Chapitre 1

 

Fred reluquait la jeune femme depuis une bonne demi-heure maintenant. Ses yeux le brûlaient, et les effets de la vodka se faisaient sentir. Il ne s’était même pas aperçu que Marc, Alex et les autres étaient déjà partis. Tout juste se souvenait-il avoir fait la bise à Nadia avant de trébucher contre une table basse.

Il regarda sa montre : 4 heures du matin. Soirée de merde. C’était toujours comme ça avec lui. Il ne voulait pas venir, se laissait convaincre et était finalement le dernier à quitter la boîte de nuit. Aucune volonté.

Il n’avait même pas les moyens de se la payer, cette virée. Au moins, il ne s’était pas ruiné en offrant des verres à une hypothétique conquête…

Soirée de merde.

Sous les lumières bleues et roses qui inondaient la piste, elle avait l’air d’une héroïne de manga. Elle portait une perruque blanche et un débardeur qui mettait en valeur sa petite poitrine. De son mini-short sortaient deux interminables jambes montées sur talons aiguilles. Comment faisait-elle pour danser de façon si sensuelle avec ça au bout des pieds ?

Elle semblait être seule, promenant son déhanché hypnotique de fille en garçon sans distinction. Invariablement, elle leur faisait le même effet : ravageur. On ne voyait qu’elle. Fred ne voyait qu’elle. Rassemblant les quelques forces qui lui restaient, il décida de se lever. Après tout, il n’était peut-être pas trop tard pour la sauver, cette soirée.

Vertige et migraine. Il se frictionna le visage et les cheveux avant de marcher vers la piste d’un pas aussi décidé que possible. Il n’était pas difficile de se frayer un passage à cette heure avancée de la nuit. Il se planta devant l’objet de ses désirs, lui sourit, et se cala autant que possible sur le rythme de la musique techno crachée par les enceintes.

C’est alors qu’il vit ces yeux.

Azur.

Rivés sur lui. Le transperçant jusqu’à l’âme. C’en était presque dérangeant. Mais aussi troublant, et enivrant.

La femme à la perruque blanche ne lui rendit son sourire qu’au bout de quelques minutes. Le coup de grâce. Elle accrocha Fred par la taille, plantant ses ongles manucurés dans le bas de son dos, avant de le coller contre elle avec une force insoupçonnée. Elle ondula puis se frotta à lui avant de lui souffler dans la nuque et d’y déposer un baiser du bout des lèvres. Un baiser glacial qui embrasa tout son corps.

La belle danseuse était si pâle que les jeux de lumière la nimbaient d’une aura fantasmagorique. Quant à son parfum, il enivrait les sens de Fred. C’était un étrange mélange, à la fois familier et inconnu. Il évoquait les promenades printanières le long des quais, quand les arbres sont en fleurs… mais aussi quelque chose d’animal. De bestial, même.

La danse parut interminable au jeune homme aussi excité que fatigué. Il se sentait pressé de passer à la suite, nerveux à l’idée de s’être fourvoyé sur les intentions de sa partenaire, et en même temps désireux de prolonger ce moment jusqu’au petit jour. Devinait-elle en lui cette impatience, cette tension qui l’animait ? Il aurait juré qu’elle usait et abusait de ses charmes pour le mettre à genoux.

Plus le temps passait, plus Fred avait de difficulté à réfléchir, se concentrer sur la musique ou sur ses mouvements. C’est alors que la femme se décida à le prendre par la main.

Il lui semblait entendre au loin l’un de ses titres préférés, mais il n’en distinguait pas les paroles. Tout juste ressentait-il les vibrations des basses. Les visages qu’il croisait en fendant la masse des clients de la boîte semblaient presque inquiétants.

Dans le hall d’entrée, la fille enroula ses bras autour de sa taille, glissa un sourire au vigile et entraîna Fred à l’extérieur. La fraîcheur du petit matin le dégrisa un peu. Un frisson lui parcourut l’échine : ils étaient partis sans prendre ses affaires au vestiaire.

— Attends, ma belle, mon blouson…

En guise de réponse, il n’obtint qu’un regard incandescent, si prometteur pour la suite des événements… Tant pis pour le blouson, il passerait le récupérer plus tard.

La femme hâta le pas, sans le lâcher, en direction de la ruelle qui descendait vers les quais. Fred se rendit compte qu’il n’avait pas encore entendu le son de sa voix.

— Tu pourrais au moins me dire ton prénom ! lança-t-il d’une voix pâteuse.

Elle se retourna à peine, laissant échapper un petit rire moqueur.

Au bout de la rue, face au fleuve, les derniers bars baissaient le rideau. « Elle » – Fred s’était résigné à ne pas en savoir davantage sur son identité pour le moment – se dirigea vers le passage piéton qui permettait de rejoindre le quai. En attendant que le feu passe au vert, Fred approcha les mains de sa conquête et les referma virilement sur ses bras. Ils étaient gelés. S’il avait eu son blouson, il l’en aurait couverte.

— Je ne sais pas où tu veux aller mais j’habite à deux pas, alors…

Feu vert. Sans lui répondre, la femme se libéra de son étreinte et traversa la route, le laissant en plan.

— Hé, mais attends !

Il galopa derrière elle, l’entendit rire, et sourit. Il se sentait étrangement bien. Arrivée sur la promenade, la fille ôta ses chaussures en un éclair et descendit la pente escarpée qui menait au bord du fleuve.

— Ah, d’accord…

Fred s’empressa de la suivre, mais il n’avait pas fait deux mètres qu’il glissa sur un pavé, perdit l’équilibre et dévala le reste de la pente qui le séparait du bord de l’eau. Il se releva avec difficulté avant de chercher sa compagne du regard. Où se cachait-elle ? Là, elle s’était réfugiée sur la petite bande de terre qui s’enfonçait dans le fleuve, où les amoureux se retrouvaient souvent le soir à l’abri des regards. Petite coquine, pensa-t-il. Puis il grimaça, sa cheville le faisant souffrir.

La femme aux yeux azur était assise, un sourire toujours plaqué sur les lèvres. Sa poitrine se soulevait tranquillement. Elle attendit que sa proie soit à quelques mètres d’elle avant de se lever et d’entrer lentement dans l’eau gelée.

— Mais qu’est-ce que tu fais ? T’es malade, arrête ! s’étrangla Fred.

Mais elle continua et lui tendit la main.

— Allez, viens…, susurra-t-elle.

— C’est pas vrai…

Le jeune homme s’était déjà livré à de pires idioties certains soirs de beuverie. Mais il faisait quand même rudement froid.

La belle n’avançait plus. Elle souleva son débardeur, laissant éclater la blancheur de ses seins fermes sous la lueur de la lune. Il décida de la rejoindre sans se déshabiller, juste en enlevant ses chaussures. L’eau glaciale lui paralysa d’abord les pieds, puis les mollets. Elle rit. Lui aussi, mais nerveusement.

Parvenu à sa hauteur, il lui agrippa les hanches. Elle s’accrocha aux siennes. Il remonta l’une de ses mains le long de sa nuque et l’embrassa.

Il ne sentait plus ses jambes.

Ses lèvres avaient un goût étrange, amer.

Bientôt, il ne sentirait plus rien.

Chapitre 2

 

4 heures du matin. Et combien de verres de bourbon ? Célestin ne s’amusait plus à les compter. Ce petit jeu l’ennuyait. Il n’aurait jamais sommeil, et il ne serait jamais ivre non plus.

Alors pourquoi passer de si nombreuses soirées accoudé au comptoir du Manoir ? À cause de la décoration pseudo-gothique ? Les colifichets vendus dans la vitrine à l’entrée le faisaient sourire : les croix y côtoyaient les ankhs et autres pentacles. N’importe quoi. Et que dire de ces gargouilles grimaçantes en plastique… Mais le patron était sympa. Et ouvert d’esprit.

La nuit avait été calme. Trop calme. Son portable professionnel n’avait pas sonné une seule fois depuis qu’il avait fait sa dernière tournée téléphonique, vers minuit. Les pompiers n’avaient donné au journaliste qu’un léger feu de cave à se mettre sous la dent. Il avait tapé quelques lignes depuis chez lui, in extremis avant le bouclage, pour l’édition de ce matin qui serait distribuée en ville dans moins de deux heures. Et c’était tout.

Quand il avait fallu choisir une incarnation, Célestin – le prénom de son hôte, car son nom angélique lui avait été retiré lors de sa Chute – s’était imposé comme le candidat idéal. Ce reporter était responsable des faits divers au sein du journal local. Accidents, vols, incendies, agressions et meurtres constituaient son lot quotidien. Alerté par les forces de l’ordre, les secours ou des informateurs anonymes, il devait se rendre sur les lieux de l’événement aussi rapidement que possible, publier au plus vite un article résumant les premiers éléments de l’affaire, avant de suivre de près la progression de l’enquête. Voire de la mener lui-même.

L’ancien Célestin était un gars un peu paumé. Pas de famille, peu d’amis. Rugueux, voire asocial. Noctambule par-dessus le marché. Le célibataire endurci, âgé d’une trentaine d’années, enchaînait les histoires sans lendemain. Ses grands yeux verts, ses cheveux bruns, courts et savamment décoiffés, sa haute taille et son rasage épisodique lui permettaient de s’assurer un certain succès auprès des femmes. Ce charisme était désormais renforcé par le magnétisme commun à tous les anges incarnés dans un corps humain.

Quant aux faits divers, ils donnaient la possibilité à Célestin – le nouveau, cette fois – de fouiner sans éveiller les soupçons et de s’intéresser à tout ce qui était sombre, sale et mauvais dans cette ville. De flairer le mal et, si nécessaire, de déchirer le Voile, cette frontière invisible entre le monde céleste et le monde terrestre. Imposée par les anges, elle permettait de protéger les humains de l’Engeance, l’ensemble des entités ténébreuses que Célestin était censé traquer. Les démons, bien sûr, qui s’étaient un jour retournés contre leurs frères et sœurs ailés avant d’être bannis des cieux, mais aussi toutes les créatures surnaturelles qu’ils avaient engendrées au fil des siècles : des monstres qui peuplaient les mythologies et menaçaient les mortels.

