Prologue • 1

 

La sonnerie du smartphone retentit. Lionel Parme détourne brièvement les yeux de l’écran de son ordinateur pour celui de son mobile : « Numéro masqué ». « Et merde… », jure-t-il, jetant à terre le téléphone dans un accès de rage incontrôlable. Depuis une semaine, ces appels anonymes se succèdent ; ils le rendent irritable et nerveux. Samedi, je vais à la police, ça ne peut plus continuer. Il est déjà 19h30… Dans cet état, je ne ferai rien de plus d’utile au bureau, autant rentrer. Le jeune cadre dynamique ajuste sa cravate, passe un coup de peigne dans ses cheveux. Il range rapidement ses papiers, prend sa mallette et son manteau, et éteint la lumière derrière lui. En cette fin d’automne, la nuit tombe vite et la plupart des autres bureaux sont déjà plongés dans le noir. Mais en tant que jeune directeur de recherches des laboratoires pharmaceutiques Goji, Lionel Parme se doit de faire des heures supplémentaires ; ne serait-ce que pour montrer qu’il est un élément dévoué à son entreprise.

Ne reste à l’étage que le patron. Un type étrange, qui ne vient au bureau qu’en fin de journée, une fois la nuit tombée. Toujours en rendez-vous et en déplacement aux heures habituelles de travail. Mais qui oserait l’interroger sur son emploi du temps ? Pas Lionel Parme en tout cas.

Le parking souterrain des laboratoires Goji résonne des pas de Lionel, perdu dans ses projets pour la soirée – une virée entre amis dans un restaurant japonais branché au cœur de Paris. Quand soudain il s’arrête et se retourne vivement, prêtant une oreille attentive. Rien, le silence. Pourtant, j’aurais juré entendre quelqu’un dans ce parking… Cette histoire d’appels anonymes commence vraiment à me porter sur les nerfs, voilà que j’ai l’impression d’être suivi. Accélérant le rythme, il monte dans sa voiture, un crossover japonais, symbole de sa réussite sociale. En démarrant, il remarque une lumière rouge qui clignote sur le tableau de bord. Sur la réserve, déjà ? J’aurais juré qu’il y avait encore la moitié du plein ce matin. Une vraie journée de merde…

Quelques minutes plus tard à peine, alors que la voiture s’engage sur la N7 qui ramène son conducteur à son immeuble en coupant à travers la banlieue sud, elle commence à tousser, avant de caler définitivement. Panne sèche ! Quand ça veut pas, ça veut pas… Et je vais être à la bourre pour ma soirée… Il y aura Marie-Françoise, je ne peux pas manquer ça ! Tant pis… Allons-y pour le taxi, on verra demain pour la voiture. Alors qu‘il cherche le numéro d’une compagnie sur son smartphone, il en voit un surgir au bout de la rue. « Enfin un peu de chance ! », se dit-il.

 À la plus proche station de RER, ordonne-t-il au taxi avant de s’y engouffrer.

L’esprit absorbé par ses espoirs pour la soirée à venir, Lionel ne prête qu’une attention modérée à la direction prise par le taxi. Aussi, lorsque celui-ci tourne à droite, met-il quelques – fatales – secondes de trop à réagir.

 Eh, je connais le chemin ! La gare de Choisy-le-Roi, c’est tout droit, pas à droite !

Mais pour toute réponse, il ne reçoit que le rugissement du moteur qui accélère, malgré le feu rouge une dizaine de mètres plus loin.

 STOP ! Arrêtez-vous, c’est quoi ce bordel ?! hurle Lionel pris d’une panique soudaine quand toute la tension accumulée par les appels anonymes, le parking sombre et la panne d’essence ressurgit.

Sa paranoïa devient soudain réalité – un horrible cauchemar. Il tente de saisir le chauffeur du taxi par l’épaule pour le contraindre à s’arrêter. D’une seule main, celui-ci le repousse avec une force surhumaine et le projette sur la banquette arrière ; sans même que ses yeux ne quittent un instant la route. Autour de la voiture, les rues défilent à vive allure.

Lionel inspire, tente de se calmer. Il sent l’adrénaline se déverser dans ses veines et lui fournir un regain d’énergie. Pour la première fois de sa vie, il comprend réellement ce que lutter pour sa survie signifie. Alors, quand l’opportunité se présente, il la saisit sans hésiter. À un croisement, un bus RATP entame lentement son virage, bloquant le passage au taxi fou. À contrecœur, le chauffeur appuie légèrement sur la pédale de frein, juste ce qu’il faut. Lionel tente sa chance, ouvre la portière et se jette sur le trottoir malgré la vitesse. Il roule au sol mais parvient à se rétablir. Son beau costume est foutu, il a quelques égratignures mais il est libre. Pris d’un fol espoir, il se redresse malgré la douleur et part en courant dans les ruelles.

Tranquillement, Narjess gare le taxi sur le bas-côté. Sans hâte, elle sort du véhicule, inspire profondément l’air froid de ce début de soirée et balaye la route d’un regard. De l’autre côté de la rue, là où sa proie a fui, se dressent de grandes barres d’immeubles entourées de larges dalles de béton. Quelques éclairages sont allumés aux étages, mais le rez-de-chaussée est plongé dans une inquiétante pénombre. Elle devine au loin, sans les distinguer parfaitement, les murmures étouffés de quelques jeunes faisant tourner un joint pour se réchauffer au pied de leur immeuble.

