Prologue

 

Il n’est pas encore dix heures que je sais déjà que je ne pourrai pas prendre de pause déjeuner ce midi. J’ai du travail jusque par-dessus la tête avec cette affaire de divorce entre le présentateur des infos locales et la Miss Météo de la chaîne du câble. Monsieur en a assez que Madame se sente obligée de se mettre à moitié à poil pour nous indiquer si nous aurons de la pluie ou du soleil.

La pauvre… Pour avoir discuté un bref instant avec elle lors d’une tentative d’accord à l’amiable dans nos locaux, je comprends son choix de se dénuder. Elle n’a pas inventé l’eau chaude, mais elle a vite compris qu’elle pouvait se servir de son physique plus qu’avantageux pour s’en sortir. Se dire qu’une nana à la cervelle de moineau n’a qu’à sourire avec un décolleté plongeant pour réussir dans la vie a tendance à me faire monter en pression.

Moi, par exemple, je me suis battue pour obtenir mon diplôme d’assistante de direction. J’ai pris des cours du soir pour apprendre les bases du droit afin de me spécialiser dans l’assistanat juridique. Si j’en avais eu les capacités, j’aurais même aimé devenir avocate. Mais dans la vie, il faut connaître ses limites. Cela fait six mois maintenant que j’ai décroché un poste dans le meilleur cabinet de Californie. Je ne pouvais pas espérer mieux. Tous les dossiers sont sensibles en raison des personnes impliquées, et j’en apprends énormément auprès des collaborateurs, qui sortent, pour la plupart, de grandes écoles.

Malgré tout, il faut avouer que l’apparence a son importance dans ce milieu, également. Avec les courbes voluptueuses que j’ai héritées de ma mère, il m’est arrivé dans le passé de prendre des remarques désobligeantes de la part de certains de mes collègues. J’essaye de les ignorer la plupart du temps, mais j’ai tout de même toujours trouvé que mes hanches et mes fesses étaient trop prononcées. En revanche, je ne me plains pas d’avoir la poitrine qui va avec, car celle-ci arrive facilement à faire oublier les petits excès situés plus bas. Ma chevelure chocolat et mes yeux assortis me viennent de mon père, ce qui fait de moi un savant mélange de mes parents. Avec le temps, j’ai appris à me satisfaire du résultat et à mettre mes formes en valeur.

Selon Erin, ma sœur, j’attache trop d’importance à mes tenues vestimentaires et suis superficielle. Elle ne sait pas ce que c’est de devoir faire bonne impression quotidiennement. Au fil du temps, mes tenues un peu strictes m’ont procuré l’assurance qui me manquait. J’ai remarqué de façon générale qu’on me prenait plus au sérieux et qu’on écoutait davantage mon avis lorsque je portais mes tailleurs. Comme s’ils représentaient une preuve de mon intelligence.

 

Après avoir transmis à la stagiaire du mois les photocopies à faire, je retourne dans mon bureau d’un pas rapide. Derrière la porte, je découvre Jax Hankes, un avocat junior prometteur, assis à ma place. C’est un homme brillant qui vient tout droit d’Harvard. Il se sort toujours de tous les dossiers compliqués ou perdus d’avance.

Je me souviens d’avoir été comme une gamine lors de son premier tour de manège, lorsque j’ai su qu’il m’avait choisie pour l’assister sur la majorité de ses dossiers. Sur le moment, j’ai imaginé qu’il allait devenir une sorte de mentor, un véritable moteur pour ma carrière. En effet, il ne faisait aucun doute que Jax allait vite être promu associé au sein de Murphy & Barnes. Je pensais qu’en me montrant assez compétente, je pourrais le suivre dans son ascension.

En réalité, il est devenu mon pire cauchemar.

Au départ, il ne s’agissait que de petits bouts de phrases lancés comme ça, à la limite de la misogynie. Puis, c’est devenu des regards appuyés sur mon corps, qui me mettaient mal à l’aise, des invitations en dehors du bureau… Lors d’une pause-café, je me suis confiée à quelques-unes de mes collègues, présentes dans l’entreprise depuis plus longtemps que moi, et elles ont presque trouvé ça drôle. Jax est un avocat aux mains baladeuses. Tout le monde le sait et semble l’accepter.

Elizabeth, l’assistante la plus ancienne, m’a conseillé de ne pas m’en faire. Elle a prétexté que ça lui passerait et que j’avais de la chance qu’il m’ait choisie. J’étais ahurie d’entendre de tels propos, surtout venant d’une femme. L’intelligence d’un homme lui donne-t-elle tous les droits ? Si c’est ce que pense Jax, il est mal tombé avec moi. Certes, je suis ambitieuse et j’ai envie de grimper les échelons, mais pas en passant par la case promotion canapé.

— Ah ! Amy, te voilà enfin ! m’accueille-t-il d’un air agacé. J’ai besoin que tu me trouves tous les biens qui appartenaient à notre client avant son mariage, puis que tu établisses une liste de tout ce que souhaite garder sa femme.

— Tu veux pouvoir t’appuyer dessus pour prouver qu’elle l’a épousé pour son argent, constaté-je en prenant note de sa demande sur mon carnet.

— Ai-je besoin de justifier mes actes auprès de toi maintenant ?

— C’était une simple remarque, clarifié-je en fronçant les sourcils.

— Détends-toi, sourit-il alors en se levant de ma chaise et en s’approchant de moi. Je te taquine. C’est fou comme tu démarres toujours au quart de tour. Pourquoi es-tu autant sur la défensive avec moi ?

Il est beaucoup trop proche pour la bienséance. Ses yeux dévalent vers ma poitrine, qui monte et qui descend de façon ostensible. J’ai un mauvais pressentiment.

— On pourrait faire une belle équipe tous les deux, si tu le voulais bien.

Sa main droite effleure mes cheveux tandis que je serre les poings aussi fort que possible. Puis, son index vient caresser ma joue et descend le long de ma gorge. J’avale difficilement ma salive à son passage et tente de réfléchir au meilleur moyen de régler ça à l’amiable quand son doigt passe entre mes seins. Il sourit, content de sa petite mascarade, puis réduit encore l’espace entre nous afin de poser ses mains sur mes hanches. Quelques secondes plus tard, il va encore plus loin et les plaque sur mes fesses.

C’est l’électrochoc dont j’avais besoin. Ma main part d’elle-même faire la connaissance de sa joue avec une force magistrale. Le claquement résonne dans mon bureau, et une trace rouge apparaît aussitôt sur son visage de pervers.

— Ne me touche plus jamais ! je lui crache au visage tandis qu’il s’écarte pour sortir de la pièce.

— Tu vas me payer ça, espèce de petite allumeuse, me menace-t-il avant de disparaître.

Fière de mon geste mais tremblante comme une feuille, je récupère ma place et tente de me remettre au travail. Je pense que Jax a compris le message et qu’il n’est pas dans son intérêt de parler de cet incident à qui que ce soit.

Après tout, c’est moi, la victime.


 

1

 

Je souffle désespérément sur le café brûlant qui se trouve dans ma tasse rose ornée de deux petits poissons, en référence à mon signe astrologique. Désespérée, c’est bien l’état d’esprit dans lequel je suis face à l’écran de mon Mac. Je dirais même dépitée, devant cette page internet qui me propose les éternelles mêmes offres d’emploi depuis des semaines.

— Amy, il faut que tu arrêtes de rafraîchir ce site toutes les heures, se moque ma sœur qui m’aperçoit à mon bureau en passant dans le couloir.

— Est-ce que tu sais combien il y a de demandeurs d’emploi pour une seule annonce ?

— Non, mais tu vas me le dire.

— Beaucoup trop ! Il faut rester à l’affût pour être le premier sur le coup !

— Encore faudrait-il que tu sois prête à bondir hors de cette maison pour te présenter, me glisse-t-elle d’un air réprobateur.

