1

Amandine

2001

 

« L’amitié est une bienveillance réciproque qui rend deux êtres soigneux l’un du bonheur de l’autre. »

 

Complètement absorbée par ma lecture, je croque sans même le regarder un sandwich plein de sucre et de miel. Je décide néanmoins de refermer l’ouvrage en me disant que ce Platon était un véritable génie. Il a réussi à mettre des mots sur ce que j’éprouve pour ma meilleure amie, Chloé. Celle que je considère comme mon double ne devrait plus tarder à me rejoindre dans la cour de récréation.

 

Alors que je suis perdue dans mes pensées, un gloussement me fait lever la tête. Un groupe de garçons et de filles est en train de discuter bruyamment à quelques pas de moi. Pas un ne s’aperçoit de ma présence, mais il n’y a rien d’étonnant là-dedans. Personne ne fait jamais attention à Amandine Lucé, la Transparente. Parfois, je me dis que c’est sans doute parce que je n’ai rien d’intéressant à dire et que ma timidité étouffe toutes mes tentatives de sociabilité. Chaque fois que j’ai essayé de discuter un point de vue durant un cours ou même de dire bonjour à un camarade de classe, tout ce que j’ai obtenu, c’est un regard froid ou des sourires moqueurs. La seule avec laquelle je me sens en totale osmose, c’est ma Chloé.

 

— Coucou, toi ! Alors, encore en train de rêver ? me demande ma meilleure amie en me faisant sursauter.

Nous ne sommes pas dans la même classe, mais cela n’a aucune importance. Nous nous arrangeons toujours pour nous retrouver à la fin de chaque cours. Cela nous permet de nous voir, ne serait-ce que pour quelques minutes.

J’observe la façon dont ses douces boucles blondes flottent à mesure qu’elle marche. Je lui ai toujours envié sa chevelure.

— Tu en as mis du temps ! Regarde ce que j’étais en train de lire en t’attendant !

Je lui colle sous le nez l’exemplaire usé de Platon et lui récite le passage qui a fait battre mon cœur si fort tout à l’heure. Nous nous dirigeons vers sa salle de cours en tentant de nous faufiler parmi les élèves, qui ne font pas un geste pour nous laisser passer. Chloé a le même problème que moi : personne ne fait attention à elle. Elle et moi, même combat.

 

Les couloirs se vident progressivement alors que la plupart des élèves regagnent leurs salles de cours respectives. Nous avons encore un bâtiment complet à traverser. Nous continuons notre traversée, absorbées par notre discussion enjouée. Elle me raconte comment elle a piqué la veille un bouquin caché sous le lit de sa mère.

— C’est une histoire d’amour, mais on est bien loin du schéma banal du Roméo avec sa Juliette ! fait-elle en agitant sa main, le rose aux joues.

— Attends, tu veux dire quoi, là ? que c’est mieux que Tristan et Iseult ? demandé-je en fronçant les sourcils.

— Quoi ? Mais pire !

— Mieux que Manon Lescaut et Des Grieux ?

Nos pas s’accélèrent malgré nous sous le coup de l’excitation.

— Mais, Amandine ! C’est carrément mieux, je te dis ! C’est… c’est trop beau ! Tu comprends, ça décrit l’amour comme je rêve que ça arrive entre Xavier et moi !

Xavier Garant. L’un des mecs les plus populaires du lycée, que Chloé suit des yeux dès qu’elle en a l’occasion. Elle m’a avoué il y a quelques jours qu’elle était amoureuse de lui, même si les seuls mots qu’il lui ait jamais adressés soient « Pousse-toi ! » ou « T’as pas un Kleenex ? ». Un mec si creux que je ne comprends pas l’engouement de Chloé.

Je laisse ma meilleure amie me décrire en détail la première nuit des héros de son roman à l’eau de rose en l’admirant s’animer et gesticuler de joie.

 

Nous arrivons enfin devant sa salle de cours, je lui raconterai plus tard ma dernière conversation avec le meilleur ami de Xavier, Mattéo Brady, le garçon le plus gentil, le plus drôle et le plus sensible que je connaisse. L’homme pour lequel mon cœur se met à battre plus vite lorsqu’il me sourit à la dérobée en classe ou qu’il m’envoie un texto avant que je ne m’endorme. Un garçon qui me voit enfin comme une fille, et non comme « la Transparente ».

 

— Bon, on se dit à tout à l’heure, ma belle ! J’ai un truc sensas à te raconter ! Un truc dingue ! fait-elle en se mêlant aux autres personnes de sa classe.

— Oui ! N’oublie pas que tu dors chez moi ce week-end, bécasse !

— Et toi, n’oublie pas que Chris rentre ce week-end, je suis sûre qu’il aimerait que tu lui fasses un petit bisou !

Christophe, le frère jumeau de Chloé. Il est en internat dans un lycée professionnel. C’est le portrait de sa sœur au masculin : blond, les yeux verts et d’une gentillesse à toute épreuve. Son rêve ? Devenir mécano. Je sais qu’il m’apprécie beaucoup et c’est réciproque. Chloé, Chris et moi avons grandi ensemble.

— C’est toi la tête de linotte, pas moi !

Elle ne me répond qu’en me tirant la langue. Chloé est un vrai clown et j’ai hâte de passer le week-end avec elle et d’en savoir plus sur sa révélation.

 

Alors que je me dirige tranquillement vers le CDI, un chuchotement attire mon attention. Une fille d’une autre classe de seconde est appuyée contre les casiers. La scène pourrait paraître banale si une autre fille ne se tenait pas devant elle, le visage penché, si bien qu’il m’est impossible de savoir de qui il s’agit.

Un éclair métallique accroche mon regard, il a été produit par des talons gigantesques qui rehaussent la silhouette de la nana d’au moins vingt centimètres. Ces chaussures, je les connais bien, ce sont celles de Joanna Dussoulier, la fille la plus en vue du lycée, celle qui ose mettre des tenues tellement serrées et excentriques qu’elle parvient à faire tourner la tête de tous les garçons et même celle de certains profs. Je m’arrête face à cette scène surréaliste et tends l’oreille.

 

— Écoute-moi bien, pétasse ! Tu vas me filer illico tes cent francs, et ne me dis pas que tu ne les as pas, j’ai vu le billet dépasser de ton portefeuille quand tu te payais un Coca au distributeur tout à l’heure !

Ses mots sont quasi inaudibles, mais ils sont prononcés avec une telle violence que je commence malgré moi à trembler même si je sais qu’ils ne me sont pas destinés.

— Mais… je… Joanna, je te jure qu’il ne me reste plus rien… juste de quoi rentrer chez moi… pour le bus…

— Et qu’est-ce que tu veux que ça me fasse, à moi ? Tu vas me filer ta thune, direct !

 

Au lieu de me mêler de mes affaires, je me vois foncer vers Joanna et cette fille dont je ne me rappelle pas le nom.

— Laisse-la !

C’est moi qui ai crié comme ça ? Je ne me pensais pas capable d’un tel courage mais je ne peux pas la laisser s’en prendre à cette pauvre fille.

D’ailleurs, ses grands yeux bleus emplis de larmes me remercient silencieusement. Le regard de Joanna, lui, n’est pas du tout amical.

— Mais qu’est-ce que tu veux, toi ? fait-elle en se tournant complètement pour me faire face.

 Lorsqu’elle s’aperçoit qu’il ne s’agit que de moi, elle m’adresse un sourire mauvais. Je déglutis. Joanna est bien plus grande que moi et ce n’est que lorsque je me trouve plantée devant elle que je m’en rends compte. D’un seul coup, ma gorge devient sèche. La seule satisfaction que j’ai, c’est de voir celle à qui je suis venue en aide déguerpir à toutes jambes.

— Alors ? C’est quoi ton problème, la Transparente ?

Ce surnom de merde est devenu comme mon véritable prénom au lycée, même si je serais incapable de dire qui en est à l’origine.

Malgré tout mon courage d’il y a quelques secondes, je ne trouve rien à répondre à Joanna.

— Allez, bouge, espèce de conne ! Grâce à toi, mes cent balles se sont tirés !

Joanna me bouscule et se dirige vers la sortie. Avant de franchir la porte vitrée, elle se tourne vers moi en me lançant un regard si mauvais que je regrette de n’être pas réellement invisible.

 

***

 

— Il m’a invitée ! Xavier ! Il m’a invitée ! Je n’y croyais pas, mais il l’a fait ! Tu te rends compte, c’est mon premier rencart !

C’est samedi et Chloé passe le week-end chez moi. Alors que nous étions toutes les deux en train de regarder Titanic, le 33-10 de Chloé s’est mis à sonner. Quand elle a commencé à crier, j’ai tout de suite compris que cela avait un rapport avec Xavier.

La voilà qui me brandit son portable afin que je puisse lire le SMS de son amoureux lui demandant de venir avec lui à la soirée organisée chez Mattéo, ce soir. C’est un événement. Tout le lycée en parle depuis au moins une semaine et malgré ma légère déception en pensant que Matt ne m’a pas invitée, la joie de Chloé est la mienne. Notre amitié est si forte que nos cœurs sont connectés : tout ce qu’elle sent, je le ressens de la même façon.

— Tu as trop de chance, ma belle ! m’écrié-je, moi-même au bord de l’hystérie.

