Le commencement de la fin

 

Enfin le silence. Le calme absolu. Le vide, autour de lui et dans sa tête. L’obscurité totale. Peut-être un avant-goût de la mort ? Aucune importance. L’épuisement l’empêchait de réfléchir. L’heure n’était plus aux questions ni aux réflexions. Assis sur une chaise, Anthony patientait au milieu de la cuisine.

Depuis combien de temps ?

Il n’en savait rien. Sans doute cela faisait-il également partie des règles. Le temps avait trop souvent été son ennemi. Jusqu’au bout, il l’avait nargué, même quand il s’était mis en tête des comptes à rebours ne menant à rien. Trop faible ou trop lâche ? Cette idée lui avait arraché quelques larmes.

Mais son corps était aussi las que son esprit, aussi rincé. Ses yeux rougis par le manque de sommeil étaient désormais secs et sans émotion. Tout cela n’avait que trop duré. Hier encore, il en était presque convaincu. Aujourd’hui, c’était une évidence.

Une fois de plus, la vie s’était montrée sans pitié avec lui. Depuis trop longtemps, elle lui avait distribué des coups, de plus en plus violents, pour ne lui laisser aucune opportunité de se relever.

Audrey, sa femme, l’avait pourtant soutenu… au départ. Perdre son boulot n’était pas la fin du monde, lui disait-elle. Il avait voulu y croire lui aussi. Mais les mois d’inactivité s’étaient enchaînés, grignotant peu à peu sa confiance, à la manière d’un cancer. Et Audrey s’était lassée. Son pilier, sa colonne vertébrale l’avait lâché. Sans elle, il s’était perdu, recroquevillé à pleurnicher sur son sort.

Au fil des mois, le téléphone sonnait de moins en moins. Ses amis, ses anciens collègues, et même son frère, l’avaient abandonné. Pour eux, la vie continuait. Au début, Anthony enrageait. Il enviait l’existence des gens normaux : bosser, fêter les anniversaires en famille, programmer les prochaines vacances, retaper la maison, sortir au resto ou au ciné, faire l’amour… Il leur en voulait d’avoir cette chance, lui qui avait tout perdu de cette vie si rassurante. Et puis il s’était lassé à son tour, résigné.

« Une dépression ». Vous faites une dépression, lui avait annoncé son toubib. Alors, comme on achète une baguette de pain, il s’était retrouvé au comptoir de la pharmacie du coin pour récupérer ses boîtes d’Anafril. Une véritable saloperie. Certes, il s’était senti mieux un moment. Mais les petites gélules en forme de tic-tac l’avaient finalement rendu accro. Un malheur de plus. L’addiction. Ce fut le stade suivant. Un aller sans retour qui l’avait définitivement laissé sur le bord du rivage. Seul et saoul.

Une main tendue aurait pu lui apporter de l’espoir. Pourtant, le destin s’acharnait. Son passé venait de gommer son présent pour hypothéquer son futur.

Maintenant, il se tenait là, dans une cuisine plongée dans le noir, dans cet endroit qu’il ne connaissait même pas et qui empestait la mort.

Anthony frissonna. Inactif depuis de longues minutes, son corps lui rappela qu’il était encore en vie et qu’il lui faudrait réagir une dernière fois pour y remédier. Tout le poids de sa tête reposait sur le canon du vieux fusil qui avait fini par engourdir son menton. L’index figé sur la gâchette attendait sagement l’ordre de son maître. Il se remit à décompter. Cette fois serait la bonne : 10, 9, 8, 7…

Un vif éclair amena par réflexe sa main libre devant ses yeux. Au-dessus de sa tête, la lumière crachée par les soixante watts de l’ampoule l’agressa sans sommation.

 

  Papa ?

 

24 heures plus tôt

 

7 h 06 — Lille, nord de la France

 

Anthony ouvrit un œil. Le réveil affichait sept heures six minutes. La tête lourde, il se redressa péniblement en bâillant. À plusieurs reprises, il expulsa son haleine nauséabonde encore chargée d’alcool. L’odeur du tabac froid fut la première chose qu’il identifia. L’endroit puait. Lui-même sentait mauvais. Assis sur le rebord d’un vieux clic-clac, il s’étira pour évacuer ses raideurs. À travers la porte de sa chambre, il entendait la voix de Mélanie au téléphone. C’était sans doute ce qui l’avait réveillé.

Depuis quelque temps, il avait le sommeil léger. Ou plutôt chaotique. Des phases d’endormissement de quelques dizaines de minutes, suivies de réveils brusques. Parfois, il sursautait, en nage, sans même se souvenir d’un quelconque cauchemar. Ses journées, il les passait ensuite à somnoler pour combler son manque de repos. Des phases d’éveil entrecoupées de micro-siestes. À bien y réfléchir, ses journées ressemblaient à ses nuits.

Il déploya sa grande carcasse en poussant sur ses jambes chétives. Ses premiers pas étaient incertains. Il tituba. Le sol zébré par la luminosité faiblarde qui filtrait à travers les per-siennes lui souleva l’estomac. Un relent acide brûla son œsophage. Il éructa mais parvint à contenir son envie de vomir. Tous les matins, arriver jusqu’à la porte de sa chambre était une épreuve. Bien souvent, il n’atteignait pas à temps la petite salle de bain sur le palier. Les vomissures séchées entre les lames du vieux parquet en étaient la preuve.

De temps à autre, il y parvenait, comme aujourd’hui. Il s’approcha du miroir et s’observa longuement. Demain, il au-rait quarante-deux ans. Pourtant son reflet en paraissait dix de plus. Sa calvitie naissante et ses tempes grisonnantes n’y étaient pour rien. Il était le véritable fautif. Lui et ses clopes, son imprégnation alcoolique, ses troubles du sommeil et sa négligence. Tous ses excès et ses ratés avaient accentué la signature du temps. Un teint terne, des poches fripées sous des yeux mornes et une peau déshydratée enfouie sous une barbe de plusieurs jours : voilà la réalité que lui renvoyait son reflet.

Anthony se pencha en avant puis inclina la tête sur le côté, la posant presque dans le fond du lavabo. Délicatement, il ouvrit le robinet, puis la bouche, pour recueillir le mince filet d’eau fraîche. Il piégea le liquide sans saveur et le remua bruyamment entre ses joues avant de le régurgiter. Il répéta l’opération jusqu’à ne plus rejeter de salive pâteuse. Il termina son rituel en se raclant bruyamment la gorge pour déloger une mucosité épaisse qui lui obstruait le larynx.

 

  Salut, Tony ! Ça va ?

