans le brouillard de mon esprit, que la situation était grave, très grave. Je n’arrivais pourtant pas à paniquer, même si je savais que la fin était proche.

Les scalpels ont terminé leur course à l’arrière de mon crâne et sont retournés à leur position initiale. Un bras robotisé armé d’une pince rétractile s’est activé et s’est avancé vers moi jusqu’à ce que je ne puisse plus distinguer la pince. Je l’ai senti enlever délicatement quelque chose. Le bras robotisé s’est rétracté et j’ai vu apparaître avec une horreur immense la peau de mon crâne retenue par la pince. Mon cuir chevelu suintait de sang. Face à cette vision insupportable, j’ai sombré dans les ténèbres, emporté dans un noir absolu.


 

II. Un songe récurrent

 

Saison Automne 3015 – Lunaison 12 – Lune 5

 

Identification : Murphy 76890

 

Il est là, devant moi, immobile au milieu des plantes hybrides violettes, à l’emplacement exact où il se trouvait la dernière fois. Il me fixe des yeux, me sonde, comme à chaque fois. Je m’approche de lui, mais le mur transparent est toujours là, celui qui nous sépare, celui qui m’empêche de l’atteindre. Chacun des traits de son visage m’est familier. Je le trouve beau. Je l’ai toujours trouvé beau, depuis le début. Je me déplace le long du mur. Il me suit du regard, imperturbable. Il ne parlera pas plus que les autres fois. Il n’a jamais parlé depuis que je rêve de lui. Il m’est arrivé de lui faire la conversation, mais il ne m’entend pas.

Tout à coup, ses traits deviennent troubles. Je reviens à moi ; le rêve s’estompe peu à peu.

 

* *

 

Ancien Monde : Expression désignant l’ère antérieure à la grande crise mondiale de 2443, qui entraîna une pénurie d’eau, de nourriture et de logements, la mort de 80 % de la population mondiale et un changement irréversible de la faune et la flore existantes.

 

* *

 

Je me réveille dans les bras de Matt. Il m’enlace tendrement. Je peux sentir son odeur enivrante emplir mes poumons. Je ne mets que quelques instants à émerger pleinement de la phase la plus intense du sommeil : le sommeil paradoxal, celui dans lequel se jouent toutes les nuits les plus beaux rêves comme les plus horribles cauchemars.

J’ai encore fait ce songe, ce même songe. Celui qui me parasite depuis plusieurs saisons déjà. Il ne ressemble à aucun de mes autres rêves. Je le connais par cœur, jusque dans les moindres détails.

J’y vois un étrange inconnu. Il me fait face. Il se trouve dans un monde trouble teinté d’un bleu éblouissant. Le sol est parsemé de ce qui ressemble à des plantes hybrides, comme celles que l’on peut observer au Végétarium, mais elles ont quelque chose de différent. Je ne saurais néanmoins expliquer quoi.

Les couleurs sont éclatantes. Un astre bleu saphir illumine le paysage, teintant les cimes d’une nuance orangée. L’ensemble est époustouflant de beauté.

Cet endroit me paraît familier. Comme si j’y étais déjà venue auparavant. Je me demande parfois s’il s’agit de notre Ancien Monde. Celui que je jouais à imaginer lorsque j’étais enfant avec mes camarades, quand nous étions seuls, sans surveillance.

Dans mon rêve, le jeune homme est inaccessible, hors de portée. Il paraît avoir mon âge ou quelques années de plus. Il est pâle et soucieux. Ses traits sont d’une grande finesse. Il semble taillé dans le marbre. Son regard azur transperce mon âme. Malheureusement, une sorte de mur transparent nous sépare. J’ai beau parler ou crier à pleins poumons, il ne me répond jamais. Il ne m’entend pas, je crois. Ses lèvres restent closes. Mais il continue de me fixer de ses yeux clairs, imperturbable, chaque nuit. J’ai toujours l’impression qu’il est sur le point de me dire quelque chose. De me prévenir d’un danger imminent.

Tout cela a forcément un sens. La récurrence de ce rêve ne peut pas être le fruit du hasard. Pourtant, je ne suis pas une clairvoyante. Je n’ai pas le pouvoir de voyager dans le temps à travers mes rêves, ma Révélation l’a confirmé.

 

Matt m’embrasse tendrement dans le cou, ce qui coupe le fil de mes pensées. Heureusement qu’il est là. Il me rassure et me protège. J’ai de la chance de l’avoir dans ma vie.

Je suis heureuse de pouvoir partager mon existence avec quelqu’un, privilège qui n’est pas donné à tout le monde…

Matt pose un regard empli de douceur sur moi et me demande :

« Tu as bien dormi, ma belle ?

