Chapitre 1

Cet emplacement sera parfait pour la prise de vue programmée pour le journal télévisé de vingt heures.

Nous avons traversé des dizaines de rues encombrées de débris et de carcasses de voitures pour trouver l’endroit idéal, mais je le tiens. Immeubles troués d’impacts de projectiles, et fenêtres soufflées par les explosions. C’est triste à dire, pourtant ce lieu ravagé est le théâtre adéquat pour ma vidéo.

C’est décidé ; aujourd’hui, mon moyen de captiver le public français passera par le pathos.

Je visualise déjà la scène. Au premier plan, ma petite personne, les cheveux couverts d’un léger tissu pour respecter un minimum les coutumes locales. À l’arrière, nous apercevons de temps en temps des enfants. Ils courent d’un immeuble à l’autre, protégés par les recoins sombres. Et, en toile de fond, les ruines de la ville, triste cité détruite par tant de mois de conflits.

— Nous allons profiter de l’accalmie pour filmer, Max. Bouge-toi.

Face à moi, Max fronce ses sourcils broussailleux et me fixe avec anxiété de ses yeux bruns.

— Es-tu certaine ? Je trouve cela risqué.

— Putain, Maxou, attrape ta caméra et enregistre.

Mon cadreur s’empare de son matériel à contrecœur. Ses doutes sont compréhensibles ; ce matin encore, les combats faisaient rage dans cette rue. Ils emplissaient l’air du bruit des balles, des sommations des militaires et des hurlements des blessés. Les familles, désireuses d’enterrer leurs morts durant la nuit, ont déjà enlevé les corps des victimes, mais les artères poussiéreuses en gardent les stigmates sanglants.

Cependant, nous sommes des journalistes de guerre, notre travail consiste à rendre compte au monde entier des horreurs subies par ce coin du globe.

Depuis le début du conflit, des centaines d’habitants de cette petite ville du Moyen-Orient ont été assassinés. Les enfants, qui errent dans les rues, sont pour la plupart orphelins. Nous devons pousser l’Europe et les États-Unis à intervenir. Et le seul moyen est de créer de l’émotion avec nos images, de toucher la conscience des téléspectateurs, ceux-là mêmes qui sont assis à siroter une bière dans leur canapé devant les informations du soir.

Si nous ne filmons pas et ne témoignons pas sur place, qui le fera ? Notre devoir est de couvrir cette actualité sinistre qui a jeté une grande partie de la population hors de son foyer.

— Je suis prêt, Romane.

Mon collègue écarte sa tignasse foncée, qu’il laisse pousser depuis plus d’un an pour se donner cet air baroudeur, et place sa caméra HD sur son épaule. J’attrape un élastique dans la poche de ma longue parka kaki, relève mes cheveux en queue-de-cheval et réajuste le foulard blanc sur le haut de mon crâne. Je lui souris, puis j’approche le micro de ma bouche et forme un cercle avec mon pouce et mon index, notre signe pour dire « tout est OK ». C’est si agréable de travailler avec mon meilleur ami, nous nous comprenons d’un simple geste. D’un mouvement de tête.

— Ça filme, me crie Max.

Une diode rouge clignote sur la caméra. Je me concentre, me redresse et plaque une expression professionnelle sur mon visage.

— Je vous parle depuis la ville de Raqqa. Ce matin, après à peine cinq heures de cessez-le-feu, les combats ont repris. Au moins vingt civils ont péri aujourd’hui. Je viens de traverser des dizaines de rues comme celles qui sont derrière moi.

Je me tourne et montre, d’un grand mouvement de bras, les bâtiments troués comme des gruyères.

— Plus aucune vitre intacte. Des murs éventrés par les bombes. Tout n’est que désolation après des mois de conflit. Les intégristes ne laissent aucune chance aux habitants.

Je profite du passage d’un petit garçon brun sur ma gauche, bien dans le champ de la caméra, pour illustrer mes commentaires.

— Des enfants, certains à peine âgés de quatre ou cinq ans, circulent entre les constructions effondrées à la recherche d’un refuge. Les gouvernements européens n’ont toujours pas…

À ma droite, un bruit métallique m’empêche de poursuivre. J’ai appris à reconnaître ce son, au cours des derniers mois, celui du réapprovisionnement d’un AK 47. Mon pouls s’accélère et une alarme sonne dans mon crâne.