C’était désormais la raison d’être de Célestin : protéger les femmes et les hommes, à défaut de pouvoir guider leurs pas. Il n’était plus un ange, mais un Déchu.

Autrefois, il y a longtemps, il avait été humain et fait acte de bravoure, de courage et d’abnégation jusqu’au moment de mourir. Il avait alors été choisi pour l’Ascension, devenant ainsi un gardien de ce monde auquel il avait appartenu. Comme chaque ange, il avait été chargé de veiller sur un secteur défini – une grande cité et ses environs – pour s’assurer que les agissements de l’Engeance y restaient canalisés. Il devait aussi guider le troupeau que représentait la population locale en volant au secours des brebis égarées. Grâce au murmure, il pouvait communiquer avec les humains dans leurs rêves et leur souffler des intuitions, les accompagnant ainsi dans les moments difficiles.

Jusqu’à ce qu’il chute.

Les anges qui avaient failli à l’une de leurs missions, ou transgressé certaines règles du monde céleste, devenaient en effet des Déchus, condamnés à effectuer les basses besognes de leur caste. Ils devaient vivre parmi les mortels et, sous les ordres de ceux qui étaient auparavant leurs pairs, combattre les démons pour se racheter. Ils perdaient non seulement leur nom mais aussi leur faculté à parler le langage des anges, qui leur permettait de chuchoter à l’oreille des humains. Toutefois, afin de mener à bien les tâches qui leur étaient confiées, ils conservaient une partie de leur force extraordinaire et de leur pouvoir de guérison. Ainsi que quelques bonus, comme la capacité à se passer de sommeil.

Capacité dont, cette nuit encore, Célestin pouvait mesurer l’utilité.

Deux heures plus tôt, le portable des faits divers restant silencieux, il s’était décidé à sortir. Il aimait se promener dans les rues quasi désertes du centre-ville, regarder à travers les fenêtres des immeubles quand la lumière éclairait encore les appartements, à la recherche d’une silhouette, d’un visage. Il fantasmait la vie des gens dont il ne savait rien, leurs tracas, leurs cas de conscience. Et il s’imaginait leur murmurer quelques mots. Comme avant. Quand il leur donnait la main pour les empêcher de trébucher. Et quand, le cas échéant, il les aidait à se relever.

Une fois de plus, sa déambulation l’avait mené dans la « rue de la soif ». Il y avait croisé quelques connaissances d’ordre professionnel, effectué quelques arrêts au gré de ses envies, partagé une bière ici, un verre de vin blanc là, collecté deux ou trois infos qu’il pourrait exploiter plus tard ou refiler à des collègues.

Et au bout du chemin, le Manoir. Comme souvent.

Parce qu’il ne devait plus finir ses nuits au Dark. Parce qu’il ne devait plus la revoir. Y était-elle ce soir ? Enfoncée dans un canapé en cuir, les jambes croisées, une jupe fendue dévoilant une bande de la peau de ses cuisses et laissant deviner bien plus encore ? Avait-elle détaché ses cheveux d’un noir d’ébène afin qu’ils tombent sur ses épaules, glissant inexorablement sur son décolleté ? Avait-elle appliqué ce rouge carmin sur ses lèvres ?

À travers les vitraux du pub, Célestin fixait la porte cochère de l’autre côté de la rue. Il n’aurait que quelques mètres à faire pour en avoir le cœur net. Mais aussi l’esprit troublé. Souillé par la vue et les paroles d’Andréa. Une succube, voilà ce qu’elle était. Elle appartenait à cette catégorie de démons, autant redoutés que désirés, qui choisissaient de mettre à profit leur charisme surnaturel pour séduire hommes et femmes, obtenir d’eux ce qu’ils voulaient et jouir des plaisirs charnels.

Célestin était tombé dans ses filets peu de temps après sa Chute, alors qu’il était encore une proie facile. Désormais, il savait se tenir à l’écart.

Elle était sans doute là-bas, au Dark, entourée de ceux de son espèce qui avaient fait de ce lieu de perdition leur tanière nocturne. Certes, toute cette clique se tenait tranquille. Le Déchu les avait à l’œil et ils le savaient. Au moindre faux pas, il leur tomberait dessus. À condition d’avoir les idées claires. Et Andréa avait le don de brouiller les cartes.

Célestin avait déjà merdé une fois. Dans les grandes largeurs. Il avait atterri ici après avoir violé l’une des lois angéliques. Cinq ans après, ce souvenir lui donnait encore la nausée. Comment avait-il pu être aussi bête… ?

— Tu m’en sers un dernier, Chris ?

Le patron du bar, un type chauve à la barbe impeccablement taillée et aux biceps massifs, posa bruyamment sur le comptoir le verre qu’il était en train d’essuyer.

— T’es chiant, Cel. T’as vu l’heure ? Comment tu fais pour aller bosser le matin ?

Chris râlait souvent quand la fermeture approchait. Mais versait toujours le petit dernier, offert par la maison.

— Tu vas en face après ?

Célestin noya quelques instants son regard au fond de son verre avant d’avaler son contenu d’un trait et de se lever du tabouret. Sa première interview de la journée avait lieu dans moins de cinq heures et, faute de dormir, il devait la préparer et se reposer un peu.

— Non, Chris… Non. Pas ce soir.

Chapitre 3

 

De l’angoisse, de la peur et de la peine. Les trois personnes assises en face de Célestin dans le bureau exigu utilisé pour mener les interviews dégageaient des émotions si fortes qu’il en avait le vertige. Le journaliste avait beau s’être préparé à cet entretien pendant la nuit, il ne pouvait s’empêcher de se trouver déstabilisé. Il n’était certes plus capable de communiquer avec les humains par le langage des anges, mais il restait doté d’une empathie exacerbée. Il pouvait lire dans leur aura, ressentait leurs tourments, leur détresse, et souffrait chaque jour d’être désormais privé du pouvoir de les soulager.

La mère semblait sur le point de s’écrouler d’une minute à l’autre. Son fils, dont elle était si proche, n’avait pas donné signe de vie depuis quatre longues journées. C’était une femme élégante, qui avait toujours pris soin d’elle. Aujourd’hui encore, avant de venir à la rédaction, elle avait pris le temps de se maquiller un peu. Mais son visage trahissait une fatigue extrême.

À ses côtés, son mari et sa fille n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes. Lui était cadre dans une banque. Un petit homme à lunettes, impeccablement coiffé, dans un costume trop grand pour lui. Il n’avait pas dit un mot depuis le début de l’interview. Pendant que son épouse s’efforçait de livrer au journaliste un maximum d’informations, il fixait un point sur le mur.

La sœur, quant à elle, tentait de soutenir sa mère à chaque fois que cette dernière menaçait de s’effondrer sous le poids de son récit. La jeune femme n’avait sans doute qu’une vingtaine d’années mais, ce matin-là, elle en faisait dix de plus.

Frédéric, son frère, s’était donc volatilisé depuis le vendredi précédent. Ses amis et lui avaient passé la soirée de jeudi au Light Up, la boîte qui venait d’ouvrir dans le centre-ville. La plupart des membres du petit groupe étaient partis peu après 3 heures du matin. Fred – c’est ainsi qu’ils le surnommaient tous – avait voulu rester encore un peu. Il était bien alcoolisé, mais demeurait suffisamment lucide pour pouvoir rentrer seul chez lui, avait estimé la bande. Son petit appartement se situait à quelques rues seulement de la discothèque et aucun incident n’était venu gâcher la soirée. Aucune bagarre, aucune dispute… Rien.

Vendredi dernier, Fred ne s’était pas présenté à son poste. Il était employé dans le centre d’expédition d’une grande société d’e-commerce, où il conditionnait les commandes. Il commençait sa journée vers 15 heures et travaillait le week-end. Il n’avait ni passé un coup de fil au service des ressources humaines pour justifier son absence, ni envoyé de message à ses collègues, avec lesquels il s’entendait à merveille. Quand son amie Nadia était venue le chercher en bas de chez lui, comme d’habitude, pour l’emmener au boulot, il ne s’était pas montré. Ils travaillaient ensemble depuis près de six mois, avaient eu une brève relation amoureuse et étaient restés très proches. Fred lui avait même proposé de garder les clés de son appartement au cas où elle aurait besoin d’un pied à terre au centre-ville.

Comme il ne descendait pas, elle avait fini par se garer en double file afin de monter le chercher. Elle avait frappé plusieurs fois à sa porte sans obtenir de réponse. Suspicieuse, elle avait utilisé son trousseau pour ouvrir. Fred n’était pas là. Son lit n’avait pas été défait et son blouson n’était pas accroché au porte-manteau dans l’entrée. Elle n’avait pas trouvé non plus son portefeuille sur le petit meuble où il le déposait toujours.

Fred n’était pas rentré cette nuit-là, c’était une certitude. Plus inquiétant, il ne répondait pas non plus au téléphone. Sa messagerie se déclenchait aussitôt. Et dire que d’habitude, il décrochait aussi bien au cinéma qu’en voiture ou dans un restaurant…

Dès lors, le cauchemar avait commencé pour sa famille et ses proches : le signalement à la police, ces trois jours pendant lesquels ils avaient remué ciel et terre pour retrouver sa trace, l’impression que les autorités ne les prenaient pas au sérieux, les discours vains du type « Ne vous inquiétez pas, il va revenir », les nuits blanches, les crises de nerfs… Et l’ouverture d’une enquête, la veille dans l’après-midi.

Célestin était de permanence le week-end précédent et avait eu vent de la disparition. Son contact à la police était resté évasif sur cette affaire. « Un adulte a le droit de vouloir disparaître », avait-il dit. Les jours passant, les enquêteurs avaient probablement rassemblé assez d’éléments pour juger le dossier sérieux. Trop tard pour les parents, qui avaient décidé de s’adresser aux médias dans l’espoir de faire avancer les recherches plus vite.

— Pouvez-vous faire quelque chose pour nous, monsieur Tellier ? sanglota la mère.

Célestin lâcha son stylo et lui posa une main rassurante sur l’épaule. Il la regarda droit dans les yeux et parvint à la calmer un peu. Comme par magie. Cette faculté d’influencer les humains, c’était ce qui lui restait du murmure des anges.