 

Il se releva et se retourna. Mélanie se tenait dans le cadre de la porte. Elle portait une nuisette. Un petit bout de satin rose, posé sur son corps svelte et retenu par deux fines bretelles en dentelle. Il y a encore quelque temps, il l’aurait sans doute désirée. Jolie brune aux yeux verts, la trentenaire ne manquait pas d’atouts. Mais aujourd’hui, dans son état, il serait bien incapable de la satisfaire. De toute façon, il n’en avait pas envie. Il n’avait plus d’envies.

 

  Salut, Mélanie. Pas plus mal qu’hier.

  Je t’ai préparé du café, si tu veux.

  Merci. J’arrive, marmonna Anthony.

 

Sa voix était inexpressive. Elle avait perdu son éclat depuis trop longtemps. Mélanie l’observa encore un instant. L’homme dans sa salle de bain n’était plus que l’ombre de lui-même. Sa maigreur le rendait encore plus grand qu’il ne l’était réellement et ses omoplates saillantes semblaient disproportionnées par comparaison avec le reste de son corps filiforme. La jeune femme referma la porte et prit congé.

Dix minutes plus tard, Anthony entama la descente des douze marches de l’escalier grinçant. Sans conviction, il rejoignit la cuisine, d’où s’échappaient des odeurs de café et de pain grillé. Enveloppé dans son vieux peignoir, il s’avança vers la petite table ronde au centre de la pièce en traînant les pieds.

Mélanie l’attendait avec un sourire. Comme chaque matin depuis un mois, elle lui verserait un café, qu’il boirait à peine. Puis elle lui proposerait une tranche de pain grillé, à tartiner avec du beurre ou de la confiture. Il refuserait, prétextant qu’il la mangerait plus tard. Car il n’avait pas encore faim. Et plus tard, quand elle serait partie bosser, il la jetterait aux oiseaux par la fenêtre.

Une fois qu’il fut installé, son hôtesse lui versa effective-ment du café dans un mug portant l’inscription « I love Lille » et décoré d’une photo du beffroi de la ville.

 

  Tu veux du beurre ou de la confiture, Tony ?

  Laisse, Mélanie, je mangerai plus tard.

  Beurre ou confiture ? répéta son hôtesse.

 

Il ne voulait pas argumenter. Son quota de mots risquait d’être dépassé.

 

  Beurre.

 

À la radio, les infos finissaient d’annoncer la chute du CAC 40 à la séance de la veille et enchaînaient maintenant avec la météo. Pluie et vent étaient au programme, avec des températures en baisse. Un temps pourri comme seul un mois de novembre pouvait servir sous cette latitude.

 

  Tiens, mange.

 

Anthony releva la tête. Dans un geste lent, il prit la tartine que lui tendait Mélanie. Son regard n’était ni réprobateur ni inquisiteur.

 

  Je la mangerai…

  Plus tard. Je sais, tu n’as pas encore faim. Mais aujourd’hui, tu vas la manger, maintenant et devant moi !

 

Anthony ne répondit pas immédiatement. Il venait de se rendre compte que quelque chose clochait. Il dévisagea longuement la jolie brune avant de comprendre.

 

  Pourquoi es-tu encore en nuisette à cette heure-ci ? C’est vendredi ! Tu ne vas pas au commissariat, aujourd’hui ?

  Non. J’ai pris ma journée.

  Ah !

  Tu ne me demandes pas pourquoi ?

  Pourquoi ?

  Parce que demain c’est ton anniversaire, pardi !

 

Anthony se tut. Trop de bavardages. Il lorgna une bouteille de bourgogne posée à côté du four à micro-ondes. Il ne se rap-pelait pas en avoir bu. On l’avait entamée. Un verre, peut-être deux. C’est sûr, ce n’était pas lui.

 

  Anthony ? Tu m’écoutes ?

  Oui, oui. Mon anniversaire…

  C’est ça. Et pour le préparer, j’ai pris un jour de congé.

  Le préparer ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

 

Mélanie lui dévoila son idée sans détour. Pour la première fois depuis une éternité, Anthony sentit son cœur cogner dans sa poitrine.

 

Je me souviens — Août 2016

 

Loos, banlieue lilloise

 

La sonnette retentit en grésillant. Il est encore tôt. Tout juste sept heures du matin. J’ouvre un œil. Un mince filet de lumière filtre à travers les volets et m’agresse la rétine. La sonnerie résonne une fois de plus entre mes tympans. Je n’ai pas envie de quitter mon canapé avachi, mon refuge. Après la dernière saisie, je n’étais parvenu à sauver que ce vieux divan, une an-tique commode et une vieille table en formica. Des reliques remontées de la cave.

Maintenant, on tambourine à la porte. De plus en plus vigoureusement et plus longtemps. Je sature. Je ne supporte plus le bruit. Je ne supporte plus rien, pas même mon corps imprégné. À cet instant, je maudis l’emmerdeur qui s’acharne devant chez moi. Je le hais plus que moi-même. Une envie de meurtre chasse mes pensées suicidaires.

Je fais l’effort…

 

  Bonjour. Gendarmerie nationale. Vous êtes monsieur Eckwert ? Anthony Eckwert ?

 

Le militaire est accompagné d’un collègue. Derrière eux, j’aperçois un homme en costume sombre. Mes velléités s’estompent.

 

  Oui.

  Vous devez quitter les lieux immédiatement, Monsieur Eckwert.

 

Pour appuyer l’annonce, le bureaucrate, jusque-là en retrait, s’avance et me colle sous le nez un avis d’expulsion. Je n’ai plus la force de m’énerver. Je n’essaye même pas d’argumenter. Toute tentative pour contester ne servirait à rien. Tous les recours avaient déjà été épuisés. Ce n’était qu’une question de temps. Et le temps était venu.

Trente minutes après mon réveil brutal, je me retrouve seul sur le trottoir, un sac à dos à l’épaule. Toute ma vie ne se résume plus qu’à son contenu : quelques affaires de rechange, une carte d’identité, un billet de vingt euros, un couteau multi-fonction et un petit carnet de notes. Autour de moi, la vie continue dans une indifférence presque provocante. Je regarde une dernière fois la façade de mon ancienne maison de ville. Mon ancien chez-moi. Des souvenirs rejaillissent.

Je me souviens de la pendaison de crémaillère qu’Audrey avait organisée après notre acquisition et du premier Noël passé en tête à tête dans notre nouveau chez-nous. Puis les suivants, partagés avec notre fille, Agathe.

Je ferme les yeux et les plisse avec insistance pour expulser les larmes naissantes.

Je revois le sourire émerveillé d’Agathe et ses prunelles pétillantes sous le reflet des éclats multicolores des guirlandes. Ces images me prennent d’assaut. Tous mes sens se remettent en éveil brusquement. Je me remémore les senteurs émanant des bougies dorées, du doux feu dans la cheminée, des mets succulents qu’Audrey nous avait concoctés avec amour. J’étais l’homme le plus heureux du monde. Les rires enfantins, les cadeaux, l’ambiance rassurante de notre cocon, la magie de Noël… Ces instants féeriques suspendaient le temps.