Les yeux verts de Chloé sont devenus minuscules sous l’effet de la joie. Son sourire est immense.

 

Alors qu’elle me raconte la façon dont Xavier s’est encore rapproché d’elle à la cantine, la sonnerie de mon portable l’interrompt brusquement. Le cœur battant, je sors mon Ericsson  de ma poche et nous restons muettes pendant quelques secondes.

** Tu peux venir à la soirée avec ta copine ? **

— C’est qui ? s’impatiente Chloé, les yeux agrandis par la curiosité.

Je n’arrive même pas à lui répondre. C’est comme si la Terre s’était arrêtée de tourner. Les mains tremblantes, je laisse tomber le portable sur mon lit. Il rebondit sans faire le moindre bruit.

— Mais tu vas me rendre folle si tu ne me dis rien ! hurle Chloé en me secouant afin de me sortir de ma léthargie.

Je parviens tant bien que mal à articuler ce qui me passe par la tête de manière totalement désordonnée :

— Matt… Mattéo Brady m’a invitée aussi…

Chloé reste un moment à m’observer sans rien dire avant de pousser un cri capable de briser les miroirs. D’un seul coup, elle se jette sur moi avec tant de force que nous tombons à la renverse sur mon lit. Son rire est proche de l’hystérie, et bientôt, je l’imite. C’est une joie tellement intense pour elle et moi que tout a l’air de tourner.

 

— Attends, dis-je complètement essoufflée, je ne lui ai même pas répondu !

Je retrouve mon portable tombé sur la moquette rose et pianote frénétiquement ma réponse sans chercher à trouver des termes élégants ou raffinés. Oui, Mattéo, bien sûr que je veux venir à ta fête !

** Bien sûr ! **

Je sais intérieurement que, quoi que fasse Mattéo, quoi qu’il me propose, je serai d’accord.

 

Chloé saute en bas de mon lit et inspecte son reflet dans la glace fêlée, accrochée derrière la porte de ma chambre, en tirant sur son tee-shirt rose. Elle fait la moue.

— Je n’ai rien à me mettre… Tu aurais quelque chose, toi ?

Je descends du lit, ouvre ma vieille armoire récupérée par mes parents chez Emmaüs et en sors plusieurs jeans et une dizaine de tops pas très attrayants.

 Chloé fait la difficile : elle empoigne, critique et balance chaque vêtement par-dessus son épaule. Ma chambre ressemble très rapidement à un vaste chantier.

Quand le dernier vêtement atterrit sur ma tête, je sais que rien ne lui convient. Et je sais aussi qu’une seule personne peut m’aider.

— Mamaaaaan ? hurlé-je.

Ma mère a toujours des tenues dingues, même si elles sont, pour la plupart, usées. Elle et moi sommes très complices. Je pouffe de rire avec ma meilleure amie en entendant ma mère rouspéter en montant bruyamment les escaliers à la hâte.

Cette soirée promet d’être exceptionnelle.

 

***

 

— Les filles, je viens vous chercher à une heure. Vous restez prudentes, hein ?

J’embrasse ma mère sur la joue.

Nous sortons à la hâte de sa vieille Mégane cabossée et pétaradante. Je suis excitée d’être mêlée aux autres. Pour une fois ! C’est ma première fête et, en plus, je suis avec mon amie de toujours.

— Oui, t’inquiète maman, on gère !

Elle reste quelques instants à nous regarder avant de démarrer. Le bruit de cette auto est tellement peu discret. Pourvu que personne n’ait entendu !

Chloé a les yeux qui brillent. Elle est particulièrement en beauté, ce soir. Le blanc lui va si bien et cet ensemble simple, tee-shirt et jean immaculé, l’a transformée en ange. Malgré mes réticences et mes complexes, Maman a réussi à me convaincre de me glisser dans une longue jupe noire. Et j’avoue que malgré mes kilos en trop, pour une fois, je me trouve à croquer.

Main dans la main, Chloé en blanc et moi en noir, nous traversons la rue et arrivons devant la maison. Sa maison à lui.

J’ouvre lentement le portail et nous entrons dans l’enceinte du domicile.

 

Il n’est que vingt et une heures, mais plusieurs personnes sont déjà à moitié ivres dans le jardin de ce pavillon bourgeois. Gobelets vides et canettes écrasées jonchent la pelouse ainsi que l’allée, rendant notre progression périlleuse. Je sens la main de Chloé trembler légèrement dans la mienne. L’inconnu lui fait peur. Sur ce point, mon amie ne me ressemble pas. Je suis téméraire et peu de choses m’effraient.

— Ne t’inquiète pas, on va bien s’amuser…

Chloé est une fille qui ne révèle jamais véritablement ce qu’elle ressent. Elle masque ses angoisses derrière des sourires trop larges. J’arrive pourtant à deviner ses pensées en regardant ses traits s’animer où se fermer. Comme je le fais chaque fois, je pose ma main sur sa joue. Je parviens toujours à lui arracher ce magnifique sourire que j’aime tant.

 

Après quelques instants à écouter un air r’n’b étouffé par la porte d’entrée, nous entrons dans la maison sans même prendre la peine de sonner. Un épais nuage de fumée blanche nous fait face, embrumant l’intérieur de la maison. Nous nous frayons tout de même un chemin, parmi la foule qui obstrue un long couloir sombre, avant d’arriver à ce que je crois être le salon.

Il fait trop noir pour que je distingue les couleurs véritables de la décoration. La pièce est pleine : une trentaine de personnes s’y trouve. Certains boivent en dansant, d’autres fument ou se pelotent tranquillement sans se cacher.

La main de Chloé serre la mienne de toutes ses forces. Lorsque je suis la direction de son regard, je comprends immédiatement pourquoi. Trois mecs, assis autour d’une table basse, sont en train de snifer des rails d’une poudre blanche sans que ce geste paraisse exceptionnel pour quiconque. C’est la première fois que je vois des personnes se droguer, si ce n’est dans des reportages à la télé. Ce qui est le plus hallucinant ici, c’est l’aisance et la facilité avec laquelle cela se déroule.

J’ai l’impression d’atterrir sur une autre planète, une planète sans interdits, où tout est permis. D’ailleurs, je n’aperçois aucun adulte.

 

Médusées, Chloé et moi restons clouées sur place, sans être capables de nous dire quoi que ce soit. Je suis partagée entre mon envie de découverte et ma peur de l’inconnu.

Saisie soudainement par un vent de panique, je m’apprête à téléphoner à maman pour qu’elle vienne nous chercher plus tôt, mais une voix m’en empêche.


2

Mandy

2017

 

Je n’arrive pas à y croire. Je suis nommée à deux pas de chez moi, dans un lycée à la réputation excellente. À bientôt trente-deux ans, j’ai enfin obtenu mon concours de professeur de français et je vais pouvoir prétendre à une vie normale.

J’ai galéré de petits boulots en petits boulots, jusqu’au jour où, après avoir aidé la fille d’une amie de la famille à rédiger sa dissertation de français, maman m’a soufflé l’idée de devenir professeur. Après deux échecs au concours, j’ai enfin réussi le Capes, il y a trois mois.

Aujourd’hui, il va falloir que je retourne au lycée. Je vais, pour la première fois, repasser les portes de mon enfer personnel.

 

Je fixe ma sacoche neuve de jeune prof en tartinant mon pain de miel.

Je souris légèrement, chose dont je n’ai plus l’habitude. Je serai donc madame Cali. Je ne serai plus une simple élève ou le numéro anonyme d’un dossier Pôle Emploi. Enfin, j’accède à une part de normalité tant attendue. Je vais pouvoir agir pour les élèves là où personne ne l’a fait pour moi. Pour nous.

 

La sonnerie de ma porte d’entrée retentit. Je lève les yeux au ciel. Je sais déjà que c’est maman qui passe me voir, comme tous les jours. Je sais qu’il s’agit d’une visite de contrôle. Histoire de voir si je ne déconne pas.

— C’est donc aujourd’hui le grand jour ?

Maman me prend dans ses bras et me serre fort contre elle. Trop fort. Elle est trop près. Bientôt, cette étreinte maternelle m’est insupportable. J’ai la sensation d’étouffer.

— Maman, lâche-moi, s’il te plaît.

Son beau sourire disparaît. Je n’arrive plus à la laisser m’aimer. Je n’arrive plus à me conduire comme une fille devrait se comporter avec sa mère. Même si ça lui fait mal, je ne peux plus rien lui apporter, et surtout, je n’en ai pas la moindre envie.

— Que veux-tu, maman ?

Je lui tourne déjà le dos en mangeant rapidement la dernière bouchée de ma tartine avant de boire une gorgée de ma tisane au tilleul.

— Euh… je voulais savoir comment tu allais avant ta rentrée.

— Ce n’est pas une rentrée ! Je dois juste récupérer mon emploi du temps, rien de plus !

 

Tout en disant cela, je mets mes escarpins noirs et ma veste en jean. Je jette un coup d’œil à ma glace géante sans me préoccuper davantage de maman qui reste plantée au milieu de mon appartement. Je dois le reconnaître, le reflet qui me fait face est flatteur. Il n’y a plus rien de l’adolescente boulotte que j’étais autrefois. Les années m’ont délestée de pas mal de kilos. Mes cheveux blonds, fades et ternes, sont désormais disciplinés et éclaircis. Ils tombent en boucles souples le long de mon dos. Mes yeux bleus, hérités de ma mère, sont maquillés avec soin même s’ils ont perdu leur éclat. Ils sont aujourd’hui voilés en permanence. Voilés par mes expériences, mes pertes, ma culpabilité.