Pour toute réponse, je lui tire la langue. C’est puéril, je sais, mais son attaque mesquine ne mérite pas mieux. J’avoue que, depuis un mois, j’ai le moral qui flanche. Je commence à flipper de ne pas me trouver un nouveau job. Dans un premier temps, sûre de mon expérience professionnelle, je n’ai répondu qu’aux offres les plus intéressantes. Face aux refus et aux candidatures sans suite, j’ai fait un deuxième tri en revoyant certaines de mes exigences : salaire à la baisse et zone géographique plus étendue. Ma fierté en a pris un coup, certes, mais c’est toujours mieux que mon compte en banque…

Aujourd’hui, force est de constater que je n’ai toujours aucune proposition. Les quelques entretiens que j’ai eus n’ont rien donné. Les recruteurs ont constamment quelque chose à me reprocher : soit je suis trop jeune, soit je suis trop vieille, soit je n’ai pas assez d’expérience, soit je suis trop diplômée pour le poste… Mais merde, à la fin ! Laissez-moi être à l’accueil de votre petite structure régionale ! Quitte à faire la plante verte alors que je suis capable d’être assistante de direction dans un groupe national.

Voilà mon problème, actuellement : je préfère m’occuper des photocopies à longueur de journée et ramener des cafés aux cadres que de continuer à ne rien faire en rêvant d’organiser des déplacements d’affaires et des réunions importantes. Ça ne fait que trois mois que je tourne en rond, mais je n’en peux déjà plus. N’y a-t-il pas quelque part, dans un secteur de trois pâtés de maisons, une secrétaire avec des responsabilités qui veut faire une grosse bourde et se faire virer sur-le-champ ? Ça arrangerait mes affaires. Ouais, le malheur des uns fait le bonheur des autres. Je suis du côté du malheur, pour l’instant, et ça ne m’enchante guère.

— Erin… Je crois que je n’aurais jamais dû démissionner, me lamenté-je en posant mon front contre mon bureau.

— Pour continuer à travailler pour un pervers ? Non, tu as eu raison de partir avant qu’il n’ose aller plus loin.

— Peut-être. Je ne sais plus…, soufflé-je. Les autres filles qui bossent là-bas m’avaient prévenue qu’il était tactile. J’aurais pu essayer de prendre sur moi le temps qu’il m’oublie.

— Tu veux dire, le temps qu’une nouvelle arrive et qu’il s’attaque à elle ?

— Oui, non, je ne sais pas, avoué-je.

J’ai supporté pendant six mois les frôlements dans les couloirs et les regards dégueulasses sur mes jambes dès que j’avais le malheur de porter une jupe. Sans parler des allusions sexistes et des invitations grossières. Mais il était hors de question que je le laisse me toucher. La gifle mémorable que je lui ai donnée ce jour-là m’a coûté ma place. Car, oui, bien entendu, c’est moi qui ai dû partir. Les associés seniors du cabinet d’avocats Murphy & Barnes n’allaient pas virer l’un des meilleurs juniors de la boîte. Une assistante juridique, ça, par contre, ça se remplace facilement. J’ai été stupide de penser que cette histoire d’attouchement n’irait pas plus loin.

— Est-ce que tu as postulé dans les cabinets alentours ? me demande Erin.

— C’est inutile, il m’a grillée auprès de ses confrères. Cette enflure raconte qu’il a repoussé mes avances à plusieurs reprises et que, ce jour-là, je me suis emportée. Tu sais, il n’est pas avocat pour rien. Il a l’art de retourner une situation critique à son avantage.

— T’inquiète pas, son karma le lui rendra, m’assure-t-elle. Sinon, quand tu auras fini de ruminer, je t’attends en cuisine pour que tu me files un petit coup de main pour le dîner.

 

Erin vit sous mon toit depuis que son connard de mec a appris qu’elle était enceinte. Monsieur s’est fait la malle quand elle avait le plus besoin de lui. Un beau loser, en somme, que je rêve de taser dans l’espoir de lui reconnecter les neurones. Si tant est qu’il en ait.

Au début, notre cohabitation se passait bien. Mais il est vrai que depuis que je suis au chômage, l’ambiance a tendance à se dégrader. Nous sommes différentes sur bien des points toutes les deux. Elle a préféré arrêter ses études et se trouver rapidement un boulot de serveuse pour emménager avec son cher et tendre de l’époque quand je bossais dur pour décrocher un diplôme. Il a toujours été inenvisageable pour moi de reproduire le même schéma que mes parents en m’accrochant aux diverses aides de l’État pour subvenir à mes besoins et à ceux de ma future famille. Toutefois, comme aime le faire remarquer Erin, pour l’instant, j’ai tellement bossé que je n’ai rien : ni famille, ni mec régulier. Autrement dit, je suis sans emploi et frustrée sexuellement. Ça ferait un bon statut Facebook, ça.

Après quelques minutes supplémentaires à ruminer, je la rejoins dans la cuisine et m’abreuve enfin de mon café refroidi.

— Au fait ! lance-t-elle toute joyeuse, j’étais à mon premier atelier « bébé » ce matin avec Léon.

— C’est vrai ? haussé-je un sourcil tout en tirant une clope de mon paquet.

— Eh bien, oui. Pas la peine de faire cette tête-là. Il m’arrive d’écouter tes conseils, parfois.

— Mouais… Fais-le plus souvent, dans ce cas, la taquiné-je. C’était quoi le sujet ?

— La puéricultrice nous a appris un massage particulier pour détendre l’enfant en profondeur.

— Chouette. Léon a aimé ?

Mon neveu est mon petit rayon de soleil. L’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas encore étripé ma sœur. J’en suis complètement gaga ! Sa présence chez moi me rend heureuse. Ça renforce mon envie de devenir maman à mon tour. Mais pour ça, il me faut d’abord trouver un papa…

— Il a été très calme et s’est laissé faire, alors je pense que oui. Je tenterai cette méthode quand il se mettra à pleurer sans raison la nuit.

— Le test ultime, plaisanté-je.

Erin ne passe que des nuits courtes depuis quelque temps à cause de Léon.

— Et figure-toi qu’en discutant avec une autre maman, j’ai su que la boîte à côté de chez elle cherchait quelqu’un pour tenir l’accueil et gérer des dossiers administratifs !

Je relève brusquement le visage vers ma sœur.

— Sérieux ? C’est quoi le nom ? Tu as les coordonnées pour postuler ?

— Du calme, Madame la chômeuse.

Elle sort un papier de la poche arrière de son jean et me le tend.

— C’est l’adresse où tu dois te présenter cet après-midi.

Je suis sur les fesses.

— Tu m’as obtenu un entretien ? Je dois y aller à quelle heure ? Je demande quelqu’un en particulier ? Tu as les détails du poste ?

— Relax, Amy. Tu y vas et tu dis simplement que tu viens pour le job à l’accueil, m’explique-t-elle en haussant les épaules. Je n’en sais pas plus.

Une boule d’angoisse se loge dans mon ventre parce que je n’apprécie pas de naviguer à vue. J’aime préparer mes arguments et mes points forts en fonction du travail. Là, je ne sais rien. Et ça craint.

— Ne me remercie pas, surtout.

Sans réfléchir, je me lève et me jette sur elle en l’entourant de mes bras.

— Merci, merci, merci ! chanté-je comme une folle surexcitée.

— Arrête, tu vas finir par réveiller Léon, m’engueule-t-elle en riant.

Une fois l’euphorie retombée, je sors sur la terrasse de mon appartement pour griller ma cigarette et me préparer mentalement à me jeter dans l’inconnu de cet entretien.

Cette fois, hors de question de me laisser marcher sur les pieds.


 

2

 

Je fonce dans ma salle de bains tel Flash des Indestructibles pour prendre une méga douche relaxante. Shampoing, après-shampoing et un soin sans rinçage plus tard, mes cheveux ont retrouvé leur vivacité. Mon gel douche à la noix de coco m’a détendue et a parfumé mon corps d’une délicieuse odeur sucrée. Je me sens fin prête à affronter l’œil de lynx d’un recruteur.