Malgré moi, la réalité me rattrape. Tous ces moments d’un bonheur passé s’évaporent. Toutes les senteurs s’évanouissent, ne laissant qu’un goût amer dans ma bouche pâteuse. Je déglutis. Le temps ne s’est pas figé. Il s’est lancé dans une œuvre destructrice, remplaçant inlassablement les moments de joie et les éclats de rire par les sanglots et les peines. Jusqu’au point de non-retour.

Audrey était partie, avant de demander le divorce. Puis avait débuté la bataille pour la garde d’Agathe, avant la lutte pour un simple de droit de visite. Le temps s’était invité dans la mêlée, détruisant ma vie en un claquement de doigts, déconstruisant mon environnement en un souffle.

Je me ressaisis. Cette façade me dégoûte. Je lui tourne le dos.

La première nuit dehors n’est pas la plus difficile. La température douce et l’étrange sentiment mêlé d’angoisse et de liber-té me tiennent sournoisement éveillé. J’erre dans le quartier avant de remonter la rue Salengro en direction de la place Car-not. C’est là que je me pose, sur un banc protégé par un saule pleureur, près de l’église Notre-Dame. Jusqu’au matin, je con-temple le bâtiment néo-gothique au toit couvert d’ardoises et aux murs de briques blanches et rouges.

La deuxième nuit est plus compliquée. Je résiste à la faim et surtout à l’envie de boire. Mon estomac réclame sa pitance du jour, mon cerveau, sa récompense. Mais je ne cède pas. Je ne me suis pas encore organisé. Je ne veux pas toucher à mes derniers euros. Pas tout de suite.

À l’aube de la troisième nuit, je décide de rejoindre le centre-ville de Lille, sans objectif précis. Seulement guidé par un instinct émoussé, je veux oublier ce faubourg familier. Il faut que je bouge. Un effort d’une heure de marche devrait me permettre d’atteindre le quartier de Lille-Sud. Pas plus, pas plus loin. Je suis trop épuisé pour aller au-delà.

C’est là que je passerai ma troisième nuit.

Une nuit déroutante qui scellerait ma destinée.

 

23 heures plus tôt

 

8 h 10 — Lille

 

Anthony sortit de la douche pour se planter à nouveau devant le miroir. Il n’était pas emballé. Mélanie avait décidé de fêter son anniversaire. Il s’était d’abord opposé à l’idée avant de finalement s’y soumettre. Il lui devait bien ça. Depuis plu-sieurs semaines, elle s’était beaucoup investie. Mais lui n’avait fait aucun effort.

La première fois qu’il l’avait croisée, c’était il y a trois mois, dans le quartier de Lille-Sud. Lors de sa troisième nuit dans la rue.

Il cherchait un endroit où dormir à l’abri des regards. Mais au lieu de cela, ils les avaient attirés… et les ennuis avec. Des jeunes un peu éméchés et désœuvrés l’avaient pris à partie.

D’abord, il s’était fait insulter. Rien de grave. Il avait courbé l’échine en accélérant le pas. Mais les minots l’avaient suivi avant de lui balancer des canettes vides. L’une d’entre elles s’était fracassée sur le pare-brise d’une BMW. Les cris des trublions et l’alarme de la voiture avaient réveillé le voisinage. Mais personne n’était intervenu. Personne n’intervient pour un clodo agressé en pleine nuit.

Roulé en boule sur le trottoir, il s’était laissé délester de ses maigres biens et avait encaissé les coups de pied rageurs sans réagir. La peur des premiers instants avait vite été remplacée par la douleur et, avec elle, l’espoir d’une fin rapide. Même si ce n’était pas le dénouement qu’il avait imaginé, les railleries insultantes seraient son oraison funèbre et le caniveau crasseux, sa tombe.

Mais les flics débarquèrent sans tarder. Assez rapidement pour lui épargner une fin qu’il s’était presque mis à souhaiter. Ses agresseurs avaient réussi à s’enfuir avec ses vingt derniers euros. Pas lui.

Une main s’était posée sur son épaule. Une main douce et réconfortante. Il avait ouvert les yeux pour découvrir ceux de Mélanie, remplis de compassion. Elle avait soigneusement ramassé son sac à dos et ses affaires éparpillées puis l’avait accompagné jusqu’à la voiture de service.

Au commissariat, elle s’était chargée de son dossier. Elle n’avait pas mis longtemps à passer en revue les quelques affaires perdues au fond de sa besace. Alors qu’elle explorait le maigre contenu de sa vie, Anthony avait perçu son trouble. Sans doute était-elle encore trop jeune pour s’être habituée à la misère quotidienne…

Il chassa ses souvenirs pour se reconcentrer. Se raser de près avec la tremblote n’était pas une mince affaire. À chaque coup de rasoir, la sensation de fraîcheur lui semblait nouvelle. Il n’avait pas eu la peau aussi lisse depuis longtemps.

Avant de le regretter, il enfila rapidement des vêtements propres et repassés. Là encore, la sensation était exquise. Les senteurs parfumées de lessive et d’adoucissant étaient revigorantes.

Pour la deuxième fois de la matinée, Mélanie le surprit en débarquant avec enthousiasme dans son dos.

 

  Ah ! Ben quel changement ! Tu es prêt ?

  Oui.

  Alors on y va !

 

Le trajet fut court. Après seulement trente minutes, Mélanie quitta l’autoroute A25 à la hauteur d’Armentières. Anthony regardait défiler le paysage en silence. Tout était humide et sombre. À l’horizon, les champs au repos s’allongeaient à perte de vue. Les nuances grises des terres détrempées se fondaient avec le ciel bouché.

Il remarqua qu’ils prenaient la direction de Nieppe. Ils traversèrent la petite ville avant de virer à gauche pour emprunter un étroit chemin au revêtement maculé de boue. L’endroit était désert. Seule une fermette, bordée d’une rangée de peupliers dénudés, trônait au milieu de nulle part. Mélanie ralentit pour s’engager dans la cour pavée. Les bâtiments, entièrement construits de briques rouges, paraissaient inhabités. Sur la gauche, les volets verts de la partie habitation étaient tous fermés. En face, une toiture éprouvée ondulait au-dessus de quelques bottes de foin stockées à côté d’un antique tracteur.

Le regard d’Anthony fut attiré par une dépendance non attenante, située sur la droite. Entre deux battements de paupières, il lui sembla percevoir un faible rai de lumière percer brièvement sous le battant de l’unique volet de la maisonnette.

La conductrice coupa le contact et fouilla dans le vide-poches de sa portière pour en sortir un trousseau de clefs.

