Chapitre I

Savage – 18 novembre 2014 – Paris

« Quand tu liras ces lignes, je serai probablement perdue au milieu de l’Afrique, loin de tout ordinateur. Tu me manques, ma Joe. Je suis heureuse que professionnellement tu t’épanouisses. Mais mon cœur de maman s’inquiète. Ne crois pas que je ne vois pas ce que tu essaies de me cacher : tu te sens seule, ma fille. Je sais que Leila est là pour toi. De même que Marjorie. Mais les amitiés ne font pas tout, et les livres non plus. Ton père et moi avons peur de t’avoir un peu trop donné le goût de l’indépendance… Mais c’est ce qui fait de toi une femme forte. Souviens-toi cependant : l’amour c’est comme les épidémies ; tu te crois immunisé, mais tu y es toujours exposé et jamais vacciné.

J’espère que tu auras ce mail à temps pour ton interview. Je suis avec toi, ma Joe, par la pensée et par le cœur.

Ta maman qui t’aime fort. »

Même si elle est actuellement à des milliers de kilomètres de moi et même si je ne l’ai pas vue depuis sept mois, ma mère a ce sixième sens maternel qui l’alerte et qui lui dit que sa fille a besoin d’elle. Elle voit tout. J’en viendrais presque à croire qu’elle a appris de la sorcellerie africaine. Elle a toujours raison et c’est désolant.

Mais ses mots me font du bien à l’aube de cette journée décisive pour ma carrière littéraire. Je m’appelle Savage Demercey et je suis écrivain. Je commence tout juste à me faire un nom. Enfin, mon alter ego, Joséphine Wild, commence à se faire un nom. Joséphine, c’est mon deuxième prénom, et Wild, c’est un dérivé de Savage, mon premier.

Grâce à mes deux premiers romans, je me suis fait une place dans le monde de l’écriture. Le second vient juste de sortir et se vend plutôt bien. Ma vie n’a pas été simple pour en arriver là. Mais je ne la regrette pas. Elle m’a forgée et façonnée pour être celle que je suis aujourd’hui. Une femme avec du caractère.

Un très fort et très sale caractère.

Je suis libre d’esprit, accro à mon indépendance comme une camée à la poudreuse, ultra-perfectionniste, maniaque mais aussi délurée ; mais je cache derrière tout ça une profonde solitude couplée à un total manque de confiance en moi… Bref, un cocktail détonnant.

Niveau physique : un petit mètre soixante-dix, une taille trente-huit avec des formes généreuses, de longs cheveux ondulés châtain tirant sur le brun, des yeux bleus. Voilà celle que les gens croisent dans la rue sans savoir qui elle est et ce qu’elle cache.

Du haut de mes trente ans, je suis épanouie et fière de ce que j’ai accompli jusqu’ici. Ce n’est qu’après de longues études de droit et divers petits boulots que j’ai enfin osé me lancer et envoyer mes manuscrits à des maisons d’édition. J’ai essuyé plus de refus que le Code civil ne comporte d’articles… Mais j’ai persévéré et cela a fini par payer. Je suis une auteure reconnue, mes livres se vendent plutôt bien, ce qui est, plus que tout, le signe de ma réussite professionnelle.

D’ailleurs, aujourd’hui, j’ai ma première interview pour la télévision. Je suis en mode hystérique, pour ne pas dire hystérico-hystérique. Je suis en retard et je déteste ça. Plantée devant mon placard, je cherche désespérément comment je vais m’habiller. Pantalon ? Jupe ? Robe ? Classique ? Moderne ? Casual ? Bohème chic ?

Merde. Mais pourquoi c’est si compliqué aujourd’hui ?

J’ai une boule au ventre, de la taille d’une boule de bowling, et comme un drôle de pressentiment. Comme si j’étais à un tournant de ma vie. Pas de ma carrière. Mais bel et bien de ma vie. Je n’ai ressenti cela que deux fois. Et les deux fois, ça a été un bordel intégral. Un séisme. Un tsunami.

Je ferme les yeux et essaie de me recentrer. J’aurais bien besoin d’appeler mes deux meilleures amies, Leila et Marjorie. Mais la première est en vacances et la seconde à un shooting à Londres. Je n’ai pas envie de les ennuyer avec mes doutes ridicules. Je prends donc sur moi, en sachant pertinemment que si je ne peux pas expulser mes craintes, je vais les ressasser et être d’une humeur de chien. Ce qui n’est pas franchement bon signe pour la journée à venir. J’espère qu’Henry sera prêt à gérer.

Henry est mon éditeur. Plus que ça, même. À la longue, nous sommes devenus amis. C’est inhabituel dans le monde impitoyable du livre. Mais je suis quelqu’un de tenace et j’ai besoin de connaître en profondeur les personnes avec qui je travaille. Quitte à forcer leur carapace, quand bien même je ne les laisse pas pénétrer la mienne. Henry l’a compris et surtout, l’a accepté. Je ne compte plus les rôles qu’il joue pour moi. Il est mon garde-fou, ma conscience aussi. Il sait me supporter quand je suis de mauvaise humeur.

Je respire une dernière fois et opte pour un pantalon tailleur associé à un chemisier turquoise, dont je laisse les deux premiers boutons ouverts. Une paire d’escarpins noirs, une touche de maquillage, et le tour est joué. J’enfile mon trench beige d’une main, attrape mon sac à main de l’autre, et claque la porte de mon appartement. Soudain, mon téléphone sonne. Putain. Henry, encore. C’est clair : je vais me faire allumer. Je descends à toute vitesse les escaliers de mon immeuble, puis m’engouffre dans le taxi qui m’attend devant le bâtiment, et que, prévoyant, Henry m’a envoyé. Il sait combien je déteste conduire en ville et ne compte plus le nombre de fois où j’ai insulté les pauvres automobilistes parisiens. Vingt minutes plus tard, je rentre dans l’immense édifice qui abrite les locaux de la chaîne nationale pour laquelle je vais être interviewée. Je trouve Henry en pleine discussion avec un petit blond pétillant et sûrement aussi gay que je suis hétéro.

— Enfin, te voilà. Tu t’es perdue en route, ou quoi ?

Super, Henry est dans le même état d’angoisse que moi. Ça promet. D’autant que je n’ai pas eu le temps de prendre mon café ce matin. Et moi, sans ma dose journalière de caféine, je me transforme en Gremlins…

— Ne commencez pas, Henry, je le préviens. Je ne suis pas d’humeur.

Il hausse un sourcil blanc et broussailleux.

— Ah non ? Eh bien, il va falloir, pourtant. Tu as deux minutes pour le maquillage et trois pour te composer un visage affable et souriant. Tu penses pouvoir y arriver, ou faut-il que je prévienne d’avance la sécurité ?

Je lui jette mon regard le plus polaire, puis pivote sur mes talons pour dévisager à son tour le petit blond, qui était parti dans un grand éclat de rire. Il se ratatine aussi sec, comme un raisin de Corinthe. Henry soupire et m’attrape par le coude pour me traîner un peu plus loin.

— Savage, il va falloir que tu contrôles ton caractère aujourd’hui. Cette interview, c’est une chance en or qui t’est offerte. Si jamais tu la bousilles, je te jure que je te fais écrire des livres de cuisine jusqu’à la fin de tes jours.

Je soupire. Henry a raison. En fait, il a toujours raison, comme ma mère, et ça a le don de m’agacer prodigieusement. J’ai une furieuse envie de l’insulter, mais je ne peux pas me le permettre, d’autant qu’il est le seul qui n’est absolument pas impressionné par mon caractère. Je serre donc les poings convulsivement, inspire un grand coup et me compose un sourire désarmant.

— Comme ça, ça va ? je lui demande avec une moue dédaigneuse.

— Hmm ! Je ne sais pas, me dit-il. Et si tu essayais l’amabilité et la gentillesse, pour une fois ?

— Vous n’êtes qu’un sale…

— Oui, oui, je sais, mais c’est grâce à moi que tu es là. Alors souris et s’il te plaît, sois convaincante quand tu tenteras d’être sympathique. Tu vas être interviewée par l’étoile montante du journalisme télévisé. Il va avoir vingt-huit ans, mais il est déjà fortement apprécié et reconnu du public. La chaîne a pensé que votre association profiterait à votre image à tous les deux. Alors s’il te plaît, s’il te plaît, essaie vraiment cette fois-ci d’y mettre du tien…

Je lève les yeux au ciel. Bon. Si ça peut rendre Henry heureux et lui permettre de me foutre la paix pendant les trois prochaines semaines, ça vaut peut-être le coup de faire un effort…

— Très bien, Henry. Vous avez gagné, comme d’habitude.

— Promets-le-moi, Savage.

— Très bien, je grogne, ulcérée. Je promets.

Henry me regarde, absolument pas convaincu. Il met sa main derrière son oreille et ajoute :

— Je n’ai pas bien entendu, tu disais ?

Mes narines se dilatent sous l’effet de la colère, mes muscles se crispent, mais je réponds bravement :

— Je promets que je ne bousillerai pas tout, et que je ne ferai pas la peste.

— Bien. Allons-y, alors.

Le petit blond nous précède dans un dédale de couloirs, un ascenseur, une salle de rédaction comble, et enfin s’arrête devant une porte de bureau. Il toque. Une voix lui répond d’entrer. Il s’efface alors pour nous laisser passer.

— Votre rendez-vous de dix heures, monsieur Erria : mademoiselle Joséphine Wild et son éditeur, monsieur Henry Miller.

Mon cortex cérébral a un violent court-jus.

Pardon ? Je n’ai pas bien entendu. Quel nom a-t-il prononcé ? Dites-moi que c’est une farce. Un cauchemar. Tout, mais pas ça. Dieu, s’il te plaît, si tu existes, ne me fais pas ça…

Je reste figée telle une statue sur le pas de la porte, une sueur froide me coulant dans le dos, mon cœur battant la chamade. Henry se retourne et me regarde en me fusillant des yeux. Et alors que notre hôte s’avance pour lui serrer la main, je le vois qui se fige à son tour, foudroyé par ma vue et cette saloperie de destin. J’ai l’impression de m’être jetée dans la gueule du loup, dans la fosse aux lions ou dans une piscine remplie d’acide. Mon ex, mon putain d’ex est devant moi, son regard de braise planté dans le mien. Richard Erria. Je sens à nouveau l’attirance physique qui nous relie malgré nous. Des flashs de nos nuits torrides me traversent comme des vagues lors d’une tempête et je me liquéfie. Littéralement. Mon corps me trahit ignoblement.

Je ne l’ai pas vu depuis cinq ans, mais il est toujours aussi beau, toujours aussi sexy, toujours aussi sûr de lui. Je jurerais presque qu’il a encore gagné en charisme et sex-appeal. Son mètre quatre-vingt-cinq, sa peau mate, son corps à la fois souple, musclé et délié… Tout en lui est encore plus… Tout. Légalement, ça devrait être interdit d’embellir à chaque année qui passe. Et en plus, évidemment, il est habillé précisément comme j’aime : un pull noir à col roulé sur un pantalon à pince gris de la meilleure coupe. Ses cheveux noirs aux doux reflets argentés sont légèrement décoiffés, comme autrefois. Avec sa barbe de trois jours, à la couleur naturelle poivre et sel, il fait beaucoup plus mature que son âge réel. Bad Boy sous ses airs de fils de bonne famille, à la fois chic et décontracté…

Je le hais.

Passé son premier moment de surprise, je le vois qui esquisse son sourire qui tue. Le con. Je recule. C’est plus fort que moi. Je ne peux pas rester en sa présence. J’ai trop souffert de sa trahison, trop pleuré, trop crié aussi. Mais le regard d’Henry me dissuade de faire un pas de plus en arrière. Je lui ai promis de ne pas tout faire foirer. Et il y a bien plus longtemps, je me suis promis que Richard ne m’atteindrait plus jamais. Alors je respire un grand coup et je m’avance, déterminée.

— Savage…

Sa voix provoque toujours autant de choses en moi.

— Je suis un peu pris de court, continue-t-il, je dois le reconnaître.

— Pas autant que moi, cependant, je réponds, crispée.

— Comment vas-tu ? me demande-t-il doucement.

— Bien, je présume.

Il me dévisage sans oser s’approcher de moi. Je le sais tendu. Je le connais par cœur. Je sens ses mécanismes d’attaque et de défense s’enclencher un par un, et en même temps, je sens tout ce qu’il voudrait me dire, de même que je devine tout ce qu’il voudrait me faire.

Henry se racle la gorge. Nous n’y prêtons attention ni l’un ni l’autre. Il n’y a plus que nous deux.

— Pourquoi es-tu partie ? Pourquoi n’as-tu jamais répondu à mes messages ? Je ne comprends pas, Savage, pourquoi ?

Richard a débité ça avec urgence, avec désespoir, presque. Cela me surprend et me perturbe. Comme s’il avait vraiment besoin que je lui explique les raisons de mon départ. Comme si ces dernières n’étaient pas évidentes. Ça me met en colère, en rage même. En un quart de seconde, nous sommes passés du terrain purement professionnel pour nous aventurer sur celui de l’intime, bien plus dangereux.

— Sérieux ? Tu veux vraiment qu’on parle de ça maintenant, Richard ?

— Et pourquoi pas ? T’as autre chose à faire, là, tout de suite ?

Henry s’interpose entre nous, décontenancé par la situation, qui lui échappe totalement.

— Est-ce que l’un de vous deux veut bien m’expliquer ce qui se passe exactement ?

J’avale ma salive. Mon éditeur va faire une syncope, je le sais.

— Henry, je vous présente Richard Erria, mon… ex.

— Ton quoi ?

Richard semble soudain beaucoup s’amuser. Ses yeux pétillent à nouveau.

— Son ex. Amant, amoureux, comme vous voulez.

