Chapitre I

Leila – 1er février 2015 – Paris

Il est deux heures du matin, et je suis toujours à Sapphire Corporated pour terminer un foutu bilan comptable. Je n’arrive pas à me concentrer dessus, encore trop obnubilée par la soirée que je viens de passer. J’envoie valser d’un geste rageur l’ensemble des dossiers posés sur mon bureau et retourne mon fauteuil vers les photos accrochées au mur : la Colombie, l’Inde, l’Afrique du Sud, mais aussi mes défunts parents, mes deux meilleures amies Marjorie et Savage, Richard, le futur mari de cette dernière, nos amis Vincent et Hervé…

Et moi, bien sûr, Leila Sarah Rose Michel, PDG d’une entreprise spécialisée dans la recherche et l’extraction des pierres précieuses, photographe et directrice d’une fondation caritative…

Moi, Leila Sarah Rose Michel, qui se prend encore la tête sur l’arrivée de son nouvel associé Adrien Erria, second de la multinationale Erria Industries.

Encore et toujours. Oui, je tourne en boucle. Et ce depuis la cascade d’événements d’il y a deux mois.

D’abord, ma meilleure amie, Savage Demercey, Joe pour les intimes, enfin casée avec l’homme de sa vie, Richard Erria. Ils sont enfin parvenus à se dire la vérité et à s’aimer, non sans peine. Conséquence ? Savage sera bientôt maman.

Ensuite, un accident dans la mine que mon entreprise, Sapphire Corporated, possède en Colombie. Elle est de nouveau opérationnelle, mais le bilan est lourd. Cent soixante morts, autant de blessés, un procès en cours… Et moi au trente‑sixième dessous.

Enfin et surtout, un nouvel associé avec qui j’ai couché avant d’apprendre qu’il essayait de piquer ma société. Malheureusement, ce traître fait quasiment partie de la famille puisqu’il s’agit du beau‑frère de Savage : Adrien Erria, frère de Richard.

Il a fallu que je couche avec lui juste pour le plaisir de l’accrocher à mon tableau de chasse. Juste pour me prouver que je pouvais le faire. Et il a été sans conteste le meilleur coup de toute ma vie. Mais parce que j’ai laissé au placard LE principe de ma vie, « N’oublie pas de te méfier… », j’ai été prise à mon propre piège. Je me suis pris un retour de flamme terrible en pleine face. Parce que si moi je voulais qu’Adrien soit dans mon lit, lui, ce qu’il souhaitait, c’était me déposséder de Sapphire Corporated…

Sauf que son plan n’a réussi qu’à moitié. Il n’est qu’actionnaire minoritaire, avec seulement trente pour cent des parts. C’était cependant suffisant pour que je sois contrainte de l’accepter comme associé. Et depuis, je le vois, tous les jours, lui et son corps de rêve que j’aime et que je déteste à la fois.

Mon seul désir : l’attacher à son bureau, le bâillonner et l’utiliser pour mon plaisir.

Sa seule envie : en faire autant avec moi.

Ce qui nous pousse irrémédiablement à la guerre civile, lui et moi.

Nous ne communiquons pas, nous nous hurlons dessus.

Nous ne nous faisons pas de cadeaux, nous nous jetons des objets à la figure, et avec élan de préférence.

Et quand nous devons coopérer pour le bien de la société, c’est en essayant de nous tirer dans les pattes en même temps.

Il nous est impossible de nous éviter. Savage et Richard ont décidé pour je ne sais quelle raison stupide qu’Adrien et moi nous étions faits pour être ensemble. Ces deux‑là, depuis qu’on va les marier, ils flottent sur un nuage dans la stratosphère… Ils ont dû y respirer des vapeurs hallucinogènes. Et ils ont embarqué nos assistants Hervé et Vincent dans leur complot, de même que Marjorie qui, depuis qu’elle a arrêté sa carrière internationale de mannequin, a soudainement beaucoup plus de temps pour s’occuper de ce qui ne la regarde pas…

Pas plus tard qu’aujourd’hui, Savage m’a annoncé très officiellement que je serai son témoin de mariage et Marjorie sa demoiselle d’honneur. Jusque‑là, rien que de très normal. Sauf que l’autre témoin, c’est Adrien, bien évidemment. Et Joe et Richard veulent que nous leur organisions ensemble leurs soirées d’enterrement de vie de garçon et de vie de jeune fille…

Je vous fais rapidement le remake de la soirée. Petit clin d’œil à Joe et aux flash‑backs si chers à son cœur de grande romantique…

J’étais donc assise à notre table habituelle au Pompéi, restaurant réputé du Marais. Comme d’habitude, j’étais en avance. J’étais plongée dans mon BlackBerry et je potassais les dossiers des contrats à venir, quand une ombre immense m’enveloppa. Ombre que je ne connaissais que trop bien depuis que je la voyais tous les jours ou presque. Je levai la tête et lâchai dans un soupir blasé :

— Erria. Toujours là où il ne faut pas…

Adrien leva un sourcil.

— Michel, toujours aussi sympathique.

Il tira une chaise vers lui et s’assit, tout en déboutonnant d’un geste nonchalant le bouton de sa veste de costume Armani impeccablement coupée. Comme d’habitude, il était beau à se damner. Flirtant avec les deux mètres, des épaules larges et musclées sans être massives, un torse aux carrés d’abdominaux plus nombreux que ceux d’une tablette de chocolat, une taille mannequin que je savais dessinée en un V provoquant, un cul bombé et des jambes de marathonien… Ajoutez à cela un visage aux traits fins mais durs, des cheveux noir de jais, une peau mate et des yeux gris d’orage, et vous comprendrez pourquoi je l’avais voulu dans mon lit…

Je fis semblant de me reconcentrer sur l’écran de mon téléphone. Adrien ne laissait rien paraître de ses émotions. Je le vis rajuster ses boutons de manchette dans un geste terriblement viril, et les saloperies de papillons qui avaient élu domicile dans mon ventre le jour de ma rencontre avec lui prirent leur envol dans un bel ensemble. Agacée par ma propre réaction, je rangeai mon téléphone dans mon sac et posai mes coudes sur la table avant de réunir mes mains en pyramide.

— Je vous préviens, Erria : si je fais un effort ce soir, c’est pour Savage. Ouvrez une seule fois votre bouche à tort ou à travers et je vous lapide.

Il eut un sourire arrogant.

— Inutile de me rappeler à quel point vous savez manier la pierre. Je crois me souvenir que vous êtes née avec l’une d’entre elles à la place du cœur.

— Au moins, chez moi, elles sont précieuses. Je ne peux pas en dire autant de vos bijoux de famille, lui répondis‑je du tac au tac, mes yeux plantés dans les siens et ma main caressant amoureusement mon couteau.

Il se redressa soudain.

— Tu n’es qu’une…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase, interrompu par l’arrivée de nos amis. Ses yeux brûlaient du désir ardent de me faire taire et caressaient mon corps de leur feu. Un brasier s’alluma en moi. Le sang pulsa dans mon cerveau. Adrien serra nerveusement ses poings. Là, tout de suite, je n’aurais pas été contre me retrouver seule au monde avec lui, son corps contre le mien…

— Alors, vous deux ? Prêts à nous préparer la soirée d’enterrement de vie de garçon et de jeune fille de notre vie ?

Je dévisageai Savage sans comprendre le sens des mots qu’elle venait de prononcer. Mais j’eus beau les tourner et les retourner, je n’y vis rien d’autre que mon arrêt de mort…

— Tu vois ? Qu’est‑ce que je t’avais dit, Hervé ? plaisanta Vincent, mon assistant. Une minute de plus, et on les retrouvait à se battre comme des gladiateurs.

Hervé s’avança et me fit la bise avant de serrer la main d’Adrien.

— Je mise tout sur Leila. Je la vois très bien en rétiaire.

— Filet et trident, hein ? sourit Adrien, sarcastique. Oui, j’avoue que l’idée est intéressante.

Je grinçai des dents et le pulvérisai du regard. En réponse, il se passa la pulpe du pouce sur les lèvres dans un geste obscène et provocateur.

Salaud de misogyne sournois.

— Joe, dis‑je en embrassant ma meilleure amie afin d’essayer de donner le change. Comment vas‑tu ?

Savage était magnifique. La grossesse lui allait bien, tout comme l’amour. Richard aussi était plus apaisé, plus posé… Ils formaient un couple désormais solide et je devais avouer que je les enviais un peu.

— Je ne me suis jamais sentie aussi bien.

— S’il te plaît, Lei, dis‑lui de lever le pied, grogna Richard. Toi elle t’écoutera peut‑être !

— Et depuis quand Joe écoute‑t‑elle quelqu’un ? dit Marjorie, qui venait d’arriver.

Toujours aussi canon avec son carré blond ondulé et ses yeux topaze, notre ex‑mannequin s’avança vers nous de sa démarche assurée et dominatrice.

Savage éclata de son rire cristallin et s’assit sur la chaise que Richard lui avait avancée. Une fois tout le monde installé – Adrien à un bout de table et moi à l’autre – et la commande passée, Richard se racla la gorge pour attirer notre attention.

— Bon, si on vous a réunis ce soir, c’est pour parler de l’organisation du mariage, mais surtout de la soirée de nos enterrements de vie de garçon et de jeune fille.

— Voilà qui promet d’être intéressant, commenta Marjo d’une voix moqueuse.

Je levai les yeux au ciel. Adrien but une gorgée de Saint‑Émilion en attendant la suite. Hervé et Vincent, quant à eux, ne tenaient plus en place.

— Richard, je veux être avec vous pour le choix du costume.

— Hé ! se rebella Vincent. Je t’interdis de mater le cul du futur marié dans une cabine d’essayage sans moi…

Joe pouffa.

— Personne ne matera quoi que ce soit. Enfin, hormis peut‑être Lei et Ad...

Je soupirai, ulcérée.

— Si tu allais droit au but, Joe, et que tu nous expliquais ce que tu attends de nous ?

