Prologue – Roxane

 

Je pense souvent à eux. Ils me manquent. Pendant plusieurs semaines, je n’ai pas souhaité en parler. Ça me remuait trop. J’avais besoin de souffler, de faire le vide, de prendre soin de moi… et des parents. Je suis l’aînée après tout. Je crois que c’est mon rôle.

Maman a été anéantie. Elle me dit souvent :

– Roxane, ma belle, c’est trop dur. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?

Je la rassure, du mieux que je peux. Je sais qu’elle ne s’en remettra jamais. Comment peut-on survivre à une telle épreuve ?

Papa, lui, n’en parle pas. Je vois bien qu’il souffre. Il joue le fier, comme il l’a toujours fait. Son fichu orgueil de père. Pleurer est trop humiliant pour lui. Je ne le changerai pas. Pour compenser, je le serre dans mes bras et je lui répète que je l’aime.

J’ai longtemps cherché des explications aux événements de ces derniers mois. Je me demande si j’en trouverai un jour. Avec le recul et grâce à ma psy, je parviens à être moins fragile. Je me soigne par l’écriture. Des mots pour guérir les maux. Je pleure, encore. Beaucoup. Souvent. Aujourd’hui, j’accepte de laisser couler mes larmes. Elles me permettent d’évacuer le trop-plein de chagrin et d’idées noires que j’ai enfouis en moi. Je n’ai pas voulu accabler mes parents de ma propre tristesse.

Il y a un mois, nous avons fêté mon premier anniversaire­ sans eux. J’ai eu dix-neuf ans. Maman a préparé une tarte aux framboises. J’adore ça, la tarte aux framboises ! Papa s’est occupé du barbecue. Il est le roi des travers de porc et des pommes de terre cuites à la braise. Je sais, il y a mieux comme repas d’anniversaire, mais c’est celui que j’avais commandé ! Nous avons dressé la table tous ensemble. Le soleil chauffait la terrasse depuis le petit matin et nous avons sorti le parasol pour ne pas finir rouges comme des homards. Le vent glissait dans les arbres et portait jusqu’à nous ses senteurs estivales. L’odeur des grillades me chatouillait les narines. Papa a disposé les assiettes, les verres et les couverts. Maman s’est occupée de la décoration : ballons multicolores et bouquets de fleurs. Des pivoines. Mes préférées. Il m’a semblé la voir sourire.

À midi, tout était prêt ! Nous nous sommes mis à table. Maman s’est installée face à papa, comme d’habitude. Nous avons mangé en parlant de tout, de rien, des cours qui allaient bientôt reprendre, de mon retour au lycée après quelques mois off pour cause de dépression et choc post-traumatique. Cette perspective a ravivé les souvenirs. Maman a pleuré. Elle s’est excusée. Je l’ai serrée dans mes bras. Pour couper court, papa m’a offert mon cadeau. Il tremblait en me le tendant. C’était un paquet plat, mince, de petite taille, emballé par de gros doigts maladroits. J’ai souri. Il a haussé les épaules d’un air désolé. J’ai déchiré le papier aux motifs fleuris. Le cadre au contour de bois contenait une photo que j’ai tout de suite reconnue. Comment l’oublier ?

Nous étions tous les trois réunis. Alex, Noah et moi. Je me souviens très bien du moment où maman a pris le cliché. Devant la maison, l’été dernier. Alex et papa avaient passé deux jours à repeindre l’escalier. Noah et moi avions joué les assistants en assurant la logistique alimentaire du chantier. Pour immortaliser la fin des travaux, maman avait proposé de nous prendre en photo, dehors, sur le perron. Alex et moi étions installés sur les marches les plus basses. Noah avait avancé son fauteuil dans l’allée. La grande bâche de protection était encore étalée sous nos pieds. La mise en scène était précise, millimétrée. Maman prenait soin de positionner l’appareil tandis que papa, à notre insu, s’était glissé sur le balcon du premier étage. Lorsque maman est arrivée à la fin de son compte à rebours, « Vous êtes prêts ? Attention ! Trois… deux… un… », papa a déversé sur nos têtes le fond d’un gros pot de peinture qui avait servi pour restaurer la balustrade. La photo a été prise juste avant l’impact. Nous avions encore le sourire aux lèvres lorsque l’immense vague bleue a déferlé sur nous. Maman aurait voulu le faire exprès qu’elle n’y serait jamais parvenue. La scène surréaliste est restée figée sur l’écran digital de son vieux Pentax. Nous nous étions retrouvés, Alex, Noah et moi, englués dans une épaisse couche de peinture. La stupeur avait laissé la place à la rigolade. Papa se tordait de rire sur le balcon, se tenant les côtes. Maman avait roulé sur le sol et avait failli s’étouffer dans les brins d’herbe coupés la veille. Nous ressemblions à trois hurluberlus bleutés, dignes membres des Schtroumpfs ou des Na’vis.