 

  Nous sommes arrivés, dit-elle sans plus d’explications.

 

Elle sortit et trottina jusqu’à l’entrée du bâtiment principal en rentrant la tête dans les épaules. Elle déverrouilla la porte et se retourna pour inviter Anthony à la rejoindre.

Dehors, une fine pluie fouettait son visage par rafales. En évitant de glisser sur le revêtement lisse, Anthony s’empressa de se mettre à l’abri à son tour. Passé le seuil, une odeur de poussière et d’humidité lui coupa la respiration.

 

  Où sommes-nous ?

  Chez mes grands-parents.

 

La réponse ne surprit pas Anthony. La décoration datait des années soixante-dix. Le papier peint aux motifs vieillots et le mobilier rustique l’oppressèrent.

 

  Tu n’as pas l’air dans ton assiette, Tony. Tu es encore plus pâle que ce matin !

 

C’est vrai, il se sentait mal. Curieusement, prendre l’air lui faisait plus de tort que de bien.

 

  J’ai un coup de pompe. Ça me fait bizarre. Sortir, faire un tour de bagnole, changer d’environnement… j’ai la tête qui tourne. On ne pourrait pas rentrer chez toi ?

  Hors de question ! J’ai déjà tout prévu et je ne peux pas décommander. Ton malaise est certainement passager. Viens t’assoir.

 

Il se posa sur la première marche de l’escalier situé juste à l’entrée. Mélanie ferma la porte et alluma. Il jeta un œil à son nouvel environnement. Les murs du couloir disparaissaient sous les cadres. Des portraits anciens pour la plupart.

« Décommander ». Mélanie avait dit « décommander ». Que pouvait-elle bien avoir prévu ?

 

  Tu ne veux toujours pas me dire ce que nous faisons ici et ce que tu manigances ?

  Non. C’est une surprise !

 

Anthony la fixa. La douce lumière jaunâtre diffusée par les appliques auréolait la jeune femme souriante. Elle paraissait heureuse et impatiente à la fois. Il n’était pas inquiet. Elle avait toujours été bienfaisante.

 

  Il fait froid, reprit-elle pour changer de sujet. Je vais ouvrir les volets et allumer la cheminée.

  Attends, je vais t’aider. Ça va déjà mieux. Je m’occupe du feu, si tu veux ?

  OK. Mais il faut rentrer un peu de bois. Il y a un stock déjà coupé sous une bâche bleue, dans la remise. Derrière le tracteur, tu trouveras une brouette pour le rapporter.

  J’y vais.

 

À l’extérieur, la météo s’était encore dégradée. Une pluie drue avait remplacé la bruine. Anthony longea le mur de la longue bâtisse pour rejoindre la grange. Au passage, il jeta un coup d’œil à la maisonnette d’en face.

Il stoppa son avancée.

Planté sous l’averse, il observa longuement la seule fenêtre de la petite habitation. Il ne se souvenait plus si le volet était ouvert ou fermé à son arrivée. Il cligna des yeux pour éclaircir sa vue aussi trouble que ses pensées. Il doutait. La fatigue le rattrapait. Il n’était plus sûr de rien…

 

Je me souviens — Octobre 2016

 

Métropole lilloise

 

Déjà plus d’un mois que j’erre dans la ville, toutes les nuits. J’en connais tous ses quartiers, mais pas encore les moindres recoins. Car certains sont à éviter et d’autres sont réservés.

La journée, l’effervescence de la ville me distrait. Pour tuer le temps, j’observe les passants en essayant de deviner leur vie, leur métier, leurs secrets.

D’ailleurs, j’ai remarqué que travailler rendait les gens pressés, comme s’ils avaient la mort aux trousses : le livreur garé en double file décharge sa cargaison à la hâte ; l’énervé de service, bloqué derrière, s’excite sur son klaxon en hurlant qu’il est en retard ; le jeune cadre endimanché presse le pas en re-gardant sa montre toutes les dix secondes ; le vendeur à la sauvette hèle les passants pour refourguer ses beignets…

Heureusement pour moi, il n’y a pas que des personnes aux abois. Il y a aussi ceux qui ont du temps et de l’argent à dépenser. Ce sont eux mes cibles, les chalands qui déambulent devant les vitrines en me laissant quelquefois une pièce. Grâce à eux, je survis. Mais surtout, j’ai appris à décrypter le langage non verbal. Je connais par cœur toute la palette de faciès qu’un être humain peut offrir : la compassion, la gentillesse, la pitié, l’indifférence, la gêne, la honte…

Entre deux maigres donations, qu’elles soient de bonté de cœur ou non, je continue à observer mon spectacle de rue. Contrairement à tous ces gens, le temps n’a plus d’emprise sur moi. Je n’ai plus ma place dans cette société, plus aucun rôle à jouer. Je n’ai plus à me presser. Je n’ai plus de quoi flâner… à peine de quoi vagabonder.

La nuit, la métropole se métamorphose. Peu à peu, les rues se vident. Puis, à une certaine heure, d’autres individus viennent la repeupler. Les sans-abri fouillent les poubelles des beaux quartiers avant de rejoindre les faubourgs ; les prostituées exhibent leurs charmes pour appâter quelques aigris, frustrés ou narcissiques ; les dealers écoulent de la poudre aux yeux à des âmes en perdition et les fêtards déversent leur trop-plein dans les caniveaux. Pendant ce temps, les flics patrouillent pour assurer la bonne cohabitation de cette faune nocturne.

Moi, je picole les quelques euros glanés dans la journée. Mais cette nuit-là, les premiers froids d’octobre me transpercent les os. J’essaye de résister le plus longtemps possible. Je me déplace pour ne pas m’engourdir. Je ne suis pas encore assez grisé pour lâcher prise.

Je tente de résister. Comme souvent, je rôde autour du commissariat où travaille Mélanie. Depuis notre première rencontre, je reviens régulièrement. Au gré de mes visites impromptues, une amitié est née entre nous. Systématiquement, ses mots, ses attentions, la chaleur du bâtiment et celle qui se dégage de sa compassion me requinquent autant que les cafés qu’elle m’offre à chacune de mes apparitions improvisées.

J’arpente le parking du personnel. Je n’y vois pas sa Clio. Elle n’est pas de garde, cette nuit…

Je fouille dans la poche de mon pantalon pour saisir un petit bout de papier de mes doigts gelés. Je relis l’adresse. Je la con-nais par cœur. J’hésite. Mélanie me l’a donnée la semaine dernière en apprenant les prévisions météo. « Si le froid devient insupportable et si tu ne me trouves pas au commissariat, viens sonner chez moi », avait-elle insisté.

Vers quatre heures du matin, je craque. Les températures négatives l’emportent sur ma fierté. Je me lance à l’assaut des six kilomètres qui me séparent de chez elle.