— Je vais enquêter de mon côté, écrire un premier article sur notre site Internet aujourd’hui et en publier un autre dans notre édition papier de demain matin, annonça-t-il. Si l’un de nos lecteurs a vu votre fils, il s’adressera à nous. Avez-vous une photo de Fred que je pourrais joindre à mon texte ?

La mère sortit son téléphone de son sac et commença à passer en revue les clichés de son fils d’un doigt fébrile. Mauvaise idée. Le portable tomba de ses mains tremblantes : se plonger ainsi dans ses souvenirs, c’était plus qu’elle ne pouvait en supporter. Ce fut finalement la petite sœur qui sélectionna la photo, prise le samedi précédant la disparition. Fred y faisait le pitre avec son père. L’image ramena ce dernier sur Terre l’espace d’un instant. Il s’attarda dessus et esquissa un sourire triste avant de se lever.

— Allons, laissons M. Tellier travailler, maintenant. Nous avons suffisamment abusé de son temps.

Il aida sa femme à se lever, et le couple quitta la salle en saluant le journaliste. Leur fille leur emboîta le pas, mais se retourna avant de sortir.

— Merci, lâcha-t-elle, les yeux humides. Vous savez, c’est quelqu’un de bien, mon grand frère…

Célesta hocha la tête. Puis, quand la porte se fut refermée derrière la famille, il soupira un grand coup.

Il regagna son bureau dans l’open space. Ses collègues connaissaient la tête qu’il arborait à cet instant. Ce n’était pas le moment de lui poser des questions, même s’ils en mouraient d’envie.

Il s’affala sur son siège, regarda par la fenêtre quelques secondes puis cliqua sur l’icône du dossier qui contenait ses archives. Il fit glisser le curseur jusqu’à un sous-dossier nommé « Disp/Noy ». Deux documents s’y trouvaient déjà. Célestin en créa un nouveau, lui donna comme titre le nom du disparu et la date du jour, avant de l’enregistrer.

En moins d’un an, c’était le troisième jeune homme qui disparaissait ainsi dans le centre-ville. Les deux premiers avaient été retrouvés morts quelques jours plus tard.

Noyés.

 

***

 

La première victime avait été découverte sur les berges une dizaine de jours après sa disparition, un peu en aval de la ville.

Le fleuve était sauvage et capricieux. Ce qu’il prenait, il le rendait quand il le désirait. C’est du moins ce que disaient les gens du coin. Les mariniers notamment, qui le connaissaient mieux que personne.

Quentin avait 25 ans. La dernière fois qu’il avait été vu vivant, il sortait d’un anniversaire organisé dans un appartement du centre-ville, où il avait été invité par l’ami d’un ami d’un ami. Enfin, ce genre de plan. Personne ne savait à quelle heure il était parti : la fête avait été arrosée et nul n’était vraiment en état de se souvenir des détails. À peine se rappelait-on que le blondinet avait quitté les lieux au bras d’une jolie fille – « une brune avec des mèches auburn », « une bombe atomique à forte poitrine », « avec des yeux complètement dingues » – que personne ne semblait connaître et avec qui il aurait dansé une bonne partie de la soirée.

Quentin n’avait jamais récupéré sa voiture, garée dans le parking souterrain du cinéma voisin. Sur les caméras de vidéosurveillance qui maillaient pourtant une bonne partie du cœur de ville, il n’avait été aperçu qu’une unique fois. Seul. Dans une rue qui descendait vers les quais.

Et dix jours plus tard, son corps s’était échoué sur la berge, accroché par des branchages. Selon le rapport d’autopsie que Célestin était parvenu à se procurer, le cadavre ne portait aucune marque de coup ou de blessure. Il avait ses papiers, rien ne semblait lui avoir été dérobé. L’enquête de police avait conclu à une noyade accidentelle : la victime, alcoolisée, aurait marché jusqu’au fleuve et serait tombée à l’eau. Affaire classée.

Le tragique destin du jeune homme avait cependant ému la cité et fait couler beaucoup d’encre. D’autant qu’on avait mis du temps à le retrouver. Trop de temps. Théories fumeuses et légendes urbaines avaient eu la possibilité de s’exprimer pendant que la famille et les proches souffraient le martyre.

Célestin avait évidemment mené une enquête de routine auprès de son réseau nocturne, de l’autre côté du Voile, même s’il n’avait aucune raison de soupçonner l’Engeance : pas de morsure sur le cou ou ailleurs, pas de mutilation, pas d’éviscération, pas de marque rituelle ou de brûlure. Au Dark, Andréa lui avait juré – pour ce que cela valait –qu’elle n’avait entendu parler de rien. Elle lui avait néanmoins proposé de poser quelques questions… en échange d’une nouvelle nuit torride avec lui. Il avait essayé de répondre à sa provocation aussi vite que possible, sans se perdre le long des courbes que dessinait son corps parfait ou dans les images de leurs étreintes charnelles passées. « Non, merci », avait-il affirmé. Quelques secondes trop tard pour que son hésitation passe inaperçue.

Puis le printemps était passé par là, balayant ce drame comme il avait chassé l’hiver. L’été suivant, le niveau du fleuve avait beaucoup baissé. Il n’avait pas plu depuis longtemps et les nuits étaient chaudes. Comme chaque année à cette époque, des guinguettes avaient été installées sur les quais : la clientèle dansait et buvait sur les pontons aménagés pour l’occasion.

Ce soir-là, Amir s’était engueulé avec sa copine pour une histoire de fille qui lui tournait autour. Il l’aurait regardée avec un peu trop d’insistance et frottée d’un peu trop près lors d’un zouk endiablé. L’alcool aidant, le ton était monté et Amir était descendu du ponton pour aller soulager sa vessie un peu plus loin. Il n’était jamais revenu. Son corps était remonté à la surface à plusieurs kilomètres de là, une semaine plus tard. Mort par noyade. La loi des séries, selon la formule consacrée par la presse.

Pour les deux dossiers, les autorités avaient mobilisé les grands moyens. Outre le traditionnel appel à témoins, les chiens de la brigade cynophile avaient reniflé les rues et les abords des quais. Les pompiers avaient déployé des plongeurs tandis qu’un hélicoptère de la gendarmerie survolait les eaux. Sans résultat : c’était le fleuve, et le fleuve seul, qui avait fini par décider de rendre les victimes.

Quand ils recherchaient Quentin, les enquêteurs avaient suivi un moment la piste de la jeune femme avec laquelle il était parti de la soirée. Sans succès. Personne n’avait jamais pu l’identifier.

À chaque fois, l’opinion publique et la famille s’en étaient d’abord pris aux autorités, remettant en question leur efficacité. Puis on avait dénoncé les méfaits de l’alcool, l’absence de sécurisation des quais et des abords du fleuve. Pour, enfin, sensibiliser la population sur le caractère indomptable de ce dernier.

Et chaque affaire avait été enterrée avec sa victime.

La famille d’Amir n’habitait pas dans la région, aussi Célestin n’avait-il pas été confronté à sa détresse. En revanche, il avait passé de longues heures avec celle de Quentin et avait vu ses parents se consumer au fil des jours. Il s’était révélé incapable de leur apporter des réponses, malgré les nuits passées en ville à suivre les traces de leur fils – et en dépit de ses nombreux articles publiés, autant de bouteilles lancées à la mer.

 

***

 

Durant les heures qui suivirent son entretien avec la famille de Fred, Célestin passa quelques coups de fil, rendit visite à deux ou trois contacts et parvint à récupérer un rapport de police, ainsi que les premiers témoignages recueillis par les enquêteurs. Ces derniers se montraient encore très prudents. Il lui fallut faire quelques promesses, graisser des pattes et même user de son charme « naturel » pour parvenir à ses fins.

En rentrant chez lui, il prit à peine le temps de se préparer un sandwich sommaire avec une tranche de jambon qui traînait dans le frigo avant de replonger dans ses notes.

Soudain, il souligna d’un geste décidé une citation de l’un des clients réguliers de la boîte qui avait aperçu Fred le soir de sa disparition : « Il dansait avec cette fille qui portait une perruque blanche, gaulée comme une déesse. Elle nous rendait tous dingues. D’un simple regard… »

Célestin ferma les yeux de longues secondes, se leva, puis s’arrêta devant le miroir de l’entrée.

— C’est pas une bonne idée, Cel… C’est même la pire que t’aies eue depuis un bon moment.

Il se passa la main dans les cheveux pour leur redonner un peu de mouvement, se força à sourire, enfila sa veste et sortit.

Chapitre 4

 

C’était la « der » de la saison. L’automne s’installait, les jours raccourcissaient et les soirées se faisaient plus fraîches. Le public des balades thématiques sur le fleuve, organisées par la municipalité et les mariniers, se faisait plus rare. Dans un peu plus d’une heure, le Balbuzard, le bateau employé pour ces promenades, serait mis au repos bien mérité : il resterait à quai jusqu’au printemps prochain, le temps de se refaire une beauté. Son bois avait besoin d’une bonne couche de vernis protecteur et quelques infiltrations étaient à colmater ici et là.

À bord, Didier s’affairait autour du moteur d’appoint. La toue – c’était le nom de ce type d’embarcation à fond plat souvent utilisé pour traverser d’une berge à l’autre – avait été victime de plusieurs incidents techniques cet été, et des sorties avaient dû être annulées. Cela tombait plutôt mal, car la fréquentation avait battu des records. Il faut dire qu’en raison de l’actualité, le thème retenu pour cette saison, « Légendes fluviales », avait eu une résonance inattendue auprès de la population. Didier narrait à ses passagers les vieilles histoires que son grand-père racontait déjà à son père et qui se transmettaient ainsi de génération en génération. Il y avait le mythe du Passeur, ce croque-mitaine qui terrifiait les enfants de mariniers, ou encore celui du Pont du diable situé dans un village voisin. La fable mettait en scène un homme riche et sans scrupule. Il aurait vendu son âme en échange de ce fameux pont, apparu comme par magie, afin d’aller courir les jupons sur l’autre rive.