Henry s’étouffe et passe par toutes les nuances de rouge existantes. Je me demande vaguement si je ne vais pas devoir opérer une manœuvre d’Heimlich pour qu’il respire à nouveau.

— Savage, on s’en va, me dit-il.

Richard s’avance, lui ouvre la porte et lui déclare :

— Vous, peut-être, mais elle non. J’ai deux mots à lui dire.

— Je suis contre, rétorque Henry. J’annule cette interview, il y a conflit d’intérêts.

— Elle n’a pas encore commencé, lui répond Richard, glacial. Ceci est une conversation privée.

Henry me regarde, indécis. Moi-même, j’hésite un petit moment. Mais j’ai envie de savoir ce que Richard a à me dire. En plus : j’en ai besoin, quelque part. Je rassure mon éditeur :

— Ça ira, Henry. Je vais m’en sortir, et puis, Richard sait que je mords. Je ne risque rien.

Il réfléchit encore un instant mais finit par sortir, décidé par la conviction brute que j’affiche. Richard referme la porte derrière lui.

— Tu es toujours aussi belle, Savage.

— Et toi, toujours aussi autoritaire.

Richard s’avance vers moi et se met à me tourner autour, comme le ferait un chat avant de croquer une souris, empiétant sur son espace.

— Je me sens vraiment idiot de ne pas avoir compris que c’était toi qui te cachais derrière le pseudo de Joséphine Wild. J’aurais dû comprendre.

— Oui, c’est un assez bon résumé de ta vie je crois : l’idiot qui ne comprend rien.

Il s’arrête, son corps bien trop près du mien. Son parfum emplit mon air. La tête me tourne.

Il ne relève pas. Il me connaît. Je l’ai toujours cherché. De toutes les façons que je pouvais.

— Tu as beaucoup minci. J’aimais tes formes.

— Je ne vois pas en quoi mon physique te concerne désormais.

— Ce n’est pas parce que tu as pris la décision arbitraire de m’éjecter de ta vie que je n’ai pas le droit de me préoccuper de toi.

Je reconnais le ton du Richard énervé et en colère et il est hors de question que je rentre dans son jeu.

— Ne commence pas. Tu sais parfaitement pourquoi je l’ai fait.

— Non, je ne sais pas, et c’est bien là le problème.

— Quel problème ? Je ne t’ai pas vu ramper pour venir me chercher, que je sache ?

Le ton monte. Richard esquisse un sourire en coin.

— Tu sais très bien que je préfère quand c’est toi qui rampes…

Oh non, pas de ça avec moi ! Pas de sous-entendus érotiques…

— Justement. J’en avais marre.

— Je ne comprends pas, reprend-il, plus sérieux. Pourquoi es-tu partie ?

Je n’en reviens pas. C’est qu’il insiste, en plus !

— Tu oses me poser cette question ?

— Je ne vois pas pourquoi je ne le ferais pas, s’emporte-t-il. Du reste, je t’aime toujours, moi.

Coup de poignard. Au moins quatorze centimètres de long, droit dans mon cœur. J’arrête de respirer tant ces mots me choquent et me prennent au dépourvu. Combien de fois ai-je rêvé, fantasmé qu’il me les dise ? Car il n'avait jamais été jusque-là, il ne les avait jamais prononcés. Malgré tout ce que nous avons vécu. Pas prêt, trop immature. Pas l’envie, ni le besoin peut-être.

C’est pourquoi aujourd’hui, ces mots me mettent encore plus hors de moi. Je n’y crois pas. Surtout après son dernier message et ce qui en a découlé. Je revois encore les images qui me font si mal, celles de la découverte de sa trahison. Jamais je ne pourrai oublier. Je refuse de sombrer à nouveau, j’aurais trop de mal à m’en sortir. J’ai failli ne pas y parvenir la dernière fois.

Alors je dis la seule chose qui me passe par la tête :

— T’es vraiment qu’une pourriture…

Je tourne les talons et m’apprête à sortir quand il m’attrape par la main et me tire vers lui pour me retenir. Je le gifle. Il ne me lâche pas. Au contraire, il me bloque contre lui, emprisonnant mon poignet dans mon dos.

Oh, son torse contre le mien…

— Lâche-moi, Richard, ou je te plante mon talon dans les couilles. Tu as trois secondes. Une…

Ma voix est basse et menaçante, bien que rendue rauque par sa troublante proximité.

— Non, pas avant que tu te sois expliquée.

— Deux…

Nous nous défions du regard. Je sais qu’il ne me lâchera pas. Pas tant que je ne lui aurai pas apporté une réponse.

— Je suis partie pour nous, je lâche dans un souffle, parce qu’on se faisait du mal et qu’il fallait bien que l’un de nous deux la prenne, cette foutue décision !

Je n’irai pas plus loin dans mes explications. Hors de question de lui avouer que… Non. Ce serait donner trop d’importance au passé. Ce serait LUI donner trop d'importance. Je ne veux pas. Non. Je ne veux pas.

Mes larmes se sont mises à couler toutes seules.

Mon corps me trahit, une fois de plus.

— Qu’est-ce que…

Je vois Richard sincèrement surpris par ma réponse. Je lis la confusion sur son visage. Il cligne des yeux plusieurs fois, cherchant à comprendre ce que je viens de lui dire. Il cherche. Vraiment. Ç’en est limite comique.

Je me dégage et continue de déverser le produit d’années de rancune et de souffrance.

— Sois réaliste. Tu ne rêvais que de t’éclater et la seule chose que tu attendais de moi, c’était que je sois à ta disposition quand ça te convenait. Combien de fois es-tu parti sans me donner de nouvelles ? Combien de fois tes potes m’ont-ils appelée en pleine nuit, quand tu étais bourré et que tu délirais à mon sujet ? Combien de fois m’as-tu quittée pour mieux revenir après comme si de rien n’était ?

Il déglutit, complètement sonné.

— Je… J’étais con, c’est vrai.

— Con ?

Je n’en reviens pas. Mais où est donc le vrai Richard Erria, le connard fini que je connais ?

— Oui, con, reprend-il. Mais je dois avouer que je me pose aussi la question de ton âge mental, là tout de suite. Tu me parles de ce que tu as subi, mais et moi, alors ? Combien de fois ai-je supporté que l’autre abruti de cuistot te tourne autour ? Combien de fois ai-je dû patienter jusqu’à ce que tu veuilles bien me rappeler ? Combien de fois ai-je dû te défendre auprès de Magali ? Tu veux que l’on compte les points toute notre vie ?

Mon rire devient hystérique.

— Je ne te parle pas de compter les points, Richard. Le problème est ailleurs, si tu veux mon avis. Tu n’aimes pas être attaché à quelqu’un. Ce que tu aimes, c’est ta liberté. Tu es comme un courant d’air, toujours à la recherche du frisson et de l’aventure. Et moi, ce que je voulais, c’est être rassurée. Tu ne comprends donc pas ? Nous étions incompatibles. Sur tous les plans. Ça ne pouvait pas fonctionner. Nos blessures respectives nous ont jetés sur des chemins opposés, toi et moi. Je te voyais lutter contre ta vraie nature quand tu étais avec moi. Et moi, quand tu n’étais pas là, j’étais comme en apnée. Alors j’ai pris la seule décision viable pour nous deux : je t’ai laissé partir. Je préférais te savoir heureux sans moi que malheureux avec. Quelque part, j’avais l’impression de te forcer à être avec moi, alors que tu n’y étais pas prêt. Je ne voulais pas ça pour toi. Je t’aimais trop pour ça. C’est pour ça que je suis partie. Pour ça aussi que je ne t’ai jamais répondu.

Et pour une autre raison aussi…

Il me regarde, estomaqué. Il a soudain l’air brisé et peiné. Une douleur certaine brille au fond de ses prunelles noires.

— Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé, bordel ? s’énerve-t-il brusquement. Pourquoi ne m’as-tu pas forcé à t’écouter ?

— Et à quoi ça aurait servi, dis-moi ? Hein ? Tu aurais fait quoi de plus ? Tu étais même en train d’évoquer le fait de partir suivre un cursus en Chine. En Chine ! Pas à l’autre bout de la France, non, trois continents plus loin ! S’il te plaît… Tu sais très bien que tu te mens quand tu te persuades que tu aurais fait quelque chose à l’époque.

— Mais ça, on ne le saura jamais, puisque tu ne m’as laissé aucune chance ! me rétorque-t-il, ulcéré.

Je ravale une réplique cinglante. Quelque part, je sais qu’il a raison. Mais jamais je ne le lui avouerai. Plutôt me couper un bras à la tronçonneuse.

Il enchaîne en se passant une main dans les cheveux :

— Tu ne me croiras pas, mais je t’ai cherchée, Savage. Putain. Tu es plus difficile à débusquer que la dernière maîtresse en date du Premier ministre. Tu ne vas pas sur les réseaux sociaux, tu as changé d’adresse et de téléphone. Quant à Leila, elle m’a clairement fait comprendre que si je cherchais à te revoir, elle me la découperait en rondelle avant de me la servir en salade…

Je retiens un éclat de rire. Dieu que j’aime ma meilleure amie… Je me dis même que Richard a de la chance de ne pas connaître Marjorie… Elle ne se serait pas contentée de le menacer, elle aurait directement mis à exécution le plan de Leila.

— Arrête de te faire passer pour la victime, Richard. Jamais tu ne m’as dit que tu m’aimais, jamais tu ne m’as offert ne serait-ce qu’une simple rose… J’étais un jouet pour toi, rien de plus. Tu m’as utilisée. Et tu veux que je te dise le plus drôle ? Si encore tu m’avais payée, j’aurais au moins eu le statut de pute… Mais là, à part la risée de tous, je n’étais rien.

Richard s’avance vers moi, une lueur mauvaise dans le regard. Je l’ai réellement mis en colère cette fois. Je sais que j’ai été trop loin. Mais c’est ce que j’ai ressenti à l’époque. Je n’étais rien.

Une deuxième fois.

— Ne redis plus jamais ça, Savage, ou bien…

Sa voix est basse et menaçante.

— Ou bien quoi ? je reprends en le défiant de plus belle. Qu’est-ce qui se passe ? Ça ne te plaît pas que je puisse penser ça de moi ? De notre histoire ? Il n’y a que la vérité qui blesse, tu sais.

— Je ne te savais pas cynique. Pour moi, avoir le dernier mot, c’est simplement faire la dernière blessure.

— Je ne te savais pas philosophe, moi ! je rétorque, mes yeux vrillés dans les siens.

Nous nous dévisageons. Aucun de nous deux n’abandonnera le combat, jamais.

— Tu me reviendras, Savage. Tu ne le sais pas encore, mais tu me reviendras.

— Je prends le pari que non.

— C’est ce qu’on verra.

Je le regarde une dernière fois et tourne les talons. Définitivement, cette fois, je l’espère. J’ouvre la porte de son bureau et me propulse dans la salle de rédaction, où je trouve Henry en train de tourner en rond. Lorsqu’il me voit, il soupire de soulagement, mais reste tendu. Il appuie sur le bouton d’appel de l’ascenseur, voyant dans mon regard combien il me tarde de sortir de là.

— Savage ! m’appelle Richard.

Je m’arrête net et ferme les yeux, priant de toutes les fibres de mon corps pour ne pas me trahir et résister à l’envie de le tuer. Je sens les regards de tous ses collaborateurs braqués sur nous. Il se rapproche de moi et me pose une main sur l’épaule.

Mon Dieu, comme cette main m’a manquée…

Hein ? D’où est-ce que ça sort, ça ? Merde, Savage, reprends-toi.

— Dîne avec moi ce soir.

Je me retourne, sidérée. Il a un de ces culots !

— Que… ? Quoi ?

— Dîne avec moi ce soir, s’il te plaît.

— Non.

Ma voix grimpe de trois octaves. Je suis sûre qu’on m’a entendue à l’autre bout de Paris. Richard me fait son sourire charmeur. Plusieurs de ses collègues féminines me jettent des regards assassins : elles viennent de me reléguer dans la case « timbrée psychotique » pour avoir osé refuser une invitation à dîner de leur beau gosse de patron.

— Non ? répète-t-il, amusé.

J’ai envie de taper du pied par terre, comme une sale môme capricieuse, mais je me retiens.

— Non, j’assène plus fort. Clairement, non.

— Tu sais que je n’aime pas qu’on me dise non, Savage ?

— Tu n’as jamais vraiment aimé qu’on te dise oui non plus, alors…

Richard sourit de plus belle. Je l’amuse. Infiniment.

— On fait un « ni oui ni non », alors ? Comme au bon vieux temps ?

Je n’en reviens pas. J’ai été envoyée dans la quatrième dimension.

Henry dévisage Richard en se demandant pourquoi il tient tellement à dîner avec la reine des garces… Il doit se demander s’il n’est pas maso.

— On a passé l’âge de jouer à ça, tu ne crois pas ? lui dis-je, blasée.

— J’ai toujours trois ans de moins que toi, je te signale, rit-il.

— Oui, j’avais oublié. Tu es toujours bloqué au stade de la masturbation solitaire, visiblement.

Notre auditoire, c’est-à-dire l’intégralité de la salle de rédaction, retient son souffle et suit avec passion notre match. Tous tournent la tête à chaque coup de raquette. Plusieurs flashs crépitent également.

— Au moins, j’ai une vie sexuelle, moi.

Richard : 1. Savage : 1. Égalisation.

— Plus jamais je ne dînerai avec toi.

— Tu es sûre ?

— O… Parfaitement.

— On peut passer directement au dessert, alors ?

Ce n’est pas vrai, il ne lâchera donc pas l’affaire ! Je croise les bras sur ma poitrine. Les yeux de Richard plongent dans mon décolleté devenu pigeonnant.

— Je n’ai jamais été sucré. Tu devrais le savoir depuis le temps.