 Que…

Une détonation m’étourdit l’espace d’un instant. Je vois Max écarquiller les yeux, lâcher sa caméra, qui se brise au sol, puis s’effondrer avec un râle.

— Max.

Je hurle le prénom de mon ami et me précipite vers lui. J’arrive à sa hauteur sous une pluie de balles. Elles sifflent autour de nous. Je tombe à genoux à ses côtés, protège nos têtes de mes bras et évite de bouger durant ce qui me paraît une éternité. Dès l’arrêt des tirs, je me redresse et examine Max. Un trou apparaît dans son t-shirt. Un projectile l’a touché à l’épaule.

— Oh, non, non !

J’entends des hommes vociférer en arabe autour de nous et ne peux contenir la panique qui m’envahit. Je décris les pires guerres devant la caméra depuis cinq années, je suis habituée au bruit des armes, mais voir Max blessé me fait perdre mes moyens. Je ne trouve qu’une chose à faire, objecter vers les assaillants, dans toutes les langues :

— Journalistes, sahafi, sahafi, journalist.

Parfois notre statut de correspondants nous protège, mais pas aujourd’hui. Les tirs reprennent et la petite rousse, agenouillée au milieu de la rue au chevet de son cameraman, devient une cible facile. Sans défense.

— Romane, je…

— Ça va, Max. Tiens le coup.

Ma main plaquée sur sa plaie, je m’efforce d’endiguer le saignement et de le tirer vers un muret derrière lequel nous serions en sécurité. Les terroristes ne nous visent plus. Des soldats viennent d’arriver et ils ripostent. Je prends deux secondes pour faire un garrot provisoire à l’aide de mon foulard, attrape Max sous les aisselles et le traîne avec peine à l’abri. Ce grand mec d’un mètre quatre-vingt-dix doit peser quarante kilos de plus que moi.

Une fois derrière le mur, d’où je peux voir l’affrontement, je sors le talkie-walkie de la poche arrière du jean du blessé, ce qui le fait gémir de douleur, et je l’allume pour tenter de joindre notre équipe terrain.

— Hakim, Hakim ?

Je voudrais crier, mais je me contrains à garder une voix calme et pas trop forte pour éviter d’attirer l’attention sur nous. Ma main pressée sur la clavicule n’empêche pas le tissu de s’imbiber de sang et le liquide coule entre mes doigts. Ce n’est pas une blessure très grave, j’en ai vu de plus critiques, mais l’hémorragie doit être endiguée à temps.

— Hakim, tu m’entends ? Viens nous chercher. Max est blessé.

Seuls des grésillements me répondent. Putain de matos merdique.

— Romane, Romane, marmonne mon cadreur.

Je caresse sa joue dont la barbe picote ma paume.

— Ne t’inquiète pas mon gros Maxou, lui dis-je, c’est bénin. Juste de quoi frimer lorsque tu montreras la cicatrice aux potes, dans deux semaines.

Mon cameraman me sourit et je me penche pour déposer un baiser sur son front. Mais ma bouche ne touchera jamais sa peau, une déflagration me projette en arrière et m’étourdit. J’ai à peine le temps de voir la grenade pulvériser le bas du corps de Max, avant de sombrer quelques secondes dans le néant.

Mon inconscient hurle pour me raccrocher à la réalité et j’ouvre les yeux, à la recherche de mon ami, pour me retrouver plongée au milieu de l’enfer, entourée de poussière. Un sifflement strident me vrille le cerveau et la partie droite de mon visage me brûle.

— Max ? Max !

Seul un gargouillis m’échappe, car du sang emplit ma bouche et je ne parviens pas à redresser mon torse. Mon ouïe revient et les ricochets des balles autour de moi tintent à nouveau. Je vais mourir. J’en suis certaine.

— Ne faites pas de bruit.

La voix sortie du chaos m’arrache un sursaut. De la fumée assombrit mon univers et m’empêche de voir la personne qui s’adresse à moi. Je voudrais lui faire face, mais mon corps refuse de m’obéir.

— Ne bougez pas.