Je frappe à la porte. Mélanie, encore endormie, m’ouvre… elle me sourit. Sans dire un mot, elle s’efface et m’invite à entrer. Je m’avance. Elle saisit mes mains gelées et me guide vers la cuisine. Puis elle me sert un café. Comme elle l’avait fait, au commissariat, la nuit de notre rencontre. La nuit où je me suis livré.

Mélanie m’avait écouté, troquant son rôle de dépositaire pour celui de confidente. Puis elle m’avait à son tour confié quelques-unes de ses déconvenues, ses déceptions, ses échecs passés. Sans doute m’avait-elle fait part de ces anecdotes pour éveiller en moi un soupçon d’espoir et tenter de me remonter le moral. Elle voulait me démontrer que ma situation n’était pas exceptionnelle, que tout le monde pouvait traverser des moments difficiles, mais que le plus important était de garder l’espoir, quelles que soient les difficultés, croire en soi pour s’en sortir, même lorsque le sort semblait vouloir s’acharner.

En surmontant chacune des épreuves que la vie lui avait fait subir, elle était devenue une personne respectable, une per-sonne au service des autres, altruiste.

Moi, j’étais persuadé que mes erreurs avaient conduit à mon isolement. Que mes faiblesses, plus expressives que ma volonté, l’emporteraient. Que mon éviction de la société me détruirait à petit feu. Que la solitude se conjuguerait à ma lassitude pour venir à bout de mes dernières forces. Que mon bannisse-ment de la collectivité me mènerait à la lisière d’une existence ratée, dans l’anonymat absolu et l’indifférence la plus totale. C’était sans compter sur cette nouvelle amitié aussi inespérée que providentielle.

« Tu peux rester ici le temps qu’il faudra », m’avait-elle dit. Ces paroles m’avaient soulagé. Presque autant qu’une bonne bouteille de bourgogne.

Nous avions discuté jusqu’au lever du soleil. Mon cœur polytraumatisé s’était ouvert. Son réconfort m’avait apaisé. À cet instant, j’aurais aimé suspendre le cycle des saisons et tout oublier.

 

22 heures plus tôt

 

9 h 08 — Nieppe

 

Une âcre odeur de brûlé emplissait tout le salon. Les flammes crépitaient en dévorant une grosse bûche fumante. Il faudrait du temps pour réchauffer cette baraque.

Anthony s’affala dans un gros fauteuil en cuir. Rentrer du bois humide et s’acharner à faire prendre le feu l’avait lessivé. Pour souffler, il regardait passivement l’âtre se parer de teintes jaunâtres et orangées. La danse asynchrone des flammes le subjuguait. Ce spectacle anodin était rassurant. Il lui rappelait la douceur de son cocon familial d’autrefois.

Chaque été, quand il était gamin, il coupait le bois avec son père. Quand les mauvais jours arrivaient, au retour de l’école, sa mère séchait son blouson humide devant la cheminée pendant qu’il goûtait. Il esquissa un sourire.

 

Mélanie déboula dans le salon, satisfaite de le voir paisiblement assis devant le foyer plutôt qu’à fouiller les placards de la cuisine.

 

  Je te fais une visite des lieux ?

  Volontiers. Mais tu n’aurais pas quelque chose à boire, avant ?

  Un verre d’eau ?

 

À sa mine renfrognée, elle devina que sa proposition ne l’emballait pas.

 

  Tony… je veux bien être compréhensive et patiente avec toi, mais il est encore tôt.

 

Il ne répondit pas.

 

  On va passer tout le week-end ici. Et demain, c’est ton anniversaire, alors préserve-toi un peu… d’accord ?

  OK. Allons visiter cette maison, concéda-t-il.

 

 

La découverte commença par le rez-de-chaussée. Mélanie lui présenta chaque pièce comme le ferait un agent immobilier : d’abord, la pièce de vie principale où ils se situaient, puis les toilettes défraîchies, la cuisine rustique, l’arrière-cuisine, une chambre et, pour finir, le petit salon.

Dans cette dernière pièce, Anthony remarqua la décoration typique du chasseur : des animaux empaillés ornaient tous les murs et une vieille carabine trônait fièrement sur le traditionnel porte-fusil en pattes de chevreuil.

 

  Ton grand-père chassait ?

  Quelle question ! s’esclaffa Mélanie. Il était agriculteur. Bien sûr qu’il chassait !

  C’est lui, sur la photo ? demanda Anthony en pointant un vieux cadre du doigt.

  Oui, c’est lui.

 

Il s’approcha du bureau poussiéreux pour mieux observer l’ancien propriétaire des lieux.

 

  Il n’a pas l’air commode !

  Il ne l’était pas. Mais c’est ma grand-mère et lui qui m’ont élevée…

 

La jeune femme laissa échapper un sanglot. Ses grands yeux verts habituellement pétillants s’embrumèrent. Anthony ne releva pas. Il ne voulait pas s’immiscer dans le passé de son amie. Le sien l’éperonnait déjà suffisamment. Il esquiva :

 

  Allons visiter l’étage !

 

La tournée du niveau supérieur fut brève. Quatre grandes chambres mansardées, d’autres toilettes et une salle de bain occupaient l’espace. En redescendant, Anthony remarqua une petite porte au bout du couloir.

 

  Et c’est quoi, là-bas ?

  C’est l’accès au débarras qui communique avec la grange. Il mène aussi à la cave, ajouta Mélanie.

  On ne l’a pas visitée, cette cave, lança Anthony avec intérêt.

  Je n’ai pas la clef. Il faut que je la cherche. Elle doit être dans l’un des tiroirs du vaisselier.

  Et la maisonnette d’en face ? Quelqu’un y habite ? en-chaîna-t-il sur un ton innocent.

  Non. Pourquoi ?

  Pour rien. Comme elle est indépendante, je pensais que tu la louais peut-être.

  Impossible ! J’ai l’intention de vendre le domaine. Alors j’ai fait faire un diagnostic immobilier il y a quelques semaines. Le rapport mentionne la présence d’amiante dans le faux plafond. Elle est en très mauvais état. Il vaut mieux ne pas y mettre les pieds.

 

Sans donner plus d’explications, la jeune femme se dirigea vers le grand salon et fouilla les tiroirs du vaisselier. Elle revint quelques secondes plus tard avec une grosse clef en main.

 

  Allons voir cette cave. Mais pas touche aux bouteilles ! On en ouvrira quelques-unes ce midi. Pas avant !

  Promis…

 

Mélanie pénétra la première dans le débarras. Elle tâtonna quelques instants à la recherche de l’interrupteur. Après avoir allumé, elle se dirigea prestement au fond de la petite salle encombrée. Elle ouvrit une autre porte en bois et disparut dans l’obscurité.