— O… C’est vrai, admet-il de justesse. Tu as… d’autres goûts.

Il se passe la langue sur la lèvre dans un geste délibérément provocateur.

Je le hais ! Je le hais ! Je le hais !

— On passe directement au digestif, alors ? Je crois me souvenir que c’est la partie que tu préfères. N’est-ce pas ?

— N… Pourquoi voudrais-tu que je dîne, prenne un dessert ou même un digestif avec toi, alors que je n’ai pas faim ? Tu viens de me couper l’appétit pour les trois semaines à venir.

Ouf ! Je me suis reprise à temps. Je déteste perdre. En même temps, j’adore voir Richard essayer de ramper. Mais je suis quasiment certaine qu’il peut mieux faire. Beaucoup, beaucoup mieux faire. Et même si ce n’est pas raisonnable, mon cœur a vraiment hâte de le voir faire. Mon ego, aussi. Surtout mon ego, d’ailleurs, étant donné ce que Richard m’a fait.

Le ding de l’ascenseur sonne la fin de notre combat. Pour le moment. Je sais que mon répit n’est que provisoire. Maintenant que le Bad Boy m’a retrouvée, il ne me lâchera plus.

Je me dépêche de rentrer dans la cabine.

— Partie remise, il semblerait, me dit Richard d’une voix douce.

Il attrape ma main et dépose un baiser léger comme un papillon sur ma paume, son pouce effleurant la naissance de mon poignet. Seigneur, j’en ai des frissons jusque dans ma culotte.

— À bientôt, Savage. Ce fut un réel plaisir de te revoir.

La porte de l’ascenseur se referme. Enfin. J’ai dans la tête l’image du corps parfait de Richard et sur la main, je sens encore son souffle chaud et torride. Une question cependant me paralyse : vais-je arriver à gérer son retour dans ma vie ? Parce que je ne dois pas en douter : Richard va me poursuivre jusqu’à ce que je lui cède à nouveau. Comme autrefois. Et comme autrefois, je risque de replonger sans me soucier du prix à payer. Un prix que je paie encore aujourd’hui.

Henry souffle comme un bœuf à côté de moi. Il secoue la tête et murmure tout un tas d’obscénités. Je m’adosse contre la paroi de l’ascenseur, chancelante et fébrile. Je ferme les yeux. Des images interdites au moins de dix-huit ans s’animent derrière mes paupières closes. Bordel. C’est encore pire que le pire du pire qui aurait pu arriver. Je suis maudite. J’ai vraiment dû faire quelque chose de très vilain dans une autre vie.

C’est ça ! C’est mon karma, c’est sûr.

— Savage ? Tu m’écoutes ?

Retour brutal sur la planète Terre.

— Hein ? Euh, oui, oui.

— Ça a été si compliqué que ça entre vous ?

Je me raidis.

— Terrain miné, Henry. Je n’ai pas envie d’en parler. C’est ma vie privée.

Nous arrivons au rez-de-chaussée. Je sors précipitamment de l’ascenseur et manque de heurter une blonde sculpturale, perchée sur des talons de quatorze centimètres au moins.

— Désolée…

Je me redresse. Deuxième arrêt cardiaque. Montée d’adrénaline.

C’est décidé, après ça, je vais me recoucher, histoire d’oublier que cette journée de merde a eu lieu !

Mon ennemie jurée se tient devant moi : Magali, la soi-disant meilleure amie de Richard, une blonde aux cheveux tirant sur le châtain doré et au visage d’ange. Avec un air si doux et si innocent que c’en est déconcertant de savoir à quel point elle cache, en fait, un côté sombre et garce à souhait.

 Sa seule envie : sauter Richard. Je la déteste plus que lui, d’ailleurs. Elle, c’est viscéral. Chaque fois que je la vois, j’imagine un meurtre violent et sanglant. J’ai rêvé des milliers de fois de l’étouffer en enfonçant son tube de son rouge à lèvres au fond de sa gorge ; ou bien de l’étrangler avec la sangle de son sac à main Vuitton.

Pourquoi ne suis-je pas plus étonnée que ça de la trouver ici ? On se le demande bien.

Nous nous dévisageons. La surprise se lit un bref instant sur son visage avant de se muer en haine absolue. Grand bien lui fasse, c’est aussi ce que je ressens pour elle. Je ne prends même pas la peine d’attendre Henry. Je pousse Magali d’une main et sors en courant dans la rue. Il pleut à torrents en ce mois de novembre et bien sûr, je n’ai pas mon parapluie. Vraiment, c’est la totale.

— Savage, attends-moi ! me crie Henry.

Je guette un taxi. J’en vois un et lui fais signe. Il s’arrête. J’ouvre la portière et grimpe à l’intérieur.

— Mais enfin, Savage, tu vas t’arrêter, oui ?

— Henry, je ne peux pas. C’est au-delà de mes forces. S’il vous plaît, je veux juste rentrer chez moi et oublier tout ça. Je vous rappellerai demain. Mais s’il vous plaît, juste… Pas maintenant.

Il me dévisage. Et parce qu’il me connaît bien, il lâche prise. Il soupire et reprend plus doucement :

— D’accord, mais demain à la première heure, OK ?

J’acquiesce. Il referme la portière et je fuis, poursuivie par un passé auquel je ne voulais vraiment plus penser.

 

Je rentre dans mon immeuble avec l’impression d’avoir été percutée par un bus. Une vague de nostalgie brûlante m’a envahie. Je suis au bord de la rupture émotionnelle, une fois de plus. Je suis en colère contre Richard, mais contre moi aussi. Surtout contre moi, à vrai dire.

D’abord parce que j’aurais dû savoir que c’était lui qui allait m’interviewer. J’aurais dû le voir venir. Bordel, sa famille du côté maternel n’est ni plus, ni moins que LA dynastie journalistique à la française. Du côté de son père, c’est encore pire. Ils sont tous dans le comité directeur d’une multinationale en agroalimentaire. Richard baigne dans l’argent et le luxe depuis sa naissance. Ce qui lui a donné un avantage certain en termes de carnet d’adresses…

Bien sûr qu’il est doué, et bien sûr qu’avec sa gueule de beau gosse, on ne voit que lui à la télé… Pour autant que je le sache, en tout cas. Je zappe toujours sur une autre chaîne chaque fois que j’ai le malheur de tomber par hasard sur une émission qu’il présente.

Je m’en veux ensuite parce qu’il ne devrait pas me faire autant d’effet. Tout est terminé entre nous depuis cinq ans ! Et pourtant, le simple fait de le voir, de le sentir, de le toucher, a remué tellement de choses et de souvenirs en moi que je suis en train de partir en vrille.

J’ouvre la porte de mon appartement avec difficulté tant mes mains tremblent. Je la claque et m’adosse contre elle en fermant les yeux. Puis je laisse tomber mon sac à main. Il atterrit sur mon parquet avec un bruit sourd. Je glisse petit à petit jusqu’au sol et pleure en repensant à ma première rencontre avec Richard.

Savage – Été 2006 – Bordeaux

J’étais étudiante à  cette époque. Mes parents gagnaient leur vie correctement, mais avec tous leurs voyages et leurs projets de recherche, les fins de mois étaient plutôt serrées. Et puis je ne voulais pas être un poids.

Entre un père océanologue et une mère ethnologue, ma vie n’était pas vraiment stable. Ils étaient toujours en vadrouille quelque part dans le monde et je les voyais rarement. J’étais une Sans Parent Fixe et dès mon enfance, je m’étais réfugiée dans la lecture et l’écriture. J’adorais mon père, Hector, et ma mère, Carolina. Mais finalement, c’étaient ma tante et mon oncle qui étaient les personnes sur lesquelles je pouvais réellement compter. J’étais donc partie vivre avec eux sur Bordeaux à partir de mes treize ans.

Ma tante, la sœur de ma mère, ne cessait de me répéter qu’il fallait toujours avoir plusieurs cordes à son arc. Pour le cas où… Je m’étais donc mise à chercher un job et j’avais fini par trouver un boulot dans l’une des cafétérias d’une immense zone commerciale en bord de Garonne. Un job alimentaire, comme on dit : équipière polyvalente. En d’autres termes : service, cuisine, nettoyage des toilettes, caisse… J’avais commencé ce travail dès ma première année d’études et étais devenue rapidement efficace et nécessaire. Tellement que malgré mon temps partiel de trente heures par semaine, j’étais devenue responsable du secteur caisse, de l’arrivée des nouveaux et de leur formation en salle. Je passais mon temps à jongler entre l’université et la cafète. Mais avec mon caractère d’hyperactive, c’était ce qu’il me fallait. Certains de mes collègues étaient devenus des amis et il n’était pas rare que nous finissions un service à deux heures du matin dans un joyeux délire.

Cette année-là, pourtant, nous avions du mal à recruter du personnel de renfort pour l’été. La période des soldes était toujours critique et les départs en congés nous assuraient un rythme soutenu. C’est-à-dire qu’avec une capacité de trois cents places et une moyenne de neuf cents à mille couverts par service, il fallait débarrasser rapidement et efficacement. Il valait mieux éviter d’avoir les deux pieds dans le même sabot ou deux mains gauches.

Le jour où tout a commencé, je faillis faire une apoplexie quand en arrivant à la cafétéria, je repérai trois nouvelles têtes qui discutaient avec Paul, le directeur. Un mec, deux filles. Je me crispais instantanément. J’étais épuisée de former des gens qui ne restaient jamais…

Paul me regarda et se leva de sa chaise.

— Ah ! Joe, vous voilà. Voici des petits nouveaux rien que pour vous. Rachel, Myriam et Richard. Les jeunes, je vous présente Savage, ma responsable de caisse et des formations de salle. Mais tout le monde l’appelle Joe. C’est elle qui va s’occuper de vous.

Pas un mot du jeune homme. Deux discrets bonjours des demoiselles. Je les dévisageais froidement avant de lâcher :

— Veuillez nous excuser un instant. Paul, je peux vous dire un mot dans le bureau s’il vous plaît ?

Mon directeur haussa un sourcil. Mais il me suivit à l’étage sous le regard inquiet de nos jeunes recrues. Heureusement, Christelle, déjà en service derrière le comptoir des petits-déjeuners, leur fit passer mon accueil plutôt réfrigérant avec une tournée de café.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Joe ?

— Paul, enfin, sérieusement, vous les avez regardés ? Je suis prête à manger mon tablier s’ils restent plus de deux jours, ceux-là… Il faut qu’on arrête le massacre. Les filles de salle n’en peuvent plus de passer leur temps à nettoyer les conneries des nouveaux. Quant aux cuistots, ça les fait tellement marrer qu’avant-hier ils se disaient que le prochain, ils iraient lui faire chercher l’échelle à monter les blancs en neige.

Paul réprima un sourire.

— Je suis sûr que ça se passera bien cette fois-ci. Et puis, j’ai décidé de changer de tactique. Richard commencera avec vous en caisse dès aujourd’hui. Les filles iront en plonge et aux pleins des cuisines et de salle. On limitera ainsi la casse. Au sens propre comme au sens figuré, d’ailleurs…

— Un nouveau en caisse ?  Vous voulez ma mort, ou quoi ? C’est une plaisanterie ?

— On fait un essai. Aujourd’hui, c’est mardi, les stats prévisionnelles nous donnent six à sept cents couverts. Plutôt calme pour commencer. Ça va le faire, vous verrez.

Je n’en étais pas persuadée. Mais bon, je n’avais pas vraiment le choix. Histoire de bien montrer ma mauvaise humeur désapprobatrice, je lançai malgré tout :

— Il sait compter, au moins ?

— Hum, je pense oui, me répondit une voix grave derrière mon dos. Avec un double cursus en journalisme et commerce international, ça me ferait mal si j’avais oublié mes tables de multiplication.

— Euh… Vous m’aviez dit de le faire monter à onze heures, patron, pour le début de service, dit Christelle d’une toute petite voix.

Paul éclata de rire devant le comique de la situation. Je me figeai et devins rouge pivoine. C’est ce qui s’appelait se faire griller…. Morte de honte, je pris une grande respiration, et mon courage à deux mains, pour regarder le nouveau. Christelle, plantée derrière lui, se retenait pour ne pas se rouler par terre. Elle, j’allais l’assigner au nettoyage des toilettes pour les trois prochains mois, c’était clair…

— Richard, c’est ça ? demandai-je en essayant de retrouver une contenance.

— Toi, je ne sais pas si tu sais compter, mais tu as au moins de la mémoire. À nous deux, on devrait pouvoir faire quelque chose.

Je restai estomaquée. Il sortait d’où, ce gars-là ?

— Patron ? hurla Sébastien, le cuistot, en bas des escaliers. On a un problème avec les plaques ! Elles ont encore court-circuité !

— Encore ? J’arrive, répondit Paul, hurlant lui aussi.

Puis il se tourna vers moi.

— Joe, ma décision est prise. Et puis, il me plaît déjà, ce nouveau. Enfin un qui va vous rabaisser votre caquet de petite merdeuse et vous donner du fil à retordre…

Je serrai les dents. C’était un coup bas, ça, me faire passer pour une peste capricieuse et imbue de sa personne. Super.

— Rappelez-moi de vous demander en partant ce soir ces fameux congés que vous me devez, répliquai-je du tac au tac. Vous savez, ceux que vous ne pouvez pas me refuser pour mes examens de licence ? J’ai oublié de vous dire, ils démarrent la première semaine des soldes…

— Très drôle, Joe. Vraiment spirituel.

— Patron ! hurla de nouveau Seb.

Paul soupira.

— Les clés de la réserve des vestiaires sont dans le coffre. À tout à l’heure.

Et il se tira, Christelle sur les talons, me laissant seule avec un mec que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam et que j’avais traité d’abruti avant même d’avoir essayé d’apprendre à le connaître.