Des bras puissants m’enserrent, me soulèvent et me tirent en arrière, à l’abri d’une entrée d’immeuble. Je ne peux m’empêcher d’appeler :

— Max, Max !

Une seconde explosion me fait taire et me plonge dans le noir.


 

Chapitre 2

Je flotte au cœur du néant, je ne vois rien, et je ne parviens pas à bouger mes membres ni ma tête.

— Réveillez-vous.

Un murmure perce enfin les ténèbres dans lesquelles je baigne. Au moins, un de mes sens n’est pas totalement détruit. Je ne suis donc pas morte.

Un élancement intolérable à l’épaule me fait regretter mes tentatives de mouvement, je ferais n’importe quoi pour que cela s’arrête.

Un cri de douleur m’échappe, vite étouffé par une paume pressée sur ma bouche.

— Chut, pas de bruit.

Mes yeux s’écarquillent d’effroi et fouillent l’obscurité sans percevoir un soupçon de lumière. La main se retire et l’homme s’excuse :

— Désolé, vous devez rester silencieuse. Nos assaillants se trouvent juste au-dessus de nous.

Une odeur de musc mélangée à de la transpiration atteint mon nez lorsque je discerne un frottement près de moi, l’homme se rapproche.

Je balbutie :

— Mal…

Le sang dans ma bouche me cause une forte quinte de toux. La secousse me tire un nouveau râle.

— Vous êtes-vous fait mal ? demande la voix rauque.

— Partout.

Je tressaille au moment où ses mains se posent sur mon ventre. Il me palpe à l’aveuglette :

— Désolé, je veux vérifier si vous avez quelque chose de cassé. Ne bougez pas.

Je serre les dents et anticipe l’onde de douleur qui risque de me transpercer d’un instant à l’autre. Les doigts inconnus courent sur mes hanches, appuient avec délicatesse sur mes côtes et manipulent mes bras.

— Argh

— Pardon, pardon.

Le toucher se fait plus précis, et j’imagine un visage concentré qui me surplombe.

— Votre épaule est démise, je la sens plus basse que la normale. Je dois la ramener dans son axe.

— Non…

— Vous souffrez à cause de la luxation. Je sais comment vous soigner, me rassure la voix bienveillante, mon petit cousin faisait du rugby et j’ai dû lui replacer l’épaule plusieurs fois. Je suis une sorte d’expert.

L’homme rompt le contact. Inquiète, je le supplie :

— Ne me laissez pas.

— Je ne vous abandonnerai pas. Croyez en moi.

Le ton assuré de sa voix me calme. Je l’entends fouiller, peut-être dans un sac, avant de ramper à nouveau vers moi.

— Je vais vous donner à boire.

L’homme glisse une main derrière ma tête, la relève avec un soin infini, ce qui m’arrache tout de même un gémissement, et le plastique d’une bouteille frôle mes lèvres. J’en prends une goulée et la recrache aussitôt. Le sang dans ma gorge me donne la nausée. L’inconnu m’essuie le menton à tâtons à l’aide d’un tissu rêche et me verse à nouveau de l’eau dans la bouche. Cette fois, je parviens à avaler.

— Vous allez mordre ceci, m’explique-t-il tout en approchant l’étoffe de mes lèvres, et serrer très fort. À trois, je tirerai un grand coup sur votre bras.

Je me retiens de geindre. Cette solution est ma seule échappatoire, j’ai passé assez de temps sur le terrain pour le comprendre. Nous ne savons pas quand les secours arriveront. Si jamais ils arrivent.

— D’accord.

Ma mâchoire se crispe en prévision de la douleur. L’étranger engage son genou sous mon épaule et cherche la meilleure position pour intervenir. Je mords dans la boule cotonneuse, à l’odeur désagréable, et je ferme les yeux.

— Vous êtes courageuse. Je commence à compter, et à trois, je tire.

Je ne réponds pas, déjà concentrée sur la souffrance qui m’attend.

— Pensez à une chose joyeuse. À un gâteau d’anniversaire, par exemple, ou des vacances en famille.

Je tente de dompter mon esprit pour qu’il trouve de belles images, et le souvenir lointain de mon cinquième anniversaire parvient à faire son chemin entre les visions cauchemardesques. Ma mère, aussi excentrique qu’à l’accoutumée, s’était coiffée de couettes et de chouchous bariolés, et la maison était décorée de ballons multicolores. Et surtout, un magnifique vélo rose tout enrubanné m’attendait dans le jardin. Mon premier vélo.