Une photo inoubliable. Symbole de notre vie d’avant, insouciante et légère. Lorsque papa me l’a donnée, je l’ai serrée contre mon cœur.

J’ai soufflé les bougies que maman avait disposées sur la tarte et nous l’avons mangée presque sans appétit. Autour de la table, deux chaises et deux assiettes sont restées vides. Depuis plusieurs mois, le rituel est le même. Nous leur réservons une place auprès de nous, comme avant.

Les jours de déprime, je repense aux bons moments, à tous ces instants de rires et de joie que nous partagions. Je les revois tous les deux, souriants et heureux. Alex était plus qu’un frère pour Noah, c’était son dieu, son protecteur, celui qui dépassait le handicap et le portait chaque jour plus haut, celui qui brillait en famille, à l’école, dans le quartier, et qui sacrifiait ses journées à faire le bonheur des autres. C’est sans doute ce qui l’a perdu. Noah était plus réservé, plus secret, mais il parvenait à surmonter la maladie grâce à la bienveillance d’Alex. Désormais, rien ne sera plus pareil.

Il m’arrive très souvent de me repasser le film de cette dernière année. Chaque fois, j’essaie de trouver ce que j’aurais pu faire pour éviter tout ça, ce que j’aurais pu dire, comment intervenir. Je me répète souvent : « Et si ? », ou encore : « Et pourquoi ? » Je ne parviens pas à trouver de réponses à mes questions.

Si je devais définir le point de départ de cette histoire, je le situerais au moment de l’inauguration du foyer, voilà un peu plus d’un an. C’était au début des vacances d’été.

 

Prologue – Hugo

 

Depuis le premier juillet, je peux dire, enfin, que je suis chez moi.

Mon appart n’est pas le plus classe ni le plus grand de tous, mais, depuis bientôt deux mois, je m’y sens bien. Il est meublé dans un style, comment dire… épuré. Ni fioriture ni superflu. C’est un studio tout équipé situé au dernier étage d’un immeuble construit sur un boulevard animé. Une table ronde, deux chaises de bois, un lit usé et une armoire branlante. Le strict minimum. Je dispose d’une petite cuisine avec frigo, micro-ondes et plaques de cuisson. La salle de bains est ridicule, mais je n’ai pas à la partager. Ça me change des douches du foyer. C’est aussi la première fois que mon nom apparaît sur une boîte aux lettres. Hugo Montcalm. Je me suis appliqué à l’écrire sur une petite étiquette blanche. La classe !

Je suis en période « d’accès à l’autonomie », comme ils disent. Dans le cadre de ma mise sous protection judiciaire, les éducateurs viennent me voir plusieurs fois par semaine pour m’aider à faire mon linge, mes courses, vérifier que tout va bien et que je ne fais pas (trop) de conneries. Je n’ai pas intérêt à en faire d’ailleurs, sinon ce sera la rue. Autant dire que je ne l’envisage même pas. Les derniers mois ont été trop difficiles. Le passage à la majorité, il y a quelques semaines, a accéléré mon départ du foyer. Je n’y retournerai pour rien au monde.

L’endroit a été inauguré au début du mois de juillet, il y a un an. Il avait été fermé pendant plusieurs années après une série d’incidents très graves. La réouverture s’est faite sous haute protection ! Nouvelle direction, nouvelle équipe et nouveaux jeunes. J’ai fait partie de la première fournée.