Depuis les disparitions cependant, si les promeneurs étaient toujours aussi captivés par les contes de Didier, ce dernier savait que leurs regards perdus sur le fleuve cherchaient autre chose. Des explications. Qu’elles soient rationnelles ou non.

Pauvres gosses. Le marinier avait entendu les bruits qui couraient en ville. Il n’y prêtait guère attention mais connaissait bien l’appétit morbide des gens pour les drames. Et les réseaux sociaux n’arrangeaient rien. Il s’y était inscrit, bon gré mal gré, pour se faire un peu de publicité. Mais ce qu’il y lisait parfois le dégoûtait.

Avec l’annonce d’une troisième disparition, le capitaine du Balbuzard savait ce qui l’attendait ce soir-là. Comme les fois précédentes, il s’abstiendrait de raconter la dernière histoire qui figurait à l’origine au programme de sa balade.

Une quinzaine de personnes patientait sagement sur le ponton. Deux familles et trois couples, dont un assez âgé. Le Balbuzard afficherait complet. Pour un mardi, c’était exceptionnel. Dire que Didier avait hésité à maintenir cette ultime sortie !

Avec son visage buriné et mal rasé, son couvre-chef traditionnel en feutre brun, sa chemise blanche bouffante, sa ceinture de tissu rouge et son pantalon noir, le marinier semblait sortir tout droit d’une gravure du siècle dernier. Il salua son équipage éphémère et le fit monter à bord avant de larguer les amarres.

Le ciel était bien dégagé et le soleil, sur le point de se noyer, lui donnait une teinte qui hésitait entre le rose et le mauve. Sur le fleuve, on n’entendait que le ronronnement du moteur et le frottement de la coque qui fendait la surface de l’eau. Le capitaine entama sa prestation. Il roula les « r » et prit sa plus grosse voix : effet garanti. Ce qu’il préférait, c’était l’expression sur le visage des enfants. Il se souvenait avoir vu la même sur celui de sa petite sœur lorsque son père s’amusait à lui faire peur.

En passant sous le premier pont, il dut se taire pour se concentrer sur ses manœuvres. Un long silence s’installa. Voyant qu’un des jeunes couples fixait le bas d’un pilier en chuchotant, il s’en moqua gentiment :

— Ce que vous voyez, ce sont des herbes hautes aquatiques, rien de plus !

Elles émergeaient des flots telle une grosse touffe de cheveux informe, accentuant l’aspect lugubre de la pierre noircie par l’humidité et les années. Ce qu’il restait de lumière peinait à passer sous l’arche, se reflétait paresseusement sur l’eau, et conférait au décor des airs de film d’horreur pour ados.

La frêle embarcation poursuivit sa route jusqu’au Pont Royal, le troisième sur le parcours de la balade. C’est à cet endroit que le marinier fit demi-tour, après vingt minutes de navigation. Sur le retour, il laissa tomber les légendes pour répondre aux questions de ses passagers. Sur la faune, la flore, le Balbuzard, les traditions marinières. Ou

— Il y a souvent des accidents ? s’enquit la septuagénaire, faussement intimidée.

— Si vous voulez parler des disparitions, m’dame, c’est la première fois d’ma vie que j’en vois autant. Deux morts d’affilée comme ça, c’était pas arrivé d’puis longtemps.

— Trois.

Le mot était sorti tout seul, et trop vite, de la bouche de l’un des pères de famille. Lui-même gêné par son manque de tact, il bredouilla :

— Pardon…

— Oui, il est pas encore mort à c’que j’sache, le reprit Didier d’un ton monocorde. Mais vous savez, notre fleuve, il est sauvage. On l’oublie trop souvent. Une force de la nature comme celle-ci, ça s’dompte pas. Ça s’défie pas. Ça s’respecte. La ville lui a payé un lourd tribut tout au long de son histoire.

Le Balbuzard approchait à nouveau du premier pont.

— Dites, monsieur, pourquoi vous n’avez pas raconté la légende de la sirène ? lui demanda le jeune homme dont il s’était moqué à l’aller, un air de défi sur le visage. J’ai lu sur Internet qu’elle était au programme de la balade.

Didier esquissa une grimace et se racla la gorge. La nuit était tombée, il avait allumé la petite lampe à pétrole accrochée au mat. La lueur orangée qui nimbait ses traits lui donnait un aspect menaçant.

— Ah, ouais, la sirène… La Fille du fleuve… En ce moment, j’évite de trop en rajouter, y a assez de conneries qui circulent.

— Oh, maman, je veux que le monsieur raconte la sirène ! réclama une fillette de dix ans qui n’avait pas perdu une miette des différents récits.

Sa mère haussa les épaules en regardant Didier.

— Bon, j’fais court, hein. C’est l’histoire d’une pauv’ fille qui aurait été tuée par son amant. Il s’en s’rait débarrassé dans le fleuve. Devenue un mauvais esprit, elle hanterait les berges et attirerait les hommes dans l’eau pour les y noyer. Et s’venger. On dit qu’elle peut prendre la forme qu’elle veut en fonction des goûts, voyez… Y compris celle d’un poisson ! Elle aurait charmé un tas d’mariniers qui se s’raient j’tés d’leur bateau et qu’on n’aurait jamais revus. Mais tout ça, c’est les bonnes femmes qui l’ont inventé pour faire peur aux hommes qui avaient des mœurs un peu légères…

Il se força à rire.

— Vous comprenez que par les temps qui courent, c’est un peu délicat de parler d’ça…

Les passagers ne bronchèrent pas.

Le jeune homme se sentait un peu mal à l’aise d’avoir emmené le capitaine sur ce terrain. En passant sous le pont, il se retourna et soudain, fronça les sourcils.

Il aurait juré que les herbes qui s’agitaient contre le pilier à l’aller avaient disparu.

Chapitre 5

 

Si Célestin était honnête avec lui-même, il devait s’avouer qu’il espérait depuis le début que l’Engeance soit derrière les trois disparitions. Au moins, dans un cas comme celui-là, il savait comment réagir. Il était sur Terre pour le gérer. C’était même tout ce qui lui restait. Il ne pouvait plus accompagner les femmes et les hommes dans l’épreuve de la mort, mais il pouvait éviter que cette dernière les frappe impunément, trop tôt et dans le seul objectif de satisfaire les appétits sadiques d’une créature démoniaque.

C’est pourquoi il s’était rendu au Dark lors de son enquête sur Quentin, la première victime. Il n’avait rien de solide, pas d’indice tangible qui aurait pu le mettre sur la trace d’un vampire, d’un lycan, d’une goule ou pire encore. Mais il avait préféré faire du zèle. À moins qu’il soit retourné dans ce club pour une toute autre raison… Pour elle.

Le Déchu ressemblait de plus en plus aux hommes depuis qu’il vivait parmi eux. Il avait entre autres hérité de leur faculté à se mentir à eux-mêmes quand ils n’osaient pas affronter la vérité.

Célestin avait entendu parler d’Andréa peu de temps après son « arrivée » en ville,  cinq ans plus tôt. Mais la première fois qu’il l’avait rencontrée, quelques mois plus tard, c’était au Dark.

Il était venu pincer un lycan qui avait franchi la ligne rouge. Les anges toléraient la présence des engeances sur Terre si elles se tenaient tranquilles. Ils n’avaient pas vraiment le choix, d’ailleurs : elles étaient devenues trop nombreuses pour être éradiquées. De leur côté, les démons et leur progéniture avaient tout intérêt à maintenir un certain équilibre. La société humaine leur permettait d’assouvir leurs besoins, et la réduire en cendres ne servirait pas leurs desseins. L’Engeance tentait ainsi de se réguler elle-même, mais ses enfants terribles devenaient parfois incontrôlables. L’un dans l’autre, la veille assurée par les gardiens célestes arrangeait les deux parties. Si une créature dérapait, c’était l’avertissement. À la seconde incartade, les anges envoyaient les Déchus pour en finir. Et plus précisément Célestin, dans le cas du vampire rebelle.

La situation avait dégénéré ce soir-là… en partie à cause d’Andréa. Elle avait extirpé Célestin in extremis alors qu’il était dans une position très inconfortable, pour mieux l’attirer dans ses griffes ensuite.

Quelle nuit cela avait été…

 

***

 

Lorsqu’elle avait fait la connaissance de Célestin, la succube était déjà établie en ville depuis plus d’un an, dans un corps d’emprunt d’une beauté venimeuse. Elle s’était vite imposée comme une pièce maîtresse de l’échiquier local. Déjà puissante par nature, la passion que lui vouaient les hommes – et certaines femmes – l’abreuvait de pouvoir. Politique, notamment. Elle était devenue l’une des personnalités les plus influentes de l’agglomération, devant et derrière le Voile. Adulée par les uns, haïe par les autres. Mais assez habile pour ne pas se retrouver dans le collimateur des anges.

Elle gérait l’essentiel de ses affaires depuis le Dark, où elle était présente tous les soirs. En quelques mois, elle y avait établi son quartier général et y faisait la pluie et le beau temps. La fréquentation du club avait même augmenté depuis qu’elle en était devenue une cliente régulière. Le personnel était à sa botte, les non-initiés la prenaient pour la patronne. Ce qui ne chagrinait nullement le véritable maître des lieux, qui préférait le confort de l’anonymat.

Andréa savait déjà tout de Célestin avant même qu’il prenne ses fonctions dans cette ville. Elle avait ses informateurs ici-bas, mais aussi là-haut. Le profil et la renommée de l’ange fraîchement exilé avaient attisé sa curiosité. Elle avait eu hâte de le rencontrer, de le jauger et de voir comment elle pourrait se servir de lui. Le Déchu qui s’occupait auparavant du secteur l’avait tellement déçue… Il avait trop vite succombé à ses charmes et n’avait pas tenu la distance. Trop pressé, trop imprudent, il avait vite perdu ses repères, jusqu’à violer la règle d’or de sa caste en tuant délibérément un humain. Son essence angélique avait été détruite par les instances supérieures, les Archanges, et l’enveloppe charnelle qu’il occupait, rendue à son propriétaire avec des souvenirs partiels.