— Un, deux…

J’ai l’impression qu’on vient de m’arracher un membre. Le tissu étouffe mes cris, ma tête part en arrière et je lutte pour ne pas m’évanouir à nouveau. Des larmes mouillent mes joues et un tremblement incontrôlable me parcourt.

— C’est bien. Tout va bien, je suis fier de vous.

Déjà, l’onde douloureuse reflue et mon épaule ne me lance plus. Mais, une fois la souffrance disparue, seuls le désespoir et la tristesse subsistent. Le doux visage de maman ne veut plus apparaître et la vérité me rattrape. Max est très certainement mort et les décombres d’un immeuble me retiennent prisonnière, dans un pays en guerre, à des milliers de kilomètres de ma maison. Les traits de mon ami me reviennent en mémoire, la douceur de son sourire, ses cheveux en bataille. Puis les dernières images de son corps ensanglanté s’y superposent, et des hoquets me secouent.

L’homme me soulève, pose ma tête sur ses jambes et commence à la caresser.

— Chut, là, là, tout va s’arranger, me console-t-il, les troupes alliées vont avoir le dessus. L’armée est plus puissante que les intégristes. Mon équipe et la vôtre doivent déjà nous chercher.

Une lamentation m’échappe :

— Mon cameraman a été tué, c’était mon ami.

La caresse s’interrompt un moment avant de reprendre. Il a trouvé ses mots :

— Votre ami faisait un très beau métier. Il devait être passionné. Parlez-moi de lui.

Mes yeux se sont habitués à l’obscurité et, à présent, je remarque les filets de lumière entre les parpaings écroulés autour de nous. L’éclairage n’est pas assez fort pour me permettre de discerner les traits de mon sauveur, mais je peux deviner les contours de son corps tandis que j’évoque mon camarade.

— J’ai rencontré Max à l’école de journalisme de Sciences Po. Il trimballait déjà partout un appareil photo ou une caméra.

La silhouette au-dessus de moi est massive, les épaules larges et les cheveux semblent coupés court. Peut-être un militaire.

— Dès lors, nous sommes devenus inséparables. Et quand certains voulaient travailler dans l’édition ou pour les grandes chaînes, nous rêvions déjà de voyages à l’autre bout du monde.

Je prends une gorgée d’eau, la poussière ambiante assèche ma bouche.

— À la sortie de notre master, nous avons envoyé des CV communs pour être certains de travailler ensemble et, l’été dernier, j’étais son témoin de mariage.

Ce souvenir fait revenir les larmes. Comment annoncer à Fanny la mort de son mari ?

— Max et vous partagiez une très belle amitié. Vous vous retrouverez un jour. Notre esprit ne disparaît jamais complètement et les deux vôtres sont des âmes sœurs. Vous le rêverez.

Mon côté cartésien et athée voudrait le contredire, mais à quoi bon ? En cet instant, je donnerais tout pour croire à la vie après la mort et être certaine de retrouver mon grand nigaud de coéquipier dans l’au-delà.

— Vous êtes donc journaliste.

— Oui.

— Magnifique vocation.

Je lui souris, bien qu’il ne puisse pas le voir, et avoue :

— Pas de l’avis de mon père.

— Aïe. Seriez-vous une vilaine petite fille qui n’a pas écouté les conseils de son papa ?

Par habitude, je soulève les épaules, l’air de dire « eh ! oui », mais ce geste me met au supplice.

— Je dois immobiliser votre bras, se préoccupe immédiatement mon sauveur, j’ai un chèche dans mon sac qui pourra servir d’écharpe.

Il me repousse pour pouvoir attraper ses affaires et mon crâne quitte la chaleur de ses cuisses. Le froid s’empare de moi et une seule chose m’importe ; être serrée à nouveau contre cet inconnu. Pour cesser de paniquer. Pour bannir ma détresse. Et pour que l’opacité angoissante autour de moi ne me rende pas folle.


 

Chapitre 3

Le petit bout de femme en face de moi est très fort, j’ai connu des hommes qui, dans notre situation, auraient déjà craqué depuis longtemps.