Douze places, garçons et filles, sur deux étages. La baraque appartenait à un ancien politicien véreux (comme si les deux mots pouvaient aller l’un sans l’autre) qui avait eu des problèmes avec la justice. Il n’y a pas que les mecs comme moi qui en ont. On nous montre souvent du doigt, mais c’est pour éviter de regarder ce qui se passe dans les hautes sphères. Il vaut mieux taper sur des gamins, c’est plus facile. Bref.

L’endroit, donc, avait été vendu à la Ville et racheté par le ministère de la Justice. La PJJ, Protection judiciaire de la jeunesse, l’avait retapé et décidé d’en faire un centre d’accueil pour mineurs : un EPE, établissement de placement éducatif. Tout un programme.

C’est vrai qu’on s’y était tous sentis très bien. Tout roulait à merveille. Le paradis sur terre ! Les dix premières secondes qui ont suivi mon arrivée s’étaient montrées plutôt pas mal. Je crois que beaucoup d’entre nous y ont trouvé du réconfort moins longtemps que ça.

Le jour de mon admission, il pleuvait. Un orage d’été comme entrée en scène. Après plusieurs jours dans la rue, les murs m’ont apporté un peu de répit, durant quelques instants. Pour le reste, à peine franchi le pas de la porte, j’ai vite compris que la fête était finie.

Je sortais tout juste de garde à vue. Avec deux potes, nous avions décidé de piquer des vélos garés devant la salle polyvalente André Tissot. Un type nous avait vus faire et s’était empressé d’appeler les bleus. On s’est fait choper sur le boulevard Voltaire. En soi, rien de dramatique, sauf que me concernant, c’était déjà le huitième vol en moins de deux mois. Ça commençait à faire beaucoup. L’interrogatoire avait duré plusieurs heures. Sandwichs au jambon à la limite de la date de péremption, cellule sale, auditions interminables et tout le bordel.

À la fin, les flics m’avaient conduit chez le juge qui avait demandé une alternative à un placement en détention. Mon avocat avait assuré. Pour un commis d’office, il avait été pas mal. (Je plaisante : il avait été consternant.) Je crois qu’il avait juste dit « bonjour » et « au revoir ». Entre les deux, rien, aucun mot. L’éduc de permanence avait proposé mon placement en foyer. Je pense que, vu le prix que coûtait la baraque en frais de fonctionnement, il valait mieux la remplir. Et vite ! Le juge pour enfants n’avait pas hésité. Il y avait de la connivence entre eux, c’est sûr.

Ordonnance de placement provisoire de six mois renouvelables, assortis d’une mesure de liberté surveillée préjudicielle. J’allais devoir faire mes preuves avant le jugement et j’avais un tout nouveau toit au-dessus de la tête. Plus besoin de dormir dehors ou de squatter à droite et à gauche chez des potes. Plus besoin, non plus, de retourner à la maison. Personne ne m’attendait là-bas, de toute façon. Les seuls qui allaient veiller sur moi, à ce moment-là, c’étaient les éducateurs… et les autres.

J’étais arrivé en tout début d’après-midi, juste après le déjeuner. Je me souviens de ce moment comme si c’était hier. Une odeur flottait au rez-de-chaussée ; des relents de bouffe d’hôpital, de maison pour vieux ou de tout autre endroit où l’on prépare à manger pour une masse assistée. Les parois étaient crades, couvertes de traces de pied et trouées de coups de poing. On n’aurait jamais imaginé que l’endroit avait été inauguré deux semaines plus tôt. À croire que les murs ne tolèrent pas la moindre présence de peinture. Ils portent les stigmates de la violence des jeunes comme un blason.

Sur ma gauche se trouvait la cuisine dans laquelle le cuistot était occupé à laver la vaisselle sale et à jeter les restes d’un repas que même un chien n’aurait pas mangé. Face à moi, un couloir menait à une grande salle commune, plongée dans l’obscurité par les stores roulants baissés à mi-hauteur. À droite, un bureau. L’éduc qui m’accompagnait m’avait invité à y entrer.

