Chapitre 1

 

Confortablement installé sur un fauteuil, les yeux clos, la tête rejetée en arrière, les doigts agrippant une masse de cheveux blonds, je pousse des râles et des soupirs tandis que je baise la bouche du jeune inconnu à genoux devant moi. Je dois avouer qu’il est doué, et qu’il semble aimer ça.

Il ne laisse rien au hasard. Ses mains enserrant légèrement mes bourses, sa langue titillant mon gland avant de m’avaler en entier, ses va-et-vient de plus en plus rapides, ses gémissements dont les vibrations se répercutent autour de ma queue… Il me faut peu de temps pour parvenir à la délivrance et je crie tandis que j’éjacule dans la capote.

Putain, ça fait du bien.

Le mec se relève, un sourire satisfait sur ses lèvres humides. Il se penche vers moi et m’embrasse furieusement. Sa langue a un arrière-goût de latex. Je me laisse faire. Pourtant, à présent que j’ai trouvé ce pour quoi je suis venu, j’ai perdu mon enthousiasme.

— Est-ce que tu veux terminer la soirée ailleurs ? s’enquiert mon amant d’une voix suave qui doit faire bander pas mal de mecs.

Je me débarrasse du préservatif, me relève, remonte mon jean et boucle ma ceinture.

— Une autre fois, peut-être. Mais pas ce soir. Je me lève tôt, demain.

Une moue déçue se dessine sur son visage. Je caresse doucement sa joue en guise d’excuses. Il n’insiste pas, se contentant de hausser les épaules avant de s’éloigner.

Il ne me demande ni mon nom ni mon numéro. Il sait que ça serait vain. Nous venons tous dans ce club pour la même raison. Nous perdre l’espace de quelques minutes ou quelques heures dans des étreintes anonymes. Pour arrêter de penser. Pour laisser nos problèmes de côté. Dommage que le répit soit toujours de courte durée.

J’observe son corps massif jusqu’à ce qu’il disparaisse de ma vue et je passe une main dans mes cheveux pour tenter de me recoiffer. Un dernier regard circulaire à la pièce, où se pressent des corps d’hommes moites, tremblants et gémissants, et je quitte l’établissement.

Je n’ai pas menti au type, je dois vraiment me lever tôt. Demain, je reprends le travail après deux mois et demi de vacances.

Et honnêtement, j’ai hâte.

Cet été ne s’est pas déroulé de la manière dont je l’aurais souhaitée. Reprendre le boulot me fera du bien. M’occupera l’esprit. Me permettra de penser à autre chose.

Mais comme à chaque veille de rentrée, je me retrouve dans un état de stress pas possible. J’ignore pourquoi : je n’ai pas de raisons de m’inquiéter. J’aime mon métier, j’aime l’établissement d’enseignement supérieur dans lequel j’enseigne, j’aime le contact avec mes étudiants. J’aime échanger, leur transmettre un peu de mon savoir et de mon expérience.

Je pensais que venir ici ce soir était la meilleure solution pour me détendre. Se faire tailler une pipe avant de dormir, rien de mieux pour trouver le sommeil. Sans compter qu’il était temps que je sorte de mon trou, que je revienne à la vie.

Je ne suis plus certain d’avoir fait le bon choix, à présent.

 

***

 

Ploc. Ploc. Ploc.

Ça doit bien faire trois heures que j’écoute religieusement le bruit des gouttes d’eau qui s’écrasent dans le lavabo de la salle de bain attenante à ma chambre. Je devrais me lever pour aller fermer le robinet, au lieu de quoi je fixe le plafond, les yeux grands ouverts.

Respire. Respire. Respire.

Bon sang, pourquoi est-ce si difficile ?

Peut-être parce que tu n’as plus personne pour te rassurer, pour te réconforter, pour te dire que tout ira bien.

Je ferme les yeux et me frotte le visage. Mon cœur bat un peu trop vite. J’inspire lentement et profondément pour tenter de me calmer.

Allez, reprends-toi  ! Tu peux y arriver. C’est juste une nouvelle année. Tu feras un carton, comme d’habitude. Les élèves vont t’adorer. Tu n’as aucun souci à te faire.

Je tente de me convaincre, mais c’est bien plus compliqué maintenant que je n’ai plus ces doigts entrelacés aux miens et cette bouche chaude qui m’embrasse pour chasser mes peurs.

Je pensais avoir réussi à surmonter la perte. Mais il faut croire que je ne suis pas aussi fort que je le souhaiterais.

Après des heures passées à me tourner et à me retourner dans mon lit, je renonce à chercher le sommeil. De toute façon, la pâle clarté qui filtre à travers la fenêtre dont je n’ai pas pris la peine de fermer les rideaux m’indique qu’il me reste peu de temps avant que mon réveil ne sonne. Je rejette le drap, me redresse, pose mes pieds nus sur la moquette et m’étire. J’entends mes os craquer et esquisse une légère grimace.

Bon sang, je me sens si fatigué.

Décidant que la seule manière d’y remédier est de me préparer une bonne tasse de café corsé, je me lève, enfile un pantalon de survêtement et me traîne jusqu’à la cuisine.

Je retrouve ma petite routine.

J’attrape une tasse sur l’égouttoir. Une capsule dans la boîte. Mes doigts tapotent impatiemment sur le comptoir pendant que l’eau de la cafetière se réchauffe. Puis je regarde distraitement le nectar se déverser dans mon mug tout en dégageant son délicieux arôme dans la pièce.

Je récupère mon café et passe dans le salon pour ouvrir la baie vitrée et sortir sur mon petit balcon. J’avise d’un air attristé les plantes jaunies et les quelques fleurs à présent fanées.

Je n’ai jamais eu la main verte. J’ai déjà du mal à m’occuper de moi, parfois, alors comment pourrais-je prendre soin de quelqu’un d’autre, ne serait-ce que de foutues plantes ? C’est pour ça que je m’interdis de prendre un chat. Ce n’est pourtant pas l’envie qui m’en manque. Mais je finirais par le retrouver inanimé sur le parquet.

C’était différent, avant. Avant, mon balcon était envahi de mille et une couleurs et les fleurs embaumaient jusque dans le salon lorsque nous aérions.

Je devrais peut-être penser à les jeter.

Je pousse un immense soupir et décide d’ignorer ces pauvres choses à moitié mortes pour river mon regard au loin. Le soleil se lève et le ciel m’offre un fabuleux spectacle de rose, d’orange et bleu.

Ça a toujours été mon rituel, du moins pendant l’été. Me réveiller, me préparer ma dose de café – une véritable drogue pour moi – et sortir pour admirer le ciel. Mais ce n’est plus tout à fait comme avant.

Parfois, je me surprends à attendre ses bras, qui se refermeraient autour de ma taille. Son grand corps ferme, qui se presserait contre le mien. Son baiser dans mon cou. Les chatouilles provoquées par sa barbe. Son « bonjour » marmonné d’une voix rauque et ensommeillée. Son menton posé sur mon épaule, ses cheveux caressant ma joue, nos regards rivés dans la même direction.

Je me replonge dans ces moments de bonheur parfait, de plénitude absolue. Ces instants d’un silence complice que nous n’aurions brisé pour rien au monde.

Puis je me souviens. Que tout est terminé. Que rien ne sert plus d’attendre, parce que cette époque est révolue.

Il ne reste plus que moi, seul, le corps frissonnant, une boule au fond de la gorge, l’estomac en vrac, le poignard toujours planté fermement au bas de mon dos, sans que je parvienne à le déloger, peu importe à quel point je m’acharne.

Je croise les doigts pour qu’un jour je parvienne enfin à cesser d’espérer.

