Prologue

 

Une main qui frappe en rythme sur ma cuisse, un mouvement de tête incontrôlable, les yeux qui se ferment pour savourer les variations de mélodie. Certaines choses ne changent pas : même dans mon silence, la musique fait partie de moi. Que cela soit un morceau confidentiel découvert en ligne ou un tube de l’été matraqué à la radio, un air m’accompagne partout et constamment.

Je voudrais pouvoir fredonner ces rengaines lancinantes, les hurler au monde pour m’en défaire, mais c’est désormais impossible. Je reste silencieuse, réceptacle à ondes incapable d’émettre.

J’ai toujours voulu devenir chanteuse : admirée pour ses compositions, reconnue pour sa voix. Plus jeune, je chantais sous la douche, transformais ma brosse à cheveux en micro et militais pour les karaokés en fin de soirée. Le ridicule ne me faisait pas peur, la musique me libérait de mes inhibitions. Des chuchotements dans les transports en commun au lead de la chorale du lycée, il était impossible de m’arrêter.

Mais mon rêve a volé en éclat, il s’est fracassé sur les abîmes de la vie et ne deviendra jamais réalité. Comment chanter quand vous n’avez plus de voix ? Comment briller quand vous avez perdu l’étincelle ?

Aujourd’hui, je souffre d’aphasie. Si je chantais à tue-tête, aujourd’hui, je suis muette. Moi, Lily, 17 ans, j’ai perdu ma voix dans un accident.

 

Alors j’écris, j’écris chaque jour et parfois même la nuit. J’écris des mots, des refrains et des couplets. J’imagine des rythmes, des sons et des mélodies. Je griffonne des rimes et des vers, encore et encore.

1

 

La voix est une partie de notre identité. Elle nous permet de communiquer, véhicule nos émotions, définit qui l’on est. Dans une chorale, c’est elle qui détermine notre rôle. Elle nous relie aux autres tout en nous distinguant de manière unique : ténor, baryton, soprano, chacun est un maillon indispensable d’un tout. Mais comment trouve-t-on sa place lorsqu’on est une chanteuse sans voix ?

Il y a quatre mois, un accident a bouleversé ma vie. Pour fêter mon anniversaire, mes amis avaient décidé d’aller en boîte. Le but : parvenir à rentrer sans nous faire contrôler pour passer une bonne soirée. Et nous avons réussi. Nous avons bu de l’alcool et dansé jusqu’au bout de la nuit.

Nous étions jeunes et naïfs, nous cherchions à nous sentir vivants. Comme tous les adolescents, nous testions nos limites. Bien sûr, nous avions entendu mille fois les avertissements de nos parents, nous aurions certainement pu les réciter par cœur, mais ils avaient vite été oubliés au fil de la soirée.

Ils étaient d’ailleurs encore très loin lorsqu’il fallut rentrer. James, le plus vieux de la bande et le seul à avoir son permis, était comme nous : encore beaucoup trop bourré. Nous l’avons pourtant laissé conduire, oubliant la prudence, car nous n’avions plus d’argent pour appeler un taxi et qu’il fallait bien rentrer. Ce fut notre première erreur. Attention, pas une petite erreur de parcours, mais bien une erreur qui a bouleversé notre vie à jamais.

Bien sûr, à ce moment-là, nous ignorions qu’il s’agissait de la pire bêtise que nous commettrions ensemble. La soirée s’était tellement bien passée, nous nous étions tant amusés. Je crois que c’était, jusque-là, un de mes meilleurs anniversaires : mes amis étaient là pour moi, prêts à tout pour me rendre heureuse. Nous profitions de chaque instant en toute insouciance. Sur le parking, nous hurlions encore à tue-tête le dernier hit diffusé avant la fermeture. J’avais conscience de ma chance, j’étais entourée d’amis uniques, de ceux qui vous changent l’existence.

Mais, comme si tout était trop beau, en une décision malheureuse, en un claquement de portière, en un tour de clé, ma vie a pris la route de l’enfer. Même les publicités de la prévention routière ne vous préparent pas à ce que nous avons vécu.