— Comme un bébé !

— Tant mieux. Tu as rêvé cette nuit ?

— Non. Le noir absolu. »

Évidemment, c’est un mensonge, mais je ne peux pas lui révéler la vérité. Il me pose la question tous les matins et tous les matins, je lui mens. C’est une sorte de rituel entre nous. C’est comme s’il avait peur que je sois une clairvoyante. Il semble effrayé par l’idée que la Haute Sphère m’emmène comme les autres et que je disparaisse pour toujours, transférée vers une autre Cité.

Je me lève, préoccupée, et me dirige vers notre Essentiel. Je suis assoiffée : mes phases de régénération sont toujours éprouvantes. Le Dreamcatcher, ayant capté mon besoin, m’ouvre la trappe qui donne sur notre tuyau. J’en saisis l’embout et bois une grande rasade de liquide.

Cette substance a des vertus extraordinaires. Je me sens immédiatement mieux. Je suis pleinement éveillée à présent, et mes préoccupations s’envolent peu à peu. Ce liquide est un vrai petit miracle de la technologie. Matt n’a jamais voulu me révéler sa composition, malgré mes supplications incessantes. C’est un secret précieusement gardé par la Sphérienne Suprême, Anna, notre dirigeante. J’ai fini par respecter son silence et j’ai arrêté de le harceler avec mes questions.

Un grand nombre de mystères entourent la vie de Matt. Il est très secret, mais j’ai fini par m’y habituer. Il a été choisi comme Agent H lors de sa Révélation selon des critères établis par le Sommet : une excellente forme physique, un esprit sain et attentif au respect des règles de la Cité, de l’empathie et une loyauté à toute épreuve. Les pouponnes étudient notre comportement au sein de la Ruche tout au long de notre enfance. Matt a été un élément exemplaire pendant sa maturation psychique.

En tant qu’Agent H, il est tenu à une confidentialité sans faille concernant ses actions au sein de la Haute Sphère, ce que je respecte.

 

* *

 

Agent H, n.m. : Individu chargé de faire régner l’ordre au sein de Magélan et de s’assurer de la stabilité sociale de la Cité. Les Agents H sont sous les ordres directs de la Haute Sphère.

 

* *

 

Je demande l’heure mentalement à mon Dreamcatcher. Une petite voix aiguë m’indique qu’il est sept heures quinze. Je dois me préparer pour partir travailler.

Je me rends chaque lune au Civilisium, où mon rôle est de classer les dossiers qui me sont envoyés par le Haut Conseil du Rêve. C’est une tâche administrative plutôt rébarbative : je n’ai pas accès aux songes des individus, seulement à leur dossier. Le Haut Conseil du Rêve est le seul habilité à les visionner après leur décryptage.

La Haute Sphère ne nous laisse pas le choix de notre métier. Il faut accomplir la tâche qui nous a été confiée, lune après lune, pour survivre. En échange de nos efforts, la Haute Sphère se charge de nous maintenir en vie. C’est équitable.

Notre métier nous est attribué après notre Révélation en fonction des capacités que nous avons montrées au sein de la Ruche. Nous le gardons jusqu’à ce que nous ne soyons plus en état de travailler, après cent cinquante saisons le plus souvent.

Les Magéliens âgés sont transférés vers la Cité de Mortuum, la Cité des fins de vie. C’est le Bleuté qui nous maintient si longtemps en bonne santé. L’un dans l’autre, tout le monde y trouve son compte.

Le fait d’avoir été choisie par l’Agent H Matt comme reproductrice me permet de jouir de privilèges non négligeables : je travaille moins que la moyenne afin de pouvoir me concentrer sur mon couple reproducteur et je bénéficie d’autant de Bleuté que je le souhaite pendant la période de jumelage.

 

* *

 

Clairvoyant, n. : Individu capable de rêver de réalités passées, présentes et futures.

 

Sensibilisation à la clairvoyance : Enseignement dispensé à la Ruche qui vise à ce que les individus puissent reconnaître un songe clairvoyant s’ils en font un, afin de pouvoir se signaler aux pouponnes.

 

* *

 

À côté de l’Essentiel se trouve une machine carrée dotée de ce qui ressemble à un placard vitré ainsi que d’un pavé numérique : le fusionneur d’aliments. Je tape le code du Pomisson, un plat à base d’algues roses, sur le pavé numérique. Le fusionneur estime le temps de production à trois minutes ; je décide de m’occuper de mon Helycus Aristosa en attendant. C’est une belle plante de trois saisons, qui possède de grandes feuilles plates et transparentes de couleur émeraude. De petites fleurs dorées encadrent sa tige, ponctuant cette dernière de boursouflures rondes. Ces fleurs bioélectroniques sont presque immortelles : elles ne se fanent pas tant que la plante est suffisamment approvisionnée en électricité. Je consulte mon taux d’empathie à travers mon Dreamcatcher.