Je finis par quitter le balcon. M’apitoyer sur mon sort ne sert à rien ; je ferais mieux de me préparer à la journée qui m’attend.

Je me rends dans la salle de bain et observe mon reflet dans le miroir. Je ne ressemble à rien. Des cernes violacés ont élu domicile sous mes yeux et je suis encore plus pâle que d’habitude.

J’imagine déjà la tête de mes collègues lorsqu’ils vont me voir. Je redoute d’avance les questions que l’on va me poser. J’ai préparé tout un tas de réponses plus ou moins appropriées. Tout plutôt que la vérité.

Je me glisse sous la douche, ferme les yeux et pose le front sur le mur carrelé, laissant l’eau frapper mon dos.

Tout me renvoie à lui. Même le gel douche dont je retrouvais autrefois l’odeur sur sa peau tandis que je léchais chaque parcelle de son corps. Ne reste que le vide.

Putain, ce qu’il me manque.

Je me déteste de ressentir ça. Il ne mérite pas mon chagrin, mon amertume et ma rancœur. Il mérite que je l’oublie complètement, que je le chasse de mes pensées une bonne fois pour toutes.

Je serre les dents et me retiens de frapper le mur de mon poing, bien que ce ne soit pas l’envie qui m’en manque. La dernière fois que ça m’est arrivé, j’ai hurlé de douleur et j’ai eu mal pendant des jours. Alors je me contiens : j’apprends de mes erreurs.

Je ne peux m’empêcher de ricaner.

Ouais, ça dépend desquelles, apparemment.

Comme quoi, parfois, la souffrance ne suffit pas à servir de leçon. Parfois, on peut vous piétiner, vous mettre plus bas que terre, et pourtant, vous continuez à ramper.

Si faible. Je suis si faible.

Et pathétique.

Bon sang, comment vais-je parvenir à faire illusion auprès des autres ? À leur laisser croire que je vais bien, que je ne suis pas au fond du trou, en train de creuser toujours plus profondément ?

Reprends-toi, James, tout va très bien se passer. Plaque un grand sourire sur tes lèvres. Faire semblant, tu maîtrises, non ? Alors c’est le moment de le prouver.

 

***

 

Je sors du métro bondé pour me diriger vers l’école.

Si les choses avaient été différentes, si mon monde ne s’était pas écroulé, j’aurais hâté le pas, impatient de retrouver mes collègues après plus de deux mois de séparation. L’établissement où j’enseigne est une petite structure, et tout le monde s’entend bien, la plupart du temps. Il nous arrive même de nous voir en dehors du boulot, de parler d’autre chose que des cours. Si, d’ordinaire, c’est un aspect que j’apprécie particulièrement, aujourd’hui, je le redoute.

Je n’ai pas envie d’affronter les questions sans fin sur ces deux mois de vacances. Surtout, je n’ai pas envie d’affronter les questions sur lui. Ils sont peu nombreux à connaître son existence, à être même au courant de mon homosexualité : c’est un aspect de ce que je suis que je préfère taire. Parce que je sais que les préjugés ont la vie dure, et que certains parents seraient horrifiés d’apprendre que le prof de leur enfant est gay. Un ancien collègue a été victime de l’homophobie toujours présente dans le milieu scolaire ; aussi, je préfère ne pas révéler mon orientation sexuelle, sans compter que ça ne regarde personne.

Mais certains savent. Et ils ne manqueront pas d’aborder les sujets que je veux fuir.

C’est les mains moites, l’estomac en vrac et le cœur au bord des lèvres que je pousse la porte principale pour m’engager dans le large couloir menant à la salle des professeurs. Je peux déjà entendre le brouhaha, les conversations animées, les rires se répercuter sur les murs.

Au fur et à mesure que je m’approche, mes pas ralentissent, jusqu’à s’arrêter complètement.

Bon sang, cesse de flipper ! Plaque ce putain de sourire sur tes lèvres, redresse la tête, carre les épaules et montre-leur que tu vas bien.

Je ferme les yeux, me pince l’arête du nez, et je prends une profonde inspiration.

Puis je pénètre dans la fosse aux lions.

J’ignore à quoi je m’attendais. Peut-être à ce que tout le monde me saute dessus pour me poser mille et une questions. Angoissé, je m’étais imaginé tout un tas de scénarios dans ma tête. Que le silence se ferait, que tous se tourneraient comme un seul homme dans ma direction. Qu’ils devineraient aussitôt par quelle merde je suis passé dernièrement rien qu’en m’apercevant. Qu’ils verraient les ombres sous mes yeux. La tristesse dans mon regard.

J’avais tort.

Certes, dès que je pénètre dans la pièce, tout le monde m’accueille chaleureusement. J’échange des accolades, des bises, des poignées de main viriles. Mais aucune remarque ne m’est faite sur ma tête de déterré et mes kilos en moins. Je pousse un soupir de soulagement et c’est avec un sourire un peu plus sincère que j’engage la conversation avec mes collègues.

Bien vite, nous arrêtons cependant les bavardages pour nous remettre en mode boulot.

Première réunion de l’année. Distribution des plannings avec nos horaires de cours. Découverte des classes qui auront le plaisir de suivre nos cours. Je reprends mes marques avec plaisir. Je suis comme un poisson dans l’eau, ici, dans mon élément. Je me sens bien dans cet établissement. Ce n’est pas une fac immense, où tout le monde est anonyme. C’est une école sélective, aux élèves triés sur le volet. La qualité y prime sur la quantité, et si nous voulons garder notre bon classement dans la liste des meilleurs établissements privés d’enseignement supérieur de la capitale, cela doit rester ainsi. En tant que professeurs, nous ne pouvons nous permettre de nous relâcher.

Intégrer cette institution alors que j’avais peu d’expérience a été une aubaine pour moi, et je ne compte pas la gâcher. Je continuerai de donner le meilleur de moi-même pour ne décevoir personne, ni la direction, ni les étudiants, ni moi.

Comme tous les ans, je me retrouve chargé d’une classe d’élèves de première année. Je retrouverai aussi des deuxième et troisième année dont je me suis occupé au cours des précédents semestres.

C’est ce qui me plaît, ici. Avoir la possibilité de découvrir de nouvelles têtes, d’apprendre à connaître de nouveaux étudiants, tout en pouvant suivre également les anciens. Je suis heureux de constater qu’ils sont souvent aussi contents que moi de me retrouver. Je m’entends bien avec mes élèves. J’arrive en général à développer une certaine complicité avec eux. Je sers parfois de confident. Certains me parlent de leurs problèmes familiaux ou scolaires, et je fais de mon mieux pour les aider. Mon âge doit jouer pas mal. Bien que l’écart se creuse à chaque rentrée, je n’ai pour l’instant que quelques années de plus que mes étudiants, et nous avons certaines références en commun : nous aimons les mêmes séries, connaissons les mêmes tubes musicaux.

Cette proximité a des avantages, mais aussi quelques inconvénients. Parfois, le poids des problèmes de mes étudiants pèse lourd sur mon moral. Je me sens souvent impuissant. Je tente au mieux de les aider, mais je ne suis qu’un simple prof d’anglais…

— Alors, beau gosse, c’était comment, ces vacances au soleil ? demande Noémie en se penchant vers moi, visiblement peu passionnée par ce qui se raconte autour de la table.

Merde. Je savais que mon répit ne serait que de courte durée…

Que puis-je dire à ma collègue ? La vérité ? Bon sang, plutôt crever. J’ai bien trop honte.

Je me contente de hausser les épaules, évitant de tourner la tête pour la regarder.