James a manqué un virage. Il a bien tenté de freiner, mais ses réflexes étaient beaucoup trop lents, il n’a pas réussi à s’arrêter à temps. Notre voiture a heurté une glissière de sécurité avant de faire un tonneau. J’ai entendu mes amis hurler, puis plus rien : le silence. Un néant qui m’a fait suffoquer de peur. J’ai gémi de douleur avant de découvrir l’horreur autour de moi. Tout n’était que sang. Mes amis inanimés en étaient recouverts ainsi que le pare-brise de la voiture.

Mon corps était parcouru par des douleurs jusque-là inconnues. J’avais l’impression que mes os tentaient de s’enfuir, mon corps devenait froid, je m’engourdissais. Mes yeux ne voulaient pas rester ouverts, la souffrance était telle que j’ai fini par m’évanouir.

Quand j’ai repris mes esprits, j’étais à l’hôpital. Apparemment, cela faisait déjà plusieurs jours que j’y étais mais je n’étais pas encore revenue à moi. J’avais été blessée à de nombreux endroits mais finalement, ce n’était que des blessures superficielles. Ma meilleure amie, Alice, et le meilleur pote de James, Marc, étaient morts sur le coup. James s’en était sorti, mais il avait été amputé des jambes.

J’avais tout perdu. Encore sous le choc, je ne parvenais qu’à gémir et pleurer. Les médecins nous ont expliqué que c’était certainement un état temporaire dû à l’accident. Puis, les jours passants, et mon état n’évoluant pas, il a fallu se rendre à l’évidence : je ne pouvais plus parler. Mon monde s’est effondré une seconde fois.

 

Comme vous pouvez l’imaginer, ma frustration est à son comble lorsque j’essaie de faire bouger mes cordes vocales, que je tente de faire sortir un son de ma bouche et qu’il n’y a qu’un léger souffle qui s’échappe. C’est comme si mon corps ne m’obéissait plus, pire, qu’il se rebellait contre moi. Je rêvais d’être chanteuse et aujourd’hui je suis une chanteuse rêveuse.

2

 

Imaginez que votre vie recommence à zéro sans réinitialiser votre mémoire, que vous deviez changer toutes vos habitudes du jour au lendemain. Imaginez que vos envies, vos rêves et vos ambitions soient d’un coup inaccessibles, envolés, piétinés sous vos yeux par le sort. Recommencer à zéro sans passer par la case départ en se souvenant des choses qui constituaient votre vie d’avant est horrible. Vous devez tout réapprendre sans rien avoir oublié. C’est déroutant, effrayant, c’est ma vie aujourd’hui.

Certaines personnes prétendent qu’avoir une seconde chance est une opportunité en or et que je devrais croquer mon quotidien à pleines dents. Comment savourer mes journées quand j’ai perdu mes rêves ? Comment vivre alors que je suis submergée par la honte d’être encore là quand mes amis ne le sont plus ? Il n’y aura pas de seconde chance pour Alice et Marc.

J’ai 17 ans et cela fait quatre mois que j’essaie d’avancer comme si de rien n’était. Je suis désormais scolarisée dans une école spécialisée dans les handicaps tels que le mutisme, la surdité et la cécité. Je progresse à petits pas : j’ai intégré l’internat de cet établissement, j’apprends le langage des signes et, cette année, je passe le baccalauréat. Même si c’est dur de se faire des amis quand ils ne vous entendent pas, qu’ils ne vous voient pas ou que vous ne parlez pas, je cherche mon équilibre dans la tourmente.

Oui, c’est étrange, et oui, c’est compliqué, mais on nous répète que rien n’est impossible si on le veut vraiment. En deux mois, je me suis construit une nouvelle vie, de nouveaux repères et je n’ai jamais cessé de me battre.

Je n’ai pas revu James depuis ma sortie de l’hôpital. Impossible d’effacer cette image d’un jeune homme étendu, brisé. Il aurait pu être la seule personne avec qui j’aurais pu parler, la seule personne de confiance qui aurait pu me comprendre. Nous avions vécu tout cela ensemble et il semblait logique qu’on puisse l’affronter ensemble également. Mais James a perdu ses jambes et il semble que j’ai perdu James.