Le petit nouveau avait fait parler de lui dès les premiers jours. Zélé et efficace, Célestin avait su faire passer le message aux représentants locaux de l’Engeance : on ne plaisantait plus. De quoi exciter l’intérêt de la succube, qui avait vu en lui un véritable défi à relever. Et elle n’avait pas été déçue…

Quand il était entré dans le Dark pour la première fois, elle avait perçu une grande détermination dans son regard. Il était entouré d’une aura de bravoure que rien ne semblait pouvoir ébranler. Son hôte était physiquement très à son goût, ce qui ne gâchait rien. Elle savait ce qu’il venait faire au club ce soir-là. Dans l’ombre, elle avait préparé le terrain et attisé l’animosité naturelle des « clients » lycans pour s’assurer qu’ils mettraient le nouveau venu à l’épreuve, en dépit des règles de l’établissement qui interdisaient toute confrontation entre ses murs.

Célestin n’était pas encore habitué à sa nouvelle condition ni aux créatures qu’il avait dû affronter, mais il avait fait preuve d’un incroyable courage et d’une parfaite maîtrise de lui-même. Quand il avait enfin posé un genou au sol, elle avait décidé d’intervenir et de faire cesser le combat. Elle s’était présentée et lui avait proposé de reprendre son souffle chez elle. Il avait accepté.

Elle avait pansé ses plaies, tenté de le séduire et s’était heurtée à sa volonté de fer. Plutôt que d’en prendre ombrage, elle avait accepté le jeu qui s’instaurait entre eux. Ils avaient discuté jusqu’à l’aube. Des Cieux, de la Terre, des anges et des hommes, de ceux qui comme eux n’appartenaient plus aux premiers et ne pourraient jamais vraiment se fondre parmi les seconds. Il avait rendu les armes au petit matin. Elle avait déjà baissé sa garde depuis le milieu de la nuit. Il avait besoin de quelqu’un. Elle avait besoin de lui. Leur étreinte avait été passionnée et débridée. Aucun n’en était ressorti indemne, mais aucun n’avait voulu se l’avouer.

Cela avait été le début d’un songe auquel il était si bon et si facile de s’abandonner. Le réveil n’en était que plus difficile…

 

***

 

À dix mètres du Dark, Célestin sortit un paquet de cigarettes de sa veste et prit le temps d’en griller une.

Espérons qu’elle saura se tenir cette fois-ci, se dit-il. Avec un peu de chance, elle ne sera peut-être même pas là…

L’hypocrisie, un autre trait qu’il avait emprunté aux humains.

Lors de son enquête sur Quentin, il était ressorti de l’établissement bredouille, comme il s’y attendait. Cette fois-ci, il en était sûr : il y avait quelque chose d’étrange dans les trois disparitions qui s’étaient produites récemment.

Il fit un signe de la main à Chris, qui l’observait depuis l’autre côté de la rue, derrière la vitre du Manoir.

— Vas-y, fous-toi de ma gueule, pensa-t-il tout haut.

Le ciel était couvert et une pluie fine tombait depuis quelques minutes. Il sonna, patienta devant l’imposante porte en bois du Dark.

— Dépêche-toi, gros tas, je me les gèle dehors ! appela-t-il.

Un gorille de plus de deux mètres, rasé et tatoué des pieds à la tête, lui ouvrit en grognant.

— Toujours aussi aimable et toujours aussi moche, à ce que je vois, dit Célestin en le bousculant pour entrer.

Sans se retourner, il écrasa son mégot dans le cendrier installé dans le vaste hall. Il balaya du regard les portes closes et les murs recouverts de velours bordeaux habillés de peintures datant de la Renaissance. La plupart d’entre elles représentaient des créatures mythologiques semblant envoûter hommes et femmes. Le journaliste emprunta l’étroit escalier en pierre situé au bout du couloir, qui s’enfonçait dans le sol et menait à l’imposante cave voûtée du bâtiment. En bas, un premier salon servait de sas de sécurité. Deirdre s’affairait au vestiaire, fidèle à son poste. Les deux charmants vigiles qui lui tenaient compagnie, eux, étaient nouveaux.

— Non mais regardez qui nous est revenu ! s’exclama la blonde plantureuse, maquillée comme un camion volé.

Elle était affalée sur son comptoir de façon à ce qu’on ne manque rien du spectacle qu’offrait son chemisier ouvert.

— Salut, ma belle, toujours ici à gâcher tes talents ? lui lança Célestin.

— Je suppose que tu gardes ta veste et que tu ne fais que passer, comme d’hab’ ?

— Gagné.

Il se tourna vers les deux molosses qui lui barraient l’accès à la salle principale, d’où déferlaient les décibels, la fumée et la lumière des stroboscopes.

— Laissez-le passer, mes chéris, c’est un habitué, souffla lascivement Deirdre en mâchant son chewing-gum.

Au moment de quitter le vestiaire, Célestin s’arrêta un instant et se tourna vers la fille sans prononcer un mot.

— Oui, elle est là, beau brun. Essaie de ne rien casser cette fois.

 

***

 

Le Dark… C’était le repaire de l’Engeance et de tous ses représentants dans cette ville. À cet endroit précis, le Voile se déchirait et les interdits des anges étaient mis à mal. Le temps d’une nuit, on pouvait y quitter le monde des vivants pour celui de tout ce qui ne l’était pas, ou plus vraiment. Dans cette zone neutre, les rivalités devaient être mises de côté. Toutes les créatures y étaient les bienvenues à condition de ne pas faire de grabuge. La plupart d’entre elles venaient prendre du plaisir ou chercher du « travail ». Les plus puissantes, les démons, y entretenaient leur réseau et leur business. Quel qu’il soit.

Chacun pouvait y amener des humains, à condition de garantir leur protection au sein de l’établissement et de s’assurer qu’ils ne comprenaient jamais vraiment où ils étaient. C’est pourquoi la plupart des hommes et femmes qui pénétraient dans cette cave étaient drogués par leurs hôtes. Il s’agissait de pauvres âmes, souvent jeunes, uniquement là pour assouvir les pulsions sexuelles ou étancher des soifs d’un genre plus particulier. Avec modération, pour ne pas déclencher la colère des anges.

Seuls quelques VIP triés sur le volet par les démons – élus, chefs d’entreprises, ripoux et célébrités – venaient au Dark de leur plein gré avec une idée plus ou moins précise de sa nature. Bien sûr, l’Engeance s’était auparavant assurée que ces humains seraient contraints de garder le silence. Tous avaient des choses à cacher. Et une crédibilité à conserver.

Célestin regarda autour de lui. La piste, les tables, les canapés, le bar… Chaque recoin de la cave était plein à craquer. Les alcôves privées aussi. Le Déchu hésita une seconde avant de se mêler à cette foule où se mélangeaient costumes-cravates et gothiques, des mecs trop propres sur eux pour être honnêtes et des gamines survoltées qui n’avaient plus grand-chose à cacher. Le long des barres de pole dance et dans les cages qui parsemaient les lieux, des sirènes en bikini ou en mini-short se trémoussaient, hypnotisaient ceux qui voulaient bien s’abandonner à elles.

Célestin souffla et fendit la faune en ligne droite. Si la succube était là, il savait où la chercher. En jouant des coudes, il parvint à traverser la piste. Les odeurs de sueur, d’hormones, d’onguents, de sang, de soufre et de sexe l’assaillaient. Jusqu’à la nausée.

En s’extirpant de la foule, il aperçut enfin Andréa. Elle était adossée à une arche de pierre, superbe. Mortellement superbe.

Le noir de son bustier en cuir et de sa jupe longue fendue faisait ressortir l’opalescence de sa peau laiteuse. Une croix, suspendue à un collier en argent se perdait dans le creux de sa poitrine. Sa chevelure ébène, relâchée, couvrait une partie de son visage. Mais pas sa bouche dessinée à la perfection, ni son œil droit, dont l’iris tirait sur le mauve.

Elle était belle à se damner. Belle comme un ange, ce qu’elle avait été elle aussi, il y a longtemps. Avant de se rebeller contre sa caste. Contrairement à Célestin, Andréa n’avait pas failli à sa tâche ou transgressé une loi angélique. Elle avait choisi de chuter. De perdre ses ailes. Elle avait choisi de vivre parmi les hommes et de s’en délecter. Jusqu’à la lie.

Seuls quelques mètres les séparaient encore quand elle tourna la tête vers lui. Mais elle savait qu’il se trouvait dans les murs avant même qu’il franchisse la porte : dans la rue, des guetteurs étaient chargés de surveiller les allées et venues. Elle discutait avec un jeune éphèbe tout droit sorti d’une brochure pour un club de fitness, en lui caressant la joue. Elle sourit à Célestin. D’un sourire qui annonçait les ennuis.

Le journaliste ne mit pas longtemps à comprendre qu’Andréa ne regardait plus dans sa direction, mais plutôt derrière lui. Et il sentait déjà leur haleine fétide dans son dos.

Non, définitivement, venir ici n’était pas une bonne idée.

Les vampires. S’il y avait bien une engeance que Célestin souhaitait bannir de la surface de la Terre, c’était bien les mordeurs. Outre le fait qu’elles pullulaient à tous les coins de rue, ces créatures étaient sans doute les plus viles et les plus fourbes qu’il lui ait été donné de croiser en ce bas monde.

On dit qu’à l’origine, il y a des éons de cela, un Déchu envoyé en mission parmi les hommes goûta une première fois leur sang. Il ne put dès lors s’en passer, jusqu’à en devenir fou. L’un de ses « collègues » l’élimina, mais trop tard : sa descendance dégénérée s’était déjà répandue comme la peste à travers le monde.

Les vampires n’étaient heureusement pas les créatures les plus puissantes qu’il ait été donné à Célestin de rencontrer. Loin de là. Pour autant, il ne fallait pas les sous-estimer.

Déjà, le premier d’entre eux avait bondi sur ses épaules. Il croisa ses jambes afin de compresser la cage thoracique de Célestin et s’apprêta à l’égorger de ses griffes acérées. En un éclair, le Déchu attrapa le mordeur par ses vêtements et le fit voler comme un fétu de paille à travers la salle. Il s’écrasa de tout son poids sur la piste de danse tandis que la foule s’écartait en hurlant.