Séverine, l’éducatrice de service, m’avait joué la musique habituelle. Présentation de l’endroit, inauguration, missions, bla-bla-bla. Elle avait parlé de moi, du jugement, du comportement attendu, bla-bla-bla. Enfin, après une bonne demi-heure, elle m’avait lu le règlement du foyer, me l’avait fait signer et m’avait parlé de l’argent de poche remis chaque fin de semaine. Là, elle m’avait intéressé.

Ensuite, elle s’était lancée dans la visite des lieux.

 

Alex – Roxane

 

La maison avait été reprise par les services de justice il y a plus de quatre ans. Sa réouverture avait tenu quelques mois, suite à quoi elle était restée fermée pendant près de deux ans. À l’époque, l’histoire avait fait le tour de la ville. Les journaux du coin en avaient parlé pendant des semaines. Nous en discutions presque tous les soirs au dîner. Plusieurs agressions avaient eu lieu dans le foyer, suite au laxisme de l’équipe d’encadrement. Un garçon avait été harcelé.

La police s’était rendu compte que les mauvais traitements duraient depuis son arrivée au centre. Personne n’avait rien remarqué. Il avait été prouvé que les adultes avaient fait preuve de négligence et la structure avait fermé pendant deux ans. Papa et maman avaient été soulagés. Ils n’ont jamais aimé voir des jeunes en difficulté dormir en face de chez nous. Tous les voisins en parlaient. Un centre qui accueillait des gamins rebelles, c’était les problèmes assurés.

Autant dire que lorsque le foyer a rouvert ses portes l’année dernière, les parents étaient super-inquiets. Furieux aussi. Une pétition a circulé dans le quartier pour demander le maintien de sa fermeture. En vain.

Il y avait foule de l’autre côté de la rue, en ce début juillet, l’an passé. Le maire était là et la police aussi. Plein de costumes-cravate. Je me souviens même d’avoir aperçu des journalistes. Les Jourdan, nos voisins, s’étaient chargés du comité d’accueil avec pancartes, sifflets et porte-voix. Papa et maman les accompagnaient, ainsi que plusieurs familles du quartier. Ils criaient des slogans dignes de plus grandes manifestations étudiantes. Papa était celui qui hurlait le plus fort. Le petit groupe avait tenté de perturber la cérémonie d’ouverture, mais la police les avait empêchés d’avancer trop près.

Nous étions sous la galerie, Alex et moi, à regarder tout ce beau monde s’émerveiller devant une maison si laide, aux murs blancs qui s’élevaient sur deux étages. Alex observait l’agitation avec son calme habituel :

– Ça en fait des gens, hein ! À quelques mètres près, nous étions presque des vedettes !

– Que tu crois, j’avais répondu, c’est le début des ennuis, oui !

Rox, tu vois toujours tout en noir, comme les parents.

– Pas du tout. Je suis réaliste, c’est tout. Ce ne sont pas trois coups de pinceau qui vont tout changer.

– Moi, je trouve que c’est bien d’avoir créé ce centre, ça permet d’offrir un toit à ceux qui n’en ont pas.

– Et à ceux qui sont en face de ne plus se sentir bien sous le leur.

Il avait souri, s’était levé et m’avait ébouriffé la tête.

– T’es qu’une vieille mégère, va. Laisse-leur une chance. Tout le monde y a droit.

Il était descendu vers la rue et s’était retourné vers moi.

– Même toi, Rox, t’as eu ta chance. La chance de me connaître !

Il avait explosé de rire avant de se mêler à la foule.

Alex était le cadet de la fratrie. Il avait un an de moins que moi et trois de plus que Noah. Il était d’une grande maturité pour un mec de dix-sept ans. C’était un garçon élancé aux cheveux bruns mi-longs, aux yeux bleus et au sourire de tueur. Il s’habillait « in », jean troué, T-shirt près du corps, Converse aux pieds, la classe mondiale – enfin, selon mes critères. Je ne suis pas objective, je sais.

D’aussi loin que je me souvienne, Alex était le frère idéal, le fils aimant, l’ami fidèle, l’élève parfait aussi, un gars beau, intelligent et plein d’humour, disponible pour tous, tout le temps. Celui qu’on pouvait appeler dans les bons moments, mais qui était présent aussi quand rien ne tournait rond. Celui qui faisait passer les autres avant lui, qui était de bonne humeur et toujours prêt à rendre service.