Avant de lui emboîter le pas, Anthony fit un tour d’horizon du bric-à-brac entassé dans la remise. Seul un étroit passage permettait de rejoindre l’entrée de la cave ou d’accéder à la grange. Des objets en tout genre s’entassaient dans chaque re-coin et la quantité de reliques aurait pu alimenter un stand de la grande braderie pendant plusieurs années.

Il s’apprêtait à rejoindre son hôtesse quand, subitement, une vague d’émotion le submergea. Suspendu face à lui, un vieux cadre photo poussiéreux lui renvoya en pleine figure la nostalgie d’un passé dévoyé. Il scruta un à un les visages enjoués et figés dans un bonheur qui ressemblait tellement à celui qu’il avait vécu. Son cœur cogna dans sa poitrine. Ses jambes cotonneuses faillirent le lâcher.

Anthony resta statique un long moment avant de réagir à la voix lointaine qui l’appelait.

 

  Tony, tu descends ?

  Oui, j’arrive, répondit-il sans quitter le cadre photo des yeux.

 

Il s’approcha du portrait de famille avec appréhension, comme pour ne pas rompre le lien qui l’entraînait dans ses évocations d’une époque révolue. Il y avait quelque chose de familier dans cette photo.

À chacun de ses pas, son pouls s’accélérait. L’afflux de sang battait de plus en plus fort dans ses tempes à mesure que les flots continus d’adrénaline se déversaient en lui. Le visage d’Audrey, souriante, lui apparut. À ses côtés, il devina la silhouette d’Agathe qu’il tenait par la main, près du sapin de Noël illuminé.

À quelques centimètres de la photo aux couleurs délavées, il cligna des yeux pour couper le lien hypnotique qui l’entraînait inexorablement dans les tréfonds de sa mémoire. Là où étaient ensevelies les dernières traces d’un passé heureux. Des pensées qui n’auraient jamais dû refaire surface.

Il détailla l’image avec avidité. Ses yeux écarquillés roulaient dans leurs orbites en scannant chaque détail. Subitement, le tourbillon affectif fit voltiger chaque fragment d’image qu’imprimaient ses rétines brûlées par les larmes. Puis les pièces du puzzle s’agglutinèrent avant de s’emboîter et de re-dessiner la réalité, froide et sans pitié.

Anthony fit un pas en arrière.

Le soulagement épousa l’accablement. L’hybridation émotionnelle lui souleva l’estomac. Il se frotta le visage à deux mains pour chasser ses idées saugrenues. La photo de famille aurait pu être la sienne. Mais il n’en était rien. Ce n’était finalement qu’un hasard. Une fâcheuse coïncidence. Une scène coutumière comme on pouvait en retrouver dans chaque foyer.

Il détailla une dernière fois le cliché. Aux côtés de la jeune fille, un petit garçon arborait lui aussi un visage radieux. Il s’approcha au plus près pour détailler les visages des deux bambins entourés de leurs parents. Il remarqua la ressemblance frappante de la fillette avec Mélanie.

Comme lui, il se dit que son amie avait remisé ses souvenirs dans un endroit sombre et dissimulé.

Ébranlé, il s’agenouilla entre les amoncèlements d’antiquités, sans se rendre compte qu’il n’était plus seul dans ces lieux congestionnés.

 

Je me souviens — Janvier 1995

 

Métropole lilloise

 

Paul roule trop vite. Je lui répète sans cesse de ralentir. La route est humide et les températures sont proches de zéro. Il me rit au nez et continue à faire rugir les 286 chevaux de sa M3. À la sortie de chaque courbe, le bolide survire. Quelquefois, le train arrière grignote les herbes du bas-côté. Je jette un œil à l’arrière. Samuel, Étienne et Marc roupillent. Les carcasses entassées des trois gaillards balancent de gauche à droite au gré des virages. Paul, lui, fait toujours le pitre au volant.

 

  Polo, fais gaffe ! Si on tombe sur les flics, t’es mal !

  T’inquiète mon pote ! On est le premier janvier et il n’est même pas dix heures du mat’. Tes keufs, ils pioncent en-core !

  Alors, pense à la bagnole de ton père !

  Quoi, la bagnole ?

  T’as vu l’état des trois à l’arrière ? À mon avis, on ne sera pas rentrés qu’ils auront repeint la caisse !

 

Ma remarque l’amuse. Il n’en tient pas compte. Il est de moins en moins lucide. La fatigue et l’alcool entament son jugement.

De la bande, Paul est le plus intrépide, et moi, le plus mature, pour autant qu’on puisse l’être à vingt ans. En prévision du retour, j’avais arrêté de vider des bouteilles vers trois heures du matin. Eux avaient enchaîné jusqu’à la fermeture du Macumba pour ensuite s’incruster chez Audrey et reprendre de plus belle. Je savais que Paul n’était pas en état de conduire. Mais il avait refusé de me laisser les clefs.

À l’approche de Pérenchies, il ralentit enfin. La traversée de la petite agglomération l’oblige à lever le pied. Les rues sont désertes et, de chaque côté, les voitures s’entassent en file indienne devant les habitations encore endormies. Il n’y a aucun signe de vie. C’est le premier janvier, et en plus, c’est di-manche. Mais par-dessus tout, il fait froid.

Je me penche vers la console centrale pour augmenter la température. Soudain, je sursaute ! Un bruit sec vient de se produire contre ma vitre. Également surpris, Paul fait une embardée avant de s’arrêter au milieu de la rue.

 

  C’était quoi, Tony ?

  Aucune idée, j’étais en train de monter le chauffage. Ne bouge pas, je descends voir.

 

En ouvrant la portière, je comprends immédiatement. Inutile que je mette un pied dehors par ce froid glacial. Je referme, dépité.

 

  T’es mal, Polo. Tu viens d’exploser le rétro de la caisse de ton père.

  Ouf, j’ai eu peur. Si ce n’est que ça !

  Ben, ça veut dire que t’as aussi pété celui d’une autre bagnole au passage !

  Pas grave. On s’casse !

  Attends, Polo. C’est pas prudent que tu reprennes le volant. On échange.

 

Les négociations s’éternisent. J’insiste. Il résiste. À l’arrière, les autres ronflent.

Au bout d’un moment, il cède. On échange nos places. Je mets le contact et me sens enfin rassuré.

Pas pour longtemps…

Je me souviens de ce moment. Je m’en souviendrai toujours. Ce fut une étreinte violente. De celles qui vous tordent les boyaux, vous coupent la respiration. Un choc émotionnel sans égal. Pendant une fraction de seconde, la réaction instinctive supplante la conscience. Un instant si bref qu’il vous comprime et condense l’intensité des stimuli. Vos entrailles semblent au bord de l’implosion. Puis, sans transition, votre esprit refait surface. Avant même de comprendre, il sait. Par capillarité, la peur envahit chaque cellule de votre corps comme le buvard absorbe l’encre.