Sur sa gauche, une vaste place ceinturée de hautes colonnes carrelées. Décidément, Narjess a du mal à comprendre les goûts architecturaux de cette époque. Elle ne doit pas être la seule. Ces piliers sont devenus au fil du temps le lieu de bataille favori des colleurs d’affiches de la ville, qu’ils soient politiques ou artistiques ; en témoignent les nombreuses couches superposées d’invitations à des concerts et de slogans électoraux qui laissent à peine entrevoir le carrelage initial bleu et blanc. Une cité sensible, son terrain de chasse préféré. La traque peut commencer…


Prologue • 2

 

Lionel Parme court à en perdre haleine, droit devant lui, s’enfonçant entre les barres d’immeubles de la cité HLM. Il lui semble entendre derrière lui un pas régulier et calme, qui frappe le bitume à intervalles répétés. Il se retourne rapidement, scrute les zones d’ombres entre les grands ensembles, là où les défaillances de l’éclairage public laissent place à l’imagination la plus sombre. Mais non, rien…

Devant lui, un petit groupe de jeunes discute devant l’entrée d’un immeuble. En d’autres circonstances, il aurait pressé le pas, les yeux baissés, évitant tout contact avec ces personnes d’un milieu si étranger et que les stéréotypes s’attachent à relier à la délinquance. Mais en cet instant, ils lui semblent d’une incroyable humanité comparés à son mystérieux poursuivant. Il s’approche d’eux d’un pas vif. Ceux-ci lèvent la tête, posent leurs joints et jaugent l’intrus. « On ne dirait pas un flic, et il n’est pas du quartier. En tout cas, il a vraiment l’air paumé. » Ils se tournent vers lui et s’apprêtent à l’apostropher, à le menacer vaguement, bref à jouer le rôle que la société leur a donné quand…

Derrière Lionel Parme, dans le halo d’un lampadaire, se découpe une forme noire. Une silhouette indiscutablement féminine, de longs cheveux tombant jusqu’à la taille, une allure féline, le visage masqué par la pénombre d‘où pointent deux yeux d‘un bleu glacial. Tous l’observent fixement, comme des papillons fascinés par la lumière. Soudain ils entendent un rugissement rauque et profond, qui ne peut émaner que de cette apparition… Un grondement inhumain qui les plonge instantanément dans la terreur. Lionel et les jeunes ne sont plus qu’une bande de lapins pétrifiés par la vision d’un loup menaçant. Ils découvrent ce sentiment ancestral : l’instinct de survie. Ils ne sont plus que des proies. Chacun comprend qu’il doit fuir pour sa vie. Les jeunes se volatilisent en un clin d’œil. Abandonné, Lionel Parme reprend sa fuite au hasard. Il court aussi vite qu’il peut. Derrière lui, ce bruit obsédant de pas le poursuit.

Il quitte enfin la cité HLM et pénètre dans un quartier pavillonnaire. Il ralentit le rythme. Il se croit sauvé. Mais devant lui, au carrefour, il aperçoit de nouveau la silhouette noire qui surgit d’une rue perpendiculaire, tranquille, comme si elle se promenait. Elle se retourne vers lui, et malgré la distance, il sent deux yeux sinistres le transpercer.

Il repart de plus belle, plus vite, toujours plus vite. Sa course folle le mène dans une ruelle longeant les voies ferrées. Un RER passe à toute vitesse tout près de lui. Lionel Parme hurle, fait de grands signes à l’adresse du conducteur, des passagers, espérant que quelqu’un le verra, donnera l’alerte. Sans succès…

Un abri, il faut trouver un abri. Peut-être se réfugier chez quelqu’un ? N’importe qui ! Alors qu’il s’apprête à traverser la rue pour frapper à la première porte venue, il entend le même grondement sourd, presque inaudible et pourtant perçant. Il se retourne. La silhouette est là, du côté opposé à celui dont il vient. Comment est-ce possible ? Sur sa droite, une structure métallique enjambe les voies de chemin de fer. Elle ne pourra pas traverser ailleurs… Si j’y parviens, je serai peut-être sauvé ! Lionel Parme monte les escaliers quatre à quatre, s’engage sur la passerelle à toute allure, quand…

La silhouette noire lui fait face, de l’autre côté de la passerelle, comme si elle venait d’en monter les escaliers. Impossible ! Il se retourne, prêt à dévaler les marches en sens inverse. La silhouette est encore là, juste devant lui, à portée de bras. Devant l’irrationnel, l’inexplicable, un sentiment de panique s’empare de Lionel Parme.

Il inspire profondément, raidit ses muscles et ose enfin lever son regard pour croiser celui de son poursuivant. Deux yeux d‘un bleu polaire, un visage oblong aux traits fins et au teint mat, de longs cheveux noirs.