Alex était un mec sportif : le meilleur joueur de foot de l’équipe du lycée, dont il portait le brassard de capitaine. Son style frôlait l’exceptionnel et peu de gars arrivaient à lui reprendre la balle qui semblait souvent collée à son pied. Sur le terrain, il avait tout d’un démon, il se battait bec et ongles pour gagner. La niaque et la victoire vivaient en lui. C’était dans ses gènes. Il s’entraînait dur pour se maintenir au top niveau. Il trouvait les mots pour motiver, soutenir, encourager et consoler les autres, sur la pelouse comme en dehors. Un vrai leader. Le swag, quoi ! Pas objective. Encore. Je sais.

Mais, sous ses airs de mec hyperactif, disponible, souriant et rassurant, Alex avait aussi des côtés plus sombres cachés derrière sa carapace. Il faisait croire que tout allait bien, mais ses rires dissimulaient une grande anxiété et, je l’ai compris plus tard, une profonde rébellion. Alex possédait deux visages, celui qu’il montrait aux gens et l’autre, plus secret, qu’il s’autorisait quelquefois à dévoiler dans la pudeur de notre relation frère-sœur.

Après en avoir discuté avec ma psy, je pense qu’au fond Alex avait très peu confiance en lui. Cet aspect plus secret de sa personnalité tranche avec l’image lisse qu’il souhaitait renvoyer de lui. Je suis pourtant convaincue qu’Alex souffrait de ne pas être au cœur des attentions de maman, trop occupée à prendre soin de Noah, et d’être, a contrario, trop présent dans celles de papa, qui projetait sur lui tous ses espoirs de réussite inachevée. Un ado, quoi. Celui qui peine à trouver sa place.

Alex présentait toutes ces facettes à la fois : un cœur énorme, mais fragile, dissimulé sous un bouclier de bonne humeur et de disponibilité, surmonté d’un sourire carnassier. Ah ! J’allais oublier. Sa mèche. Mais oui, sa mèche ! Il n’arrêtait pas de la remettre en place, façon Justin Bieber. Il n’aimait pas la comparaison, mais je prenais un malin plaisir à la lui balancer dans les dents chaque fois que je le surprenais à jeter la tête en arrière pour réajuster la réfractaire.

C’est fou comme ça peut faire du bien d’écrire. Ma psy a raison, c’est une vraie thérapie. J’aurais aimé qu’Alex me laisse lire ce qu’il couchait, lui aussi, sur le papier. Il aurait ainsi partagé avec moi ce qu’il avait sur le cœur. Ça l’aurait peut-être soulagé et m’aurait sans doute aidée à comprendre… Enfin, je crois.

Tout ceci est loin derrière, maintenant. On ne peut plus changer le passé. Nous devons juste apprendre à vivre avec. Ou plutôt sans.

Sans Alex. Et sans Noah.

 

Le foyer – Hugo

 

Le bureau des éducs donnait sur la cuisine, point stratégique du foyer. Tout se joue et tout se négocie par la bouffe.

– Tu veux la paix ? Nourris-les comme il faut. Tu verras, t’auras pas de problèmes.

J’avais entendu ça de la bouche d’un chef de service dans un centre où j’avais eu le malheur de crécher quelques semaines. La phrase m’avait marqué. Depuis, j’ai mis un point d’honneur à ne pas me faire acheter. Le chantage à la boustifaille, je ne m’y suis jamais laissé prendre. Manger pour ne pas crever, point barre. Je ne suis pas un clébard à qui on jette un os pour avoir la paix.

La cuisine, donc, faisait face au bureau des éducs. De là, ils gardaient l’œil sur les entrées et sorties du foyer. Ils se tenaient proches de la porte principale, protégée par un système de vidéosurveillance, et pouvaient intervenir en cas de pépin. Pratique. Aucun mouvement ne leur échappait. Certains d’entre eux terminaient leur carrière comme maton. Je comprenais pourquoi.