La clientèle savait reconnaître un Déchu. En colère, qui plus est. Et blessé. Car le vampire était parvenu à s’agripper au torse de sa victime et y avait creusé de sanglants sillons avant de lâcher prise. Le visage de Célestin ne laissait cependant transparaître aucun signe de douleur. Son attention se portait déjà sur son deuxième agresseur.

Petit mais râblé, le type portait un jean troué et un tee-shirt sur lequel on pouvait lire « Bite me ». Il avait les pupilles reptiliennes caractéristiques de sa race et les iris empourprés par l’excitation causée par la vue du sang. Ses ongles s’allongeaient démesurément au bout de ses doigts, et la lumière des stroboscopes se reflétait sur ses canines proéminentes.

Qu’attendait-il pour attaquer ? Que son compère, toujours en vie, charge sa cible par-derrière, bien sûr. Déjà relevé, le premier mordeur fonçait tel un félin sur Célestin, qui lui tournait le dos.

Une lame aux reflets bleutés jaillit de la manche du Déchu et glissa jusqu’à sa main. L’instant suivant, le vampire convulsait au sol dans une mare de sang.

 

***

 

Andréa ne perdait pas une miette du spectacle. Elle haïssait les mordeurs au moins autant que Célestin, mais ils avaient parfois leur utilité. Ce n’était pas la première fois qu’elle voyait le Déchu les affronter. Dans ces moments-là, il virevoltait dans les airs, rendant les coups avec un mélange de grâce et de virilité.

Lorsqu’il combattait l’Engeance, c’était comme s’il retrouvait ses ailes.

Sans égards, Andréa écarta de la main la gravure de mode avec laquelle elle s’était amusée jusque-là. Elle s’empara de la coupe de champagne posée devant elle, en but une gorgée et fit glisser sa langue sur ses lèvres, attendant l’inévitable conclusion du combat.

 

***

 

Le second vampire regardait son congénère agoniser aux pieds de Célestin. Il hésitait à lancer un assaut qui lui serait fatal.

— Il est un peu tard pour réfléchir à tes actes, Rudy, lança le Déchu, à peine essoufflé, alors que ses blessures commençaient à cicatriser. C’est bien ton frère que j’ai puni le mois dernier, au fait ? Il avait un peu abusé des bonnes choses, tu ne trouves pas ? Il savait ce qu’il risquait, tu ne peux pas dire le contraire. Je crois même que tu l’avais prévenu, non ?

En face de lui, la créature grognait, se mordait les lèvres et rétractait ses griffes acérées.

— Pourquoi m’attaquer maintenant ? poursuivit Célestin. On dit que la vengeance est un plat qui se mange froid, mais quand même… Votre petit esclandre ressemble à un suicide, si tu veux mon avis. Ou à un contrat…

La clientèle bigarrée du Dark retenait son souffle. Elle ne s’était même pas rendu compte que le DJ avait stoppé ses platines. On n’entendait plus le moindre verre s’entrechoquer. Les deux vigiles de l’entrée avaient fait irruption dans la salle aux côtés de Deirdre, mais, quand ils avaient voulu intervenir, cette dernière les avait retenus par les bras.

— Le mieux, c’est d’attendre, mes chéris, croyez-moi, avait-elle soufflé avec un sérieux inhabituel. C’est ce que le boss vous dirait s’il était là.

Devant Célestin, le vampire serra le poing gauche, fit un pas en arrière et passa sa main droite derrière lui.

— Alors… c’est qui, Rudy ? insista le Déchu. Hein, c’est qui ? Qui a réussi à t’inciter à faire une connerie pareille ? Qu’est-ce qu’il t’a promis ? De quoi te rassasier jusqu’à plus soif en toute impunité ?

Le mordeur, nerveux, dégaina soudain une arme à feu de derrière son dos.

— Bordel, mais comment es-tu entré ici avec ça, Rudy ? Hé, Deirdre, tu peux d’ores et déjà virer tes deux larbins, ils ne connaissent pas leur boulot.

Célestin essayait de jauger son adversaire. Il sentait en lui la panique, la peur. Pas seulement celle de mourir sous les coups du Déchu. Il y avait autre chose. Et cela allait lui faire commettre l’irréparable.

Des humains se trouvaient dans la salle, dans un état qui ne leur permettrait pas, au petit matin, de se souvenir de ce qu’ils avaient vu – ou cru voir – au Dark pendant la nuit. Certains fricotaient avec l’Engeance, flirtaient avec le Voile sans le franchir ou le déchirer. Mais qu’importe : Célestin ne pouvait envisager que ces hommes et femmes soient blessés en sa présence. Ce serait faillir. À nouveau.

Quand le coup de feu retentit, il avait déjà couvert la distance qui le séparait du tireur et fait barrage avec son corps.

Il chuta, et sombra dans les ténèbres.

Chapitre 6

 

Jessie avait toujours cru en sa bonne étoile, y compris durant les heures les plus sombres de sa jeunesse. Elle n’avait que seize ans lorsque ses parents avaient été tués dans un accident de la route. Elle s’était alors retrouvée ballotée de tantes en grands-parents, sans qu’ils puissent lui apporter le réconfort qu’elle attendait.

Elle l’avait trouvé ailleurs. Auprès de son ange gardien. Il veillait sur elle, elle le savait.

Une nuit, peu de temps après le drame, alors qu’elle ne parvenait plus à faire face, qu’elle n’avait plus la force de se battre et qu’elle lâchait prise, elle l’avait vu en rêve. Il avait ce regard d’acier qui semblait vous transpercer l’âme pour en extraire le meilleur, ce qui était enfoui là, tout au fond, sous la peine, la colère et la douleur. Il dégageait cette aura si rassurante et pénétrante qu’on pouvait s’y réchauffer pour tout affronter. Ce soir-là, Jessie avait senti sa main caresser son front. Elle l’avait entendu lui murmurer que tout irait bien. Et il ne lui avait pas menti.

La jeune fille savait bien sûr que tout cela n’était que le fruit de son imagination, d’un chagrin trop lourd pour une seule personne, mais le psy qui l’avait suivie pendant deux ans trouvait ces rêves plutôt bénéfiques. Il disait qu’il s’agissait d’un « mécanisme de défense du subconscient », ou un truc dans le genre.

Finalement, Jessie n’avait accordé que peu d’importance à tout ce que le médecin avait pu lui raconter. Son ange était là, c’était le principal.

Il était là sur la piste d’escrime pour assurer son geste quand elle manquait de confiance en elle, comme pour la relever après les défaites. Ces dernières étaient d’ailleurs devenues de plus en plus rares. Jessie anticipait les assauts, devinait la stratégie de ses adversaires et parait les attaques intuitivement.

— Tu as un sixième sens, Jess, affirmait son maître d’armes. C’est un don, ne le gâche surtout pas.

Jusqu’où serait-elle allée si elle n’avait pas été contrainte d’abandonner la compétition pour se concentrer sur sa carrière ? Un choix difficile, cruel. Mais, à chaque carrefour de la vie, son ange lui tenait la main. Et lui faisait comprendre que, quel que soit le chemin emprunté, il le suivrait avec elle.

Il était là pour la guider dans ses études, la réconforter dans l’échec, l’encourager à prendre des risques. Elle était devenue avocate. Une excellente avocate. Douée d’une incroyable empathie, capable de cerner les personnes d’instinct, de percevoir ce qu’il y avait de bon en elles. Si ses clients étaient innocents, elle le savait. Intimement. S’ils étaient coupables aussi. Elle sauvait alors ce qui pouvait l’être. Elle les aidait à trouver la rédemption. Car son ange lui murmurait à l’oreille les mots justes.

Il était là pour lui faire oublier ses déceptions amoureuses et, avec l’expérience, à éviter les mauvais plans, les pauvres types sans intérêt et ceux qui ne pensaient qu’à coucher avec elle.

— Mieux vaut être seule que mal accompagnée, Jessie, lui répétaient ses copines.

Mais elle n’était pas seule. Jamais. Elle avait même fini par le revoir, une nuit. Des années plus tard. Elle devait avoir 25 ans. Il était apparu là, dans sa chambre, au bord de son lit. Vêtu d’un jean, de baskets et d’une chemise blanche. Il l’avait regardée dormir, sans un bruit. D’autres auraient trouvé cette apparition effrayante. Pas Jessie. Cette fois, elle était même parvenue à lui parler.

— Merci, avait-elle chuchoté en lui prenant les mains.

Au petit matin, devant la glace, elle avait essayé de se remémorer son visage de toutes ses forces. En vain. Seul son regard lui revenait. Il avait effacé tout le reste.

— Ce que tu peux être conne…, s’était-elle dit en souriant ce jour-là.

Elle se sentait bien. Comme sur un petit nuage. Un peu ridicule, aussi.

Elle avait rencontré Jean-Baptiste quelques semaines plus tard. Pour en tomber folle amoureuse. Oh, pas immédiatement, non. Cela avait pris de longs mois, pendant lesquels Jessie s’était sentie attirée par son collègue du barreau. Mais elle nourrissait des doutes, des craintes, une appréhension viscérale.

Ses amis avaient maintes fois tenté de la raisonner autour d’un verre, de la faire sortir de sa réserve. Rien n’y faisait. Elle rejetait son soupirant dès qu’il s’approchait d’un peu trop près.

Pourquoi ne parvenait-elle pas à faire confiance à Jean-Baptiste ? Il s’était montré prévenant, patient, et ne cachait pas ses sentiments pour elle. C’était un charmant trentenaire, élégant, élancé, drôle et intelligent. Sa voix grave et sa barbe de hipster la faisaient craquer. Et pourtant…

Elle se surprenait à éprouver une colère inexplicable. Et s’abandonnait à d’incompréhensibles sautes d’humeur, qui obscurcissaient son jugement.

Mais, de soirées romantiques en week-ends idylliques, les barrières tombèrent les unes après les autres. Jusqu’au baiser fatal.

Son ange était revenu la nuit suivante. Pour la troisième et dernière fois. Debout devant la fenêtre, il l’avait contemplée longuement. Quelque chose avait changé dans son regard. Il était devenu mélancolique, empreint d’une profonde tristesse.