Ma meilleure amie se versa un grand verre d’eau et échangea un regard complice avec son futur mari.

— Richard et moi aimerions une soirée commune pour fêter la fin de notre célibat. Et comme la tradition veut que ce soit aux témoins d’organiser ça…

Je me crispai encore un peu plus.

—Savage Joséphine Demercey, es‑tu en train sérieusement de suggérer qu’Erria et moi nous organisions cette soirée ? Ensemble ? Tous les deux ?

— Je crois bien que c’est là la définition même du mot « ensemble », Michel, laissa tomber Adrien, moqueur.

— Quand je vous sonnerai les cloches, Erria, je vous préviendrai. Merci.

— Je vous remercie, Michel, mais quand j’aurai besoin qu’on me les sonne, mes… cloches, je sais à qui je m’adresserai… C’est‑à‑dire certainement pas vous.

Tu parles ! Connard de menteur !

Joe leva les yeux au ciel, agacée. Richard se pinça l’arête du nez. Hervé et Vincent se mordirent les lèvres en tentant de ne pas exploser de rire. Marjorie, égale elle‑même, nous regarda tour à tour en attendant la suite. Super. Vraiment génial ! L’Univers entier se liguait contre moi.

Je repris, histoire de bien comprendre dans quoi elle voulait m’embarquer :

— Quand tu parles d’une soirée commune, tu penses à quoi ? Resto, boîte de nuit et au dodo ? Ou bien…

— Non, non, non. Trop simple, répondit Richard. Vous êtes deux des PDG les plus redoutés d’Europe. Rien ni personne ne vous résiste. À part peut‑être vous‑même… Joe et moi avons donc décidé de vous lancer un défi.

Je ne le sentais vraiment pas. Ça sentait la poudre à plein nez…

— De quel genre, le défi ? demanda posément Adrien.

Le serveur arriva et déposa nos assiettes devant nous, mais mon appétit venait de se faire la malle en même temps que le peu de self‑control qui me restait.

— Allez, abrégez le supplice et crachez le morceau, dis‑je en tapant du poing sur la table.

Mourir d’accord. Souffrir d’abord ? Sans façon. Les coups, je n’aime pas les prendre, juste les rendre…

Un verre se renversa. Tout le monde sursauta, sauf Adrien et Marjorie, imperturbables comme toujours. Quant à Hervé, il se posa la main sur le cœur dans un geste d’actrice dramatique qui, en temps normal, m’aurait fait rire.

— Nous avons réservé pour vous deux la villa principale de l’île de Frégate aux Seychelles pour quinze jours, commença Savage. La soirée aura lieu le vendredi de la Saint‑Valentin. Nous limitons les invités à quarante personnes au maximum. Pour ce soir‑là, nous avons déjà réservé des logements supplémentaires. Vous n’aurez donc pas à vous préoccuper de ça. Pour le reste, vous avez carte blanche. La seule consigne est de nous surprendre et, bien sûr, de ne pas vous entre‑tuer.

— Vous partez dans…

Richard regarda sa montre.

— … cinq jours et six heures exactement. Juste le temps de vous organiser pour le départ.

Ma tension monta encore d’un cran, et cette fois, je dégoupillai complètement.

— C’est une plaisanterie, j’espère ? Je n’ai pas le temps pour jouer à ça, Joe. La signature du contrat avec Poliakoff…

— Je vais gérer, me coupa‑t‑elle. Après tout, je suis ton mandataire, non ?

— Joe, tu es enceinte. Le docteur t’a sommée de te reposer, tu te souviens ? Richard, dis quelque chose, enfin !

— Désolé, Lei. Sur ce coup‑là, je suis avec elle, me répondit‑il en me faisant un clin d’œil.

Je me retournai, dépitée, vers Vincent.

— Vincent, tu es mon assistant, sors‑moi de là. Mon emploi du temps ne me…

— Je l’ai déjà réorganisé. Et puis, tu avais des congés à solder.

Inutile de demander son avis à Marjorie. Je savais qu’elle ne m’apporterait aucun soutien, au contraire.

Manquant de m’étouffer, je me levai brutalement. Adrien en profita pour détailler ma tenue. Pour l’occasion, j’avais sorti ma petite robe rouge cerise, qui dévoilait plus de mes courbes qu’elle n’en cachait réellement. Ses yeux virèrent au noir ardent, me liquéfiant sur place.

— Erria ! Vous allez laisser faire ça ?

— Je n’ai pas plus le choix que vous, je vous signale.

Hypocrite !

— Depuis quand vous vous aplatissez comme une crêpe ?

— Depuis que vous montez en chantilly, mieux que des blancs en neige… À nous deux, on devrait faire un bon dessert…

Je coupai court et quittai le restaurant, outrée.

 

Et voilà pourquoi je suis maintenant dans mon bureau à essayer de faire un bilan comptable, alors que je n’ai en réalité qu’une seule envie, celle de tuer quelqu’un. Ou plutôt de procéder à un massacre. N’ayons pas peur des mots.

Je me lève et ôte mes chaussures, descendant ainsi d’un mètre soixante‑cinq à un mètre cinquante‑huit. Je traverse, pieds nus, les locaux de ma société jusqu’à la salle de pause pour mettre de l’eau à chauffer dans la bouilloire. J’ai besoin d’un thé.

J’essaie de brider mes pensées, mais Adrien Erria a envahi chacune d’entre elles. Je regarde mon reflet dans la fenêtre. Avec ma chevelure rousse, mes yeux verts et mon teint de porcelaine, je sais que je ne le laisse pas indifférent. Loin de là. Mais si j’adore voir le désir qu’il a de moi et qu’il essaie vainement de cacher, je ne supporte pas la façon qu’il a de systématiquement me contrarier, me contrecarrer, de contre‑attaquer.

Je dis oui, il dit non. Je pense blanc, il traduit noir. J’aime la mer, il préfère la montagne. Je suis sucrée, il est salé. Je suis fan des mangas et des années quatre‑vingt, il me traite d’ado attardée. Il adore les westerns quand je ne les supporte pas. Il va régulièrement à l’opéra, alors que l’idée de subir trois heures de Madame Butterfly me donne des sueurs froides… Comment pourrions‑nous organiser ensemble ne serait‑ce qu’une soirée dans ces conditions ?

Il faut vraiment que je parle à Savage et que je la persuade de revenir sur cette décision aberrante. Je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre, mais il faut que j’y arrive si je veux préserver ma santé mentale…

La bouilloire se met à siffler, me tirant de mes réflexions. Je verse l’eau brûlante dans ma tasse quand j’entends une porte claquer. Je me fige.

Mais qu’est‑ce que…?

Je ne flippe pas facilement d’habitude, mais je reçois de plus en plus souvent des menaces de mort, depuis un an maintenant… Seul mon service de sécurité est au courant. Je pense savoir pourquoi je suis prise pour cible par ces tentatives d’intimidation, mais je ne sais toujours pas qui est derrière ces dernières. Par conséquent, je reste toujours sur mes gardes depuis quelques mois.

Je m’avance dans le couloir sur la pointe des pieds, mon mug fumant comme seule arme à la main. J’entends une respiration : mon souffle s’accélère, et l’adrénaline déferle dans mes veines. Mais je me maîtrise. Hors de question que je laisse ma société se faire piller. Je ne sais pas qui est là, mais je jure qu’il ne va pas s’en sortir indemne. Quant aux hommes de la sécurité, je les virerai tous dès demain… Et ça me fera du bien.

Je continue d’avancer dans le couloir obscur. Je visualise une silhouette. Un homme, incontestablement. Je l’entends jurer à voix basse, puis le vois chercher quelque chose dans ses poches. Je suis à moins de trois mètres de lui à présent. Je m’apprête à lui jeter mon thé brûlant à la figure avant de lui décocher un coup de pied dans les parties quand il allume la lumière. Je suis éblouie et mon mug se fracasse juste à côté de…

— Erria ! je glapis.

— Mais ça ne va pas ! hurle‑t‑il à son tour. Vous êtes dingue ou quoi, Michel ? Vous voulez me tuer, c’est ça ?

Je ferme les yeux pour me reprendre.

— Qu’est‑ce que vous foutez ici à cette heure‑ci ? je lui demande d’une voix menaçante.

— Je pourrais vous retourner la question, je vous signale !

— Depuis quand dois‑je vous rendre compte de mon emploi du temps ?

— Je ne vous ai rien demandé, moi. C’est vous qui m’agressez ! Attaque au thé brûlant ? Vous vous améliorez… Enfin, il vous reste quand même à apprendre à viser.

Ton hautain, méprisant et condescendant. Je soupire.

— Est‑il possible d’arrêter les hostilités pour ce soir ? Je ne suis pas d’humeur à me battre avec vous. Ni à vous mettre une raclée. Vous allez encore pleurer comme un bébé et ça va m’agacer.

— Qui vous dit que je vais perdre ? me rétorque Adrien. Après tout, je crois me souvenir que c’est vous qui avez fui le champ de bataille tout à l’heure.

Nous nous dévisageons sans respirer, sans parler. Ego contre ego. Erria contre Michel. Adrien contre Leila. Lui contre moi.

Il a enlevé sa cravate et défait les deux premiers boutons de sa chemise, dont il a remonté les manches sur ses avant‑bras toniques. Sa peau ambrée me donne envie de reprendre mon souffle dans son cou. Ses yeux qui me déshabillent me disent plus qu’il ne le voudrait… Il passe la main dans ses cheveux. Instantanément, j’ai envie de les lui tirer violemment jusqu’à ce qu’il se plie à ma volonté. Jusqu’à ce qu’il se mette à genoux et rampe à mes pieds en me suppliant de lui pardonner…

Jamais je n’ai ressenti ça. Adrien est le seul qui ait jamais attisé à ce point mon désir, mon appétit et ma convoitise. Mais en même temps, je le hais. Je le déteste pour ce qu’il a fait. Il m’a trahie. Il a tenté de me prendre le travail de toute une vie. De deux générations de Michel avant moi. C’est un Judas. De première catégorie. Et des Judas, j’en ai croisé un certain nombre dans ma vie.