Nous étions tellement soudés avant cela. C’était mon meilleur ami depuis aussi longtemps que je m’en souvienne. Et le découvrir dans ce lit d’hôpital, puis dans ce fauteuil roulant, me brisait le cœur. James était un sportif de haut niveau – il adorait me narguer car j’étais son contraire absolu là-dessus – et je savais que son rêve allait s’effondrer. De ma chambre, je pouvais le voir, désemparé. J’aurais voulu l’aider lorsqu’il galérait à tourner dans les couloirs avec un fauteuil qu’il ne maîtrisait pas mais je ne pouvais plus bouger. J’étais assignée à résidence dans une chambre où ma mère, encore tétanisée par la peur de me perdre, me couvait comme un nouveau-né.

James s’est renfermé sur lui-même. Ses parents avaient beau lui répéter qu’il pourrait faire du handisport et devenir un grand champion, c’était différent, il était différent et il en souffrait tellement. Quand il a su que j’avais perdu la voix, il m’a juste regardée avec des yeux tristes avant de répondre d’un ton énervé que « Moi, au moins, je pouvais toujours marcher ».

C’est la dernière chose qu’il m’a dite, le dernier souvenir que j’ai de lui. Il avait oublié que mon rêve était de chanter. Si lui voulait courir, je voulais parler. Comme quoi, nous avions perdu tous les deux les choses qui étaient importantes dans nos existences. Pourtant, il refusait de l’admettre et s’obstinait à me rabaisser.

J’ai encore quelques nouvelles par le biais de ses parents qui m’envoient parfois des mails pour savoir comment je vais. Le clavier est devenu mon moyen de communication privilégié, il me permet de garder le contact avec mes proches pendant la semaine. J’essaie de leur raconter les choses chouettes qui m’arrivent, des moments qui peuvent sembler importants et qu’ils ratent parce qu’ils sont loin.

Ma mère a commencé à apprendre le langage des signes mais elle est effrayée à l’idée de ne plus m’entendre parler. Pourtant, j’apprécie les efforts qu’elle fait pour ne pas me perdre, alors que mon père ne semble pas vouloir en faire. Il reste figé, incapable de décider s’il est soulagé d’avoir encore sa fille ou atterré qu’elle ait survécu à ses amis. Alors, il s’éloigne, met de la distance avec le problème pour l’oublier.

Enfin, comme on dit : « Nouvelle ville, nouvelle vie. » Je suppose que c’est mieux lorsqu’on le choisit…

3

 

En arrivant à l’internat, j’étais anéantie, détruite. J’avais la sensation que mon existence avait pris fin mais que je continuais à errer parmi les vivants. C’est paradoxal, mais j’étais là, en chair et en os, sans que mon esprit ne le soit. Au début, je restais seule dans ma chambre, me contentant d’aller en cours et d’écouter ce que je ne pouvais plus dire. Ma frustration était à son comble : quand je voulais demander quelque chose, il fallait que je prenne le temps de l’écrire. J’avais l’impression de vivre ma vie au ralenti, de perdre un temps précieux pour me faire comprendre. Et puis, j’ai fini par prendre mon mal en patience.

Quelques semaines plus tard, je parlais suffisamment le langage des signes pour me faire comprendre et communiquer sommairement. J’étais enfin à même d’exprimer ce que je voulais sans devoir l’inscrire sur un carnet. Je me sentais libérée. J’avais la sensation de reprendre une vie à peu près normale, de retrouver un semblant d’indépendance. C’était toujours étrange de ne pas téléphoner aux gens, de ne plus entendre le son de ma voix, mais petit à petit, j’ai commencé à m’habituer à tous ces changements.

J’ai cessé de m’apitoyer sur moi-même pour comprendre que ce n’est pas parce qu’on n’a plus la vie qu’on avait qu’elle n’a plus de valeur. Bien sûr, cela a été un choc énorme, mais une fois la communication établie, j’ai peu à peu repris goût à la vie. Même s’il manquait une chose essentielle pour être moi, j’essayais de m’en accommoder au maximum.

Apprendre le langage des signes n’a pas été une mince affaire, tout d’abord parce que je devais admettre qu’il n’y aurait pas de retour en arrière vers une autre forme d’expression, et ensuite parce que je n’y connaissais absolument rien. Moi qui adorais manier les mots, je me retrouve à restreindre mon vocabulaire. Je devais oublier les pronoms, les phrases longues et me contenter d’énumérer des verbes et des noms.