— Désolée, tu n’aurais pas dû entendre ça et je n’aurais pas dû le dire, mais nous avons eu beaucoup de difficultés avec les nouvelles recrues ces dernières semaines.

Mes excuses étaient pitoyables, j’en avais conscience. Richard s’était appuyé avec nonchalance au chambranle de la porte du bureau, les bras croisés. Dans son jean brut et son polo blanc, il était absolument parfait.

Déjà…

Je me souviens que lorsque j’en pris conscience, un frisson d’excitation descendit le long de ma colonne vertébrale.

— Le directeur nous a expliqué ça, oui. Visiblement, tu as eu pas mal de complications à gérer. Pourquoi Joe, au fait ? Savage, c’est plutôt sympa comme prénom…

Sa question me prit au dépourvu.

— Mon deuxième prénom, c’est Joséphine, murmurai-je. Alors Joe, c’est plus court et plus facile.

Il continua de me dévisager, impitoyablement. Passant devant lui pour quitter le bureau, j’attaquai en retour :

— Tu tailles quoi en pantalon ?

Il écarquilla les yeux et se redressa, surpris.

— Pardon ?

— S’il te plaît, Richard, je te demande ta taille de pantalon, pas de quel côté tu la portes… C’est pour ton uniforme. Pour bosser, crus-je bon de lui préciser avec un sourire coquin.

Je suis sûre qu’à cet instant précis, il m’a prise pour une nymphomane doublée d’une maniaque psychorigide complètement barrée. Mais à l’époque, j’étais comme ça. Rentre dedans. Dès qu’un mec me plaisait, il fallait que je le séduise. Par tous les moyens. Et Richard m’avait plu. Dès le début. Dès l’instant précis où il avait osé ouvrir sa grande gueule alors même que nous ne nous connaissions pas et que j’allais devenir sa supérieure directe.

— Je vois, lâcha-t-il avec un pétillement dans le regard. Tu es toujours aussi cash ?

— Tu n’as pas idée à quel point. Toujours prêt à me subir pendant les trois prochaines heures ?

— Plutôt motivé, je dirais. Je sens qu’on va bien s’amuser, rajouta-t-il sans répondre ni par oui ni par non.

Déjà. Nous étions déjà dans ce foutu jeu sans le savoir.

— À tes risques et périls, alors.

La suite, ce furent trois heures derrière une caisse de deux mètres carrés à nous frôler de toutes les façons possibles, à nous chercher et, je dois bien me l’avouer, à tomber irrémédiablement amoureuse pour ma part.


 

Chapitre II

Richard – 18 novembre 2014 – Paris

J’ai toujours su que professionnellement, j’avais la baraka. Cette matinée vient de me le prouver une fois de plus. Sérieusement, combien de chances avais-je de retrouver en interview la seule femme qui ait jamais vraiment compté dans ma vie, toujours aussi belle et effrontée qu’autrefois ?

Pour moi, aucune.

Je suis toujours devant les portes de l’ascenseur, qui viennent de se refermer, à me dire que je suis le connard le plus chanceux du monde, lorsque je prends conscience que ma salle de rédaction est étrangement silencieuse. Trop silencieuse.

Putain, ça ne pouvait pas être pire. Je me suis donné en spectacle. Jamais ce genre de choses ne m’arrive d’habitude. Je veille à maintenir tout le monde sous pression et à bien séparer vie privée et boulot : depuis que je suis arrivé, j’essaie de faire oublier mon nom de famille. Et là, subitement, j’ai dragué, ouvertement, mon ex en lui faisant des propositions plus qu’indécentes devant la totalité de mes collaborateurs. Et comme par hasard, aujourd’hui, tout le monde est présent. Pas de malade et pas de scoop à couvrir à l’autre bout du pays.

Merde. Merde. Merde.

Pour couronner le tout, j’ai un début d’érection dans mon pantalon. Petit souci que je vais avoir beaucoup de mal à cacher. Sauf si…

Je me retourne brutalement.

— Le spectacle est terminé. Réunion dans cinq minutes. Je vous veux tous avec vos sujets prêts en salle de conf.

Tout le monde sursaute quand ma voix claque comme un coup de fouet dans le silence pesant. Tous baissent les yeux et les museaux sur leurs bureaux, et la ruche se réanime.

Mieux. Beaucoup mieux.

Je traverse la salle de rédaction à grands pas et claque la porte de mon bureau derrière moi. Je me laisse tomber sur mon fauteuil et le fais pivoter face à ma baie vitrée, de laquelle j’ai une vue imprenable sur Paris. Je tente de me recentrer et de comprendre l’étrange conversation que Savage et moi venons d’avoir. Tellement choqué de la retrouver sur le pas de ma porte, je n’ai pas pris le temps d’analyser ce qui sortait de ma bouche. Je lui ai dit que je l’aimais !

Mais qu’est-ce qui m’a pris, exactement ? Si je voulais la faire fuir, je ne pouvais pas mieux m’y prendre. Mais jamais je ne le lui avais dit auparavant, et je crois que j’avais besoin que ça sorte. J’en avais besoin, parce que je ne comprends toujours pas pourquoi elle est partie. Et quand je lui ai posé la question tout à l’heure, elle avait l’air réellement surprise. Comme si je devais savoir. Comme si ça paraissait évident. Quelque chose m’échappe, c’est clair. Quelque chose que je vais devoir aller chercher. Ça tombe bien, j’aime fouiner. C’est mon métier. Et maintenant que j’ai retrouvé Savage, il est hors de question que je la perde à nouveau. Je la connais mieux que quiconque. Je suis le seul à savoir certaines choses sur elle. Tout comme elle est la seule à savoir certaines choses sur moi. Quoi qu’elle en pense aujourd’hui, nous sommes des âmes sœurs. Nous avons toujours été des âmes sœurs.

Malheureusement, je ne l’ai compris que lorsqu’elle a définitivement coupé les ponts avec moi. Je suis devenu dingue à l’époque. Tellement que mon père a menacé de m’envoyer en Espagne, dans l’une des succursales de la multinationale familiale. J’ai alors dû réagir : j’avais peur en quittant la France de rater de futures occasions de la revoir. J’ai certes fait beaucoup de stages à l’étranger : aux États-Unis, en Chine, et quelques-uns en Europe. Mais je n’ai jamais envisagé de me fixer définitivement dans un autre pays.

D’ailleurs, Savage m’a accusé d’avoir voulu partir en Chine en la laissant derrière moi. Mais elle a tort. J’avais décidé de refuser ce programme d’échange parce que je n’aurais pas tenu un an sans elle… Malheureusement, je n’ai jamais pu le lui dire. Elle avait déjà choisi pour nous.

Notre relation a toujours été chaotique, compliquée, anarchique et désordonnée, mais elle était avant tout passionnelle. C’est vrai, ça me faisait peur à l’époque. Mais dès que j’étais loin d’elle, elle me manquait comme jamais personne ne m’avait manqué. Quand j’étais loin d’elle, ma vie était fade et sans consistance. C’est pour ça que je revenais systématiquement auprès d’elle. Pour avoir ma dose. Comme un putain de junkie en manque.

Et elle, elle me faisait systématiquement tourner en bourrique avant de me laisser reprendre ma place. Et j’adorais ça, parce qu’elle me donnait du fil à retordre ; et que, sur ce point aussi elle a raison, je n’aime pas les femmes trop faciles qui me disent oui dès que je claque des doigts.

J’ai vu dans son regard tout à l’heure qu’elle n’a rien oublié de nous. De nos jeux, sexuels comme spirituels… Je l’ai vu dans son corps. Il n’a pas oublié le mien, et ça me rassure. Parce que moi, pendant cinq ans, j’ai passé mon temps à rêver d’elle. Jamais je n’ai réussi à me fixer plus d’un mois avec une autre femme. Jamais je n’ai ressenti à nouveau ce que j’ai pu ressentir avec elle. Avec Savage, j’étais libre. Je n’avais pas besoin de cacher mes cicatrices. Nous avions les mêmes.

Bordel, il faut vraiment que je comprenne pourquoi elle est partie. Pour ne pas recommencer les mêmes erreurs. Il y a forcément quelque chose qui l’a poussée à prendre une décision aussi irrationnelle…

J’en suis là de mes réflexions quand on frappe à ma porte. Je fais pivoter mon fauteuil.

— Salut beau gosse ! dit Magali en entrant.

— Hum… Salut, Mag.

Elle hausse un sourcil.

— Ton enthousiasme me fait chaud au cœur, lâche-t-elle, sarcastique. Serait-ce à cause de Savage ?

Magali prononce son nom comme s’il s’agissait d’un poison particulièrement toxique qui lui irritait la bouche. En même temps, je ne peux pas lui en vouloir. C’est elle qui m’a soutenu dans les moments difficiles qui ont suivi le départ de Joe. Elle a été là pour moi. Comme elle l’a toujours été. Magali et moi, on se connaît depuis l’enfance. Même école, même éducation, même propension à la déconne. Plus tard, même métier. Nous sommes journalistes dans le même groupe de presse, quoique dans deux branches différentes. Magali chasse les potins. Les peoples. Le croustillant de haut niveau. Sous son apparence lisse et bourgeoise, Magali aime s’amuser, et chasser les rumeurs l’amuse beaucoup, ce qui la rend redoutable dans son domaine de prédilection.

Pourtant, là, je la sens crispée.

Elle ajoute en s’asseyant face à moi :

— Je l’ai croisée en arrivant.

— Désolé, Mag. La matinée a été surprenante, tu t’en doutes, dis-je en me levant et en contournant mon bureau pour me rapprocher d’elle.

— Richard, ne me dis pas que tu vas chercher à la revoir ? Pas après tout ce qu’elle t’a fait ?

— S’il te plaît, Magali. Ce n’est ni le moment, ni le lieu pour en parler. J’ai un conseil éditorial qui commence…

Je regarde ma montre

— … maintenant. Et puis, je sais ce que tu penses de Savage, mais j’ai besoin de savoir ce qui s’est passé il y a cinq ans.

Elle se redresse, furieuse.

— Mais merde, à la fin ! Qu’est-ce que tu vas lui trouver comme excuse, encore ? Elle est partie. Point. Elle ne voulait plus de toi. T’as pas compris, depuis le temps ? Et puis, qu’est-ce qu’elle foutait là d’abord ? Elle venait te supplier ?

— Magali, tu vas trop loin, je la préviens, le regard dur et froid. Savage était là parce que je devais l’interviewer. Elle est écrivain (je crois bon de le rajouter pour me justifier). C’est l’une des jeunes auteurs qui cartonne en ce moment. Son premier roman est devenu un best-seller en deux mois. Il a été traduit en dix langues à ce jour et rencontre le succès dans tous les pays où il a été proposé. Son deuxième roman suit le même chemin. Je ne savais pas que c’était elle jusqu’au moment où elle a débarqué ici, parce qu’elle écrit sous un pseudo. Et je peux t’assurer que sa surprise à elle était également la plus totale, vu la façon dont elle a cherché à me fuir !

— Je… Désolée Richard… soupire Magali. C’est juste que je ne supporterai pas de te voir souffrir à nouveau à cause de cette femme.

— Et je sais que tu seras toujours là pour l’en empêcher et me faire entendre la voix de la raison. Mais fais-moi confiance quand je te dis que je souffrirai davantage si je renonce à comprendre pourquoi Savage m’a quitté il y a cinq ans.

Je lui souris et reprend sur un ton plus léger :

— Allez, je t’invite à déjeuner demain midi. Je passe te prendre à ton bureau à 11 h 30 ?

Tout en proposant cela à Magali, j’attrape mon iPad et mes notes. Puis je me retourne, lui claque une bise sur la joue et sort à grands pas sans attendre sa réponse.

— Il faut que j’y aille. On se voit demain.

Je la laisse plantée là et me dirige vers la salle de conférences, dont je claque la porte. Tout le monde sursaute.

J’aurais pu être général dans une autre vie. J’adore le pouvoir, je le reconnais. Savage est la seule qui me résiste. La seule qui me cherche. Tout ça pour le plaisir de me repousser afin de mieux me laisser revenir ensuite. Elle me force à aller dans des directions que je n’oserais jamais envisager avec toute autre personne qu’elle. Et quand enfin elle me laisse reprendre les rênes, je me sens encore plus vivant, encore plus puissant. Je veux revivre ça avec elle.

— Excusez-moi… Richard ?

— Quoi ? j’aboie, furieux qu’on interrompe le fil de mes pensées.

Je réalise soudain où je suis. Je viens d’être pris en flagrant délit de rêvasserie par mon équipe. Une heure vient de s’écouler, et je n’ai absolument rien suivi de ce qui s’est dit.

— Concernant l’interview avec Joséphine Wild… Elle est censée conclure l’émission…

— Oui. Je m’en occupe.

— C’est-à-dire que…

Mon assistant, Hervé, me regarde un air désespéré sur le visage. Je le fusille des yeux et me redresse brusquement.

— J’ai dit que je m’en occupais. Quelque chose à ajouter ? Non ? Alors au boulot, je veux que tout soit bouclé pour hier.

Tout le monde se lève précipitamment. Je n’ai pas la tête sur les épaules aujourd’hui et je sais pourquoi, ou plutôt à cause de qui. Je retiens mon assistant :

— Hervé ?

— Oui, Richard ?

— Appelez-moi les éditions Léonard et passez-moi Henry Miller.

Il ouvre la bouche, mais s’abstient finalement de tout commentaire et tourne les talons. Cinq minutes plus tard, le téléphone de la salle de conférences bipe. Je décroche.

— Monsieur Miller, c’est Richard Erria.

Silence à l’autre bout du fil, puis :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Savage Demercey. Son numéro et son adresse. J’ai besoin de lui parler.