— Qu’est-ce qui se passe ? insiste-t-elle. Il y a de l’eau dans le gaz avec Elias ?

Je serre les dents en entendant ce prénom que j’ai hurlé. Craché. Avalé dans mes sanglots.

Merde, je ne peux pas. Je n’y arriverai pas. Impossible de rester de marbre, de faire bonne figure, alors que je suis à deux doigts de m’écrouler.

Mon cœur tambourine dans ma poitrine. Je dois m’en aller. Je ne peux pas me permettre de craquer maintenant. Pas en public, du moins.

Je me relève d’un bond. Le raclement de ma chaise sur le sol stoppe tout le monde en pleine conversation.

Les scénarios que j’avais imaginés étaient réalistes, finalement.

J’observe l’assemblée qui me dévisage, les yeux ronds. L’inquiétude est visible dans les regards.

— Je… je suis désolé, je murmure, à personne en particulier, avant de me précipiter hors de la pièce.

Je me rue à l’étage avant de pousser la porte des toilettes avec tant de brutalité qu’elle rebondit contre le mur. J’avise la première cabine sur ma gauche. J’ai tout juste le temps de me glisser à genoux devant la cuvette que je vomis douloureusement mon café et ma bile.

Merde. Merde. Merde.

Les larmes emplissant mes yeux, je m’écroule sur le sol et cache mon visage entre mes mains.

Les images se bousculent dans ma tête, comme autant de coups infligés à mon corps.

Je serre ma mâchoire pour m’empêcher de crier et ferme les paupières, luttant de toutes mes forces pour chasser les images qui s’imposent à mon esprit.

En vain. Elles dansent, me narguent, me rient au nez. Et je ne peux rien faire d’autre que de me souvenir.

Chapitre 2

 

Deux mois et demi plus tôt.

 

Je suis allongé sur le lit, un bras replié devant mes yeux, priant pour que le mal de tête que je me coltine depuis ce matin me laisse enfin en paix.

Le matelas s’affaisse soudain sous le poids du corps massif d’Elias. Il se penche, caresse ma joue et dépose un baiser à la commissure de mes lèvres.

— Tu ne te sens pas mieux ? demande-t-il avec un brin d’inquiétude dans la voix.

Je secoue la tête et émets un grognement qui le fait rire. Il passe sa main dans mes cheveux. Ce simple geste m’apaise. Je me décontracte encore davantage lorsque ses bras m’enlacent et qu’il enfouit son visage dans mon cou.

— J’espère que ça va s’arranger. Ça m’embête de devoir t’abandonner dans cet état.

— Ne t’inquiète pas. Je vais me reposer, et tout ira bien.

Nous demeurons silencieux un court instant, profitant de la présence l’un de l’autre. Sa main caresse distraitement mon torse, et je l’entends respirer doucement.

— Tu comptes toujours te rendre à ton repas de famille ?

Je n’en ai pas la moindre envie. Je veux juste me réfugier sous les draps et dormir. Ou passer la journée à me taper la tête contre les murs pour essayer de faire disparaître mon foutu mal de crâne. Mais ma mère va criser si je ne me pointe pas. Elle se plaint déjà de ne pas me voir assez souvent. À présent que je suis en vacances, je n’ai plus d’excuses pour me défiler. Elias et moi ne partons pas avant plusieurs semaines. D’ailleurs, j’ai vraiment hâte. Quinze jours de farniente au bord de la mer, loin de Paris, de la pollution, du bruit, de la grisaille permanente… Il me tarde de m’envoler et de profiter à fond d’Elias, hors de notre quotidien, de la routine, de la fatigue. Et puis quoi de mieux qu’une plage de sable fin pour fêter mon trentième anniversaire ?

— Si je n’y vais pas, je vais en entendre parler pendant des semaines, alors je n’ai pas trop le choix, je maugrée.

Elias pousse un soupir. De soulagement ? Peut-être se dit-il que si j’envisage de me rendre à ce déjeuner, c’est que je ne suis pas si mal en point.

Je baisse mon bras et me relève. Il m’imite.

— J’aurais préféré venir t’applaudir et t’encourager, lui dis-je. Je suis désolé de ne pas pouvoir être présent.

— T’inquiète. Ce n’est pas comme s’il y avait un enjeu, cette fois. C’est juste pour s’amuser.

— Ça m’emmerde quand même.

J’adore regarder Elias jouer au rugby. J’adore admirer son corps puissant, ses jambes musclées moulées dans un short, ses épaules carrées. Voir la force qui se dégage de lui. Son esprit combatif, sa rage de vaincre. L’observer évoluer sur le terrain, tout en muscles et en bestialité, est un régal pour les yeux.

— Ouais. Tu dis ça, mais je suis sûr que tu ne viens que pour mater ! déclare-t-il avec un clin d’œil.

J’éclate de rire.

— Tu sais bien qu’il n’y a que toi qui comptes.

— Je sais, bébé.

Bon sang, sa voix me fait toujours autant d’effet. Son ton est grave, rauque, profond. Je pourrais l’écouter pendant des heures.

Elias se penche vers moi et pose ses lèvres sur les miennes. Comme chaque fois, mon corps frissonne, mon estomac se tord, et je chavire complètement. Parfois, je me demande comment il est possible de ressentir avec autant d’intensité cette passion, ce désir, cet amour, même après trois ans.

Je ne me lasserai jamais de cet homme.

Sa langue s’engouffre dans ma bouche et je pousse un gémissement. Mes mains agrippent sa taille tandis qu’il mordille ma lèvre puis la lèche avant de revenir m’embrasser avec fougue. Je sens ma queue se dresser sous mon boxer et je commence à me frotter contre Elias.

— Désolé, bébé, je dois vraiment y aller.

Mon grognement de mécontentement semble l’amuser. J’avale son rire et continue de l’embrasser.

Il se relève du lit, attrape son sac abandonné sur le sol et le balance par-dessus son épaule.

— Au fait, je vais sûrement inviter quelques potes à passer après le match. Ça ne te dérange pas ?

— Non. Je vais sûrement rentrer tard, de toute façon.

Et même dans le cas contraire, je n’aurais pas eu le cœur à refuser. Il s’agit du dernier rassemblement de l’équipe d’Elias avant les vacances, après tout.

— OK. Préviens-moi si tu décides de rester ici.

— C’est noté.

Alors qu’il s’apprête à quitter la pièce, je le retiens par le bras et pose une nouvelle fois mes lèvres sur les siennes. Je murmure :

— Gagne pour moi, champion.

Un sourire illumine son visage et il effleure ma mâchoire du bout des doigts.

— C’est prévu. Je t’aime, OK ?

— OK.

Puis il s’éloigne, me laissant admirer une dernière fois son cul parfait.

L’appartement est silencieux, à présent, et je profite du calme pour tenter de me reposer. Je ferme les yeux et laisse mes pensées dériver, essayant d’oublier la douleur qui me vrille le crâne. Je m’imagine collé contre le corps d’Elias, ses dents mordant mon épaule pendant qu’il me baise. J’imagine nos peaux couvertes de sueur glissant l’une contre l’autre. Je m’entends psalmodier son nom sans relâche jusqu’à éjaculer dans sa main. Je me vois blotti dans ses bras, les yeux à moitié clos, repu de luxure et de plaisir.

Merde. À présent, en plus de la migraine, je me tape aussi une sacrée trique. Je la laisse retomber, pas assez en forme pour m’en occuper. Je me tourne et me retourne sans parvenir à trouver une position confortable.