Mais il n’y a rien à faire : mon corps vibre à l’approche du sien alors que ma raison, elle, voudrait le découper en morceaux à la hache émoussée.

— À quoi vous pensez, là, Michel ? me demande‑t‑il de sa voix rauque et sexy.

Il s’avance vers moi, ses yeux gris orage plantés dans les miens. Tout son corps exsude la concupiscence et le sexe à l’état pur. Mon Dieu, ce que cet homme sait faire avec ses mains, sa bouche, son…

Je ferme les yeux une fois de plus et m’autocensure. Je m’interdis de penser à ça. Parce que je sais que si je m’autorise ne serait‑ce que le début du commencement d’un quelconque sentiment à son égard – autre que le mépris, bien sûr –, c’en sera fini de moi. Adrien s’engouffrera dans la brèche. Et pas que dans la brèche, d’ailleurs…

Il pose ses doigts sur ma joue. Glisse la pulpe de son pouce sur ma bouche. Instinctivement, je le mords. Ni trop fort, ni pas assez. Il rit doucement. C’est comme un ronronnement de chat sauvage, contenu et puissant tout à la fois. Son corps est bien trop près du mien. Je sais que si j’ouvre les yeux, je serai juste en face de son torse. Il est tellement plus grand que moi… Je le sens qui se penche vers moi. Son souffle est dans mon oreille à présent. Il me respire profondément, lentement… Je vacille. Il me retient de sa large main dans le creux de mon dos.

— Tu comptes me faire payer encore longtemps ? me demande‑t‑il en adoptant le tutoiement brutal que nous employons seulement dans notre intimité.

Je le regarde et passe ma langue sur mes lèvres. J’inspire doucement et me dresse sur la pointe des pieds, jusqu’à être à peu près à sa hauteur. Je dépose un léger baiser sur sa bouche. Ses lèvres ont un goût d’Armagnac et de café. Puis je lâche avant de m’éloigner :

— La vengeance est un plat qui se mange froid. Et j’en suis à peine à l’apéritif…


 

Adrien – Même jour – Paris

Je suis debout, seul, abandonné par mon adversaire le plus coriace à ce jour : j’ai nommé Leila Michel, PDG de Sapphire Corporated. J’ai encore le goût de ses lèvres sur ma bouche, l’odeur de son parfum épicé dans mes narines, le bruit de son souffle dans mon oreille, la douceur de sa peau au bout de mes doigts et son image gravée sur ma rétine.

À ce stade, ce n’est plus du désir, c’est de l’obsession.

Avant même que je ne la rencontre, Leila Michel me troublait déjà… Je savais tout de sa vie et de sa société. Je savais tout de la mort de ses parents et de la reprise de l’entreprise familiale par son grand‑père, avec qui elle ne s’entendait pas. Je savais tout de sa fugue et de son passé trouble dans la rue avant sa rencontre avec Savage. Je savais tout de son émancipation à l’âge de seize ans et de ses études brillantes en art, puis de son accession à la tête de Sapphire Corporated suite au décès de son grand‑père.

Oui, je savais tout de ses forces et de ses faiblesses. Sur le papier. Mais c’est lorsque je suis passé de la théorie à la réalité que je me suis fait baiser.

Je suis à l’heure actuelle le numéro deux d’Erria Industries, multinationale en agroalimentaire qui appartient à ma famille du côté paternel depuis deux générations déjà. Je me suis découvert très tôt une âme de requin et je suis l’un des principaux dominants de la sphère des affaires. Il n’y a rien que j’aime tant que de manier les chiffres à plusieurs zéros. En dessous de huit d’ailleurs, ça ne m’intéresse pas. Trop facile. Aucun intérêt. Je suis amené dans un proche avenir à prendre la tête du groupe, lorsque mon père se retirera, et j’ai hâte de le faire. En attendant, j’ai en charge le secteur développement et investissement. En clair, je suis depuis deux ans à la recherche de nouveaux marchés porteurs dans lesquels investir une partie des bénéfices du groupe. J’en ai choisi deux principaux : les nouvelles technologies et le luxe. Le secteur de la joaillerie, plus précisément. Nous avons démarré plusieurs opérations de rachat hostile sur de petites entreprises en perte de vitesse, en Europe ou ailleurs. Notre meilleur coup a sans conteste été l’acquisition de VC & D Joaillerie. Mais pour être vraiment performants, il nous fallait maîtriser l’ensemble de la chaîne de production. Si nous avions désormais des créateurs de bijoux, il nous fallait également avoir la main sur les matières premières, et donc sur l’extraction des pierres précieuses.

Voilà comment j’en suis venu à m’intéresser de près à Leila Michel et à son entreprise. C’est de loin la meilleure dans son domaine. Et comme pour être au top, il faut ce qui se fait de mieux, j’ai décidé de m’attaquer à elle.

En tout cas, ça, c’est ce que j’ai expliqué à mon père. Mes autres motivations, il n’est pas habilité à les connaître.

Et ça, c’était avant qu’elle ne déboule dans le bureau de mon frère, en trench noir et robe rose en dentelle. Avant qu’elle ne lui hurle dessus en lui interdisant de revoir Savage, son amour de jeunesse, qu’il venait juste de recroiser. Avant qu’elle ne me pulvérise d’un regard assassin…

Eh oui, parce que l’ironie du sort, c’est que nous aurions pu nous rencontrer depuis au moins dix ans. Richard et Savage se sont connus pendant leurs études et par conséquent, j’aurais pu tomber sur Leila bien plus tôt. Mais il faut croire que l’Univers avait peur de notre rencontre…

Je me souviens du sentiment étrange qu’elle m’a inspiré quand je l’ai vue pour la première fois, il y a quelques mois. Elle m’a donné l’impression d’être une terre sauvage, vierge et indomptable. Sa longue chevelure rousse et ses yeux verts, son air mutin et polisson m’ont immédiatement plu. C’est une femme incontestablement dangereuse, et ce danger porte en lui une sensualité exacerbée par le fait qu’elle est une femme de pouvoir. Et j’aime le pouvoir. Du moins, j’aime le sentiment de domination qu’il me procure sur les autres, notamment les femmes. Avoir du pouvoir, c’est avoir une aura. Et avoir une aura, c’est essentiel pour séduire.

J’ai plutôt l’habitude de me baisser pour ramasser les petites culottes, de me servir sans avoir vraiment à demander. J’aime charmer les femmes, et elles me le rendent bien. Mais Leila est d’un autre calibre. Elle est une arme dégoupillée, un danger public pour toute la gent masculine. Mon défi et mon enfer personnel réunis dans un seul et même corps.

Le problème, c’est que dès qu’elle ouvre la bouche, j’ai envie de la lui scotcher avec du chatterton. Cette femme ne sait pas demander. Elle ne sait que prendre. Elle ne sait pas s’avouer vaincue, ni lâcher prise. Elle fonce dans les obstacles comme un boulet de démolition. Son jeu favori, c’est de me contrarier. Et avec son exceptionnelle intelligence, elle y parvient parfaitement.

C’est comme ça que je me suis fait avoir. J’ai voulu la séduire pour mieux me rapprocher d’elle, ma cible. Après avoir racheté les parts de son cousin, je comptais endormir sa méfiance pour prendre la majorité du capital. Sauf que la PDG Michel a transformé ses parts en bons au porteur. Du coup, sa société n’est ni transmissible par le droit de succession classique, ni même intégrable dans la communauté de biens en cas de mariage.

Inutile de vous dire que lorsqu’elle a découvert le pot aux roses, j’en ai pris pour mon grade. D’autant plus que c’est arrivé au même moment que l’accident dans la mine principale colombienne.

Depuis, elle me mène la vie dure. Et c’est un euphémisme. Mais plus elle me malmène, plus je la désire. Plus elle cherche à m’éloigner, plus je m’accroche. Plus elle est insolente, plus elle m’excite. Je brûle de la voir se soumettre une bonne fois pour toutes à ma volonté… Je suis vraiment dans une merde noire et je ne sais pas comment m’en sortir… Je n’arrive pas à identifier clairement mes sentiments à son égard. Il y a une alchimie évidente entre nos deux corps. Une magie érotique que je n’ai connue qu’avec elle. Et cela m’obsède. Je pense à elle à longueur de journée.

Entre notre rencontre et le jour où nous avons couché ensemble pour la première fois, il s’est passé moins d’une journée. Sept foutus jours, c’est tout ce qu’il a fallu pour qu’elle renverse mes certitudes et qu’elle chamboule ma vie.

Je n’ai jamais ressenti ça pour une femme. Jamais. Pas même pour Johanna, mon ex‑femme…

Elle me tient par les attributs et c’est pour ça que, comme l’abruti obsédé que je suis, j’ai accepté le défi de mon frère. Car je suis persuadé que pour la sortir de ma tête, il faut que je replonge en elle…

Je n’avais pas prévu de me retrouver face à elle à deux heures du matin. Surtout que j’étais venu fouiner un peu dans son bureau pour récolter des preuves… Et là ? Boum. Leila Michel. Comme toujours, elle a manqué de me tuer pour mieux me chauffer et me laisser sur le carreau. Quand je me décide à rentrer chez moi, c’est la queue entre les jambes.

L’histoire de ma vie, depuis qu’elle en fait partie.

 

Lorsque mon réveil sonne à six heures du matin, j’ai à peine fermé l’œil de la nuit, toujours obsédé par la PDG Michel. Ce n’est pas bon. Pas quand j’ai une réunion avec tout le conseil d’administration d’Erria Industries. Il faut que je me reprenne de toute urgence.

Je fixe le plafond de ma chambre en me demandant comment je vais me sortir du lit. Il va me falloir beaucoup plus qu’une douche pour faire redescendre le piquet de tente qui me tient désormais lieu de queue. Je me redresse en soupirant et en repoussant d’une main les draps, puis m’assois au bord du lit et me frotte énergiquement la tête comme si ce simple geste pouvait m’aider à l’oublier juste quelques minutes… C’est stupide.