 

Je sursaute. Maman a posé sa main sur mon épaule et me regarde dans le miroir. Elle m’adresse ce sourire qu’elle a toujours. Celui qui me réconforte et m’oppresse à la fois.

— Ne pense pas à tout ça, ma chérie. C’est du passé…

Comment peut-elle penser cela une seule seconde ? Bien sûr que non, ce n’est pas du passé ! C’est mon présent, mon quotidien, et je sais que ce sera aussi mon avenir. La tristesse et la culpabilité sont mes tendres compagnes. Des compagnes éternelles.

Je me tourne vers maman et je lui fais face. Sa présence m’est maintenant intolérable.

— Maman. Sors d’ici, s’il te plaît.

Ses yeux s’emplissent de larmes. Je les ai vues si souvent couler sur son visage, toujours par ma faute.

— Ma chérie…

Je la coupe d’un geste. Je dois partir dans cinq minutes, pas question de la regarder se lancer dans un spectacle mélodramatique dont je n’ai strictement rien à foutre.

 

La voyant toujours plantée là, je la saisis rageusement par le bras avant de la mettre à la porte de mon appartement. Elle ne m’oppose aucune résistance, habituée à ma rudesse et à ma froideur. Lorsqu’elle se retrouve sur le palier, je referme aussitôt la porte. Je reste adossée là, en laissant le son de ses larmes me bercer.

— Ma chérie ! Tu dois oublier cette histoire ! Ce n’était pas ta faute ! sanglote maman derrière la porte.

J’essuie à la hâte des larmes qui coulent sur mes joues tout en souriant. Mes pleurnicheries m’amusent, aujourd’hui. Je n’arrive plus à être triste, je n’arrive plus à être émue, je n’arrive plus à rire. Mon cœur est hermétique à tout sentiment. Le seul plaisir que je m’octroie, c’est le sexe. À haute dose. C’est tout ce que peut espérer « Amandine la truie ». Les hommes que je rencontre ne s’en plaignent pas et ne cherchent pas à s’incruster dans ma vie aseptisée. Le sexe me permet de maîtriser ce que je n’ai pas réussi à contrôler il y a bien longtemps. Mon attitude peut choquer, mais il y a des lustres que je me moque de ce qu’on pense de moi. C’est ainsi qu’Internet, les bars et la rue remplissent mon lit.

Mais je n’ai pas le temps pour aimer qui que ce soit. Maman m’aime, mais elle perd son temps, personne ne peut m’aimer. Ni elle, ni moi d’ailleurs. Je ne mérite que cette vie stérile et totalement noire.

 

Je me regarde une dernière fois dans le miroir et nettoie les traces de mes larmes. J’attrape ma sacoche avant de sortir à grands pas de chez moi. Lorsque j’ouvre la porte, ma mère n’est plus là.


3

Amandine

2001

 

— Coucou Amandine ! C’est chouette que tu aies pu venir !

Mattéo Brady est non seulement beau à voir, mais aussi à entendre. Sa voix est suave et sucrée comme le miel. Malgré l’obscurité et la fumée, je discerne le brun ambré de ses yeux, ses cheveux chocolat, et son sourire pour lequel je craque depuis la première fois que je l’ai vu.

— Je commençais vraiment à m’inquiéter, tu sais ! dit-il en me faisant la bise.

Sa barbe naissante égratigne délicieusement mes joues. Tous mes sens sont en éveil.

Mattéo remarque la présence de Chloé qui se tient à mes côtés, l’air quelque peu effrayé. Il s’approche de mon amie et la salue à son tour.

— Bonjour. Tu es… Zoé ? Alizée ?

— Euh… Chloé… Je suis Chloé, balbutie-t-elle.

Mattéo lui sourit en dévoilant ses magnifiques dents blanches.

— Ah ! Tu es la fameuse Chloé ! Xav’ n’arrête pas de parler de toi ! Mais venez dans la cuisine, les filles ! On y sera plus à l’aise pour discuter. Xav’ et quelques potes nous attendent.

 

Chloé semble plus à l’aise. Je lui adresse un petit sourire complice et nous suivons mon bellâtre, sans pour autant nous lâcher la main.

Nous arrivons dans l’immense cuisine de la maison. L’éclairage vif me surprend un peu et je fronce instinctivement les sourcils. Cela se voit que les parents de Mattéo sont riches. En tout cas, plus riches que les miens. J’ai l’impression d’être dans la cuisine d’exposition de chez Conforama. Tout y est neuf, rutilant, bien assorti. Je suis à des années-lumière des éléments disparates et vieillots de l’intérieur de mes parents.

Des quantités de bouteilles d’alcool vides trônent sur la table et le plan de travail. Comment peut-on boire autant ?

Plusieurs personnes sont dans la pièce : je reconnais Joanna, qui se roule tranquillement un joint, adossée sur le four ; Clarence, l’air complètement parti ; Xavier, assis sur le plan de travail, son PC portable sur les genoux, et Lindsey, qui est en train de se servir un verre de jus d’orange avant d’y ajouter un long doigt de whisky.

 

Chloé et moi restons plantées à l’entrée. Nous n’osons même pas dire bonjour tant ces élèves de Terminale nous impressionnent.

S’apercevant de notre malaise, Mattéo prend les choses en main.

— Hé, les copains, je vous présente Amandine et Chloé. J’suis en cours avec Amandine et elle m’a beaucoup aidé pour mon expo d’SVT.

C’est vrai que c’est grâce à moi que nous avons obtenu un 16/20. Notre préparation à la bibliothèque ayant plus été rythmée par nos fous rires que par un travail sérieux.

 

Xavier lève le nez de son écran et, en apercevant Chloé, il lui adresse un large sourire. Cette dernière se libère de ma poigne pour se rapprocher de son prince charmant. Il lui parle si bas que je ne parviens pas à saisir leur conversation. Très vite, il prend mon amie par les épaules et l’emmène hors de la cuisine.

Avant qu’ils ne passent la porte, j’attrape le bras de Xavier.

— Tu prends soin d’elle, hein ?

Chloé me fait les gros yeux, mais je l’ignore. Ma meilleure amie est parfois un peu naïve quand on sait la mettre en confiance. Je me sens toujours le besoin de la protéger.

Xavier me sourit, mais bizarrement cela ne me rassure qu’à moitié. Il s’approche de mon oreille :

— T’inquiète ! C’est ma princesse, ce soir !

Là-dessus, ils sortent sans que je puisse répondre quoi que ce soit.

 

Lorsque je me retourne, c’est un Mattéo souriant qui me fait face. Il est bien plus grand que moi, mais aussi plus vieux. Je crois qu’il s’est fait virer de plusieurs bahuts avant d’arriver dans le mien et qu’il a déjà vingt ans. Même si une partie de moi me dit d’être méfiante, l’autre me pousse à croire que quelque chose est possible entre nous. Il ressent forcément quelque chose pour moi, sinon, pourquoi m’adresserait-il tous ces sourires ? Pourquoi m’enverrait-il tous ces SMS pour me souhaiter bonne nuit ou pour savoir comment je vais ? Pourquoi m’aurait-il invitée et présentée à ses copains ? Il est forcément un peu amoureux de moi…

Le mec de mes rêves me tend un verre de jus d’orange en me souriant. Il aurait pu inviter n’importe quelle autre fille du lycée et il m’a pourtant choisie, moi, « la Transparente ».

Je me saisis du verre, et l’espace de quelques secondes, nos doigts se frôlent. Une décharge électrique me parcourt instantanément des pieds à la tête. Est-ce cela le désir ? Je n’ai jamais rien fait avec aucun mec excepté en vacances, à Deauville, l’été de ma sixième, mais cela s’était limité à quelques baisers timides. Rien à voir avec la boule puissante qui est en train de me chauffer le ventre.

Mattéo continue à me sourire. Ce mec est si beau !

 

La voix de Joanna me tire de mon extase contemplative. Je repense à la scène d’hier et à sa méchanceté envers cette pauvre fille. J’ai soudainement peur qu’elle ne s’en prenne à moi.

Alors qu’elle se dirige vers celui que j’aime, je me prends à la détester. Je hais son style vulgaire : minijupe, décolleté plongeant, chaussures écrase-merde, maquillage outrancier. La parfaite pouffe, selon moi.

La voilà qui se colle contre le dos de Matt et qui lui ébouriffe les cheveux. Elle en rajoute en lui léchant le lobe de l’oreille et finit par poser un regard dédaigneux sur ma petite personne. J’ai l’impression d’être un insecte.

— Alors, comme ça, la Transparente, tu te tapes l’incruste après m’avoir fait chier hier ?

Je ne vais pas me laisser faire.

— C’est Matt qui m’a invitée, je ne me tape pas l’incruste !

Pour toute réponse, elle se contente de me souffler la fumée épaisse et nauséabonde de son joint en pleine figure. Je manque de m’étouffer.

— C’est pas pour les bébés, ici ! Ta maman sait que tu n’es pas encore au lit et bordée ?

Pour appuyer ses dires, elle fait mine de sucer son pouce. Mais quelle conne ! Je réponds trop vite, et donc stupidement :

— C’est ma mère qui m’a emmenée, alors elle sait que je suis ici !