Essuyer refus sur refus a clairement pesé sur mon moral ces derniers temps. Je me suis un peu laissé aller. Alors autant mettre toutes les chances de mon côté en me sentant confiante sur mon apparence aujourd’hui.

J’opte pour une robe bleu foncé un peu stricte que j’avais achetée spécialement pour une réunion avec mon ancien employeur. À cette occasion, j’avais eu le privilège de mener nos plus gros clients, des P.-D.G. de firmes importantes, à leur place attribuée autour de la table. Cent cinquante euros d’investissement pour moins de trente minutes de présence. Avec du recul, cela me semble complètement absurde.

J’ajoute à mon look des escarpins de taille standard afin de ne pas dépasser le futur employeur. Autrement, cela créerait un mauvais climat d’autorité d’entrée de jeu. Ma veste de tailleur sur le dos et ma pochette en main, avec à l’intérieur mon CV et une lettre de motivation, je me dirige d’un pas décidé vers mon véhicule. Il est hors de question de ressortir bredouille de cette entrevue !

 

Au volant de ma petite Japonaise électrique, j’entre l’adresse que ma sœurette m’a donnée dans mon GPS intégré. J’adore tous ces gadgets et me félicite chaque jour d’avoir acheté une telle voiture. L’entreprise est à seulement quelques kilomètres d’ici. Cela rentre dans la zone géographique élargie du véhicule, c’est parfait. De plus, le trafic n’est pas surchargé à cette heure-ci et je circule sur un axe principal. Progressivement, l’agglomération s’éloigne en emportant avec elle les habitations du quartier. Ma carte routière informatique me balade de gauche à droite dans une zone comportant plusieurs entrepôts. Cet endroit me ferait presque flipper s’il ne faisait pas jour.

Vingt minutes plus tard, la douce voix masculine de mon GPS me signale que je suis arrivée en me faisant stationner sur un parking où il n’y a qu’une salle de sport. Je prends mes affaires et sors de ma citadine.

C’est étrange, il ne semble pas y avoir d’entreprise dans le secteur. Je reporte alors mon attention sur cette fameuse salle de sport. « Cooper Training » est peint en grand sur la façade faite de briques. Au vu de la propreté de la peinture blanche sur les murs extérieurs, cela m’a l’air assez récent.

Dans un excès de conscience, je vérifie que l’adresse donnée par Erin est juste. C’est le cas. Il faut que je me rende à l’évidence : je suis au bon endroit. Au sens propre du terme, en tout cas, parce que je détonne franchement dans le décor.

Avec appréhension, je m’approche de l’entrée et repère un mot collé sur les portes coulissantes. Merde, ils recherchent bel et bien une personne pour l’accueil ici. Quand je pense que je me suis mise sur mon trente et un pour un entretien que j’aurais pu passer en survêtement…

— Excusez-nous, m’interpelle une voix derrière moi de façon suffisante. Vous entrez ?

Postée ainsi devant l’entrée du bâtiment, je gêne le passage à deux gonzesses bodybuildées. Celles-ci me passent en revue brièvement. Elles doivent penser que je me suis trompée d’endroit, vu mon accoutrement. En même temps, il est hors de question que je porte un pantalon identique aux leurs, soit en lycra et ultra moulant. J’aurais l’air encore plus ridicule.

Je leur laisse la priorité bien volontiers. De toute manière, j’ai besoin d’un petit temps d’auto-motivation avant de me faufiler dans l’antre du sport. Je souffle alors un grand coup et m’ordonne d’obtenir ce poste.

 

Le bureau d’accueil est grand et coloré. Des feuilles volantes et des dossiers traînent un peu partout. Mes doigts d’assistante me démangent de tout ranger. À ma droite, j’aperçois un bout de salle depuis laquelle des bruits de respirations et de machines se font entendre. Sur ma gauche, légèrement plus loin et en retrait, il y a ce qui ressemble à une salle de vie avec des tables, des chaises et un bar à fruits. J’espère qu’ils servent aussi du café, sinon, je devrais prévoir un thermos.

— Bonjour, me surprend une grosse voix sortie de nulle part, vous avez besoin d’un renseignement ?

L’homme qui apparaît à mes côtés et poursuit sa route derrière le comptoir est différent de tout ce que j’ai pu voir jusqu’à présent. Des tatouages débordent de partout sous son tee-shirt floqué « Cooper Training ». Sur sa nuque, son cou, ses bras, jusqu’au bout de ses doigts… il est couvert de cette encre noire. Bien entendu, il est super musclé et doit faire de la gonflette toute la journée.

— Bonjour, dis-je en rougissant probablement jusqu’aux oreilles, je voudrais parler au responsable, s’il vous plaît.

— Vous l’avez devant vous, me rétorque-t-il, un brin agacé. Qu’est-ce que je peux faire pour vous aider ?

Pour la première bonne impression, je repasserai.

— J’aimerais me présenter pour le poste que vous proposez à l’accueil.

C’est à son tour de me passer au rayon X. Il m’observe de la tête aux pieds et se met à rire. Puis il se passe la main dans les cheveux, retire son élastique et refait son petit chignon correctement. C’est assez déconcertant car j’ai bien conscience qu’il se moque de moi tout en le faisant.

— Ne le prenez pas pour vous, hein, mais je ne pense pas que vous soyez faite pour ce job.

Quel culot il a, celui-là !

— Vous n’avez même pas regardé mon CV, souligné-je, un peu sèche.

— Non, et ce n’est pas nécessaire. Je vous ai vue vous, et ça me suffit.

— Pardon ? Quel est le problème ?

Je commence à monter en pression. Si ça continue, Monsieur Muscles va se prendre en pleine figure toute la colère que j’ai emmagasinée depuis que je suis au chômage. Heureusement, le téléphone du standard se met à sonner.

— Je ne cherche pas une nénette en costard, balance-t-il sans prendre la peine de répondre.

— C’est une blague ? m’esclaffé-je en serrant les dents.

— Merci d’être passée, ajoute-t-il en s’éloignant. Je ne vous raccompagne pas, j’ai du boulot qui m’attend. Vous connaissez la sortie ?

Pincez-moi, je rêve. Cet imbécile me plante à l’accueil comme une moins que rien et part servir les clients à son bar de vitamines. Il est aussi gonflé que ses bras, celui-là.

Il est hors de question que je me laisse faire. Alors qu’il a le dos tourné, je passe discrètement derrière la console d’entrée et décroche le téléphone.

— Cooper Training, que puis-je faire pour vous ? énoncé-je d’une voix professionnelle.


 

3

 

— Bonjour ! lance une voix féminine. Je vous appelle pour avoir des renseignements au sujet de vos tarifs, s’il vous plaît.

Ok, pas de panique. Je n’y connais rien du tout, mais on va improviser. J’ai l’habitude de gérer des dossiers juridiques, de vérifier les différentes nuances des lois et de traiter avec de grosses firmes, alors je ne vais pas me dégonfler. Sans mauvais jeu de mots avec une nana qui souhaite faire du vélo d’intérieur, bien sûr…

— Pas de souci, madame. Je vous donne ça tout de suite.

Je fouille dans la liasse de documents éparpillés sur la table. Vite, vite, vite. Mon attention se porte finalement sur un papier scotché juste en face de moi : un tableau détaillant les différentes formules du centre. Dieu soit loué.

— Alors ! Nous avons différentes offres à vous proposer. Tout dépend si vous voulez avoir un accès restreint aux salles équipées ou si vous souhaitez l’étendre aux cours collectifs et à la piscine.

Je marque un temps d’arrêt en prononçant ces derniers mots de manière mécanique. Alors comme ça, il y a une piscine ici ? Je me demande bien où elle se trouve. De l’extérieur, ça n’a pas l’air si immense que ça.