— Vous…


Prologue • 3

 

Narjess scrute calmement sa proie terrifiée. Elle l’a amenée exactement là où elle le voulait, dans l’état d’esprit qu’elle souhaitait. Elle lui sourit, d’un rictus carnassier qui dévoile deux canines aiguisées. Sa langue passe sensuellement sur ses lèvres… Elle se délecte déjà du repas à venir… Puis elle bondit sur sa proie. Lionel Parme bande ses muscles et tente de la repousser. Peine perdue, ses bras sont balayés, rabattus contre ses côtes avec violence. Il donne un coup de genou, bientôt stoppé par ce qui lui semble être un bloc de béton, et qui n’est en réalité que la jambe de la chasseresse. « Oui, débats-toi, petit lapin, tu n’auras que meilleur goût », susurre-t-elle.

L’instant d’après, Lionel Parme sent deux piqûres à la base de son cou. Le sang s’écoule maintenant à gros bouillons de sa jugulaire. Il n’a plus peur, il n’a plus froid. Ses muscles se relâchent et s’apaisent, il s’abandonne sans plus de résistance à l’Étreinte du vampire. Il est envahi par un sentiment d’extase que même l’héroïne de ses jeunes années d’étudiant ne lui a jamais procuré. Il flotte, il se sent partir. Une petite lueur qui grandit au loin se rapproche de lui.

Narjess dépose sa victime inerte contre la rambarde métallique et lèche les dernières gouttes de sang sur ses lèvres. Le précieux nectar prend toujours le goût des dernières émotions de la victime ; et comme la plupart des vampires, Narjess apprécie particulièrement la saveur de l’effroi, surtout avec la pointe d’adrénaline de celui qui tente vainement de lutter. Certains prétendent que l’amour serait le plus savoureux, mais rares sont ceux qui ont pu y goûter…

Le sang vif et brûlant pénètre dans son corps froid et irrigue sa chair morte depuis des siècles en la fortifiant ; Narjess se sent plus vivante qu’en cette époque lointaine où son cœur battait et où elle pouvait contempler la lumière du soleil. Ses sens déjà largement supérieurs à ceux des mortels s’amplifient encore. Il lui suffirait de se concentrer pour percevoir le murmure amoureux du jeune couple dans le pavillon tout proche comme les conversations animées d’un groupe d’amis sur le quai du RER quelques centaines de mètres plus loin. Ses yeux percent l’obscurité et distinguent sans peine la minuscule souris qui se terre dans le talus d’un jardin en contrebas, tandis qu’un chat scrute aussi la nuit… sans la voir. « Tu finiras par la trouver, mon ami. » Par esprit de solidarité, ses pensées s’introduisent dans l’esprit du petit prédateur pour lui indiquer sa proie…

Puis elle revient à elle. Elle fouille rapidement les poches de Lionel Parme et se saisit de son smartphone. Elle a récupéré depuis longtemps l’ordinateur portable abandonné dans le taxi. Elle consulte le journal des appels : un numéro revient régulièrement – en plus des appels anonymes. Mais l’auteur de ces appels, elle le connaît déjà. L’autre numéro en revanche l’intrigue. Est-ce la preuve qu’elle cherche ? Elle vérifiera plus tard.

Scrutant le carnet d’adresses, elle trouve sans peine le numéro des parents de Lionel Parme et compose un SMS : « Adieu, je ne peux plus continuer. Désolé pour tout. » Puis, d’une seule main, elle balance le cadavre encore chaud par-dessus la rambarde. Celui-ci s’écrase sur le rail au moment où un RER passe en klaxonnant.

Narjess s’esquive rapidement… Un suicide de plus, personne ne remarquera que le corps est exsangue.


Chapitre I
L’entretien • 1

 

Se raser ou ne pas se raser, telle est la question. Indécis, Éric regarde tour à tour le rasoir dans sa main et le miroir embué. Celui-ci lui renvoie l’image d’un jeune homme au teint mat, les cheveux bruns, les yeux noisette… et surtout une barbe de trois jours ainsi qu’un petit anneau en or à l’oreille gauche, les deux objets de sa réflexion philosophique. Pas franchement le look d’un jeune cadre dynamique…

Éric jette un coup d’œil à son smartphone posé sur le rebord du lavabo, en équilibre précaire. L’appareil se met à vibrer et manque de tomber dans la cuvette des toilettes quand l’alarme se déclenche en affichant ce message : « Rappel : Entretien d’embauche, Société Goji. 19h00 ». « Oui, je sais, je suis à la bourre, il faut que je me dépêche », maugrée Éric à l’adresse de l’appareil inanimé.

Ses études – terminées avec succès depuis deux ans maintenant – ont abouti à un diplôme de pharmacien-biologiste. Mais aucun travail n’est venu transformer l’essai. Pour entrecouper les longues périodes de chômage, il a bien fait quelques stages sous-payés. C’est toujours bien vu pour remplir le précieux CV… mais pas la gamelle. Alors pour cet entretien, après tant d’autres échecs ponctués par des « on vous écrira », Éric veut mettre toutes les chances de son côté. Se raser de près, ôter sa boucle d’oreille – souvenir d’une année sur un autre continent – s’il faut en arriver là, pourquoi pas ?