Après une bonne demi-heure, je me dis que je devrais tout de même essayer de me bouger un peu et me préparer pour me rendre chez ma mère. Je quitte le lit à regret, avale le Doliprane qu’Elias a pris soin de poser sur la table de nuit accompagné d’un verre d’eau et me traîne dans la salle de bain. Je prends une douche rapide et me brosse les dents, mais je dois me rendre à l’évidence. Je ne suis pas assez en forme pour conduire. Je crois que je ne vais avoir d’autre choix que d’annuler le repas familial. Tant pis pour les remontrances.

N’ayant pas la force d’appeler ma mère et de subir ses reproches, je décide de lui envoyer un texto afin de m’excuser platement et de lui promettre de passer un soir de semaine pour dîner avec elle et mon beau-père. Je découvre alors qu’Elias m’a envoyé un message.

 

[Soigne-toi bien et passe le bonjour à ta mère. N’oublie pas de m’avertir si tu décides d’annuler, je proposerai aux gars d’aller ailleurs, pour ne pas te déranger. Je t’aime.]

 

Sa sollicitude me touche, mais je ne tiens pas à ce qu’il change ses plans pour moi. Cela ne me gêne pas que ses copains viennent à la maison. J’apprécie leur compagnie : ils sont drôles, sympa, et ils me permettent de voir du monde. Depuis que je suis venu m’installer à Paris, je mène une vie assez solitaire. Je passe le plus clair de mon temps libre en compagnie d’Elias. Alors ses amis sont devenus les miens.

Parfois, je me surprends à m’interroger sur ce qu’aurait été ma vie si je ne l’avais pas rencontré dans cette librairie du Marais. S’il ne m’avait pas abordé alors que je tenais un bouquin entre mes mains : il m’avait assuré qu’il était vraiment mauvais, avant de m’en tendre un autre.

Je finis toujours par me dire que peu importe ce qui nous est arrivé, peu importe ses erreurs et la douleur qu’il m’a fait éprouver, je n’ai jamais été aussi heureux que depuis que je suis avec lui.

Épuisé, je m’écroule sur le lit, enfonce ma tête dans mon oreiller et ferme les yeux.

 

***

 

Je suis réveillé par des éclats de voix provenant du salon. J’ouvre un œil, tends l’oreille, mais avec la porte fermée, je n’entends pas grand-chose mis à part des bruits sourds.

Merde. J’ai oublié de prévenir Elias que j’avais décidé d’annuler mon déjeuner. Tant pis. Même si je ne suis pas très en forme aujourd’hui, je ferai contre mauvaise fortune bon cœur et supporterai la tendance de ses amis à parler fort, à rire bruyamment et à boire un peu trop de bières.

La bonne nouvelle, c’est que mon mal de crâne a disparu. Je me sens bien mieux, à présent. Encore légèrement dans le coaltar, mais rien qu’un peu d’eau sur le visage et un bon café ne puissent combattre.

Je me lève paresseusement, enfile les premières fringues qui me tombent sous la main et, après un passage express dans la salle de bain, sors dans le couloir.

Je suis sur le point de pénétrer dans le salon lorsqu’un bruit m’arrête net. Pas vraiment un bruit, d’ailleurs : plutôt un gémissement. Un gémissement que je connais par cœur pour l’avoir entendu sortir de la bouche d’Elias des centaines de fois auparavant. Pour l’avoir provoqué.

Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

Je sens mon cœur s’emballer. Cogner fort dans ma poitrine. La peur s’empare de moi. Je tremble sans pouvoir m’en empêcher.

Pas encore. Pitié. Non…

J’hésite à faire demi-tour et à retourner me terrer sous ma couette. Je ne suis pas certain d’être prêt à affronter ça. Pas une nouvelle fois. Parce que si mes soupçons sont fondés, je crois que je ne le supporterai pas.

Mais je dois en avoir le cœur net.

Ne fuis pas, James. Ne fuis pas. Pas cette fois. Sois un homme, merde !

Je ferme les yeux, prends une profonde inspiration, les rouvre et avance à pas de loup jusqu’au salon, craignant de découvrir une scène que j’imagine pourtant déjà.

Les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte, je trouve Elias à poil, un autre homme à moitié habillé à ses genoux en train de le sucer avec ardeur.

— Putain, ouais, plus fort.

La tête du type s’active. Il me faut quelques secondes pour le reconnaître. Max. L’ailier droit de l’équipe. Une montagne de muscles au visage carré, à la barbe hirsute et aux cheveux bouclés.

Putain de Max !

Les yeux d’Elias se révulsent, sa tête part en arrière, il n’arrête pas de répéter « continue, c’est trop bon » tandis que la main de son amant se perd entre ses fesses et qu’il commence à le doigter. Puis je le vois attraper sa queue pour la glisser hors de la bouche de Max, se branler rapidement, avant d’éjaculer sur son visage.

Je voudrais les interrompre. Je voudrais débouler comme une furie dans la pièce, leur foutre mon poing dans la gueule à tous les deux et hurler jusqu’à me casser la voix. Mais j’ai beau le vouloir de toutes mes forces, je ne parviens pas à effectuer le moindre mouvement. Mon corps refuse de m’obéir. Je reste statufié dans le couloir, à mater l’homme que j’aime en train d’embrasser à pleine bouche ce foutu Max. Ils se bouffent littéralement le visage. Grognent, halètent, se serrent l’un contre l’autre.

— Tu es la chose la plus sexy que j’aie jamais vue, déclare Elias, et son sourire est si éclatant qu’il m’éblouirait.

Presque. Si mon cœur ne se déchirait pas, si mon corps n’était pas parcouru de tremblements incontrôlables, si mes yeux ne laissaient couler des larmes salées et silencieuses le long de mes joues.

Max embrasse une dernière fois Elias avant de lui ordonner de se mettre à quatre pattes. Mon homme obéit sans cesser de sourire. D’un seul puissant coup de reins, son coéquipier s’enfonce en lui tandis qu’il crie de plaisir.

Le cerveau agit bizarrement lorsqu’il se retrouve confronté à ce genre de situation. Je le sais, parce que ce n’est pas la première fois.

Il m’avait promis. Quand j’ai découvert des capotes dans son portefeuille alors que nous n’en n’utilisions plus, il a tout avoué et m’a promis que ça ne se reproduirait plus. Et je l’ai cru. Putain, je l’ai cru si fort.

À présent, la première remarque qui me vient à l’esprit est qu’ils n’utilisent pas de préservatif, et je me demande ce que je dois en conclure. Je mettrais ma main au feu que ce n’est pas la première fois qu’ils couchent ensemble.

Je suis en train d’essayer de ramasser les morceaux épars de mon cœur en miettes lorsque la voix rauque de Max résonne dans la pièce.

— Tu aimes ça, hein ?

— Putain, oui, baise-moi. Baise-moi à fond.

Max ne se fait pas prier, et je vois son membre sortir entièrement du cul parfait d’Elias avant de s’y replonger d’une seule poussée.

— Tu es si serré, bon sang, c’est trop bon !

J’ai l’impression de me retrouver devant un mauvais film porno. Et je ne sais pas ce qui me décide à réagir. Peut-être de voir Elias se faire prendre et gémir d’extase alors qu’il n’a jamais voulu jouer ce rôle avec moi. Ou peut-être que je ne supporte plus la vue de leur corps puissants, virils et couverts de sueur se frottant l’un contre l’autre. Toujours est-il que j’avance d’un pas.

Ils ne me voient pas, bien trop occupés à s’envoyer en l’air sauvagement sur le sol.

Max baise Elias de plus en plus fort, de plus en plus profondément. Mon homme serre les dents, ferme les paupières.