— Sans vouloir vous vexer, je n’ai pas vraiment eu la sensation qu’elle était ravie de vous revoir…

Je balaie sa remarque d’un revers de la main.

— Elle s’en remettra. Écoutez…, dis-je en soupirant, vous avez dû comprendre que nous avons un passé en commun. Et c’est toujours un peu difficile, un passé… Ça ne laisse que des marges de manœuvre assez limitées. Nous étions surpris de tomber l’un sur l’autre tout à l’heure. Ça nous a déstabilisés, elle comme moi. Il faut que nous parlions. Je ne cherche pas un scoop, je vous le promets. Ce qui s’est passé relève autant de ma vie privée que de la sienne, je n’ai donc aucunement l’intention de l’étaler sur la place publique… Je n’ai aucun intérêt à le faire.

Soupir d’Henry Miller.

— C’est une peste et une emmerdeuse, mais c’est aussi l’une des meilleures auteures que je connaisse. Elle est pour moi comme une fille, même si jamais je ne le lui dirais. Je ne sais pas ce qu’il y a entre vous, mais ça m’a l’air d’être bien plus qu’un passé, plutôt un passif ! Je ne veux pas qu’elle souffre. Elle a déjà subi bien trop de choses comme ça.

Cette fois, c’est moi qui cherche mes mots. Henry Miller a l’air d’en savoir beaucoup sur Savage. Jusqu’où a-t-elle été dans ses confidences ?

— Je sais. Croyez-moi, je sais. Cependant, nous sommes restés dans une impasse elle et moi et j’ai besoin de comprendre pourquoi. Je pense que ça l’aiderait elle aussi à avancer. Si vous l’aimez comme une fille, vous me direz où je peux la trouver. Pour elle, et pour sa carrière. Je n’ai pas abandonné l’idée de lui faire une belle place dans mon journal.

— Bien. Je ne vous dirai pas où elle habite. C’est à elle de le faire.

— Je…

— Néanmoins, me coupe-t-il, je peux vous dire où nous serons demain midi. Après, ce sera à vous de la convaincre. Mais je vous préviens, il se peut qu’elle ne soit plus celle que vous avez connue il y a cinq ans.

— Merci, M. Miller. Je vous revaudrai ça. Quant au fait qu’elle ait changé, je n’y crois pas vraiment. Je l’ai toujours connue sans compromis, exigeante autant avec elle-même qu’avec les autres, ultra-perfectionniste mais loyale et le cœur sur la main. Sans compter qu’elle sait se défendre et appuyer là où ça fait mal… Rassurez-vous, je sais où je mets les pieds.

Rire cinglant.

— Ce sont vos attributs que vous mettez en danger, M. Erria. C’est vous qui voyez. Mais j’ai hâte de voir ça. Je vous attends demain… Disons 13 heures ? Dans le Marais. Au Pompéi. Vous connaissez ?

— Si je connais ? Bien sûr. J’ai comme la sensation que cette rencontre va être volcanique…

— Sûrement... Naturellement, nous ne nous sommes jamais parlés.

— Naturellement.

— Bien. Au revoir, M. Erria.

— Au revoir, M. Miller.

Je raccroche et j’envoie mon poing en l’air dans un geste de victoire. Putain, je réagis comme un adolescent en rut. J’ai envie de crier autant que de taper sur quelqu’un tant je suis déchiré entre euphorie et nervosité.

OK. Il faut que je me calme et que je trouve un moyen d’évacuer ma tension. Je sais exactement ce dont j’ai besoin à cet instant précis, mais me branler en pensant à Savage n’est pas vraiment envisageable actuellement. Et puis, je sais trop, pour avoir déjà pratiqué cette activité solitaire, que généralement je finis par totalement disjoncter après, tant je crève de désir pour elle. Si je fais ça maintenant, mon état sera encore pire après, sachant que nous sommes dans la même ville, probablement à moins d’une heure de route l’un de l’autre. Non. Le mieux que je puisse faire, c’est d’aller courir dix bons kilomètres avant de préparer minutieusement notre rencontre de demain.

J’essaie d’imaginer comment elle sera habillée. Savage a toujours été sexy, quoi qu’elle porte. Mais ce matin, dans son pantalon tailleur et son chemisier légèrement déboutonné, j’ai découvert une autre facette d’elle. Sa féminité s’est exacerbée avec le temps et son charme a gagné en puissance. Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer la dentelle de son soutien-gorge rose à la naissance de son sein. Sa peau semble toujours aussi douce. Mes mains se souviennent encore de tout ce que j’aimais lui faire. Je l’ai caressée, embrassée, léchée et prise de toutes les façons possibles. Et le pire, c’est qu’il m’en fallait toujours plus.

Bordel de putain de merde. Je n’aurais pas dû penser à ça. À elle sur moi ou sous moi ou devant ou…

J’ai encore une érection. Fais chier ! Comment vais-je bien pouvoir m’en débarrasser ?

Le bip du téléphone me sort de ma torpeur. J’appuie sur le bouton et grogne :

— Erria.

— Richard.

Ça y est, ma bite est redescendue comme un soufflet mal cuit. Merci le paternel.

— Papa ? Tu vas bien ? Depuis quand m’appelles-tu au bureau ?

— Savage est revenue ?

Radio Mag a encore fonctionné. Super. Ma meilleure amie s’entend parfois beaucoup trop bien avec ma famille à mon goût…

— C’est une longue histoire.

— Tu vas la revoir ?

— Mais qu’est-ce que vous avez tous avec elle, à la fin ? C’est ma vie. Pourquoi faut-il que vous vous en mêliez ?

— Il est hors de question que cette fille t’embobine une nouvelle fois. Ta mère et Daryl sont d’accord avec moi. Tu ne la reverras pas.

Je donne un grand coup de poing sur la table. Magali a rameuté toute ma putain de famille : mon père, ma mère, mon beau-père Daryl…

Génial. Vraiment génial.

Mon BlackBerry va sonner toute la journée. L’enfer.

— Richard ? Dis quelque chose, tonne la voix paternelle.

— Allez vous faire foutre. Tous.

Je raccroche brutalement et sors en trombe de la pièce. J’ouvre la porte de mon bureau pile au moment où ma mère sort de l’ascenseur et où mes téléphones se mettent à sonner : fixe, portable, et ligne d’Hervé.

— Stop, maman. N’essaie même pas. Tu pourrais le regretter.

Elle arque un de ses sourcils.

J’adore ma mère. C’est une battante et je sais qu’elle ne veut que mon bien. Mais à bientôt vingt-huit ans, j’ai vraiment passé l’âge qu’elle me fasse la morale et surtout qu’elle se la joue possessive et obsessionnelle.

— Bonjour à toi aussi, mon chéri.

— S’il te plaît, dis-je, ne fais pas comme si tu n’avais pas envie de m’engueuler. Papa vient de m’appeler. Je suis à peu près certain que c’est Daryl qui est en ligne avec Hervé, que c’est Lucille (ma cousine) qui sature la boîte vocale de mon BlackBerry et qu’Adrien (mon grand frère) monopolise la ligne directe de mon bureau. Mais cette histoire ne regarde que moi. Le premier qui s’en mêle et qui tente quoi que ce soit peut tirer une croix sur moi. Je suis bien clair ?

J’ai débité mon petit laïus avec un tel aplomb et une telle conviction que pour la deuxième fois de la journée, ma salle de rédaction est plongée dans le silence. Je suis en train de faire vivre à mon équipe une téléréalité en direct et sans pub. Ils doivent se régaler. Je suis même prêt à parier que la direction est déjà au courant de mes liens personnels avec Joséphine Wild, et je ne serais pas étonné de devoir surveiller mes arrières. Des fois qu’on me lâche quelques paparazzis aux fesses… Savage va faire une jaunisse s’ils se mettent à la traquer elle aussi.

— Je dois y aller, maman. Nous en rediscuterons quand vous vous serez tous calmés, et uniquement quand je l’aurais décidé. Je te souhaite une bonne journée.

— Mais…

Je ne prends pas même la peine de l’embrasser et décide d’emprunter les escaliers plutôt que l’ascenseur. Autant commencer mon jogging tout de suite, histoire d’éviter un meurtre dans les locaux d’une chaîne nationale.

Magali ne perd rien pour attendre, mais je réglerai ça plus tard. Je coupe mon portable avant qu’il ne me prenne l’envie de le fracasser contre le mur. Dix minutes plus tard, je suis dans le parking et je grimpe dans mon coupé sport Peugeot. Il faut que je sorte de Paris et que je réfléchisse. Tout va trop vite. Je n’ai pas encore eu le temps de réapprendre à connaître Savage qu’ils me tombent déjà tous dessus. Putain ! Ça ne va pas recommencer.

Tout en roulant, je repense à nos débuts, à Joe et à moi, et à sa première rencontre avec ma mère…

Richard – Été 2006 – Bordeaux

Au cours de ce premier service complètement délirant dans cette caisse de deux mètres carrés, je découvris en trois heures seulement une jeune femme impressionnante. Je pus observer sa façon de travailler, d’accueillir les clients. Elle avait un petit mot gentil pour chacun et un sourire désarmant. Les habitués l’adoraient et venaient, s’ils le pouvaient, systématiquement à sa caisse. Dans le même temps et avec une maîtrise incroyable, elle prenait le temps de m’expliquer le fonctionnement de la caisse et de la comptabilité. Et dès qu’elle le pouvait, elle sortait pour aller aider les filles de salle et de plonge. Son organisation était bluffante. Toujours prête à aider, elle n’avait pas peur de mettre la main à la pâte. Elle aurait pu se contenter de tout gérer du dessus, mais elle s’impliquait totalement et à fond. Elle ne s’arrêtait jamais. Une vraie pile Duracell.

Dans un moment de service calme, elle revint à la caisse pour m’expliquer qu’il était temps de faire les pleins (pour les profanes, recharger l’espace caisse de tous les produits dont le client peut avoir besoin : couverts, serviettes, condiments…). Je m’adossai légèrement contre la machine et la dévisageai avec curiosité.

— Quoi ? me dit-elle en surprenant mon regard.

— Toi.

— Quoi, moi ? J’ai de la salade entre les dents ?

— Je te trouve impressionnante.

Elle ne dit rien un bref moment, puis me lâcha :

— Je te retourne le compliment.

— Comment ça ?

— Tu n’es pas parti en courant.

— Ah. Je vois. C’est que je dois être totalement dénué de bon sens, alors…

— Ou bien, et c’est ce que je pense depuis le départ, tu dois être légèrement idiot sur les bords…

Je me rapprochai d’elle et lui pris des mains une recharge de serviettes en papier. Nos doigts se frôlèrent. Je sentis sa peau frissonner.

— Bien, puisque la question de mon intelligence est réglée, passons à autre chose. Tu as un copain ?

Ses bras retombèrent sur la caisse, elle tourna la tête et je vis l’esquisse d’un sourire sur ses lèvres.

— Et c’est moi qui suis cash ?

— Ben quoi ? C’est juste une question, je ne t’ai pas encore demandé quelle position tu préférais au lit, rétorquai-je.

Plissement des yeux. Lueur coquine au fond de ses pupilles.

— Tu veux jouer, c’est ça ? Avec moi ? Tu prends des risques.

— J’adore jouer, et tu m’as l’air d’avoir de la ressource. Ça promet d’être intéressant.

— Très bien. Choisis ton arme.

Je ne m’attendais pas à celle-là. Mais je crois que c’est à cet instant précis que je suis tombé amoureux d’elle.

— Si on faisait un « ni oui ni non » ?

Elle éclata d’un rire franc. C’était le son le plus merveilleux que j’aie jamais entendu ; quant à sa façon de rejeter la tête en arrière, quelques mèches brunes voletant au-dessus de son visage, elle était irrésistible.

— Tu déconnes ? Un « ni oui ni non » ?, sérieusement ?

— Et pourquoi pas ? Tu as peur de perdre, peut-être ?

— N… Très bien, se rattrapa-t-elle. Va pour ce jeu puéril. Si je gagne, je veux…

— Tu veux ?

— Hmm… Je ne te connais pas encore assez bien pour savoir quoi te demander. Et puis, cela mérite réflexion, tu ne crois pas ?

— O… T’as essayé de me piéger, là, ou je me trompe ?

— Eh ! C’est toi qui l’as voulu, je te rappelle !

— D’accord. C’est une déclaration de guerre ?

— L’ouverture des hostilités, plutôt. Mais nous devons établir des règles. Ce jeu, c’est uniquement entre toi et moi. Je dois pouvoir répondre aux clients et à nos collègues sans perdre toute ma crédibilité… Idem pour toi.

— Cela va de soi, je lui réponds. Par contre, c’est « no limit ».

— Waouh ! Jusqu’à ce que mort s’ensuive, alors ?

— Ou jusqu’à ta reddition pure et simple.

— Tu prends tes rêves pour la réalité, fais attention… C’est la meilleure façon de perdre.

— Je ne crois pas. Et avec la récompense que j’ai en tête, j’ai hâte de gagner.

Elle me sourit et me demanda, taquine :

— Tous les coups sont permis, donc ?

— Absolument.

Elle allait rajouter quelque chose quand une cliente l’interpella.

— Savage ?

— Alexia ? Mais qu’est-ce que tu fais ici ?

Ah non. Pas une cliente, finalement.

La nouvelle arrivante s’approcha de Joe et lui fit la bise. Savage se retourna vers moi et, l’œil brillant, me dit :

— Tu veux bien continuer les pleins deux minutes sans moi, Richard ?

Elle avait vite compris les règles de notre nouveau jeu et elle était loin de perdre le nord…

— Juste deux minutes, alors.

Je lui décochai mon sourire Colgate, histoire de bien lui faire comprendre que c’était consciemment que j’avais déjoué son piège. Elle secoua la tête, le rouge colorant légèrement ses joues. Elle s’éloigna de quelques pas, mais elle resta à portée de voix et j’entendis toute sa conversation avec Alexia.