— Je voudrais avoir accès à tout, de préférence.

Pendant que la future cliente me parle de ses souhaits, j’analyse attentivement la brochure pour lui répondre le plus précisément possible. Je n’ai pas envie de faire une bourde, sinon, je suis cuite.

— Vous avez bien raison de ne pas vous restreindre, madame ! Il y a une carte de membre valable pour l’année qui est fixée à cinquante-neuf euros. Puis un abonnement à quarante euros tous les mois.

Merde, ce n’est pas donné. À ce prix-là, je vais courir dehors, c’est gratuit.

— Faut-il un certificat médical pour s’inscrire ?

Bonne question, ma petite dame ! Si Monsieur Muscles ne m’avait pas jetée comme une malpropre, je pourrais croire que c’est un appel test. Quelque part dans ce bordel sans nom, il me semble enfin apercevoir des formulaires d’inscription. J’envoie valser ce qui m’est superflu afin de mettre la main dessus. Là, voilà, j’ai trouvé ! Mes yeux survolent le feuillet tels des lasers.

— Oui, il vous en faudra un, s’il vous plaît.

— Ok, très bien, me répond-elle. Je passe chez mon médecin et je viendrai faire les papiers dans la semaine alors. Merci beaucoup.

— Mais merci à vous et à très bientôt chez Cooper Training, minaudé-je de façon exagérée face au patron qui refait subitement surface.

Il est en colère. Et c’est peu de le dire. Face à la masse de muscles que ce type représente, je me sens toute petite. Je vais peut-être faire pipi dans ma culotte.

— Vous vous croyez où ? m’engueule-t-il sans pourtant élever la voix. Dans un hall de gare ?

— Ah ! ça, non, lui souris-je. À la gare, il y a toujours un agent pour vous renseigner.

— Vous allez prendre votre jolie sacoche en cuir et bouger votre cul de cette chaise avant que tout ça ne finisse mal.

— Au temps pour moi, tempéré-je, ce n’est pas des manières de faire, je vous l’accorde. Mais vous ne m’avez pas laissé le choix. Je cherche un job, et vous proposez un poste. Prenez-moi au moins à l’essai.

J’ai envie d’ajouter que « m’essayer, c’est m’adopter », mais je me retiens. Hulk n’a pas l’air d’avoir le sens de l’humour.

— Donnez-moi votre CV, cède-t-il d’un ton excédé, contre toute attente.

Je pourrais sauter au plafond, mais je crois que je vais m’abstenir. Mon expérience et mes diplômes parleront pour moi.

Dans un silence d’église, le patron de la salle de sport lit la feuille que je lui ai tendue avec mes petites mains manucurées mais ne semble pas plus impressionné que cela.

— Ça confirme ce que je pensais, dit-il d’un ton las, vous n’êtes pas faite pour travailler ici.

— Et puis-je savoir pourquoi ?

— Parce que je ne cherche pas une potiche qui tortille du cul toute la journée dans une jupe droite et qui fait les yeux doux aux associés.

Sa réponse a au moins le mérite de me faire taire. Est-ce donc l’image que je renvoie ? La secrétaire qui se tape son patron, c’est tellement cliché. Soit ce mec a un problème avec moi, soit il l’a avec toute la gent féminine.

— Ça tombe bien, dis-je en redressant le menton, je ne cherche pas un connard fini comme patron !

Sur ces belles paroles, j’attrape ma sacoche, passe l’anse sur mon épaule et me dirige vers la sortie alors qu’il me fixe d’un œil mauvais.

De bruyants applaudissements m’arrêtent juste avant que je ne franchisse la porte.

— Parfaite ! lance admirativement un type qui débarque de la salle des machines. Vous êtes absolument parfaite pour le poste !

Il arbore des cheveux noirs mi-longs savamment coiffés en arrière avec du gel et un sourire trop prononcé pour être honnête, mais il est plutôt pas mal dans son genre. Lui aussi est musclé, bien entendu, mais peut-être trop apprêté à mon goût.

— Putain, Calvin, ce n’est pas le moment de me faire chier ! fulmine Hulk, en face de lui.

— Je voulais simplement dire que si elle te tient tête maintenant, alors elle ne se laissera pas déborder par les autres gars par la suite.

Le fameux Calvin n’a pas l’air impressionné outre mesure par l’état d’énervement de son interlocuteur. Pourtant, celui-ci en rajoute une couche :

— On dirait qu’elle va à l’église ! Elle n’a rien à faire dans ma salle de sport.

Être habillé de façon convenable pour passer un entretien d’embauche n’est pas un crime, à ce que je sache ! Ah ! ce que ce mec est infect ! Espérons qu’il passe ses journées à faire mumuse avec ses poids si j’obtiens le poste.

Calvin secoue la tête, l’air dépité, avant de s’adresser une nouvelle fois à moi :

— Même si personnellement je vous trouve ravissante ainsi, seriez-vous d’accord pour vous habiller de manière plus… décontractée ?

— Je veux bien faire un effort, mais il est hors de question que je porte un survêtement ou des baskets.

Je ronge mon frein parce que j’ai bien envie de les envoyer sur les roses, mais je me suis juré de ne pas ressortir d’ici sans emploi.

— Ben voilà, Julian ! Tu l’as, ta nouvelle hôtesse d’accueil ! se réjouit Calvin.

— Génial ! Tu fais chier, quand même ! Est-ce que je viens me mêler des affaires de ta salle, moi ? Grâce à toi, on vient d’embaucher Jane Bingum !

Je n’ai pas la référence de la personne qu’il cite mais, au vu du ton qu’il emploie, je me doute bien que ce n’est pas très flatteur. Si je pouvais disparaître là tout de suite, je le ferais. Je ne suis plus sûre d’avoir la force de caractère suffisante pour croiser ce sale type tous les jours.

— Tu mates des séries télévisées pour gonzesses ou je rêve ? se moque ouvertement Calvin en fronçant les sourcils.

Le regard assassin que lui lance son interlocuteur suffit à lui répondre.

— Reviens demain à huit heures, lance ce dernier à mon égard, tout en me pointant du doigt. Je te prends à l’essai. À la première erreur, tu seras mise dehors plus vite qu’il ne faut de temps pour le dire.

Et, sur ces dernières paroles de sagesse, il retourne à son bar tutti frutti pour servir des clients. Partagée entre la colère et le soulagement, je me tourne vers celui grâce à qui j’ai obtenu le job et pousse un soupir d’agacement.

— C’est quoi son problème ?

— Ne fais pas attention à lui, dit-il dans un sourire. C’est un ours mal léché. Il est en plein sevrage de café et de sucre, ce matin. Je suis Calvin Cooper, au fait. Le frère de Julian… ton nouveau patron.

Son frère ? Qui l’eût cru ? Je n’ai pourtant pas noté de ressemblance entre les deux hommes.

Reprenant peu à peu mes esprits, je lui attrape la main et la serre vigoureusement avant de lui servir mon sourire le plus professionnel.

— Enchantée ! Moi, c’est Amy Wilkinson.


 

4

 

Ça a cogité sévère dans mon cerveau toute la nuit. Je crois avoir répertorié pièce par pièce tout ce que je possédais dans mes placards. Autrement dit, je n’ai pas bien dormi. Résultat des courses : ce matin, toute ma garde-robe est étalée sur mon lit et à même le sol afin que je puisse dénicher la perle rare.

Qu’est-ce que je pourrais bien porter qui ne fasse pas tenue de bonne petite catholique selon les critères de mon nouveau boss ? Il y a une heure de ça, alors que je commençais mes fouilles, je pensais m’en sortir facilement. Il faut dire que mes armoires débordent de fringues ! Malheureusement, il s’agit pour la plupart de tailleurs de toutes les teintes et de robes cintrées plutôt chics.

— Erin, crié-je en passant la tête par la porte de ma chambre, tu pourrais venir m’aider deux minutes, s’il te plaît ?