Pour débuter, l’école a exigé de moi que je me rende tous les jours à un cours particulier. La première séance avait été fixée au lendemain de mon arrivée dans les lieux. Une dame du personnel était gentiment venue me chercher pour m’accompagner jusqu’au bon endroit. Je me souviens d’être entrée dans un petit bureau à la décoration très sobre. Le mur qui me faisait face comportait une fenêtre donnant sur la cour, les autres étaient couverts de diplômes et de photographies.

Mon guide m’avait alors demandé de m’asseoir et d’attendre, ce que j’ai fait sans rechigner. Je me suis contentée de découvrir les lieux. Sous mes yeux trônait un grand bureau parfaitement rangé d’où rien ne dépassait. Aucun dossier n’y était entreposé. À ma gauche se dressait une immense étagère remplie de livres d’auteurs plus ou moins connus, possédant diverses spécialités.

Un claquement de porte m’a sortie de ma rêverie et m’a permis de découvrir une grande et belle femme. Elle devait avoir 30 ans, était rousse aux yeux verts et arborait un sourire éblouissant. Elle s’est présentée rapidement : elle se prénommait Emma, était orthophoniste et s’occupait de tous les nouveaux arrivants. Elle a consacré cette première séance à une explication des bases et du fonctionnement de la langue des signes.

Quelques semaines plus tard, et alors que je commençais à pouvoir exprimer sommairement des idées, ma thérapeute m’a proposé de m’inscrire à un groupe de parole. Le principe était simple : apprendre à perfectionner notre langue des signes avec d’autres élèves, le tout supervisé par Emma. J’ai poliment accepté, avec une idée derrière la tête : l’envie de trouver un sens à mes journées et de casser la monotonie dans laquelle je m’enfermais.

Lors de ma première séance de groupe, nous étions quatre élèves : deux garçons et une autre fille. Je ne cherchais pas à faire de nouvelles rencontres ou à trouver des amis. J’étais en effet encore traumatisée par l’accident et l’idée de créer de nouveaux liens et de risquer de les voir se briser m’épouvantait. Un sentiment étrange s’était emparé de moi et me faisait ressentir une certaine culpabilité.

Je trébuchais encore très souvent sur les signes là où les trois autres étudiants me paraissaient bien plus à l’aise. Loin de me décourager, ce constat m’a au contraire incité à ne pas baisser les bras.

Parallèlement au progrès que je faisais pour m’exprimer sans la parole, un autre élément est venu s’intégrer dans mon quotidien : le piano.

L’internat met en effet à notre disposition des salles de musique et de jeux. C’est ainsi qu’au détour d’un couloir, en pénétrant dans une salle jusque-là inconnue, je l’ai vu : ce grand piano à queue, cet instrument de musique tellement élégant auquel, jusqu’à cet instant, je n’avais jamais vraiment prêté attention. Je l’avais toujours considéré comme un accessoire et non comme une voix pouvant s’élever à part entière. Le piano avait toujours été l’instrument qui accompagnait mon chant ; désormais muette, il ne me reste que lui pour me faire entendre.

Je n’avais jamais pris de cours de piano, pourtant, ce jour-là, poussée par un élan incontrôlable, je me suis assise sur le tabouret et je me suis mise à pianoter. Les premières notes étaient maladroites, bien sûr, mais le contact avec le piano m’électrisait. Il me transmettait un fluide vital qui me faisait alors cruellement défaut en redonnant vie à mon corps meurtri. Il mettait en musique ce que je ne pouvais plus chanter.

J’ai donc demandé à prendre des cours et me suis entraînée pendant des heures. J’en oubliais parfois de manger, mais je retrouvais une énergie nouvelle. Au début, c’était maladroit, mais très vite, je me suis mise à jouer des airs que je connaissais. Progressivement, grâce aux leçons de mon professeur et mes nombreuses improvisations, j’ai commencé à prendre du plaisir et à retrouver un peu du moi d’avant. Je savais déjà pianoter, mais je n’avais jamais expérimenté cet art à part entière. Jusque-là, il représentait un moyen d’accompagner ma voix, et non une expression de soi.

En quelques mois, j’ai appris à composer les airs que j’avais rêvé de chanter, j’ai retrouvé les notes que j’adorais faire sonner et le goût de la musique. Même si je ne pouvais pas chanter comme avant, je pouvais imaginer les musiques qui auraient dû accompagner ma voix.