— Savage, j’ai besoin de la maison ce soir.

— Ah non, tu ne vas pas remettre ça ? Et je dors où, moi ? Sous les ponts ?

Savage croise les bras en soupirant pour essayer de se calmer. Elle gronde :

— Parfois je me dis que j’aurais dû rester chez mon oncle et ma tante. Si l’indépendance, ça veut dire se faire mettre dehors par sa colocataire au moindre caprice de son mec…

— Je sais, je suis désolée. Mais tu sais comment il est…

— C’est vraiment parce que c’est toi, Alex, mais tu fais chier. Si ce n’est pas toi qui lui dis d’arrêter avec sa parano, c’est moi qui vais le faire et ça risque d’être saignant. Je me tape plus de quatre-vingts heures de boulot par semaine entre les cours et la cafète et je paie autant de loyer que toi, alors j’ai le droit de dormir dans mon plumard quand j’en ai envie, non ?

— Je sais, je sais, c’est la dernière fois, je te le jure.

Savage fronça les sourcils, respira un grand coup, lui tourna le dos et revint vers moi en lançant à sa colocataire :

— Tu m’emmerdes Alex.

Elle me rejoignit et commença à enfoncer les paquets de serviettes dans leur emplacement avec une hostilité thermonucléaire. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai tenté ma chance :

— Tu as besoin d’un endroit où dormir ?

— Ah, parce que tu écoutes aux portes, en plus ? s’écria-t-elle, plus ulcérée que réellement choquée par mon indiscrétion.

— Arrête de faire ta mijaurée. T’as besoin d’un endroit o…

Je m’arrêtai brutalement. J’avais failli finir ma question par « oui ou non ? ». Savage écarquilla les yeux et explosa d’un rire libérateur et communicateur, qui me rendit hilare moi aussi. Entre deux hoquets, je parvins à glisser :

— Alors ? Je te jure que je ne tenterai rien, si c’est ce qui te fait flipper. Je te propose ça en tout bien tout honneur. Juste pour te dépanner.

— Et je dormirais où, exactement ?

Je me mordis les lèvres et haussai les épaules.

— Ben… Dans mon lit.

— Pourquoi ne suis-je pas surprise ?

— Peut-être parce que tu en as autant envie que moi, répondis-je, complètement sérieux cette fois.

— Joe ?

Putain, quand ce n’est pas la coloc, c’est le cuistot !

— Oui ? répondit-elle sans se retourner pour me narguer.

La maligne… Impossible de lui demander si ce oui était pour moi ou pour le cuisinier.

— Tu peux venir ? il faut changer le menu de l’ardoise…

— J’arrive.

Elle continua de me dévisager. J’arrêtai presque de respirer en attendant son verdict.

— C’est quoi ton adresse ? me demanda-t-elle finalement.

— Tu sais quoi ? Je t’offre une bouffe avant. Je passe te prendre chez toi. Ça te tente ?

— T’es pas croyable. On se connaît depuis quoi ? Trois heures ?

— Je croyais que tu aimais les jeux et les risques ?

— Touché. Mais j’ai un cours de danse ce soir, donc pas avant vingt et une heures.

— File-moi l’adresse, je serai au rendez-vous.

— T’as intérêt, sinon je te colle au nettoyage des toilettes jusqu’à la fin du mois.

Elle écrivit l’adresse de sa salle sur le coin d’une serviette en papier. Je fus ravi de constater que l’endroit était à dix minutes de chez moi.

Le service se termina dans un grand n’importe quoi joyeux et il faut le dire, érotique également. Je rentrai chez moi le cerveau en vrac et la bite au garde à vous. L’après-midi fut longue au possible. J’avais déjà décidé que j’irais à la salle de danse avec un peu d’avance. J’étais curieux de découvrir une autre facette de Savage « Joe » Demercey.

En arrivant au gymnase et en m’adossant discrètement dans un coin, je fus surpris de constater que Savage ne prenait pas de cours, mais en donnait à des gamines entre huit et seize ans. Il y avait de la force et de la passion dans chacun de ses gestes. Les filles semblaient l’adorer.

Elle me repéra au bout de cinq minutes, mais ne dit rien. À peine un hochement de tête histoire de me signaler qu’elle m’avait bien vu. Vers la fin du cours, une petite, nommée Olivia, cria soudain :

— Joe, s’il te plaît, tu avais promis de nous montrer ton enchaînement pour le spectacle de fin d’année !

Hurlement général.

— Oh oui ! Allez Joe, s’il te plaît ! S’il te plaît ! scandèrent les enfants en chœur.

J’en rajoutai une couche :

— S’il te plaît, Savage ? criai-je à mon tour de ma voix grave, mes mains servant de porte-voix.

Échange de regards. Silence. Haussement de sourcil.

— D’accord, d’accord. Je cède sous la pression. Tiens, Olivia. Mets le CD. C’est la chanson n° 4.

Les gamines exultèrent et allèrent toutes s’asseoir au pied du praticable. Savage alla se positionner debout au milieu dans une position semblable à celle des personnages peints sur les murs des pyramides égyptiennes.

La musique démarra. Savage se mit à bouger à un rythme à la fois sensuel, gracieux et lent, se laissant porter par la musique. Elle enchaînait des pas et des pirouettes incroyablement complexes. Plusieurs fois, ses yeux accrochèrent les miens. Quelque part, je savais qu’elle dansait pour moi… En tout cas, c’est ce que je voulus croire à ce moment-là. Elle était d’une souplesse qui éveillait en moi des désirs peu avouables.

Elle était sexy en diable et diablement excitante. Magnifiquement et diablement excitante. Ses longues jambes dans ses collants et ses guêtres, son justaucorps qui ne cachait rien de ses formes… Comment pouvais-je résister à ça ?

Le cours se termina, et j’attendis patiemment qu’elle se change. Elle sortit des vestiaires : elle s’était douchée et avait les cheveux encore humides. Elle n’était pas maquillée et avait enfilé un simple pantalon de yoga, avec un top et une veste de jogging. Mon Dieu, qu’est-ce qu’elle était belle… Son odeur de monoï emplit l’habitacle de ma voiture.

— Tu as faim ? demandai-je en lui lançant une œillade légèrement lubrique.

Sourire en coin de sa part.

— Je suis affamée. Tu as une idée de resto ?

Je démarrai et passai la marche arrière.

— Tu tiens vraiment à le savoir ?

Temps d’arrêt. Eh oui, chaque réponse devait être pensée…

— Absolument, je tiens à savoir à quelle sauce tu comptes me manger…

— Te dévorer, plutôt.

— Pardon ?

Je venais de la choquer.

— Je te ramène chez moi, je commande chinois, italien, japonais, comme tu veux, je te regarde danser encore une fois juste pour moi et après, je te prends jusqu’à ce que tu hurles ce fameux mot interdit…

— Ben dis donc, comme technique de drague, c’est…

— Direct ?

Éclats de rire.

— Je suis sans voix. Mais qui te dit que ce n’est pas toi qui le crieras avant moi, ce mot-là ? me demanda-t-elle en se mordant la lèvre.

Je garai la voiture devant mon portail et serrai brutalement le frein à main.

— Arrête de m’allumer, Savage, ou je te jure que je te fais hurler ici, dans ma voiture, et tant pis pour les voisins.

Elle me fixa sans pudeur et sans crainte. C’était si évident depuis le départ entre nous… Depuis notre premier contact. J’attrapai sa main, quand soudain, elle se rendit compte de l’endroit où nous étions.

— Mais… Tu vis ici ?

Je la sentis paniquer.

— Du calme, Savage. C’est la maison de mes parents. Mon appart est au rez-de-chaussée. Complètement insonorisé. On ne risquera pas de les déranger.

— Mais… Mais… C’est immense, lâcha-t-elle, décontenancée.

— J’ai peut-être oublié de te préciser une ou deux choses à mon sujet. Je n’ai pas franchement besoin de ce boulot à la cafète. Mais je tenais à me payer mes vacances moi-même, pour une fois. J’en ai marre de tout devoir à ma mère et à mon beau-père.

Je lui ouvris le portail et la laissai passer. Elle s’arrêta. Devant elle, la piscine et la villa de cinq cent quatre-vingt-dix mètres carrés sur deux étages lui faisaient face. Je souris et lui pris la main.

— Tu flippes ?

— Complètement.

— À cause de quoi exactement ?

— En fait, je ne sais pas très bien.

Je la tirai vers moi, et elle se laissa faire. Nous descendîmes le chemin en pente douce qui menait à ma porte. Elle resta collée contre moi. Sa respiration s’était accélérée et son souffle, qui caressait mon cou, était un peu trop brûlant. J’ai failli la prendre contre la porte, je l’avoue. Mais contre toute attente, il ne se passa rien cette nuit-là. Pas même un simple baiser. Pendant toute la nuit, nous avons juste discuté. D’elle. De moi. De nos vies. De nos familles. Et ça aussi, ça avait un goût de nouveauté et d’inédit qui me plut immédiatement. Je la découvris charmeuse et douce en même temps que rentre-dedans et séductrice. Je voulais prendre mon temps et ne rien gâcher de ces instants. Ils étaient précieux et simples.

Nous étions toujours dans notre jeu, et aucun de nous deux ne perdit la partie ce soir-là.

Quand j’ouvris les yeux au petit matin, ce fut pour la découvrir dans son pyjama short vichy rose en face de ma mère. Savage vira rouge tomate devant son regard assassin.

— Maman ? croassai-je, encore embrumé.

— Je ne savais pas que tu recevais, mon chéri.

Je levai les yeux au ciel. Ma mère et son snobisme !

— Je dépanne une collègue. Savage, ma mère, France Versini. Maman, Savage Demercey.

— Je vois, lâcha-t-elle en la regardant de haut en bas.

Je choisis de couper court.

— Tu voulais quelque chose ?

— Magali a appelé. Elle voulait connaître tes horaires de… travail. Pour passer te voir.

J’aurais bien aimé sortir de sous les draps, mais j’étais dans une situation inconfortable. Ma mère poursuivit, avec un regard appuyé vers Savage qu’elle avait déjà jugée :

— Je lui ai dit qu’elle pouvait passer quand elle le voulait, bien sûr, et que je lui laisserais un jeu de clés quand elle arriverait, pour les prochaines fois.

Savage se crispa à côté de moi. Merde.

— Bon, je vous laisse. Mademoiselle, j’ai été ravie.

Savage ne se démonta pas.

— Moi de même, madame.

Ma mère avait à peine claqué la porte que Savage se levait et attrapait ses affaires. Elle enfilait déjà son pantalon de yoga sur son shorty lorsque je réagis :

— Qu’est-ce que tu fais ?

Elle ne me regarda pas.

— J’ai cours. Il faut que j’y aille. J’ai mes partiels dans une semaine. Merci pour le dépannage et à ce soir à la cafète.

— Savage, attends !

Je me levai à mon tour. Tant pis pour ma situation inconfortable. Joe se figea sans se retourner.

— Ce n’est absolument pas ce que tu crois, laissai-je tomber.

— Ah bon ?

Cette fille me rendait fou : même en pleine dispute, elle était capable de se souvenir de notre jeu. Elle aurait pu me répondre « ah oui ? », ou bien « ah non ? », mais non, il fallait qu’elle me lâche un « ah bon ? ». J’adorais ça.

Soupir de ma part.

— Retourne-toi, s’il te plaît. Je n’aime pas parler à un dos.

Elle pivota gracieusement, son sac de sport serré contre elle. Je tendis la main vers sa joue. Elle recula instinctivement, me mettant au défi d’aller plus loin.

—Je suis célibataire, je te le jure. Magali, c’est mon amie d’enfance. Nos parents rêvent de nous voir ensemble, mais c’est tout. Il n’y a rien entre nous.

— Je ne te demande pas de te justifier.

— Je sais, c’est juste que…

— Que quoi ?

— Eh bien, tu t’enfuis, là !

— Je me protège, nuance.

— De qui ? De moi ?

— Tu vois quelqu’un d’autre dans le secteur ?

— Donc je te plais un peu, alors ?

Elle sourit. Ouf ! Puis elle baissa le regard.

— Je crois plutôt que c’est moi qui te plais, lâcha-t-elle d’une voix grave en se mordillant la lèvre.

Tant pis, j’assumais.

— Je ne peux rien te cacher.

Je fis un pas supplémentaire en ajoutant :

— Reste, Savage. À moins que je ne te fasse vraiment aucun effet ?

Elle secoua la tête.

— Je ne peux pas rester. Je dois vraiment y aller. Je dois réfléchir, aussi. Je n’aime pas franchement mêler sentiments et boulot. Mais je te donnerai une réponse bientôt.

— Tu oserais utiliser l’un des deux mots interdits ?

— Bien essayé. De toute façon, quand je te répondrai, tu le sauras, crois-moi.

Elle posa ses lèvres sur ma joue et s’enfuit sur ces derniers mots.


 

Chapitre III

Savage – 19 novembre 2014 – Paris

Le lendemain matin, dix heures. Je ne ressemble à rien. Les cheveux en vrac, des cernes de la taille du grand canyon et la mélancolie chevillée au corps. Je me dévisage dans le miroir de ma salle de bains. Je ne me reconnais pas. Richard Erria est encore passé par là.