— Tu prépares un vide-dressing ? se moque-t-elle en prenant place sur la chaise suédoise multicolore de mon bureau.

— Je suis censée m’habiller plus décontractée pour le boulot, mais je ne sais pas quoi choisir.

— Qui aurait cru qu’un jour tu me demanderais conseil en matière de vêtements ?

— J’ai besoin de soutien, là, pas que tu m’enfonces, soupiré-je.

Il est vrai que ma sœur et moi n’avons pas les mêmes codes en matière de mode. Quand Erin fait un effort pour se rendre présentable, je la trouve apprêtée pour aller au carnaval.

— Non, mais avoue que c’est à se tordre de rire, se moque-t-elle. Surtout quand on sait que c’est pour bosser dans une salle de sport…

— Je ne vois pas pourquoi tu dis ça, rétorqué-je, piquée au vif.

J’en ai marre qu’elle se foute de moi avec cette histoire. Elle savait très bien où je devais me présenter hier et m’a laissée me jeter dans la gueule du loup sans rien dire. Selon elle, je n’y serais jamais allée si j’avais su qu’il s’agissait d’un club de sport. Du grand n’importe quoi…

— Disons que les activités physiques et toi n’êtes pas très amies.

— Et alors ? Pas besoin de soulever des haltères pour faire de la paperasse et répondre au téléphone.

— Si tu le dis. Bon, allez… Laisse-moi voir dans tes fringues de working-girl ce que tu as qui pourrait ne pas faire trop coincée.

Je ne relève pas la moquerie sous-jacente parce que j’ai besoin de son aide et que l’heure tourne. Il ne faudrait pas que j’arrive en retard pour mon premier jour. Monsieur Muscles serait trop content de me le faire remarquer.

— Tiens, prends ça. Ce n’est pas l’idéal, mais ça devrait faire l’affaire, concède-t-elle avec une grimace.

J’examine le pull difforme qu’elle me tend et ne suis qu’à moitié étonnée par son choix. Heureusement, Léon commence à s’époumoner dans son lit et me sauve la mise.

— Le devoir m’appelle, s’excuse ma sœur en me quittant.

Je pense que je devrais aller faire un tour à la friperie du centre-ville d’ici les prochains jours. J’y trouverai sûrement de quoi m’aider à me fondre dans le décor de mon nouveau job.

Histoire de couper la poire en deux sur les choix vestimentaires de ma sœur, j’enfile un jean brut, mais opte pour un chemisier gris en soie à la place de l’espèce de pyjama qu’elle m’a trouvé. Je me tresse ensuite les cheveux de côté et me maquille légèrement. Comme j’en avais informé les frères Cooper, je ne porte pas de baskets, mais chausse les mêmes escarpins noirs que la veille. Une fois prête, je me contemple dans mon miroir sur pied. Ça devrait aller. En tout cas, au cabinet d’avocats, c’est certain, on m’aurait reproché d’être habillée ainsi. Ça devrait donc convenir pour aujourd’hui.

 

Je rejoins Erin au salon qui se lance déjà une série Netflix tout en donnant son biberon à notre petite crapule.

— Toi qui regardes beaucoup de séries, tu connais Jane Bingum ? lui demandé-je en examinant l’écran.

— Bien sûr ! C’est une avocate qui est plus ou moins la réincarnation d’un mannequin mort dans un accident de voiture.

Un mannequin ? Ai-je mal interprété ses propos ?

— Et elle ressemble à quoi ? vérifié-je pour dissiper tout malentendu.

— Le délire de l’histoire, c’est que, justement, le mannequin se retrouve dans le corps d’une femme obèse.

Quel enfoiré ! Je ne m’étais pas trompée : il se moquait bien de moi en disant ça. D’accord, je ne suis pas comme ces filles de podium, mais je suis loin d’être grosse. J’ai, tout au plus, quelques kilos en trop. Il va donc falloir que je lui apprenne à modérer ses propos d’une façon ou d’une autre, sinon, notre collaboration est vouée à l’échec.

— Pourquoi tu me parles de cette série ? m’interroge Erin.

— Pour rien, laisse tomber, éludé-je avec une forte envie de retourner dans mon lit plutôt que d’affronter mon futur patron.

Je saisis la petite main de mon neveu, qui capture aussitôt mon doigt dans le creux de sa paume. Je lui souris et lui fais plein de bisous avant de m’en aller. Son regard et ses gazouillis me donnent du courage en vue de ce qui m’attend.

 

Ma fidèle automobile connaît maintenant la route. J’arrive en moins de trente minutes sur mon nouveau lieu de travail, avec même un peu d’avance. Si M. Cooper compte sur un manque de ponctualité de ma part, il peut toujours attendre.

Je profite de ces quelques minutes pour fumer une clope en regardant les alentours. Il y a un parking à vélos devant l’entrée du bâtiment. Si j’en crois le nombre de deux-roues déjà présents, il doit déjà y avoir du monde dans la salle à cette heure matinale. Je salue le courage des sportifs qui viennent suer ici, puis qui reprennent le vélo après avoir terminé. Quelques voitures sont également garées par-ci par-là. Il y en a pour tous les goûts, et je ne saurais dire assurément quel genre de clientèle fréquente la salle de sport.

Un énorme 4x4 arrive subitement sur la place et vient se garer juste à côté de ma petite voiture. Il la colle tellement que j’aurai du mal à entrer dedans en repartant, c’est certain.

— Ça va, je ne vous gêne pas trop avec ma voiture ? enguirlandé-je le chauffeur alors qu’il sort de sa bagnole en Dieu tout-puissant.

— Si, justement ! me réprimande Julian Cooper d’une voix grave. Votre pot de yaourt est garé sur une place handicapé !

Son allure de mauvais garçon reflète parfaitement son caractère de chien. Si on ajoute à cela sa carrure tout en muscles et sa collection de tatouages, on ne doit vraiment pas souvent lui chercher des embrouilles.

Il fallait que je crie avant de savoir que c’était lui, c’est bien ma veine. Comme ça, les hostilités démarrent tout de suite, avant même que nous ayons atteint l’entrée ! Je sens qu’on va bien s’amuser. Et puis merde, si seulement j’avais regardé où je me garais, aussi.

— Je n’ai pas fait attention, je vais changer de place, concédé-je en tirant une longue latte sur ma cigarette, histoire de ne pas me laisser aller à une insulte bien sentie.

Monsieur Chaleureux fixe ma clope d’un œil réprobateur, et je me retiens sincèrement de lui souffler ma fumée au visage. Il faut que je me montre plus intelligente que lui et que je prenne sur moi, quand bien même j’ai une furieuse envie de rayer sa Range Rover par inadvertance.

Il a intérêt à changer sa façon de me parler une fois à l’intérieur, parce que je ne promets pas de tenir ma langue encore longtemps.


 

5

 

Alors qu’il disparaît à l’intérieur, je me décide à entrer dans ma voiture du côté passager, faute de choix. Le levier de vitesse s’enfonce dans mes cuisses au passage et ce n’est pas très agréable. Je me contorsionne tant bien que mal jusqu’au volant et souffle un bon coup une fois que c’est fait. Je sors ensuite de la place interdite, et mon envie de lui cabosser un petit bout de portière me reprend. Ma Titine en pâtirait aussi, malheureusement.

Une fois mieux garée, je balance mon mégot par terre, par pure provocation, et file rejoindre mon tortionnaire qui est assis au bureau de l’accueil. Un verre rempli d’un liquide jaune pâle avec quelques touches de rouge à certains endroits trône devant lui.

— Il est huit heures cinq, me reproche-t-il sans même un regard.

— C’est quoi ? ne puis-je m’empêcher de demander avec une grimace sur le visage.

— Du lait d’amande avec des bananes mixées et des fruits rouges.

