Prologue

J’ouvre les paupières, à moitié conscient. La lumière du jour inonde la pièce et me brûle les rétines. Je les referme aussitôt pour calmer l’élancement qui me martèle le crâne, mais je ne peux contenir le gémissement de douleur qui s’échappe de ma bouche. Alors que je suis à peine lucide, mes premières pensées vont irrémédiablement vers elle. C’est à cause d’elle que je suis ici. Et pour ça aussi, elle va me le payer. Un ricanement m’extirpe de mes idées de vengeance.

— T’as sacrément morflé, mec.

J’émets un autre grognement en guise de réponse et ignore mon voisin. Apparemment, il se sent d’humeur à faire la conversation aujourd’hui, car cet abruti persiste.

— T’as reçu du courrier pendant que t’étais dans les vapes.

À cette information, j’oublie mon état comateux et la souffrance qui me traverse le corps. Tous mes sens se mettent en alerte car une seule personne m’envoie du courrier depuis que je suis là. En même temps, je la paie pour ça. C’est fou ce que les gens sont prêts à faire pour quelques billets verts. Je l’ai rapidement compris. D’ailleurs c’est la première chose que l’on apprend quand on arrive dans cet endroit. Si t’as du fric, tu peux soudoyer n’importe qui. Et vu ce que je projette de faire, il vaut mieux pour moi que j’en aie.

Je tourne la tête dans la direction du type allongé dans l’autre lit et me décide finalement à lui adresser la parole.

— Tu l’as lu ? je lui demande d’une voix mordante.

Du moins, c’est ce que j’essaie de lui dire. Ils se sont tellement défoulés sur mon visage que le moindre mouvement de mâchoire est un véritable supplice. Impossible d’articuler un mot correctement. Bon sang ! Ils ne m’ont pas loupé, ce coup-ci.

Le type me montre ses poignets menottés au lit.

— Et comment j’aurais pu attraper ta maudite lettre avec ça ?

 

Je tente de rouler sur le côté pour attraper cette fichue enveloppe posée sur la table près de moi. Une sensation de déchirement irradie mes côtes — pas besoin d’être médecin pour deviner qu’elles sont cassées —, mais l’impatience de découvrir le contenu du pli me la fait presque relayer au second plan.

Après plusieurs contorsions, je parviens tout de même à m’en saisir. Alors que la sueur perle sur mon front, je me redresse tant bien que mal et m’adosse contre les oreillers. Je ferme les yeux un instant pour reprendre mon souffle et éviter de gémir comme une femmelette. Ça ferait trop plaisir à mon copain de chambrée qui observe mon manège avec un malin plaisir. Ma tentative est vaine, ce con ricane à nouveau.

Qu’il aille se faire foutre ! La seule chose qui me permet de tenir le coup est de savoir que le compte à rebours est lancé. Dans quelques semaines, je sortirai de cet enfer et je n’aurai plus à subir tous ces connards.

Enfin, pour être honnête, c’est surtout que je n’aurai plus à subir leur traitement de faveur.

 

J’ouvre l’enveloppe et en extrais plusieurs feuilles. Une photo s’en échappe et tombe au sol. L’attention de mon voisin se pose dessus. Il reste silencieux quelques secondes puis émet un long sifflement.

— Jolie poupée.

Sa voix lubrique me fait grincer des dents, mais je ne réponds pas. Ça serait lui faire trop d’honneur.

— C’est qui ? Ta nana ?

Ses yeux se posent sur moi et quand nos regards se croisent, il frémit légèrement. Le prédateur en moi se délecte de sa réaction. J’esquisse un rictus malsain et me décide finalement à répliquer :

— C’est la fille qui m’a envoyé ici.

1

Hayley

Je balaie du regard ce qui va devenir mon nouveau chez-moi pour cette année universitaire. Ce n’est qu’une simple chambre d’étudiant exiguë avec deux lits, deux bureaux et quelques étagères, mais cette pièce représente beaucoup pour moi. Elle marque mon nouveau départ, ma nouvelle vie, celle que je me suis choisie.

Pour la première fois depuis longtemps, un sentiment de paix m’habite. J’y suis.

J’ai fait le grand saut et j’y suis arrivée, j’ai enfin quitté New York et mis plus de cinq mille kilomètres de distance avec mon ancienne vie. Si j’ai choisi la Californie pour faire mes études, c’est surtout pour faire table rase du passé. Je veux profiter de mes années universitaires pour me créer une nouvelle identité. J’ai décidé de prendre mon destin en main et de ne plus être une petite fille terrorisée.

 

Je commence à déballer mes cartons en attendant que Brandon me rejoigne avec le dernier chargement.

Tous les deux, nous nous connaissons depuis le jardin d’enfants et n’avons aucun secret l’un pour l’autre. C’est grâce à lui que j’ai pu tenir le coup jusqu’à notre départ de la Grosse Pomme. Il est celui sans qui je ne serais pas là aujourd’hui. Le jour où je lui ai annoncé que j’avais décidé de quitter notre ville natale pour poursuivre mes études en Californie, il m’a suivie sans poser la moindre question. Il est inscrit en sciences pour devenir médecin, et parallèlement c’est un joueur de football américain de haut niveau. Je parie qu’en moins d’une semaine il se sera construit une réputation de tombeur et je plains par avance ses futures victimes. À New York, il avait déjà à son actif un palmarès impressionnant de conquêtes d’un soir. En même temps, je peux comprendre que les filles tombent sous son charme. Il a un physique à couper le souffle. Mais ce qui le rend si attirant, selon moi, c’est la gentillesse de son regard noisette et sa facilité à se faire des amis. Tout le monde l’aime. Si je ne le considérais pas comme mon frère, moi aussi j’aurais pu tomber dans le panneau. Mais lui et moi partageons un passé, une histoire qui a transformé notre amitié en un lien indestructible. J’ai pour habitude de dire qu’il est ma béquille dans la vie, il est le seul en qui j’aie confiance.

 

— Bon sang ! Je ne sais pas ce que tu as mis dans ce carton mais ça pèse un âne mort !

Je me tourne vers celui qui occupait à l’instant mes pensées et lui souris.

— Ce sont des livres.

Il pose lourdement le carton sur le bureau, replace une mèche brune de ses cheveux qui lui barrait le front, puis désigne la pièce d’un geste ample.

— T’as enfin ce que tu voulais.

J’acquiesce, décelant le sous-entendu dans sa phrase. Il s’approche de moi, le visage devenu grave, puis me saisit les mains et effectue une légère pression dessus.

— Tu sais, Glitter Girl, tu n’as qu’un mot à dire pour qu’on remballe tout et qu’on se trouve un appart tous les deux.

Je réprime un soupir d’agacement parce que nous avons eu cette conversation un nombre incalculable de fois. Je sais que c’est ce qu’il souhaite, mais jamais je ne pourrai recommencer ma vie en étant toujours collée à lui. Et il a besoin, lui aussi, de souffler un peu. Ces dernières années n’ont pas été tendres, pour lui comme pour moi.

 

— On en a déjà parlé, Brandon.

— Je sais. Mais je voulais bien te faire comprendre que tu as toujours le choix.

— Tu connais les raisons de mon entêtement.

Il reste silencieux quelques secondes puis finit par hocher la tête. Malgré tout, il ne peut s’empêcher d’ajouter sur un ton farouche :

— Ok. Mais je te préviens, je ne bouge pas d’ici tant que ta coloc ne sera pas là. Et si je ne la sens pas, ou que c’est une sociopathe recouverte de tatouages et de piercings, je prends toutes tes affaires, les remets dans la voiture et on file se trouver un appart.

 

J’ouvre la bouche pour lui répondre de ne pas s’inquiéter, mais un léger toussotement m’en empêche. D’un bloc, nous nous retournons en direction de la porte d’entrée. Une fille de notre âge se tient sur le seuil, un sourire moqueur flotte sur ses lèvres. J’en déduis rapidement qu’elle n’est autre que ladite colocataire. C’est une jolie petite blonde avec un visage en forme de cœur. Mais ce qui me frappe le plus, c’est la couleur de ses yeux : d’un bleu translucide presque transparent. Et, pour le moment, ils sont éclairés d’une lueur amusée. Avant que nous ayons le temps de dire quoi que ce soit, elle prend la parole.

— Je peux te certifier qu’aucun tatouage ou piercing n’est présent sur mon corps, pour la simple et bonne raison qu’à la vue d’une simple aiguille, je pars en courant.

Elle marque une pause puis, sur un ton espiègle, poursuit :

— Pour ce qui concerne le côté sociopathe, je ne peux rien te garantir. Il se pourrait que j’aie à mon actif deux ou trois cadavres qui traînent dans un placard.

Le nombre de fois où j’ai pu voir Brandon rester sans voix se compte sur les doigts d’une main et j’avoue avec un plaisir non dissimulé m’amuser beaucoup de cette scène. Cette fille m’est immédiatement sympathique. Pas parce qu’elle est l’image de l’étudiante californienne modèle, mais parce qu’elle inspire la confiance et qu’elle semble avoir un don pour mettre les gens à l’aise. Quoique, vu l’air embarrassé de Brandon, cette dernière affirmation reste à prouver.

 

Pour mettre fin au supplice de mon ami, je décide d’intervenir et de faire les présentations.

— Je suis Hayley et lui c’est Brandon.

— Beverly.

Elle avance dans la chambre d’un pas décidé, pose les affaires qui lui encombraient les bras sur un des lits, puis m’examine attentivement. Sa manière de scruter les gens donne l’impression d’être passé au crible et de ne rien pouvoir lui cacher. Un peu comme si elle était capable de lire dans mes pensées les plus profondes. Apparemment, ce qu’elle lit en moi semble lui plaire car elle affiche un air ravi.

— On va bien s’entendre, toutes les deux.

Elle s’adresse ensuite à Brandon.

— T’as des choses à faire, maintenant ?

Ne sachant pas où elle veut en venir, il lui répond d’une voix incertaine :

— Non.

Elle hausse un sourcil, dubitative. Un sourire carnassier se dessine sur ses lèvres et, impitoyable, elle insiste :

— T’es sûr de toi ?

Elle marque une pause pour produire un petit effet, puis reprend :

— Tu sais, je peux parfaitement comprendre que tu veuilles mener ton enquête tout de suite.

Pris au dépourvu par l’aplomb de ma colocataire, Brandon se passe une main nerveuse dans les cheveux pour essayer de reprendre contenance et confirme d’un air mal assuré qu’il  n’a rien de prévu.

Satisfaite de son petit tour, elle s’exclame, tout en lui tapotant gentiment le bras :

— Parfait ! Tu vas pouvoir utiliser tes muscles et m’aider à décharger ma voiture, dans ce cas. Hayley, si le cœur t’en dit, ton aide sera la bienvenue aussi, ajoute-t-elle avec une moue. Je me suis un peu lâchée concernant les affaires à apporter.

Puis, sans aucune cérémonie, elle nous fait signe de la suivre et quitte la chambre. Brandon se retourne vers moi, incrédule. Ses yeux grands ouverts semblent me demander « De quelle planète débarque cette fille ? ». Incapable de lui fournir la moindre réponse, je hausse les épaules et, d’un mouvement de la tête, je lui fais comprendre que nous devrions aller la rejoindre.