« Il est excellent ! me susurre une voix asexuée dans ma tête. Vous feriez une excellente mère, Murphy. »

Mon Dreamcatcher est pressant. Il faut que j’enfante rapidement. Matt et moi sommes jumelés depuis ma Révélation, voilà trois saisons. Normalement, les couples ont un enfant dès la première. Au-delà de cinq passées ensemble, les duos de reproducteurs qui n’ont pas procréé sont dissous. Si cela nous arrivait, Matt serait contraint de me remplacer par une autre jeune femme capable, elle, de mettre un enfant au monde. Quant à moi, je perdrais tous mes privilèges de compagne de Sphérien Supérieur.

Je regarde ma plante avec mélancolie. J’aimerais tellement tomber enceinte, pouvoir remplir mon rôle de reproductrice comme il se doit…

Les enfants issus de couples reproducteurs restent dans la cellule familiale jusqu’à leurs deux saisons et demi. Ils sont ensuite transférés à la Ruche où un boîtier leur est implanté et où ils reçoivent une éducation stricte, uniforme et conforme aux règles et aux préceptes de Magélan et de la Haute Sphère. Leur personnalité et leurs motivations sont étudiées tout au long de leur apprentissage.

 

Tout en envoyant mentalement un peu d’électricité à ma plante, je crie à Matt d’une voix enjouée :

« Tu as fini de te faire une beauté ? Je vais être en retard si tu ne te dépêches pas !

— Oui, oui, j’ai fini, tu peux y aller ! »

Je file rapidement vers l’Oasis me rafraîchir. Une fois dans la pièce ovale dépourvue de fenêtre artificielle, je quitte mes vêtements épidermiques et les laisse choir sur le sol. Je me tourne vers le seul miroir autorisé dans notre foyer afin de scruter mon reflet.

Je suis pâle. Mes yeux bleus paraissent immenses au centre de mon visage amaigri. J’attache mes cheveux dans un geste rapide. Je me saisis d’un tube de nacre et m’en badigeonne le corps, puis je me saisis des vêtements qui ont été livrés pendant la phase de régénération dans mon placard à épiderme et les enfile rapidement.

Dans le miroir, mon reflet me regarde, comme interloqué. Je n’aime pas mon visage. J’ai l’impression de ne pas savoir qui je suis : c’est une sensation étrange que j’éprouve depuis quelques saisons.

Mais peu importe. Chaque individu appartient à la Haute Sphère et lui doit obéissance jusqu’à sa mort. Alors à quoi bon me laisser aller à ce genre de pensées ?


 

III. Sonde Voyager

 

Saison Automne 3015 – Lunaison 12 – Lune 5

 

Identification : Ethan 45678

 

Mon rêve de cette nuit en est un, c’est sûr. Un de ces rêves clairvoyants, un de ces rêves qui nous montrent le présent, le passé ou le futur. Je l’ai senti au fond de moi. Comme si mon esprit s’était subitement ouvert. Je repense au cours de sensibilisation à la clairvoyance dispensé à la Ruche lorsque j’étais enfant. « Un clairvoyant fait des rêves d’une limpidité hors normes. Il a pleinement conscience qu’il rêve et se souvient de ses songes dans les moindres détails. Il a la capacité de moduler ses rêves. Un individu qui fait un songe clairvoyant le sait immédiatement. Si jamais vous en faites un ou plusieurs, n’ayez pas peur de venir en parler à une pouponne. »

Je suis persuadé que ce songe peut m’envoyer directement à Praevidens. D’ailleurs, le Haut Conseil du Rêve a dû le recevoir. Ils l’ont même déjà visionné, j’en suis certain.

Depuis ma Révélation, je savais que ce moment viendrait. Que ma vie serait mise en péril à cause de mes rêves. Chaque soir, en m’installant dans mon régénérateur, j’étais saisi par l’angoisse. Est-ce que mon existence allait basculer pendant cette phase de régénération ? Ou bien pendant la suivante ? Quatre saisons se sont écoulées sans que je fasse de rêve clairvoyant ; depuis ma Révélation, mon esprit est comme en sommeil et ne produit que des images floues. Est-ce parce que mon subconscient était inhibé par la peur que je ressentais ? Peut-être. Je suis un spécialiste en bioélectronique, je ne connais pas tous les mystères du cerveau humain.