Rectificatif : je suis stupide.

Ça fait juste deux mois que j’essaie de sortir Leila de ma tête. Et si je n’y suis pas arrivé jusque‑là, je n’y arriverai pas maintenant. Il est temps que je me rende à l’évidence…

Je me lève en grognant et file à ma salle de musculation. Une heure de footing, une branlette et une douche glacée plus tard, et je monte à l’arrière de la voiture qui m’attend en bas de mon immeuble.

— Bonjour Adrien.

— Bonjour, Brice.

Mon chauffeur et homme à tout faire est également un ami de longue date. Il m’appelle par mon prénom et me connaît, par certains aspects, mieux que mon propre frère.

— On a passé une sale nuit ? me demande‑t‑il en démarrant le moteur.

— Grumph…

Brice esquisse un sourire en coin, amusé.

— Quoi ? je l’interroge, hargneux.

— Oh, rien.

— Si. Il doit bien y avoir quelque chose pour que tu te foutes de moi comme ça. Alors vas‑y. Balance.

— Le grand Adrien Erria a passé la nuit seul, visiblement. Je me demande si…

Je réprime un grognement.

— Si ?

— Si ton état persistant de connard grognon a encore à voir avec la très fougueuse PDG Michel. On n’avait pas dit que tu devais arrêter avec elle ?

— Je te paie à regarder la route, pas à jouer au psy, Brice.

Il éclate de rire.

— C’est donc encore à Leila Michel que l’on doit ta joie de vivre et ta bonne humeur matinale…

Je ne peux m’empêcher de répondre :

— Tu as tout faux. Cette fois, tu peux remercier mon frère et ma future belle‑sœur.

— Ah ?

Je lui jette un coup d’œil glacial. Je n’ai pas envie de parler. Brice me connaît bien et n’insiste pas, même s’il n’en pense pas moins. Lorsque nous arrivons devant le siège d’Erria Industries, je descends sans attendre qu’il vienne m’ouvrir. Je claque la portière et entre dans le bâtiment en rajustant le bouton de ma veste de costume, puis traverse le hall jusqu’aux ascenseurs. Vingt‑cinq étages plus tard, j’arrive dans mon bureau. Je m’affale dans mon fauteuil en cuir et le fais pivoter vers les fenêtres, pensif.

Mon téléphone sonne. Je décroche en enclenchant le haut‑parleur :

— Erria.

— Salut, Ducon.

— Toi, le morveux, je ne te parle plus.

Rire bref de mon petit frère à l’autre bout de la ligne.

— Allez, Ad… Avoue que tu en rêvais, de ces quinze jours seul avec Leila.

— Peut‑être. Ce que j’apprécie moins en revanche, c’est que ta fiancée et toi m’ayez piégé.

— Tu ne disais pas ça hier soir devant elle…

Je m’agace et crispe mes doigts sur mes accoudoirs.

— Je ne voulais pas lui donner la satisfaction d’être d’accord avec elle.

— C’est ce qu’on dit, oui…

Richard prend la même intonation mesquine et arrogante que lorsque nous étions gosses. Je me lève. En mettant les mains dans les poches de mon pantalon, afin de résister à la tentation d’exploser les vitres en face de moi.

— Putain ! je finis par lâcher. Mais qu’est‑ce que vous attendez de nous exactement ?

— Hmm… Voyons voir… Je ne sais pas moi… La paix dans le monde ?

— Tu te fous de moi, Richard ?

— J’aime toute la reconnaissance fraternelle que tu mets dans cette question, Adrien.

Je m’agace encore un peu plus.

— Richard, Leila a été très claire. Limpide, même. Je ne suis rien de plus qu’un accident de parcours pour elle, et ça me va très bien comme ça. C’est une garce, de toute façon. Elle et moi, ça aurait fini en combat de Free Fight… Être associés, ce n’est déjà pas facile, alors si toi et Joe pouvez éviter d’en rajouter, ce serait gentil. Maintenant que les choses sont remises à plat, est‑il utopique de penser que, si je vous le demande, vous allez annuler ce défi débile ?

— Essaie toujours. Mais vois‑tu, frangin, je me suis fixé pour objectif de rendre ma femme heureuse. Or ce qu’elle veut actuellement, c’est que sa meilleure amie et son beau‑frère réalisent qu’ils sont faits pour être ensemble, donc…

— Donc tu t’es dit que de me casser les couilles en m’emprisonnant pendant quinze jours sur une île paradisiaque avec la reine de la castration était la solution ?

— Hum !

Voix glaciale dans mon dos.

Je me retourne.

Putain.

— J’ose espérer que vous m’avez attribué ce titre en pleine connaissance de cause, Erria ?

— Je te rappelle plus tard, Richard.

Je coupe la communication. Leila est là, sur le pas de la porte de mon bureau, les bras croisés et la mine revêche, mais aussi un tout petit peu amusée. Dans un tailleur‑pantalon lamé or avec un col roulé noir en cachemire, elle est à tomber. Ses escarpins, noirs également, lui donnent quelques centimètres de plus, mais malgré tout, elle m’arrive tout juste à la poitrine lorsque je m’approche d’elle.

— La notion de vie privée, vous connaissez ? je lui demande, acerbe.

— Oui, je vous remercie, dit‑elle en me dépassant et en allant s’asseoir sur le fauteuil en face de mon bureau. J’ai été à la meilleure école qui soit pour ça : la vôtre.

Petit rappel du fait que je l’ai fait suivre par un détective privé.

Comme une envie de l’attacher et de la faire souffrir… Je dois faire appel à toute ma réserve de patience pour ne pas mettre à exécution mon désir subi.

Je contourne mon bureau et pose mes mains à plat dessus. Leila a les yeux fixés sur le plateau en verre design, sur lequel, il y a quelques mois, nous avons découvert tous les deux l’alchimie de nos deux corps ensemble…

Son regard revient dans le mien, troublé.

Bien.

Un sourire carnassier se dessine sur mon visage. J’aime quand je la perturbe. Je me sens… moins seul.

Je continue de la surplomber de toute ma hauteur et lui demande, la voix menaçante :

— Que faites‑vous ici, Michel ? Et qui vous a laissé passer ?

Chapitre II

Leila – Même jour – Même lieu

Il a fallu que je regarde cette foutue plaque en verre. Instantanément, la chaleur est montée en moi aussi sûrement que le mercure dans un thermomètre en plein soleil. Et naturellement, Adrien l’a remarqué.

Merde.

Ses larges mains s’appuient sur le plateau et son pouce droit y trace des cercles machinalement. Nos yeux se trouvent et nous nous plongeons dans le même souvenir : ce jour pas si lointain où il m’a fait jouir trois fois, ici, dans cette pièce, sur ce meuble qu’il caresse de la pulpe de son doigt comme s’il effleurait ma peau.

Envie de s’éventer pour retrouver une température acceptable : 100 %.

Envie de sauter à la gorge d’Adrien : 100 % aussi.

Je me force à ne pas déglutir devant lui. Il est encore plus beau qu’hier soir, si c’est possible. Lorsqu’en arrivant je l’ai vu de dos tandis qu’il parlait de moi avec son frère, je n’ai pas pu m’empêcher d’admirer une fois encore ses larges épaules, ses fesses musclées, sa carrure… Je me force à ne pas bouger, à ne pas frotter mes cuisses l’une contre l’autre. Erria cherche à me pousser à la faute, je le sais. Et je ne l’en déteste que plus encore.

Il me demande finalement, un sourire arrogant sur les lèvres :

— Que faites‑vous ici, Michel ? Et qui vous a laissé passer ?

J’inspire. Je suis là pour le travail. Uniquement pour le travail. Je réponds laconiquement :

— Conseil d’administration.

Moins je lui en dis, mieux je me porte.

Il se redresse en fronçant les sourcils sur ses yeux gris orage. Il ne comprend pas. Normal. Je ne suis pas censée être ici. Il est mon associé à Sapphire Corporated, mais moi, je n’ai pas affaire avec Erria Industries habituellement.

— De quoi parlez‑vous, Michel ?

Voix grave, sourde et menaçante. C’est à mon tour de sourire. Je passe très lentement ma langue sur ma lèvre inférieure et lui dis :

— On a oublié de lire le mémo, Erria ?

Il se contient le plus difficilement du monde. J’enchaîne :

— VC & D Joaillerie m’a confié la lourde tâche de les représenter. Le président Van Cleve a estimé que j’étais la mieux placée pour cela… Son fils n’est ni prêt, ni de taille à vous affronter…

Adrien fulmine. Ses yeux ont viré au noir d’encre.

— Alors que vous, Michel, vous êtes celle qui connaît le mieux le domaine, n’est‑ce pas ?

Je me lève, très fière de moi.

— Oui, c’est ça. Et puis, comme vous êtes mon associé, vous n’êtes pas franchement en position de me tenir tête… Pas si ne voulez pas me voir faire de votre vie un enfer…

— Georges Van Cleve est un vieux brigand qui ne perd rien pour attendre. Quant à vous, vous n’êtes qu’une sale opportuniste, allumeuse de surcroît. C’est bas et petit, Michel, ça.

J’époussette mon pantalon d’un geste nonchalant.

— Oui, comme vos bijoux de famille, Erria.  En poids brut, même pas un carat.

Nous nous dévisageons. Il pince les lèvres si fort qu’il faudrait un pied de biche pour lui desserrer la mâchoire.

Intérieurement, je jubile. Clairement, Adrien ne s’attendait pas à une telle rébellion de la part du président de VC & D Joaillerie. Or, Georges comme moi n’avons pas du tout apprécié l’ingérence d’Erria Industries dans notre petit monde. Nous avons donc décidé d’un commun accord de rendre la vie un tout petit peu plus compliquée à Adrien. Nous nous sommes alliés pour ne pas nous faire dévorer.