Le pire.

On s’imagine toujours le pire, heureusement, souvent à tort. Mais quand il se produit réellement, la panique vous assaille. Elle vous saute à la gorge. Une angoisse qui vous empêche d’inspirer, vous privant par la même occasion de l’exhalation de ce cri de douleur qui vous noue l’estomac.

Je me rappelle parfaitement des détails. Une accélération juste à la sortie de la ville, suivie d’une seconde d’inattention. Je ne suis pas bien installé. Il faut que je baisse le siège. Je tâtonne sur le côté de l’assise. Je ne sens rien. Aucun levier. Je jette un coup d’œil… le choc. Violent. Le réflexe… je freine… trop tard. Bien trop tard.

Deuxième choc ! Le corps désarticulé retombe avec fracas sur le capot. Il reste immobile, comme s’il avait toujours été là, moulé dans le morceau de tôle froissée qui épouse parfaitement ses contours.

Puis vient le silence. La vapeur qui s’échappe du radiateur enfoncé court le long de l’avant du véhicule. Lentement, les fumerolles fantomatiques enveloppent les jambes repliées à l’envers au-dessus du pare-chocs déformé.

Horrifié, Paul me scrute de ses yeux écarquillés. Son sourire mièvre a laissé place à une expression d’effroi. Sur la banquette arrière, c’est l’incompréhension la plus totale. Les trois soulards échangent des regards imprégnés. La vision d’horreur se mêle aux derniers reliquats de leurs rêveries ubuesques.

Samuel est le premier à trouver la force de sortir des mots de sa bouche encore pâteuse.

 

  Merde ! Mais qu’est-ce que t’as foutu, Tony ?

  Je… je ne l’ai pas vu… il a déboulé de nulle part…

  Il est mort ? demande Étienne.

 

Sa voix est tremblante. Moi, ce sont tous mes membres qui frémissent. Je suis incapable de refréner ces petits mouvements saccadés. Je n’ai jamais vu de mort en vrai. Les larmes me montent aux yeux. J’ai peut-être tué quelqu’un. Je serre les poings pour contenir les tressaillements. Ils m’empêchent de me concentrer. Je chasse mes idées noires. Et s’il n’était pas mort ? Je dois réagir.

 

  Allons voir s’il respire encore !

 

Les autres ne répondent pas. Je sens leurs regards réprobateurs se poser sur moi.

 

  Je descends…

 

Finalement, Paul me suit. Chacun de notre côté, nous avançons vers l’avant de la BMW avec hésitation. Je me penche au-dessus du capot. Un filet de sang s’écoule en douceur de la bouche du jeune garçon. Le liquide sirupeux s’étale avec grâce sur la surface métallique du capot. Cette image me bouleverse. Mais ce qui me trouble le plus est l’âge de ma victime. C’est un adolescent. Je ne lui donne pas plus de seize ans.

 

  Je crois qu’il est mort, me dit Paul d’un ton résigné. On est dans la merde totale.

Faut que j’appelle mon père. Il va nous sortir de là.

 

  Il y a une cabine téléphonique deux cents mètres plus haut. On l’a passée juste avant que je…

 

Je me fige. Il a bougé ! Ou plutôt ses doigts ont bougé. Il n’est pas mort !

 

  Polo ! Il est encore vivant, il vient de bouger la main.

  Dis pas de conneries, Tony ! Regarde son état ! Il est désarticulé et il pisse le sang ! Ça doit être une réaction ner-veuse ! J’ai déjà vu ça dans les films !

  Putain, Polo ! Arrête de dire des conneries ! S’il est en-core en vie, on peut éviter les emmerdes !

  Tes emmerdes, tu veux dire !

Je suis sidéré. Paul, mon meilleur ami, me lâche. Les autres ne bougent pas du véhicule, comme s’ils ne se sentaient pas concernés ! Je me reprends :

  Il faut appeler les secours quand même !

  Pas question ! S’il s’en sort avec de graves séquelles, on paiera à vie. Ça vaut peut-être mieux qu’il y reste… pour lui comme pour nous.

 

On n’appellerait pas les secours, en tout cas, pas tout de suite. Quant au père de Paul, il se chargerait de l’affaire…

 

21 heures plus tôt

 

10 h 02 — Nieppe

 

Anthony jeta son mégot dans la cheminée avant de rallumer aussitôt une autre cigarette. À cette allure, il viderait le paquet de Mélanie en moins d’une heure.

L’odeur de bois brûlé ne l’apaisait plus. À chaque inspiration, des flashs brefs mais douloureux lui revenaient en tête : les cadeaux, les plats de fête, les scintillements des décorations… Ce foutu cadre photo venait de rouvrir une plaie encore trop fraîche. Sans parvenir à résister, Anthony se laissa tomber dans la brèche.

Siphonné par la ronde inversée des saisons, il rembobina le film de son existence. D’abord son désespoir, puis ses souffrances et ses désillusions. Ensuite, ses doutes, sa routine et sa satisfaction. Enfin, son bonheur, sa joie et ses premières sensations d’allégresse. Inconsciemment, son esprit marqua une pause. Un arrêt sur image. L’allégresse…

Une fraction de seconde, son cœur se mit à revivre ces sensations. Celles qu’il avait ressenties alors qu’il n’était encore qu’un étudiant insouciant, débordant d’énergie, de convictions et d’amour à offrir. Ce sentiment bouleversant, c’est à Audrey qu’il l’avait offert. Comme lui, elle n’avait pas vingt ans. Comme lui, elle aspirait à ouvrir son cœur pour se délester de ce trop-plein d’ardeur qu’elle devait partager. Seul, chacun se sentait fort pour affronter un avenir qui leur tendait les bras. À deux, ils devenaient invincibles, indestructibles, unis pour la vie, pour le meilleur… et pour le pire…

Le meilleur, il s’en souvenait comme des réminiscences d’une autre vie, des bribes si réelles, mais semblant appartenir à une autre existence, comme les impressions déstabilisantes de déjà vu qui tiraillent la logique en contraignant l’esprit à considérer la réincarnation comme unique explication.

Le pire. Il le connaissait bien pour l’avoir côtoyé une première fois, vingt ans plus tôt. À cette époque, son avenir venait de s’assombrir en balayant son insouciance, ses convictions et son énergie. Il avait fait un choix. Mais peut-être s’était-il aventuré sur le mauvais chemin ? Sans doute était-il impossible d’échapper à la destinée ?

 

C’est pelotonné dans la remise que Mélanie l’avait retrouvé. Tellement bouleversé, Anthony ne l’avait pas entendu remonter de la cave. Comme à son habitude, la jeune femme s’était montrée délicate pour le convaincre de rejoindre le salon. Ce n’était pas la première fois qu’elle se confrontait à ses comportements déroutants.