J’ignore comment il devine ma présence, mais je sais que c’est le cas. Il rouvre les yeux d’un coup. Tourne la tête. Et les pose sur moi. Son visage devient blême, il arrête de bouger, mais ne pense même pas à se dégager, trop pris dans les affres du plaisir. Max grogne derrière lui, le culbute à fond. Leurs peaux claquent l’une contre l’autre. J’ai envie de vomir.

Mais je reste là, le regard ancré dans celui d’Elias. Je le regarde lutter pour ne pas fermer les yeux et se laisser envahir par le plaisir. J’observe Max s’enfoncer une dernière fois en lui avant de jouir dans un râle sonore. Je le vois tourner la tête à son tour. Me découvrir. Écarquiller les yeux. Se retirer précipitamment d’Elias, laissant couler le sperme le long de ses cuisses.

J’entends prononcer mon nom. Je fixe Elias alors qu’il se relève. Cherche ses fringues. S’avance vers moi. Et malgré mon cœur qui saigne, malgré la souffrance que je ressens, malgré l’étau qui me serre le cœur, me donnant l’impression d’étouffer, m’empêchant de respirer, je reste immobile. À me demander ce qui va se passer maintenant.

Chapitre 3

 

Je m’échappe tant bien que mal de ces souvenirs douloureux pour revenir au présent. Ma gorge est irritée, mon corps tremble, mon front est couvert de sueur et je dois m’y reprendre à deux fois pour parvenir à me relever. Les jambes flageolantes, je me dirige vers le lavabo, passe de l’eau sur mon visage et me rince la bouche.

Je relève la tête pour observer dans le miroir mes yeux bouffis, mes cheveux tout ébouriffés et mon teint cadavérique.

Bon sang, je suis ridicule.

Je baisse le regard pour ne plus faire face à mon reflet et tente de me calmer, de desserrer mes mains si fermement agrippées à la vasque en émail que je crains de la briser.

Respire. Respire. Tu peux aller de l’avant. Tu peux guérir.

Je ne suis pas sûr que l’auto-persuasion fonctionne vraiment, mais cela ne coûte rien de tenter le coup.

Après avoir pris une profonde inspiration, je me décide à rejoindre mes collègues. De retour dans la salle des professeurs, je les trouve en train de discuter entre eux. Je surprends quelques regards sur moi, mais tous sont assez polis pour ne pas me faire de remarques.

Je me rassois près de Noémie, qui pose délicatement sa main sur mon bras.

— Tout va bien ?

J’acquiesce et lui souris sans conviction. À mon grand soulagement, elle n’insiste pas. Je pense que sa première tentative lui a servi de leçon.

Le reste de la réunion se déroule au mieux. Je me concentre sur les instructions du directeur, me mêle aux différentes conversations. Après un dernier point sur l’emploi du temps, nous sortons tous déjeuner.

La rentrée des première année a lieu cet après-midi. Les autres n’arriveront que dans deux jours, histoire de laisser le temps aux nouveaux de se familiariser avec les lieux et de prendre leurs marques calmement.

Une heure plus tard, c’est le ventre plein et d’un peu meilleure humeur que je me dirige vers ma salle de classe. Je n’ai pour ainsi dire pas ouvert la bouche de tout le repas, me contentant d’écouter mes collègues sans participer à leur discussion. Personne n’a semblé s’en apercevoir, et j’ai réussi à me relaxer.

Lorsque j’arrive devant la porte, j’entends un bruit de voix feutrées de l’autre côté. Dans deux jours, c’est un brouhaha qui m’attendra : les deuxième et troisième année se connaissent et prendront plaisir à se retrouver après les vacances. Les nouveaux, eux, sont des inconnus les uns pour les autres : il va leur falloir un peu de temps pour développer des amitiés.

Toutes les conversations cessent lorsque je fais mon entrée. Je sens les regards converger dans ma direction et le stress monte en moi.

Il est toujours difficile de se confronter à des élèves pour la première fois. Un seul faux pas et vous risquez de foutre en l’air toutes vos chances de faire une bonne impression. Néanmoins, je ne me laisse pas intimider et, un sourire plaqué sur les lèvres, je me dirige vers le bureau pour y poser mon sac.

— Bonjour à tous. Je m’appelle James Walsh et je serai votre professeur d’anglais.

Bon, je suis sûr qu’avec mon accent, que je n’ai jamais réussi à perdre complètement malgré les années passées en France, ils l’avaient deviné.

Ils me dévisagent tous. Certains murmurent un « bonjour » en retour, d’autres se contentent d’acquiescer. Ils n’ont pas l’air à l’aise, j’espère que ça ne va pas durer.

— Pour commencer, j’aimerais apprendre à vous connaître un peu, et je suppose que vos camarades aussi. Je sais que ce n’est pas un exercice très marrant, mais c’est un passage obligé. Ensuite, nous discuterons entre nous, en anglais, afin que je puisse évaluer votre niveau. Est-ce que c’est OK pour tout le monde ?

Hochements de tête plus ou moins enthousiastes, mains qui se crispent, stylos qui cliquètent, rires étouffés. Mon sourire s’agrandit. Je me détends tout à fait.

C’est dans ces moments-là que je me rends compte que ce boulot est fait pour moi. Je sais le faire, j’aime le faire, et j’en éprouve un immense soulagement.

Toutes mes pensées parasites s’effacent, et je me concentre sur la vingtaine d’élèves que j’ai en face de moi.

— Je commence, et ensuite ce sera à votre tour. N’hésitez pas à parler de votre parcours scolaire, de vos projets de carrière. Bref, tout ce qui vous passera par la tête.

Ils ont l’air d’accord avec ça. Alors je m’assois sur un coin de table et parle de moi. Je leur raconte mes études à Oxford, ma vie à Londres. J’évoque mon parcours, mes hobbies. Je leur parle de mon activité de traducteur, leur fait savoir que cela fait cinq ans que j’habite à Paris, et que j’enseigne ici depuis autant de temps. Tandis que je déroule mon histoire, je peux deviner qu’ils sont de plus en plus intéressés, qu’ils portent une attention de plus en plus soutenue à ce que je leur raconte. Au fur et à mesure, les visages se décrispent, s’éclairent, et quand arrive leur tour de parler, les premiers se lancent avec une certaine assurance. Je les écoute avec intérêt, essayant de retenir un maximum d’éléments.

Alors que les trois quarts des élèves se sont présentés, mes yeux se posent sur un étudiant que je n’avais pas remarqué jusqu’à présent. Et qui me fixe intensément. Pendant un court instant, nos regards s’accrochent. Il ne baisse pas la tête, capturant mes yeux dans ses pupilles d’un vert sombre. Je sens un frisson traverser ma colonne vertébrale, et je tressaille.

Je me détourne à contrecœur et me racle la gorge, quand je réalise que je n’ai rien écouté de ce que sa voisine vient de raconter.

Merde.

Alors que je me reconcentre sur la demoiselle qui est en train de parler, je remarque que ses joues sont un peu rouges : elle ne doit pas avoir l’habitude de s’exprimer en public. Je me sens coupable de ne pas l’avoir écoutée. De ne même pas avoir retenu son prénom. Malgré tout, je garde contenance et la remercie avec un sourire qui se veut chaleureux.

Arrive alors le tour du jeune homme aux yeux verts. Pendant un instant, je n’ose pas affronter son regard, de peur de m’y noyer de nouveau. Mais je me raisonne.

Tu es prof, James, alors fais ton putain de boulot correctement !