Question de survie. Et de revanche aussi.

Le visage de mon adversaire prend la dureté du marbre. Je n’aime pas ça. Il s’avance, une lueur vorace, dans les yeux, me contourne et va fermer la porte de son bureau, que j’avais laissée ouverte. Lui et moi avons une fâcheuse tendance à nous écharper en public…

Puis il revient vers moi d’un pas lent, mesuré et conquérant. Je me force à ne pas faire le pas en arrière qui me ferait immanquablement toucher de la fesse cette table en verre détestée…

Cela l’amuse. Je le vois. Il aime quand je lui résiste et quand je me rebelle contre son autorité dominatrice.

— Vous fanfaronnez moins, là, Michel. Qu’est‑ce qui se passe ? On n’aime pas être seule avec le grand méchant PDG ?

Il est tout près de moi, maintenant. Trop près. Je sens son parfum. Sa chaleur irradie et fait grimper un peu plus la mienne. Je redresse la tête, dans un effort désespéré pour ne pas lui laisser prendre le dessus. Il caresse ma joue de la pulpe de son index avant de descendre sur l’arête de mon menton. Son autre main va se perdre sous ma veste, au creux de mon dos, avant de me rapprocher brutalement de son corps.

— Respire, Leila, me dit‑il doucement.

Je lâche un soupir brûlant quand je percute son torse immense. Je réalise que cela fait bien deux minutes que je suis en apnée. Ses doigts agiles défont mon chignon et agrippent mes cheveux ainsi libérés pour les tirer vers le bas, redressant ma tête vers lui. Il sourit en avançant sa bouche vers le creux juste en dessous de mon oreille. Je frémis d’anticipation, et je me déteste pour ça. Pourquoi est‑ce que je le laisse me faire ça ? Pourquoi, bordel ?

Sûrement parce qu’il y a bien trop longtemps qu’il ne m’a pas touchée. Que personne d’autre que lui ne m’a touchée, à vrai dire. Mon corps se rebelle contre ma raison. Ce qu’il veut, c’est Adrien Erria.

Les lèvres de ce dernier effleurent mon cou. Son nez inspire mon odeur. Sa main se faufile sous mon pull et me brûle la peau.

— Tu te souviens de ce que je t’ai fait ici ?

J’inspire à pleins poumons son parfum.

— Moi, je me souviens combien tu étais douce, et exigeante aussi. De combien tu appréciais que je te dirige et que je te dise comment écarter les jambes pour moi… Est‑ce que tu aimerais que je t’allonge encore une fois sur mon bureau, Leila ? Est‑ce que tu aimerais que je te prenne maintenant ?

Mon assurance vacille quand sa main descend pour s’insinuer dans mon pantalon.

— Ton corps aime quand je le possède. Quand je suis son maître.

Adrien grogne et me mord le lobe de l’oreille. Je suis sur le point de céder, mais trois coups sont soudain frappés à la porte. Nous nous figeons.

— Qu’est‑ce que c’est ? demande Adrien d’un ton sec.

— Monsieur Erria, le conseil commence dans dix minutes et votre père souhaiterait vous parler avant.

Adrien se recule en rajustant mes habits.

— Sauvée par le gong.

— C’est plutôt vous qui avez eu de la chance. Un geste de plus et mon genou rencontrait vos parties.

Je reprends mon masque de reine des glaces. Adrien n’est pas dupe, cependant. Son assistante insiste derrière la porte.

— Monsieur Erria ?

Il tique, agacé. J’en profite pour fuir le piège que représentent ses bras. Je rejoins la porte avant qu’il ne puisse m’en empêcher. Sa secrétaire glapit de surprise lorsque le battant s’ouvre à la volée.

— Il arrive. Laissez‑lui une minute. Il…

Je laisse ma voix en suspens avant de reprendre, assassine et mesquine :

— Il a besoin de digérer son petit‑déjeuner. Ce dernier n’a pas été à la hauteur des espérances qu’il avait placées en lui…

Je sors sans un regard en arrière, mais avec le poids de celui d’Adrien sur moi.

Je passe par les toilettes afin de reprendre mes esprits et de remettre de l’ordre dans ma coiffure. Alors que je suis dans la cabine, essayant de retrouver le contrôle de mes nerfs, des voix féminines se font entendre. Je ne peux m’empêcher de prêter attention quand elles prononcent son nom.

— … Tu as vu comme il est beau à crever aujourd’hui, le Erria ? Pff… Je te jure, chaque fois qu’il passe devant mon bureau, j’ai une bouffée de chaleur… Je serais capable d’enlever mes fringues à la vitesse de la lumière…

Éclat de rire de la collègue.

— Ouais. On en est toutes là. Et la liste d’attente est longue… De même que la liste de ses conquêtes. Chaque fois que sa photo est dans un magazine, il a une nouvelle femme au bras. Ce mec est increvable. Il paraît qu’il est du genre à commander…

Nouveaux gloussements.

— Ça ne m’étonne pas. En tout cas, moi, je le laisse me commander quand il veut, où il veut, comme il veut…

La porte des toilettes claque. Je suis à nouveau seule. Aussitôt, je soupire. Je suis dans l’antre de la bête, et j’y suis venue de mon plein gré. Qu’est‑ce qui cloche chez moi ? C’est à croire que j’aime ça. Que j’aime quand on se cherche, sans jamais se trouver. Quand on se tourne autour, sans jamais se télescoper. Quand on se trucide, sans jamais se faire réellement saigner. Mais combien de temps allons‑nous pouvoir jouer à ce petit jeu‑là ? Le désir monte entre nous inexorablement, sans tenir compte du fait que nous nous détestons ? Et maintenant, je décide d’amener la guerre directement chez Adrien ? Je m’immisce dans SON conseil d’administration ?

Il faut que je me ressaisisse. Sinon, il va m’avaler toute crue.

Je refais mon chignon, rajuste d’un geste sec ma veste de tailleur, claque mes talons, redresse le menton, me compose un regard froid et vide et sors des toilettes, prête à passer à l’action. Je me dirige d’un pas martial vers la salle du conseil. Vincent, mon assistant, m’attend obligeamment devant cette dernière et me tend mes dossiers. Il hoche la tête, impassible. Lui et moi connaissons les règles du jeu.

La pièce dans laquelle je rentre respire le luxe austère. Une table ovale de vingt places en acajou rouge, des fauteuils en cuir précieux plus grands que mon canapé, un écran plat digne d’une salle de cinéma… Bref, le tout de la taille de l’ego de celui qui va présider cette réunion : Adrien Erria.

Il hausse un sourcil à mon entrée et me désigne le fauteuil le plus éloigné de lui. Je salue d’un bref signe de tête les personnes déjà présentes. Dix hommes, quatre femmes. Je m’assois au bord de l’assise, le dos bien droit, croise une jambe sur l’autre, pose mes coudes sur le bois vernis et réunis mes mains en pyramide avant de planter mon regard dans celui d’Adrien. Ce dernier reste impassible, adossé contre le dossier de son fauteuil, une cheville négligemment posée sur son genou, la main droite jouant machinalement à faire tourner son stylo Mont Blanc entre ses doigts. Il respire l’assurance décontractée du maître en la demeure, saupoudrée d’une dose calculée d’insouciance, et arrosée de son inusable arrogance…

Nous restons ainsi trois longues minutes à nous dévisager et à nous observer, faisant fi des personnes qui nous entourent. Au bout de la quatrième minute, les pieds s’agitent, les yeux se lèvent, les gorges grattent… J’admire Vincent qui, lui, ne bouge pas un muscle.

Finalement, l’homme assis à la gauche d’Adrien prend la parole :

— Bien. Et si nous commencions ?

Erria se redresse, le regard toujours dans le mien, et répond :

— Je vous en prie. Jacqueline ?

Une femme d’une cinquantaine d’années environ, dont le vanity de cosmétiques a dû l’agresser tellement elle est maquillée, se redresse et commence d’une voix monocorde à nous faire un bilan des derniers chiffres. Adrien se lève et va se servir un verre d’eau sur une desserte placée non loin de lui, en acajou également. J’observe sa pomme d’Adam monter et descendre au gré des longues gorgées dont il s’abreuve. Puis il revient s’asseoir, toujours parfaitement maître de lui. Au bout de vingt minutes assommantes, un petit homme replet prend la parole pour présenter les projets en cours. Adrien le coupe deux fois afin de se faire préciser des éléments. Il est concis, direct et sans fioritures. Puis, c’est au tour d’une grande tige du service juridique de nous faire une présentation sur la dernière OPA en cours. J’esquisse un léger sourire à l’attention de mon adversaire.

Quand enfin un jeune loup du service commercial entame son exposé sur la stratégie adoptée pour le secteur du luxe et de la joaillerie, je dresse l’oreille. J’écoute et enregistre silencieusement tout ce qu’il dit. Lorsqu’il me semble évident que j’ai en face de moi un abruti qui essaie d’adapter des stratégies marketing tout public pour des produits de grand luxe que seuls de très rares privilégiés peuvent s’offrir, je ne peux m’empêcher de l’interrompre :

— C’est une vaste plaisanterie, n’est‑ce pas ?

Pour bien marquer mon profond désaccord, je m’adosse à mon siège afin de regarder mon interlocuteur par en dessous.

Adrien se redresse et me fixe avec intensité. Je développe :

— La marque VC & D Joaillerie n’a pas pour but de fournir le commun des mortels. Ses bijoux sont faits exclusivement sur commande et sur mesure. Il n’en existe pas deux pareils. Et vous voudriez sérieusement créer une sous‑catégorie de produits pour semi‑millionnaires ? Dites‑moi, c’est donc cela que l’on vous apprend dans vos écoles de commerce ? Rabaisser une marque de plus de cent ans d’âge et au savoir‑faire artisanal à un niveau industriel ?