 Depuis qu’elle l’hébergeait, elle avait connu ses cauchemars au milieu de la nuit et ses absences la journée, quand il ne s’écroulait pas en larmes subitement. Sa situation et ses addictions exacerbaient sans doute ces moments d’effondrement, lorsque ses idées noires omniprésentes laissaient filtrer quelques lambeaux nostalgiques d’un bonheur passé. Mélanie avait pris le parti de ne jamais lui demander les raisons exactes de ses naufrages émotionnels. Elle n’était pas psychologue. Tout ce qu’elle pouvait lui apporter était son réconfort. En le guidant sur le chemin de la reconstruction, elle espérait que ces moments de détresse finiraient par s’émousser avec le temps.

De retour au salon réchauffé, Anthony ressassa. Sans échappatoire, comme un écho piégé dans son crâne, une phrase résonnait sans fin :

 

« Je crois qu’il est mort »

 

Trop absorbé, il ne perçut même pas le tintement poussif de la vieille sonnette.

Mélanie laissa ses préparations culinaires en plan pour se précipiter vers la porte d’entrée. Ses premiers invités étaient arrivés. Elle s’essuya les mains sur le tablier qui la couvrait jusqu’aux genoux avant de remettre ses cheveux en ordre. Il fallait faire bonne impression. Elle ouvrit.

Sur le seuil de la porte, adossée à une femme d’une quarantaine d’années, une petite fille se tenait timidement debout. En souriant, Mélanie s’accroupit pour lui tendre les mains. La fil-lette l’imita craintivement.

 

  Bonjour, je m’appelle Mélanie. Tu dois être Agathe ?

  Oui, Madame, répondit la petite.

  Vite, rentre te mettre à l’abri au chaud.

 

Agathe leva la tête vers sa mère pour capter un geste d’assentiment.

Dans la cour, Mélanie remarqua la Mercedes classe C flambant neuve garée près de sa Clio. À l’intérieur, un homme à l’épaisse chevelure grise observait la scène.

 

  Bonjour, Audrey. Je suis Mélanie. Ravie de vous rencontrer.

  Bonjour, Mélanie. Enchantée de faire votre connaissance.

  Votre ami reste dans la voiture ?

  Oui. Il préfère. Vous comprenez…

  Bien sûr !

 

Mélanie débarrassa Agathe de son manteau et de son écharpe. Depuis le salon, Anthony capta les murmures étouffés de la conversation. Il mit de longues secondes pour faire le rapprochement. Les voix féminines qu’il entendait ne lui étaient pas inconnues. Son obsession lui jouait-elle des tours ? Il tendit l’oreille pour s’en assurer.

 Dans la petite entrée, Mélanie tentait d’apprivoiser la fil-lette sous le regard inquiet de sa mère.

 

  Soyez rassurée, Audrey, tout va bien se passer.

  Je l’espère ! Mais où est Anthony ?

  Dans le salon, il se repose devant la…

 

Elle ne termina pas sa phrase. Anthony apparut au bout du couloir sombre, bouche bée et une main fermement agrippée à l’embrasure de la porte du salon.

 

  Agathe ? Audrey ? Mais…

 

En apercevant sa fille, son visage s’illumina. Celui d’Audrey s’assombrit. L’homme qu’elle avait aimé n’était plus qu’un corps amaigri et vieilli portant les stigmates de ses dé-rives.

 

  Papa !

 

Avec enthousiasme, Agathe se faufila entre sa mère et Mélanie pour se jeter dans les bras de son père.

 

  Ma chérie ! Qu’est-ce que tu m’as manqué !

 

Les grands membres rachitiques d’Anthony enlacèrent le petit corps frêle d’Agathe. Il éclata en sanglots. Depuis trop longtemps, des larmes de joie n’avaient pas coulé dans les sillons de ses joues creusées. Il releva la tête vers Audrey. Elle était toujours aussi belle. Sa longue chevelure aux reflets cuivrés enveloppait son visage rond. Elle n’avait pas changé.

Il remarqua que ses grands yeux en amande le considéraient avec une pointe de dédain. Mais il s’en moquait. Il tenait dans ses bras son unique réconfort.

Mélanie observait la scène avec empathie. Elle s’était employée sans relâche pour convaincre l’ex-femme d’Anthony de lui confier Agathe pour le week-end. Dans la négociation, son statut de flic avait pesé beaucoup plus que l’argument de l’anniversaire d’Anthony.

 

  Tony ! clama froidement Audrey. Je te confie Agathe pour quarante-huit heures. Je te jure que si…

  Tout ira bien, Audrey, coupa Mélanie. Je me porte garante. Il n’y aura aucun problème.

 

Audrey toisa la jeune policière. Sans ajouter un mot, elle lui tendit le sac à dos de sa fille. Puis, après un au revoir rapide, elle tourna les talons. Anthony l’accompagna d’un regard mélancolique.

Dehors, le nouveau compagnon de son amour perdu mit le contact. Audrey s’engouffra dans la grosse berline, qui fit de-mi-tour prestement.

Après quelques minutes, l’excitation des retrouvailles re-tomba. Alors que Mélanie faisait visiter la chambre d’Agathe à l’étage, Anthony se remit à penser à la photo trouvée dans la remise.

À la vue du portrait de famille, il était tombé en catalepsie. Ses forces l’avaient abandonné. Sa volonté de se battre aussi. La résignation s’était présentée à lui comme la dernière des résolutions. La plus difficile. Car Agathe, il ne la voyait plus depuis plusieurs mois. Depuis qu’Audrey avait obtenu la garde exclusive en réponse à sa demande de révision du jugement, mettant en cause l’instabilité mentale d’Anthony. Une fois jeté dehors, il avait aussi perdu les moyens d’accueil exigés. La décision du tribunal n’en avait été que facilitée.

Mais la situation venait de changer. Agathe était ici, sous le même toit que lui. Le destin était-il prêt à lui offrir une dernière chance ? Dans ce cas, il fallait s’y raccrocher et se ressaisir. Il devait rester sobre et prouver à Audrey qu’il restait en lui un peu de dignité. Non pas celle d’un homme respectable qu’il n’était plus, mais celle d’un père responsable qu’il avait toujours voulu être.

 

Dans l’entrée, le timbre fatigué de la sonnette résonna de nouveau.

 

  Tony, tu peux descendre ouvrir, s’il te plaît ?

  Euh… Oui !

 

L’esprit embrouillé, Anthony descendit machinalement les marches de l’escalier grinçant et ouvrit la porte. Sans lui laisser le temps de réagir, un homme se jeta sur lui.

Commander Itinéraire d'une mort annoncée