Je constate que, de son côté, il ne m’a toujours pas quitté des yeux. Et c’est sans cesser de me fixer qu’il commence à parler. Son ton est ferme, assuré. Il ne tremble pas, paraît au contraire sûr de lui. Comme s’il voulait me mettre au défi. Nous mettre tous au défi.

Alors que sa voix légèrement rauque résonne dans la classe, je récolte quelques informations sur lui. Il se prénomme Noah, aura bientôt vingt ans, vient de passer quatre semestres en fac de droit avant de décider de se réorienter pour étudier le management international, qui semble mieux lui convenir : il affirme aimer les chiffres. À terme, il aimerait intégrer un cabinet d’audit. Il n’en dit pas plus, et lorsqu’il se tait, je pourrais entendre une mouche voler. Le silence est total, et je me rends compte qu’il a soufflé toute la classe. Il a un putain de charisme. Une aura incroyable.

Il ne paye pas de mine, pourtant, avec son tee-shirt un peu trop large, ses cheveux un peu trop longs et son corps un peu trop fin.

Je reste si longtemps à étudier sa tignasse d’ébène légèrement bouclée, son teint caramel et sa bouche pleine qu’il me faut quelques secondes pour penser à le remercier et donner la parole au prochain étudiant.

Bon sang, je ne peux pas me laisser déstabiliser par un élève. C’est complètement aberrant. Et totalement inédit, soit dit en passant.

Je finis par reprendre entièrement mes esprits et la suite des présentations se déroule sans anicroche.

Durant le reste de l’heure, j’évite soigneusement de regarder Noah, me concentrant sur les autres étudiants. En revanche, je sens constamment ses yeux sur moi.

J’ai comme l’impression que l’année va être longue.

 

***

 

C’est épuisé par cette première journée que je rentre chez moi pour m’affaler sur le canapé. Il faudrait que je me bouge, que je prépare mon prochain cours, que je fasse la vaisselle et repasse mes chemises. Mais je suis tellement crevé après une nuit blanche et une rentrée intense en émotions que mes paupières se ferment d’elles-mêmes sans que je puisse lutter.

Je rêve que je me promène dans des marécages. J’entends les moustiques bourdonner à mes oreilles tandis que mes pieds s’écrasent dans la boue, que mes bras frôlent les hautes herbes. Je marche droit devant moi, à la recherche de quelque chose, de quelqu’un.

Une voix s’élève. Un cri. Des gémissements.

Je plisse les yeux sous le soleil pour tenter de découvrir d’où ils proviennent. Et je rencontre ce regard. Ces yeux vert sombre, là, affleurant à la surface de l’eau. Je me mets à courir, le plus rapidement possible, mais je n’avance pas. Plus j’approche, plus les iris s’éloignent. Mes poumons sont en feu, la bile remonte dans ma gorge. J’essaie de hurler à mon tour, de supplier Noah de tenir bon, de lui crier que je vais bientôt le rejoindre, mais son visage s’altère, se fane, jusqu’à s’évaporer complètement.

Je dérape. Tombe. Me rattrape. M’écorche les mains et les mollets.

Mon pied s’enfonce dans un trou visqueux. Je tire pour me libérer, mais plus je me débats, et plus je m’enlise.

Le marécage disparaît pour laisser sa place au désert. Mon front est couvert d’une sueur qui me pique les yeux et coule sur l’arête de mon nez. J’ai soif, je suis totalement déshydraté.

Soudain, j’entends un ricanement sinistre.

Je tourne la tête tant bien que mal et découvre Elias, tout nu, qui tient dans sa main une bouteille d’eau. J’en saliverais si j’en étais encore capable.

— Aide-moi, je murmure d’une voix cassée en tendant faiblement mon bras.

Il rit. De plus en plus fort. Il pointe un doigt moqueur sur moi.

Je m’enfonce. Encore et encore.

La sonnerie de mon portable me réveille en sursaut. Je me redresse d’un coup sur le canapé. Je jette un œil paniqué autour de moi et pousse un profond soupir en réalisant où je me trouve. J’ai la gorge sèche, je tremble, et je suis en nage. Je me lève difficilement et me dirige vers la cuisine. J’ouvre le robinet, passe de l’eau froide sur mon visage et mes lèvres asséchées, et me penche pour boire à grands traits.

Des réminiscences de mon rêve défilent devant mes yeux.

C’était quoi, ce bordel ?

Me souvenant de ce qui m’a brutalement réveillé, j’avise mon téléphone posé sur la table basse. Je l’attrape, fais glisser mon doigt sur l’écran d’accueil et constate qu’un nouveau texto m’attend. Mon cœur se serre lorsque je découvre qui l’a expédié.

 

[J’espère que ta première journée s’est bien passée. Tu me manques. E.]

 

Je n’ai qu’une envie, envoyer valser mon téléphone par la fenêtre. Au lieu de quoi, je me laisse retomber sur le canapé et fixe durant un temps infini les quelques mots que l’homme que j’aime encore vient de m’envoyer.

Chapitre 4

 

Les premières semaines se déroulent pour le mieux, et je suis heureux de retrouver ma bonne vieille routine. Je prends énormément de plaisir à échanger avec les deuxième et troisième année sur leurs vacances d’été, et je constate avec joie que la plupart ont profité de leur stage à l’étranger pour perfectionner leur anglais.

Je n’ai pas d’autres nouvelles d’Elias. De toute façon, je n’ai pas répondu à son message. Je me demande ce qu’il cherche. Mis à part enfoncer toujours plus profondément le couteau dans la plaie, s’entend.

J’ignore combien de temps je suis resté prostré sur mon canapé, à me questionner sur les raisons pour lesquelles il avait cherché à reprendre contact avec moi ce jour-là en particulier.

Y songer m’oblige à me plonger dans mes souvenirs. Des souvenirs que je préférerais faire disparaître pour de bon. Des souvenirs de ce par quoi je suis passé après l’avoir viré de chez moi. À cette époque, il a tenté de me joindre à plusieurs reprises. Il s’est carrément pointé chez moi, et je l’ai supplié d’arrêter de me harceler. Je ne pouvais pas le supporter. J’étais une loque, il le voyait bien. Et il a débarqué, des mots d’amour plein la bouche, en répétant à quel point il était désolé. Mais je ne pouvais plus lui pardonner. C’était au-dessus de mes forces. La première fois que j’avais découvert qu’il m’avait trompé, je m’étais écrasé, et j’avais accepté de lui accorder une seconde chance. Parce que je l’aimais et que j’étais terrifié à l’idée qu’il me quitte, surtout qu’il semblait sincèrement regretter ce qu’il avait fait. Et parce que j’admettais qu’on puisse faire des erreurs.

Mais lorsque je l’ai chopé en pleine action avec Max, je me suis rendu compte que mes sentiments étaient à sens unique. Il m’aimait, je le savais ; à sa manière, il m’aimait sincèrement. Mais ce n’était plus suffisant à mes yeux. Et surtout, ça ne suffisait pas à justifier son comportement.

Quand il a fini par le comprendre et que, du jour au lendemain, le silence implacable a remplacé ses appels incessants, j’ai complètement perdu pied. Durant des jours, je suis resté cloîtré chez moi, les yeux rivés sur le téléphone, priant pour qu’il sonne. Pour obtenir un signe de vie. Je regrettais mes paroles, j’étais à deux doigts de craquer et de dire à Elias de revenir. J’en crevais d’envie. Je préférais être malheureux avec lui, me contenter de petites touches de bonheur, que rester dévasté sans lui. J’avais parfaitement conscience de ma faiblesse, mais je me suis rendu compte que guérir de lui serait bien plus douloureux que de vivre la peur au ventre qu’il recommence à me tromper.