Je me tourne vers Adrien :

— C’est ça que vous voulez faire avec VC & D Joaillerie ? Transformer leurs produits exceptionnels en des babioles ordinaires ? À ce compte‑là, mieux valait économiser vos millions et nous épargner cette décadence.

Les quatorze membres du conseil me dévisagent avec une incrédulité non feinte. Adrien éclate d’un fou rire tonitruant. Je ne peux m’empêcher d’être amusée. Le gong de début de match vient de sonner.

— Chers membres du conseil, je vous présente, pour ceux qui ne l’auraient pas reconnue, la PDG Leila Michel, de Sapphire Corporated, qui est accessoirement depuis peu la représentante de Georges Van Cleve dans ces murs.

Les bouches s’ouvrent de surprise avant de se refermer. Le responsable du service marketing prend la parole pour défendre son poulain :

— Je vous en prie, PDG Michel, VC & D Joaillerie accusait une dette à plus de six zéros. Il faut bien à un moment donné drainer, épurer et rentabiliser. Créer une catégorie de bijoux plus accessibles entraînera des rentrées d’argent plus régulières tout en permettant de mieux faire connaître la marque. Par ailleurs, les bijoux resteront malgré tout exceptionnels.

Il renifle d’un air dédaigneux. Je l’observe comme s’il n’était qu’une larve.

— Savez‑vous à combien s’est vendue la dernière création de Georges ? je rétorque.

Adrien sourit. L’homme me fixe sans me répondre. Je poursuis en me redressant :

— Le dernier collier de VC & D Joaillerie s’est vendu pour la bagatelle de neuf zéros, comme vous le dites si bien. De plus, les bijoux non encore vendus de la dernière collection suffiraient à combler la dette d’un pays du Tiers Monde. Ne cherchez pas à m’apprendre le concept de solde positif et négatif. Révisez d’abord vos dossiers et renseignez‑vous sur le domaine dans lequel vous avez mis les pieds.

J’ai à peine haussé la voix. Pourtant, le commercial se ratatine sur place.

— Michel, tonne Adrien.

C’est une mise en garde. Mais il oublie à qui il a affaire. Je me tourne vers lui et le fusille du regard.

— Erria, je réplique sur le même ton. Vous vous attendiez à quoi au juste avec ça ?

— Ils vont reprendre leur dossier et plancher pour vous présenter un projet satisfaisant et viable. Ceci était une première approche. Elle peut ne pas vous convenir. Soit. Pour autant, inutile de dramatiser, vous ne croyez pas ?

Je me lève.

— Ce que je crois, Erria, je martèle, c’est que vous êtes inconscient, délirant et que vous croyez en une puissance supérieure. En l’occurrence, la vôtre. Ce que je crois, c’est qu’il est temps pour vous et votre groupe de redescendre sur Terre. Vous ne connaissez rien des diamantaires et des pierres précieuses. Vous ne connaissez rien de notre monde et de ses règles. Et le pire, c’est que vous ne voulez pas apprendre, ni essayer de comprendre. Ce que je crois, c’est que votre personnel n’a pas cru bon de se renseigner correctement, encore moins d’étudier en profondeur le dossier que vous leur avez remis. Cela ne me prouve qu’une chose : ils sont incroyablement incompétents et fondamentalement paresseux. Alors je réitère ma mise en garde : à ce compte‑là, mieux valait économiser vos millions et nous épargner l’inaptitude de vos subalternes ainsi que leur condescendance naïve et pathétique.

Ma voix résonne dans l’atmosphère, qui est désormais lourde et pesante. Une chape de plomb est tombée sur ce conseil. Adrien fulmine, à la fois contre ses salariés, qui l’ont mis dans ce pétrin en lui faisant défaut, et contre moi, qui ai foncé dans la brèche. Il se lève à son tour.

— Veuillez nous laisser, s’il vous plaît.

Voix tranchante. Les hommes et les femmes autour de la table se lèvent et sortent, un par un, sans demander leur reste.

Chouette, je vais avoir droit à un tête‑à‑tête…


 

Adrien – Même jour – Même lieu

Les membres de mon conseil courent presque pour se mettre à l’abri. Seul Vincent reste aux côtés de Leila. J’insiste :

— Toi aussi, Vincent.

Ma voix est dure. Le grand blond se tourne vers Leila pour obtenir son approbation. Cela m’agace qu’il ne reconnaisse toujours pas mon autorité. C’est comme s’il considérait la rousse comme le mâle alpha et pas moi. Et c’est juste inacceptable.

Leila hoche la tête sans même le regarder. Ses yeux verts n’ont pas quitté les miens. Assombris par la colère et, j’en jurerais, par le désir aussi, ils me lancent un défi. Vincent soupire et sort. La porte se referme sur lui silencieusement.

J’ai le plus grand mal à comprendre ce que la PDG Michel attend de moi, et pourquoi elle amène notre petite guerre civile dans mon entreprise. Jusque‑là, nos escarmouches sont restées limitées à Sapphire Corporated et éventuellement à notre cercle d’amis communs. Mais là, on passe au niveau international. Et sans préavis.

— À quoi jouez‑vous, Michel ?

Leila hausse un sourcil, mais reste de marbre. Je poursuis :

— Personne n’est autorisé à parler sur ce ton à mes employés. Personne.

Elle rit.

— À part vous, bien sûr, me rétorque‑t‑elle, sarcastique.

La colère monte en moi. Mon sang bouillonne. J’essaie cependant de ne rien montrer.

— C’est ma prérogative et non la vôtre. Ici, c’est mon territoire.

Leila s’adosse à nouveau contre son siège et pose une main nonchalante sur son accoudoir en faisant légèrement pivoter son fauteuil.

— Je vous en prie, Erria. Ne me faites pas l’offense de me dire que vous auriez validé ce projet ridicule. Il n’était ni fait, ni à faire. Ni abouti, ni commencé et encore moins analysé. Si Georges m’a envoyée, c’est justement pour éviter ce genre de boulettes.

Je me lève et commence à faire le tour de la table, très lentement.

— Et vous, Michel, ne me faites pas l’offense de me faire croire que vous avez obtenu cette place au conseil sans piéger ce brave Van Cleve. Vous lui avez promis quoi exactement ?

Elle me sourit, amusée. Nous ne sommes pas dupes du jeu de l’autre.

— Rien qui vous regarde, Erria. Et puis, nous en étions à évoquer l’incompétence de votre équipe marketing et commerciale, non mes nombreuses qualifications. À moins, bien sûr que ce soit cela qui vous dérange ? Mes compétences ? Dites‑moi, vous en aviez connaissance, au moins, de ce projet ? Ou bien vous avez fait comme votre équipe : survolé le sujet sans vous y attarder ? Moi qui vous croyais être du genre à aller en profondeur…

Je me fige, sidéré.

Elle veut se la jouer provoc' ? On peut être deux dans ce cas.

Je franchis les quelques mètres qui nous séparent d’un pas rapide. Lorsque j’arrive à son niveau, je fais pivoter son fauteuil tout en l’attirant vers moi. Mes deux mains sur les accoudoirs, je l’emprisonne de mes bras. Elle redresse le menton, comme si elle me défiait d’aller plus loin. Mon visage à trois centimètres du sien, je la fixe.

— Ne me provoquez pas, Michel, ou vous risqueriez de le regretter. Ici, vous êtes chez moi. Je peux faire de vous tout ce que je veux. Tout ce dont j’ai envie. Vous virer de ce conseil d’administration, par exemple. Avec pertes et fracas de surcroît.

Leila ne se démonte pas. Elle se redresse et approche un peu plus ses lèvres des miennes. Elle murmure, son souffle dans le mien :

— Eh bien, allez‑y ! Qu’est‑ce que vous attendez ?

J’inspire tellement fort par le nez que mes narines se dilatent. Ce n’est plus de la provocation, là. C’est de la séduction, pure, dure, impudique et absolue. La PDG Michel veut ma peau. Littéralement. Jamais Leila n’avait remis les pieds au siège d’Erria Industries depuis notre toute première fois, lorsqu’elle avait investi les lieux après l’envoi de son petit bouquet sexy… Depuis cette fois où je me suis perdu. Où elle m’a mis à genoux. Des flashs torrides éclatent dans mon cerveau.

Moi, la bouche collée à la moiteur de son sexe gorgé de l’attente du mien.

Elle, cambrée vers l’arrière, les pans de son chemisier ouvert pour offrir à ma vue sa poitrine magnifique.

Moi, léchant et grognant comme la bête en rut qu’elle m’a fait devenir.

Elle, geignant et gémissant mon nom, comme la petite poupée soumise et perverse qu’elle est devenue à ce moment‑là…

Nous nous dévisageons encore. L’air crépite entre nous d’une tension sexuelle insoutenable. Nous sommes des personnes de pouvoir. Des puissants de ce monde. Des dominants et des adversaires. Aucun de nous deux n’a envie de s’avouer vaincu. Ni ne le fera jamais.

Nous n’en avons pas envie parce que l’autre représente le défi ultime. Le dernier mur à abattre avant d’avoir enfin tout ce que des gens comme nous veulent obtenir.

Nous avons la fortune, la reconnaissance, la puissance et la beauté. Nous avons tout ce que les autres rêvent d’avoir.

Il ne nous manque qu’une seule chose : l’amour.

J’irais même plus loin. Il ne nous manque que l’amour d’un égal. Cette nuance est importante. Pour moi en tout cas.

Même si je la déteste quand elle me contredit, et qu’elle a raison en plus, j’adore remettre Leila à sa place à mon tour. J’adore la titiller, la chercher, et la faire disjoncter. Quand elle n’est pas là, je ne respire plus. Alors que là, quand elle me défie comme ça, les yeux dans les yeux, son odeur me pénétrant, sa poitrine se soulevant rapidement dans l’attente du prochain tourment, je me sens plus que jamais vivant.

Elle est tout ce qu’il manque à ma vie. Et pourtant, c’est une garce.

Pourquoi elle ?