« Oh et puis merde, je vais foirer de toute façon… » se dit Éric en jetant rageusement le rasoir dans la vasque. Je n’y vais que pour que Pôle Emploi me lâche un peu. Pas la peine de me déguiser en pingouin. Tout ce que je vais y gagner, c’est encore un sale coup au moral. Sans compter le sourire narquois des potes du karaté quand ils me verront avec une tête de petit bourge…

Le visage appuyé contre la vitre du RER, Éric regarde les derniers rayons du soleil couchant se refléter dans les eaux de la Seine. Sur la rive d’en face, une alternance de petites maisons pavillonnaires et de barres d’immeubles défilent. C’est sa banlieue sud. Il fut un temps où un laborieux petit peuple d’ouvriers vivait dans ces pavillons, et allait travailler dans les nombreuses usines qui fleurissaient au bord du fleuve. Puis il a fallu loger les ouvriers chassés de Paris par la hausse des prix. On a alors rasé une partie des maisons pour construire des barres HLM. Elles ont mal vieilli. Ensuite, ce sont les cadres moyens qui ont dû quitter Paris. Ça tombait bien parce qu’entre-temps les usines avaient fermé. Alors, on a rasé les usines pour construire des résidences de standing avec vue sur la Seine… et les HLM de la rive opposée. Le RER traverse toute cette histoire dans un grand fracas métallique. Une péniche glisse paresseusement… Les derniers rayons du soleil s’évanouissent, plongeant les berges dans l’obscurité tandis que le RER commence à ralentir.

19 heures, un soir d’hiver… pas vraiment une heure pour fixer un entretien d’embauche. Ça promet sur les horaires ! Éric se remémore une dernière fois ses notes. Le laboratoire Goji est une jeune start-up de recherche pharmaceutique. Son nom provient d’une baie prétendument miraculeuse sur les contreforts de l’Himalaya. Et leurs produits se vendent très bien dans les pharmacies bobo. Les laboratoires Goji se sont spécialisés dans l’étude des plantes exotiques et de leurs vertus médicinales. Un marché porteur certes, mais très risqué pour une petite entreprise familiale ainsi plongée au cœur d’une féroce compétition internationale. En ces temps de capitalisme débridé, pour réussir un entretien d’embauche, mieux vaut connaître les actionnaires de la boîte. Et à ce titre, Goji fait également dans l’original… La société a été créée de toutes pièces par un richissime entrepreneur en recrutant les laissés-pour-compte d’un plan de sauvegarde de l’emploi des laboratoires Sanofi voisins. Et malgré des heures de recherche sur le web, Éric n‘a rien trouvé sur son PDG, M. Théophraste. Comment ce gars fait-il au xxie siècle pour ne laisser aucune trace numérique ?

Le RER ralentit. Les panneaux bleu et blanc du quai annoncent son arrivée. Il descend. Par une froide soirée d’automne, la gare des Ardoines à Vitry-sur-Seine n’a rien de folichon. Un vaste parking s’étend au pied de la gare, prolongé par une double voie. Plus loin encore, une zone industrielle qui a dû connaître des heures plus glorieuses. Au-delà, la lumière blafarde des lampadaires éclaire un entrepôt mité par la rouille puis se perd dans un trou béant d’obscurité : un terrain vague. Encore plus loin, Éric discerne les lumières vives d’un immeuble récent, sa destination. Déprimant. Pourtant, la municipalité a fait des efforts. Le parking est planté d’arbres et la double voie ornée d’un terre-plein central fleuri. Mais difficile de lutter contre la désindustrialisation rampante.

Éric s’engage sur le long trottoir. Quelques quidams marchent en sens inverse, le regard fixé sur le quai, guettant leur RER. À cette heure, les gens normaux rentrent chez eux, ils ne vont pas au bureau. D’autres, plus chanceux, passent en voiture à vive allure, pressés d’arriver. Au contact des flaques d’eau, les pneus projettent des éclaboussures qui manquent de tacher le costume d’Éric. Il ne manquerait plus que ça…

Il parvient enfin devant le bâtiment qui scintille des néons fluo affichant « Laboratoires Goji ». Nous y voilà. Éric marque une pause pour s’imprégner des lieux. Derrière de hautes grilles, la cour pavée et les baies vitrées si tendance de ces bureaux modernes. Quelques voitures haut de gamme sont garées à l’entrée. Bien que de taille modeste, les laboratoires Goji renvoient une image pleine de modernité, de puissance, de richesse.

— Monsieur Miran, oui, je vous ai dans l’agenda de monsieur Théophraste. Je le préviens de votre arrivée, murmure la secrétaire d’une voix sucrée, avant de faire signe à Éric de s’installer dans la salle d’attente.

Rendez-vous avec le PDG en personne… va pas falloir se louper mon gars ! Une demi-heure plus tard, histoire de bien lui faire comprendre où est sa place dans l’échelle des priorités d’un PDG, la secrétaire lui fait signe d’entrer.