 

***

 

On dit souvent que la première impression est la bonne, et j’avoue ne pas m’être trompée concernant ma colocataire. Nous avons passé le reste de la matinée à faire des allers-retours entre sa voiture et notre chambre, à déballer nos valises. Beverly n’a pas exagéré lorsqu’elle disait s’être emballée sur ses affaires. Nous avons ensuite achevé notre installation par une rapide visite du campus.

 

Au fur et à mesure que la fin de journée approche, une certaine effervescence commence à gagner la plupart des étudiants de première année à la perspective de la soirée d’intégration. De mon côté, je ne suis pas pressée. Cette soirée ressemble à une épreuve, pour moi. La foule me fait peur, et s’il n’y avait pas Brandon, je resterais au fond de mon lit, dans ma chambre, à regarder un film.

2

Jace

D’un geste fluide, je retire mon t-shirt puis me cale confortablement contre les oreillers pour mieux profiter du spectacle. Y a pas à dire, cette nana sait s’y prendre pour chauffer un mec.

D’un air nonchalant, je place mes mains derrière ma nuque et l’encourage à poursuivre. J’esquisse à peine un sourire quand son regard se pose d’un air gourmand sur mon torse. Lentement, la fille ondule du bassin. D’un mouvement lascif, ses mains glissent le long de son corps. Je vérifie discrètement l’heure sur mon téléphone. Merde ! Plus que vingt minutes avant la grande messe.

Je lui fais signe d’accélérer le mouvement.

— Dessape-toi et approche ! On n’a pas le temps pour les préliminaires.

La nana marque un temps d’arrêt, une lueur peinée traverse brièvement son regard. Puis, comme si elle s’était fait une raison, elle hausse les épaules et m’obéit. Alors qu’elle fait passer son débardeur par-dessus sa tête, j’en profite pour la détailler un peu plus. Le jaune pisseux de ses cheveux me fait tiquer. Elle est quelconque, filiforme. En général, je préfère quand la nana a un peu plus de formes, mais c’était la seule brebis disponible. L’inconvénient quand on ne se tape que ces filles-là, c’est qu’elles ne sont pas de première main et qu’elles sont usées bien avant l’heure. Et celle qui me fait face n’échappe pas à la règle.

Face à la teneur de mes pensées, je suis pris d’un vague remords — après tout, c’est la fille ou la sœur de quelqu’un —, mais je rejette aussitôt cette idée. C’est elle qui a fait le choix de venir toquer à la porte du club. C’est une brebis parmi tant d’autres. Quand elles pénètrent dans notre univers, elles savent à quoi s’en tenir. La plupart d’entre elles recherchent un refuge. Elles fuient la rue ou un ex qui aime jouer de ses poings. En venant chez nous, elles ont toutes l’espoir d’attirer l’attention d’un membre pour en faire son régulier. En attendant, elles passent de frère en frère. Et il y en a toujours une à disposition. C’est un des avantages quand on appartient à un club. Pas besoin de se prendre la tête et de s’emmerder avec la phase séduction.

 

Une fois ses fringues à terre, elle s’approche d’une démarche chaloupée, grimpe sur le lit et me chevauche. Son visage prend une expression aguicheuse. Du bout de l’index, elle trace le contour d’un des tatouages que j’ai sur la poitrine. J’observe sa main sur ma peau. Bon sang ! C’est pas des ongles qu’elle a, c’est des griffes.

Voir ses ongles recouverts d’un vernis rouge sang glisser sur mon torse me donne des sueurs froides et fait baisser ma libido d’un cran. Et c’est à cet instant précis que la réalité me rattrape. Depuis quelque temps, ma conscience me joue des tours et choisit les pires moments pour se manifester. J’ai beau me dire que toute ma vie c’est le club, il y a quand même un truc qui cloche chez moi, je ressens comme un vide que je n’arrive pas à combler. Mes frères me disent que je fais la crise de la trentaine avant l’heure. Ils n’ont peut-être pas tort.

 

La voix de la fille me sort de mes pensées.

— T’as l’air ailleurs.

Merde, je l’avais presque oubliée, celle-là.

Agacé qu’elle se soit rendu compte que mon esprit s’était fait la malle, je décide de me comporter comme le salaud que je suis. Je ne peux pas me permettre de montrer un instant de faiblesse, alors je lui balance sur le ton de la mauvaise foi :

— Faut dire que t’es pas douée pour me chauffer. T’attends quoi ? Un carton d’invitation ?

Surprise par mon changement d’humeur, elle se pince les lèvres, cherchant certainement à réprimer le fond de sa pensée. Elle fait bien de se taire, je ne suis pas dans les meilleures dispositions pour écouter ses jérémiades. Il ne faut pas qu’elle oublie où est sa place. Elle est juste là pour se faire baiser, pas pour tenir la conversation. Mes lamentations, je les réserve pour le jour où j’aurai trouvé une régulière. Et ce jour-là n’est pas près d’arriver.

Piquée au vif par mon attitude, une lueur de défi traverse son regard. D’un geste expert, elle déboutonne mon pantalon et fait disparaître sa main à l’intérieur. Quand ses doigts s’enroulent autour de mon membre, toutes les conneries qui me passaient par la tête fondent comme neige au soleil. Je ferme les yeux et profite des bienfaits de cette main miraculeuse. Je place mon avant-bras sur mes yeux et fais le vide dans ma tête. D’un mouvement du bassin, je lui fais comprendre d’accélérer le mouvement.

 

Un coup sec frappé à ma porte me fait jurer et la voix de Splinter passe au travers.

Fait chier !

— Jace ! Grande messe dans cinq minutes !

Il choisit toujours son moment, celui-là.

J’inspire un bon coup pour reprendre mes esprits et faire refluer la tension qui habite mon corps. Enfin, c’est plutôt pour faire baisser la pression à un point précis de mon anatomie…

— T’as entendu, mec ?

— Ouais, c’est bon, j’arrive !

Je reporte mon attention sur la fille dont la main m’enserre toujours.

— Bouge-toi, faut que j’y aille.

D’un air déçu, elle se tortille pour me céder la place, puis sans plus me préoccuper d’elle je pars en direction de la salle de bain. Comme je ne l’entends pas se lever, je me tourne vers elle.

— Tu peux dégager et rejoindre les filles en bas. J’ai plus besoin de toi.

— Tu ne veux pas que je reste pour après ?

— Non. Mais si t’as tant besoin de te faire sauter, va voir les prospects. Ils vont avoir du temps libre pendant la réunion.

 

Je me marre en voyant son air vexé et claque la porte de la pièce pour lui faire comprendre que je me fous complètement de ses états d’âme. Je me passe de l’eau sur le visage et lorsque je me redresse, mon regard croise mon reflet dans le miroir. Encore une journée de perdue.

Ça fait quatorze ans que j’appartiens aux Black Riders. Je remercie le destin de m’avoir fait croiser le chemin de Pops, le Prés’. Mais certains jours, comme aujourd’hui, je le regrette. Je ne sais pas pourquoi j’éprouve ce sentiment ces derniers temps, et surtout de quoi je me plains. Après tout, la vie m’a offert ce que tout le monde rêve d’avoir : une famille avec le club, du fric et tout un tas de nanas à disposition. Mais le fait est que j’ai l’impression de ne servir à rien.

Je grogne de frustration quand je me rends compte du chemin qu’empruntent mes idées. Ça ne sert à rien de s’apitoyer sur son sort. Et puis il ne faut pas que je me leurre. Quand j’étais gamin, mon destin était tout tracé : j’aurais fini camé ou je serais mort bien avant l’heure. Pops a été une bénédiction pour moi.

 

La porte de la salle de bain s’ouvre en grand et la silhouette de Splinter apparaît sur le seuil.

— On y va.

Il a dû s’apercevoir que je n’étais pas dans mon état normal car il marque un temps d’arrêt.

— Ça va, frère ?

C’est l’inconvénient quand on appartient à un club, les membres sont tous si soudés que dès que l’un d’eux commence à partir en vrille, tous les autres s’en rendent compte. On ne peut rien cacher.

Je passe devant lui et lui marmonne une réponse pour qu’il me foute la paix. Mais le sort en a décidé autrement, Splinter me suit comme un clebs.

— Ton cerveau a encore décidé de carburer, petit génie ?

À l’évocation de ce surnom, je serre les dents et essaie de me rappeler pourquoi je ne peux pas lui foutre mon poing dans la gueule. Depuis dix ans, ce blase me colle à la peau comme un chewing-gum sur la semelle d’une chaussure. Les gars me l’ont filé quand ils se sont rendu compte que j’avais des facilités avec les chiffres. Ils ont mis du temps à s’en apercevoir et j’en ai pas mal profité. Donnez-moi des colonnes de chiffres, un ordi, et je fais des miracles. Sur le papier, je peux rendre millionnaire n’importe quel crétin. Mon cerveau photographie tout. Je mémorise par exemple les cartes sans le moindre effort, lors d’une partie de poker, ce qui m’a permis d’amasser un paquet de fric. Quand mes frères s’en sont aperçus, ils me sont tombés dessus, m’accusant de tricher, alors qu’en fait, pour moi, tout coule de source. Je parviens à deviner le jeu de chacun au fur et à mesure que les cartes tombent sur le tapis. Quand Pops l’a appris, il y a vu une aubaine. Il m’a obligé à suivre des cours de compta par correspondance et depuis je m’occupe des comptes du club et de toutes les boîtes que l’on gère. Ce que j’ai vécu comme une bénédiction au début est devenu une sorte de malédiction, et tout ça à cause d’un putain de surnom.

 

Je m’engouffre dans l’escalier sous les railleries de Splinter. Heureusement pour lui, nous arrivons rapidement dans la pièce qui nous sert de salle de réunion pour la grande messe. Il commençait à me taper sérieusement sur le système, et à quelques secondes près, il aurait fallu plus d’un gars pour nous séparer.

 

Quand je pénètre dans la pièce, tous mes frères sont déjà installés et nous attendent. Je prends place autour de la table comme mon rang dans le club me le permet, et j’attends patiemment que Pops commence.

Ce dernier m’observe, silencieux, évaluant mon état. Son regard implacable empêche quiconque de s’y soustraire. Je rive mes yeux aux siens et tente de garder un masque impassible pour ne pas lui montrer que c’est encore le merdier dans mon cerveau.

 

Au bout de quelques secondes, il me fait un signe de tête imperceptible, comme s’il avait eu sa réponse, puis il annonce le début de la séance.

Ces réunions se déroulent toujours de la même manière : on fait la synthèse de ce qui s’est passé pendant la semaine et des problèmes rencontrés avant de planifier le boulot de chacun pour celle à venir.

— Ok. Jace, ce soir, t’es de corvée de surveillance dans notre nouveau bar, celui qui est près du campus. T’en profiteras pour voir le gérant. T’iras avec Dannyboy et Spider. Y a une soirée de prévue avec les étudiants.

À la mission qu’il me confie, je grimace. Devoir jouer au baby-sitter pour des gamins friqués n’est pas vraiment mon délire.

Ce spot fait partie de nos activités légales. Pops a acheté un immeuble l’année dernière, il l’a entièrement fait rénover et l’a transformé en bar d’étudiants. C’était un coup de poker, mais en fin de compte c’est une belle affaire, vu les profits qu’on en tire.

 

Ce que Pops ajoute ensuite m’achève :

— Y aura ma gosse, vous la garderez à l’œil.