Après la cuisine, le couloir menait vers une grande salle séparée en deux par un canapé en velours marron. Très chic. Très moderne. À gauche, une table en Formica gris sale encerclée de chaises de classe. À l’arrière, un buffet en pin verni pour ranger la vaisselle. À côté se tenait un vieux frigo qui semblait tout droit sorti de chez Emmaüs, avec un cadenas posé dessus.

– Le petit déjeuner, c’est de sept heures à huit heures, le repas du midi de onze heures trente à douze heures trente et le repas du soir de sept heures à huit heures. Un goûter est servi vers seize heures quinze. Si tu es en retard pour les repas, William, le cuisinier, te préparera un sandwich. Pas la peine de descendre pour manger, compris ?

J’avais hoché la tête. Règle numéro un : en arrivant dans un foyer, être d’accord avec tout. Histoire de capter l’ambiance sans trop me faire remarquer. Se taire, acquiescer et garder l’info pour plus tard.

Côté salon, toujours dans la même salle, le canapé fixait un mur gris et abîmé par les coups et les brûlures de cigarettes. Une vieille télé à tube cathodique était posée sur un meuble d’angle. Un baby-foot datant de l’avant-guerre offrait, semblait-il, de la distraction aux sauvageons. Cette pièce sentait le rance, les lourds passifs et les problèmes. La méridienne avait accueilli un nombre incalculable de jeunes qui l’avaient usée de leur nonchalance coupable. S’il avait pu parler, le sofa aurait sans doute trahi les secrets les plus sombres et raconté les histoires les plus tristes.

Adossé au mur, il était là, le regard froid, le sourire en coin. Un gars, mon âge, habillé de noir. Il me fixait sans rien dire. Il suivait mes déplacements en jouant avec les anneaux qu’il portait à chaque doigt. L’éduc avait lancé :

– Isaac, qu’est-ce que tu fais là ?

– C’est un nouveau ?

– C’est ça. Tu ne devrais pas être à l’unité d’activités de jour ?

– Pas aujourd’hui, M’dame. C’est samedi.

 – Ah oui, tu as raison.

– Je sais. J’ai toujours raison.

– Je n’irais pas jusque-là, avait-elle rétorqué en riant.

– Moi, si.

En disant ces mots, il avait plongé ses yeux dans les miens.

L’éducatrice n’avait pas relevé. Elle m’avait ordonné de la suivre. J’avais obéi.

Passé le séjour, un vestibule donnait sur trois chambres individuelles et une salle de bains. Le coin des filles. Deux des trois piaules étaient occupées. Les douches exhalaient des odeurs humides de moisi et de shampoing premier prix.

Nous avions emprunté l’escalier qui menait à l’étage. Le mec nous avait suivis de loin.

En haut, un long couloir en L desservait neuf piaules, un bloc sanitaire commun avec deux douches et deux toilettes. La tristesse de l’endroit m’avait presque fait regretter le vieux canapé pourri du bas.

Cinq chambres côté gauche, trois autres côté droit. Une de plus après l’angle du corridor. Au milieu, une pièce vitrée hébergeait un bureau et un fauteuil. Le local du veilleur de nuit. L’éducatrice m’avait désigné ma chambre, la deuxième à droite. La porte s’était ouverte sur un lit simple au matelas douteux et ignifugé, une table, une chaise et une armoire. Je pense que les mecs en taule disposent d’un meilleur mobilier que celui-là. Séverine m’avait dit de prendre le temps de m’installer et de les rejoindre en bas lorsque j’aurais terminé. Elle était repartie.

Dans le stress de la découverte, mes sens s’étaient anesthésiés. Ils revenaient peu à peu à la normale. Le bruit de radios qui hurlaient dans des chambres se faisait plus net. Un arôme de tabac froid envahissait l’étage. Une odeur de shit aussi. La lumière des néons recouvrait d’un voile malade le carrelage souillé d’empreintes de pas humides. Les murs étaient plus sales en haut qu’en bas. C’était à se demander si les lieux avaient été retouchés durant la fermeture.

J’étais à peine entré dans ma turne qu’il était apparu sur le pas de la porte.

– T’es nouveau, alors ?

– On dirait.

– Bien. Très bien. J’aime ça, moi, les nouveaux. Je n’avais pas relevé.