Et, contre toute attente, en reprenant goût à la musique, j’ai même commencé à me socialiser. Aujourd’hui, j’ai des amis sur qui je peux compter. Alors bien sûr, cela ne ressemble en rien aux liens que j’avais entretenus avant l’accident, et pourtant, cela me convient très bien.

Nous avons même décidé de monter un groupe entre muets. Il est la preuve qu’il est possible de se comprendre sans se parler, et encore mieux, de véhiculer des émotions sans dire un mot. Les membres de ce groupe sont mes nouveaux piliers et ma nouvelle force : leur présence a rendu le changement moins douloureux, et mieux encore, elle m’a permis d’être comprise. Nous sommes tous sur un pied d’égalité : personne ne se juge ou ne regarde les autres comme s’ils étaient de pauvres petites créatures apeurées, comme c’est si souvent le cas de la part des personnes valides.

4

 

Je mentirais en prétendant que cela a été facile à vivre. Au début de mon séjour, je ressentais constamment un manque grandissant dans la poitrine. Même si des jours meilleurs s’annonçaient, je ne pouvais me résoudre à accepter le pire : mon mal-être me collait à la peau. J’avais la sensation qu’une force me clouait au sol et refusait de me laisser me relever. J’avais pris l’habitude de manger seule, de vivre seule. Je restais dans mon coin en ruminant ma tristesse.

Le deuil n’est pas quelque chose d’aisé à surmonter. Il est très dur d’accepter qu’on ne reverra plus jamais quelqu’un, qu’il n’existera pas dans nos futurs souvenirs. C’est une chose de perdre quelqu’un pour une raison quelconque, de le voir s’éloigner en grandissant car vous n’avez plus rien en commun, mais c’en est une autre quand la vie décide de vous séparer brutalement.

La douleur se faisait sentir dans tout mon être. J’étais complètement déboussolée et, quelque part, je me complaisais dans cette sensation. J’avais tellement perdu que je n’avais plus envie d’avancer. C’était comme si je me laissais mourir à petit feu sans le dire. D’une certaine façon, je voulais juste rejoindre mes amis.

Mes parents commencèrent à s’inquiéter, ils se retrouvaient impuissants face à mon mal-être, incapables de trouver des solutions pour m’aider. Plus les mois passaient, plus mon état dégringolait : je perdais peu à peu l’envie d’avancer. Tout me semblait fade et tellement insignifiant. Mon corps vivait mais mon esprit souffrait le martyre. Au début, j’ai tenté de cacher mes sentiments, je pensais que cela me permettrait de moins souffrir. Mais j’ai vite compris que me voiler la face ne servait à rien.

Et puis, le temps passant, j’ai fini par reprendre conscience de mon environnement, par repenser aux gens qui m’aimaient et au mal que mon comportement pouvait leur causer. Je ne voulais pas faire vivre à mes parents la douleur qu’avaient endurée leurs amis en perdant leurs enfants. Je ne voulais pas qu’ils viennent à regretter la fille que j’étais. J’ai donc essayé de les rendre heureux comme je le pouvais : en reprenant pied dans la réalité. Après tout, ils étaient tout ce qui me restait et j’étais leur seule fille. Je ne voulais pas être un fardeau pour eux : je devais au moins essayer de faire les choses qu’ils me demandaient, soit suivre mes cours et retrouver goût à la vie.

Alors que j’envisageais tout juste le chemin à parcourir, un événement est venu m’aider à y faire mes premiers pas.

Un jour, alors que j’étais assise contre un mur à compter les pétales d’une fleur, une grande brune est apparue dans mon champ de vision. Depuis mon arrivée ici, je m’installais souvent à cet endroit. J’avais la sensation d’être toute petite et invisible aux yeux de tous. Et dans ces moments, la sensation de revivre prenait un peu le dessus. Le vent faisait danser mes cheveux, mes yeux se fermaient sous la lumière du soleil et je me sentais un peu plus apaisée.