Mais je n’ai pas le temps de me poser ce genre de questions. Maintenant que le moment que je redoutais est arrivé, je dois prendre mes dispositions et réagir vite, très vite.

Pour ne pas finir comme Tao.

 

* *

 

Haut Sphérien, n.m. : Individu siégeant au Sommet et au Haut Conseil du Rêve aux côtés de la Sphérienne Suprême Anna. Cette dernière choisit personnellement les Hauts Sphériens. Ils sont une cinquantaine et sont chargés de conseiller la dirigeante.

 

* *

 

Je demande mentalement l’heure à mon Dreamcatcher. Il m’indique qu’il est sept heures quinze. Il est encore tôt. Cette information chasse momentanément mon anxiété. J’ai toute la prochaine lune devant moi pour trouver une solution au plus vite. Il ne faut pas que le Haut Conseil du Rêve puisse voir mon cauchemar. Si jamais cela devait arriver… ce serait la fin. Ils me transféreraient vers une autre Cité et personne n’entendrait plus jamais parler de moi.

L’idée me fait frissonner. Je prends le temps de consulter mon Helycus Aristosa grâce à mon Dreamcatcher. Ma plante manque d’électricité. Je ressens une profonde tristesse pour elle. Elle n’a jamais perçu les rayons du « soleil », et pourtant sa partie biologique a gardé en mémoire la sensation de sa chaleur. La partie électronique de l’Helycus n’a pas réussi à prendre totalement le dessus sur la partie végétale. Cela me ravit, en un sens. Cela montre bien que la Haute Sphère n’est pas encore en mesure de commander pleinement la nature, et donc l’humain.

Je m’approche de l’Helycus Aristosa et caresse ses feuilles de mes doigts tremblants. Elles sont larges et transparentes. Chacune d’elles est parcourue de petits filaments bioélectroniques qui acheminent l’électricité le long de chaque nervure. La plante est connectée à un socle plat.

Il m’est arrivé de rêver de plantes et d’arbres quand j’étais jeune. Ils étaient ancrés dans de la terre et s’étiraient de toute leur hauteur vers ce qui m’est apparu comme un soleil brûlant et un ciel bleu ; une vision magnifique que je n’ai jamais chassée de mon esprit. Je n’ai jamais su s’il s’agissait du produit de mon imagination, mais, maintenant que j’ai fait ce cauchemar qui possède toutes les caractéristiques de la clairvoyance, je ne peux plus nier l’évidence. Mon esprit me montrait des bribes de l’Ancien Monde, pourtant disparu à jamais.

La surface de notre planète est devenue très hostile en un millénaire. Il paraît que les températures y sont très basses, conséquence de l’absence de soleil. Aucun humain, aucun animal, aucune plante ne peut survivre à un tel froid. De plus, l’air y est irrespirable tant il est putride. Tout n’est que mort et désolation là-haut, selon la Sphérienne Suprême. La Haute Sphère nous maintient en vie grâce à son système bioélectronique. L’espèce humaine est maintenant vouée à vivre sous Terre. Comme nous, les générations futures se terreront dans les profondeurs de la planète.

Il n’existe plus de photographies ni d’œuvres d’art pour témoigner du passé. Après la prise du pouvoir par la Haute Sphère et la chute de l’ancien système, la Sphérienne Suprême a décidé de brûler toutes les représentations de l’Ancien Monde. Tous les livres furent interdits. L’objectif était que les humains gardent espoir sans se tourner vers un passé maudit. Notre dirigeante voulait que l’Ancien Monde ne soit plus qu’un lointain songe, appartenant irrémédiablement au passé. Que la race humaine reparte de zéro pour ne pas refaire les mêmes erreurs.

 

Mon Helycus Aristosa est le seul compagnon qu’il me reste depuis la disparition de Tao. Je l’ai reçu après ma Révélation, comme c’est la tradition. S’en occuper réduit les risques de suicide au sein de la Cité. À Magélan, les individus vivent seuls. La plante hybride dont chacun doit s’occuper empêche de ressentir cette solitude avec trop d’acuité.

Cependant, il arrive parfois que des individus se rapprochent de façon inexplicable. Des êtres plus sensibles que les autres. Ils sont alors transférés vers Periculum pour une rééquilibration psychique : ils sont en effet considérés comme défaillants par la Haute Sphère.

La procréation, elle, est admise mais suit des règles strictes. Seuls les Agents H possèdent le privilège de vivre avec un individu du sexe opposé afin d’enfanter. L’amour n’est pas toléré au sein du couple reproducteur.

Je reporte mon attention sur ma plante. Je ne l’ai que depuis quatre saisons, mais je suis très attaché à elle. Grâce au Dreamcatcher, je sais exactement ce qu’elle ressent.

