Chapitre 1 — Charly

« Les passagers en partance pour Las Vegas sont priés de se présenter en porte d’embarquement. »

 

J’attrape la lanière de mon sac et le balance sur mon épaule d’un coup sec.

— C’est parti les gars ! s’excite Carlos en improvisant un moonwalk ridicule sur le carrelage brillant de l’aéroport.

Il est tellement enivré par son effervescence qu’il ne remarque pas la valise de Sonia derrière lui et s’étale par terre dans un ballet de jambes et de bras. Le fracas provoqué par sa chute, mêlé aux rires de Bren et de Jolan, attire l’attention des autres passagers.

— C’est pas le moment de te casser le cul, mec ! je lance dans sa direction en même temps qu’une main amicale.

Je tire sur son bras pour l’aider à se redresser et on se dirige vers l’avion qui doit nous embarquer pour une nouvelle destinée. Vegas, putain de merde ! Le rêve de ces dernières années, l’accomplissement d’une vie entière dédiée à la danse. Après des mois passés à bosser comme des tarés, notre crew débarque sur l’une des plus grosses scènes du pays.

 

Je ferme la marche en observant notre fine équipe avancer avec hâte dans le couloir vitré. Bren et Carlos sont les plus intenables de tous. Il n’y a pas si longtemps Jolan aurait été plus exubérant mais, maintenant qu’il a trouvé le prolongement de lui-même dans le corps de Sin qui est pressé contre le sien, il n’a plus rien de l’abruti qu’il était. Et, même si je suis content qu’il se soit enfin trouvé, l’ancien Jo me manque. Son instabilité me réconfortait et camouflait la mienne. Elle m’empêchait d’affronter ma propre fragilité.

 

— J’ai hâte d’arriver !

Je tourne la tête vers Sonia qui vient d’attraper ma main. Elle me regarde avec des yeux pleins de sentiments et semble attendre une réponse qui ne vient pas. Parce que, dans le fond, ce voyage me terrorise. Loin de mes repères, je ne suis pas sûr d’arriver à maintenir l’illusion que je leur sers à tous depuis si longtemps.

Je me contente donc de serrer la main de la danseuse, espérant trouver en elle le courage d’avancer. Je m’y cramponne comme pour retenir cette réalité. J’ai besoin de me persuader que celle qui partage mon lit depuis quelques mois me fera oublier celle qui hante chacune de mes journées depuis douze ans.

 

L’avion décolle et je me blinde. Je m’accroche au personnage marrant et insouciant qui doit continuer à jouer ce rôle presque parfait : le mien. À force de m’y agripper, je réussirai peut-être à l’ancrer définitivement.

 

***

 

Quand on entre dans le grand hall du casino, mon cœur se met à battre plus vite. Je ressens enfin l’excitation qui me manquait et j’arrive à éloigner mon double maléfique. Certains se retournent sur notre passage et je ne peux pas m’empêcher de me faire remarquer.

— Les danseurs au corps de rêve sont dans la place ! je crie en remuant mon cul.

J’entends les rires de mes potes et une vieille femme trop maquillée me fait un clin d’œil dégueulasse. Ses cils sont tellement recouverts de mascara qu’elle galère à rouvrir ses paupières collées. Derrière elle, un homme en costume me lance un regard outré.

 

Lorsque l’hôtesse qui nous a accueillis ouvre la porte de notre suite, je redouble d’entrain. Je peux le faire : dans le paradis du jeu et du bluff, je suis dans mon élément.

— On prend celle-là ! je hurle en me jetant sur le lit de l’une des chambres.

— C’est celle avec le jacuzzi privé, enfoiré ! s’indigne Jolan depuis l’entrée.

— Hé ouais, mon poulet ! Le Charly va prendre son pied !

— J’espère que tu m’inclues dans tes projets, blague Sonia en poussant Jolan pour me rejoindre.

J’essaie pour de vrai en tout cas.

— Si t’es bonne en apnée, carrément, bébé ! je rétorque avec un sourire obscène qui camoufle mes doutes.

Elle se jette sur le lit avec un gémissement de plaisir.

— Bon, on va vous laisser, hein… marmonne Jolan en refermant derrière lui.

— Bonne idée, on a besoin de tester la solidité du sommier.

 

***

 

Trois heures et deux orgasmes plus tard, il est grand temps de redescendre au rez-de-chaussée pour découvrir la salle de spectacle qui nous fait de l’œil depuis notre victoire au DOTY. C’est grâce à nos performances lors du plus gros concours de danse des States qu’on a pu décrocher ce contrat de malade à Vegas. Je me rappelle encore de cette soirée : de la danse incroyable de Sin pour se libérer de son passé et de ce qui est arrivé lorsque nous sommes montés sur scène – pas seulement nous, le GoT, mais des crews venus des quatre coins des États-Unis – pour un final de folie. On a dansé pour elle, mais c’est tout le pays qui a reçu une énorme claque dans la gueule. C’est comme si c’était hier et, pourtant, j’ai l’impression que celui que j’étais à ce moment-là n’existe plus depuis longtemps. Et en un sens, c’est exactement le cas.

 

Mon ventre se contracte pendant que nous descendons les marches qui mènent à la scène immense. Le toit rétractable est totalement ouvert et le ciel bleu du Nevada semble sans fin. Cet endroit est juste incroyable. Je n’ose même pas imaginer à quel point il doit démonter une fois la nuit tombée.

— C’est un truc de dingue ! s’écrie Brennan avant d’enchaîner un back flip et un salto parfaits sur les planches du Blue Lagoon.

On y est. Nos pieds foulent enfin la scène mythique de cet endroit tant fantasmé. J’attends de ressentir les fourmillements provoqués par cet aboutissement. Mais rien ne vient. À l’intérieur de moi, mes sensations sont aussi plates qu’une eau gazeuse qu’on aurait trop secouée. L’excitation que j’avais réussi à conserver depuis mon arrivée semble déjà s’atténuer. Entouré de mes meilleurs potes, je me prends une vague de solitude en pleine figure sans pouvoir la rejeter. Je suis sûrement fatigué, demain j’y arriverai.

— On va passer les meilleurs mois de notre vie ici, s’extasie Carlos.