Plusieurs personnes qui avaient commencé à suivre notre conversation éclatent de rire. J’ai envie de ramper sous terre et de mourir. Comment puis-je être aussi gourde ?

Joanna embrasse Mattéo sur la joue avant de m’adresser une dernière vanne :

— Eh bien, amuse-toi bien, ma petite Transparente !

Elle s’en va en ondulant outrageusement des hanches.

Les rires couvrent la musique. Je n’ai jamais subi une honte pareille.

Mattéo m’observe, l’air navré. Il tente de m’attraper par le bras mais je me recule, trop honteuse pour qu’il me voie ainsi. Je sens que je vais pleurer, et si cela doit arriver, il est hors de question que je le fasse devant tout le monde. Je m’enfuis, sans regarder derrière moi.

 

***

 

En arrivant dans la véranda, il me semble que je respire déjà mieux. Je ferme les yeux et retire mes lunettes avant d’essuyer rapidement ces larmes qui menacent de faire couler mon mascara.

Je m’assois dans l’obscurité sur une chaise en bois. Seule la lumière de la cuisine éclaire l’endroit, je reste dans la pénombre en serrant mes bras contre ma poitrine. J’ai envie de rentrer chez moi, de me mettre en pyjama et d’engloutir tout un pot de miel. Juste pour me réconforter.

Un gloussement familier me fait tourner la tête. Dans l’obscurité, un couple est en train de s’embrasser. Je ne vois pas très bien, mais le mec a l’air d’avoir remonté le tee-shirt de sa copine. Il lui pétrit la poitrine.

Je déglutis. Je n’ai jamais vu un couple se caresser de manière aussi poussée en vrai. La boule chauffante que j’ai sentie tout à l’heure se reforme au creux de mon ventre.

Mais, tout à coup, la fille penche la tête en arrière et sort de l’obscurité. Je retiens un cri car cette fille, c’est Chloé.


4

Mandy

2017

 

J’ai été accueillie chaleureusement par les enseignants du lycée dans lequel je vais officier sous peu : sourires et conseils m’ont été prodigués avec bienveillance. Le proviseur m’a indiqué que le tuteur qui me suivra durant mon année de stage arrivera en retard : il habite le Médoc et est resté coincé sur la rocade bordelaise.

 

Je me sens en décalage par rapport à tous ces professeurs qui écoutent, l’air béat, le discours de bienvenue du séduisant proviseur, monsieur Aly. Je fais mine d’écouter sagement alors que je suis en réalité en pleine phase d’observation.

Il y a beaucoup de femmes dans ce lycée. La prof d’SVT — ou de physique, je ne sais plus — n’arrête pas de me coller. Je crois me rappeler qu’elle s’appelle Morgane. Elle s’est assise à côté de moi et papillonne des cils à chaque parole du proviseur. Cela crève les yeux qu’elle en pince sévèrement pour lui. Elle ne cesse de me tapoter le bras ou de me chuchoter des anecdotes chaque fois qu’il regarde dans sa direction. Elle a l’air sympathique, mais j’ai généralement du mal avec le copinage ridicule et les gloussements hystériques. Je tiens à mon indépendance plus que tout, même en amitié. Cela évite de souffrir…

La plupart des hommes autour de moi sont bedonnants et grisonnants. Rien de très distrayant. Pourtant, un spécimen me semble plutôt appétissant. Je crois qu’il s’est présenté comme professeur de mathématiques et qu’il s’appelle Nathan. Je me trouve assise à quelques tables de lui, je peux donc l’observer à loisir. Blond, le nez droit, la mâchoire masculine, les traits réguliers. Il écoute attentivement en tapotant sa bouche de ses longs doigts. Je me souviens de sa recommandation après qu’il m’a fait la bise, tout à l’heure, en me tendant gentiment un café que j’ai accepté bien que je déteste ça : « Si tu as besoin de conseils ou même de t’amuser un peu durant ta journée, je suis là ! Il paraît que je suis un vrai clown ! »

M’amuser un peu ? Il ne croit pas si bien dire… J’étudierai son cas plus tard, c’est certain.

 

Je jette un œil à mon emploi du temps : j’ai beaucoup d’heures libres durant ma semaine et plusieurs journées de formation prévues pendant cette année scolaire. Monsieur Aly m’a prévenue que je devrai voir avec mon tuteur pour convenir de rendez-vous réguliers pour faire le point sur mes interrogations.

J’ai déjà une vague idée de la façon dont les choses vont se passer : je vais devoir me taper les conseils et les tête-à-tête réguliers avec un petit vieux à lunettes et à l’haleine nauséabonde. Quand on m’a parlé de « tuteur », c’est ainsi que je me le suis représenté. Ça promet une belle année de galère !

Monsieur Aly ne m’a pas donné le nom de ce fameux tuteur, il était trop troublé par le décolleté avantageux que laisse entrevoir mon chemisier blanc. Je sens que mon supérieur hiérarchique n’est pas insensible à mon charme. Si jamais je m’ennuie ou que Nathan résiste à mes tentatives de séduction, je pourrais peut-être viser le haut du panier avec ce proviseur aux allures de Bradley Cooper.

Ce dernier se tient debout derrière son pupitre et je m’amuse à essayer de l’imaginer nu devant moi, le membre dressé. Mes yeux se perdent sur son entrejambe, et vu la façon dont tombe son pantalon gris, je suis persuadée que ce qui s’y trouve en dessous doit être intéressant. Aucune alliance à son doigt. Parfait…

 

Je ne m’attache pas plus à mes conquêtes qu’aux autres personnes qui défilent dans ma vie, l’amour n’est pas fait pour moi. La seule chose qui compte à mes yeux est ma mission éducative auprès des élèves. Ce sont eux l’avenir. J’ai certes voulu exercer ce métier pour enseigner le français, mais aussi pour pouvoir expliquer à tous ces jeunes les conséquences de leur comportement envers leurs camarades. À cet âge, il est facile de se moquer, d’insulter et d’agresser sans imaginer ce qui peut en découler. Des conséquences dramatiques…

Si je pouvais faire quelque chose pour revenir en arrière et que tout cela ne soit jamais arrivé, je le ferais. Si je croisais les protagonistes responsables du chaos de ma vie, je sais que cela pourrait mal tourner. Quand j’y pense, les seuls sentiments qui m’animent sont la colère et la soif de vengeance.

 

— Ah ! Monsieur Mattéo Brady, enfin là !

La réplique de monsieur Aly qui accueille son collègue en retard me glace des pieds à la tête et me replonge d’un seul coup dans les ténèbres de mes années noires.

 En me retournant, je découvre le visage de celui à qui je dois d’être ce que je suis devenue aujourd’hui : une coquille vide.


5

Amandine

2001

 

Je ne peux pas détacher les yeux de Xavier et Chloé. Ils ne s’aperçoivent pas de ma présence, absorbés par leur étreinte torride. Ma meilleure amie soupire en caressant les cheveux bruns de Xavier tandis que ce dernier entreprend de décrocher son soutien-gorge. Je sais que je dois m’en aller, mais je prends conscience que la vue de leur couple m’excite.

Je me lève avec précaution afin de regagner la maison. Je suis un peu déboussolée : je suis seule, ma meilleure amie passe un moment exceptionnel dans les bras du garçon de ses rêves, pendant que je me retrouve au milieu d’une bande de crétins drogués et alcoolisés. Comme une idiote.

Je sors mon Ericsson de la poche de ma veste, mais je me ravise. Il n’est pas question que j’appelle maman à la rescousse comme une gamine. Ce serait donner raison à Joanna.

Je ne sais plus quoi faire. Je souffle bruyamment, en m’appuyant sur l’un des murs du couloir, agacée par cette soirée qui part complètement en live.

 

Une main me tapote l’épaule. En me retournant, je fais de nouveau face à Joanna qui me sourit, un air indescriptible sur le visage. Je suis prête à m’en aller, mais elle me retient par le bras.

— Excuse-moi pour tout à l’heure, la Transpa… euh, je veux dire, Amandine. Je n’aurais pas dû te parler comme ça. Et merci pour hier : tu m’as empêchée de faire une belle connerie. C’est sûr que Margot serait allée se plaindre à cette connasse de Corto si je lui avais chipé ses cent balles…

Quoi ? Cette pimbêche me présente ses excuses ? Première nouvelle.

Elle poursuit.

— En fait, tu sais pourquoi je t’ai mal parlé tout à l’heure ?

Je ne lui réponds rien et me contente de la regarder avec indifférence.

— Matt est mon meilleur pote et je me demandais ce que tu foutais là. Je pensais que tu étais comme les petites de Seconde, prêtes à tout pour côtoyer un « bad boy » juste pour pouvoir crâner au lycée. Il faut dire aussi que la beuh me rend toujours trop parano !

Je fulmine. Bien sûr, le côté mauvais garçon de Mattéo m’attire, mais c’est plutôt son caractère romantique qui me plaît. Lorsque nous préparions l’exposé d’SVT, après nous être fait virer de la bibliothèque, il m’a récité un poème de Baudelaire, Le Spleen. J’étais au bord des larmes tant j’étais émue. C’était la première fois que je pouvais parler littérature avec un mec. Personne ne le sait, mais Mattéo est un mec sensible et cultivé. Quand nous nous appelons, c’est toujours pour discuter de choses et d’autres, mais surtout de lecture, dont nous sommes lui et moi passionnés.