Chapitre II
L’entretien • 2

 

Au dernier étage, le bureau de M. Théophraste est le stéréotype même du lieu de pouvoir. Un immense bureau vide à l’exception de quelques stylos – Montblanc évidemment – et d’un sous-main en cuir. Ni ordinateur ni photos d’enfants. De grandes baies vitrées contemplent la Seine et les lumières de la ville. Aux murs, quelques toiles anciennes dans un style flamand. Dans un coin, un canapé profond et une table basse.

Au centre de la pièce, par sa seule présence, le maître des lieux occupe tout l’espace. M. Théophraste, PDG des laboratoires Goji, est d’une prestance qui ne laisse pas indifférent. Le costume bleu nuit à la coupe italienne sûre, et la lourde chevalière en argent à son doigt n’en sont pas les uniques raisons. De taille moyenne, l’homme paraît presque petit. Il est âgé d’une quarantaine d‘années, a des cheveux poivre et sel et une barbe impeccablement taillée. Mais ce qui frappe avant tout, ce sont ses deux yeux d’un azur profond braqués sur Éric. Un regard sans âge qui semble voir au-delà de l’enveloppe charnelle et lire directement dans les âmes.

Éric se retrouve subitement plongé vingt ans en arrière. Un souvenir enfoui, refoulé depuis sa plus tendre enfance. Il revoit un homme sur le pas de sa maison – pas le même homme, mais le même regard – qui lui demande d’une voix douce : « Puis-je entrer, petit ? » À cette évocation, son corps est parcouru d’un frisson.

M. Théophraste lui tend une main ferme pour le saluer et lui souhaiter la bienvenue. Une main ferme mais froide, presque gelée. Éric chasse ses souvenirs et tente de se redonner une contenance.

— Asseyez-vous au salon, que nous puissions discuter, jeune homme… La voix est douce et autoritaire sans souffrir la moindre contradiction.

Éric retire sa main devenue moite, et l’essuie furtivement sur son costume. Tout en essayant de se maintenir droit et ferme dans un canapé bien trop mou, il débite son CV d’une voix monocorde. Depuis le temps, il le connaît par cœur : bac scientifique, études de médecine, avant d’être gentiment mais fermement réorienté vers la pharmacie. Bien sûr, à un entretien, on évite de s’étaler sur ses échecs et l’adieu fait au rêve d‘une brillante carrière de chirurgien renommé ponctuée de séjours humanitaires. On axe sur la diversité des expériences, l’ouverture d’esprit. Vient ensuite le temps des stages bidon qu’on édulcore savamment, tout en veillant à la crédibilité. M. Théophraste écoute poliment ce qu’il a déjà lu dans le CV et la lettre de motivation. Son attention ne s’éveille qu’au récit du stage de fin d’études : six mois en Bolivie à étudier l’impact sanitaire de la consommation de feuilles de coca chez les indiens quechuas. Un stage payé par une bourse du gouvernement bolivien soucieux d’améliorer l’image de la feuille de coca en Occident.

— Et comment avez-vous obtenu ce stage si… original ?

Et merde, pas question de lui dire que j’ai été pistonné par un prof de fac, gauchiste sur les bords, qui a des relations dans le gouvernement socialiste bolivien. Ça ferait désordre !

— Un lien avec vos activités… comment les qualifier… militantes ?

Et re-merde. Il sait déjà…

— Je ne suis pas un spécialiste, mais monsieur Germand, mon DRH, adore les nouvelles technologies, Google, les réseaux sociaux… Beaucoup plus instructif qu’un CV d’après lui. Il dit que vous n’avez pas le profil d’un chercheur dans un groupe privé. Vous avez un bon niveau en karaté semble-t-il, et un goût certain pour arroser vos victoires et celles de vos petits camarades d’après les quelques photos qu’on m’a transmises. Positivons, j’en retiendrai que vous avez l’esprit d’équipe. Mais le plus amusant, ce sont les photos de vous un fumigène à la main et un foulard sur le visage lors de manifestations étudiantes… Si les autres DRH font aussi bien leur travail que le mien, je comprends que vous soyez toujours au chômage, mon ami.

La voix de M. Théophraste est presque paternelle, mais aussi un brin ironique, condescendante.

Et je réponds quoi à ça, moi ?

— C’est pourquoi vous n’allez pas refuser l’offre que je suis sur le point de vous faire.

Le ton a changé. Il est ferme et ne souffre aucune objection. Éric réprime un geste pour essuyer son front où la sueur commence à perler. Ses mains sont moites, encore. Il les étale à plat sur son pantalon… avec pour seul résultat visible deux auréoles grandissantes juste au-dessus des genoux. Il réprime un frisson, déstabilisé par une attaque aussi frontale.

— Mais avant, reprend M. Théophraste, je vous saurais gré de satisfaire une petite curiosité personnelle. Nos recherches sur votre nom ont fait ressortir un autre profil curieux. Monseigneur Miran, un exorciste catholique rattaché à la Congrégation pour la doctrine de la foi, heureuse héritière de la très regrettée Inquisition. Un parent à vous peut-être ?

On est chez les fous ici… Mais où il veut en venir ?

Éric parvient à peine à murmurer :

— Je ne vois pas le rapport avec notre conversation.