Je suis curieux et aimerais enfin contempler de près les traits de son visage. Je ne les ai qu’entraperçus au moment de l’incident. Ils paraissent si différents de ceux qui sont figés sur le papier glacé que j’ai étudié au cours des derniers mois ou de l’image rendue par le petit écran.

Une chose est certaine, la chevelure auburn de la journaliste est flamboyante. Et ce détail faisait d’elle une cible facile dans la ligne de mire des soldats.

Avant de la toucher, je lui explique :

— Vous devez plier votre bras. Je vais passer l’écharpe de manière que votre coude reste contre vous.

Nous murmurons tous les deux pour éviter d’être entendus par nos ennemis.

— D’accord.

Nouvelle preuve de sa résistance à la douleur, elle ne laisse échapper aucun son tandis que je manipule son bras.

Ce souci réglé, je peux commencer à étudier notre situation. Je tâtonne et m’assieds à nouveau en tailleur à ses côtés. Elle pose sa tête au creux de mes jambes croisées de manière spontanée. Une chaleur bienvenue rayonne là où nos deux corps se touchent.

— Je n’entends plus de coups de feu. L’assaut est sûrement terminé, lui dis-je. Les secours ne vont plus tarder.

— J’avais un talkie, mais j’ai dû le lâcher au moment de l’explosion.

Je devine un léger tremblement sur ma cuisse, preuve qu’elle s’est remise à pleurer en silence. Elle pense à son ami Max. Mon côté protecteur me pousse à la réconforter, et presque instinctivement, je l’enlace.

— J’ai mon portable, mais il ne passe pas dans cette partie de la ville. Les intégristes ont dû faire sauter les antennes-relais sur les collines alentour. Mais, d’ici peu, nous entendrons des personnes nous appeler et nous pourrons crier pour indiquer notre position. Pour l’heure, mieux vaut économiser nos forces.

Un bras autour de ses frêles épaules, je fouille de l’autre main dans mon sac militaire à la recherche de mes rations alimentaires. Du bout des doigts, je tente de reconnaître les boîtes.

— Nous pouvons tenir un bon moment, il me reste deux bouteilles d’eau, des sachets repas à consommer froids, et même du chocolat. En voulez-vous un morceau ?

J’entends un reniflement et la pression sur ma cuisse disparaît lorsqu’elle se redresse, appâtée par la friandise comme une petite fille.

— Oui, merci bien.

Grâce au peu de lumière qui filtre à travers les éboulis, je devine ses contours fins et délicats et ne peux m’empêcher de me la représenter. J’ajoute la douceur de sa voix et sa bravoure à l’idée que je m’étais faite d’elle, et apparaît devant moi l’image d’une femme fascinante.

Je me force à sortir de mes rêveries et romps la tablette de chocolat en petits morceaux. Je repousse la pensée trop sombre qui me murmure qu’une bouteille d’eau chacun risque d’être bien trop peu si nous devons passer plusieurs jours dans ces décombres, sous la chaleur accablante qui règne dans cette région du globe.

— Tenez.

Je lui tends une portion et sens ses doigts hésiter sur les miens, avant de réussir à saisir la nourriture. Un léger bruit de mastication me parvient.

— Hum, j’adore le chocolat au lait, me confie-t-elle la bouche pleine.

— Moi aussi, c’est mon préféré.

Nous restons sans parler, le temps de savourer notre sucrerie. Ce silence est de courte durée, soudain des pleurs nous sortent de notre dégustation.

— C’est… un bébé, bafouille la jeune femme.

Les vagissements nous parviennent malgré le filtre des gravats, ce petit être n’est pas très loin de nous.

— Il doit être seul. Peut-être qu’il a faim ou qu’il est blessé ?

Je n’aime pas la détresse perceptible dans ses mots.

— Je vais voir si je peux le trouver.

Des mains s’agrippent quelques secondes à mes vêtements puis se détachent :

— Oui, allez-y.

Les plafonds écroulés ne me laissent pas la place de me redresser et je me retrouve à ramper. Mes genoux et mes paumes rencontrent quelques pointes coupantes au milieu des débris et ma chair cède à plusieurs endroits. Les cris ne faiblissent pas et m’aident à m’orienter, mais je tente de garder en mémoire les changements de direction afin de pouvoir revenir sur mes pas.