— Aïe, elle va nous massacrer, s’exclame Spider sur un ton plaintif.

Le Prés’ se marre et son air vicieux confirme les craintes de mon frère.

— Exact. Mais pour une fois, elle ne pourra rien dire. C’est pas ma faute si les organisateurs ont choisi notre bar pour la soirée.

— Elle est au courant qu’il nous appartient ? je lui demande.

Son sourire carnassier n’annonce rien de bon.

  Non.

— Oh putain ! Elle va nous faire une scène quand elle va s’en rendre compte.

Il hausse les épaules comme si c’était le dernier de ses soucis.

— Si elle voulait être tranquille, elle n’avait qu’à choisir un autre État pour faire ses études.

— Tu ne l’aurais pas permis, je lui dis d’un air entendu.

Ce salaud n’exprime pas le moindre remords quand il confirme, satisfait de lui.

— Exact.

Je secoue la tête, Pops est vraiment un grand malade avec sa fille. Je plains le type qu’elle lui ramènera un jour.

L’ex du Prés’, Janice, a embarqué sa gosse du jour au lendemain. Elles ont disparu dans la nature pendant dix ans. Dix longues années pendant lesquelles nous avons remué ciel et terre pour les retrouver. Il y a deux ans, la gamine a refait surface quand sa mère est morte d’un cancer. Elle n’avait plus personne sur qui compter. Sur son lit de mort, Janice lui a avoué la vérité. Depuis le retour de sa gamine, Pops semble revivre, mais il est surprotecteur et veut rattraper le temps perdu.

— Bon, je pense qu’on a fait le tour pour aujourd’hui. Quelqu’un veut ajouter un truc ?

Comme personne ne répond, Pops frappe un coup de son marteau pour annoncer la fin de la séance.

— Ok. Dans ce cas, bougez votre cul et allez bosser. Jace, tu restes, il faut qu’on parle.

J’acquiesce et reste en place le temps que les autres déguerpissent. Une fois le dernier frère parti et la porte fermée, le Prés’ attaque d’emblée.

— Tout va bien ?

— Ouais.

Il plisse des paupières jusqu’à ce qu’elles deviennent deux minuscules fentes, un muscle tressaute sur sa mâchoire, signe qu’il n’est pas dupe.

— Je vais faire comme si je te croyais. C’est pas pour ça que je voulais te voir.

 

Je reste silencieux et attends qu’il poursuive.

— Ce soir, au bar, tu veilleras bien aux entrées et sorties des clients. Des bruits courent sur le cartel mexicain qui veut notre territoire et commence à dealer… Si t’aperçois un de ces enfants de salauds, tu lui règles son compte et tu fais passer le message que c’est chez nous et qu’on ne veut pas de leur merde. On ne fait pas dans ce trafic !

— Ça marche, Prés’.

— Sois vigilant avec eux. Pour le moment, l’ATF et la police locale nous laissent tranquilles. Ce bar nous rapporte un paquet de fric, je veux pas d’embrouille.

— T’inquiète, je sais quoi faire.

— Bien. Va rejoindre Spider et Dannyboy et filez au bar. Ça vous laissera le temps de voir si tout est en ordre avant l’arrivée des étudiants.

— Ok.

Alors que je me lève, il m’interpelle à nouveau.

— Jace… Pour ma fille…

Je le coupe avant qu’il me rappelle ce que je dois faire.

— Tu sais que c’est une grande fille. Elle a vingt ans !

— Ouais… C’est juste que depuis que je l’ai retrouvée…

Il laisse sa phrase en suspens, il n’a pas besoin de m’en dire plus. Je sais par où il est passé.

— T’as conscience qu’elle va m’en mettre plein la tronche dès qu’elle va me voir.

Son expression de désarroi s’efface et il affiche le sourire d’un père fier de sa progéniture.

— Ouais, elle tient ça de moi.

Quand il s’agit de sa fille, je préfère lâcher l’affaire plutôt que d’essayer de lui faire entendre raison. Alors je la boucle et quitte la pièce avec Pops dans mon sillon.

 

Dès que je pénètre dans la grande salle, je capte de suite le regard de Spider et lui lance le signal de départ. Je m’approche de Dannyboy, un de nos aspirants. Ça va bientôt faire un an qu’il fait ses preuves dans le club en tant que prospect. Ce gamin se débrouille bien. D’après ce que le Prés’ a laissé sous-entendre, il ne va pas tarder à lancer la cérémonie d’intronisation pour l’accueillir en tant que membre officiel.

— Viens gamin, t’es avec moi pour ce soir.

J’esquisse un sourire quand je vois son regard s’illuminer comme si je lui offrais le Saint Graal. Ce môme en a dans le pantalon et est plus que motivé à montrer sa détermination à faire partie du club. J’ignore quelle est son histoire, mais connaissant Pops, il a dû le récupérer je ne sais où pour l’extirper d’une situation merdique, comme il l’a fait avec moi. C’est une des grandes caractéristiques du Prés’, il essaie de sauver toutes les brebis galeuses. Mais si on lui en fait la remarque, il se renfrogne et nous fout son poing dans la gueule pour montrer qu’il peut aussi être le pire salaud de son espèce.

 

***

 

Depuis une heure, je suis dans le bureau du gérant du bar et je me retiens de lui sauter à la gorge depuis à peu près autant de temps. Le type est complètement tétanisé par ma présence. Bon sang, je ne vais pas le buter ! Pour une fois que je tombe sur un type qui fait du bon boulot…

Même le verre de bourbon que je lui ai refilé ne suffit pas à le calmer. Je suis à deux doigts de craquer et de passer mes nerfs sur lui. Pour éviter le carnage, je décide de reporter mon attention sur le moniteur de contrôle et de vérifier que tout se passe bien dans la salle du bar. Les étudiants ont commencé à entrer il y a quelques minutes et je ne voudrais pas qu’il y ait le moindre problème. J’écoute son compte rendu d’une oreille distraite quand une chevelure blonde apparaît sur l’écran. J’oublie la présence du type et me focalise sur la fille. J’esquisse un sourire quand je repère son petit manège. Aussi redoutable que son père, celle-là. Mon côté emmerdeur prend le dessus, l’occasion est trop belle. J’interromps le mec en plein discours et me lève.

— Trouve-moi les papiers que je t’ai demandés. Je reviens dans cinq minutes.

Puis sans lui fournir plus d’explication, je quitte la pièce.

3

Hayley

En route pour le bar, Beverly parle à bâtons rompus avec Cameron, le colocataire de Brandon. Les garçons sont venus nous chercher un peu plus tôt afin que nous allions à la soirée ensemble. Je n’ai pas encore eu l’occasion de discuter avec lui, mais il semble être le genre de personne d’un naturel enjoué et avec toujours une blague à raconter.

Brandon profite que nos amis soient plongés dans leur conversation pour me prendre à part et me demander à voix basse :

— Pas trop inquiète, pour ce soir ?

— Un peu.

— Si t’as besoin, je suis là. Tu le sais ?

— Oui, mais tu dois aussi penser à t’amuser.

— Ne t’en fais pas pour moi, Glitter Girl.

Beverly se retourne vers nous et nous lance un regard intrigué.

Au même moment, Cameron interpelle Brandon à propos des inscriptions pour l’équipe de foot de l’université. Alors que les garçons se lancent dans une discussion frénétique sur les pronostics des matchs à venir, Beverly me rejoint.

— Qu’est-ce qu’il y a exactement, entre Brandon et toi ?

— Comment ça ?

— Vous êtes plus que bons amis tous les deux, non ? Chaque fois que t’es dans les parages, il te couve du regard et semble prêt à sauter à la gorge de celui qui t’approcherait de trop près.

— Notre relation est compliquée à expliquer. Disons que je le considère comme un frère.

Beverly reste silencieuse quelque temps puis reprend :

— Pourquoi j’ai le sentiment qu’il te protège de quelque chose ? Il semble toujours inquiet pour toi.

Je me raidis légèrement car, sans le savoir, elle s’approche de la vérité. Je ne pensais pas que notre relation était aussi transparente. Pour brouiller les pistes, je décide de lui avouer une partie de mes peurs.

— Disons qu’il sait que je n’aime pas la foule et que j’angoisse à l’idée de cette soirée.

Notre arrivée au bar empêche ma colocataire de pousser plus loin son investigation. Tandis que les garçons nous rejoignent, elle glisse son bras sous le mien puis me chuchote :

— Je peux comprendre. Et tu peux compter sur ma présence pour t’aider à surmonter cette épreuve ce soir. Si t’as besoin d’aide, tu m’appelles et j’accours !

Je lui adresse un sourire timide et nous nous dirigeons tous vers l’entrée.

 

Deux vigiles à la mine patibulaire, chargés de filtrer les arrivants, nous font face et nous observent pendant un instant, puis d’un mouvement de tête, ils nous font signe de passer.

Une fois à l’intérieur, c’est à peine si nous avons eu le temps, les garçons et moi, d’observer les lieux et le décor que Beverly lance ses ordres :

— Les gars, allez nous trouver une place. Hayley et moi, on se charge des boissons.

Paniquée à l’idée de quitter Brandon au milieu de la foule, je lui lance un regard de détresse. Il me rejoint en une fraction de seconde, mais Beverly l’intercepte tout en raffermissant sa prise sur mon bras.

— Ne t’inquiète pas pour elle, je m’en occupe. Je sais qu’elle a la trouille de la foule, je ne la quitterai pas d’une semelle.

Malgré son ton convaincant, Brandon refuse.

— Je vous accompagne.

— Pas question, tu vas foutre mon coup en l’air.

— Quel coup ?

— Celui de réussir à commander de l’alcool.

— Et comment tu vas parvenir à ce miracle ? lui demande-t-il d’une voix mordante.

Elle attrape son sac et en sort une carte qu’elle agite sous le nez des garçons d’un air narquois.

— Tout simplement avec ceci qui stipule que j’ai officiellement vingt-et-un ans.

Puis sans rien ajouter, elle m’entraîne avec elle et nous nous dirigeons droit vers le bar. Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule. Brandon n’a pas bougé et continue à me fixer, prêt à bondir au moindre signe de panique de ma part. Rassurée de le savoir sur le qui-vive, je laisse mes muscles se détendre et je décide d’essayer de surmonter mes angoisses.

 

Comme promis, Beverly reste collée à moi. Quand un type me bouscule, je m’agrippe un peu plus à elle. Elle me lance un regard rassurant et articule « Je suis là ».

Nous parvenons à nous faufiler entre les étudiants pour atteindre le comptoir, mais une fois devant lui, l’inquiétude me gagne à nouveau. Je ne suis pas convaincue par le coup de la carte d’identité.

Nous patientons pendant que le barman fait glisser un verre de bière sur la surface du bar pour un des clients situés un peu plus loin. Puis il nous fait signe que c’est à notre tour. Quand Beverly commande quatre verres de vodka orange, il lui demande sa carte d’identité. J’observe la scène avec appréhension et le regard soupçonneux du type ne me rassure pas du tout.

Discrètement, je glisse à ma colocataire :

— Tu es sûre de ton coup ? Il va se rendre compte que c’est une fausse et on va nous montrer la sortie direct.

— T’inquiète. Connaissant la personne qui me l’a fournie, pas le moindre risque de se faire prendre, même un flic se ferait avoir.