— Il n’y en a aucun en effet, répond M. Théophraste. Mais c’est là tout le sel des entretiens d’embauche. Je n’ai à me justifier de rien, car rien ne sortira de cette pièce. Mais si vous voulez le poste, il va falloir me séduire. Soyez heureux que je ne vous demande rien de plus…

Éric déglutit. Il ne peut s’empêcher d’entendre le sous-entendu de menace à peine voilée sous ces dehors engageants. Il sent ses barrières mentales s’effondrer. L’autre n’a pas bougé d’un pouce, n’a pas élevé la voix, et pourtant, il est totalement à sa merci.

— C’est mon demi-frère. Je n’ai que peu de rapport avec lui. Il voyage beaucoup et reste discret. Je ne sais pas ce qu’il fait exactement pour l’Église.

— Sans importance… Je vous disais que je vais vous faire une offre que vous ne refuserez pas. J’ai un projet personnel, pour lequel j’ai besoin d’un chercheur capable de sortir des sentiers battus. Votre stage en Bolivie me fait dire que vous pouvez être celui-là. Mais j’ai aussi besoin de quelqu‘un qui ne pose pas de questions et reste discret. Le salaire sera en conséquence.

— En quoi consiste ce travail ? bafouille Éric, dépassé par la tournure imprévue de l’entretien.

— Vous ne le saurez qu’après avoir signé une clause de confidentialité, le premier jour de travail.

Dans quoi je suis encore tombé, moi…

— J’ai fait préparer un exemplaire du contrat à emporter chez vous. Je vous laisse y réfléchir au calme. Mais pas trop non plus… Je suis assez pressé. Je pense que le zéro supplémentaire sur votre future fiche de paye, comparé à votre RSA, constitue un solide argument.


Chapitre III
Renaissance • 1

 

« Biiip, biiip, biiiip. » Le buzzer insistant réveille enfin Mgr Miran. Il ouvre les yeux sur le plafond blanc d’une chambre d’hôtel. D’un geste machinal, il éteint l’alarme et se redresse. 19 heures. L’heure de se préparer pour une longue et éprouvante soirée.

Alexandre Miran se lève, regarde par la fenêtre. Le soleil jette ses derniers rayons sur l’immeuble d’en face. La vue depuis un Ibis Budget de banlieue n’a décidément rien de comparable avec celle de sa chambre au Vatican : une rue passante, quelques bâtiments industriels vétustes et à la limite de son champ de vision, l’autoroute A86. Le doux parfum des rues romaines lui manque.

Il s’habille d’un geste hésitant. Ce soir, pas de col romain pour habiller sa soutane noire. Il enfile jean, chemise, baskets, une tenue passe-partout. Il se console en se disant que si l’affaire tourne mal, le vêtement ne gênera pas ses mouvements. Devant le miroir de la salle de bain, il se rase, se parfume, se coiffe de près et se regarde dans la glace.

La quarantaine bien sonnée, le type italien hérité de sa mère, les cheveux courts et les yeux bruns, une joue marquée d’une cicatrice, Alexandre Miran porte les traits burinés d’une vie à la dure. Pas le genre à faire craquer les filles ; peu importe, il a fait vœu de chasteté. Il chasse bien vite de ses pensées ce bref soupçon de vanité. Non, aucune fille ne songera à l’inviter ce soir. Et tant mieux, il lui faudra passer le plus inaperçu possible.

Alexandre sort de sous le lit une petite mallette, aux armoiries du Vatican. Il l’ouvre et en étale le contenu sur le matelas : une tenue de prêtre, un collier orné d’un imposant crucifix, une bible finement reliée et laquée d’or. Il passe le crucifix autour de son cou, le dissimule sous sa chemise. Puis il fait jouer le mécanisme secret de sa valise. Un compartiment caché s’ouvre. Son contenu lui poserait quelques difficultés à la douane si son bagage ne passait pas par la valise diplomatique du Vatican.

Du mouvement rapide et sûr de l’habitude, il saisit les différents éléments de son pistolet-mitrailleur automatique et les assemble, manœuvre la glissière et vérifie que la visée est ajustée. Il prend le chargeur et en examine le contenu. Contre le gibier qu’il s’apprête à chasser, il n’y a pas de place pour l’erreur. Il étale devant lui une collection de balles en métal blanc, de l’argent. Il charge l’arme et la glisse dans son costume. Sa main s’arrête un instant – par respect – avant de saisir une nouvelle arme, un pieu en chêne, gravé d’inscriptions latines. Il le pose de côté, et enfile un bracelet au complexe dispositif à ressort. Il y enchâsse le pieu, le recouvre de la manche de sa chemise et le fait jouer. Sans bruit et avec fluidité, le morceau de bois jaillit dans sa main, prêt à frapper.

Alexandre referme la valise et la range. Il prend son smartphone pour le mettre dans sa poche mais arrête un instant son doigt sur une icône. Le raccourci d’appel vers le numéro de son frère, Éric. Alexandre passe sa vie à parcourir le monde au service de la Très Sainte Inquisition. Il se corrige mentalement. Congrégation pour la doctrine de la foi. Mais ce soir, les hasards de la traque l’ont amené à quelques kilomètres de son demi-frère. La tentation est grande de prendre de ses nouvelles, de l’inviter à dîner et de partager un moment avec lui. Il range le portable dans sa poche. Demain, peut-être, s’il est toujours en vie.