Mais ce jour-là, une jolie brune a débarqué, le sourire aux lèvres, en me demandant si j’étais « Lily, la fille du cours de langue des signes ». J’ai mis quelques minutes avant de comprendre ce qu’elle disait, je commençais à peine les cours de langue des signes. Mais elle le savait, elle en faisait partie. Elle a donc attendu patiemment que je lui réponde. Sans lui prêter davantage attention, j’ai simplement hoché la tête. C’est à ce moment-là qu’elle s’est invitée à mes côtés.

D’abord sceptique, je me suis contentée de répondre à ses questions d’une banalité flagrante. Elle cherchait désespérément à me faire parler, à apprendre à me connaître tout en me racontant beaucoup d’anecdotes sur elle aussi. Cela me paraissait étrange. Mis à part avec mon orthophoniste, je n’avais jamais réellement discuté avec quelqu’un. Et je crois que cela me faisait du bien. J’avais beau échanger avec elle en cours, elle était vraiment différente comme ça. J’admirais sa détermination. Malgré ma faible réactivité, elle avait décidé de s’accrocher à moi. J’ignorais totalement pour quelle raison elle s’imposait ça. Soyons honnêtes : j’étais devenue un véritable boulet pour quiconque m’approchait.

Pourtant, celle dont j’apprendrais bientôt qu’elle s’appelait Marina n’a pas baissé les bras. Elle est revenue me voir chaque jour après les cours. Même si je prenais des cours de langage des signes, le début était vraiment catastrophique. Elle m’apprenait à mieux signer avec une patience infinie.

Quelques jours après notre rencontre, elle m’a confié qu’elle était venue vers moi car j’avais besoin de quelqu’un. Elle m’a expliqué qu’elle l’avait vu, le premier jour au cours de langue des signes, mais qu’elle avait préféré me laisser du temps pour m’adapter. Si cet argument était quelque peu prétentieux, elle avait, au fond, pleinement raison. Et même si j’avais du mal à l’admettre, je lui en suis reconnaissante à présent.

Une fois qu’elle a réussi à dompter la bête qui sommeillait en moi, elle a décidé qu’il était temps de me faire sortir et de me socialiser. En soi, elle n’avait pas tort. J’avais besoin de sortir de ma bulle de déprime pour vivre à nouveau. À vrai dire, je m’étais créé une vie dans cette spirale infernale et j’avais pris l’habitude d’être malheureuse. Je devais réapprendre à savourer ma vie si je ne voulais pas finir par la gâcher. Le problème étant que je n’arrivais pas à l’accepter sans ressentir la culpabilité d’être en vie.

Mais je faisais des efforts pour cette grande brune qui s’était incrustée dans mon monde. Elle me forçait à découvrir la ville, à faire les magasins, à envisager de nouveaux projets et à me fixer des objectifs.

Un jour, alors qu’elle me faisait visiter les lieux – je m’étais jusque-là contentée de faire les trajets menant de ma chambre en cours ou à la cantine et inversement – nous avons croisé deux types qu’elle connaissait. Elle n’a pas manqué l’occasion de faire les présentations. Elle répétait sans discontinuer que tous ses amis deviendraient les miens et que les deux types que nous avions croisés étaient ses super copains. Je trouvais cela mignon : elle était vraiment attachante. Marina a commencé ainsi à se faire une place dans mon quotidien. Progressivement, elle s’est mise à m’accompagner un peu partout : nous étudions, mangions et travaillions ensemble. Sans m’en rendre compte, je la laissais m’aider. Elle était la bouffée d’air dont j’avais besoin.

Et un soir, je me suis décidée à lui raconter l’accident et la perte de ma voix. Elle m’a écouté avec une grande attention avant de me serrer dans ses bras. Contrairement aux personnes qui se contentent de déblatérer des banalités pour te réconforter, elle s’est levée et a posé une main sur sa poitrine avant de signer :

— Je jure solennellement que je ferai tout pour t’aider à retrouver ta jolie voix. Et quand ce jour arrivera, je compte sur toi pour m’émerveiller. 

5

 

Après ma révélation, elle a décidé de se confier elle aussi. Elle m’a raconté ce qui lui était arrivé. En effet, comme pour moi, son mutisme résultait d’un événement traumatisant. Si, pour moi, c’était un accident qui avait tout fait basculer, pour elle, il s’agissait d’une agression. Depuis ce drame, elle n’avait jamais réussi à retrouver l’usage de la parole. Alors que je la regardais signer avec attention pour ne rien manquer de son histoire, je pouvais déceler dans ses yeux une certaine tristesse et ne pouvais m’empêcher de ressentir de la compassion.