Pourquoi je n’arrive pas à l’oublier ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il a de plus que les autres ? Ce n’est pas lui que je déteste. Lui, je l’aime. Il est temps que je l’accepte. C’est moi que je déteste, en fait. Je me déteste de l’aimer comme ça alors que je sais qu’il ne m’apportera jamais rien de bon. Je me déteste de ne pas arriver à l’oublier, de savoir que même si un jour j’arrive à en aimer un autre, ce ne sera pas aussi profond. Qu’il sera toujours la référence. Ce qui me fait le plus mal, c’est que notre relation est à sens unique, et le restera toujours. Du coup, je me suis vengée sur ceux qui sont passés après lui et je leur ai fait vivre un enfer. Pourtant j’ai vraiment essayé de les vivre à fond, ces relations. Même si je savais au fond que je ne trouverais jamais chaussure à mon pied. Expression cruelle soit dit en passant pour toutes celles qui se rêvent en Cendrillon. Je ne voulais pas que ces hommes-là m’aiment, parce que je n’acceptais pas d’être aimée par un autre que Richard. Et c’est pour ça que je me déteste. Moi. Pas lui.

Mon Smartphone sonne. Je me traîne pour aller le récupérer. C’est Henry.

Qu’est-ce que je vais lui dire ? Je n’ai pas été pro hier. Je n’ai pas su me contrôler. Je décroche.

— Henry.

Je ne reconnais même pas ma voix tant j’ai pleuré hier soir.

— Comment ça va, Savage ? Tu tiens le coup ?

— S’il vous plaît, Henry, ne me parlez pas comme si quelqu’un était mort. C’était juste mon ex.

— Oui, enfin, un peu plus qu’un simple flirt quand même… Tu as fini à l’hôpital… J’ai eu Leila au téléphone.

Naturellement, il a fallu qu’Henry appelle ma meilleure amie. Il a son numéro en cas d’urgence, et il a visiblement estimé que la situation était assez grave pour s’en servir. Je déglutis et tente de masquer ma panique. Personne ne sait, à part elle, ce qu’il s’est réellement passé ce fameux jour. Même à Marjorie, je ne l’ai jamais raconté.

— Hein ? Quand ?

— J’ai dû la contacter, tu ne répondais pas hier soir.

— Merde, Henry, non !

Je suis en colère. Je suis à peu près certaine que Leila va écourter ses vacances et m’achever pour ne pas l’avoir appelée, avant d’aller s’occuper du cas de Richard… Et elle va rameuter Marjo au passage… Et si les deux s’y mettent… Brrr ! J’en ai des frissons.

— Elle m’a tout expliqué. Écoute, Savage, je sais que la situation n’est pas évidente pour toi, mais Richard Erria a des sentiments pour toi, que tu y croies ou non. Je l’ai vu hier sur son visage. Et il ne t’est pas non plus indifférent, vu ta réaction. Vous devez parler tous les deux et régler cette histoire une bonne fois pour toutes. Il n’y a que comme ça que tu l’oublieras.

— Ou pas, Henry. Ou pas. Croyez-moi, ça fait cinq ans que je me bats pour cela. Pourquoi croyez-vous donc que je sois devenue si méfiante ? Pour le plaisir ? Je l’ai dans la peau et je n’arrive pas à l’en sortir. C’est aussi simple que ça.

— En attendant, nous avons rendez-vous à midi avec Jordan Kermel au Pompéi. Il faut que nous parlions de ton prochain roman et de sa couverture. La deadline approche. Nous devons finaliser avant le tirage. Je passe te prendre à onze heures trente.

Il raccroche. Bon, ben, quand il faut y aller, il faut y aller.

Retour dans la salle de bains. J’ai une heure et demie pour tenter de ressembler à quelque chose. C’est clair, le ravalement de façade est de rigueur, de même que l’aspirine effervescente dans le café. Après une douche brûlante, une première dose de caféine, et un message de Leila m’avertissant qu’elle est à l’aéroport et que mon matricule ne perd rien pour attendre, je trouve le courage de chercher une tenue appropriée pour un repas de travail. Je me plante devant mon placard et extirpe de ma penderie une jupe crayon noire et un long pull blanc sur lequel je positionne une fine ceinture noire à strass. Classique, mais je ne suis pas d’humeur à faire mieux. Au moins, il n’y aura pas de raté. J’enfile mes bottes à talons en cuir et me sers une deuxième tasse de café. J’ai repris figure humaine. Je cherche mon sac. Ah oui, c’est vrai, il est au pied de la porte d’entrée. Je le récupère au moment où Henry sonne. J’ouvre.

— Tu es prête ?

— J’ai le choix ?

— Non, dit-il en esquissant un sourire.

Ça sent mauvais. Quand Henry sourit comme ça, c’est qu’il me prépare un tour à sa façon. Mais comme j’ai perdu le droit de l’ouvrir pour les dix prochaines années, je ne dis rien et le suis docilement jusqu’au taxi qui nous attend. Nous arrivons au restaurant que nous aimons tant tous les deux avec trois quarts d’heure de retard, la faute aux bouchons parisiens. Jordan est déjà là. C’est l’un des meilleurs graphistes qui travaille pour les éditions Léonard. Il est beau, talentueux, gagne plutôt bien sa vie et surtout, me fait un rentre-dedans pas possible depuis que l’on se connaît. D’habitude, je rentre un peu dans son jeu histoire de m’amuser un peu, mais aujourd’hui, je ne suis pas certaine d’être en mesure de le faire.

— Joe, tu es magnifique, me dit-il en me serrant d’un peu trop près pour me faire la bise.

— Merci, Jordan.

Galant, il avance mon siège, sur lequel je m’assieds. Soudain, mes yeux s’arrêtent sur…

Non. Non. Non. Pour l’amour du ciel, non !

Je me relève subitement en faisant tomber ma chaise. Cette fois, c’est trop.

— Assise, Savage, me dit Henry en redressant l’infortuné meuble derrière moi.

Je le dévisage, la rage au ventre, le sang battant à mes tempes et les narines frémissantes.

— C’est vous qui lui avez dit de nous rejoindre ! Mais merde, c’est quoi ce piège ? JE.NE.VEUX.PAS.LE.VOIR. C’est clair ?

Richard s’approche, encore plus beau et plus sûr de lui qu’hier. Habillé d’un costume gris foncé, d’une chemise blanche et d’une cravate bleu nuit, il est à tomber. Les reflets argentés de ses cheveux me fascinent, de même que le regard incandescent qu’il me jette. Je remarque sur son visage une expression que je lui connais bien, celle du mâle alpha primitif qui n’aime pas qu’un autre chasse sur ses terres. Jordan respire mon air d’un peu trop près à son goût.

— Si, très clair, me répond Henry. Mais je suis ton agent et tu as besoin de cette interview. Du reste, Jordan et moi n’avons pas besoin de toi pour prendre les dernières décisions concernant la couverture de ton livre. La taille et le positionnement des logos, honnêtement, je sais que tu t’en fiches un peu. Toi, en revanche, tu as besoin de tourner la page avec Richard, et c’est le moment pour toi de le faire. Nous vous laissons.

— C’est dégueulasse de me faire ça, Henry, je gronde. Je ne suis pas prête.

— Et tu ne le seras jamais, siffle-t-il entre ses dents en faisant demi-tour. Alors tu vas prendre ta paire de couilles à deux mains pour lui dire ce que tu as sur le cœur et ce que tu attends de lui !

— Mais je…

Henry se radoucit et pose ses deux mains sur la table en se penchant vers moi.

— Je vais être clair, Savage, je n’ai pas besoin d’une auteure à l’ouest qui confond ses personnages parce qu’elle n’arrive pas à se remettre d’une histoire périmée depuis cinq ans…

Il a raison, évidemment, comme bien trop souvent, et ça m’agace.

Henry attrape par le bras Jordan, qui n’a rien compris à notre échange, et l’entraîne vers la sortie. Je retombe sur ma chaise, estomaquée, les poings serrés sur mes genoux. Richard s’avance et me surplombe de toute sa hauteur.

— Savage, ne lui en veux pas. Je sais me montrer convaincant, tu le sais. Il fallait que je te parle. Notre conversation hier m’a laissé un goût amer.

Je secoue la tête. Des larmes de rage menacent le ravalement de façade que j’ai mis plus d’une heure à mettre au point.

— Pourquoi ? Pourquoi me fais-tu ça, Richard ? Qu’est-ce que ça t’apporte ? Je ne comprends pas.

— Tu crois vraiment que j’ai réussi à t’oublier au cours des cinq dernières années ?

— En tout cas, tu as fait drôlement bien comme si, je rétorque en levant des yeux assassins sur lui.

Il soupire et s’assoit en face de moi. Son pied frôle mon genou lorsqu’il croise les jambes en s’installant. Un courant électrique me traverse. Fulgurant. Mon corps le veut là où mon esprit le refuse.

— J’ai été maladroit hier, je le reconnais, dit-il doucement de sa voix grave et charmeuse. Mais maintenant que tu es là, je veux que nous recommencions à zéro. Je veux que tu me reviennes, Savage. Tu es à moi et à personne d’autre, et ne me dis pas que tu n’en as pas envie. Ton corps te trahit depuis que nous nous sommes revus.

Je suffoque.

Il vient de dire quoi, là ? Qu’il voulait remettre ça ? Ce type est barjot. Complètement azimuté du cerveau.

— Merci, sans façon, je décline.

— Toujours dans le jeu, hein ?

— Richard, tu m’emmerdes avec tes jeux à la con ! je crie, exaspérée.

— Ah, enfin ! J’avais peur de t’avoir totalement perdue.

— Mais qu’est-ce que tu attends de moi, exactement ?

— Toi. Je te veux toi. Frappe-moi, hurle-moi dessus, déchaîne-toi sur moi, mais arrête de faire semblant d’avoir tourné la page. Tu me mens, et tu te mens à toi-même.

Je reprends une contenance en avalant un grand verre d’eau. Richard a raison. Bordel, pourquoi tout le monde a raison sauf moi ? Pourquoi je n’arrive pas à faire la part des choses ? Pourquoi je n’arrive pas à trouver un compromis entre la partie raisonnable de moi-même, qui voudrait propulser mon ex sur Mars d’un coup de boule en pleine tête, et la partie totalement in love qui voudrait le faire abdiquer dans une partie de jambes en l’air mémorable ?

Je le dévisage, tiraillée entre divers sentiments tous plus forts les uns que les autres. Je respire donc un grand coup. Très bien. Résumons. Mon ex veut que je revienne et que nous reprenions là où nous en étions restés. Comme s’il ne s’était jamais rien passé. Mais bien sûr… Et son dernier message, alors ? Mais lui ne sait pas que j’ai tout vu. Je ne lui ai jamais dit. J’ai préféré couper tous les ponts avec lui. Et de toute façon, il ne tient visiblement pas plus que moi à remettre notre dernier jour sur le tapis.

Est-ce que j’ai vraiment envie de remettre ça, moi ? Et si oui, n’est-ce pas pour me venger, au fond, et non parce que je le désire réellement ? Ou est-ce que je me cherche des excuses bidon pour m’éviter de souffrir ? Mais je souffre déjà, depuis cinq ans. Il faut que je sois honnête avec moi-même, Henry a raison.

J’ai donc deux options : reprendre avec lui, mais à mes conditions et en le faisant mariner jusqu’à ce qu’il soit cuit à point, tout en sachant que je ne pourrai plus jamais lui faire confiance ; ou bien couper définitivement les ponts en me jurant d’oublier jusqu’à l’existence même du prénom Richard et du nom Erria.

— Savage, réponds-moi au moins. Je n’aime pas quand tu me fais le coup de l’impassibilité du joueur de poker.

Il pose son menton sur ses mains réunies et me lance un putain de regard qui tue par en dessous. Celui qui déshabille et qui raconte tout un film X en deux battements de cils.

— Je suis perturbée, Richard.

Il s’enfonce dans son siège, nonchalant.

— Je le suis autant que toi, je te signale. La différence, c’est que je l’assume, moi. As-tu une idée de ce que tu me fais depuis hier ? Je n’ai pas dormi de la nuit, tellement je…

— Stop. Pas de ça, s’il te plaît. Je n’ai pas plus oublié que toi.

— Vraiment ? Il me semblait pourtant que tu avais besoin d’une petite piqûre de rappel…

— C’est un coup bas, ça.

— N… Faux, se rattrape-t-il en souriant. C’est la réalité. Je ne déguise pas la vérité, moi.

Je repose mon verre lentement. Je croise mes jambes à mon tour sous la table et laisse délibérément mon talon traîner sur sa jambe. Il hausse un sourcil.

— Soit, je lâche. Recommençons depuis le début, alors. Établissons de nouvelles règles.

Zut ! Mon impulsive libido a pris les commandes de mon cerveau. Je n’avais pas prévu de lâcher ça comme ça. Mais avec Richard, c’est normal, je devrais le savoir. Il m’a toujours fait cet effet-là. Il m’a toujours rendue vorace, insatiable, inconsciente du danger. Prête à tout, même au pire. Quitte à replonger encore une fois.

Richard s’agite légèrement sur sa chaise, prêt à exulter. Il a au moins la décence de tenter de cacher sa joie, je dois le reconnaître. Néanmoins, j’ai besoin de reprendre le contrôle et surtout, de le garder. Mais acceptera-t-il de me le laisser ? Pour me protéger, il faut que je pose clairement les règles du jeu.

— Nos deux mots sont toujours interdits. De même que l’intervention de tierces personnes dans notre histoire. Je laisse Leila en dehors de ça, de la même façon que je ne veux ni voir ni entendre parler de Magali. Interdiction d’évoquer le passé. Le jeu prend fin dans un mois.

— Attends, pourquoi un mois ? se rebelle-t-il soudain.

— C’est le temps que je me laisse pour décider si je veux aller plus loin avec un salaud de ton espèce. J’ai été blessée, Richard. Je veux être sûre de ne pas subir à nouveau la même chose. Je veux être sûre que lorsque tu en auras marre, tu auras le cran de me le dire en face, cette fois.

— Comme toi quand tu as disparu du jour au lendemain ? demande-t-il, cynique.