Quelques heures plus tard, Alexandre est accoudé au comptoir du bar d’une petite salle de spectacle municipale. La pièce est sombre, surchauffée. Il sirote tranquillement un cocktail sans alcool en observant la danseuse. Sur scène, vêtue d’une imposante robe rouge à dentelles, la jeune femme virevolte aux accents d’une musique flamenco rythmée par trois musiciens vêtus de noir. Son éventail vole et dessine de nébuleuses arabesques dans les airs, tandis que ses longs jupons tourbillonnent.

Le regard d’Alexandre scrute le public. Il doute que sa proie ait placé des guetteurs dans la salle mais mieux vaut pécher par excès de prudence. Si la soirée est à l’initiative d’une association de quartier, elle attire un public plus large. Une bonne partie de la communauté espagnole locale est là ainsi que des voisins curieux. Quelques petites filles – d’une dizaine d’années à peine – veulent jouer aux grandes dans un coin. Vêtues de robes chamarrées, rouges, jaunes ou bleues, elles s’essayent elles aussi à la danse. Tout au fond de la salle, le responsable est aux commandes de la table de mixage ; il a l’air confiant. Non, personne de louche.

Alexandre retourne à son verre, adossé à un pilier en béton couvert d’affiches invitant aux concerts locaux. Il attend patiemment. Si ses informateurs ont vu juste, il sera là ce soir. Cela fait des années qu’il traque cette proie, mais les dernières minutes lui semblent les plus longues. Et si les indications étaient fausses ?

Un homme entre alors sur scène au rythme du battement lent de ses mains. Il s’avance vers la danseuse d’un pas majestueux, ponctuant sa danse de claquements de talons. Les musiciens l’entourent et lui cèdent la place d’honneur. Il est entièrement vêtu de noir, le teint mat. Ses cheveux de jais sont réunis en une longue queue de cheval qui lui descend jusqu’aux reins ; il porte une courte barbe taillée en pointe. L’homme entame sa chorégraphie, donnant le ton à sa partenaire mais bien vite, sa prestance l’éclipse. Emportés par le rythme, les spectateurs retiennent leur souffle. Hommes et femmes ont le regard rivé sur lui.

Alexandre lui-même pose son verre, fasciné. De ce danseur flamenco émanent une assurance et une virilité sans pareil. Ses gestes fluides et nets supplantent tout le reste. Ses mains claquent ; il pivote sur lui-même. Chacun est envoûté par le tournoiement de sa ronde.

Il faut un moment à Alexandre pour se reprendre. Il sort son smartphone de sa poche, et y affiche l’image d’une vieille peinture du xviiie siècle, le portrait d’un danseur flamenco. Il n‘a pas besoin de la regarder, il la connaît par cœur, il a passé tant de nuits à la contempler. Il doit le faire pourtant. Une sorte de rituel. La ressemblance avec l’homme sur scène est frappante. Le cœur d’Alexandre se met à battre plus vite. Il le tient, enfin ! Après toutes ces années de traque…

Il range son téléphone, vide son verre d’un trait et ne lâche plus sa proie des yeux. Attendre le bon moment. L’adrénaline monte dans ses veines, ses nerfs se tendent, son corps se prépare au combat. Il sent aussi une pointe acide dans le bas de son ventre, un soupçon de peur. Qui n’en aurait pas avant d’affronter pareil adversaire ? Mais un autre sentiment s’élève dans ses tripes, bien peu chrétien. Il le refoule aussitôt. Non, ce soir, il n’est pas là pour la vengeance. Seul le devoir le guide.


Chapitre IV
Renaissance • 2

 

La soirée se termine enfin. Maître Luigi descend de scène, acclamé par la foule. Même Alexandre éprouve une forme d’admiration. Ce soir, si Dieu le veut, le monde sera débarrassé d’un terrible monstre. Il perdra aussi un grand artiste. Maître Luigi est plus qu’un célèbre danseur de flamenco. La légende dit qu’il a été l’un des fondateurs de cette danse, il y a près de trois cents ans…

Autour du danseur, les fans s’attroupent pour lui demander un autographe, être pris en photo avec lui. Maître Luigi se prête au jeu avec complaisance. Il prend la pose avec un sourire, adresse un mot gentil aux uns et aux autres, bavarde autour d’un verre. Alexandre n’est pas dupe, Maître Luigi est en chasse, occupé à choisir sa proie pour la nuit. Il voudrait leur crier de ne pas l’approcher, révéler à tous sa vraie nature. Mais il se tait. Le vampire doit mourir ce soir. Il ne peut prendre aucun risque. Il reste dans un coin, bouillant d’impatience et priant pour qu’il n’y ait aucune autre victime ce soir.

Son estomac se tord quand Maître Luigi sort enfin de la salle de spectacle, bras-dessus, bras-dessous avec une jeune femme. Trop jeune, trop belle pour mourir. Alexandre espère qu’il est encore temps de l’arrêter. Il part à leur suite.