Alors que cette question s’attarde dans mon esprit, Leila enroule ma cravate autour de son poing et me tire vers elle. Je ne peux faire autrement que d’écraser mes lèvres sur les siennes. Je lui mordille celle du bas.

— Ne croyez pas une seule minute que vous allez me faire plier, Michel, lui dis‑je.

— Ah non ?

— Non, j’assène plus durement en me reculant de quelques pas.

Elle lorgne vers mon entrejambe dur et tendu. Elle déglutit de désir aussi. De besoin, même.

Bien.

L’idée qu’elle me cède encore une fois son corps m’obsède. Je rêve de la voir écarter les jambes juste parce que je le lui ordonnerais. Si seulement Leila  connaissait toutes les façons dont je pourrais la contenter, c’est elle qui exigerait que je la soumette…

Je me caresse lentement à travers l’étoffe de mon pantalon.

— Si vous la voulez, il va falloir faire ce que je vous demande.

— Dans vos rêves, Erria, me répond‑elle en se levant.

Je la regarde de travers. Je plisse des yeux.

C’est moi qui commande, bordel !

— Bien, dans ce cas, tu es virée, je lui annonce en adoptant un tutoiement brutal. Je saurai expliquer la situation à Georges.

Un éclair de rage traverse ses yeux verts magnifiques. Elle se rapproche :

— Tu n’oserais pas ?

— On parie ?

Nouvel échange de regards qui tuent et qui déshabillent en même temps. Si je ne m’enfonce pas immédiatement en elle, mon sexe va exploser.

Sa mâchoire se crispe. Elle évalue les possibilités qui s’offrent à elle. Or, elle le sait, elle n’a pas d’échappatoire. Soit elle accepte ma domination chez Erria Industries, soit elle dégage.

Ça fait mal quand les rôles s’inversent, hein, Lei ?

Il est temps de passer à l’offensive. Je passe ma main derrière sa tête et défais son chignon. Ses boucles rousses cascadent entre mes doigts. Je crochète sa nuque et colle mon front contre le sien. Ses mains se posent à plat sur mon torse, comme pour me tenir et me repousser tout à la fois.

— À quand remonte la dernière fois où vous avez fait ce qu’on vous a dit, Michel ?

— Il n’y a jamais eu de dernière fois, parce qu’il n’y a pas eu de première non plus.

— Eh bien, on va y remédier alors, je grogne.

Et sans préambule, je l’embrasse. Je m’approprie sa bouche et son souffle. Je les revendique comme étant à moi. Rien qu’à moi. Quand je la relâche, pantelante, entièrement submergée par son désir inassouvi, j’assène mon estocade :

— Je te propose un jeu, Leila.

Elle se retient d’une main à la table d’acajou.

— Un jeu ? répète‑t‑elle sans comprendre.

— Tu connais « Jacques a dit » ?

— Euh, oui, répond‑elle en fronçant les sourcils.

— Bien. Je vais te faire expérimenter la version « Adrien a dit ».

Un fin sourire étire la commissure de ses lèvres rougies par notre baiser fiévreux.

— D’accord, mais uniquement si la réciproque est vraie.

Je soupire. Naturellement, il faut qu’elle négocie. Mais si je veux l’amener là où je veux, il faut que je fasse quelques concessions. C’est le b.a.‑ba des affaires.

— Très bien. Tu fais ce que je dis ici et dans mon lit, et je fais ce que tu me dis à Sapphire Corporated et à la fondation.

Elle éclate de rire en rejetant sa tête en arrière.

— Vous pensez sérieusement ce que vous dites, Erria ? dit‑elle en repassant au vouvoiement de la négociatrice. Pour revenir dans votre lit, encore faudrait‑il que j’y sois déjà allée. Jusqu’à preuve du contraire, tu m’as baisée sur ton bureau, dans MON lit et dans ta maison de vacances au Portugal. C’est tout.

Pourquoi cette femme retourne‑t‑elle toujours tout à son avantage ?

J’attrape ses hanches et la colle à mon bas‑ventre brûlant. Je me frotte outrageusement contre elle. Elle ferme les yeux et gémit.

— Adrien a dit : tu m’obéis ici et bientôt dans mon lit.

Je prends une voix grave et coupante. Une voix de dominant. Mes doigts s’enfoncent dans sa peau à travers le tissu lamé or de son pantalon. Elle rouvre les yeux. Ils sont voilés par l’excitation de la soumission au mâle alpha que je suis. La bête en moi rugit jusqu’à ce que la rousse lâche :

— Leila a dit : je vais y réfléchir. On se voit demain à Sapphire Corporated.

Elle se dégage et sort sans un regard en arrière, mais en chancelant un peu tout de même.

 

La nuit suivante, je ne parviens pas à trouver le sommeil, la réponse de Leila associée à notre baiser m’ayant mis dans tous mes états. Il faut que la situation change, et vite. Heureusement – ou pas d’ailleurs –, dans trois jours maintenant Leila et moi seront seuls sur l’une des îles les plus paradisiaques du monde. J’ose espérer que son caractère s’y adoucira… Mais j’ai peu d’espoir.

J’arrive en retard au bureau. Cela n’est pas dans mes habitudes, mais ce matin tout s’est ligué contre moi. Je franchis les portes de l’ascenseur et manque de rentrer dans Leila qui m’attend, bras croisés, en tapant nerveusement du pied au sol.

— Vous avez oublié la définition du mot « ponctualité » en vous levant ce matin ?

Je lève les yeux au ciel et soupire. Je la contourne sans même me donner la peine de lui répondre. Je n’ai pas envie de rentrer dans l’arène avant mon café du matin. Et puis, je ne suis pas d’humeur.

— Erria, je vous parle ! me crie‑t‑elle.

Je m’arrête net et me retourne en affichant mon sourire de connard.

— Ah bon ? C’était ça, le bruit désagréable de scie égoïne qui sifflait à mon oreille ?

Elle se rapproche, les poings serrés. Elle me ferait presque peur, auréolée de sa rage contenue. Presque…

— Vous n’auriez pas oublié de me dire quelque chose, par hasard ? me demande‑t‑elle, hargneuse.

Comme si ce genre de choses pouvait m’arriver… A‑t‑elle seulement idée de toutes les informations que mon cerveau est capable de traiter en même temps ?

Je lève les yeux au ciel et soupire en lui répondant, dédaigneux :

— Voyons… Le contrat Poliakoff a été finalisé par le service juridique hier et a été envoyé par coursier à Savage. La date de renvoi du procès contre Jamesson a été fixée à la fin de l’année. Vous avez reçu mon mail puisque vous en avez accusé réception. José en Colombie a confirmé la reprise de l’extraction à la date prévue. J’ai arrangé mon emploi du temps en fonction. Mon équipe marketing a repris l’intégralité du projet VC & D Joaillerie… Non, je ne vois pas.

— Et ça ? me dit‑elle, la voix basse, en me désignant la personne assise dans mon bureau, dont heureusement la porte est fermée.

J’éclate de rire de bon cœur.

C’est vrai…

— Ça, comme vous dites, porte un nom. « Ça » s’appelle Stacy Valone. Ma nouvelle assistante.

— Depuis quand embauchez‑vous du personnel sans m’en parler d’abord ?

— Vincent est surchargé de travail. Il lui fallait du renfort.

— Une blonde à faux seins, c’était obligatoire ? Elle a déjà fait baisser de moitié le QI de tout l’immeuble.

Je masque ma jubilation, et ma colère aussi de devoir m’expliquer. Évidemment que mon arrivée allait nécessiter l’embauche d’une employée supplémentaire. Quelqu’un qui serait amené à faire le lien entre Janine, mon assistante à Erria Industries, et Vincent ici à Sapphire Corporated. Je ne vois même pas pourquoi nous devrions en discuter, au demeurant. Mais Michel a la jalousie mauvaise et teigneuse. Ce qui a une fâcheuse tendance à lui faire perdre de vue l’important.

— Peut‑on passer dans votre bureau pour en parler sans ameuter tout le foutu quartier ?

Notre personnel s’est arrêté de bouger. On se croirait dans une cour d’école en pleine partie de « 1,2,3, soleil ! ».

Leila acquiesce avec raideur et tourne les talons. Je la suis. Seigneur, je ne vais pas survivre à cette journée ! Pourquoi a‑t‑il fallu qu’elle mette son pantalon‑tailleur noir ? Curieusement, le fait qu’elle cache ses jambes magnifiques me donne des idées franchement pas catholiques…

Elle se poste derrière son bureau.

— Leila a dit : fermez la porte Erria.

Je me crispe. La garce. Elle sait ce qu’elle fait, et ce qu’elle dit, surtout. Il va falloir remettre les pendules à l’heure. Je ferme la porte. Le sang, ça tache. Et là, il va gicler.

— Attention, Michel. Ne me confondez pas avec votre sex‑toy… On dit « s’il vous plaît » d’abord.

— En parlant de jouet sexuel, vous comptiez m’informer quand de votre nouvelle acquisition ?

— Vous dépassez les bornes, dis‑je en tapant du poing sur son bureau.

— Non ! rétorque‑t‑elle. C’est vous qui outrepassez vos attributions. Ici, c’est moi qui ai le contrôle, notamment sur les ressources humaines… Je vous prierai de ne pas confondre Sapphire Corporated avec votre garçonnière personnelle d’Erria Industries.

Le sang palpite à mes tempes. Elle est en mode connasse.

— Coucher avec moi dans ma garçonnière ne vous a pas dérangée tant que ça la dernière fois… De même que vous laisser tripoter dans ma salle de conférences hier. Excusez‑moi d’avoir cru que nous avions un semblant de point commun en la matière…

Elle plisse les yeux, vexée que je lui rappelle encore notre première fois. Première fois qu’elle a cherchée, puisque c’est elle qui m’a poursuivi de ses assiduités jusque dans mon bureau. Je ne m’en plains absolument pas : ce fut sans conteste mémorable. Mais ce qui m’agace, c’est qu’elle semble le regretter maintenant…

— Je ne vois pas quel point commun je pourrais avoir avec un serial baiseur de votre espèce.