Pour l’heure, elle manque d’électricité. J’insuffle à mon Dreamcatcher l’ordre de lui en envoyer. La réaction est instantanée : la plante hybride irradie à présent. Ses feuilles sont parcourues de petites décharges électriques. L’Helycus se redresse comme pour me remercier. Je me connecte à elle via le Dreamcatcher ; elle est emplie d’une vague de gratitude contagieuse. Je me sens bien.

Dans l’absolu, je souhaiterais pouvoir donner à ma plante ce qu’elle souhaite réellement : du soleil. Mais il m’est techniquement impossible de la satisfaire, puisque le soleil n’existe plus.

 

* *

 

Helycus Aristosa, n.f. : Plante hybride bioélectronique. Elle fut inventée par l’hybridobiologiste Ester 34567 lors de la vague de suicides de 2725. Elle permet de mesurer le taux d’empathie de chaque individu et de prévenir certains dérèglements psychiques.

 

* *

 

Je regarde mon Dreamcatcher en soupirant. Et dire que je sais exactement comment le modifier pour qu’il cesse de transférer mes rêves à la Haute Sphère… Je passe mes lunes de travail à faire des recherches sur des machines similaires afin de les améliorer. Sur l’établi qui se trouve au fond de mon habitacle, j’ai déjà modifié des transmetteurs des dizaines de fois. Mais les Dreamcatchers sur lesquels je travaille me sont livrés sans la carapace protectrice qui entoure le mien, que je ne peux pas ouvrir sans magnantique… On ne me fait pas suffisamment confiance pour m’en laisser un, justement pour m’empêcher de procéder à des manipulations non autorisées sur des Dreamcatchers en service. Je ne peux en utiliser qu’en présence d’un Agent H ; et encore, ce privilège m’a été accordé il y a peu. Comme je ne faisais plus de rêves clairvoyants depuis ma Révélation, je n’ai jamais trouvé le courage d’en subtiliser un. Les occasions sont rares, de toute façon.

Mes compétences en bioélectroniques me sont donc totalement inutiles pour résoudre mon problème. Il faut que je trouve une solution… différente.

Je me dirige vers un placard rouge doté d’un vieux pavé tactile que j’ai pu récupérer discrètement au centre de maintenance du Secteur 13 avant qu’ils soient tous détruits.

À l’heure actuelle, la Haute Sphère n’utilise plus que la reconnaissance épidermique et le scancortex pour les identifications individuelles. Le pavé tactile permet la mise en place d’un système de sécurité plus fiable pour quiconque souhaite conserver des activités à l’écart des Sphériens. Si un mauvais code est composé trois fois, le placard s’autodétruit grâce à un liquide hautement corrosif. Mais je ne me fais pas d’illusions : je ne pense pas que ces précautions suffiront si des Agents H passaient mon habitacle au peigne fin. S’ils venaient à découvrir ce placard, la mort serait sûrement le châtiment le plus doux qui me serait réservé… Au moins, ils ne pourraient récupérer à l’intérieur qu’un amas liquide de débris non identifiables.

Je compose le code, puis le valide.

La porte du placard s’ouvre et révèle une sorte de cercueil arrondi translucide, empli d’un liquide blanchâtre parcouru de petites impulsions électriques. Il bascule à l’horizontale et s’ouvre devant moi avec un cliquetis métallique. Cela faisait longtemps que je n’avais pas sorti ma Sonde Voyager. Cette petite merveille de technologie me laisse sans voix à chaque fois que je la délivre de sa prison de fer.

Il est très difficile de se procurer un tel engin. Il n’en existe que très peu, et encore moins en circulation sur le réseau clandestin. Les Hauts Sphériens les ont créés il y a de nombreuses années afin de faire des expériences sur les variations psychiques chez les humains. Quand ils ont compris qu’une telle invention pouvait permettre aux clairvoyants d’infiltrer leur système interne et de rendre les Dreamcatchers hors service, ils n’ont pas eu le choix. Ils ont envoyé les Agents H détruire toutes les Sondes Voyager existantes.

Mais, grâce à un ami plus qu’arrangeant, j’ai réussi à en récupérer une. Non pas dans le but de saboter les installations de Magélan, mais parce que je ne pouvais pas résister à l’idée d’étudier un tel bijou de technologie. La bioélectronique me fascine.

Et aussi en prévision de ce moment, celui où ma nature de clairvoyant ressurgirait.

Je n’ai toutefois utilisé cette sonde que très rarement, terrifié par les conséquences si jamais je me faisais prendre. J’aurais été traité comme un rebelle par les Agents H, quelles que soient mes motivations.