À peine la phrase prononcée, le sourire assuré de mon amie vacille. Elle fixe une silhouette qui vient de se placer derrière le comptoir, à côté du barman.

D’un mouvement rapide de la main, le nouveau venu intercepte la carte de Beverly qui se met à jurer entre ses dents. Son attitude m’interpelle et je décide de reporter mon attention sur l’homme qui est parvenu à faire douter mon amie pourtant si sûre d’elle.

Ce type est tout simplement flippant et… incroyablement sexy. Il émane de sa personne une aura de puissance, de danger, même.

Le bar est assez sombre, seule la lueur bleutée des leds derrière lui l’éclaire, ce qui amplifie son allure intimidante, déjà bien marquée par ses larges épaules et sa haute taille. Je ne suis pas une adepte des hommes aux cheveux longs, mais pour lui je suis prête à faire une exception. Blond foncé, ils sont rassemblés en une queue-de-cheval. Une mèche rebelle s’en échappe et, d’un mouvement de la main, il la ramène derrière son oreille.

Sa tête est penchée sur la carte d’identité, ce qui m’empêche de détailler les traits de son visage. Je reporte donc mon attention sur ses vêtements pour obtenir un peu plus d’indices le concernant. Au-dessus de son t-shirt, tendu par ce que je devine être une puissante musculature, il porte un gilet en cuir découpé aux épaules. Plusieurs écussons le recouvrent mais d’où je suis, je ne parviens pas à lire ce qui est écrit dessus. Mon examen est rapidement interrompu lorsqu’il secoue la tête, les yeux toujours rivés sur la pièce d’identité. Une fossette se creuse sur sa joue droite tandis que ses lèvres esquissent un sourire amusé. Il lève alors son visage en direction de Beverly.

Ça devrait être illégal d’être aussi beau ! En plus d’avoir un corps digne de celui d’Apollon, son visage n’est pas en reste. Rien n’est à jeter, pas même la petite cicatrice qui lui barre le sourcil gauche. À cause des lumières tamisées du bar, je ne vois pas la couleur de ses iris, mais je pourrais jurer que leur teinte est incomparable.

— J’ai dû louper quelques anniversaires, petite sœur.

Oh bon sang ! Même sa voix est sexy !

Malgré la musique, ses intonations graves et chaudes me parviennent et me provoquent une vague de frissons. Cependant, mon instinct me dit qu’elles peuvent devenir aussi tranchantes qu’une lame de rasoir si quelqu’un vient à le provoquer.

 

Alors qu’il fait tourner la carte entre ses doigts, Beverly se penche sur le bar et essaie de l’attraper. Son attitude amplifie l’amusement du type. D’un ton plein de hargne, elle lui envoie :

— Rends-moi cette carte.

— Ok. Mais avant, tu vas me dire qui te l’a refilée.

D’un sourire rusé, elle répond :

— C’est Pops.

L’homme ouvre des yeux ronds comme des soucoupes. Vu son regard admiratif, je suppose que Beverly a dû réaliser un coup de maître pour obtenir un service de ce fameux Pops. D’ailleurs, ce que le type ajoute confirme mes déductions.

— Merde… Rappelle-moi de t’envoyer en émissaire le jour où j’aurai besoin de lui demander un truc.

— Méfie-toi, papa m’a toujours dit que chaque service rendu demande sa contrepartie.

J’ai ma réponse : Pops est le père de Beverly. C’est curieux qu’un père donne une fausse carte d’identité à sa fille. Je connais bon nombre de personnes qui l’envieraient rien que pour cette raison.

 

Le rire grave et bref de l’homme sexy me fait revenir à la conversation.

— Je ne sais pas lequel des deux est le plus redoutable : ton père ou toi.

— Je dirais mon père, il m’a eue sur ce coup-là, lui répond-elle avec une moue désabusée.

— C’était quoi le deal ?

— Que je participe à différents runs avec le club. Et plus particulièrement à celui qui a lieu dans quinze jours au Silverlake.

— Malin, le bougre.

— Tout ça ne me dit pas ce que tu fous là ?

C’est alors que le visage de l’inconnu devient hilare, comme s’il savourait ce moment. Il lui rend sa carte d’identité puis pose ses mains à plat sur la surface du comptoir. Je réprime un hoquet de surprise en voyant les tatouages sur ses bras. L’un d’entre eux attire plus particulièrement mon attention. C’est une représentation de la faucheuse, ses yeux me fixent et semblent prendre vie sous le roulement de ses muscles. Hypnotisée par les lignes qui s’étirent sur sa peau, c’est à peine si j’entends sa réponse.

— Alors c’est vrai que t’es pas au courant !

— Au courant de quoi ? rétorque ma colocataire.

— T’es dans un bar qui appartient au club, petite sœur !

— Quoi ?

— Ton père a décidé d’investir ici il y a un an. Ce bar est à nous.

— Bon sang ! De tous les bars proches du campus, il a fallu que cette soirée se passe ici !

— Ouais. Et pour une fois, ton père n’y est pour rien.

— Il est au courant que je suis là ?

Un hochement de tête de sa part confirme ses soupçons.

— Et je parie qu’en ce moment même il se marre, petite sœur.

— Argh ! Arrête de m’appeler comme ça !

— C’est ton frère ?

Dès l’instant où la question franchit mes lèvres, je regrette d’être intervenue dans la conversation. Le type reporte son attention sur moi et hausse un sourcil interrogateur qui semble vouloir me dire « Qui es-tu pour nous couper la parole ? ».

Visiblement agacé d’avoir été interrompu, il plisse les yeux, qu’il fait glisser de mon visage jusqu’à ma poitrine, seule partie visible derrière le bar. L’expression « être déshabillé du regard » prend soudain tout son sens. Il me fixe avec une telle intensité que j’ai l’impression d’être une biche hypnotisée par les phares d’une voiture. La réponse de Beverly me délivre de son emprise.

— Non, c’est juste un emmerdeur de première à la botte de mon père.

Il me jette un dernier regard avant de reporter son attention sur mon amie. Pas du tout offusqué par la réponse de cette dernière, il lui lance sur un ton joueur :

— Tu me déçois, petite sœur. Je pensais qu’entre nous, il y avait plus que ça.

La mine renfrognée, Beverly ne prend pas la peine de répondre. Toujours amusé, l’inconnu se retourne alors vers le barman :

— Dis à une des serveuses de les placer dans le carré VIP et de leur servir ce qu’elles veulent.

Puis à l’adresse de mon amie :

— Je t’affecte Dannyboy pour la soirée. Tu l’informes de tes moindres faits et gestes. Je veux pas qu’il t’arrive quelque chose, Pops me tomberait dessus et j’ai pas besoin de ça.

— Écoute, j’ai vraiment envie de passer une soirée avec mes amis sans avoir un chien de garde derrière moi. Je n’ai pas besoin de Dannyboy et encore moins d’un carré VIP. Ce soir, c’est ma soirée d’intégration, je ne veux voir aucun membre du club de mon père tourner autour de moi.

 

J’assiste alors à un combat muet entre les deux. Vu le regard que le type lui lance, j’ai des doutes quant aux chances de Beverly de gagner la partie, mais contre toute attente c’est lui qui finit par abdiquer le premier.

— Comme tu voudras, petite sœur. Sers-leur ce qu’elles veulent, adresse-t-il ensuite au barman.

Ce dernier acquiesce sans rien dire. Admirative de ses gestes, je l’observe préparer nos consommations en un tour de main. Du coin de l’œil, j’aperçois un autre homme parler à l’oreille du type baraqué. Ce dernier acquiesce, lui répond à voix basse, puis il fait un signe de tête à mon amie et s’en va.

 

Une fois nos verres en main, nous reprenons notre chemin en sens inverse à la recherche des garçons. Le temps de les retrouver, je ne peux m’empêcher de lui demander :

— C’était qui ce type ?

— C’est Jace. Un membre du club de mon père.

— Du club ?

— Oui, mon père est président d’un club de motards.

Mon cerveau fourmille de questions, mais Beverly semble être sur la défensive et j’ai l’impression d’entrer sur un terrain miné. Je préfère rester silencieuse et attendre qu’elle m’en dise un peu plus. Mon stratagème fonctionne puisque, rapidement, elle commence à se livrer.

— Pour tout te dire, je ne sais pas trop comment ils fonctionnent. Je ne savais même pas que mon père était propriétaire de ce bar. Ça ne fait que deux ans que je vis avec lui et il reste discret sur les affaires du club. Avant que je parte de la maison, quand j’étais petite, Jace vivait déjà chez nous.

— Ton père l’a adopté ?

— Non. Je… Écoute, ça me gêne de parler de Jace. Je ne suis pas sûre qu’il apprécierait que je déballe sa vie à une inconnue.

— Je comprends. Moi-même je n’aimerais pas que les gens parlent de ma vie dans mon dos.

 

Nous apercevons les garçons assis à une table dans un coin du bar. Ces derniers n’ont pas perdu de temps pendant notre absence et sont en pleine conversation avec un groupe de filles. Brandon m’aperçoit et laisse immédiatement tomber celle avec qui il parlait pour venir me rejoindre.

— Tout va bien ?

— Parfaitement bien. J’ai tenu le coup.

Alors que je lui tends son verre, nous échangeons un regard complice. Lui comme moi savons que je viens de remporter une petite victoire. Il lève sa boisson dans ma direction et nous trinquons tous les deux.

— À ta nouvelle vie, Glitter Girl.

 

Au fur et à mesure que la soirée se déroule, je me sens plus en confiance et détendue. Brandon reste toujours près de moi. Prise de remords car c’est aussi sa soirée, je lui fais signe d’aller vers les autres. Je vois bien qu’il meurt d’envie de se joindre à eux.

 

Alors que je sirote tranquillement mon verre, un étudiant passe près de notre table. Son regard se pose sur moi avec un peu d’insistance. Je lui adresse un sourire crispé pour lui faire comprendre de passer son chemin. Malheureusement, il doit le prendre pour une invitation et vient se glisser près de moi sur la banquette. D’un seul coup, mon mal-être réapparaît et je me sens oppressée. Une envie subite de quitter les lieux se fait ressentir. J’ai l’impression de me retrouver coincée et de manquer d’air. Ce que je redoutais tant est en train de se produire, une vague de panique commence à m’envahir.

Je ne sais pas comment je parviens à me sortir de l’emprise du mec, mais sans m’en être rendu compte, je suis déjà dehors à inspirer de grandes bouffées d’air frais. J’ai besoin d’être seule et au calme. Il y a une ruelle non loin de l’entrée du bar, je m’y faufile. Elle est faiblement éclairée, mais je savoure sa tranquillité. Si je n’avais pas été aussi paniquée, je ne me serais certainement pas aventurée ici. Mais pour le moment mon seul objectif est de m’isoler, loin de la musique, loin de la foule. Il faut que je recouvre mon calme avant d’être aspirée par mes démons.

Je m’adosse contre le mur de la ruelle dans laquelle j’ai trouvé refuge et j’effectue mes exercices de respiration, comme Brandon me l’a appris.

Inspire. Expire.

Inspire. Expire.

Inspire. Expire.

Je me répète que je suis tapie dans l’ombre et que personne ne peut me voir. Peu à peu, mon esprit se reconnecte à la réalité et mon sentiment de panique s’efface lentement. C’est alors que j’entends des voix masculines venir dans ma direction. À leur intonation, je devine immédiatement ce qui va se produire.