Le bébé se tait un instant puis braille de plus belle. Je voudrais l’apaiser. Je me sens impuissant tandis qu’il s’égosille, seul, effrayé. Et soudain, un son éclate. Une rafale de fusil automatique. Je me fige, horrifié.

Pourtant, ce bruit abominable est loin d’être aussi terrible que le calme qui suit.

— Oh ! Mon Dieu, je laisse échapper.

Une complainte commence à monter, à quelques mètres, dans mon dos. J’hésite à continuer ma progression, peut-être l’enfant n’est-il pas mort. Je grommelle entre mes dents à destination de la journaliste :

— Silence.

Mais elle ne se maîtrise plus et son hululement s’intensifie.

— Non, non, non.

— Chut.

Le petit être n’est plus. Avec cette conviction en tête, je pivote et progresse dans l’autre sens. Je rejoins mon point de départ le plus vite possible, sans prêter attention au morceau de ferraille qui arrache au passage une partie de mon treillis et m’entaille la cuisse. J’attrape à bras-le-corps l’ombre prise de tressaillements et la serre de toutes mes forces contre moi.

— Calmez-vous.

— Je… le… le bébé. Ils ont abattu un nourrisson. Ils ont…

— Chut, ils vont nous entendre.

— Ils vont nous tuer aussi.

Sa voix monte dans les aigus.

— Nous allons mourir.

Sa détresse est en train de gagner du terrain, je la berce et la cajole.

— Je les entends, je les…

Elle sanglote bruyamment, malgré son courage, submergée par une crise de nerfs.

— Chut, taisez-vous.

Rien n’y fait, sa voix monte encore d’un cran. Je la bâillonne de ma main et tente d’étouffer ses plaintes, mais elle se débat et me repousse de son bras valide.

— Je ne veux pas mourir, s’il vous plaît, je ne…

Sans préméditation, ma bouche s’écrase sur la sienne. Ce mouvement est incohérent. Je sais. Mais je n’ai pas trouvé d’autre moyen de la faire taire. Mes lèvres rencontrent la douceur des siennes, mais également le sel de ses larmes et le goût métallique du sang.

Le geste a l’effet escompté, ses éclats de voix cessent.

Je m’oblige à m’écarter pour lui murmurer :

— Calmez-vous.

À peine est-elle éloignée qu’elle tremble encore et se remet à gémir.

L’obscurité autour de nous, le silence, les pensées lugubres, tout me pousse à vouloir à nouveau sentir la chaleur de son souffle. Et je prends le prétexte de ses geignements pour fondre sur sa bouche. Nos dents s’entrechoquent. J’attrape son petit visage dans le creux de mes mains et penche la tête pour approfondir mon baiser.

Une voix ténue tout au fond de moi, sans aucun doute celle de ma conscience, tente de me raisonner et de me rappeler que cette situation est tout sauf normale.

Mais la langue qui passe soudain entre mes lèvres et la salive qui se mélange à la mienne balayent ce dernier rempart de lucidité. La jeune femme s’accroche à moi comme à une bouée, avec la force du désespoir.

Je ne sais pas combien de temps ce baiser dure, mais il parvient à repousser notre angoisse et calme notre agitation. Et quand enfin ma douce journaliste ne pleure plus, nos bouches se séparent et elle pose son visage dans le creux de mon cou.

Je me cale pour pouvoir la garder contre moi et lève mes yeux vers le ciel :

— S’il vous plaît, dites-moi que cela ne compte pas. Cette situation nous met hors du temps et de la réalité. Et venez-nous en aide, je vous en supplie, venez-nous en aide !


 

Chapitre 4

Le moment d’abandon est terminé et le bien-être s’évapore à l’instant où ses lèvres se détachent des miennes.

La réalité me rattrape. Vérité crue. Laide. Nous sommes prisonniers de tonnes de béton et des monstres nous entourent. L’obscurité fausse toutes mes perceptions, j’imagine les soldats tels des zombies qui déambulent dans les rues. Les bras ballants, ils traînent des corps déchiquetés derrière eux.