Cette fois, je n’ai vraiment pas le choix. Ma vie en dépend.

 

* *

 

Sonde Voyager, n.f. : Capsule transparente permettant d’entrer dans le subconscient d’un individu et d’en maîtriser les variations psychiques. Elles furent officiellement toutes détruites en l’an 2985 après de nombreuses intrusions pirates de clairvoyants dans le système bioélectronique de Magélan.

 

* *

 

J’enlève avec précaution mes vêtements épidermiques. Je touche de mes doigts fébriles la nacelle nacrée, contemplant le liquide blanchâtre à l’intérieur. Rien qu’à l’idée de son contact froid, je frissonne. C’est une expérience très troublante que de confier son corps à une telle machine. Levant une jambe avec précaution, je la plonge lentement dans le liquide visqueux. Mon pied est chatouillé par des impulsions électriques qui parcourent ma voûte plantaire de haut en bas. Je finis par entrer entièrement dans la nacelle tout en retenant mon souffle pour mieux encaisser le choc thermique subi par mon corps. Ma peau est parcourue de frissons incontrôlables.

Un fourmillement engourdit tous mes muscles. Je sens des impulsions électriques entrer dans mon cortex via le boîtier implanté dans ma glande pinéale. L’expérience est désagréable.

Je fusionne avec Voyager. La machine et moi ne formons bientôt plus qu’un. Je ferme les yeux pour atténuer la douleur qui transperce mon crâne avant de sombrer dans le tumulte d’images qui jaillissent soudain dans mon esprit.


 

IV. Civilisium

 

Saison Automne 3015 – Lunaison 12 – Lune 5

 

Identification : Murphy 76890

 

Je jette un dernier coup d’œil dans le miroir. Même si j’ai personnellement du mal à affronter mon reflet, je suis tout de même plutôt acceptable pour assurer une lune de travail standard. Je consulte mon Dreamcatcher.

« Il est maintenant sept heures quarante. Vous devez partir dans cinq minutes pour être à l’heure au Civilisium » m’informe t-il. 

Les retards ne sont pas tolérés au travail : les conséquences sont souvent immédiates et peu amusantes. Il faut que je me presse. Je crie à Matt :

« Tu pars dans combien de temps ? Ta capsule est déjà là ? »

Matt me répond d’une voix légère :

« Dans dix minutes ! »

Je me dirige vers lui pour l’embrasser. Nos lèvres se frôlent en un baiser tendre mais furtif. Soudain, je l’enlace avec force, comme s’il allait s’évaporer. Il est ma bouée de sauvetage. Je suis profondément attachée à lui. Je ne sais pas si c’est de l’amour et, au fond, j’espère que ce n’en est pas. Cela pourrait nous mettre dans une situation plus que délicate vis-à-vis de la Haute Sphère, car l’interdiction d’aimer est formelle.

 

* *

 

Capsule, n.f. : Moyen de transport individuel permettant de se déplacer au sein d’une Cité. Les capsules circulent dans des conduits à air comprimé reliant les habitacles des différents secteurs aux réseaux souterrains de Magélan.

 

Scancortex, n.m. : Procédé d’identification par scanner psychique du boîtier cortexal.

 

* *

 

Je me détache finalement de Matt, non sans un petit pincement au cœur. Je le regarde droit dans les yeux. Dans ses prunelles couleur acier, je vois sa volonté de me protéger. Malgré son jeune âge, ses cheveux sont blancs comme neige et ses yeux, gris comme du métal. Il est beau et glacial à la fois, et cela me plaît. Je pose un dernier baiser sur sa joue avant de m’enfuir.

Je fonce vers le fond de l’habitacle. Une capsule m’attend sagement, me rappelant la lune de travail qui m’attend.

Je me positionne avec précaution devant elle. Ses parois sont transparentes. Un fauteuil possédant de larges accoudoirs me fait face. Au bout de quelques instants, un faisceau lumineux me balaye le visage, puis s’arrête entre mes deux yeux pour accéder à mon boîtier cortexal. Une fois que le scancortex m’a identifiée, la porte de la capsule s’ouvre et je peux pénétrer à l’intérieur.

Je m’installe avec difficulté : le siège n’est vraiment pas confortable… La porte se referme en coulissant. À travers la vitre, je vois Matt en train de manger goulûment ce que je lui ai programmé. Je me détourne de lui et entre ma destination sur le tableau de bord.

Deux sangles gélatineuses sortent du fauteuil et m’enlacent la poitrine. Les voyages en capsule peuvent être éprouvants : elles sont propulsées dans les conduits à une vitesse vertigineuse. Alors il vaut mieux être bien attaché.