Jessie ne comprenait pas. Elle désirait juste le serrer dans ses bras pour le réconforter à son tour, cet être qui l’avait consolée et protégée toute sa vie. Elle s’était levée, et avait fait le premier pas. Il avait fait les suivants.

C’était comme plonger dans un bain de lumière, comme embrasser le soleil. Ses sens avaient explosé les uns après les autres, enflammant ses pensées et son âme. La jeune femme s’était noyée dans un tourbillon de sentiments. Son ange n’était plus avec elle mais en elle. Dans chaque atome de son corps. Elle avait l’impression de s’élever dans les airs, de soudainement comprendre le monde et au-delà, de toucher les étoiles.

Jusqu’à l’embrasement final.

« L’amour donne des ailes », dit le proverbe.

Célestin avait appris ce jour-là qu’il pouvait aussi les lui brûler.

Chapitre 7

 

— Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

— Rien, mon Seigneur… rien. Tout est de ma faute. Ma très grande faute.

— Oh ça, oui ! Vous êtes passé outre l’une de nos lois angéliques majeures ! Non seulement vous êtes entré en contact direct avec une mortelle, mais en plus vous…

La fin de la phrase du Doyen se mourut dans un grommellement inaudible tandis que son visage se contractait. Chauve, le président du Conseil avait les sourcils gris et broussailleux. Ses doigts ridés étaient crispés sur son pupitre en marbre. Sous l’effet de la colère, il ne tenait plus en place sur son siège et s’arc-boutait en vociférant.

À sa droite se tenait une jeune femme blonde aux longs cheveux bouclés. Elle était maigre et avait les yeux d’un bleu minéral, presque blanc. L’ensemble lui donnait un étrange aspect fantomatique. Elle n’avait pas prononcé un mot durant toute l’audience. Elle semblait absente, indifférente aux événements qui se jouaient dans cette salle.

À la gauche du Doyen, l’Archange Michel, les bras croisés, était resté renfrogné pendant l’énoncé des faits et les débats qui avaient suivi. Il n’avait pas quitté un seul instant le prévenu de son regard à la fois sévère et empli de déception.

Il était le Grand Intendant des anges gardiens. Leur chef à tous. Leur général. Leur modèle. Aussi respecté que craint. C’était un géant de plus de deux mètres avec une barbe fournie, des cheveux noirs noués en catogan et des épaules capables de supporter la Terre entière.

Il éprouvait une affection particulière pour le soldat qui se trouvait devant lui, mais avait toujours su qu’il finirait par franchir la ligne rouge. Et que ce jour-là, il serait trop tard. Son protégé était trop impulsif. Trop indiscipliné. Trop proche des humains. Mais de là à… Non, Michel ne pensait pas qu’il serait allé aussi loin. Il ne pourrait lui éviter la punition du Conseil des Archanges.

Il jeta un regard aux deux autres Seigneurs qui le composaient. D’abord à Bethel, l’Observatrice, mystérieuse et silencieuse, chargée de scruter l’espèce humaine, le chemin qu’elle empruntait et d’alerter ses deux confrères si elle le jugeait nécessaire. Puis celui qu’on appelait le Doyen : l’interlocuteur unique de cette autorité suprême que les hommes avaient eux-mêmes baptisée Dieu.

Les trois membres du Conseil avaient endossé des toges cérémoniales blanches sous lesquelles on devinait leurs armures d’apparat. Ils devaient maintenant sortir, délibérer et décider du sort de l’ange qui se tenait devant eux. La sentence ne faisait aucun doute. Michel devrait s’y résigner.

 

***

 

Dans la grande salle immaculée, baignée par une lumière blanche aveuglante et dont les murs étaient parés de somptueuses dorures, l’ange faisait les cent pas. Seul avec lui-même. Il devinait quelle sentence serait bientôt prononcée. Il avait envie de crier, de hurler, de déchaîner son pouvoir contre l’univers entier.

Soudain, il s’immobilisa et posa les doigts sur ses lèvres.

— Mon Dieu, ne me privez pas de la possibilité de murmurer. Ne m’enlevez pas le don de parler aux humains, de les aider dans leurs moments les plus sombres. Ils ont besoin de moi… Et j’ai besoin d’eux.

La grande porte à double battant située derrière les pupitres des membres du Conseil s’ouvrit brusquement. Les trois juges prirent place. Michel ne quittait pas son soldat des yeux. Ce que l’ange ne saurait jamais, c’est que l’Intendant serrait les poings sous sa toge. Si fort que ses doigts étaient endoloris.

Le Doyen prit la parole.

— Les Seigneurs Archanges ici présents ont voté à l’unanimité la peine à laquelle vous devrez vous soumettre dès aujourd’hui. Pour avoir transgressé l’une des trois premières lois angéliques, nous vous condamnons… à la Chute. Vous serez privé de vos ailes, de votre nom, et le langage des anges vous sera désormais interdit.

Le prévenu ferma les yeux quelques secondes avant de baisser la tête en signe de soumission.

— Vous vouliez être en contact avec les humains, être plus proche d’eux ? Eh bien, vous allez être exaucé. Vous allez vivre parmi les mortels. Comme les mortels ! Votre mission sera désormais de les protéger sur Terre et de les préserver de l’Engeance. Au péril de votre existence. De ce qu’il en reste, en tout cas. Vous choisirez vous-même un hôte pour vous incarner. Car, oui, vous ne serez pas le seul à subir les conséquences de votre acte inconsidéré. Un innocent devra s’effacer pour vous laisser sa place. Vous le priverez ainsi de son libre arbitre. De sa propre vie. Songez-y chaque jour.

Un silence, pesant, s’empara de la salle pendant quelques instants. Puis le condamné demanda :

— Qui exécutera la sentence ?

— Moi, répondit Michel en se levant.

— Merci…

L’ange se plaça au centre du double cercle couvert de runes gravé dans le sol de marbre blanc. L’Intendant descendit les quelques marches qui le séparaient de celui qui rejoindrait bientôt les rangs des Déchus avant de lui ordonner :

— Regarde en bas et choisis.

L’ange fixa l’intérieur du cercle. Les runes se mirent à scintiller d’une lueur dorée. De son piédestal, le Doyen ne desserrait pas les dents. Bethel restait imperturbable, évanescente.

Contrairement à ce que fantasmaient les humains, rien n’était simple ni tout blanc au royaume des Cieux. Comme le rappelait trop souvent l’existence de l’Engeance. Et les anges n’en étaient pas à un paradoxe près. Voués à guider et protéger les humains, il leur fallait pourtant en sacrifier des représentants. Pour le bien commun. Le choix d’un hôte approprié était en effet décisif pour un futur Déchu et pour la réussite de sa mission. L’âme de son occupant était mise en sommeil et ne retrouvait son enveloppe charnelle qu’au crépuscule de sa vie, quand ce corps, trop âgé et fatigué, ne pouvait plus remplir son office malgré le pouvoir de guérison de son locataire temporaire. L’humain vivait alors les dernières années de son existence usurpée, avec des souvenirs nettoyés de tout ce qui ne pouvait ou ne devait être compris par un mortel. Le Déchu, lui, devait se trouver un nouveau point d’ancrage.

Cette pratique suscitait le débat chez les anges. La majorité y voyait un mal nécessaire. Mais, pour une minorité silencieuse, il s’agissait d’une hérésie.

— J’ai choisi, annonça le condamné.

— Bien. Ainsi soit-il.

L’Intendant posa sa main sur le bras de celui qui l’avait fidèlement servi. L’ange ressentit alors une légère décharge électrique, qui descendit jusqu’à son poignet.

— Fais-en bon usage, lui chuchota Michel.

L’Archange fit quatre pas en arrière et passa sa main sous sa toge. Un long bruit métallique se fit entendre : le Seigneur avait sorti son glaive de son fourreau. Une lame splendide, sur laquelle la lumière se reflétait comme autant de puissants éclairs prêts à foudroyer n’importe quel adversaire. Sur la garde, le nom de son porteur s’écrivait en lettres d’or.

Au sol, le cercle runique s’était remis à briller. Michel arma son bras puissant, le regard rivé à celui de son protégé. Ils n’avaient plus besoin de parler.

L’ange esquissa un sourire. Cette expression-là, l’Intendant la connaissait bien. Elle voulait dire : « Tout ira bien. »

Le coup fut aussi rapide que brutal. Donné sans la moindre hésitation. L’ange sentit l’acier déchirer et pénétrer son corps. Il n’était pas froid comme il se l’était imaginé, mais chaud, presque réconfortant.

Un flash cuivré, et tout disparut autour de lui.

Puis vint la Chute. Il tomba.

Plus jamais il ne reverrait les Cieux. Plus jamais il ne volerait parmi les hommes et les femmes. Plus jamais il ne tutoierait leur âme. Tellement belles, tellement pures, quand on se donnait la peine d’apprendre à les connaître. Il ne côtoierait que leur enveloppe charnelle, leurs pires défauts, leurs penchants les moins avouables. Ils valaient pourtant mieux que cela…

Il tombait. Et la chaleur se fit glaciale.

Puis vint la douleur. Cruelle. Au plus profond de ses entrailles humaines.

Il hurla.

 

***

 

— Chuuuut… Calme-toi.

Au-dessus de lui, elle caressait son front et remontait ses cheveux trempés par la sueur. Elle avait le visage… d’un ange.

— Tout ira bien, lui murmura Andréa.

Chapitre 8

 

Célestin émergea une seconde fois. La douleur était toujours là, mais plus diffuse. Par réflexe, il se caressa le ventre à l’endroit où il avait été touché de plein fouet par la balle.

— Tu fais chier, Rudy…

Sur sa peau, l’ange déchu sentait la douceur délicate des draps qui le recouvraient. Ils étaient en soie. Écarlate. Célestin se redressa en grimaçant et souleva le tissu : un bandage ceinturait ses abdominaux. Il rejeta la tête en arrière en fermant les yeux.

— Merde…

— Ne te plains pas : tu t’en sors bien, mon ange.