— Ça mérite d’aller boire un coup en l’honneur de cette chance de connards ! propose Jolan en faisant tourner Sin sur elle-même.

— Bonne idée ! je réponds avec un entrain que j’essaie de rendre sincère.

J’ai vraiment besoin d’un truc fort pour anesthésier l’angoisse inappropriée dans un moment pareil qui monte en moi. Ça va passer. Ça passe toujours. Jusqu’à maintenant j’ai réussi à maintenir un semblant de rempart autour du vrai moi, il n’y a aucune raison pour que je flanche ici. Et un changement d’air me permettra peut-être d’oublier un instant celui que je suis à l’intérieur. Vegas peut m’offrir une pause salutaire.

 

— T’es bien calme tout à coup, Charly, prononce Sin en me fixant.

— Le calme avant la tempête.

— J’ai hâte de voir ça ! elle rétorque en riant.

Rien n’est moins sûr, chère Sin.

Elle m’observe quelques secondes avant que, pour mettre un terme à sa tentative d’intrusion psychique, j’attrape sa main et entame une danse endiablée. C’est la seule manière de l’empêcher d’atteindre le fond de mes yeux. Je sais qu’avec son espèce de pouvoir vaudou elle pourrait y voir ce que je cache à tous. Et je ne veux surtout pas qu’elle puisse apercevoir combien sa présence me perturbe depuis quelque temps.

Je la fais glisser entre mes jambes et passer par-dessus mon épaule. Nous continuons une chorégraphie sans queue ni tête pendant plusieurs minutes.

— Tu vas me la casser ! râle Jolan en rattrapant le corps de Sin après une dernière pirouette. J’aimerais bien la garder encore un peu.

Sa blague anodine me percute sans prévenir et je recule d’un pas.

Moi aussi j’aurais aimé avoir plus de temps, Jo.

— C’est elle qui me fait les meilleurs cafés noirs, il continue en l’entourant de ses bras.

— Enfoiré ! Je croyais que c’était pour mes déhanchés spectaculaires !

— Ils arrivent juste après tes pipes…

Sin plaque une main sur la bouche de Jolan et la remplace par ses lèvres la seconde d’après.

— Hum… Ça aussi, il souffle contre sa joue.

 

Je m’écarte en contenant ma précipitation et saute en bas de la scène. Je cherche de l’air autour de moi, mais le feu qui brûle dans ma gorge aspire tout l’oxygène. Je me crispe quand Sonia me rejoint et enroule ses bras autour de mon corps tendu.

— J’ai trop de chance d’être ici avec vous. Avec toi… elle ajoute en embrassant ma barbe.

Je pose ma bouche sur le sommet de sa tête, inspire le parfum de ses cheveux et la serre un peu plus contre moi.

— Allez les gars, venez. J’ai hâte d’inaugurer le bar ! crie Jo en remontant les escaliers.

— Le premier show est dans une semaine, rappelle Carlos. À partir de demain, fini les conneries !

— Quel rabat-joie celui-là, se moque Sonia en m’entraînant derrière elle.

 

Je trouve finalement un certain réconfort entre la vodka et les cuisses de Sonia. Et, pendant nos dix premiers jours à Vegas, le mix des deux suffit à me faire ignorer l’acidité de mes pensées. Je reste celui que tout le monde connaît. J’agis exactement comme il faut, sans rien montrer de mes problèmes. Je m’amuse, je danse, je sur-vis. J’en fais des caisses. Mais, plus les jours passent, plus j’ai du mal à donner le change.

 Sonia se rend bien compte qu’elle me perd, sans imaginer que, dans le fond, elle ne m’a jamais vraiment trouvé. Ça fait des années que je me sers d’une personnalité montée de toutes pièces mais, ici, rien ne va plus.

Entouré de joueurs, je pensais pouvoir continuer à truquer mon jeu sans difficulté. J’avais tort. J’ai déjà utilisé toutes mes meilleures cartes.


 

Chapitre 2 — Ambre

À chaque fois que je parcours le Strip de Vegas et que mes yeux se perdent au-delà des immenses casinos, j’essaie d’imaginer à quoi ressemblait cet endroit il y a des centaines d’années. J’occulte ces façades qui me brûlent les yeux si je les fixe trop longuement pour penser aux étendues sauvages et libres d’avant. L’air devait être facile à respirer, les choix aisés à faire.

Je suis un maillon de cette immense mascarade : moi aussi, Vegas m’a changée. Il a fallu que je construise des tours solides derrière lesquelles cacher mes envies. Et tout ce que je laisse apparaître aujourd’hui, ce sont des écrans qui affichent ce que les autres veulent de moi.

Je cherche à m’oublier pour avancer. Si je parviens à repousser les souvenirs de ma vie d’avant, je me rappelle encore parfaitement du jour où j’ai débarqué ici il y a huit mois. Et, en me tenant aujourd’hui au même endroit que ce fameux jour, je revis la scène comme si j’y étais coincée.

 

Debout sur ce large trottoir, voilà bien dix minutes que je suis totalement figée. Les yeux levés vers l’immense édifice, je transpire d’appréhension et j’ai le ventre noué.

Le Blue Lagoon.

Ce casino que j’ai tant de fois imaginé me surplombe comme un géant qui ne demande qu’à m’écraser. Je ne me suis jamais sentie si petite qu’à ses pieds. À lui seul, il me rappelle combien il est temps pour moi de grandir. C’est probablement la seule chance que j’aurai d’y parvenir. Ce n’est pas comme ça que j’imaginais mon futur, mais il faut parfois savoir prendre les bonnes décisions. Ou, du moins, savoir accepter que quelqu’un les prenne pour vous.

 

— Bienvenue au Blue Lagoon, mademoiselle. En quoi puis-je vous aider ?

La jeune femme qui m’offre son sourire figé me dit vaguement quelque chose.

— Je suis attendue par monsieur Allen, je me contente de répondre.

Je remarque immédiatement le changement frappant qui s’opère sur le visage de l’hôtesse.

— Ambre ?

— C’est moi, j’acquiesce sans relever le ton méprisant qu’elle vient d’employer.

— Hum, je vois.