Elle faisait des gestes assurés et lents pour que je puisse tout comprendre :

— J’avais 14 ans quand c’est arrivé. Je devais me rendre à une soirée d’anniversaire avec une amie, mais finalement, elle m’a lâchée au dernier moment pour y aller avec le type sur lequel elle craquait depuis longtemps et qui, enfin, s’intéressait à elle. Contente pour elle, j’ai menti à mes parents pour pouvoir y aller même si j’étais toute seule. Pendant la fête, tout s’est super bien passé et je me suis bien amusée. Mais quand j’ai commencé à fatiguer et à vouloir rentrer, mon amie m’a répondu qu’elle préférait rester avec le type qui l’avait amenée. J’ai donc décidé de m’en aller seule. Sauf qu’à peine sortie de la maison, un gars un peu plus âgé que moi m’a suivie et m’a dit qu’il préférait me raccompagner car c’était dangereux pour une fille de se promener toute seule la nuit. Jeune et naïve, j’ai accepté son aide. Sauf que, sur le chemin, il a commencé à passer son bras autour de ma taille. Rapidement, je me suis dégagée en lui demandant ce qu’il faisait. Sans me répondre, il m’a plaquée contre un mur et a commencé à passer ses mains sous ma robe. J’étais tétanisée par la peur, je n’arrivais pas à prononcer le moindre mot, mais je faisais « non » de la tête. Je voulais qu’il arrête, mais il a continué à faufiler ses mains jusqu’à ma culotte…

Alors qu’elle continuait ses explications, ses yeux se sont emplis de larmes. La douleur était visible sur son joli visage. J’avais très bien compris où elle voulait en venir et je lui signifiais qu’elle pouvait arrêter si elle le voulait. Mais elle a continué. Elle n’a omis aucun détail. Elle pleurait à présent à chaudes larmes, mais elle a continué. Je la laissais faire, elle en avait visiblement besoin.

— À partir de cette nuit, je n’ai plus parlé. Je n’y arrivais plus et je ne comprends pas pourquoi. C’est comme si j’avais arrêté de vivre pendant un instant et que je ne parvenais pas à revenir dans la réalité. On m’a dit que c’était une des conséquences de mon viol. Mais tu sais, quand il m’a laissée seule dans cette ruelle sombre après avoir pris son pied, je n’ai pas cessé de me répéter que j’étais stupide, que tout cela n’était que ma faute. Je n’ai osé rentrer chez moi que quelques heures plus tard. Et quand mes parents m’ont vue, ils ont tout de suite compris. Ma mère me répétait que ce n’était pas ma faute, que je ne devais pas avoir honte et que c’était lui, le fautif. Mais au fond de moi, je n’arrivais pas à oublier. C’était trop dur. Et depuis quelques années, je suis ici. J’ai décidé d’avancer et de prouver que je suis plus forte que ça. Aujourd’hui, j’ai trouvé un nouvel équilibre et je vais mieux, beaucoup mieux…

À la fin de son discours, elle s’est effondrée dans mes bras. Je n’ai pu que la serrer fort contre moi en espérant pouvoir lui apporter un semblant de réconfort. Je me suis fait la promesse de l’aider au maximum, quoi qu’il arrive.

Je n’ai pu m’empêcher de me questionner, de me demander si nous pouvions vraiment retrouver la parole, si j’avais une chance d’y parvenir. L’histoire de Marina me prouvait bien que les traumatismes peuvent avoir des conséquences fatales pour la voix. Il m’a fallu accepter que je ne reparlerais peut-être plus jamais et que je devais sérieusement envisager la langue des signes comme seul moyen de communication. À force de croire à mon rétablissement, je risquais d’être déçue.

6

 

Aujourd’hui, je sais que la rééducation me laisse une chance de réaliser, c’est le seul et unique moyen pour y parvenir. Malgré l’absence de résultats jusqu’à maintenant, les médecins espèrent que je retrouve l’usage partiel voire presque total de la parole. Je sais bien que cela paraît surréaliste, mais l’espoir fait vivre. Les thérapeutes m’ont expliqué que cela pourrait prendre plusieurs mois, peut-être même plusieurs années. Je m’accroche donc et donne le maximum pour y arriver.