C’est bien ma veine.

 

Trois silhouettes apparaissent dans mon champ de vision. Je m’enfonce un peu plus dans l’obscurité de la ruelle pour ne pas signaler ma présence. Je n’ai pas envie d’être mêlée à ce qui va suivre. Un des types est plaqué brutalement contre le mur par celui qui a la silhouette la plus impressionnante que j’aie jamais vue. Le troisième homme se tient un peu en retrait comme s’il faisait le guet. D’un coup, le corps de celui que j’imagine être l’agresseur se tend et, sans prévenir, il envoie un direct dans l’estomac du gars qui est acculé contre le mur. Sous la violence du choc, l’homme se plie en deux. Son gémissement me parvient aux oreilles et m’arrache une grimace de pitié. Des bribes de conversation m’atteignent et je comprends vaguement de quoi il retourne. Il semblerait qu’il soit question d’une affaire de drogue.

— On veut pas de ta merde ici ! Dis à ton boss…

— … notre territoire…

— … représailles.

Je ne capte pas grand-chose de plus avant que l’agresseur, qui semble tout compte fait être du bon côté de la barrière, se déchaîne sur le dealer. Les coups se mettent à pleuvoir. Au fur et à mesure que ses poings s’abattent, la silhouette du dealer s’affaisse de plus en plus et finit par glisser à même le sol. C’est alors que le troisième homme intervient et pose sa main sur l’épaule du chef.

— Frangin, le message est passé. Si tu l’amoches encore plus, il sera incapable de parler et de transmettre le message au cartel.

L’homme qui a interrompu le combat me tourne le dos. À la lueur du réverbère sous lequel ils sont placés, j’aperçois mieux des détails de ses vêtements, notamment son blouson. Je parviens à déchiffrer les différents écussons cousus dessus. Le plus grand occupe la moitié de la surface et représente une faucheuse avec une faucille à la main gauche et un flingue dans la main droite. Ça fait froid dans le dos. Je n’ai jamais compris pourquoi certaines personnes aiment porter des vêtements sur lesquels la mort est représentée. Je poursuis mon inspection et lis l’inscription de l’écusson du dessus : « Black Riders MC ». Ce dessin me dit vaguement quelque chose, mais encore sous le choc d’avoir assisté à la scène de la bagarre, je ne parviens pas à me rappeler où je l’ai vu.

 

Le type qui se prenait pour un boxeur il y a quelques minutes semble reprendre ses esprits et sortir de sa transe. Sous l’effort ou l’adrénaline, sa poitrine se soulève rapidement, ses poings sont toujours serrés le long de son corps.

— Ouais. Prends Dannyboy avec toi et jette-le sur son territoire.

Puis, comme s’il se sentait observé, il se tourne dans ma direction. Je le reconnais immédiatement. Je ne sais même pas pourquoi je ne l’avais pas deviné jusqu’à présent alors que tous les indices étaient là, sous mes yeux : le blouson, la silhouette imposante, et surtout cette voix. Jace.

Il marmonne quelque chose à son copain avant de se diriger lentement vers moi, sans me quitter des yeux. À son approche, une peur insidieuse s’infiltre dans mon esprit. Sa démarche tranquille, comme s’il n’était pas inquiet d’avoir eu un témoin de son altercation, le rend encore plus intimidant. Plus il approche, mieux je discerne son regard, et j’ai l’impression d’être à nouveau dans le bar, hypnotisée par son intensité.

Inconsciemment mes pas me conduisent vers lui jusqu’à nous placer sous un faisceau de lumière. Son assurance et sa carrure imposante lui donnent un charme viril. Il se tient devant moi et je réalise qu’il est plus âgé que moi. Il me surplombe de toute sa hauteur et j’en oublierais presque de respirer. Cet homme a un côté fascinant. Il me donne chaud et froid en même temps et au lieu de ressentir de la peur, comme c’est le cas d’habitude, une certaine excitation me gagne. À cause de l’obscurité du bar, je n’ai pas pu réellement distinguer la couleur de ses yeux, mais à la lueur du réverbère qui se reflète sur son visage, je peux enfin la découvrir. Ils sont gris, un gris froid comme l’acier, et j’ai l’impression qu’ils me transpercent jusqu’au plus profond de mon âme. Son visage est fermé, aucune émotion ne le traverse. Seule la dilatation de ses pupilles noires contrastant avec l’éclat argenté de ses iris montre qu’il est énervé.

Alors qu’il me scrute sans gêne, j’essaie de garder un masque impassible pour ne pas lui montrer toutes les émotions qu’il fait naître en moi.

4

Jace

Cette fille est soit complètement inconsciente, soit idiote. Qu’est-ce qu’elle fout toute seule dans cette ruelle, à la merci du moindre détraqué ? Merde, on est à L.A., pas au fin fond de la cambrousse où il y a plus de vaches que d’habitants. Elle ignore le nombre de pervers qui peuvent traîner dans le coin à cette heure-ci de la nuit ?

Je me décide finalement à prendre la parole. Ma voix est plus mordante que je ne le voudrais, mais elle l’a cherché.

— Je ne sais pas dans quelle catégorie te classer.

Face à son air perplexe, j’ajoute :

— Soit t’es idiote, soit t’es une fille qui cherche les emmerdes.

Elle reste toujours muette et ça commence à me gonfler. Surtout parce que j’ai l’impression que les rôles sont inversés. Cette nana me déstabilise pour une raison que j’ignore. Y a un truc chez elle qui m’empêche d’agir comme je le fais habituellement. D’ordinaire, je l’aurais branchée pour m’amuser un peu, mais avec elle c’est comme si mes instincts primaires étaient verrouillés. Un bref changement d’attitude en elle m’annonce qu’elle est sur le point de me répondre.

— Disons que je suis une fille qui sait que la vie peut réserver des surprises et que parfois elles ne sont pas si bonnes que ça.

Putain de merde ! Ça sort d’où, ça ?

Habituellement, je les effraie toutes. Elle aurait dû se barrer en courant, surtout après la scène à laquelle elle vient d’assister, mais contre toute attente, elle me tient tête. C’est une première.

 

— Hayley !

La fille sursaute et se tourne vers le type qui vient de l’interpeller et qui se dirige droit sur elle. Sans se préoccuper de ma présence, il me contourne puis enroule un bras protecteur autour d’elle. Lui au moins il est futé, il a compris le danger.

— Tu vas bien ?

Il me lance un coup d’œil suspicieux, lui chuchote quelque chose à l’oreille et l’embrasse sur la tempe, histoire de bien marquer son territoire. Il aurait pu lui pisser sur la jambe comme un sale clébard, ça aurait eu le même effet.

Son attitude supérieure de fils à papa m’agace, et de petit futé il passe direct à petit con dans mon esprit. Il se prend pour qui ?

Son regard se pose sur mes phalanges bousillées à la suite des coups que je viens d’assener au type. Je réalise l’image que je dois rendre avec mes mains amochées, les cheveux en bataille et l’adrénaline qui n’a pas encore quitté mon corps. Je dois avoir la tête d’un fou furieux.

— Tout va bien, j’avais besoin de prendre un peu l’air, répond-elle en glissant un regard dans ma direction avant d’ajouter d’une voix hésitante : c’est un ami de Beverly, il m’a tenu compagnie, en quelque sorte.

Ce merdeux rapproche Hayley de lui et m’assène d’un ton suffisant qui me fait crisper les poings à nouveau :

— Je prends le relais, maintenant.

 

Oh oh, mec. On ne se débarrasse pas aussi facilement de moi… Mon côté emmerdeur revient au galop et je ne peux m’empêcher de répliquer une connerie.

— Ma belle, si un jour tu te lasses du style fils à papa, viens me voir, tu ne seras pas déçue.

Je ponctue ma phrase par un sourire en coin, celui qui les fait toutes tomber. Apparemment il fonctionne sur elle aussi car, même si on est dans une ruelle sombre, je pourrais jurer qu’elle pique un fard. Je ne fais jamais dans ce genre de fille, mais rien que pour faire chier son mec, j’ai envie de la prendre pour cible, histoire de m’amuser un peu. Qui sait, je pourrais être agréablement surpris et ça me changerait de toutes les pétasses que je me tape.

Imperceptiblement elle se raidit, et son copain se place un peu devant elle comme pour la protéger. C’est bon signe, il a senti le danger que je représente.

— Viens, Glitter Girl, on rejoint les autres.

Elle acquiesce et suit son petit copain sans prononcer le moindre mot. Elle fait quelques pas, puis elle se retourne d’un coup et ce qu’elle dit me surprend :

— À un de ces jours !

Merde, pourquoi elle dit ça ? Je jure intérieurement quand je me rends compte que même si sur le coup je ne la comprends pas, sa réplique me plaît. Putain mais qu’est-ce qui me prend ?

Avant que je ne prononce quoi que ce soit, elle me fait un signe de la main et repart avec son mec. L’image de ce petit con qui l’enlace par la taille m’énerve. Mais l’emmerdeur que je suis ne se laisse pas abattre et avant qu’elle ne rentre à nouveau dans le bar, je lui lance, pour avoir le dernier mot :

— Jace !

Elle se retourne une dernière fois, je peux lire l’interrogation dans ses yeux. Je lui explique alors :

— Mon prénom… C’est Jace.

Elle baisse un instant la tête, la relève, ses yeux brillent d’un éclat particulier et c’est le sourire aux lèvres qu’elle me répond un simple :

— Je sais.

 

Ce qu’elle ne sait pas, c’est que je viens de placer un pion dans notre future partie d’échecs.

Ce Brandon de mes deux la regarde, s’attendant à une explication sur notre échange. Elle se contente d’agiter la main devant lui, lui faisant signe de ne pas chercher à comprendre. Cette attitude me plaît, c’est un truc entre elle et moi.

Comme le salaud que je suis, je ne peux m’empêcher de penser « T’es bientôt hors jeu, Brandon ».

En prenant conscience de la teneur de mes pensées, je secoue imperceptiblement la tête. Je suis complètement con !

5

Hayley

Les quinze premiers jours de cours ont filé à une vitesse vertigineuse. Je ne me suis rendu compte de rien. J’ai passé la plupart de mon temps à courir après mes professeurs pour faire valider mon inscription à leur cours. J’ai suffisamment d’UV à mon actif pour gagner un semestre et ainsi obtenir mon diplôme d’assistante sociale plus rapidement. Mais ma plus grande fierté de ces derniers jours est l’obtention d’un stage dans un centre de bénévoles pour enfants défavorisés ou victimes de maltraitances.

 

Avec Brandon, nous avons établi le rituel du café du matin. Au début, il n’y avait que lui et moi. C’était notre moment, que je savourais en l’écoutant me raconter ses déboires de lendemain de fête. De manière comique, il me décrivait ses scènes de « sauve qui peut » lorsqu’il quittait la chambre de sa victime au lever du soleil. Ensuite, Beverly et Cameron ont commencé à prendre part à notre rituel. Depuis quelques jours, une cinquième personne est venue rejoindre les rangs. Il s’agit de June, une Texane qui suit un cursus d’art dramatique. On l’a rencontrée lors de la soirée d’intégration et sa chambre est sur le même palier que la nôtre. C’est donc tout naturellement que nous l’avons intégrée à notre groupe. C’est une fille complètement loufoque et gaffeuse, mais pour rien au monde je ne voudrais la changer. Elle a un cœur en or.