J’ai voulu aller le retrouver. Je suis même allé chez lui. Incapable de sortir de la voiture, je suis resté ce qui m’a paru être des heures entières assis derrière le volant, la mâchoire crispée, les mains moites.

Et alors j’ai vu Max sortir de sa maison. Elias a passé ses bras autour de sa taille avant de lui offrir un baiser à couper le souffle. J’ai eu envie de hurler. J’ai eu envie de me crever les yeux pour ne plus avoir à supporter cette vision. Mais au lieu de ça, comme pour me punir de m’être montré si stupide, je les ai observés s’enlacer et s’embrasser jusqu’à ce que Max finisse par partir. Mon cœur s’est brisé une nouvelle fois, et je me suis fait la promesse de ne plus jamais, jamais, agir de manière aussi ridicule.

J’ai essayé tant bien que mal de remonter la pente, de me faire une raison. Bordel, j’ai passé mon été cloîtré chez moi, à ne sortir que pour faire les courses, à ne voir personne d’autre que ma mère, qui s’est imposée en voyant que je ne répondais pas à ses multiples appels. Au lieu de fêter mes trente ans au bord de la mer avec celui que je pensais être l’homme de ma vie, j’ai passé mon anniversaire à déprimer.

Et voilà qu’Elias m’envoyait un message comme si de rien n’était, attendant sûrement une réponse de ma part. Quel enfoiré !

Qu’il aille crever. Cette fois-ci, je ne vais ni ramper, ni m’écraser. Je vais continuer à vivre ma vie, à essayer de recoller les morceaux, de m’épanouir sans sa présence à mes côtés. Je crois que je le mérite.

Me remettre dans le bain, reprendre les corrections et préparer les cours me prend énormément de temps. Je me plonge dans mon travail avec un immense plaisir. Parce que pendant que je suis concentré sur mes diverses tâches, mon esprit n’a pas l’occasion de partir à la dérive.

C’est dans des périodes comme celle-là que je me dis que j’ai de la chance d’exercer un boulot qui me passionne et qui me motive à me lever chaque jour. C’est l’unique chose à laquelle je puisse me raccrocher, l’unique chose qui donne un sens à mon quotidien. Sans mon boulot, je me serais transformé en héroïne de comédie romantique et je me serais enfoui dans mon lit pour avaler des litres de glace en chialant sur mon sort. Bon, c’est un peu ce que j’ai fait cet été. Mais maintenant que la rentrée est là, j’essaie de me montrer plus fort que ça.

Les cours avec les première année se déroulent plutôt bien. Je connais le prénom de presque tous mes étudiants, à présent, et la majorité de la classe paraît intéressée par ma matière. Bien que certains se montrent encore légèrement timides, beaucoup participent souvent, et l’ambiance est bonne. J’adore ça. Il n’y a rien de plus gratifiant pour un prof que de constater qu’on l’écoute, qu’on aime sa manière d’enseigner. C’est un sacré boost pour l’ego, dont j’ai terriblement besoin en ce moment.

Malgré tout, un élève me laisse toujours un peu perplexe.

Cet élève, c’est Noah. J’ai énormément de mal à le cerner. C’est quelqu’un de très taciturne, très silencieux. Il n’ouvre quasi pas la bouche, et jamais pour ne rien dire. Je ne pourrais même pas affirmer qu’il s’entend bien avec ses camarades. Il semble peu sociable, introverti. Sa voisine de classe, Maude, paraît l’apprécier, mais j’ignore s’ils échangent beaucoup. Elle lui sourit souvent, lui chuchote à l’oreille pendant les cours, mais il n’a pas l’air très réceptif.

Pourtant, je le sens réellement intéressé par mes cours. Son regard reste fixé sur moi lors des débats que j’organise. Quand vient le temps des leçons magistrales, il chausse ses lunettes et écrit sans discontinuer, tout en prêtant une oreille attentive à mes propos.

Malgré ça, je vois bien qu’il est un peu renfermé et dans son monde.

L’autre jour, alors que je quittais l’établissement à la fin de la journée, j’ai trouvé tous les élèves agglutinés sur le trottoir pendant leur pause, discutant les uns avec les autres ou le nez collé à leur téléphone portable.

Sauf Noah.

Il était accoudé à la barrière, une clope au coin des lèvres, et observait le mur devant lui d’un air concentré. Quand mon regard s’est posé sur lui, il a aussitôt tourné la tête pour planter ses yeux dans les miens, comme s’il avait deviné que je l’observais. Je lui ai adressé un petit sourire aimable, et il s’est contenté de hocher imperceptiblement la tête en retour.

Je dois avouer que je ne sais pas trop quoi penser de lui. Cependant, une chose est certaine. Ce garçon m’intrigue, et j’espère parvenir à percer son mystère.

 

***

 

Après mon dernier cours de la matinée, c’est un peu soucieux que je me rends en salle des profs pour boire un café.

Je salue mes collègues et vais m’asseoir près de Noémie, qui tape frénétiquement sur le clavier de son ordinateur. Je m’affale sur le siège en face d’elle et pousse un soupir. Elle lève les yeux de l’écran le temps de me décrocher un petit sourire, puis replonge aussitôt son nez dedans.

Je sirote ma boisson en essayant de ne pas paraître trop agité. Mais lorsque je commence à gigoter sur ma chaise tout en tapotant de mes doigts sur la table, Noémie referme son ordinateur dans un claquement sec, croise les bras sur sa poitrine et me lance :

— Bon, qu’est-ce qui se passe ?

— Je suis inquiet.

Elle hausse un sourcil interrogateur. Je me suis toujours demandé comment les gens arrivaient à réussir ce tour de force. Je me suis pourtant entraîné devant le miroir, sans succès.

— À quel propos ?

— Ça va faire deux jours qu’un de mes élèves ne s’est pas présenté en classe.

Ma collègue paraît franchement surprise par mon anxiété. Après tout, il est fréquent que des étudiants sèchent les cours. Mais généralement, ils ne s’absentent que pour quelques heures. Ils savent qu’ils risquent l’exclusion, partielle ou définitive. Notre école ne rigole vraiment pas avec l’absentéisme.

— Et ? m’interroge Noémie.

— J’en sais rien, je réponds en haussant les épaules. C’est simplement que ça ne me paraît pas être son genre de louper des cours. Il semble véritablement être là pour bosser. C’est un élève assidu, alors je trouve étrange qu’il ne soit pas venu depuis plusieurs jours. Sans prévenir, qui plus est.

Jusque-là, il n’avait jamais loupé un seul cours. N’avait même jamais été en retard, ne serait-ce que d’une minute. Au contraire, il est toujours déjà installé à sa place lorsque je rentre dans la salle, attendant patiemment que tout le monde s’assoie.

Du coup, je me dis que s’il n’est pas là, c’est pour une bonne raison. Il a peut-être eu un problème. Quelque chose de grave. Un accident. Mais si tel était le cas, sa famille nous aurait prévenus…

Je dois me convaincre d’arrêter de songer au pire. Peut-être que, en réalité, je ne suis tout simplement pas fin psychologue et que Noah a seulement décidé de s’octroyer quelques jours de repos.

Le regard de Noémie s’adoucit et un léger sourire ourle ses fines lèvres glossées.

— Tu ne peux vraiment pas t’en empêcher, hein ?

— De quoi ?

— De t’inquiéter pour tes élèves.

— C’est mal ?

— Non, pas du tout. Mais n’en fais pas trop non plus. Ça risque de finir par te bouffer.