L’orthophoniste du centre est vraiment gentille, elle me laisse du temps et me permet d’avancer à mon rythme. Sans cesse, elle m’encourage et me dit que cela ira mieux la prochaine fois : j’ai envie de la croire. Alors, cinq fois par semaine et durant une petite heure, je répète encore et encore les différents exercices qu’elle me recommande. Elle a l’air si confiante et si sûre que je vais retrouver mes capacités que je me démène. Je me retrouve donc à répéter inlassablement des sons et des semblants de mots du mieux que je le peux. Cela reste pourtant très dur d’entendre des syllabes incompréhensibles sortir de ma bouche à la place des mots que je choisis dans mon cerveau. D’une certaine manière, mon corps se déconnecte.

Le truc, c’est que plus je me mets la pression et que j’essaie de reparler, plus j’échoue. J’ai vraiment envie de brûler les étapes, de sortir de cet état. Je veux faire mentir ces leçons de langage des signes qui semblent me crier : « Tu ne communiqueras plus jamais autrement. » Je me sens triste, stressée, et je n’arrive toujours pas à prononcer un seul mot. J’ai parfois du mal à garder une attitude positive : j’ai beau me donner à fond pour retrouver un semblant de la vie que j’avais, aucun progrès n’est en vue.

C’est marrant de voir à quel point il nous est aisé de parler quand c’est naturel. Mais, lorsqu’on doit faire un effort, lorsqu’on répète la même syllabe pendant une demi-heure, on se sent terriblement démuni. Et puis, ces séances quasi quotidiennes me rappellent constamment que je ne suis plus en capacité de parler, que seuls des sons étranges et inconnus sortent de mes cordes vocales. J’ai perdu une partie de mon identité et je lutte pour la retrouver.

Je sais que ma rémission peut prendre du temps mais, pour moi, cela fait déjà trop longtemps. J’ai la sensation que mes efforts sont voués à l’échec. Ce n’est pas des souffles sonores qui m’aideront à reparler. Je commence à croire que je me voile la face : je me rattache à un rêve qui s’éloigne un peu plus de moi chaque jour.

Le soir, après les séances, j’essaie de répéter des mots courts comme « eau », « seau » ou « fin », mais je n’y arrive jamais. Les sons que j’émets ne ressemblent à rien. Pourtant, je veux y arriver, je veux pouvoir dire à James ce que je pense : qu’il m’a terriblement déçue, que l’on était amis mais qu’il ne nous considère visiblement plus comme tels.

Privée de la parole, je me suis mise à lui écrire des lettres que je ne lui enverrai jamais. Je me défoule en lui disant toutes les choses que je ressens et je me sens toujours mieux après. J’imagine même des chansons dans ma tête, pour dénoncer ce sentiment de trahison grandissant. Au début, j’étais certaine qu’il s’excuserait ou qu’il comprendrait que perdre la parole et ses jambes, ce n’est pas la même chose mais c’est quand même perdre une partie de soi.

James semble pourtant refuser l’idée que nous devons renoncer à nos rêves tous les deux de la même manière, même si chacun de nous a peut-être l’opportunité de poursuivre dans cette voie. James pourrait devenir un champion malgré tout et je pourrais peut-être reparler. Seul l’avenir le sait. Quoi qu’il en soit, James n’a jamais cherché à me recontacter. Il semble s’accommoder de mon absence, ce qui me brise le cœur.

Nous avons presque grandi ensemble et tout appris au même rythme. C’est horrible de se sentir écartée de la vie de quelqu’un sans en comprendre les raisons. J’ai toujours été là pour lui, toujours prête à me mouiller jusqu’au cou pour l’aider, et à la première épreuve, il me raye de sa vie pour me laisser dans son passé ? Suis-je censée accepter sa décision et vivre avec ?

Mais ce soir, alors que je suis allongée sur mon lit, en train de penser à James et à toutes les choses que je veux qu’il sache – c’est quelque chose que je fais souvent : regarder le plafond et imaginer de longs monologues dans lesquels j’explique à mon ami perdu qu’on n’oublie pas les gens quand ça nous arrange –, je me surprends à entendre ma voix murmurer « faux ».

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