 

— J’ai besoin de votre aide.

Beverly s’installe à notre table dans la cafétéria alors que nous nous apprêtions à partir pour rejoindre nos salles de cours respectives.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

Elle attrape le gobelet qui était placé devant moi, boit une gorgée puis soupire.

— Je suis dans la merde.

Je commence à m’habituer à ses grands airs mélodramatiques, alors je lui réponds simplement :

— Raconte.

— T’es au courant que c’est mon père qui m’a refilé ma fausse carte d’identité ?

— Oui. D’ailleurs c’est plutôt cool de sa part.

Elle affiche une moue dubitative à mes propos.

— Hum… Bref, en échange, il m’a demandé de participer au run des Silverlake.

— Le run ?

— C’est une sorte de rassemblement de bikers de tout le pays, mais les civils – c’est-à-dire des personnes comme nous – peuvent y participer. Il y a plein de concerts de programmés, et l’alcool coule à flots. En général, ça dure deux jours, donc les gens campent sur place.

Je hausse les épaules, perplexe.

— Où est le problème ? Ça a l’air sympa !

— C’est cool que tu trouves ça sympa, car j’ai l’intention de vous y emmener. J’ai pas envie de me retrouver au milieu de tous les bikers de mon père.

— Pourquoi ?

— Disons qu’ils me mettent mal à l’aise…

— Ton père ne te protège pas d’eux ?

— Non, ça n’a rien à voir, ils sont super sympas avec moi. Ils sont tous un peu des oncles hyper protecteurs, c’est juste que je n’ai pas grandi dans cet univers et que pour moi c’est le choc des cultures.

— Donc tu veux qu’on vienne avec toi ?

— C’est ça. On pourrait avoir notre propre campement, je ferais des sauts de temps en temps au leur, histoire de faire plaisir à mon père. Mais on pourrait s’amuser, surtout qu’il y a des concerts super au programme.

— C’est quand ?

— Ça commence ce soir. Dites-moi que vous êtes partants !

Je réfléchis un instant, retournant la situation dans mon esprit. J’ai envie de dire oui, mais rien qu’à l’idée de me retrouver au milieu de bikers tout un week-end, je suis terrifiée. J’ai peur de ne pas me contrôler et d’avoir encore une crise de panique. L’autre soir, j’ai réussi à la juguler in extremis mais je ne suis pas certaine d’y parvenir à nouveau. Ces crises arrivent toujours sans prévenir. Il suffit d’un mot, d’une odeur, d’une musique ou d’une bousculade pour qu’elles surgissent.

Alors que je m’apprête à lui dire non, l’image de Jace dans la ruelle s’immisce dans mes pensées. Je revois la scène lorsque je l’ai entendu me crier son prénom de sa voix rauque et chaude. Je me souviens surtout de la réaction de mon corps et que mon cœur s’est emballé comme jamais. Ce soir-là, quelque chose s’est produit. Un peu comme si le mur que j’ai érigé autour de moi s’était légèrement fissuré. Je sais bien que je ne représente rien pour lui, je ne me fais aucune illusion. C’est à peine s’il m’a prêté attention dans le bar. Mais dans la ruelle, pendant un court laps de temps, sa présence a suffi à me transformer et à me faire sentir différente. Ce n’est pas flagrant mais j’ai eu l’impression d’avoir franchi un tout petit pas vers la Hayley que je souhaite devenir. Et j’ai envie de le revoir pour confirmer cette sensation.

Je me lance donc avant que ma raison ne reprenne le dessus et m’intime de faire marche arrière.

— C’est bon pour moi, tu peux compter sur ma présence.

Brandon, mutique jusqu’à présent, décide d’intervenir dans la conversation.

— T’es sûre de toi, Glitter Girl ?

— Oui. Je n’avais rien de prévu ce week-end, de toute façon.

— Si tu y vas, c’est ok pour moi aussi.

— Parfait ! Parles-en à Cameron. De mon côté, je me charge de June, mais je sais déjà qu’on pourra compter sur elle.

— June au milieu de bikers, je demande à voir. Pas sûr que les types s’en sortent vivants avec elle. Et je ne louperais ça pour rien au monde !

On se met tous à rire parce que Brandon a visé juste : June ne va faire qu’une bouchée de ces bikers.

— On se rejoint tous sur le parking principal ce soir à dix-huit heures ?

— Ça ne va pas être possible pour moi. Je dois aller au centre pour enfants après les cours. Mais partez avant moi, je vous rejoindrai directement sur place.

— Ça marche. Je t’envoie l’adresse par message. Je dois partir, mon cours ne va pas tarder à commencer.

 

Quand j’ai annoncé à Brandon que j’avais trouvé un stage dans un centre pour enfants, il a été heureux pour moi car il savait que c’était un de mes rêves. Mais dès qu’il a su où il se trouvait, il a déchanté et est entré dans une rage folle. Il m’a littéralement ordonné de démissionner. Je lui ai tenu tête et, après de nombreuses discussions mouvementées, il a fini par se faire une raison. Le quartier de Florence est l’un des plus défavorisés de Los Angeles. C’est une zone tampon où les gangs cohabitent, avec pour but de faire fructifier leurs trafics, principalement celui de la drogue. En répondant à l’annonce du centre, je savais pertinemment dans quoi je mettais les pieds, mais mon objectif est d’aider les enfants maltraités ou défavorisés, et si je veux le faire, je dois être là où ils se trouvent.

 

***

 

Je ne suis pas de permanence, mais j’ai mis un point d’honneur à venir au centre, car c’est une date spéciale pour Logan, un des petits garçons dont je m’occupe là-bas. Je le lui ai promis et je tiendrai ma parole. Je ne ferai pas partie de ces adultes qui lui mentent depuis toujours.

Un lien s’est rapidement établi entre lui et moi. Il vient dans ce centre depuis un mois, et j’ai découvert que sa famille est aussi fracassée que la mienne. C’est sans doute pour cette raison que nous sommes proches tous les deux. D’une certaine manière, nous nous comprenons.

Aujourd’hui, c’est son anniversaire. Il fête ses huit ans et c’est la première fois depuis sa naissance que quelqu’un le lui souhaite. Il m’a dit plus tôt dans la semaine que son héros est Captain America et j’ai réussi à lui trouver une figurine de son personnage préféré. Sur la route, je me suis arrêtée dans une pâtisserie et ai acheté le plus gros gâteau de la vitrine.

 

À peine ai-je poussé la porte du centre que plusieurs enfants déboulent dans l’entrée en se hurlant dessus. Je mets quelques secondes à analyser la situation, pose mes affaires par terre, et d’un geste rapide, j’intercepte celui qui tient l’objet du délit fermement entre ses mains. Lucy, l’aide sociale du centre, arrive au même moment et m’observe résoudre le conflit. Lorsque les enfants se sont enfin mis d’accord, ils repartent tout aussi rapidement, en redevenant les meilleurs amis au monde. Je me relève et croise son regard approbateur.

— Tu as un don avec les enfants.

Ce compliment me réchauffe le cœur. Je sais parfaitement que je ne suis qu’une goutte d’eau dans l’océan que représente la vie de ces enfants, mais si mon temps libre leur permet d’avoir un peu d’espoir, alors tout ce que je fais n’est pas en vain.

— J’essaie de faire au mieux.

Lucy acquiesce. Elle lance un rapide coup d’œil dans un coin du couloir et ajoute à voix basse :

— Tu es attendue. Il est arrivé dès huit heures ce matin et n’a pas bougé depuis. On a tout tenté pour le sortir de là en lui expliquant que tu tiendrais parole, mais il a refusé de nous croire. Et, comme à chacune de nos tentatives il se renfermait de plus en plus, on a décidé de le laisser tranquille.

Je hoche la tête et lui tends le sac dans lequel se trouve le gâteau pour qu’elle l’apporte dans la cuisine. Je me tourne ensuite vers Logan, mon regard croise le sien. Je n’avais pas remarqué sa présence jusqu’à maintenant. Toutes ses émotions se lisent sur son visage et ça me noue la gorge. Je m’approche en douceur de lui et lui souris. Je sais que Logan a placé une petite partie de sa confiance en moi, mais celle-ci est si ténue que chaque fois j’ai peur de dire ou de faire quelque chose qui la brise.

À mon approche, son sourire se fait vacillant. D’une voix douce, je m’adresse à lui :

— Bonjour, Logan.

Timidement, il me répond d’une petite voix :

— Salut.

— Comment ça va ?

Il se renferme à nouveau sur lui-même et hausse les épaules, indifférent. Je me baisse à sa hauteur, et tout en plongeant mon regard dans le sien, j’attrape un paquet dans mon sac.

— Je crois me souvenir qu’aujourd’hui c’est une date importante pour toi.

Une faible lueur d’espoir apparaît dans ses prunelles. Il hoche tout simplement la tête. Je lui tends le paquet cadeau.

— Bon anniversaire, mon grand.

Alors que n’importe quel enfant se serait précipité sur le paquet pour l’ouvrir, Logan l’attrape mais se jette sur moi et ses petits bras m’enserrent le cou. D’une voix emplie de trémolos, il me chuchote à l’oreille :

— Merci, Hayley.

J’inspire un grand coup pour empêcher les larmes de monter mais c’est peine perdue. Je me détache de notre étreinte et baisse mon visage vers le paquet afin qu’il ne les voie pas et lui demande :

— Tu n’es pas curieux de découvrir ton cadeau ?

D’une main impatiente, il déchire alors l’emballage. Ses yeux s’ouvrent en grand lorsqu’il découvre la figurine de Captain America. Il la serre tout contre lui et se jette à nouveau dans mes bras.

— Merci, Hayley, c’est le plus bel anniversaire de ma vie !

— Et ce n’est pas fini ! Viens avec moi dans la cuisine.

 

Pendant que j’étais avec Logan dans le couloir, Lucy a regroupé tous les enfants du centre dans la cuisine. Le petit garçon glisse sa main dans la mienne et nous entrons dans la pièce.

À peine avons-nous atteint le seuil que tous les enfants se mettent à lui chanter Joyeux anniversaire.

Sous le coup de l’émotion, sa main se crispe un peu plus dans la mienne. Voir la joie illuminer son regard me conforte dans mon souhait de devenir assistante sociale. La vision qu’il m’offre est le plus beau des cadeaux. Sans le savoir, Logan et les autres enfants, nés sous une mauvaise étoile ou dans la mauvaise famille, m’aident à vaincre mes démons. Et je veux les aider en retour.


6

Jace

 

Ma journée était déjà passablement merdique et voilà que je me retrouve devant une caissière qui me fait chier pour deux malheureux dollars. Tout ce que je veux, c’est m’acheter une bouteille de bourbon, passer une soirée tranquille et oublier tous mes problèmes. Mais cette gamine me regarde comme si j’allais l’écorcher vive et reste tétanisée. Et tout ça pourquoi ? Parce qu’il me manque deux putains de malheureux dollars !

 

Ce matin, en ouvrant les yeux, j’ai su que ma journée allait être difficile. Enfin, c’est surtout mon mal de crâne dû à une nuit de picole qui m’a mis sur la piste. Et puis, quand j’ai vu la brune complètement nue étendue sur le lit à côté de moi dans une chambre inconnue, ça n’a fait que confirmer mes doutes. Je ne me souvenais ni de son nom, ni de comment je l’avais ramassée. Et en même temps je m’en foutais. Je sais. Je suis un vrai salaud.