 

Joanna me sourit encore. Sans que je me l’explique, je la trouve tout à coup sympathique. C’est peut-être parce que je me sens paumée dans cette soirée.

— Tu es seule ? me demande-t-elle ironiquement.

— Oui, Chloé est avec Xavier.

Je me mets à repenser à leur étreinte enflammée, les joues en feu. Joanna se met à rire en me faisant un clin d’œil.

— En tout cas, ta copine n’avait pas l’air de s’ennuyer la dernière fois que je l’ai vue ! Tu veux boire un coup ?

Sa soudaine bienveillance me réconforte. Je suis contente qu’elle ait compris la sincérité de mon caractère. Elle me prend par la main et me ramène à la cuisine. Il n’y a plus personne, cette fois, une vague odeur de cannabis flotte dans l’air. Joanna se saisit d’un verre contenant un liquide ambré, le vide dans l’évier avant de le laver rapidement. Elle ouvre le frigo et en sort une bouteille d’Oasis. Elle en verse dans le verre nettoyé et me le tend en me souriant.

— Je ne vais pas te proposer de sky , je pense que c’est pas ton truc, plaisante-t-elle.

Je m’en saisis avant de m’assoir sur une chaise, devant la table chargée de cendriers pleins et de bouteilles vides. Joanna m’imite et m’observe siroter tranquillement le liquide sucré qui me réconforte.

 

— Il te plaît, Matt ?

Je manque de m’étrangler tant sa question me gêne. La seule personne avec qui je me laisse aller à la confidence, c’est Chloé. Mais pour la première fois de ma vie, elle n’est pas là pour écouter mes états d’âme. Joanna pose sa main sur la mienne. Elle m’observe gentiment avant de me murmurer :

— Tu peux me faire confiance, Matt est un pote et je veux le meilleur pour lui. Tu as l’air d’être une fille super et assez mature.

Elle se sert un verre de Coca avant de m’adresser un clin d’œil complice.

— Tu sais qu’il n’arrête pas de me parler de toi ?

Je sens mes cheveux se dresser sur ma tête. Quoi ? Mattéo Brady parle de moi ? Je déglutis. Je dois rêver. Joanna poursuit sur le même ton badin :

— Il n’en a pas l’air, mais il est vachement timide, en fait. Il est sorti avec quelques filles mais aucune ne lui a plu. Elles étaient trop gamines.

J’ouvre grand les yeux, je suis maintenant dévorée par la curiosité. Joanna a l’air de s’y connaître en amour et tous les conseils qu’elle pourrait me donner seraient bons à prendre, c’est certain.

— Qu’est-ce que je peux faire pour le garder… Euh… s’il se passait un jour quelque chose entre nous ?

La question est sortie toute seule. Une histoire avec Mattéo serait l’un de mes rêves les plus fous. Je suis prête à tout pour ça.

Joanna regarde à droite et à gauche avant de se rapprocher un peu plus de moi.

— En fait, Mattéo est un vrai coquin ! Les filles avec qui il est sorti n’étaient que des coincées, pas foutues de se laisser aller. Alors laisse-moi te donner un conseil : avec Matt, ne fais pas comme ces nunuches. Laisse-toi aller, mais sans te forcer à quoi que ce soit. Matt déteste ça. Il doit sentir la petite dévergondée qui est en toi et pas la fille prête à coucher uniquement pour le garder. Tu verras, il sera à toi !

Je me mords les lèvres. Je n’ai jamais rien fait avec qui que ce soit, mais dès que je pense à Mattéo, la boule puissante qui m’est devenue familière me chauffe douloureusement les entrailles.

Depuis une semaine, je me mets à penser à lui et à ses mains sur moi, dans mon bain. Et depuis une semaine, j’ai commencé à explorer mon corps et mon intimité. Maman a même cru, hier, que je me trouvais mal tant mes gémissements l’inquiétaient. Depuis quelques jours, je me sens prête à franchir le cap. Mais pas avec n’importe qui. Avec lui, Mattéo Brady.

 

Comme si mon esprit et mon corps l’appelaient, voilà le mec de mes rêves qui entre dans la cuisine. Joanna se racle la gorge et se lève en me lançant un regard complice.

— Je vous laisse ! À tout à l’heure ! fait-elle d’une voix guillerette.

Mattéo l’observe s’en aller en fronçant les sourcils avant de s’assoir à la place qu’elle occupait. Il me regarde un long moment, l’air inquiet, et finit par rompre la glace :

— Ça va ? Je suis désolé pour tout à l’heure. Je ne sais pas ce qui a pris à Joanna…

— Elle m’a expliqué, tout va bien. Elle est même plutôt sympa.

Matt relâche un soupir qu’il semblait contenir. Il passe la main dans sa chevelure chocolat avant de me couver de son regard miel. Je me mords les lèvres : ce mec est tout en sucre. Pour couronner le tout, il m’adresse un sourire éclatant qui achève de me faire fondre, tout en se rapprochant un peu plus de moi.

— Je suis heureux que tu sois là. J’adore être en ta compagnie.

Il s’arrête un moment et me dit encore plus bas.

— Je n’ai jamais osé te le dire, mais je te trouve… enfin… Je te trouve très intelligente… et très jolie…

Je n’ose pas lever les yeux alors que je sens son regard me fixer intensément.

 

Je sursaute. Sa main vient de se poser doucement sur la mienne et ses doigts entreprennent de jouer avec les miens. Ma boule chauffante s’active puissance dix. Je me mords les lèvres en pensant aux conseils de Joanna.

Pour dissimuler mon trouble, je me lève sans relâcher sa douce poigne.

— Il fait très chaud tout à coup, ça te dit d’aller prendre l’air ?

Nous arrivons très vite à l’extérieur sans que je sache ni comment ni par quel chemin nous sommes passés. Mais une fois sur la terrasse, l’air frais n’a aucun effet sur moi. Le contact de la main douce de Mattéo n’a fait que renforcer la température de mon corps.

Nous nous retrouvons tous les deux, seuls. Je regarde la pénombre de la véranda dans laquelle Xavier et Chloé étaient plongés, en constatant qu’ils ne s’y trouvent plus.

Mattéo est juste là, dans mon dos. Je perçois sa respiration douce derrière moi. Je préfère ne pas me retourner et je choisis de goûter à ces délicieux instants dont je rêvais depuis si longtemps. Il se rapproche encore plus près : son torse touche désormais mon dos et, instinctivement, je plonge mes deux mains dans les siennes. Je ne me suis jamais trouvée aussi bien qu’à cet instant. La musique et ses basses sont couvertes par les battements de mon cœur et nous restons là, enlacés, mais sans nous regarder. Je suis amoureuse de ce garçon beau et délicat, j’en suis tout à fait certaine maintenant.

 

« Il aime les filles qui se laissent aller… »

Je sais ce qu’il me reste à faire. J’en ai rêvé depuis des jours et des jours, dans ma baignoire, dans ma douche, dans mon lit. Je veux les mains de Mattéo sur moi et je veux que ce soit lui le premier.

Je me retourne brusquement pour lui faire face. J’écrase ma poitrine contre la sienne et je me perds dans le miel de son regard. Il semble tout à coup hésiter. Que se passe-t-il ?

— Viens, on va aller dans ma chambre, on sera plus tranquilles, chuchote-t-il.

Je me laisse guider par Mattéo à travers les ténèbres du long couloir. Avec lui, cette ambiance sombre ne me fait plus peur.

 

Très vite, nous arrivons à la chambre. Sa chambre. Tout y est comme dans la quasi-totalité des pièces de la maison : plongé dans le noir. Seule une petite lampe de chevet éclaire faiblement la vaste pièce. Son lit en occupe la plus grande partie alors qu’un canapé se trouve dans un coin juste en face.

Sans raison, je suis hypnotisée par le lit, j’ai envie de m’y renverser avec Mattéo, qu’il m’embrasse, qu’il ôte mes vêtements en me disant qu’il m’aime. Dans un long soupir, je lui dirais que moi aussi, je l’aime depuis le tout premier jour, mais davantage depuis sa déclamation de Baudelaire. Et je le laisserais me faire découvrir les vertiges du désir et de l’amour.

Mattéo me transporte et me fascine. Il se place en face de moi et plonge son regard dans le mien. Le temps s’arrête, le sang afflue dans mes tempes battantes. Je le reconnais : j’ai terriblement envie de lui. Tous mes sens l’appellent. Je sais que je lui plais. Du moins j’espère…

— Tu es si jolie, Amandine.

Cette fois-ci, je ne lui laisse pas le temps de se dérober : je me jette sur ses lèvres délicieuses. Je n’ai plus envie de réfléchir. Ça y est, on s’embrasse ! On sort ensemble ! Et je sais que si je fais l’amour avec lui, si je lui donne ce que j’ai de plus précieux, il me considérera comme sienne. J’ai totalement confiance en lui et savoure chaque parcelle que m’offre sa bouche magnifique.

Ses lèvres : du sucre. Sa langue : du chocolat chaud. Son odeur : du miel.

Je soupire de plaisir et presse un peu plus mon corps contre le sien. Je sens une bosse durcir contre ma cuisse.