– Hugo, lui avais-je lancé en lui tendant la main.

– Isaac, avait-il dit en me tendant son poing fermé. Bienvenue chez moi.

À nouveau, je n’avais pas relevé. Il m’avait regardé de haut en bas, puis de bas en haut. Ses yeux me scannaient, m’évaluaient, me défiaient. Lorsqu’il les a plantés dans les miens, j’ai soutenu le regard. Règle numéro deux : ne jamais me laisser intimider en arrivant, sinon c’était le début de la fin. Nous nous sommes toisés durant plusieurs longues secondes. Jamais je n’ai baissé les yeux. Il a rompu le contact en premier avant de repartir en haussant les épaules. Je me souviens de la saveur de cette première victoire.

La fenêtre de ma chambre donnait sur une cour cernée de murs élevés. En bas, un local grillagé servait de débarras et de garage à vélos. Non loin, une plate-bande d’herbe s’étalait sous l’ombre d’un grand chêne. L’orage se dissipait. Le soleil revenait. Plusieurs chaises étaient disposées sur le béton détrempé. Des boîtes de conserve faisaient office de cendriers. C’était mon environnement pour les six mois à venir.

Je me souviens d’avoir refermé la porte de ma chambre et posé mon sac sur la chaise du bureau. Assis sur le lit et, la tête dans les mains, je m’étais mis à pleurer. Dans la cour, une clameur montait. La meute se regroupait.

 

Noah – Roxane

 

Depuis quelques mois, la démarche de Noah était hésitante. Il tombait beaucoup. Il adoptait une posture courbée. Ses jambes et ses pieds s’arquaient de plus en plus. Les parents mettaient ça sur le compte de la croissance. Maman disait que tout allait rentrer dans l’ordre après quelques semaines. Papa s’énervait contre mon frère, lui reprochant de ne pas être assez vigilant.

Noah avait beau expliquer qu’il n’y pouvait rien, papa le brusquait par les mots, pour l’inciter à mieux faire.

– Fais attention ! Regarde où tu mets les pieds ! Tiens-toi droit ! Ce que tu peux être empoté, parfois !

Ces phrases, longtemps répétées, ont pris un autre sens lorsque le diagnostic est tombé.

Ataxie de Friedreich.

Nous avons reçu la nouvelle en pleine face il y a quatre ans, à quelques jours de Noël. Un véritable coup de massue. Les fêtes de fin d’année avaient été gâchées. Seul Noah, qui avait dix ans à l’époque, gardait le sourire. Il ne se rendait pas compte de ce que cela impliquait pour lui. Nous non plus, à vrai dire.

Noah souffrait d’une maladie qui attaquait les nerfs de son cerveau et de sa moelle épinière. Une maladie qui avait un impact sur ses mouvements et ses déplacements. Une maladie qui empêchait sa tête de contrôler les muscles de ses jambes et de ses bras. Une maladie qui, à terme, allait avoir des répercussions sur sa vie et sur la nôtre. Une maladie incurable pour laquelle les médecins ne traitaient que les symptômes.

Maman et papa s’en sont voulu à mort. Papa surtout. Je crois qu’il ne s’en est jamais remis. L’ataxie dont souffrait Noah était d’origine héréditaire. Les parents étaient tous les deux porteurs, sans le savoir, d’un gène récessif. Je pense qu’on dit ça comme ça. Récession ? Non, récessif.

Noah avait hérité de leur déficience génétique, comme papa disait souvent. Quelque part, cela signifiait que c’était de sa faute si son fils était malade. Lui, le sportif accompli et exigeant, avait engendré un enfant handicapé. C’est comme cela que papa le vivait. Il ne le verbalisait pas, mais nous le percevions tous dans ses yeux. Voir Noah diminué de la sorte, il ne le supportait pas.

Après l’annonce du pire, les soins et les adaptations apportés à Noah ont guidé notre quotidien. Il y a un an, lorsque toute cette terrible histoire a commencé, il passait tout juste de la position debout à la station assise. Il chutait sans cesse. Ses jambes ne le portaient plus. Son fauteuil roulant a été livré à la fin du mois de juin. Noah plaisantait sans cesse sur son nouveau moyen de locomotion. Il laissait croire que cela l’amusait, mais, à la maison, personne n’était dupe.