Elle contourne le long comptoir et marche d’un pas pressé jusqu’à l’autre côté du grand hall. Elle s’arrête quelques secondes pour murmurer à l’oreille d’une fille qu’elle vient de croiser, qui m’adresse à son tour un regard des plus faussement accueillants, puis disparaît de mon champ de vision.

Magnifique. Je me sens déjà comme chez moi ici !

 

La minute d’après, elle revient vers moi accompagnée d’un grand black baraqué.

— Seth va t’accompagner jusqu’à son bureau.

Elle tourne les talons sans rien ajouter et je vois ses fesses crispées disparaître parmi les clients.

— Une hôtesse d’accueil qui déchire… je marmonne.

— Carina est comme ça avec tout le monde, me rassure Seth.

— Tu dis ça pour me faire plaisir ?

— Pas impossible !

Je souris et, quand il m’invite à le suivre, je profite des quelques mètres qui nous séparent de l’ascenseur pour mater son fessier fantastiquement moulé. Je commence déjà à me sentir mieux !

Les secondes de répit offertes par ce cul parfait ne durent pas. Très vite, alors que l’ascenseur n’en finit plus de grimper, je sens mon angoisse redoubler. Je prends une longue inspiration et détends ma nuque pour essayer de me calmer.

— T’es stressée ?

— Pas du tout, je mens honteusement.

Les lèvres de Seth s’étirent sur le reflet du miroir et je ne peux pas m’empêcher de lui sourire en retour.

Je me cale sur son rythme pendant qu’on traverse un couloir très chic. Quand il s’arrête enfin, la porte qui nous fait face me donne de nouvelles suées.

— Je te laisse ici.

— Merci.

— Bienvenue au Blue Lagoon.

— Ouais…

C’est tout ce que je trouve à répondre à sa phrase de bienvenue pourtant chaleureuse.

 

Je reste plus de cinq minutes à observer cette large porte en essayant de me convaincre que la franchir est le mieux pour moi. Mon doigt se résout finalement à se poser sur l’interphone, mais je dois m’y reprendre à deux fois pour sonner à cause de l’humidité qui fait glisser mon index.

— Oui ? siffle une voix beaucoup trop aiguë.

 

Je frotte mon oreille en souffrance, ravalant in extremis le juron qui s’apprêtait à sortir. Ce langage-là appartient à la fille qui se tenait encore sur le trottoir il n’y a pas cinq minutes. Maintenant que j’ai passé les portes de ce casino, aucun retour en arrière n’est possible. Je dois céder ma place à une nouvelle Ambre calme et distinguée.

— J’ai rendez-vous avec monsieur Allen, je réponds enfin.

Silence.

 

—Hé ho ? j’ajoute après plusieurs secondes d’attente, en approchant mon visage de la petite caméra.

« Clac ». La porte se déverrouille enfin et je m’engouffre sur le chemin de mon destin.

 

— Ambre !

Je sursaute et mes oreilles convulsent une seconde fois sous l’effet de l’attaque sonore qu’elles subissent. Cette voix qui vient de recommencer à les martyriser appartient à une femme d’une cinquantaine d’années. Derrière un comptoir plus étroit que celui d’en bas, elle ressemble beaucoup à la charmante hôtesse d’accueil croisée plus tôt.

— Tu…

Elle s’interrompt et me toise avec dégoût. Enfin je crois. La demi-douzaine de liftings qu’elle a dû subir l’empêche de grimacer. Seuls ses yeux bougent, puis ses lèvres quand elle s’apprête à me dire quelque chose. Elle change d’avis à la dernière seconde et tapote sur son oreillette.

— Elle est là. Oui. Tu es vraiment sûr que… Très bien.

Elle se lève en repoussant son siège si fort qu’il roule jusqu’à cogner le meuble derrière elle.

— Suis-moi.

Premier vrai constat de la journée : je déteste cette espèce de vieille traînée.

 

Lorsqu’elle entre dans le bureau du maître des lieux, je comprends mieux pourquoi elle m’inspire tant de dégoût. Quel que soit le message qu’elle cherche à me faire passer, enfoncer sa langue dans la bouche du big boss n’est vraiment d’aucune utilité. Ça amplifie par contre ma profonde envie de l’étrangler. Voilà donc qui elle est : la sangsue du Dieu tout-puissant au Blue Lagoon.

Les mains cachées dans mon dos, je les serre le plus fort possible. Le sang fourmille sous mes poings crispés qui ne demandent qu’à s’exciter. Sauf qu’ici, je vais devoir apprendre à moins les utiliser.

 

— Ambre, je suis heureux de t’accueillir enfin. Il me tardait de pouvoir débuter cette collaboration.

Perplexe, je regarde cet homme me parler sans savoir quoi lui dire.

— Laisse-nous, Lucinda, il ajoute sans prendre la peine de faire les présentations. Je dois exposer à Ambre ses futures missions.

— Évidemment, Amour, elle susurre en faisant passer un ongle fuchsia contre son bras.

Si j’avais pu avaler quelque chose depuis hier, je serais en train de vomir sur ses chaussures hideuses.

 

Quand la porte claque derrière moi, je me laisse tomber sur le siège confortable qui me fait de l’œil depuis tout à l’heure. Mais je me redresse vite dans une position plus digne quand mon interlocuteur me lance un regard désapprobateur. Je ne dois pas oublier que cet endroit n’est pas n’importe lequel et que je dois faire mes preuves dès aujourd’hui.

— J’espère que le trajet ne t’a pas trop fatiguée.

— Ça va, je souffle.

— Tant mieux, parce que nous devons te présenter à l’équipe de sécurité.

— Pourquoi ?

— Il me manque quelqu’un là-bas et l’actuel chef est sur le départ. Vu tes capacités, tu devrais très vite te faire respecter et, si ça fonctionne bien, j’ai dans l’idée de t’en confier la responsabilité.

Je ne relève pas le ton évocateur qu’il a employé en parlant de mes « capacités ». Je suis plus qu’étonnée qu’il mette ça en avant étant donné qu’il m’avait clairement exprimé la nécessité de ne pas en parler. Je me contente de hocher la tête sans le regarder.

 

Le service de sécurité du casino, je ne pouvais pas rêver mieux !