J’intériorise mon dégoût et lui souris de mon air le plus hypocrite. Après tout, il ingurgite bien ce qu’il veut, ça ne me regarde pas. Mais on dirait quand même du vomi de Léon…

— On s’y met ? s’impatiente-t-il, d’un air suffisant.

— Oui, mieux vaut en finir au plus vite.

Il me sourit d’un air supérieur et boit une bonne gorgée de sa mixture suspecte. Ses tatouages recouvrent entièrement ses bras, et je ne crois pas avoir déjà vu quelqu’un avec autant d’encre sur la peau. Heureusement pour lui qu’il dirige sa propre boîte, parce qu’avec cette allure-là, il aurait bien du mal à se trouver un job.

— Je crois que tu as compris que ton poste de travail est à l’accueil, ironise-t-il. Je n’ai pas de méthode de classement particulière, alors si ça ne te convient pas, tu es libre de procéder à des changements.

Sa voix est grave et a quelque chose de mélodieux. Je note également que nous sommes passés au tutoiement et en profite aussitôt.

— Ta méthode ne s’appellerait-elle pas « je laisse tout traîner sur le bureau » ? blagué-je pour détendre l’atmosphère.

— Si je pouvais le faire moi-même, je me passerais bien d’une avocate coincée à l’entrée de ma salle de sport.

Quand il opte pour un ton cassant, en revanche, sa voix est aussi charmante qu’une craie qui grince sur un tableau. N’a-t-il donc aucun sens de l’humour ? Il a beau être mon patron, ça ne l’autorise pas à me prendre pour son souffre-douleur. Je ne répéterai pas mes erreurs du passé. Avec Jax aussi, au début, je me disais que ce n’était rien quand il faisait de simples allusions verbales, et on a bien vu le résultat.

— Mettons les choses au clair, dis-je calmement. Si tu me provoques dans l’espoir que je laisse tomber le poste, tu te fatigues pour rien. Je ne suis pas l’assistante que tu voulais, et devine quoi, tu n’es pas l’employeur de mes rêves. Mais ton bureau et mon compte en banque sont dans le même état, soit dévastés. Alors laisse-moi régler ton souci, et par la même occasion, cela réglera le mien.

Nous nous regardons en chiens de faïence durant quelques minutes. Ses yeux vifs, mélange de marron tirant vers le vert foncé, se veulent durs mais ne parviennent pas totalement à l’être. Une lueur, d’amusement peut-être, brille au fond de ses pupilles et m’empêche de soutenir son regard plus longtemps.

— Tiens, remplis ce formulaire pour la préparation de ton contrat. Le montant du salaire correspond au minimum légal, et tes horaires figurent en bas de la page. J’ai fixé la période d’essai à trois mois, renouvelable une fois, m’explique-t-il sans entrain.

— Parfait, approuvé-je en lui retirant la feuille des doigts avant qu’il ne la déchire en mille morceaux, comme il a l’air d’en avoir envie.

Je négocierais bien le salaire à la hausse parce que mon expérience professionnelle et mes diplômes me permettent de réclamer plus, mais je sais pertinemment que c’est inutile. Je vais me rendre indispensable, et ensuite, je lui ferai le coup de la démission. Il sera obligé de m’augmenter s’il veut que je reste.

Je jubile à l’idée de le faire plier dans un avenir proche.

 

Pendant plusieurs heures, il m’explique le fonctionnement du club, des modalités d’inscription et des différents programmes de coaching qu’il propose en individuel. Nous faisons le tour des différents plateaux, musculation, cardio et cours collectifs. Je l’écoute attentivement, mais mon regard se perd sur son corps. Même assis, on remarque qu’il est grand. Un tee-shirt quelconque à l’effigie de sa salle de sport met en valeur son torse large et ses bras, aussi massifs que des troncs d’arbres. Je médite au temps qu’il doit prendre chaque matin pour démêler ses longs cheveux aux reflets marron clair alors qu’il continue de parler.

— En plus des tâches purement administratives, tu dois veiller à ce qu’il y ait toujours des serviettes propres et des bouteilles d’eau à disposition dans les salles, me détaille-t-il en saluant quelques mecs qui s’admirent dans des miroirs.

Voilà la tâche ingrate du poste. Il y en a toujours une. Chez Murphy & Barnes, c’était d’apporter le café à ces pontes du barreau. Ici, ça sera de veiller à l’hydratation de ces sportifs XXL. Julian poursuit sa route, et mon regard ne peut s’empêcher d’être interpellé par les fesses rondes qui moulent son short.

— Tu me suis ou tes talons t’ont déjà donné mal aux pieds ? m’aboie-t-il dessus.

Quelques bodybuilders sourient en me voyant lever les yeux au ciel.

De retour à mon poste de travail, mon patron me montre les chiffres de la fréquentation du club en fonction des horaires et des jours de la semaine. Cette salle est la troisième qu’il ouvre avec ses frères Calvin et Harry. Même si cela m’embête de l’avouer, il est passionné et maîtrise son sujet. Il ne fait pas dans l’amateurisme et ne tolère pas l’improvisation.

 

Après plusieurs heures en sa compagnie, je remarque que de petites rides apparaissent sur son front lorsqu’il est concentré. Elles le rendraient presque charmant… Durant la matinée, j’ai également vu que son regard n’était pas toujours fixé au mien. Il faut dire que nous sommes restés dans l’espace réduit du bureau la plupart du temps et que nous avons donc été très proches. Nos genoux se sont même parfois touchés par inadvertance, tout comme nos mains, nous plongeant tous les deux dans l’embarras.

 

Midi arrive, et nous avons réussi à ne pas nous entre-tuer. À vrai dire, je n’ai pas vu la matinée passer, quand bien même mon besoin de nicotine s’est fait ressentir à plusieurs reprises.

— Voilà, tu sais le principal. J’espère que tu as tout retenu.

Je rêve ou il me prend pour une bille ? Musclor ne saurait-il pas lire ? Ou ne comprendrait-il pas le sens des diplômes figurant sur mon CV ? On a fait le tour d’une salle de sport, pas d’un labyrinthe.

— Aucun problème.

— Si tu veux t’inscrire à la salle ou intégrer un programme de fitness, n’hésite pas. C’est gratuit pour les employés.

Voilà qu’il revient avec ses allusions sur mes quelques kilos en trop. Si ma taille 42 n’est pas à son goût, il devra faire avec ! Je ne suis pas une femme complexée et j’entends rester tel quel !

— Ah ! oui, c’est vrai, dis-je en plissant les yeux. Je n’ai pas les mensurations requises par monsieur.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

Il fait l’étonné en écarquillant ses beaux yeux foncés. Mais je ne suis pas dupe et je suis sûre d’avoir compris son message subliminal. Piquée au vif, je m’approche donc de lui et viens planter mon index au milieu de son torse. J’ai horreur de la discrimination et, venant d’un gars comme lui, tatoué et à l’allure de mauvais garçon, je trouve ça vraiment malvenu.

— Si tu oses encore une fois t’attaquer à mon physique, je te colle une réputation de patron de salle de sport misogyne qui ne veut voir que des anorexiques courir sur ses machines !


 

6

 

Peu avant dix-huit heures, je suis prête à tuer pour un café : délicieux nectar que Julian ne sert pas au bar de sa salle de sport. Son credo, c’est les boissons énergisantes à base de plantes et de fruits. Il a bien tenté de me proposer l’un de ses étranges smoothies, mais j’ai décliné. Après mon petit affront de midi, je ne voulais pas accepter quelque chose de sa part. Question de fierté. Maintenant que j’ai la gorge complètement desséchée, je regrette un peu.

Hormis la relation houleuse que j’entretiens avec mon patron, je suis plutôt satisfaite de mon après-midi chez Cooper Training. Je commence enfin à percevoir la surface du bureau que j’occupe depuis ce matin. Il y avait de quoi faire ! Julian est peut-être un bon coach sportif, mais il n’est pas fait pour gérer la partie administrative de son affaire. Tout traîne çà et là, un peu partout : factures, impôts, contrats de location et d’entretien des machines… Demain, il faudra encore que je vérifie si tout est en ordre dans les dossiers d’inscription. Quelque chose me dit que ce n’est pas le cas.