Je sais que papa a baissé les bras le jour où Noah a pris place pour la première fois dans son fauteuil. Je pense aussi que, ce jour-là, Alex a pris le rôle du paternel. Il a décidé d’avancer là où papa a renoncé, et cela a achevé de cimenter la relation puissante qui unissait mes deux frères.

Noah était un enfant plutôt renfermé et timide ; le garçon qui peinait à trouver sa place derrière papa et Alex, deux légendes du sport (à l’échelle du quartier, tout du moins). Ses yeux noisette bouillonnaient d’intelligence et ses cheveux bruns, bouclés, lui donnaient ce petit air canaille qui me plaisait tant.

À l’inverse d’Alex, Noah prêtait peu d’attention à son look. Il portait souvent ce qui lui tombait sous la main et n’était pas très au fait de ce qui était « in » ou « tendance ». Non qu’il ne savait pas comment bien s’habiller, loin de là, mais je crois juste qu’il s’en fichait. Il m’avait dit une fois que, de toute façon, peu importait son style, car son fauteuil roulant était la seule chose que les gens remarquaient chez lui. Je l’avais contredit pour la forme, mais quelque chose en moi me murmurait qu’il n’avait pas tout à fait tort.

Avant que les médecins mettent un nom sur ses symptômes, sa démarche hésitante lui avait valu les moqueries et l’intimidation de quelques camarades au QI d’huître. Les enfants se montrent souvent cruels. Lorsque Noah a reçu son fauteuil roulant, il s’est lui-même isolé pour ne plus avoir à subir le regard et les paroles des autres. Les jeux vidéo lui ont servi de refuge.

Depuis son jeune âge, Noah a toujours aimé les écrans. Du matin au soir, il bondissait de l’ordi à la console et surfait sur YouTube jusqu’à pas d’heure. Une guerre s’est livrée avec les parents jusqu’à l’annonce du diagnostic. Depuis, ils n’ont plus osé émettre la moindre remarque, considérant qu’ils ne devaient pas le priver de ce qui le raccrochait au monde. Je pense qu’ils ont eu tort.

Toujours est-il que Noah sortait très peu. Il s’en­ fermait souvent dans sa chambre pour « geeker » et il « gamait » dès qu’il n’était pas en classe. Avec Alex, nous devions déployer des trésors d’ingéniosité pour le faire revenir vers la lumière du soleil.

Noah a toujours occupé une place à part dans la famille, avant même que sa maladie ne se déclare.

C’était le petit dernier, celui qui réclamait l’attention exclusive de maman. Celui qui pouvait parfois tourner autour d’Alex et moi, sans jamais vraiment chercher à s’immiscer dans notre duo de « grands ». Papa s’est souvent montré plus dur avec lui, souhaitant qu’il suive ses traces et celles d’Alex dans le foot. Sauf que Noah, le foot, il n’aimait pas.

Maman le protégeait beaucoup. Trop. Lorsque son ataxie s’est déclarée, toute son attention de mère s’est portée sur lui, le petit canard boiteux. Elle s’est peu à peu éloignée de nous. Non pas parce qu’elle ne nous aimait pas ou plus, non, mais juste parce que son esprit était focalisé de manière exclusive sur Noah. Nous ne lui en avons jamais voulu. En tout cas, pas moi.

La maladie a bouleversé la donne à la maison. Papa s’est détourné de lui, maman ne l’a pas lâché d’une semelle. Alex, en frère modèle, l’a entouré de son affection et de toute son attention. Quant à moi, j’étais devenue la sœur qui… La grande sœur. C’est tout. Celle qui était là pour entendre les plaintes et consoler les chagrins. Ceux des petits et des grands. Oui, le handicap de Noah a changé le cours de notre vie, à tous.

Nous avons connu de belles périodes de rires et de bonheurs en famille. Chaque jour n’était pas que tristesse et découragement. Malgré cela, les événements qui ont suivi la réouverture du foyer ont précipité notre quotidien dans le vide de manière rapide.

Commander Intime Idée