Pendant que je conduisais pour arriver ici, j’ai imaginé tout un tas de scénarios. Non qu’il y ait des tonnes de postes disponibles, mais ne pas savoir pour lequel j’avais été embauchée a été une vraie torture. Tout s’est fait si vite, je n’ai pas cherché à discuter les détails de ma venue. Mais, connaissant mes « antécédents » justement, je n’aurais pas cru qu’il me positionnerait sur cette mission.

 

— Suis-moi.

— Quoi, maintenant ?

— Oui. Je les ai prévenus qu’un nouvel agent allait arriver.

— C’est tout ? je lui demande en prenant une inspiration hachée d’appréhension.

Il se contente de vider son verre d’une traite sans répondre à ma question. Le stress qui m’accompagne depuis plusieurs jours atteint des sommets. J’ai du mal à respirer et mes mains n’ont de cesse de trembler tandis que je retraverse le casino derrière lui, en essayant de faire des pas aussi grands que les siens. Cet homme est vraiment immense, ou peut-être qu’il m’impressionne juste beaucoup trop.

 

Il ouvre une porte sécurisée à l’aide d’un badge magnétique et j’entre dans une grande salle où des dizaines d’écrans de surveillance retransmettent en direct tous les recoins du Blue Lagoon.

— Monsieur Allen, salue l’un des types qui est là.

— Bonjour, Emerson.

— Un problème patron ?

— Aucun. Je suis venu vous présenter Ambre, qui rejoindra à partir de demain l’équipe de sécurité.

Je vois instantanément les yeux d’Emerson s’agrandir et, lorsqu’il les pose sur moi, je suis certaine qu’il se retient de rire. J’ai l’habitude. Avec mon mètre soixante-cinq, la plupart des gens – et des hommes surtout – n’imaginent pas que je puisse me défendre.

— Je vous laisse un instant avec elle, je dois répondre au téléphone, nous informe le boss en s’éclipsant.

Je l’observe sortir de la pièce en prenant une grande inspiration. Vu le regard des autres gars qui viennent de se réunir autour de moi, je sens que je vais avoir droit au rituel habituel. À savoir, intimider la petite nana qui vient d’entrer dans la cour des kékettes.

— Tu viens d’où ? me questionne l’un d’entre eux.

— Sheridan.

— T’as déjà bossé dans la sécurité ?

— Non, jamais.

Ils échangent des regards entre eux et je comprends qu’ils savent qui je suis.

— J’y crois pas, râle un autre dans sa barbe.

— Regardez-la, elle va se faire fracasser à la moindre bagarre, ajoute un grand blond comme si je n’étais pas là.

Je les laisse parler, presque amusée par leur stupide a priori.

— Elle pourra brosser ma queue-de-cheval à la pause déjeuner, propose un tatoué assis dans le fond de la pièce.

— Ils vont à peine la bousculer qu’elle va se péter un ongle, raille un autre. On n’a pas besoin d’un boulet, on doit tous être opérationnels.

 

J’aurais pu continuer à les laisser se moquer de moi, mais l’un d’entre eux s’est approché et vient de m’attraper le poignet en ricanant. Je le vois serrer le biceps pour pouvoir me bousculer et prouver à ses congénères attardés qu’une fille comme moi n’a pas sa place ici.

Dommage pour toi. Ton ego va en prendre un coup.

 

Le temps qu’il réalise ce que je suis en train de faire, je me retrouve assise sur son cul, à enfoncer son visage de con dans le lino gris.

Le silence tombe. Ça fait du bien de ne plus entendre leurs conneries.

Les seuls bruits qui se diffusent sous moi sont les grognements du macaque à qui je tords le bras.

— Oh ! s’exclame une voix grave que je reconnais.

Je redresse la tête vers la porte d’entrée sans changer de position.

— Je vois qu’Ambre a su se présenter.

Certains ricanent, d’autres continuent à me dévisager.

— À présent vous comprenez mieux le pourquoi de sa présence, je suppose.

Ils acquiescent et je me résous enfin à libérer mon otage qui se redresse, le visage rouge et suant. Je crois bien que je l’ai mis en colère. Je lui adresse un petit sourire amical et je suis surprise de le voir éclater de rire presque aussitôt.

— Putain, j’ai trouvé la femme de ma vie les gars !

— David…

— Pardon patron !

— Dès demain je compte sur vous pour la briefer. Avec les gros événements qui arrivent, je la veux opérationnelle le plus vite possible. Ne me décevez pas.

Puis il se retourne vers moi et me montre la porte du doigt.

— On y va.

Oui chef.

— La gouvernante principale t’a fait préparer la chambre 1007. Tiens, voici la clé. Je te conseille de te reposer parce qu’à partir de demain, c’est une toute nouvelle vie qui va commencer.

— Merci.

Ce tout petit mot laisse une large empreinte sur ma langue. Sûrement parce que je ne suis pas encore vraiment sûre que ce changement radical mérite des remerciements.

 

Je ne dis rien de plus et, quand il me quitte devant l’ascenseur, je retiens ma respiration jusqu’à ce que les portes se referment sur moi.

Pourquoi est-ce que je suis là, déjà ?


Chapitre 3 — Charly

La musique retentit très fort. Bien trop fort, putain.

D’habitude, j’adore quand les basses tambourinent dans ma poitrine et que les enceintes crachent si fort que mon tumulte intérieur n’est plus qu’un vague murmure. Mais là, avec la gueule de bois que je me traîne, je suis incapable de me concentrer.

En fait, c’est plus qu’une simple gueule de bois. J’avais encore un relent d’alcool de la veille quand j’ai à nouveau picolé. Je ne sais pas comment on appelle ça : être doublement déchiré ? Bref, j’ai encore déconné. Et juste avant de rentrer sur scène. Enfin, je crois.

J’avoue que le continuum espace-temps se distord de plus en plus depuis qu’on a atterri à Vegas. Alors me souvenir précisément du moment où j’ai vidé cette bouteille de whisky est plutôt compliqué. Tout ce que je sais, c’est que Brennan m’a tiré du lit pour me balancer sous une douche glacée en espérant sans doute me faire décuver en accéléré. Et, quand il a jugé que j’étais assez réveillé pour danser, il m’a traîné devant plusieurs milliers de personnes. Il y a mieux comme réveil.