Juste après avoir éteint l’ordinateur, que je n’ai finalement même pas utilisé, je file faire un dernier tour dans la salle pour vider les bacs avec les serviettes utilisées et les remplacer par des propres. J’avoue que je ne me sens pas très à l’aise en traversant cette immense pièce juchée sur mes talons alors que tout le monde est en sueur et en tenue de sport. Il va vraiment falloir que je réfléchisse à des vêtements plus en adéquation avec cet environnement de travail.

— Vous êtes la nouvelle employée de Julian ? m’interroge une voix masculine tandis que je suis penchée pour attraper le linge dans le fond d’une corbeille.

Je jette un œil derrière moi et constate que mon interlocuteur ne se gêne pas pour reluquer mon postérieur. Ce type soulevait la barre avec une quantité affolante de poids lorsque je suis passée ici, un peu plus tôt. Et je suis quasiment sûre qu’il affichait déjà cette même mimique de prédateur tout à l’heure.

— En effet, l’informé-je en lui rendant un sourire trop prononcé pour être honnête.

— Nous allons être amenés à nous croiser régulièrement, dans ce cas. Je viens ici assez souvent. Je m’appelle Trevor.

Il me tend sa main droite, qu’il a préalablement essuyée sur la serviette posée sur son épaule, et me fait cadeau de son plus beau sourire. Malgré cela, j’ai du mal à quitter des yeux son tee-shirt, qui donne l’impression d’avoir rétréci au lavage. J’imagine que c’est un effet recherché, histoire de mettre en valeur toutes ces heures passées devant un miroir à faire de la gonflette.

— Amy, enchantée.

Nous nous serrons la main un peu trop longtemps pour la bienséance, et je peux sentir son regard me suivre tandis que je sors de la pièce. Après quoi je longe le couloir qui mène à la buanderie pour lancer une machine, histoire de marquer quelques points auprès du boss. Tous les moyens sont bons pour valider ma période d’essai. Il ne faudrait tout de même pas oublier que j’ai obtenu ce poste uniquement grâce à Calvin Cooper, qui a mis son frère au pied du mur lors de notre première entrevue.

Alors que je retourne à l’accueil, j’aperçois Julian qui m’attend avec un rictus sévère sur le visage.

— Un problème ?

— Ce n’est pas un club de rencontres ici ! On ne fricote pas avec la clientèle, me balance-t-il, acerbe.

— Est-ce que ça t’arrive de dire les choses avec diplomatie ? Non, parce que, de cette manière, ça éviterait qu’on ait envie de faire tout ce que tu nous interdis, lui rétorqué-je, blasée par son comportement.

— C’est une clause dans le contrat. Si tu ne la respectes pas, tu es dehors.

— Tu es gentil de me prévenir, mais je suis bien placée pour comprendre les alinéas écrits en bas de page d’un contrat, conclus-je pour lui clouer le bec.

— C’est vrai, pardon, plaisante-t-il en tapant du plat de la main sur le bureau. Madame est assistante juridique !

Son ton condescendant est insupportable. Alors que je m’apprête à lui faire ravaler ses remarques caustiques, les détails du tatouage sur sa main attirent mon attention. Les finitions ont l’air d’avoir été travaillées de façon précise. Julian s’en aperçoit et la retire aussitôt pour stopper ma diversion.

— J’ai terminé de faire le classement des différents dossiers. Demain, je vérifierai si les inscriptions de tous les membres sont en règle niveau papiers, à moins que tu n’aies d’autre priorité ?

Ses yeux se plissent de suspicion en constatant que je ne compte pas répondre à son attaque. Eh oui, je sais choisir mes batailles.

— C’est bon pour moi, finit-il par répondre en me regardant enfiler ma veste.

Je lui souris de mon air le plus sournois avant de filer.

— Ah ! et j’oubliais, m’interpelle-t-il alors que je suis déjà dans le couloir menant au parking. Je croyais que tu devais faire un effort pour ne pas t’habiller comme si tu allais manger dans un restau gastronomique ?

— Tu sais, Julian, j’ai réellement lu toutes les lignes de mon contrat et je n’ai pas vu de clause concernant une tenue ou un code vestimentaire à respecter.

Je n’attends pas qu’il me réponde pour lui lancer :

— Allez… Bonne soirée et à demain !

 

— J’ai mis des pizzas au four, crie Erin depuis le salon lorsque j’arrive à l’appartement.

Je balance mes escarpins dans le couloir, dépose mon manteau et mon sac sur la commode de l’entrée et fonce faire des chatouilles à mon petit neveu qui joue dans son parc. Il me sourit de toutes ses gencives, alors je craque et le prends dans mes bras pour un gros câlin.

— Amy, tu es chiante ! m’engueule ma sœur. Il va pleurer quand tu le reposeras dans le parc, c’est sûr.

— Mais il m’a manqué toute la journée, plaidé-je pour l’adoucir en secouant la main de Léon comme s’il lui faisait coucou.

Nous rigolons toutes les deux face à ma mise en scène, et je continue mes papouilles sur le seul homme dans ma vie, actuellement.

— Alors, cette première journée ?

— Il va me falloir un verre de vin pour te raconter, me lamenté-je en reposant Léon dans son parc.

Je file dans la cuisine pour sortir les pizzas et récupère au passage deux verres et une bouteille de vin blanc. Une serviette chacune pour faire office d’assiette, et nous dégustons notre dîner sur la table basse du salon en regardant un jeu télévisé.

— Le patron de la salle de sport ne peut pas m’encadrer, déclaré-je. Il est tout le temps en train de me rabaisser d’une manière ou d’une autre.

Je rajouterais bien qu’il est plutôt canon dans son genre et que j’ai au moins droit au plaisir des yeux, mais je m’abstiens.

— Tu ne serais pas un peu parano ? Généralement, tu as tendance à tout prendre au premier degré.

— Erin… Il m’a comparée à ta Jane Bingum !

— Mais quel enfoiré ! s’écrie-t-elle subitement. Oh ! pardon, Léon, il ne faut pas répéter ce que maman a dit. J’espère que tu l’as remis à sa place.

— Oui, bien sûr. Mais tu vois, je ne peux pas m’empêcher de penser que je vais encore devoir me battre avec mon supérieur, comme dans mon précédent job.

— Il est trop tôt pour faire ce genre de conclusion. Il était peut-être particulièrement de mauvaise humeur, et ses mots ont dépassé sa pensée. Laisse-lui le bénéfice du doute.

Ma sœur et sa naïveté… Si elle se retrouve mère célibataire aujourd’hui, c’est justement parce qu’elle pardonne trop facilement aux mecs. De mon côté, c’est tout le contraire. S’ils font un pas de travers, j’ai tendance à leur tourner le dos pour de bon. Je sais que je suis trop exigeante, mais j’attends d’un homme qu’il me respecte. S’il n’est pas capable de faire preuve de cette valeur, je ne perds pas mon temps avec lui. Je préfère être seule que mal accompagnée. Et ce proverbe a tendance à me coller à la peau ces derniers temps.


 

7

 

En arrivant ce matin sur le parking de la salle de fitness, je fais bien attention à l’endroit où je me gare. La nuit a été courte parce que Léon n’a pas arrêté de pleurer. Du coup, je me suis réveillée en retard. Parfois, j’ai vraiment l’impression qu’il fait exprès de se rendormir une heure avant que mon alarme sonne. Comme ça, ça me laisse le temps de sombrer dans le néant pour qu’ensuite, plus rien ne puisse me faire lever. Dans ces moments-là, je n’ai pas le temps de réfléchir à ma tenue vestimentaire. Ce matin, j’ai donc opté pour mon tailleur noir et mon chemisier à pois : les premières choses qui me sont passées sous la main.