J’ai enfilé mon pantalon, attrapé le reste de mes affaires et je suis sorti de la chambre comme un voleur, sans un regard en arrière. Je ne voulais pas affronter les emmerdes d’un lendemain de nuit de baise.

Je me sens fatigué. Je navigue à l’aveugle sans réel but dans la vie. Je ne veux pas tout plaquer pour autant, mais j’aimerais poursuivre un objectif et pas seulement vivre de trafics et de magouilles.

 

Je passe une main contre mon flanc pour tenter d’atténuer la douleur qui en émane. Le salaud ne m’a pas loupé. En même temps, c’est ma faute, si je n’avais pas eu cette fraction de seconde d’inattention, j’aurais pu voir le coup de couteau venir et l’éviter. Merde, je suis pas un débutant !

Il y a quelque temps, le gérant d’une épicerie de notre quartier est venu nous trouver. Il nous a expliqué qu’il s’était fait braquer trois fois en l’espace de deux mois. Il a porté plainte chez les flics, mais ça n’a servi à rien. Ils sont occupés à essayer d’attraper de plus gros poissons, alors un vulgaire junkie qui pique la caisse pour se payer son shoot, c’est sans importance. Dos au mur, le proprio nous a demandé notre aide. Tous les jours un membre du club est en faction chez lui, histoire de dissuader les petites frappes. Et ce soir, c’était mon tour. C’était l’heure de la fermeture, pendant que le fils du gérant faisait la caisse, on parlait motos. Un mec est entré, il avait l’air un peu louche, mais il ne nous a pas prêté attention et est parti dans les rayons à la recherche de je-ne-sais-quoi. Le gosse me montrait sur son téléphone la photo d’une Harley qui le fait fantasmer et c’est à ce moment-là que j’ai senti la pointe d’un couteau contre mon flanc. Le gamin face à moi était tétanisé et fixait l’homme qui me menaçait. Sous l’effet de l’adrénaline, j’ai mal calculé mon coup et avant que je parvienne à déboîter l’épaule du type, sa lame est entrée dans ma chair. Pas de beaucoup, mais suffisamment pour me faire un mal de chien pour quelques jours.

 

La voix tremblotante de la fille me ramène à la réalité.

— Je suis désolée, mais je ne peux pas vous vendre cette bouteille, mon patron n’acceptera jamais.

J’inspire profondément pour me calmer et ne pas l’envoyer chier. Après tout, elle n’y peut rien. Je prends l’intonation la moins effrayante possible et lui demande de faire un effort parce que j’ai vraiment besoin de tout oublier ce soir. En plus, je dois rejoindre le reste du club pour le run. Je vais être en retard et le Prés’ n’aime pas qu’on se pointe à la bourre.

Au moment où j’ouvre la bouche pour la convaincre de me vendre cette bouteille, une main fine et délicate entre dans mon champ de vision et dépose deux billets d’un dollar sur le comptoir. Stupéfait, je fixe cette apparition quelques secondes, pivote légèrement, remonte mon regard lentement le long du bras de sa propriétaire jusqu’à son visage. Mes yeux finissent par rencontrer les siens. Tout ce que je peux dire, c’est que je n’étais pas préparé à cette vision. Et encore moins à la personne qui me fait face. Je la reconnais instantanément, c’est la copine de Bev. L’autre soir, je ne l’avais pas vraiment regardée. Tout ce que j’avais retenu d’elle, c’était son air de fille à papa. En général, j’évite ce genre de gonzesses comme la peste, elles sont source d’emmerdes. Mais ce soir, je suis littéralement hypnotisé par la profondeur de ses prunelles. C’est comme si je plongeais dans un océan tant le bleu de ses iris est intense. Cette fille est le stéréotype même de l’innocence. Tout en elle le traduit : l’expression de ses yeux, son attitude, même son visage mutin. Putain, d’où me sort cette expression de gonzesse ? Ce n’est pas mon genre de sortir de telles conneries sur une nana. La plupart du temps, je ne leur prête pas vraiment attention : qu’elles soient blondes, brunes ou rousses, je m’en fous. Je ne les utilise que pour le sexe.

 

Sans prononcer le moindre mot, je continue à la dévisager. Elle me donne l’impression d’être face à un ange, avec ses cheveux blonds légèrement ondulés qui lui tombent en cascade sur les épaules. Je parie que cette fille ne se doute pas de l’image qu’elle renvoie. Mon regard glisse sur ses lèvres, légèrement entrouvertes, et cette vision m’envoie des élancements directs dans l’entrejambe.

Ne se doutant pas des idées perverses qui défilent dans ma tête, elle m’observe, silencieuse, à travers ses longs cils. La lueur méfiante de son regard emplit de satisfaction l’enfoiré que je suis.

Alors que nous continuons à nous toiser, la petite caissière s’empare vivement des deux dollars pour les encaisser avec le reste de l’argent déposé sur le comptoir. Impatiente de me voir déguerpir, elle s’empresse de me tendre la bouteille enveloppée dans le traditionnel papier marron. Je l’attrape tout en continuant à fixer l’apparition angélique, et au lieu de la remercier, je lui balance :

— Pourquoi t’as fait ça ?

— Parce que tu semblais en avoir besoin et que j’avais cette somme dans mon sac.

Avant d’avoir eu le temps de lui répondre, je l’écoute demander à la caissière les clefs des sanitaires, puis elle s’en va sans même me jeter un regard.

Fasciné par son répondant, je la fixe jusqu’à ce qu’elle disparaisse de mon champ de vision. Il y a un truc chez cette fille qui m’interpelle et je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Peut-être parce qu’elle maintient une certaine distance par rapport aux gens. Elle n’a pas l’air de comprendre que, pour un type comme moi, cette attitude équivaut à agiter une cape rouge devant un taureau.

 

Je secoue la tête et fais un petit signe à l’employée du magasin avant de sortir.

Une fois dehors, j’inspire profondément tout en observant le ciel constellé d’étoiles. J’adore rouler sur ma bécane la nuit, seul. Je me sens invincible et totalement libre.

Je me dirige vers ma Harley lorsque mon téléphone se met à vibrer dans la poche de mon blouson. Je décroche sans prendre la peine de vérifier qui m’appelle, je sais que c’est le Prés’.

— Ouais ?

— Qu’est-ce que tu fous ?

Le ton de sa voix montre qu’il est en rogne.

— J’arrive. Je suis là dans cinq minutes.

— Ok.

Je raccroche, range mon portable et presse le pas. Je vérifie que tout est en ordre avant d’enfourcher ma moto.

 

À l’instant où j’appuie sur le démarreur, j’entends une voiture toussoter puis caler, le tout suivi d’une bordée de jurons. Je plisse les yeux pour mieux discerner la personne capable de sortir autant de mots fleuris à en faire pâlir une bonne sœur.

Une fois ma vue accoutumée à l’obscurité et à la distance, je vois la copine de Bev s’énerver dans sa caisse, essayant tant bien que mal de la redémarrer. Si elle continue ainsi, elle va finir par noyer son moteur.

Mus par une impulsion, mes pieds se mettent à bouger pour la rejoindre. Je prends appui sur le haut de sa portière et me penche vers sa fenêtre ouverte.

— Alors ma belle, on a un souci ?

Elle sursaute, tourne son visage vers moi et me regarde avec ses grands yeux de biche effrayée. Elle scrute les alentours. Probablement s’est-elle rendu compte qu’elle est seule sur le parking obscur d’une station-service paumée. Elle se ressaisit, redresse ses épaules et me dévisage bravement.

Au bout de quelques instants, elle me répond finalement :

— Ma voiture ne veut pas démarrer.

— C’est ce que je vois, dis-je en désignant l’avant du véhicule d’un signe de tête. Ouvre le capot.

Après une brève hésitation, j’entends le clic significatif. Je me dégage de sa fenêtre et me tourne en direction de son moteur. Je vois que dalle, il fait complètement nuit.

 

Au moment où je me redresse pour lui demander si elle a une lampe, elle m’en tend une. Merde, je l’ai même pas entendue approcher. Je suis vraiment à l’ouest, ces derniers temps.

— Je pense que tu verras mieux avec ça.

— Allume-la et éclaire le moteur, que je regarde.

— Ok.

Sans un mot de plus, elle s’exécute. Je commence par vérifier les bougies, mais tout semble correct de ce côté-là.

— Donne-moi la lampe et essaie de redémarrer.

Je tends la main pour m’en saisir et mes doigts frôlent les siens. Une décharge électrique me parcourt le bras et je m’aperçois qu’elle a ressenti la même chose car elle tressaille.

Avant que j’aie le temps d’analyser ce qu’il vient de se passer, elle contourne la voiture et se précipite derrière son volant. Je l’entends essayer de mettre le contact, le moteur fait un bruit poussif puis plus rien. Je me redresse et lui dis :

— C’est probablement la batterie ou l’alternateur.

Le capot est toujours ouvert, je ne la vois pas d’où je suis, mais je l’entends marmonner un « et merde ». Je le referme et la rejoins.

— Tu vas où comme ça ?

Elle hésite un peu et pousse un soupir plaintif avant de me répondre :

— Je vais au bord du lac qui est un peu plus loin, rejoindre Beverly et les autres.

— Tu ne vas pouvoir aller nulle part avec ta voiture ce soir.

Je reste muet quelques secondes tout en la scrutant. Elle semble complètement perdue et fragile. Je remarque que ses épaules se sont affaissées et qu’elle agrippe son volant comme si c’était une bouée de sauvetage. Je finis par rompre le silence :

— Écoute, si tu veux je peux t’y conduire. Je dois rejoindre le club là-bas.

— Euh…

Mon portable choisit pile ce moment pour sonner à nouveau. Je regarde qui m’appelle et vois que c’est encore le Prés’. Je le range dans ma poche sans prendre la peine de décrocher. Je sais ce qu’il veut me dire : les cinq minutes sont écoulées depuis longtemps.

Je reporte mon attention sur la fille et lui dis d’une voix impatiente :

— Je n’ai jamais fait de mal à une femme et ce n’est pas ce soir que ça va commencer.

Son air peu convaincu m’oblige à ajouter :

— Écoute, si ça peut te rassurer, on a un code d’honneur dans le club. On ne touche pas aux amis des membres. T’es une copine de Bev, donc ce code s’applique à toi par extension. On va au même endroit tous les deux. Décide-toi rapidement : soit tu restes ici toute seule, soit tu viens avec moi pour pouvoir profiter de ton week-end avec tes copains.

Elle hésite encore un peu. À son air, je vois qu’elle réfléchit à ma proposition. Elle continue à se mordiller la lèvre inférieure. De nouvelles images obscènes me traversent l’esprit rien qu’à la voir faire. C’est pas le moment de me faire des films et de l’effrayer encore plus. Je ne sais même pas pourquoi je m’emmerde à vouloir aider cette fille, c’est pas mon genre de me préoccuper des autres et encore moins d’une petite oie blanche comme elle.

Contre toute attente, elle me répond de sa voix angélique :

— Ok.

Une vague de soulagement s’empare de mon être et mon corps se détend. Je ne m’étais même pas rendu compte que j’étais crispé. Sans chercher à analyser mon attitude, je lui lance :

— Bien. Prends tes affaires et suis-moi.