Waouh… Je sais ce qu’il se passe lorsqu’un garçon est excité. Un jour, Chloé et moi avons visionné en cachette un film porno dans sa chambre, sur son ordinateur nouvellement équipé d’un accès à Internet de cent heures. Malgré les nombreuses coupures, la vue d’un sexe masculin en érection nous a fascinées. Nous avons masqué cette gêne par des rires nerveux. Mais longtemps après, cette image a souvent hanté mon esprit.

Et j’y suis. Instinctivement, ma main part à la rencontre de cette bosse gonflant le jean de Mattéo. Lorsque je trouve ce que je cherche, il pousse un râle en intensifiant son baiser. J’hésite quelques instants et entame des caresses plus appuyées. Je me mords les lèvres. Je suis excitée, terriblement. Ma boule chauffante est devenue boule de feu dans mon intimité dont je ressens maintenant l’humidité quelque peu gênante.

 

Mattéo se recule légèrement en respirant de manière saccadée, il me sourit en me repoussant.

— Arrête, tu vas me rendre dingue. Amandine… tu es vraiment plus dévergondée que je ne le pensais.

Il m’adresse un sourire mêlé de séduction et de malice avant de se pencher vers sa table de nuit et d’en sortir un étui argenté qui craque sous ses doigts. Il le pose sur le lit. Je me raidis : c’est encore une première pour moi, c’est la première fois que je vois un préservatif en vrai, sauf en cours d’SVT. Et cet objet, je vais m’en servir. Avec lui.

Matt s’approche de moi et me prend les mains en plongeant l’ambre de ses yeux dans le bleu tendre des miens avant de me chuchoter :

— Tu n’es pas obligée de faire quoi que ce soit. C’est toi qui décides.

C’est tout vu. Je veux le faire. Là. Tout de suite. Sur cet immense lit sombre. Je le fixe avec une intensité et un aplomb dont je n’ai jamais fait preuve auparavant.

— C’est ce que je veux. Montre-moi.

 

Mattéo me scrute un instant avant de m’embrasser encore en enfouissant ses mains dans mes cheveux emmêlés. Je plonge de nouveau sur ses lèvres, avide de son contact. Il gémit. Je n’arrive pas à y croire, moi, la fille de rien du tout, la boulotte, la Transparente, j’arrive à faire gémir Mattéo Brady. Plus que de la joie, c’est un sentiment nouveau qui m’envahit : la confiance en moi.

Instinctivement, je me frotte contre son corps vigoureux tandis qu’il me renverse sur son lit moelleux qui nous accueille dans une alcôve sombre. D’un seul coup, je perds totalement pied. Ses mains expertes entreprennent l’ascension de ma poitrine que je trouve trop généreuse, sa bouche parcourt mon cou et me fait sombrer. Son corps se lie au mien. Je sens ma jupe se soulever et ses doigts trouver mon intimité encore inexplorée de quiconque. Un sourire se dessine sur ses lèvres lustrées par ma propre salive.

— Tu es déjà prête, me chuchote-t-il.

J’écarquille les yeux : je ne comprends pas le sens de sa remarque. Je dois rougir, comme chaque fois que je suis gênée. Mon trouble semble l’amuser encore plus. Il m’embrasse de nouveau et, pendant qu’il me parle, ma jupe noire passe bientôt par-dessus ma tête et se retrouve au sol. Bientôt rejointe par mon soutien-gorge.

 

— Tu en sais plus que tu n’en as l’air, mademoiselle Amandine.

Il caresse doucement mes seins nus du dos de la main avant d’en aspirer les tétons durcis par le désir. Je me mets à gémir bien plus fort qu’il ne le faudrait. Enfin, je crois.

Les mains de Matt descendent au sud de mon corps pour arriver au coton blanc de ma petite culotte. Sans que je sache comment, elle quitte mon corps et atterrit sur la moquette.

— Tu es si réceptive, si sensuelle, mon Amandine. J’ai envie de t’embrasser… là. Dis-moi si ça te gêne.

Il attend mes ordres en caressant langoureusement mes fesses nues. Je suis au bord de l’explosion. Je hoche la tête, dans un souffle.

— Vas-y…

Lorsque les lèvres fraîches de Mattéo trouvent cette partie secrète de mon corps, je crie. Il lape, aspire, embrasse sans que je comprenne quelle partie de mon anatomie il sollicite pour créer en moi un plaisir si intense. Un doigt pénètre en moi et se dispute mon plaisir avec sa langue. Je renverse la tête en arrière en serrant la couette noire de toutes mes forces. Je suis au Paradis.

Mais soudain, la porte s’ouvre. Mattéo se relève et couvre rapidement mon corps de la couette. Quelqu’un apparaît : je reconnais sans peine les cheveux noirs de Xavier.


6

Mattéo

2017

 

Il est neuf heures quarante-cinq et je suis encore dans ma voiture, sur la rocade, quasiment à l’arrêt. C’est la première fois que je suis en retard pour une pré-rentrée. Ces bouchons vont finir par me rendre fou. Cela fait à peine un an que nous sommes dans le Médoc, Annick et moi, et je n’arrive toujours pas à me faire à cette circulation chaotique pour rejoindre le centre-ville de Bordeaux, et donc le lycée.

Il faudrait que nous trouvions un logement plus proche, mais Annick s’y refuse. Elle a toujours aimé la campagne et les grands espaces. Elle est fille de viticulteurs et fait partie d’une grande famille de la bourgeoisie bordelaise qui a réussi à exporter son vin à l’étranger. En habitant dans le Médoc, Annick peut profiter de la bienveillance de ses parents qui lui ont offert, pour ses trente ans, une splendide propriété. Elle adore sa maison au milieu des bois, mais pour moi c’est la galère pour aller au boulot !

Elle est trop accaparée par les préparatifs de notre mariage qui approche pour songer à un déménagement. C’est elle qui contrôle tous les éléments de la future cérémonie : date, lieu, invités, décoration… Annick aime prendre les choses en main. C’est aussi une femme fleur bleue pour qui les traditions comptent beaucoup. Cela fait deux ans que nous sommes ensemble, et il y a déjà six mois, elle s’est mis en tête de ne plus coucher jusqu’au mariage : pas de léchage, pas de pelotage, pas de gâterie, rien de rien. Je dois dire que j’arrive péniblement à tenir le coup en jouant au cinq contre un sous la douche, tous les matins. J’attends ce mariage : il est le véritable symbole que, enfin, je suis entré dans le cadre. Mes parents m’ont toujours reproché d’être un mauvais garçon et effectivement j’ai fait des conneries dans ma jeunesse. C’est grâce à mes études que je m’en suis sorti.

Aujourd’hui, à trente-six ans, ma vie est parfaite. J’ai même obtenu une promotion. Cette année, je dois être le tuteur d’une lauréate au concours. Mon salaire sera un peu plus important et pèsera un peu plus lourd aux yeux d’Annick et surtout de mon beau-père, qui méprise ma profession. Pour lui, je reste un minable et il me le fait toujours bien sentir.

 

Lorsque je me gare enfin sur le parking du lycée, je me dis que je vais passer une année scolaire tranquille et sans histoire.

Quand je pousse la porte, mon pote Jérôme — qui se trouve être aussi mon supérieur puisqu’il est le proviseur du lycée où je travaille — m’accueille avec une vanne, comme à son habitude. Il parvient à me détendre alors que je presse le pas pour le rejoindre sur l’estrade au bout de l’amphithéâtre. Je le sais, je dois être présenté à ma future stagiaire de manière officielle. Jérôme adore ces simagrées.

Je déteste être en retard, surtout aujourd’hui, où tout le personnel éducatif se trouve réuni. L’amphithéâtre est plein à craquer, je ne vois qu’une foule de têtes familières. Je reconnais Morgane, une amie qui est, ça j’en suis sûr, folle de Jérôme, mais qui n’ose pas le lui avouer. Il y a Nathan, qui m’adresse un petit signe de la main. À nous quatre : Jérôme, Nathan, Morgane et moi, nous formons une belle bande d’amis et sortons régulièrement ensemble.

Poursuivant sa course, mon regard s’accroche sur une jeune femme assise à côté de Morgane, je ne parviens à distinguer ni son expression, ni ses traits.

 

Je monte sur l’estrade, aux côtés de Jérôme qui me chuchote, à l’oreille, la main posée sur le micro :

— Cette année, mon vieux, tu vas avoir du mal à contrôler ta queue !

Je fronce les sourcils. Mais que veut-il dire par là ?

Il ajoute, toujours très bas :

— Ta stagiaire est un fantasme sur pattes…

Je déglutis. Un nœud se forme dans mon estomac. J’ai tout à coup un peu peur de la rencontrer, cette fameuse stagiaire. Avec cette ceinture de chasteté qu’Annick me force à porter depuis des mois, je me sens plus vulnérable que jamais. J’ai fait un effort surhumain pour contrôler mes pulsions. Heureusement, jusqu’à maintenant, je dois dire qu’au lycée, les tentations étaient quasi nulles. Mes collègues étaient toutes trop vieilles, ou prises. Bref, ma queue n’avait aucun mal à rester sage mais là, si un « fantasme sur pattes » doit arriver dans les parages, je ne sais pas comment les choses pourraient tourner. Je suis sûre d’une chose : j’aime Annick, elle est ma seule opportunité d’accéder à une vie standard et normale. Plutôt mourir que de la tromper.