Oui, je le sais. Il y a deux ans, une de mes élèves a perdu sa mère et son petit frère dans un accident de voiture. Lorsqu’elle est revenue en cours, elle était dévastée. J’ai passé énormément de temps avec elle. À discuter. À essayer de l’aider. Que ce soit en classe, après les cours ou autour d’un café dans une brasserie juste à côté de l’établissement. J’ai tout fait pour tenter d’atténuer sa peine. Le problème, c’est que je suis trop empathique. Certains soirs, je rentrais chez moi maussade, triste et angoissé. Mais alors je retrouvais Elias. Il enroulait ses bras puissants autour de moi, me collait contre son torse et me berçait en me répétant des mots tendres jusqu’à ce que je finisse par m’endormir dans ce cocon protecteur. Quand ça ne suffisait pas, il me baisait, brutalement, dans chaque foutu recoin de l’appartement. Il m’aidait à chasser mes angoisses, à penser à autre chose.

À présent, il n’est plus là. Je n’ai plus personne sur qui m’appuyer. Je n’ai plus personne qui sera là en cas de coup dur, qui me retiendra en cas de chute. Samuel, le seul véritable ami que j’avais, je l’ai repoussé en sombrant dans la dépression. Parce que j’étais trop dévasté, que je refusais de sortir de chez moi, et surtout, parce que je n’acceptais pas qu’il me voie dans cet état. Alors j’ai ignoré ses coups de fil, sa main tendue, préférant m’apitoyer sur mon sort que d’accepter son soutien.

Je serre la mâchoire et tente de repousser l’image d’Elias dans un coin reculé de mon esprit. Un combat perpétuel. Secouant la tête pour revenir à l’instant présent, je dévisage Noémie d’un air presque désolé.

— Je sais. Crois-moi, j’en ai parfaitement conscience.

— Alors arrête de t’inquiéter, dit-elle d’une voix amicale en décroisant ses bras pour tapoter doucement ma main.

J’aimerais bien. Honnêtement. Je ne demande que ça. J’aimerais faire partie de cette catégorie de profs qui apprécient leurs élèves, mais qui, dès qu’ils passent les portes de l’établissement, parviennent à les oublier complètement jusqu’à la prochaine heure de cours. Malheureusement pour moi, je ne suis pas ce genre de gars.

Je finis par acquiescer, plus pour la forme que par réel assentiment, et laisse ma collègue retourner à son ordinateur tandis que, de mon côté, je tente d’arrêter d’imaginer tout un tas de raisons plus rocambolesques les unes que les autres à l’absence subite de Noah.

Je sais que nous sommes encore tout au début de l’année, et que si ça se trouve, il a simplement décidé d’arrêter les cours. Peut-être que le cursus ne lui a pas plu. Ce ne serait pas le premier abandon, même si les cas restent isolés. Ici, ce n’est pas comme à la fac. Il s’agit d’un établissement privé. Pour être admis, il faut passer des tests, ainsi qu’un entretien avec le directeur. Et être prêt à débourser une coquette somme d’argent. En échange, l’école promet un suivi attentif, des classes non surchargées, des stages dans de grandes entreprises, et sa réputation comme un plus non négligeable sur le CV. Du coup, rares sont les étudiants qui décident de déserter.

 

***

 

Le lendemain, lorsque j’arrive à l’école, je suis à la fois surpris et soulagé en voyant Noah adossé à la barrière qui borde le trottoir, une clope à la bouche et un café fumant à la main. Des mèches de cheveux bouclés tombent sur son front et il porte ses lunettes, qui lui donnent un air si sérieux… J’hésite à le rejoindre pour lui parler, mais Maude me devance de peu. Je ne parviens pas à entendre leur échange, noyé dans le brouhaha assourdissant des autres étudiants agglutinés devant l’entrée. Néanmoins, je vois bien que c’est la jeune femme qui fait toute la conversion, Noah se contentant de hocher la tête et de lui répondre par monosyllabes.

Il lève les yeux lorsque je passe non loin d’eux, et il ancre son regard au mien. Il est un peu voilé, comme éteint. Il me transperce malgré tout, et je sens un frisson remonter le long de mon échine. Il fronce légèrement les sourcils, comme s’il tentait de deviner mes pensées. Je n’essaie pas de lui sourire, cette fois-ci, me contentant de l’affronter en un combat silencieux.

Il finit par se détourner lorsque Maude pose sa main sur son bras. Je crois qu’elle ne remarque pas son léger sursaut à ce contact.

Je m’éloigne, les laissant à leur conversation, et pénètre dans le bâtiment, toujours un peu frissonnant à la suite de cet échange muet un peu étrange.

Durant tout le cours qui suit, je ne peux m’empêcher de jeter des petits coups d’œil en direction de Noah. Il semble toujours aussi concentré, toujours aussi avide d’apprendre, mais j’ai l’impression que quelque chose cloche. Cela m’agace prodigieusement de ne pas parvenir à mettre le doigt dessus.

Assis dans ma position habituelle, sur un coin du bureau, une jambe se balançant légèrement dans le vide, je suis en train d’écouter Maude répondre à l’une de mes questions lorsque, du coin de l’œil, je vois Noah bouger avec précaution sur sa chaise et esquisser une petite grimace. Je tente de ne pas me laisser distraire, même si une tonne d’interrogations surgit aussitôt dans mon esprit.

Je secoue légèrement la tête et offre un sourire encourageant à Maude, qui essaie du mieux qu’elle peut de s’exprimer en anglais, même si elle bute sur certains mots techniques qu’elle ne maîtrise pas encore.

La fin du cours arrive, et mes élèves quittent rapidement la salle pour leur première pause de la matinée, partant à l’assaut des distributeurs de boissons. Moi, je range tranquillement mes affaires. Lorsque je relève la tête, j’aperçois Noah, toujours assis à sa place. Il a ôté ses lunettes et se frotte les paupières du bout des doigts. C’est un geste habituel, inconscient, comme pour soulager ses yeux fatigués. Aujourd’hui, il le trahit. Mon estomac se serre.

Je me dirige vers lui pour m’accroupir devant sa table. Il paraît surpris et m’observe d’un air un peu méfiant.

— Est-ce que tout va bien ? je demande doucement, pour ne pas l’effrayer.

— Ouais. Pourquoi ? répond-il, sur la défensive.

— Parce que tu n’es pas venu en cours ces derniers jours. Je voulais juste m’assurer que tu n’avais pas de soucis.

Il se mord les lèvres et, pour la première fois, baisse les yeux pour éviter de m’affronter.

— Sauf votre respect, ça ne vous regarde absolument pas.

Je secoue la tête, me relève et pose mes paumes à plat sur le bureau.

— Noah ?

Il se redresse, et je réalise alors que je ne me suis pas trompé tout à l’heure. Cette teinte si particulière au-dessus de sa pommette, je la connais par cœur. Après tout, j’ai vécu plusieurs années avec un putain de rugbyman. Sans compter qu’il m’est déjà arrivé d’arborer des marques similaires sur mon visage.

— Quoi ? grommelle-t-il comme si ma présence l’importunait.

— La prochaine fois que tu essaieras de camoufler une blessure sous une couche de fond de teint, ne te frotte pas les yeux, ça ruinera tous tes efforts.

Nouveau pincement de lèvres. Noah reste silencieux. Mais je le vois déglutir. J’aimerais lui dire que je suis là s’il éprouve le besoin de se confier. Que je ne le jugerai pas. Jamais. Mais je sais qu’il n’accepterait pas mon aide. Pourquoi le ferait-il ? Je ne suis que son prof, après tout. Alors je me contente d’attraper mes affaires et de quitter la pièce, en essayant d’ignorer la boule qui me noue la gorge.

Commander Désirs défendus