Il gravit les marches de la salle de spectacle en sous-sol et ressort à l’air libre. L’esplanade devant le centre social est vide. Où Maître Luigi a-t-il pu entraîner sa proie ? À sa droite, des rues pavillonnaires. À sa gauche, un ensemble d’immeubles. Aucun endroit discret. Si, derrière lui, les bâtiments déserts d’une école. Oui, ce doit être là…

Alexandre sort de son veston son pistolet-mitrailleur. Arme au poing, il enjambe le portail ; ses sens sont en alerte. Il entend au loin comme un rire clair et sonore. À pas de loup, il traverse la cour en longeant les murs, prenant bien soin de rester dissimulé dans l’ombre. Il guette chaque bruit, chaque mouvement. Dans sa vision périphérique, il perçoit un mouvement. Il pivote brusquement, braque son flingue, mais rien. La nervosité sans doute. Il reprend sa progression.

Il avance encore, se sent épié. Il avait bien regardé pourtant, il n’y avait pas de guetteur. Et si ce n’était pas le cas ? Il est trop tard maintenant, il ne peut plus reculer. Dans la pénombre, Alexandre devine une porte entrouverte.

Silencieusement, il se glisse à l’intérieur. Il entend encore une fois un éclat de rire à l’étage du dessus. La jeune femme n’a pas conscience du piège qui se referme sur elle. Arrivera-t-il à temps ? Il voudrait se précipiter mais il ne peut pas. Sa seule chance est de rester invisible. Il reprend sa progression avec prudence. De nouveau, il lui semble entendre des pas derrière lui. Il se fige ; les pas stoppent aussi… Un écho sûrement dans ce long couloir désert. Il continue. Son cœur bat plus vite, l’adrénaline inonde ses veines.

Soudain, ils sont là. Il devine dans la pénombre d’une salle de classe deux corps enlacés. La jeune femme est plaquée contre le mur, Maître Luigi la domine de toute sa hauteur. Il la tient dans ses bras et la soulève du sol. Elle sourit. Son visage est éclairé par la lune. Elle n’a pas vingt ans, elle est belle, insouciante. Une peau couleur de lait, des cheveux roux, les yeux en amande. Elle croit toucher au bonheur dans les bras d’un légendaire danseur de flamenco. Elle se penche pour l’embrasser. Maître Luigi lui répond par ce qui pourrait passer pour un baiser dans le cou. Mais Alexandre n’a pas besoin de voir pour deviner les deux canines aiguisées qui se plantent dans la gorge de la malheureuse.

Il voudrait intervenir mais il ne le peut pas. Le moindre mouvement révélerait sa présence aux sens exacerbés du vampire, le mettant en danger sans même être sûr de sauver sa proie. Il serre rageusement les poings et attend son moment.

De loin, il distingue le changement d’expression sur le visage de la jeune femme. De la jouissance à la surprise alors que les crocs du monstre mordent sa chair ; l’incompréhension qui la gagne quand son sang chaud jaillit de la plaie ouverte ; enfin la terreur qui se dessine sur ses jolis traits quand elle comprend qu’il ne cessera de couler qu’à sa mort. Un instant, elle tente de se débattre, de se sauver. Puis l’extase de l’Étreinte la saisit, elle cesse alors de lutter et s’abandonne à son prédateur.

Le moment est venu. Entièrement absorbé par son acte contre-nature, Maître Luigi est étranger au monde qui l’entoure. Alexandre n’a que quelques minutes pour agir – moins s’il veut la sauver. Sans bruit, il pénètre dans la pièce. Plus que quelques mètres. Il lève son pistolet et ajuste sa cible. Il grimace. À cette distance, les balles risquent d’atteindre la jeune femme mais il n’a plus le choix. Il est sans doute déjà trop tard pour elle. « Dieu reconnaîtra les siens », murmure-t-il en appuyant sur la détente.

Trois petits bruits secs, trois détonations atténuées par le silencieux, trois balles en argent qui fusent et se fichent dans le corps du vampire. Le métal précieux déchire et brûle les chairs de la créature. Maître Luigi hurle de douleur autant que de surprise, et tombe à la renverse. Il relâche sa victime qui tombe au sol, inanimée.

Alexandre se rapproche en maintenant le vampire en joue. Du coin de l’œil, il constate que la jeune femme ne bouge plus. Le vampire, lui, se relève déjà. Alexandre presse à nouveau la détente. Une nouvelle salve de trois balles d’argent foudroie l’immonde créature et la projette contre le mur. Alexandre se rapproche. Le vampire tente encore de se redresser. Affaibli, il s’appuie sur le mur, lève la tête. Alexandre voit les blessures se refermer peu à peu. Il a peu de temps et s’apprête à lâcher une nouvelle salve.

Le regard de Maître Luigi croise celui d’Alexandre. Il n’affiche aucune peur. Au contraire, un sourire narquois s’y dessinerait presque s’il n’était défiguré par la douleur :

— Ainsi, tu m’as retrouvé, Chasseur… Félicitations ! Tu crois vraiment que l’heure est venue ? Qu’après ces décennies de traque, tu tiens enfin ta vengeance ?

 

 

 

 

 

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