 

Jérôme me tapote affectueusement le dos avant de finir par la présentation des nouveaux arrivants dans l’équipe éducative de cette année. J’aimerais aller m’asseoir, mais il me retient en me chuchotant encore :

— Reste, je vais te présenter ta stagiaire hyper bandante…

Après avoir présenté la nouvelle documentaliste et le nouveau prof d’EPS, aux cheveux gris, il continue :

— Cette année, nous accueillons une stagiaire en français qui débute dans le métier ! Je vous demanderai donc de bien vouloir conseiller et guider mademoiselle Mandy Cali dans ses nouvelles fonctions d’enseignante. Elle sera épaulée par monsieur Brady, mais je vous invite tous à vous montrer disponibles.

La fille que j’avais repérée tout à l’heure se lève et je commence enfin à comprendre les plaisanteries salaces de Jérôme. Je la vois se pencher en souriant, sans doute pour demander à Morgane de se pousser pour qu’elle puisse avancer. Une fois le passage libéré, elle se dirige vers l’estrade.

Waouh… Blonde, un mètre soixante-quinze, des cheveux longs qui flottent dans l’air, des jambes interminables, un décolleté de dingue, un corps voluptueux. Bref, une bombe atomique. Tous les hommes de l’assemblée ouvrent la bouche ou se passent la main dans la nuque. La température monte d’un cran, on se croirait dans un cartoon géant. Bientôt, elle se retrouve en face de moi et me tend la main, une expression indescriptible sur le visage. Ses grands yeux clairs me scrutent tandis que les traits de son visage me semblent familiers. Merde, aurais-je déjà rencontré cette déesse ?

— Enchantée, finit-elle par dire.

Je fronce les sourcils. Je dois savoir d’où me vient cette impression de déjà-vu. Mais je me ridiculise quand les mots se bousculent pour sortir de ma bouche.

— Oui… bonjour, Enchanté… euh… On se connaît ?

Ses sourcils se froncent. Elle prend une seconde à prononcer cette réponse laconique.

— Pas du tout.

Je suis sonné. J’essaie d’enchaîner pour me relever de cette bourde, mais cette fois quand j’ouvre la bouche, rien ne sort. Je dois sûrement être troublé par sa beauté et confondre avec quelqu’un d’autre.

Jérôme, visiblement amusé par mon désarroi, me flanque une grande claque dans le dos. Je sors de ma torpeur pour finalement prononcer ces mots ridicules :

— D’accord… euh… Enchanté… euh… Je… j’espère que… que tu n’as pas trop attendu…

Cette fois, je serre la main qu’elle me tend et c’est une décharge électrique qui me parcourt. Décharge qui me semble familière. À moins que l’on se soit croisés dans une autre vie, on ne se connaît pas, elle et moi.


7

Amandine

2001

 

Xavier entre dans la chambre comme si je n’y étais pas. Pour le coup, je porte à ravir mon surnom de « Transparente ». Ce qui m’étonne le plus, c’est que j’aperçois les boucles blondes de Chloé. Décidément, les choses se concrétisent pour elle aussi.

— Hey, mec ! Il n’y aurait pas un petit coin dans ta chambre pour être tranquilles ?

Matt lui fait signe que je suis ici.

— Tu peux sortir quelques secondes ? Je dois demander à Amandine, avant.

Xavier parti, il referme la porte. Il me rejoint sur le lit pendant que je remets ma culotte en vitesse.

— Détends-toi, il fait trop noir pour qu’il te voie. On va essayer quelque chose tous les quatre avant qu’on s’amuse toi et moi. Tu me fais confiance ?

Je remets ma jupe. Cette proposition est tout bonnement scandaleuse s’il s’agit de ce à quoi je pense, mais au contact de Mattéo, ma raison se fait la malle. Je me vois donc acquiescer comme si cela me paraissait normal. Je me dis que si Mattéo allait en Enfer, je le suivrais.

— Tu n’as peur de rien, j’adore, chuchote-t-il en m’embrassant le bout du nez tandis que je réajuste le bas de ma jupe.

 

Il fait entrer Xavier et Chloé qui semble, elle aussi, un peu perdue. Tous les deux demeurent silencieux lorsqu’ils s’asseyent sur le fauteuil à roulettes. Xavier accueille Chloé sur ses genoux et lui embrasse le cou, sans doute pour la rassurer. En me lançant un regard malicieux, Mattéo ouvre sa table de nuit pour en sortir un petit coffret en bois. Il en sort quatre pailles, un petit miroir et un petit sachet rempli de poudre blanche.

— Ce n’est pas…

Xavier ricane, se moquant de ma réaction offusquée. Chloé se dandine sur les genoux de son « petit ami » en me lançant ce regard qu’elle a toujours quand elle a peur.

— Lâchez-vous, les filles. Personne ne sera jamais au courant… On va rigoler. Regardez comment je fais. Vous verrez, c’est de la balle…

Là-dessus, Matt pose un peu de poudre sur le petit miroir et snife le tout en s’aidant de la paille. Il tend le coffret et son contenu à Xavier qui l’imite. C’est bientôt mon tour.

— Allez, vas-y ! m’encourage Xavier en s’essuyant le nez d’un revers de la main.

Je déglutis. Que faire ?

Et puis zut ! On n’a qu’une vie ! Si Matt le fait, c’est que ce n’est pas si dangereux, après tout… Je place la paille dans ma narine et inspire fort.

 

Waouh… Les sensations qui m’assaillent sont multiples et indescriptibles : froid, chaud, envie de rire. Le pied. Je tends la boîte à Chloé qui hésite quelques instants.

— Allez, lui dis-je, il ne faut pas mourir idiote !

Elle me sourit faiblement, inspire profondément et finit par imiter mon geste.

 

Après quelques instants, elle aussi se met à rire. Xavier l’embrasse encore plus langoureusement que tout à l’heure. Encore une fois, je suis hypnotisée par la vue de ce baiser sulfureux. Lorsque Xavier baisse son décolleté, Chloé se retrouve seins nus.

Bordel…

Mattéo me tend autre chose, c’est un joint. Instinctivement et sans réfléchir, je tire dessus sans parvenir à détacher mes yeux de cette scène à laquelle ma meilleure amie participe activement. Mais la fumée que j’avale me pique la gorge et me fait tousser.

— Doucement, ma belle. Il faut recracher, tu sais…

Je m’allonge sur le lit en souriant. Je me sens bien.

— Tu aimes les regarder, hein ?

Sans la moindre hésitation, je hoche la tête. Je ne ressens plus la moindre pudeur ni la moindre honte.

Mattéo m’embrasse de nouveau et repasse sa main sous ma jupe, puis sous ma culotte. Il soulève la mince étoffe de coton et glisse un doigt dans mon intimité humide. Je presse mon corps plus près du sien en soupirant. Je ne me soucie plus de Xavier ni de Chloé, qui sont pourtant encore là. Au contraire, j’aime qu’ils puissent me regarder en pleine action. Je suis prête à repousser mes limites du moment que c’est dans les bras de Mattéo Brady.

 

Une discussion me fait ouvrir les yeux et me relever. Chloé s’est subitement levée et se dirige vers la porte de la chambre. Elle part ? Non ! Je veux qu’elle reste ! Je veux partager cet instant super excitant avec elle.

Je me lève d’un bond et je l’attrape par le bras.

— Reste, Chloé ! Tu vas voir, on va bien s’amuser…

Ma voix est lourde et pâteuse. J’ai les idées à la fois claires et embrumées.

— Je ne sais pas, finit-elle par répondre.

— Allez…

Je tends le joint que Matt me propose à ma meilleure amie. Elle hésite puis le prend et fume aussi dessus. Son sourire réapparaît, et pour la rassurer, je pose ma main sur sa joue en chuchotant :

— Ce sera notre souvenir, à nous… Il ne t’arrivera rien, je te le promets.

Et puis soudain, sans que je puisse expliquer ce qu’il m’arrive, je me penche doucement sur les lèvres de ma meilleure amie. J’embrasse Chloé. Sur la bouche. Je ne sais pas pourquoi je fais ça. Nous nous étions déjà embrassées pour rigoler en regardant le DVD de Sexe Intentions mais ce baiser-là est différent. Il scelle quelque chose entre nous.

Je passe mes mains dans ses boucles blondes pendant que ma langue joue avec la sienne sensuellement. Bientôt, deux mains tirent doucement Chloé en arrière. Nos lèvres se séparent. Elle se retrouve dans les bras de Xavier qui l’embrasse de plus belle. Il lui retire son tee-shirt en un éclair, la débarrasse de son jean et la mène sur le canapé noir de la chambre, en face du bureau.

 

Mattéo se trouve juste derrière moi et remonte ma jupe avant de me la retirer sans que je sache comment. Il écrase son joint dans le cendrier et me murmure :

— Vous étiez trop belles, les filles, quand vous vous embrassiez…

Je l’observe. Son regard est voilé et rougi par le cannabis. Je ne sais pas si ses idées sont claires, mais je suis dans ses bras musclés et c’est ça qui compte.

Il me renverse sur le lit en m’embrassant. Très vite, il ôte de nouveau mon soutien-gorge. Les gémissements de Chloé se mêlent bientôt aux miens. Je suis grisée par cette atmosphère interdite. Enhardie par ces nouvelles sensations, je me relève pour me placer devant le lit. Très langoureusement, je retire ma culotte. Sans aucune pudeur. Mattéo, appuyé sur ses avant-bras, semble ne pas en croire ses yeux.