 

Je regarde la salle monumentale qui nous offre l’hospitalité et mon regard se perd une minute dans le ciel étoilé qui nous surplombe. Le toit est complètement ouvert et les cris des spectateurs doivent sûrement s’entendre jusqu’en Californie. Tous les soirs, ils sont aussi nombreux que la veille et on parle de nous au-delà des frontières du pays.

On devait juste rester quelques semaines et voir le résultat, mais on a vite signé un renouvellement de contrat pour deux mois supplémentaires. Depuis combien de temps est-ce qu’on danse ici, au final ? J’essaie de faire le calcul dans ma tête, sans succès. Un mois peut-être. En y réfléchissant bien, il me semble que Sonia m’a fait quelques gâteries pour fêter ce pseudo anniversaire. Sonia… Prononcer son prénom dans ma tête me fout les nerfs et, sans m’en rendre compte, je bouscule Sean sur scène. Il me lance un regard énervé et, à l’autre bout de la scène, Jolan me fixe entre deux pirouettes.

Foutez-moi la paix, putain

 

La roue et le backflip que je dois enchaîner dans quelques secondes me filent la gerbe d’avance, mais je me force à les faire pour respecter la chorégraphie. Sauf que mon sang doit être à moitié coagulé dans mon cerveau, parce qu’à peine les sauts enquillés, je titube. J’essaie de me stabiliser, mais il est clair qu’une danse alcoolisée ne peut pas ressembler à grand-chose. Alors, malgré mes efforts, qui se résument à des battements de bras ridicules, je tombe lourdement sur le cul. Merde !

Les autres sont si bons qu’ils réagissent instantanément à ma connerie. Chacun leur tour, Bren, Carl, Jolan et Sean exécutent la même figure que celle que je viens d’offrir.

Tous le cul par terre, ils se sont positionnés en ronde autour de moi et du coup, ma bourde passe pour un élément précis et anticipé du show. Surtout quand, après un seul regard, ils se mettent à faire rebondir leurs miches sur le bois de la scène, dans une harmonie et un style parfait.

L’instant d’après, ils balancent au public déchaîné une série de figures de break au sol. Les acclamations redoublent.

Putain, ils sont bons ces cons.

 

Je me relève en évitant de croiser leurs regards et je bouge en rythme avec le mix que Carlos a dû pondre cet après-midi. Je n’ai ni l’envie ni la capacité de proposer quelque chose de nouveau et de sympa. Je me contente des bases, qui plaisent à tous les coups. Et puis, de toute façon, Sin vient d’entrer sur scène et je sais que rien ne pourrait faire dévier les regards d’elle en cet instant.

Les autres gars s’écartent pendant qu’elle entame son solo. J’en profite pour reculer jusqu’à m’enfoncer à moitié dans les coulisses. Ni vu ni connu.

Une épaule appuyée contre une colonne en moquette, je l’observe. Carlos ne mixe jamais aussi bien que pour elle et son corps colle parfaitement aux morceaux.

Genoux pliés et bras agités, elle avance vers le bord de la scène avec ce regard qui semble toujours aussi possédé. Elle plie encore ses articulations jusqu’à finir presque assise et se laisse doucement tomber en arrière. Là, elle continue sa chorégraphie au sol, sans jamais hésiter. Tout n’est que souplesse, art et passion.

Cette fille qui est en train de retourner la scène avec ses gestes extraordinaires en a fait autant avec nos vies à tous.

Il y a plus d’un an, quand Sin a débarqué chez nous pour participer au DOTY, elle a su affronter ses démons. Et, sans qu’on s’y attende, elle s’est confrontée si fort à ceux de Jolan qu’elle l’a poussé au-delà de lui-même. Pour le meilleur et pour le pire.

Elle a ébranlé notre quotidien. Les autres ont l’air de kiffer mais, moi, je n’ai rien demandé. Ma vie, je l’aimais comme elle était : facile et sous contrôle. Je la supportais parce qu’elle était tenue en laisse. Depuis, je ne maîtrise plus rien. Tout part en couilles dans ma tête, tout s’agite en moi et désespère de s’échapper. Elle a réveillé un fantôme que je croyais avoir exorcisé, en apparence du moins.

 

Je détourne les yeux quand Jolan la rejoint et qu’ils se mettent à faire ce truc énervant qui n’appartient qu’à eux : cette espèce de symbiose qui saute aux yeux de tous et qui agresse particulièrement mes rétines depuis quelque temps. Au fond, je culpabilise de ressentir ça, mais c’est plus fort que moi.

Je prends une profonde inspiration, je vais chercher l’air aussi loin que ma poitrine le permet, jusqu’à ce que mes côtes me fassent souffrir, jusqu’à ce que l’oxygène dissipe pendant une seconde le poids logé au fond de ma gorge qui m’étouffe un peu plus chaque jour.

J’expire en enfonçant ma main moite dans la poche arrière de mon jean pour en retirer une toute petite pilule jaune et puis – après réflexion – une seconde.

Les gars de Santa que Carlos a fait venir pour quelques dates me saluent en passant devant moi et entrent sur scène à leur tour sans rien remarquer. L’avantage de notre concept d’inviter tout un tas de danseurs en extra, c’est que mon absence passe un peu plus inaperçue. La plupart du temps au moins.

 

Quand il est clair que je n’ai plus aucune envie de terminer ce show, je remonte le grand couloir sombre sans prévenir qui que ce soit, pousse la porte et grimpe plusieurs marches avant de me retrouver dans le grand hall du casino.

Le Blue Lagoon est l’un des plus gros établissements de Vegas, et obtenir des dates pour se produire ici est juste une chance de connard, comme le dit si bien Jolan. Je le sais, mais je n’arrive pas à en profiter. Ou, du moins, je n’arrive plus à donner l’illusion que c’est l’éclat’.

Alors, dans les moments comme celui-ci, où l’armure qui me recouvre semble glisser et cisailler un peu trop mes chairs, je déambule entre les différentes tables. Comme pour faire le plein de bluff auprès des centaines de parieurs présents. À chaque fois que je sens mon masque s’effacer, je viens jouer ici presque toute la nuit.