Une voix m’informe que la capsule se mettra en mouvement dans cinq secondes. Un bourdonnement étouffé me parvient ; la machine démarre.

Soudain, un souffle gigantesque se déclenche dans le tuyau. Je m’agrippe fermement aux sangles qui entravent mon torse tout en retenant mon souffle et je ferme les yeux. La capsule se décroche d’un coup sec et chute dans le vide, vers les profondeurs de Magélan, notre Cité. Je n’ai jamais aimé me déplacer en capsule. J’ai le cœur au bord des lèvres à chaque fois. Je n’arriverai jamais à m’habituer à la chute initiale.

Ma capsule fonce dans un dédale de tuyaux. Je garde les yeux fermés. Heureusement, le trajet ne dure pas longtemps.

 

* *

 

Civilisium, n.m. : Haute instance rattachée au Haut Conseil du Rêve et chargée de classer et d’archiver les dossiers des civils de Magélan après le visionnage de leurs songes par le Haut Conseil du Rêve. Le Civilisium a été créé en 2751.

 

* *

 

La capsule finit par ralentir avant de s’arrêter complètement. Me voilà arrivée. Les portes de la capsule et du Civilisium coulissent simultanément et s’ouvrent sur une gigantesque salle grouillant de travailleurs. Je salue quelques connaissances et me dirige vers la salle 507 : mon bureau. Un scancortex est posté à la porte de chaque salle pour éviter toute intrusion. Le Civilisium est un service hautement sensible car on y traite des dossiers délicats.

Le scancortex de la salle 507 me balaye de haut en bas, m’irradiant de sa lumière rougeâtre. La porte s’ouvre ensuite dans un cliquetis. J’entre et la ferme dernière moi.

La salle 507 est de petite taille, sans fenêtre artificielle. Elle me donne l’impression d’être enfermée dans une grande boîte mais, au moins, j’y suis seule. Un fauteuil trône au centre de la pièce. Il fait face à un mur noir et sobre. Derrière le siège se trouve l’imposant WorkDreamcatcher, dont s’échappent de longs fils transparents qui lui permettent de se connecter directement au boîtier lové dans mon cortex.

Je m’installe confortablement dans le fauteuil et ferme les yeux. La connexion est immédiate : mon corps est parcouru de milliers de fourmillements. Des images, dans un premier temps floues, puis de plus en plus nettes, se forment dans mon esprit.

Une voix m’indique le nombre de dossiers que j’ai à traiter aujourd’hui.

« Vous avez dix Révélations à contrôler et quatre-vingts dossiers sensibles à vérifier. Telle est votre mission, Murphy. »

Pour chaque dossier, je suis chargée de vérifier que les différents avis rendus par le Haut Conseil du Rêve, les Centres de soin et la Ruche convergent. S’il y a divergence, je renvoie alors le dossier à la Haute Sphère pour un contrôle approfondi.

J’ouvre dans ma tête le premier dossier : le numéro 11345. C’est une jeune femme de dix-huit saisons qui vient de passer le rituel de la Révélation. Elle est blonde avec un air mutin. Selon son dossier, elle a toujours été disciplinée. Elle a obéi à chaque ordre reçu durant sa maturation psychique. J’accède à l’ensemble de ses rêves, en bas de son dossier. Le Haut Conseil du Rêve y a fait une sélection des songes susceptibles d’être clairvoyants. Il y en a cinq seulement. Cinq songes potentiellement clairvoyants sur dix-huit saisons, c’est peu. Je n’ai pas le droit de les visionner : seul le Haut Conseil du Rêve à ce pouvoir. Mais j’ai accès aux annotations laissées à mon intention : « Coïncidence probable », « Pas d’ancrage temporel »… Je vérifie ensuite la santé de cet individu : excellente tout au long de sa progression psychique. Je m’en réjouis. Cette jeune femme sera une très bonne non-clairvoyante, assidue et obéissante. J’envoie mentalement son dossier rejoindre la pile des non-clairvoyants. Son destin est scellé.

 

* *

 

Magélan : Cité mère régie par la Haute Sphère. Magélan abrite huit millions de non-clairvoyants.

 

Haut Conseil du Rêve, n.m. : Institution qui visualise les rêves enregistrés par les Dreamcatchers une fois qu’ils sont décryptés, et qui détermine la viabilité psychique d’un individu au sein de la Cité.