— Viens, fait-il.

Il se déshabille et se rallonge sur le lit, le sexe dressé. Je me replace à ses côtés et sans réfléchir, je prends son sexe dans ma bouche. J’ai déjà vu cette scène dans le film porno qu’on avait regardé avec Chloé et cet acte m’avait marquée.

Mattéo a le goût que j’imaginais. Il a le goût de miel, le goût de sucre. Un délice. Sa respiration devient sifflante. Bientôt, il me repousse doucement avant de me demander :

— Tu es sûre de vouloir le faire… comme ça ?

Je jette un dernier coup d’œil à Xavier et Chloé. Ça y est. Elle est en train de faire l’amour. Elle est nue, à califourchon sur lui, et monte et descend.

 

Lorsqu’elle se place de profil, j’admire son extase : ses yeux fermés, sa bouche ouverte. Xavier lui suce langoureusement les seins. Elle ne semble même pas savoir où elle se trouve tant le plaisir la submerge.

— Oui, dis-je à Mattéo dans un souffle.

Ce dernier s’empare de la capote, qui était toujours sur le lit, et il me glisse entre ses draps d’un blanc immaculé contrastant avec le noir de la couette. Il place l’objet sur son membre et me rejoint. En un mouvement à la fois brutal et délicat, il est en moi. Je me mords les lèvres dans un mélange de plaisir et de douleur. Il se retient puis s’enfonce un peu plus.

— Ça va ? s’inquiète-t-il.

J’opine de la tête. Je ne veux pas rompre cet instant.

— Vas-y… C’est trop bon.

Mes paroles semblent débrider Mattéo. Ses mouvements s’accélèrent. Très vite, je perds pied. Un point rouge dans le noir. Le plaisir. Chloé qui soupire. Et encore, le plaisir.


8

Mandy

2017

 

J’ai prié pour que ce jour arrive… Après avoir prié pour le revoir, pour avoir des explications plutôt que de tomber une fois de plus sur la voix désincarnée de son opérateur téléphonique, pour arriver à ne pas mettre le feu à sa maison quand j’y ai trouvé un panneau « À vendre », pour survivre à un mois d’internement dans une unité pour adolescents en souffrance.

Mattéo Brady est enfin là. Devant moi. Je pensais qu’il allait me reconnaître, mais non. J’ai renoncé à éclaircir ses doutes, tout simplement parce que je ne suis plus Amandine. L’adolescente naïve et amoureuse qu’il a croisée il y a des années n’est plus. Physiquement et psychologiquement.

Je l’observe encore. Les années l’ont bonifié : son regard miel est devenu plus doux, ses tatouages sont cachés par une chemise blanche, ses cheveux autrefois chocolat sont aujourd’hui striés par de fins liserets cuivrés. Je le reconnais, Mattéo Brady est un bel homme.

Sa vie a l’air complètement normale, ce qui accentue encore une haine vivace longtemps enfouie au plus profond de moi.

 

En lui relâchant la main, je m’arrange pour cacher la mienne dans mon dos. Je serre le poing jusqu’à ce que mes ongles transpercent ma peau. Je saigne, j’en suis sûre, mais je m’en fous. La douleur brûlante m’aide à porter impeccablement le masque de sœur Sourire.

Mattéo Brady, ce salopard, reste tranquillement posté devant moi et ose me scruter de son air le plus tranquille. Il est propre sur lui, rien ne dépasse. À croire que monsieur s’est réellement embourgeoisé. Son regard a perdu de sa fouge et de sa hargne. Sa colère adolescente semble l’avoir définitivement quitté. Mais pas la mienne.

J’ai envie d’arracher le micro des mains de monsieur Aly et de hurler ce que je pense de ce fumier qui se trouve être mon tuteur. S’ils savaient tous par quoi je suis passée pour cet homme que j’ai aimé dès le premier regard et que j’ai haï à la minute où je l’ai revu, ils le considéreraient différemment. Lui et ses paroles bienveillantes. Lui et ses poèmes bien appris. Lui et sa petite gueule d’ange…

 

D’un seul coup, je suis prise de nausées.

— Tout va bien ? me demande-t-il, inquiet.

Monsieur Aly s’approche et pose sa main virile sur mon épaule.

— Tu as raison, Matt. Mandy, vous avez mauvaise mine. Vous vous sentez bien ?

Le proviseur et cette ordure sont copains ?

— Je… j’ai besoin d’air, dis-je faiblement.

Je ne leur laisse pas le temps de répondre. Je suis déjà arrivée en bas de l’estrade pour fuir loin d’ici le plus vite possible. Fuir mon passé, mon présent, ma culpabilité, le souvenir de cette soirée durant laquelle j’ai tout perdu…

 

Je me précipite vers les toilettes de la salle des profs et c’est en trombe que j’arrive à temps au-dessus de la cuvette pour y rendre tripes et boyaux. Je ne pensais pas que le revoir me bouleverserait à ce point. Je dois me reprendre et penser à ce que j’ai ressassé encore et encore durant les seize ans qui nous ont séparés. J’ai l’occasion de tout réparer. Je le lui dois !

Je tire la chasse et je me dirige vers les lavabos afin de m’asperger le visage d’eau. Mon maquillage waterproof ne craint heureusement rien.

 

Lorsque je me relève et que j’observe mon reflet dans le miroir, je me fais peur. La fille qui me fait face a l’air complètement perdue. Elle vient de subir les remarques salaces et les gestes obscènes de mecs de son lycée qu’elle ne connaît même pas. Elle a seize ans, elle s’appelle Amandine.

Je secoue la tête vigoureusement et m’inspecte à nouveau : l’implacable et impitoyable Mandy est de retour. Je lis dans ses yeux deux sentiments qui ne doivent plus la quitter. Haine et vengeance. Mes deux compagnes et alliées.

Je remets de l’ordre dans mes cheveux et ressors enfin, prête à affronter l’année qui arrive.

 

Tout en marchant à pas lents dans les couloirs du lycée, je me répète inlassablement que je dois obtenir justice. Je suis prête à vendre mon âme pour cela. Le masque de la bienveillance ne sera pas dur à porter. Je suis devenue une experte en hypocrisie, avec les années. Si je veux obtenir réparation, il faut absolument que je me fasse passer pour ce que je ne suis pas : une naïve petite stagiaire inexpérimentée.

 

Le temps que j’arrive dans le couloir pour revenir à l’amphithéâtre, une armée de profs en sort. Visiblement, la réunion de début d’année est terminée. Monsieur Aly, Morgane, Nathan et cette ordure de Mattéo Brady se trouvent en tête de file.

Alors tout ce joli petit monde forme une gentille bande d’amis ? Intéressant…

 

Morgane court à ma rencontre dès qu’elle m’aperçoit. C’est bizarre car, sans que je le veuille, et alors que cela m’agace terriblement, je trouve quand même cette petite brune, aux cheveux courts et aux grands yeux bleus, plutôt sympathique.

— Tu vas mieux, Mandy ? Tu avais l’air bouleversée, me demande-t-elle gentiment.

— Ça va… Une nouvelle qui n’est pas passée, dis-je en tentant de lui sourire.

— Tu nous as fait peur, m’indique amicalement Nathan.

Je jette un coup d’œil à Mattéo qui discute un peu à l’écart avec Jérôme Aly. Ce dernier lui chuchote quelque chose en me regardant furtivement.

Je parviens à lire sur les lèvres de Matt un « Pas question ». Mais de quoi parlent-ils ? Mon cœur bat à tout rompre. J’ai l’impression d’avoir déjà vu cette scène, dans les couloirs de mon ancien lycée, lorsque les mecs parlaient de moi avant de passer aux insultes puis aux gestes dégradants…

Morgane m’observe les regarder avant de me prendre affectueusement la main.

— Matt et Jérôme sont inséparables. Ils sont très amis. D’ailleurs, nous le sommes tous les quatre ! Si tu veux venir à notre petite beuverie hebdomadaire ce soir, tu es la bienvenue !

Je lui rends le sourire qu’elle m’offre naïvement. Cette fille semble foncièrement gentille, pourquoi traîne-t-elle avec ces deux lascars ? Nathan paraît tout aussi adorable. Il me regarde avec un air bien trop chargé en tendresse pour qu’il ne sous-entende rien. J’espère qu’il ne craque pas déjà pour moi. Je ne suis pas une fille pour lui. Il est bien trop innocent et candide pour que je m’y attaque. Ce ne serait pas une bonne idée de me retrouver avec un émotif sur les bras.

Je fixe de nouveau Morgane qui attend ma réponse.

— Avec plaisir ! Vous allez où ?

Elle sautille sur place, sans se préoccuper du regard courroucé de deux vieilles chouettes qui servent de profs d’anglais à ce lycée.

— Nous allons à Bordeaux Bastide ! À côté du Mégarama.

 

Je jette un dernier coup d’œil à Matt en train de m’observer à la dérobée. Lorsque nos regards se croisent, il se détourne rapidement, visiblement gêné d’avoir été surpris.

Je n’ai plus qu’un objectif : entrer dans sa vie et le séduire. Pour le détruire…


Commander Black Feelings