— Et merde…

Andréa s’assit sur le bord du lit. Et posa une main sur la cuisse de Célestin, qui refusait toujours d’ouvrir les paupières. Sous l’étoffe, il percevait le contact de la peau de la succube, de ses ongles.

— Tu t’es surpassé hier, tu sais ? dit-elle. Tu as été formidable, si héroïque…

Devinant son sourire ironique, le Déchu se frotta nerveusement le visage.

— OK, vas-y, comment tout ça s’est terminé ?

— Oh, eh bien, tu as poignardé ce bon vieux Rudy avec ta fameuse lame. En plein cœur. Avant de t’effondrer à ses pieds. La balle est ressortie, il n’y a pas eu de blessé. Les vigiles sont intervenus, Deirdre a fait le nécessaire et chacun est retourné à ses occupations. Je dois t’avouer que ton sort n’a pas ému grand monde. Je pense même que plusieurs des clients t’auraient achevé si je ne t’avais pas mis à l’abri avec l’aide de notre cher portier. D’ailleurs, tu n’avais sans doute pas été courtois envers lui en arrivant au club, si j’en crois la manière dont il t’a malmené pendant le transport…

— Et nous voilà chez toi… Ce n’est pas vraiment l’idée que je me fais d’un abri.

— Oh oh, monsieur a le réveil difficile et la défaite honteuse…

— La défaite ? Mais…

Impossible pour Célestin de terminer sa phrase : Andréa venait de plaquer ses lèvres contre les siennes. Sucrées, salées, tendres et fermes à la fois. Sa langue…

Il passa son bras derrière la succube et la fit basculer à sa droite, avant de se lever d’un bond en s’écriant :

— Arrête ! Bordel…

Andréa rit aux éclats en se tortillant sur le lit. Lui resta là, debout dans la chambre, nu comme un ver. Rien n’avait changé depuis la dernière fois qu’il était venu. Les bougies, les tentures rouges, ces photos de femmes et d’hommes enlacés ou en plein ébat, l’encens… De quoi faire vaciller les sens des proies que la succube attirait jusqu’ici. Les mortels avaient dû se succéder dans ce lit après leur « rupture », plus d’un an auparavant. Et même avant. Cette simple idée l’irritait, le rendait… jaloux ?

Refusant de se retourner vers le lit, Célestin se mit à chercher ses vêtements du regard.

— Je les ai jetés, mon ange, dit alors Andréa, devinant son intention. Si tu étais sorti d’ici en sang et en lambeaux, cela aurait été certes intéressant pour ma réputation, mais cela aurait également nui à ta couverture de journaliste de province, discret et sans histoire…

— Andréa…

— Oh, ça va, regarde dans l’armoire. Il y a des fringues à toi que tu avais oubliées. Je m’endors avec certains soirs, comme un doudou, tu vois…

Pendant qu’elle minaudait, Célestin enfila un pantalon et une chemise. Et se résigna à faire volteface.

Andréa était sublime. Allongée sur son côté gauche, le coude enfoncé dans le matelas, les cheveux tombant en cascade autour de sa tête penchée et la joue posée contre sa paume, elle avait relevé sa nuisette noire jusqu’à la naissance de ses fesses. Ses seins…

— Un problème, mon ange ? Tu as le vertige ? Rallonge-toi, si tu veux…

— Il s’est passé quoi hier soir, Andréa ? C’était quoi ce cirque ?

— Comment ça ?

— Les mordeurs… C’est toi qui les as poussés à m’attaquer, je le sais. Ils sont cons, mais pas à ce point.

— Tu me déçois, Célestin. Je pensais qu’on avait dépassé ce stade. Désolée de te décevoir, mais je ne passe pas mon temps à échafauder des plans machiavéliques contre ta petite personne. Tu es déçu ? Je comprends. Mais le monde ne tourne pas autour de toi. Ni devant ni derrière le Voile. La femme d’affaires que je suis est bien occupée en ce moment, vois-tu… Et puis, il y a plus d’une engeance dans cette ville qui meurt d’envie de te voir trépasser et retourner d’où tu viens. Ah non, c’est vrai, tu ne peux pas, j’avais oublié…

Célestin n’avait jamais réussi à percer les pensées d’Andréa. Cela avait pesé lourd dans leur relation passée. Il ne pouvait voir que ce qu’elle acceptait de montrer ; en l’occurrence, à ce moment précis, elle se moquait de lui. Mais est-ce qu’elle disait la vérité lorsqu’elle affirmait n’avoir rien à voir avec l’attaque des mordeurs ? Il n’en savait rien.

Avait-elle seulement été sincère un jour sur ses sentiments envers lui ? Ou bien n’avait-il été qu’un jouet dont elle s’était lassée au bout d’un moment, l’instrument temporaire de ses manigances ?

Et lui ? Avait-il été honnête envers elle sur ce qu’il éprouvait et les raisons pour lesquelles il avait préféré mettre un terme à leur relation ?

Le doute était l’arme préférée des succubes. Après leur corps, bien sûr.

Avec une grâce féline, Andréa s’installa en tailleur sur le lit et attacha ses cheveux avec l’élastique qu’elle portait autour du poignet.

— Tu ne m’as toujours pas dit ce qui nous a valu l’honneur de ta présence hier soir, Cel. Je ne pensais pas te revoir si tôt…

— C’est au sujet des disparitions… des noyés.

— Encore ! Je t’ai déjà dit que je ne savais rien et qu’il n’y avait rien à savoir. Tu n’as pas assez de travail comme ça ? Tu as débarrassé la ville de toutes les vilaines engeances et tu t’ennuies ? Tu en cherches là où il n’y en a pas, c’est ça ?

— Il y en a eu un autre, Andréa.

— Un noyé ?

— Non, pas encore. Mais un gamin s’est volatilisé vendredi matin, dans le centre-ville. Écoute, il y a truc pas net avec ces disparitions. Je le pressentais… Mais maintenant, j’en suis certain. Dans chaque dossier, des témoins ont évoqué la présence d’une femme.

Un rictus glacial se dessina sur le visage de la succube, qui se leva et se dirigea vers la porte de sa chambre. Célestin la retint par le bras. Elle se retourna et le fusilla du regard. Il lâcha aussitôt prise.

— Je ne suis pas en train de te soupçonner, Andréa. J’ai juste besoin que tu te rencardes. Pour moi.

La main sur la poignée de porte, elle le toisa en attendant la suite.

— Les trois femmes en question n’ont aucun point commun, dit-il. Si ce n’est leur âge approximatif et leur physique… avantageux. Mais il y a un élément qui revient dans toutes les déclarations : leurs yeux. Tous les témoins ont été frappés par leur regard. Comme si elles avaient une sorte de charisme…

— … surnaturel ? Tu penses à quoi ? De la sorcellerie ? De la possession ?

— Je ne sais pas. Sinon, je ne serais pas là.

— Merci de me le rappeler, oui…

— Excuse-moi.

Andréa le gifla.

— Cel, je te l’ai dit cinquante fois : ne baisse pas ta garde devant une succube. Mes sœurs ne seront pas toutes aussi faibles que moi et ne tomberont pas obligatoirement sous le charme de ton petit cul angélique.

Célestin ne put retenir un sourire. Elle le lui rendit.

— Je vais fouiner, annonça-t-elle. Mais je ne te promets rien.

— Je sais, comme d’hab’. Merci.

Il jeta un œil au réveil posé sur la table de nuit.

13 heures.

— Merde, faut que j’y aille.

Il ramassa son téléphone. Onze appels en absence. Dont huit de la rédaction. Et un message de Stéphane, le photographe. Célestin prit le temps de l’écouter en glissant ses pieds dans ses chaussures. Son visage s’assombrit.

— Ils l’ont retrouvé ? demanda la succube.

— Oui. À bientôt, Andréa. Sois sage, s’il te plaît.

Elle lui répondit par un ricanement exagéré. Il disparut derrière la porte.

 

***

 

Andréa marcha vers la fenêtre, observa Célestin alors qu’il sortait dans la rue et s’éloignait, fit crisser ses ongles sur la vitre, puis se mordit les lèvres avant d’aller se jeter sur son lit. Elle n’en revenait toujours pas de s’être laissée prendre à son propre jeu… L’ange déchu était à la fois torturé et rassurant. Il n’assumait pas son humanité, et cela le rendait fragile et attachant. Manipulable mais imprévisible. Lorsqu’ils étaient encore ensemble, elle pensait que leur relation fonctionnait sur un équilibre tacite, une sorte de contrat dans lequel chacun trouvait satisfaction. Pourquoi y avait-il mis fin un an auparavant ? Et pourquoi cela la dérangeait-elle autant ?

Quand elle avait décidé de se rebeller contre les anges, provoquant sa Chute et privant une femme de son corps et de sa vie, elle s’était pourtant juré de ne plus jamais accepter de chaînes. Elle ne supportait plus les diktats du Conseil, l’hypocrisie de ses méthodes et le carcan de ses règles. Elle ignorait pourquoi on avait choisi son âme pour l’Ascension. En revanche, elle avait vite compris que la paire d’ailes qui lui avait été donnée n’était pas faite de plumes, mais de plomb. La condamnant à vivre par procuration à travers les humains, tandis qu’elle-même, leur protectrice, était privée de ses souvenirs et de la faculté d’éprouver des sentiments. Afin de ne pas être tentée de s’écarter du droit chemin, lui disait-on.

Noyée dans la masse, une poignée d’anges osait parfois émettre des doutes sur les lois en place. Certains, moins nombreux encore, décidaient de rejoindre l’Engeance. C’était ce qu’elle avait fait il y a un peu plus de six ans. Elle avait dessiné au sol un cercle runique et enfoncé la lame de son épée dans son abdomen, après avoir choisi un corps comme hôte. Elle se félicitait chaque jour de son choix. Mais l’arrivée de Célestin avait bousculé ses certitudes. Et cela lui déplaisait fortement. C’était sans doute la raison pour laquelle elle prenait un malin plaisir à le voir se débattre dans sa lutte quotidienne contre ses semblables.

Elle fixa le plafond quelques minutes, repensa à la soirée, se saisit de son téléphone qui traînait par terre et fit défiler ses SMS de la veille.

Avant de tous les effacer.

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