 

* *

 

Je passe au dossier suivant. C’est un garçon de dix-huit saisons. Il est brun et ses yeux sont vert foncé. Je parcours mentalement son dossier : « adaptation et évolution difficiles au sein de la Ruche », « état psychique défaillant », « idées de rébellion », « empathie presque inexistante »… Le Haut Conseil du Rêve a visionné tous ses songes, signe qu’il s’agit d’un individu jugé sensible. Les annotations sont déconcertantes : « rêve de meurtre », « schéma psychique instable ». Mon cœur se serre. Cet individu est clairement déficient. Ce n’est pas un clairvoyant, mais son état psychique ne lui permet pas de s’intégrer au sein de Magélan. La Haute Sphère ne peut laisser de tels individus vivre dans la Cité mère : tout danger doit être écarté. J’envoie mentalement le dossier dans la pile des transferts vers Periculum, une Cité jumelle chargée de la rééquilibration des psychismes défaillants. J’ai un pincement au cœur en voyant le dossier s’évaporer au milieu des autres demandes de transfert.

Je passe en revue dans ma tête la dizaine de fiches de jeunes individus venant de passer leur Révélation. La pile des transferts se remplit plus vite que celle des non-clairvoyants aujourd’hui. Je suis déçue. Les individus transférés ne réintègrent que très rarement Magélan. La rééquilibration du psychisme est une affaire délicate qui demande beaucoup de temps et ne fonctionne qu’une fois sur quatre.

Après une petite heure de travail, j’ouvre les yeux. Tous les dossiers disparaissent aussitôt de mon esprit. Je m’accorde une courte pause et me dirige vers l’Essentiel qui alimente la salle de travail en Bleuté. Je me saisis du petit tuyau translucide et m’abreuve. J’ai droit à trois doses par lune de travail. Mon privilège concernant la non-limitation en Bleuté ne s’applique que dans mon habitacle.

Mon esprit se clarifie, comme purifié de l’intérieur. Je peux me remettre au travail. Je ferme à nouveau les yeux, puis me concentre sur les dossiers sensibles. Le premier concerne une femme âgée de cent soixante saisons. Elle paraît jeune et en bonne santé, mais un symbole rougeâtre sur son dossier m’informe qu’elle est à surveiller de près. J’accède à ses rêves les plus récents. Le Haut Conseil du Rêve en a souligné des centaines. Je lis une par une les annotations apportées au dossier : « rêve de dégénérescence programmée », « rêve de folie psychique », « récurrence de rêves où il est question de mort et de suicide ».

L’état psychique de cette femme s’est dégradé depuis quelques saisons. J’accède à son graphique emphatique établi grâce à son Helycus Aristosa. La courbe chute littéralement depuis le début de la saison Automne 3015. Des signes de dépression sont apparus et un manque d’alimentation met en péril la santé de cette femme. Il est courant de voir des individus se dégrader très vite psychiquement passées les cent cinquante saisons de vie. Une carence en Bleuté chez cette femme a entraîné un vieillissement extrêmement rapide de son état psychique profond.

Je suis fortement attristée par son cas, mais je suis obligée de transférer son dossier dans la pile des transferts pour Mortuum, comme le Haut Conseil du Rêve l’a conseillé. Personne ne revoit les gens qui partent vers Mortuum. Ils y finissent leur existence. La Haute Sphère y envoie les personnes qui ne sont plus en état d’être pleinement actives, ou ceux qui sont trop dangereux pour qu’un rééquilibrage psychique à Periculum soit envisagé. Cela a toujours été ainsi : la Haute Sphère nous sélectionne pour la survie de notre société.

 

Le dossier suivant est celui d’un homme. Je ne m’attarde pas sur sa photo ; je dois accélérer la cadence si je veux boucler les dossiers qui m’ont été attribués. De nombreux symboles m’informent que le Haut Conseil du Rêve surveille cet individu de près depuis sa dernière phase de régénération. J’accède à ses songes. Un seul rêve est annoté, mais il est souligné en rouge : « rêve d’une clairvoyance limpide, si récurrence, transférer le dossier en urgence vers Praevidens. À surveiller de très près. » Ce dossier est délicat : il y a de fortes chances pour que cet individu finisse dans une Cité jumelle. Si d’autres symptômes de défaillance chez cet individu sont signalés, il faudra que je le transfère en urgence à la prochaine consultation de son dossier.

C’est sûrement un clairvoyant qui est passé au travers des contrôles. Mes yeux dérivent machinalement vers son visage.

Je suis alors abasourdie. Je n’arrive pas à y croire. Sans que je puisse les contrôler, des sueurs froides remontent le long de ma colonne vertébrale. J’ai le souffle coupé en regardant les traits de ce visage que je connais dans les moindres détails.

C’est lui. C’est le jeune homme de mes songes. Le garçon qui hante mes nuits depuis si longtemps. Il existe et il se trouve ici, à Magélan.

Mon esprit glisse vers son matricule.

Il s’appelle Ethan 45678.


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