Mais, ce soir, à peine installé, je réalise que je n’ai vraiment pas la force de miser. D’abord parce que j’ai déjà dépensé plus que de raison en un mois, et surtout parce que, quand ce type d’orage gronde en moi, je n’ai plus qu’une seule échappatoire : l’alcool. C’est pathétique et dénué de toute personnalité, mais, combiné à un petit quelque chose, ça me permet d’appuyer sur le bouton « pause » de mes pensées.

 

Je bouscule des gens sans m’excuser et, quand j’entre enfin dans la boîte de nuit bondée du casino, l’odeur de l’alcool et de la sueur m’apaise. C’est une réaction de cinglé mais je m’en tape. Ma seule pensée en cet instant est le verre que je vais bientôt vider sans respirer. Et le suivant qui commencera seulement à me calmer.

 

Je gère. Je ne vais pas sombrer. C’est juste passager, le temps de refermer ce que Sin et Jolan ont ouvert sans le savoir. Une putain de boîte de Pandore insoupçonnée.

 

Maintenant que ces deux-là se sont trouvés, ils affrontent la vie main dans la main. Pendant que la mienne m’échappe en silence.


Chapitre 4 — Ambre

Cette journée est nulle. Elle pourrait être inscrite dans le palmarès international des journées de merde. Le genre qui vous donne envie de simuler votre mort pour fuir au Mexique !

 

En me levant ce matin, j’avais mal aux seins, le ventre en vrac et un bouton sur le menton de la taille du mont Rushmore. Je suis sûre que si j’y avais regardé de plus près j’aurais découvert quelqu’un à l’intérieur. Autant dire que j’ai eu un mal fou à émerger.

Dans des moments comme ça, j’aimerais avoir mon propre appartement plutôt que de vivre dans l’une des chambres du casino. Primo, parce que j’aurais tout le trajet pour laisser l’air frais décrocher mes cils collés. Deuxio, parce que je mettrais la musique à fond et que je hurlerais pendant des kilomètres sur un métal bien énervé. Et tertio, parce que je ne passerais pas pour la pistonnée de service auprès du personnel du casino, ce qui améliorerait considérablement mon capital sympathie.

 

Les choses ne se sont pas arrangées en sortant de ma chambre. Je suis montée au bureau directement et j’ai dû prendre sur moi pour ne pas enfoncer mon poing dans le nez de l’assistante de direction. Avec son air de prostituée endimanchée, Lucinda m’a refilé les ordres du big boss. Résultat : j’ai dû aller virer un type jugé suffisamment instable pour qu’on envoie le chef de la sécurité. Comme à chaque fois qu’il faut faire le sale boulot, c’est Ambre qui doit s’y coller.

Ce qui devait être un simple bizutage, un rite de passage connu de tous, ne semble plus finir en ce qui me concerne. Bilan de cette entrevue animée : ce pauvre type m’a insultée sur trois générations en m’adressant des regards haineux. Encore un qui va s’en donner à cœur joie niveau représailles…

 

En parlant de représailles, en prenant ma voiture pour apporter des documents confidentiels chez l’avocat du boss, j’ai eu la troisième mauvaise surprise de la journée : quelqu’un s’est encore amusé à rayer ma Chevrolet pendant la nuit. Je ne sais pas comment cette personne a réussi ce coup de maître avec toutes les précautions que je prends, mais, une fois de plus, ma carrosserie est bousillée. Pourtant, depuis que j’avais arrêté de me garer dans les parkings du casino, la pauvre caisse avait connu quelques jours de tranquillité.

Je suis sûre qu’ils vont finir par se lasser quand ils comprendront que je ne suis pas une salope arriviste. Mère Patience, priez pour moi. Je tiens ce discours d’encouragement envers moi-même depuis des mois et je ne peux pas dire que les choses évoluent favorablement.

 

Plus le temps passe, plus mes missions prennent de l’ampleur au sein du Blue Lagoon, ce lieu incontournable de la ville : le casino qui brasse le plus de fric, la salle de spectacle qui accueille les plus gros shows de l’État, voire du pays, l’endroit où se joue mon destin.

 

— Salut Ambre ! me lance Emerson, qui patrouille à l’entrée.

— Ça va Em ? je réponds en tapant mon poing contre le sien.

.S’il y a des employés que j’affectionne particulièrement et qui me le rendent bien, ce sont les agents de sécurité. Maintenant qu’ils me connaissent presque plus que mon propre père, eux et moi formons une véritable équipe.

— Du grabuge aujourd’hui ? je l’interroge en lissant ma jupe droite.

— Rien de bien méchant. Un ou deux types bourrés qu’on a aidés à vite décuver et un vol de jetons à la table 11.

— Tout est réglé ?

— Absolument !

— C’est parfait ! À plus tard alors.

— Bonne journée.

Il me sourit avant de tourner les talons et je le regarde encore quelques instants. Pas seulement parce qu’il a un petit cul canon, mais surtout pour éviter de croiser le regard antipathique de l’hôtesse d’accueil : Carina, mon cauchemar vivant. Depuis notre première rencontre officielle le jour de mon arrivée, son attitude a largement empiré. Mais, égale à moi-même, je lui adresse malgré tout un minuscule sourire contraint, auquel elle répond par une grimace dégoûtée.

Génial. Tout est définitivement réuni pour me faire passer une super journée !

 

Le temps de surveiller les écrans de contrôle et de clôturer les dépôts, il est déjà presque 17 heures. Après avoir veillé au bon roulement de l’équipe de sécurité, je descends aux vestiaires pour enfiler ma seconde tenue de la journée : depuis que l’une de nos croupières pense avoir remarqué des tricheurs, je la remplace presque chaque soir pour essayer de les prendre sur le fait. Et, même si je suis lessivée, je ne peux pas dire que ce soit à contrecœur.

Lorsque j’ai mis les pieds pour la première fois au casino il y a huit mois, je me suis découvert une véritable passion pour les jeux. J’aime l’ambiance à la fois raffinée et sauvage qui se dégage d’une table de poker ou de blackjack. Je ne me lasse pas de cette lueur qui crépite dans les yeux des joueurs quand ils sont sur le point de découvrir leurs cartes ou quand leur souffle s’emballe au rythme de la roulette qui tourne encore et encore.