Je me laisse glisser sur le torse chaud, ma joue gauche plaquée à hauteur de sa poitrine et mon bras douloureux calé entre lui et moi. Je presse ma main droite contre mon oreille et, dans cette position, j’entends les battements de son cœur. Rien d’autre. Je tente de fixer mon attention sur ce rythme et de faire abstraction du reste. J’essaye d’être sourde à toute autre chose autant qu’aveugle, mais les voix sont toujours là, omniprésentes, à l’intérieur de mon crâne. Les pleurs du bébé, les hurlements de Max et les détonations vont-ils siéger dans mon esprit pour le reste de ma vie ?

La folie me guette si je continue à penser à tout cela. En boucle. Explosion. Sang. Lamentations.

Je n’ai jamais été peureuse, j’ai su tenir tête à mon père, militaire de carrière, en vue de devenir journaliste, et j’ai même obtenu l’interview exclusive d’un dictateur d’Afrique centrale. Le tyran nous avait reçus au sein de son palace et j’avais posé mes questions sous les œillades meurtrières de plusieurs gardes du corps lourdement armés. Ma voix n’avait pas tremblé. Je dois faire à nouveau preuve de courage. Là, maintenant. Romane, tu peux le faire !

Je me redresse, regarde dans la direction de mon codétenu de situation et déclare aux ténèbres :

— Nous devrions faire le tour de cet endroit à la recherche d’une sortie.

— Euh, oui.

Il semble surpris de mon regain d’énergie.

— Tentons d’avancer dans plusieurs directions, pour trouver un passage où les gravats seront plus faciles à dégager.

L’homme prend le temps de réfléchir, puis il me répond dans un murmure :

— Nous ne voyons même pas nos mains levées devant notre visage, j’ai peur que nous ne soyons séparés et incapables de nous rejoindre.

Un frisson me traverse à cette pensée ; me retrouver seule, dans le noir, sans sa présence réconfortante me terrifie.

— Nous devons pourtant tenter quelque chose.

Une pause, puis je l’entends fouiller à nouveau dans son sac.

— J’ai une corde assez longue pour m’éloigner de plusieurs mètres. Vous tiendrez une extrémité et j’attacherai l’autre à ma taille. Je pourrai ainsi m’écarter à la recherche d’une échappatoire, tout en restant en contact avec vous. Sans qu’il soit nécessaire de crier. Si j’ai besoin d’aide, je tire dessus. Et vous, de même.

— Oui, mais c’est vous qui allez prendre tous les risques, je peux très bien…

— Le plafond est trop bas pour nous permettre de nous lever. Je devrai demeurer à quatre pattes. Comment feriez-vous avec votre blessure ?

— Mon bras va beaucoup mieux, j’argumente avant de le tendre devant moi, une vraie torture qui m’arrache un rictus.

— J’ai besoin d’un point de repère. Vous devez rester fixe.

Je ne sais pas si c’est un geste chevaleresque ou bien réellement la meilleure solution, mais je cède. Je serai tranquillisée de le savoir attaché à moi. Cette idée dessine un léger sourire sur mon visage : je serai liée ainsi à un homme pour la toute première fois.

— OK, vous avez raison.

Il laisse échapper un soupir. J’ai l’impression d’entendre mon père lorsqu’il est agacé, et je l’imagine les yeux levés au ciel, l’air de dire « enfin, elle est raisonnable ».

— Je vais également ceindre la corde à votre taille, ce sera plus sûr. Si par mégarde je tirais trop fort, vous pourriez la lâcher.

— Me prendriez-vous pour une empotée ?

— Non. Pas le moins du monde.

Il rit. Ce son me fait un bien fou.

Je distingue son ombre qui approche et sens ses mains hésiter sur mes côtes tandis qu’il fait un nœud. Comme il se penche, mon nez est à hauteur de ses cheveux et son parfum musqué titille mes narines. Pour repousser le souvenir de notre baiser, je ne peux m’empêcher de blaguer :

— Bon, me voilà ficelée comme un saucisson.

— Oui, tout à fait.

À nouveau s’élève la douce sonorité de son amusement.

— Bon, je prends une bouteille d’eau et une barre de céréales.

Une appréhension me tord le ventre.

— Vous… vous n’allez pas vous éloigner trop longtemps ?

— Ne vous inquiétez pas, nous sommes liés, à présent, plaisante-t-il avant de donner un coup sec sur le cordon.