— S’il te plaît, ne fais pas semblant de ne pas savoir pourquoi j’ai fait ça, ou notre conversation n’ira pas plus loin, je réponds calmement.

Il réfléchit. Ses yeux reflètent une certaine colère. Mais contre toute attente, il me lâche :

— Tu peux faire mieux, Savage. Un mois, c’est court. Et qu’est-ce qui se passe si l’un de nous prononce l’un des deux mots tabous pendant ce mois-là ?

Je réfléchis un court instant. Je suis surprise. Il accepte ? J’en profite.

— Il a droit à un bonus vérité.

— Un bonus vérité ? répète-t-il en plissant les yeux.

— Exactement. Une question et une seule. Une réponse et une seule. Pas question de mentir ni d’éluder.

— Je vois. Tu penses à quelque chose en particulier ?

— Du tout. Pourquoi, c’est ton cas ?

Richard sourit franchement cette fois-ci.

— Absolument pas. Mais je crois que nous allons bien nous amuser. Encore une fois.

Le serveur arrive et prend notre commande. Je me sens revivre. C’est bizarre. Je me rends compte que je n’existe pleinement que lorsque je suis avec Richard et que je joue. Que lorsque nous nous aimons à notre façon : délurée et passionnelle. C’est nous, ça. C’est ce que nous sommes.

— Alors, qu’est-ce que tu as fait au cours des cinq dernières années ? me demande-t-il.

J’éclate de rire.

— J’ai écrit.

— Tu te fiches de moi ? Ce n’est pas ce que je…

— J’ai compris ta question, Richard. Et je n’ai pas oublié comment tu fonctionnais, moi non plus.

— Et donc ?

— Serais-tu jaloux ?

— Tu n’as même pas idée.

— Je crois m’en souvenir, au contraire.

— Je croyais qu’on ne devait pas évoquer notre passif ?

— Passif ?

— O…

Richard se mord la lèvre. Je souris et j’en rajoute en remontant mon pied sous son pantalon.

— Depuis quand es-tu devenue déloyale ?

— Depuis que tu es devenu un salopard.

Nos plats arrivent. Je mange le mien du bout de la fourchette.

— Donc, tu disais ? Passif ?

— Une expression utilisée par ton éditeur. Tout à fait appropriée, si tu veux mon avis. On voit qu’il a fait littéraire, lui.

— Il a rarement tort, c’est vrai. Nous sommes en banqueroute, toi et moi, et il va falloir beaucoup de mises de fonds pour remonter la barre.

— Cela veut-il dire que tu t’attends à des efforts impressionnants de ma part ?

— Puisque c’est toi qui le proposes… je lui réponds, mutine.

— Dîne avec moi ce soir, Savage, contre-attaque-t-il.

— Je n’ai toujours pas faim.

Il hausse un sourcil. Son téléphone sonne. Il y jette un œil, mais ne répond pas. Il boit son verre d’eau en gardant ses yeux noirs vrillés dans les miens. J’attends de voir ce qu’il va faire. J’essaie de le deviner. Le Richard d’avant se serait mis en boule face à un deuxième refus consécutif, il serait parti avant de revenir et de m’embrasser comme si sa vie en dépendait, avant de me jeter sur son épaule pour m’emmener dans son antre d’homme des cavernes.

Aujourd’hui, j’ai mûri. Je veux qu’il me séduise et qu’il aime ça, je veux qu’il fasse des efforts et qu’il me laisse le temps de vouloir revenir.

— Très bien. Tu as gagné, Savage. Que veux-tu exactement ? Qu’attends-tu de moi ?

Si je ne me retenais pas, je crois que le sourire que j’afficherais serait plus large qu’un continent.

— Séduis-moi. Fais-moi la cour. Donne-moi le temps d’avancer pas à pas, comme j’en ai besoin. Sois patient et surtout, fais-moi oublier. Fais-moi oublier qu’un jour j’ai pu te détester…

— Ça va être compliqué si tu t’obstines à refuser toutes mes invitations à dîner…

— Richard, je connais la chanson. Dîner avec moi n’est qu’un prétexte pour m’attirer dans ton lit. Ce n’est pas séduire, ça. C’est baiser.

— Avant, tu aimais ça.

— Avant, je croyais que je n’avais que ça pour te retenir.

Il ouvre la bouche, la referme avant de la rouvrir pour mieux la refermer. Je jubile.

— J’étais con à ce point ? demande-t-il en secouant la tête, dépité.

Bon, je le reconnais, j’ai un peu pitié de lui, et c’est vrai que j’ai autant envie de lui que lui a envie de moi. Mais je me détesterais si je ne le faisais pas mariner un peu avant de lui céder. Il faut qu’il comprenne…

Je pose ma main sur la sienne. Il tressaille. Moi aussi. Mon cœur palpite, mon sang bouillonne.

— Je l’étais tout autant. Je n’ai pas su te dire ce que je voulais. Aujourd’hui, je veux qu’on fasse ça bien. Tu crois pouvoir essayer ?

— Pour toi, je serais prêt à tout. Mais je vais avoir besoin d’être guidé. Je risque de merder…

J’ai envie de pleurer. De joie, cette fois. Au moins, je sais qu’il va essayer. Je me lève : je dois partir avant de tout gâcher. Je prends son téléphone et entre mon numéro. Puis je m’appelle pour récupérer le sien. Je m’approche de lui, et il entrelace ses doigts aux miens. Je me penche et dépose un baiser chaste sur ses lèvres.

— Reste, me supplie-t-il.

— Non.

— Tu as perdu.

— Je sais.

— Tu l’as fait exprès ?

— Peut-être.

Je le laisse planté devant son assiette, avec cette incertitude ainsi que tout un tas de questions sans réponse. Mais moi, j’ai le cœur un peu plus léger.

Je me retrouve sur le trottoir, chancelante, avec le goût de ses lèvres sur les miennes.

Rien à voir avec notre premier baiser…

Savage – Été 2006 – Bordeaux

Après cette première nuit un peu surréaliste, je rentrai chez moi complètement déphasée, en footing. Je ne l’avais pas dit à Richard, mais nous habitions en fait à cinq kilomètres l’un de l’autre. Je lui avais menti. Je n’avais absolument pas cours. J’étais en vacances depuis une semaine déjà. La vérité, c’est que j’avais pris la fuite.

Je n’arrivais toujours pas à comprendre comment nous avions résisté à notre attirance mutuelle. Il me plaisait, je ne pouvais pas me le cacher. Mais on bossait ensemble. Et à la cafète, pas un couple n’avait tenu. Tout le monde se mêlait de tout, donnait son avis sur tout… Sans compter que j’avais un petit historique avec l’un des cuisiniers… C’était un plan cul, ça ne comptait pas vraiment, mais il fallait que j’en tienne compte.

Une fois rentrée chez moi, je vis que ma coloc m’avait laissé des croissants pour se faire pardonner, et une invitation à la rejoindre chez un pote pour profiter de sa piscine. J’avalai un café et engloutis une viennoiserie avant d’appeler Alexia.

—  Salut Al, c’est moi.

— Savage, soupira-t-elle. J’espérais vraiment que tu allais m’appeler. Tu es toujours en rogne ?

— Disons que ma nuit a été plus intéressante que prévue…

Silence.

— OK, je veux tout savoir, me dit-elle. Où ? Quand ? Comment ? Avec qui ?

— N’exagérons rien, Al. Je n’ai pas dit non plus que je passais l’éponge. Je voulais juste savoir si je pouvais venir avec quelqu’un chez ton pote tout à l’heure.

— Le beau gosse dont tu ne veux pas me parler ?

 Je soupirai.

— Je te fais marcher. Bien sûr que tu peux.

— C’est pour quelle heure ?

— En fait, tu peux venir maintenant si tu veux. On se fait un barbecue vers midi.

— Trop tôt. Il faut que je me douche, que je bosse un peu mes partiels et que je voie s’il peut venir.

— Bon ben, débarque quand tu veux alors ! On vous attend.

— OK. Bye, à tout à l’heure !

— À toute.

Je raccrochai. Il allait falloir que je repasse chez Richard. Je n’avais pas son numéro de téléphone.

Je bossai mes partiels deux bonnes heures avant de me jeter sous la douche, d’enfiler mon maillot deux pièces et de passer par dessus une mini-jupe portefeuille noire et une chemise blanche en lin. Ouverte, bien sûr.

Je repartis chez lui et me garai devant son portail. Il me fallut tout mon courage pour descendre de ma voiture et sonner à sa porte, en me martelant intérieurement mon mantra du moment : ça va aller, tu peux le faire. T’as pas peur, t’as pas mal, t’es en métal !

Son interphone bipa et sa voix me répondit. Ouf ! Au moins, je tombais sur lui, pas sur ses parents.

— Richard ? C’est Savage.

— J’arrive, ne bouge pas.

J’entendis sa surprise et son sourire dans sa voix.

Cinq minutes plus tard, le portail s’ouvrit dans un grincement. Je n’eus pas le temps de voir comment il était habillé : il m’avait déjà attirée dans ses bras et embrassée comme je n’avais jamais été embrassée auparavant. Ses lèvres étaient chaudes, douces et avides tout à la fois. Sa langue força ma bouche et s’enroula autour de la mienne. Ses doigts voyagèrent de ma taille à mon dos, puis jusqu’à ma nuque. Surprise, je posai mes mains sur ses avant-bras musclés à la peau dorée et me laissai faire. Je n’avais de toute façon pas envie de résister. Quand enfin il me relâcha, je titubai et dus me retenir à lui pour ne pas m’étaler par terre.

— Waouh. L’accueil est chaleureux chez toi !

Savage, sérieux… C’est tout ce que tu trouves à lui dire ?

Son regard pétillait. Il s’amusait de ma surprise. Il recula, croisa ses bras et posa son épaule sur le poteau du portail.

Mon Dieu, qu’il était sexy. La tentation incarnée. Un pantalon de pyjama en flanelle bleu descendant bas sur ses hanches, un tee-shirt blanc qui moulait parfaitement son torse athlétique et qui dévoilait ses avant-bras étonnamment toniques et musclés… Ses cheveux aux reflets d’argent en vrac et ses yeux noirs qui brillaient d’une lueur de désir incandescente…

Comment n’avais-je pas remarqué tout ça hier soir ?

Il m’observait lui aussi. Finalement, il me lâcha, tout sourire :

— J’en avais envie depuis hier.

— D’accord.

Je ne savais pas quoi dire d’autre, complètement prise au dépourvu.

— Dois-je comprendre que j’embrasse si bien que tu en as oublié pourquoi tu étais venue ? ricana-t-il, si sûr de lui que c’en était indécent.

— N… Euh… C’est-à-dire…

Merde, reprends-toi ! Pour l’amour du ciel, essaie d’avoir l’air intelligente, Joe !

Je me mordis les lèvres tout en inspirant profondément et me lançai :

— Je voulais savoir si tu accepterais de venir avec moi chez un copain… Barbecue, piscine… La totale. Avant le service de ce soir.

Des rires éclatèrent soudain derrière lui.

— Dis-lui de venir, mec. On va pas la bouffer !

Je reculai d’un pas.

— Pardon, je n’avais pas compris que tu n’étais pas seul. Pour l’invitation, c’est pas grave, oublie. C’était juste ma façon à moi de te remercier de m’avoir dépannée.

Il se redressa, voyant que je paniquais et que je me sentais complètement idiote. Je baissai la tête, dépitée et légèrement hystérique.

— Eh Savage, pourquoi tu flippes ? me dit-il en attrapant mon menton pour me forcer à le regarder dans les yeux.

Je me mis à débiter, cynique :

— Hmm… Voyons voir… Parce que je suis ta responsable. Parce que j’ai dormi chez toi alors que je ne te connaissais pas et que j’ai rencontré ta mère en shorty vichy rose. Parce que je suis en train de me ridiculiser en te demandant de venir squatter la piscine d’un pote alors que tu as la tienne. Parce que je me suis pointée comme si on se connaissait depuis des années et non depuis vingt-quatre heures. Parce que tu m’as embrassée et que je… Je…

— OK. C’est un assez bon résumé de la situation, rigola-t-il. Mais en fait, je trouve ça vraiment mignon. Il y avait longtemps qu’une fille ne m’avait pas fait autant d’effet. Tu es très troublante, Savage. Tu t’en rends compte, au moins ?

Il se rapprocha à nouveau de moi. Sa main se glissa dans le creux de mon dos et m’attira contre ses hanches.

— Si on profitait du temps que nous passons ensemble, juste tous les deux… Au boulot, je reste le nouveau et toi ma formatrice, et en dehors on fait tout ce qui nous passe par la tête, comme maintenant : toi sur le pas de ma porte et moi qui te débite tout un tas de trucs absurdes parce que tu me rends dingue…

Je me mordis les lèvres en le regardant. La foudre venait de s’abattre sur nous. Je sentais son électricité parcourir nos deux corps et nous lier inexorablement. J’ai su à cet instant précis que si jamais notre histoire venait à se terminer, j’en souffrirais jusqu’à ma mort. C’était absurde, bien sûr, car rien n’avait réellement commencé. Pourtant, c’était déjà une évidence.

J’ai vu l’espace d’un instant fugace la peur dans son regard. La peur de s’engager, de se dévoiler. La peur que ça aille trop vite et trop fort. La peur que ça nous détruise avant même que l’on construise… Je l’ai vue, parce que je suis certaine que j’avais la même au fond des yeux… Cette peur panique du sentiment amoureux qui naît en un éclair, comme ça. Si rapide, si fulgurant, qu’esprits et cœurs n’ont pas le temps de s’y faire.

Je me suis sentie instantanément piégée et prise en otage. Et notre calvaire naquit là, au pied de son portail, lorsqu’il m’embrassa pour la deuxième fois avec une passion qui plus jamais ne s’éteignit.

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