 

Je me faufile derrière le bureau avec mon thermos de café et deux mini-pains au chocolat en guise de petit-déjeuner. Je n’ai clairement pas les yeux en face des trous et suis d’une humeur de chien quand je n’ai pas mes huit heures de sommeil. Va pas falloir que le big boss me cherche des noises aujourd’hui !

Une gorgée de café plus tard, je pars vérifier que tout est en place dans la grande salle de musculation. J’emporte avec moi des serviettes propres et quelques bouteilles d’eau en prévision. Je ralentis cependant ma progression en découvrant Julian allongé sur un banc d’exercice. Inconsciemment, je m’arrête en plein milieu du chemin.

La sueur sublime la noirceur de sa peau tatouée, et ses biceps sont contractés sous l’effort. Entre chaque traction, il souffle fort et fait frémir sa barbe. Mon regard ne peut s’empêcher de descendre sur les tatouages qui ornent ses cuisses. Mon boss est une œuvre d’art à lui tout seul. L’encre qui recouvre tout son épiderme est comme une seconde peau. À cet instant, il dégage un sex-appeal qui entre en communication directe avec mon corps. Si j’en crois le coup de chaud que je ressens, ce dernier apprécie drôlement le spectacle.

— Il s’entraîne pour la compétition d’État d’haltérophilie qui a lieu dans trois mois, m’indique Calvin, qui apparaît comme par magie à mes côtés. Il a de grandes chances de l’emporter.

— C’est formidable, murmuré-je un peu gênée.

J’aurais préféré ne pas me faire surprendre en train de reluquer mon patron…

— Fous la paix à ma secrétaire ! intervient justement Julian. Elle a autre chose à faire que de parler avec toi.

Il est essoufflé. Je me demande si sa voix est aussi grave quand un autre genre de sport accélère sa respiration…

— Oui, c’est ce que j’ai cru remarquer, sous-entend son frangin avec un sourire à mon intention.

Je ne m’éternise pas auprès d’eux car j’ai peur qu’ils puissent deviner les pensées malsaines qui me traversent l’esprit. À la place, je fais ce pour quoi j’étais venue ici en premier lieu.

Quelques mètres plus loin, un groupe de nénettes galopent sur des tapis de course tandis que d’autres font du vélo elliptique. De l’autre côté de la salle, plusieurs mecs se mettent au défi de soulever chacun leur tour une barre comme celle de Julian, mais avec nettement moins de poids dessus. Et tout ce joli petit monde s’admire dans les miroirs dispersés tout autour de la pièce. Trevor, le client que j’ai rencontré la veille, me fait un signe de la main, auquel je réponds par un simple sourire. L’effort ne lui réussit pas aussi bien qu’à mon patron.

 

De retour à mon bureau, je m’attaque à la liste des membres du club et vérifie que nous sommes bien en possession de tous les documents nécessaires. J’ouvre un fichier vierge sur l’ordinateur et commence à noter les noms des personnes et ce qu’il manque à chaque dossier. J’attaque ma seconde viennoiserie en constatant qu’ils sont bel et bien nombreux à ne pas avoir remis la totalité des pièces demandées.

— J’aimerais que l’on reparle de ce problème de tenue vestimentaire, me lance Julian en me jaugeant depuis le haut de la console d’entrée.

Je lève les yeux vers lui et tente de garder mon calme. J’ai beaucoup de mal à rester insensible à ce qu’il dégage juste après l’effort. Ses cheveux dans son chignon sont décoiffés et ses joues, rouges. Il porte le goulot de sa bouteille d’eau à sa bouche et termine la boisson en trois grosses gorgées. Je n’aurais jamais cru que je m’extasierais en regardant la pomme d’Adam d’un mec. Il fallait qu’il débarque alors que j’ai la bouche pleine !

— Je veux bien que tu portes tes fringues de nana coincée, mais à condition que tu adoptes le tee-shirt du club.

Même pas en rêve. J’avale rapidement le dernier morceau de mon pain au chocolat et me passe la main sur le visage pour chasser d’éventuelles miettes.

— C’est un tee-shirt pour homme, Julian. Et comme je te l’ai dit hier, rien n’est prévu dans mon contrat, donc la réponse est non.

— Tu veux la jouer comme ça ?

— Oh ! mais je ne joue pas, lui assuré-je de manière sérieuse. J’essaie même de travailler. Et quand je vois le nombre d’abonnés qui ne t’ont toujours pas payé le montant de la carte annuelle, cette histoire de vêtements me semble être le cadet de tes soucis.

— Montre-moi les noms, ordonne-t-il en me rejoignant derrière le bureau.

Je fais défiler la liste sous ses yeux tandis que les miens scrutent les gouttes de sueur qui coulent depuis son cou pour aller se cacher sous son débardeur. Je détaille le tatouage de son épaule comme j’admirerais un tableau de maître dans un musée.

— Prépare des notes de rappel, je les glisserai dans les casiers des personnes concernées, énonce-t-il calmement.

— Pas de souci.

Je m’exécute aussitôt, mais voyant qu’il ne bouge pas, je pivote ma tête vers lui et l’interroge du regard.

— Tu comptes rester là à me regarder rédiger ce courrier ?

— Ça te pose un problème ?

— Disons que tu ne sens pas la rose après ta séance de sport, lui signifié-je avec une mine de dégoût.

En réalité, ce n’est pas son odeur qui me gêne mais sa présence à mes côtés. J’ai tellement envie de le regarder que je ne peux pas me concentrer s’il reste là. Heureusement pour moi, il m’abandonne en se marrant afin d’aller prendre sa douche.

 

Une fois la note rédigée, je l’imprime en suffisamment d’exemplaires et file en direction des vestiaires collectifs pour les mettre dans les casiers. Ceux-ci sont propres et sentent bon. Le nom des membres est inscrit sur leurs portes en acier. Là encore, pas de logique dans l’attribution. Je dois fouiner pour trouver les bons destinataires.

Concentrée dans ma tâche, je ne remarque Julian que quelques secondes trop tard. Uniquement vêtu d’une serviette autour des hanches, de l’eau dégoulinant sur son torse, il me laisse sans voix. La pièce centrale de son tatouage représente une tête de mort sublime qui s’étale de ses pectoraux à son ventre. Dire qu’il a un corps de rêve serait un euphémisme.

— Tu es venue pour me frotter le dos ? se moque-t-il d’un air arrogant.

— Euh, non, bégayé-je comme une gamine prise en faute. Je viens juste déposer les rappels de paiement.

J’agite les bouts de papier devant moi comme preuve de mon honnêteté. J’en profite au passage pour éventer mon visage qui doit s’empourprer. Mes doigts aimeraient bien dévaler ses abdominaux pour en sentir chaque carré de muscles.

— Je t’ai dit que je m’occuperais de les distribuer. Tu n’as rien à faire ici.

Il raccourcit la distance nous séparant en me fixant droit dans les yeux. J’avale avec difficulté ma salive et me demande ce qu’il s’apprête à faire. Un court instant, j’ai peur qu’il profite de la situation et de l’espace fermé, mais il m’enlève simplement le paquet des mains et le dépose sur l’un des bancs disposés le long du mur.

Jax m’a marquée plus que je ne l’aurais pensé. Il faut que je réagisse. Julian ne bouge plus, et je me sens stupide de ne pas savoir quoi faire.

— J’y vais, alors.

Je sors en vitesse et referme la porte des vestiaires derrière moi avant de m’y adosser quelques secondes. La chaleur qui régnait dans ces vestiaires ne provenait pas uniquement de la température de l’eau. Je crois que ça fait trop longtemps que je ne me suis pas envoyée en l’air. Autrement, je ne serais pas si réceptive aux atouts de mon boss… Il va falloir que je remédie à ce problème rapidement, au risque de commettre une grosse bêtise.

Commander Cooper Training : Julian