Le geste me surprend. Je sursaute et finis par glousser. Oh non ! Ce rire est nul. J’ai l’impression d’être une prétendante de télé-réalité et de draguer un faux prince.

Cette sensation futile me quitte dès que mon compagnon de mésaventure commence à s’écarter de moi, pour être remplacée par une anxiété lancinante. Je tente de fixer sa silhouette, mais elle disparaît rapidement.

Me voici seule, je discerne à peine le contour du large sac posé à côté de moi et quelques formes indéfinies aux alentours. Depuis combien de temps sommes-nous ici ? Je dirais trois ou quatre heures, sans en être certaine. Max et moi devions filmer en début d’après-midi afin d’envoyer les rushs pour le JT du soir, il doit donc être pas loin de dix-huit heures.

Les images de mon cadreur ne parviendront jamais à l’équipe technique parisienne. Je retiens la vague de tristesse prête à déferler sur moi à cette pensée. Nos collègues sont bien au chaud dans leurs bureaux vitrés tandis que mon ami s’est effondré sous les tirs ennemis. Savent-ils que nous sommes portés disparus ? Une troupe nous recherche-t-elle d’ores et déjà ? Je voudrais entendre la voix, à l’accent si agréable, de Hakim m’appeler. Mon médiateur de terrain ne me laissera pas mourir dans cet enfer, il ne m’abandonnera pas. Nous travaillons ensemble chaque fois que l’actualité me mène dans cette région. J’ai confiance en lui, il fera des pieds et des mains pour me venir en aide.

Plongée dans mes pensées, je tressaille quand un frôlement sur ma taille me fait savoir que, au bout de notre lien, il continue à chercher une issue. Je tire avec douceur à mon tour pour répondre. Tout va bien.

Les secondes s’égrènent avec lenteur, sans autre repère que les légères secousses du cordon, sans point dans l’espace sur lequel fixer mon attention, et ma tête s’alourdit. Une saccade à ma taille. Le silence. Une saccade. Le silence. Je lutte pour garder les yeux ouverts. Mais je perds cette bataille.

Un bruit me fait bondir. Puis un second. Est-ce que des rats énormes courent à proximité ? Non, des morceaux de béton se détachent des parois et glissent dans mon dos.

J’ai dû m’assoupir, car à présent je ne perçois plus aucune forme autour de moi. Fait-il nuit, dehors ?

Je tire sur la corde. Rien. Je tire plus fort.

— Eh oh !

Absence de réponse. Oh, non, non ! Il m’a abandonnée. Il est mort !

Je ne veux pas être seule dans cet endroit, des cadavres doivent déjà pourrir aux quatre coins du bâtiment.

— Eh ? Eh ! Vous êtes là ?

Oh, mon Dieu, je vais crever, enterrée vivante. Cette fois, la panique me submerge.

— Revenez, revenez !

Je me redresse, je n’accepte pas ce sort. Mes mains battent l’espace et je hurle :

— S’il vous plaît, revenez.

Un bruissement. L’air frémit. Un corps me percute avec violence et des bras me serrent tandis que je continue à m’agiter.

— Je suis là, calmez-vous.

Le choc m’a projetée, dos contre le sol dur.

— Je vais bien, ajoute-t-il.

Je ne reconnais pas cette voix. Mon imagination a créé tant de monstres, dans l’opacité environnante. Je griffe l’air. Me débats.

— Chut. Tout va bien.

C’est sa voix chaude. Oh, merci, c’est lui.

— J’ai cru… que vous étiez mort.

Des tremblements incontrôlés remplacent mon agitation. La frayeur est là. Elle me guette et veut effriter mes dernières forces comme un brise-glace.

— Ne vous ai-je pas dit que je ne vous abandonnerai pas ?

Sa bouche rencontre ma joue avec douceur puis glisse jusqu’à la commissure de mes lèvres. Mon effroi se calme, aussitôt remplacé par une autre émotion inattendue : le désir.

Mon sauveur pèse de tout son poids sur moi, telle une enclume qui me maintiendrait dans la réalité, et son baiser se fait avide.

— Je suis avec toi, murmure-t-il, son souffle mêlé au mien, n’aie plus peur.

Commander Crois en moi