La vérité c’est que, debout face à ma table de jeux, je peux mettre ma vie entre parenthèses. Je ne suis plus que le prolongement de ce bois chaud et brillant. Ma colère n’a plus de raison d’être en cet instant. Je suis seulement la main qui distribue les cartes, en total contrôle. Ici, personne ne me dicte la partie.

 

Installée à l’une des plus grosses tables, je ne vois pas le temps passer. Concentrée sur les joueurs qui défilent par centaines, je bats les cartes dans un geste assuré et ramasse les jetons des mises perdues sans révéler la moindre émotion. Quand enfin la frénésie redescend un peu, il est très tard dans la nuit. Je n’ai remarqué aucun comportement suspect et je cache un bâillement discret derrière ma main.

— Prends-toi une petite pause… souffle une voix amicale dans mon oreille.

— Oh, Emily, je ne sais pas ce que je ferais sans toi !

Emily est mon amie, ma seule véritable amie ici. Elle déchire. C’est le genre de fille capable de vous faire oublier une journée merdique en l’espace de deux margaritas.

— J’ai dit à Miguel de te préparer un petit cocktail spécial, fonce !

 

Avant qu’une énième partie reprenne, je lui claque un baiser discret sur la joue et je me faufile entre les tables pour atteindre mon Saint Graal. Mais, alors que la double porte insonorisée de notre boîte de nuit n’est plus qu’à quelques mètres devant moi, je sens mon corps se déporter soudainement sur la gauche.

— Hey ! je m’écrie en manquant de m’étaler sur la moquette parfaite.

Je regarde, stupéfaite, ce grand type continuer sa route, pas chagriné pour un sou d’avoir failli me briser les deux jambes. Avec les talons que je me trimballe aux pieds, il semble bien loin de réaliser le danger auquel il m’a exposée. Vexée, je vois sa silhouette traverser les portes battantes de la boîte et je reprends ma route seulement lorsque son chignon ridicule a disparu de mon champ de vision.

— Sûrement un énième connard blindé et bourré, je marmonne avant de me laisser à mon tour engloutir par la foule suante.


Chapitre 5 — Charly

Des voix étouffées parviennent jusqu’à mon esprit troublé. Je serre mes paupières de toutes mes forces avant même de les ouvrir pour être sûr que je suis bien réveillé. Les restes d’un rêve flottent encore à l’intérieur de mon crâne et je ne sais pas si je veux qu’ils disparaissent ou au contraire qu’ils ne me quittent jamais. Ces images sont à la fois source de bonheur et de torture. Mon manque d’elle semble moins fort quand, la nuit, mes rêves la portent jusqu’à moi. Mais lorsque la réalité me rattrape, parce qu’elle le fait toujours, le précipice s’étend un peu plus sous mes pieds. Juste au bord, le regard attiré par le fond, j’attends de sentir le moment où je vais basculer.

 

J’arrache les couvertures et me jette hors du lit. Je me masse le front pour effacer les rides qui risqueraient de trahir ce que je ressens au fond de moi. Je me file deux claques, une sur chaque joue, pour bien fixer ce masque sur ma face. Et je vais vérifier si le miroir me renvoie bien l’image de mon alter ego : Charlot le rigolo, l’homme qui se fout de tout, ce type qui ne blague plus que pour donner l’illusion de celui qu’il a été. Et, dans ce reflet qui me laisse pensif, je pourrais presque la voir derrière moi et l’entendre chuchoter « Charly, tu es le garçon le plus drôle que j’ai rencontré… ».

 

Je secoue la tignasse que je n’ai plus coupée depuis ce soir-là. Et dans ce même geste, son geste, je la ramène en un chignon désordonné. Elle tenait toujours à coiffer mes cheveux de cette manière. Et depuis, je n’ai jamais su faire autrement.

 

J’inspire une dernière fois en posant une main sur ce mirage, puis je fuis pour débarquer dans le grand salon de notre suite commune. En dehors de Carlos, tout le crew est là, debout devant l’immense canapé. En me voyant arriver, je les sens se tendre. Il me semble même voir Brennan grimacer.

— Quoi, j’vous coupe en pleine partie de Un, deux, trois, soleil ? je balance alors qu’ils restent figés, leurs regards tournés vers l’entrée.

Je me retourne pour capter l’objet de leur contrariété et, quand mes yeux se posent d’abord sur deux sacs de sport, puis sur une petite valise violette, je mords l’intérieur de ma joue.

— On va vous laisser… souffle Sin en faisant un signe de tête vers Sonia.

— Tu appelles dès que t’es arrivée sur San Francisco, ok ? insiste Bren en la rejoignant pour la serrer dans ses bras. Tu peux rester chez nous tant que tu veux, tu le sais.

— Merci Bren, je t’adore.

Je les écoute s’enlacer, incapable de la regarder. Mon pote passe devant moi, semble hésiter, mais s’arrête finalement à mon niveau.

— Désolé mec, on pensait pas que tu te lèverais si tôt…

— Y a pas de soucis, c’est cool entre Sonia et moi, détends-toi !

Et, pour illustrer mes propos, je marche d’un pas sûr jusqu’au couloir pour lui dire au revoir comme si de rien n’était. J’entends les autres s’éclipser et, même quand je croise son regard peiné, je garde mon visage bien travaillé.

— Tu allais partir sans me dire au revoir ? C’est pas gentil, ça !

J’enfonce mon index entre ses côtes pour la charrier. C’est vraiment abusé de ma part, mais je préfère continuer à jouer le rôle du mec tranquille. Même si, au fond, je sais qu’elle n’est plus dupe. Parce qu’après plus d’un an de relation, c’est elle qui a décidé de s’en aller. Et je n’ai pas cherché à l’en empêcher.

— Tu es en colère ? je murmure sans la regarder dans les yeux.

— Non. Je ne t’en veux pas, Charly. Je suis déçue, c’est tout. J’aurais aimé être assez… assez… Enfin, être celle qu’il fallait pour te rendre heureux, probablement.

— Arrête ! La fois où tu as dansé pour moi seulement habillée avec ton petit top en résille rose, je te jure que ce jour-là, j’étais le plus heureux des hommes !

J’en rajoute des caisses et elle le sait.