 

Je ne l’attends pas et me dirige vers ma bécane. Je réalise que c’est la première fois que je vais faire monter une nana sur ma moto. J’ignore la raison pour laquelle cette pensée me traverse l’esprit mais l’excitation me gagne en imaginant cette fille assise derrière moi, ses cuisses m’enserrant et ses mains posées autour de ma taille. J’atteins ma Harley et je perçois le bruit de petits pas précipités. Je prends mon casque, me tourne vers elle et le lui tends :

— Mets ça.

— Merci.

Je la regarde mettre mon casque et mon érection devient gênante, si bien que je me sens de plus en plus à l’étroit dans mon jean.

— T’es déjà montée sur une moto ?

— Non, c’est la première fois.

— Grimpe et suis mes mouvements dans les virages.

— D’accord.

Elle enjambe ma Fat Boy de manière maladroite et ma queue de plus en plus comprimée ne demande qu’à sortir pour s’enfouir entre ses cuisses. J’essaye de m’enlever cette image de la tête, en pensant à un chiot mort ou à une vieille à poil toute flétrie, pour faire baisser la pression. Dès que j’arrive au bord du lac, je me trouve une brebis pour l’oublier et me soulager.

 

Je monte à mon tour sur ma bécane, lui saisis les mains, les pose autour de ma taille et démarre.

— Accroche-toi ou tu vas tomber.

Je fais vrombir le moteur de ma Harley. J’ai toujours aimé entendre ce bruit, ça me donne un sentiment de puissance et de liberté.

J’accélère d’un coup sec. Sous l’impulsion, ses mains se cramponnent un peu plus contre mon ventre. Son cri de surprise, ou de peur, me fait rire. Je suis vraiment un salaud parce que même si elle n’a rien dit, j’ai parfaitement compris qu’elle flippait à l’idée de monter sur ma bécane.

 

Sur la route, nous croisons plusieurs autres bikers. J’en reconnais certains, mais c’est à peine si je les vois, mon esprit est trop focalisé sur ma passagère.

Quand nous approchons enfin de notre destination, je m’engage dans une allée boisée. Nous passons devant un panneau publicitaire sur lequel une famille modèle typiquement américaine nous salue. L’inscription « Bienvenue au Silverlake » et les sourires de cette famille semblent me narguer. Si je n’avais pas l’impression d’avoir un ange collé contre mon dos en cet instant, je leur balancerais volontiers un doigt d’honneur. Ce qui me fait marrer, c’est de voir le contraste de ce lieu familial dans lequel tout un regroupement de motards va passer son week-end.

Au bout de cet interminable chemin, un parking se profile et je l’accueille avec un soupir de soulagement. Le trajet m’a paru sans fin. Sentir cette fille assise derrière moi, ses petits seins collés contre mon dos, ses cuisses se serrant de plus en plus autour de moi… C’était un véritable supplice.

Je repère les motos des autres membres du club regroupées dans le même coin et me gare à côté. Deux prospects les surveillent pour la nuit, je leur fais un petit signe pour les saluer. Je coupe le moteur, reste immobile et silencieux pendant quelques secondes, essayant de faire diminuer la barre que j’ai entre les jambes. Mais c’est difficile, mon esprit est concentré sur les mains d’Hayley, toujours plaquées contre mon ventre, juste au-dessus de ma queue.

Sur le point de craquer, je lui balance d’un ton bourru :

— Tu peux me lâcher. On est arrivés.

— Oh… Euh, désolée.

Elle retire ses mains comme si elle s’était brûlée, et à mon grand étonnement l’absence de son contact sur mon corps provoque un sentiment de vide. C’est quoi cette connerie ?

Je chasse rapidement cette impression de ma tête.

— Euh, tu préfères que je descende en premier ?

Sa question me fait revenir à la réalité. Ça fait plusieurs minutes que je reste comme un con, immobile, à grincer des dents, les yeux braqués sur la nuit.

— Descends d’abord. Je ne voudrais pas que tu te casses la figure, lui dis-je en affichant un petit sourire en coin. Désolé de te l’apprendre, mais t’es pas douée sur une moto.

Elle baisse légèrement les yeux et ses joues s’empourprent. Alors qu’elle effectue un mouvement pour se lever, ses deux petites mains s’agrippent à mes épaules pour maintenir un semblant d’équilibre. Voyant son air empoté, j’ancre mes pieds fermement au sol pour stabiliser ma bécane, histoire de l’aider un peu. Il manquerait plus qu’elle tombe la tête la première.

Malgré tout, elle trébuche et je ne peux m’empêcher de ricaner.

— Qu’est-ce qui te fait rire comme ça ?

— Toi, mon ange. Ta façon de descendre de ma moto.

Elle me sourit et me répond d’une manière espiègle.

— C’est vrai que je dois avoir l’air d’un poisson hors de son bocal.

— Non, t’es plutôt sexy une fois dessus. C’est juste qu’il ne faut pas te regarder monter ou descendre.

Contre toute attente, au lieu de se vexer, elle éclate de rire, et je ne peux m’empêcher de penser que c’est le plus beau son que j’aie jamais entendu.

— Ok. La prochaine fois, ferme les yeux, alors.

À cette réponse, mon côté emmerdeur refait surface, et je ne peux m’empêcher de la titiller un peu. Tout en descendant de ma moto, je lui lance d’une voix chargée de sous-entendus :

— La prochaine fois ? Méfie-toi, je pourrais te prendre au mot.

— Euh… Ouais… Enfin, non. C’était juste une manière de parler.

Face à sa confusion, mon sourire s’élargit.

— Je te taquine, mon ange.

Elle fait une grimace et me lance :

— Hayley.

— Quoi ?

— Je m’appelle Hayley… Pas « mon ange ».

— Ok. Mon ange.

Elle soupire, puis elle incline la tête légèrement sur le côté tout en me fixant droit dans les yeux et me dit avec un sourire innocent :

— D’accord, dans ce cas, moi je t’appellerai Bakers.

Je hausse les sourcils d’un air interrogateur.

— Bakers ?

Elle se mordille les lèvres avant de hocher la tête pour confirmer.

— Ouais, c’est le nom de la marque du bourbon que tu as acheté.

Je m’esclaffe. Ce qui est sûr, c’est que sous ses airs fragiles, cette nana a du tempérament et j’aime ça.

— Entendu pour Bakers, mon ange.

 

Cette fille m’intrigue de plus en plus. Je n’ai pas envie de la quitter tout de suite et mon instinct me dit qu’elle non plus. D’où me vient cette idée, je n’en sais rien, mais j’ai l’impression qu’une sorte de connexion vient de s’établir entre nous. Celle-ci est cependant vite brisée par l’arrivée de Beverly et de ses copains, dont le fameux Brandon. Je soupire intérieurement et reporte mon attention sur les nouveaux venus.

— Petite sœur.

Beverly esquisse une grimace à ce surnom mais, fidèle à elle-même, elle trouve tout de suite une repartie.

— Petit génie.

Voyant ma mine renfrognée, elle s’esclaffe. La peste !

C’est alors qu’une chose improbable se produit et me laisse sans voix. Une petite brune surgit de nulle part et se met à débiter tout un flot de conneries.

— Bah alors Hayley, toi aussi tu fais dans le biker ?

Je me tourne vers la principale intéressée pour voir sa réaction. Elle se dandine d’un pied sur l’autre et ses joues se teintent d’une jolie couleur rosée.

Indifférente à son malaise, la brunette poursuit son monologue :

— Je savais bien que sous tes airs de fille sage il y avait une petite dévergondée qui sommeillait.

— Oh… Non, ce n’est pas ce que tu crois…

— Je dis ça, je dis rien, t’as raison de t’amuser…

Hayley essaie d’interrompre sa copine et siffle entre ses dents :

— June…

Imperturbable, la brunette reprend immédiatement :

— Non mais c’est vrai, t’es majeure et à cinq mille kilomètres de ta famille. Amuse-toi, ma fille ! Je te donne même ma bénédiction parce que là, je m’incline. Ce type ressemble à un Dieu du sexe. Je suis sûre que tu vas t’éclater avec lui.

Pardon ? Je crois que je n’ai jamais entendu autant de conneries en si peu de temps. Un autre type s’approche à son tour. Avec un air désolé, il attrape la fameuse June par les épaules et l’éloigne de nous.

Hayley se tourne vers moi, la mine contrite, et ses joues s’empourprent de plus belle.

— Euh… C’était June, dit-elle avec une moue gênée. Elle est toujours comme ça. C’est une fille super mais parfois lorsqu’elle parle elle oublie de filtrer.

Je hausse les épaules et affiche un petit sourire satisfait.

— Ça me va. Être traité de Dieu du sexe, y a pire…

Elle lève les yeux au ciel.

— Les mecs, tous les mêmes. Dès qu’on flatte votre ego, vous vous sentez les rois du monde.

Je lui lance un petit clin d’œil et gonfle ma poitrine :

— Eh mon ange, si je suis un Dieu du sexe, alors c’est sûr je suis le roi du monde.

— Pff… Je ne vais même pas prendre la peine de répondre.

Elle secoue la tête, amusée. Ses cheveux suivent son mouvement et une de ses mèches se coince sur ses lèvres. J’ai envie de tendre la main pour la prendre entre mes doigts et lui glisser derrière l’oreille.

Beverly intervient in extremis et m’empêche de faire une connerie. Merde, c’est pas mon genre de me comporter comme ça !

 Ok. Je crois qu’il est temps pour nous de partir de notre côté et de profiter de notre soirée. Jace, on se verra probablement demain quand je ferai un saut sur votre campement.

— Ça marche, petite sœur.

Je les regarde s’éloigner tranquillement, Brandon enlace la taille d’Hayley qui se blottit un peu plus contre lui. Ces deux-là renvoient le tableau d’un parfait petit couple heureux. Et les voir comme ça me fout en rogne. Je ne comprends rien à mes réactions lorsqu’il s’agit de cette fille. Tous mes repères sont réduits à néant la concernant et ça a le don de m’énerver. Quelque chose me dit que je ne vais pas pouvoir me comporter avec elle comme je le voudrais, mais pour le moment, je préfère ne pas y penser.

 

Je décide finalement de rejoindre les autres membres du club et interpelle un des prospects pour savoir où se trouve notre emplacement. Une fois en chemin pour le campement, j’essaie de ne plus penser à Hayley et à son putain de regard d’ange.

Je concentre mon attention sur ce qui m’entoure et m’imprègne de l’ambiance. Au loin j’entends les notes de musique d’un concert. Le groupe a l’air pas mal. J’ai toujours aimé l’atmosphère qui règne dans les runs. Ça permet de relâcher la pression emmagasinée au cours de l’année et c’est l’occasion pour nous de retrouver des clubs amis avec qui on est en affaire. Une trêve tacite est établie avec nos ennemis. Les organisateurs veillent au grain même si ça n’empêche pas quelques escarmouches. Il ne faut pas se leurrer, rassembler autant de mecs gonflés à la testostérone et leur laisser de l’alcool à disposition, c’est tenter le diable. La plupart du temps, avec les membres des autres clubs, on passe notre week-end à se regarder en chiens de faïence et on fait notre maximum pour éviter que nos chemins ne se croisent.

Commander Black Riders