— J’espère que ça ira pour toi, Charly, je le pense vraiment. J’ai essayé…

Je la sens hésiter, mais elle se décide finalement à ajouter :

— Je sais pas trop quel genre de soucis tu traînes, mais je te souhaite sincèrement de réussir à les régler.

— Je vais bosser sur mes problèmes d’érection, c’est promis ! je balance en même temps qu’un coup d’épaule maladroit.

Je me fais pitié.

Elle ferme les yeux et inspire. Puis, dans un silence douloureux, elle attrape ses sacs et disparaît dans le couloir. Avant de refermer la porte, je la regarde avancer jusqu’à l’ascenseur. Quand la cabine se referme sur son dos, j’expire tout l’air coincé dans mes poumons.

— Moi aussi j’ai essayé, Sonia…

Je ne sais pas si j’ai murmuré ou juste pensé ces mots. Et je ne suis même pas persuadé que ce soit la vérité.

 

Après une douche rapide, je rejoins les autres qui m’attendent pour répéter. Comme chaque jour, on se retrouve sur la scène qui nous accueille trois fois par semaine, pour réfléchir à de nouvelles chorégraphies. Mais, plus les jours passent, plus j’y vais en traînant les pieds. Heureusement, quand j’y suis et que je danse à leurs côtés, je me nourris de leur passion et redeviens un peu le Charly que tout le monde connaît.

— Qu’est-ce que tu en penses si on intègre une nouvelle figure avant le solo de Sin ? Un jackhammer peut-être ? me demande Jolan comme si de rien n’était.

— Ouais carrément ! Si tu me chauffes, je peux même le faire sans les mains !

— Comment ça ?

Je me tâte le paquet sans gêne, histoire de lui faire comprendre ce que j’entends par là.

— T’es con mec ! se marre Jo en secouant la tête.

— Tourner sur sa queue, c’est du jamais vu. On ferait un gros buzz, sérieux !

— Je suis pas sûr qu’on ait besoin de ça !

— Et puis les gars de la sécurité ont déjà eu du mal à gérer les nanas la dernière fois que t’as montré ton cul ! nous rappelle Carlos en réglant ses derniers mix.

— Que veux-tu, mon petit aztèque, elles aiment mes miches ! Et toi aussi tu les aimes, je le sais !

Je me frotte franchement contre sa jambe et m’écarte juste à temps pour esquiver son coup de pied.

— Dégage putain !

Il éclate de rire devant ma tronche de cinglé et l’atmosphère s’allège. C’est dingue comme je suis bon à ce petit jeu.

 

— Ça va les gars ?

Je me retourne vers Sin qui vient de rentrer de sa séance de jogging. Je pensais qu’en réglant ses problèmes et en trouvant enfin sa place elle réduirait ses marathons de moitié. J’ai toujours eu le sentiment que les gens qui passaient autant de temps à courir le faisaient pour essayer de rattraper quelque chose. Comme s’ils se forçaient à avancer vers un truc qui leur échappe.

— Tu m’as manqué, lui souffle Jolan en l’embrassant sur le front.

Il a parlé tout bas, mais il se trouve que je suis juste à côté. Par pitié, Jo ! Tu ne te languis pas de quelqu’un que tu as vu le matin même ! Putain, s’il savait vraiment ce qu’était le manque, il la fermerait.

Dents et poings serrés, je me reprends et repousse ces pensées avant que l’un d’entre eux remarque mes sourcils froncés. Mais, quand je relève la tête comme si de rien n’était, je surprends Sin, les yeux posés sur mon visage. Son expression trahit une profonde interrogation. Eh merde

Je me méfie d’elle depuis le début. Parce que même quand elle nous évitait, même quand elle refusait de nous parler, je sentais qu’elle était le genre de personne à pouvoir déceler ma face cachée. Je suppose que les gens brisés ont ce truc en eux qui trouve un écho dans les fêlures des autres. Une sorte de langage universel qui n’a de résonance que dans les blessures communes. Et même si ça me gonfle de le reconnaître, je dois bien admettre que Sin et moi avons un point commun, bien plus gros qu’elle peut l’imaginer.

Je soutiens son regard et finis par loucher, espérant ainsi la déconcentrer. Elle sourit sans aucune conviction, avec ce léger mouvement de sourcils, celui qu’elle fait quand elle est en train de réfléchir.

Je me détourne aussitôt d’elle et, pendant toute la séance d’entraînement, j’évite soigneusement de croiser son œil perçant. Je la devine souvent concentrée sur moi, mais je ne cède pas à la tentation de vérifier.

 

Quand le rythme redescend et que je n’ai ni la force de continuer à danser ni celle de lui résister, il est temps pour moi de partir.

— Je m’arrête là, je suis vanné !

— Déconne pas mec, on a presque terminé, râle Jolan en tentant un saut compliqué pour la troisième fois d’affilée.

— À plus tard les gars !

— Tiens-toi tranquille ce soir, Charly, m’avertit Bren depuis le fond de la scène. Et demain grosse répét’ avec le crew de New York, sois pas en retard hein !

Je saute en bas de la scène en un salto de côté et, après un salut militaire exagéré aussi bien destiné à Bren qu’aux autres, je m’empresse de sortir de cette salle.

 

Je devrais aller me coucher pour rattraper tout ce sommeil vandalisé. Mais mon corps sait exactement ce dont il a besoin. Et ce n’est pas de repos. Pas ce repos-là en tout cas.

Quand mes fesses glissent sur le tabouret du bar, je me sens à ma place. Après avoir vidé plus de verres que les deux derniers jours et alors que mon ébriété combinée à la musique assourdissante m’empêche enfin de penser, je me laisse embarquer par le mec d’à côté. Et, sans trop savoir comment, je me retrouve à une table de jeux. Entouré de types à peine moins alcoolisés que moi, je croise vaguement le regard étonné de la croupière.

— Monsieur, vous êtes prêt ? elle me demande sans cesser de me fixer.

Je secoue la tête sans aucune subtilité. Je ne crois pas être prêt. Et puis je suis bien trop défoncé pour l’observer correctement. Peut-être que si j’étais moins bourré, je réaliserais qu’ici, en cet instant, une tout autre partie est sur le point de commencer.

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