Je lui lance un sourire arrogant en me redressant. Venant d’elle, je prends ça comme un compliment. Et puis j’avoue, j’aime bien notre petit jeu. Il est l’heure de la pousser à bout. J’adore la voir disjoncter.

— Oui, c’est vrai que la nymphomane névrosée que vous êtes ne voit pas du tout de quoi je veux parler… Arrêtez donc de faire votre oie blanche, ça ne vous va pas du tout. Est‑ce que je vous demande, moi, ce que vous faites avec le fils Van Cleve ?

Ses magnifiques yeux verts me lancent des éclairs meurtriers.

— Sortez, Erria avant que je…

— Que vous quoi, Michel ? Vous ne savez pas viser.

L’agrafeuse vole et passe à deux centimètres de mon visage avant d’aller s’écraser contre le mur. Je me lève en reboutonnant ma veste de costume.

— Au fait, le jet décollera de Roissy le 5 à quatorze heures. Je passe vous prendre chez vous cinquante minutes avant ?

Leila contourne son bureau et va en ouvrir la porte.

— Merci, mais pour ça, j’ai le fils Van Cleve à ma disposition.

Je l’observe, interloqué, avant d’adopter un visage froid. Elle a gagné ce point‑là, je dois le lui reconnaître.

— Bonne journée, Erria.

Je la dévisage un instant encore, puis je sors sans un regard en arrière. La porte claque avec violence derrière moi. Vincent s’approche et me tend un café.

— Bonjour Adrien.

— Bonjour Vincent. Merci, dis‑je en lui prenant, reconnaissant, la tasse des mains.

— Comment est‑ce qu’elle a pris l’arrivée de Stacy ?

— Hmm, plutôt bien, je dirais. Comme une championne…

Ton ironique et mordant.

Vincent éclate de rire.

— Quel est l’infortuné objet qui a eu le malheur de s’écraser contre le mur, cette fois ?

— L’agrafeuse.

— Ça aurait pu faire très mal…

— Ouais, heureusement que Michel est beaucoup moins douée de ses mains que de sa langue…

Vincent hausse un sourcil et se mord la lèvre. Il essaie de ne pas pouffer.

— Oh bon, vous avez compris ce que je voulais dire ! dis‑je. Vous avez vraiment l’esprit tordu !

— Oui, bien sûrrrr ! se lâche‑t‑il. Mon Dieu ! J’aimerais être une petite souris pour voir comment vous allez réussir à vous en sortir aux Seychelles… J’espère que Richard et Savage ont pris une bonne assurance tous risques pour vous couvrir…

— Vincent ?

— Oui ?

— Vous n’avez personne d’autre à torturer ?

Il pouffe à nouveau avant de me laisser.

Chapitre III

Leila – 2 février 2015 – Paris

Je referme la porte de mon bureau avec plus de force que je ne croyais, car une fissure se dessine dans le verre qui la compose. Et encore une fois, c’est de la faute d’Adrien Erria.

Je le hais !

Mon téléphone sonne. Je décroche brutalement et je hurle :

— Allô !

— Waouh ! Je viens de perdre définitivement mon tympan gauche…

— Joe, c’est toi…

Il faut que je me reprenne. J’inspire et j’expire. J’attrape machinalement mon courrier. Ce geste simple devrait m’aider à me calmer. J’ouvre la première lettre.

— Cache ta joie Lei, surtout, me dit‑elle en m’entendant souffler.

Naturellement, elle ne peut pas savoir que l’enveloppe que je viens de décacheter contient plusieurs clichés de moi pris à différents moments de mes journées… Un mot est écrit sur l’une des photos : « Lâche l’affaire ou bien… »

— Excuse‑moi, Joe, je suis à cran, je réponds après une minute.

J’adopte un ton contrit, histoire de ne rien laisser filtrer. Je n’ai pas envie d’inquiéter Savage.

— Allons bon… Que t’a encore fait Adrien ?

— Rien, dis‑je en m’asseyant dans mon fauteuil en cuir.

— S’il n’a rien fait, c’est qu’il a dit quelque chose alors ? insiste‑t‑elle.

Ma meilleure amie est un tribunal de l’Inquisition à elle toute seule… Je pose les clichés sur mon bureau et soupire en tentant de me reconcentrer sur la conversation.

— Non plus. Ce mec ne fait rien et ne dit rien. D’intéressant en tout cas. C’est sa grande spécialité, ça : le rien, je réponds, acerbe.

— Donc tu es en colère parce que… ?

— Pour rien, je te dis. Ça n’a aucune espèce d’importance.

— Ah bon ? L’espèce d’importance blonde à forte poitrine prénommée Stacy ne te gêne pas, alors?

Je ferme les yeux et essaie de ne pas briser le combiné de mon téléphone. Joe me connaît mieux que personne. Elle m’a percée à jour depuis la toute première fois où mes yeux ont croisé ceux d’Adrien. J’ai beau nier en bloc toute attirance pour l’aîné des Erria, elle n’est absolument pas dupe. Elle a même tendance à jouer avec moi et à appuyer là où ça fait mal. Comme maintenant.

— Qui a parlé ? je demande, blasée.

— Vincent a envoyé un mail à Hervé, qui a fait son rapport à Richard, qui m’a prévenue… Tu sais, je suis étonnée de savoir que tes locaux sont toujours debout. Après un coup pareil, je pensais que tu descendrais au sous‑sol pour ouvrir l’arrivée de gaz…

— Tu n’es qu’une garce.

— Et toi une vilaine menteuse.

— Bon, si tu me disais pourquoi tu m’appelles ?

— Les Seychelles.

— C’est non, Joe. Je n’irai pas.

— Hep, hep, hep ! je ne te laisse pas le choix, Lei. Sinon, je ressors tous les vieux dossiers, et à Adrien en priorité. Je ferai de ta vie un enfer sur terre et je…

— Ça va, ça va ! Tu as gagné, comme toujours ! Mais tu m’emmerdes à t’imaginer qu’il pourrait se passer quoi que ce soit avec lui. Vraiment. La seule chose qui va se produire sur cette île, c’est une déforestation massive, suivie d’une catastrophe écologique et…

— Leila Sarah Rose Michel, tu vas te taire et m’écouter, maintenant, me coupe ma meilleure amie.

Silence mutique et borné de ma part.

— Bien, reprend‑elle. Tu vas y aller, non pas à cause de moi, mais à cause de lui. Parce qu’il faut que vous creviez l’abcès tous les deux et qu’honnêtement, je préfère que vous vous entre‑tuiez là‑bas plutôt que le jour de notre mariage. Deux cadavres accrochés à nos basques pour la cérémonie, ce ne serait pas franchement glamour. En plus, je te rappelle qu’il n’y a pas si longtemps que ça, tu étais la première à me dire qu’il fallait savoir mettre sa fierté de côté et pardonner. Que tout le monde avait droit à une seconde chance. Je t’en donne l’occasion en vous offrant la possibilité de travailler ensemble non pas pour faire de l’argent mais pour des gens que vous aimez… J’ai raison de croire que tu vas faire un effort, n’est‑ce pas ?

— Ah non, c’est dégueulasse, ça, Joe ! Culpabilisation et effet miroir ? Adrien et moi, ça n’a rien à voir avec Richard et toi ! je m’exclame, outrée.

— Pourquoi, parce que tes conseils s’appliquent aux autres mais surtout pas à l’irréprochable PDG Michel ?

Je marque un temps d’arrêt et je souffle. Savage a raison. Mais il n’empêche qu’il est hors de question que je rampe. C’est de la faute d’Adrien si je suis à bout aujourd’hui.

— Lei ?

— Je te déteste, Joe.

— Oui, mais tu verras, ça te passera… rigole‑t‑elle.

— Pff…

— Et s’il te plaît, essaie de sourire un peu. Tu vas le faire fuir à force de faire une tête de condamné à mort.

— Nous n’avons rien en commun, lui et moi. Votre soirée va être un désastre. Jamais on n’arrivera à se mettre d’accord sur quoi que ce soit…

— Leila, je me fous de cette soirée comme de mon premier tanga… Il pourrait y avoir une tempête tropicale ce jour‑là, ça ne changerait rien. Tant que ceux que j’aime sont là, je serai heureuse.

— Alors pourquoi ? Pourquoi tu t’obstines à vouloir m’envoyer à la chaise électrique ?

— Avoue que cette chaise‑là est canon, non ?

Je secoue la tête, désappointée.

— J’ai du boulot, je lâche. Surtout si je dois partir dans moins de soixante‑douze heures…

— Tu verras, tu ne le regretteras pas.

Je peux presque la voir sourire.

— Moi non, mais toi peut‑être ! je lui crie, excédée, avant de raccrocher.

Je suis en train de vivre la pire journée de merde dans toute l’histoire des journées de merde.

On frappe à ma porte. Je lève les yeux. Putain. Sur le pas de mon bureau se tient Stacy Valone, la nouvelle assistante, dans un minuscule tailleur gris perle, son chemisier beaucoup trop ouvert à mon goût.

Chouette !

— Entrez, je lâche après m’être redressée.

Mode Xena la guerrière.

— Je vous prie de m’excuser, madame Michel, mais Adrien souhaiterait que nous réorganisions ensemble vos plannings en vue de votre absence.

Madame ? Je rêve où la poupée blonde vient de me donner du « madame » alors qu’elle en est déjà rendue à appeler Adrien par son prénom ?

— Asseyez‑vous, Stacy.

Elle s’approche. Je poursuis.

— Nous allons mettre les choses au point immédiatement vous et moi. Primo, vous éviterez de m’appeler « madame » si vous voulez garder votre poste. Deuzio, « monsieur Erria » est le second actionnaire de Sapphire Corporated. Vous êtes donc priée d’oublier toute fraternisation conviviale. Tertio, vous pourrez lui rappeler que là où nous partons, il y a, Dieu merci, quelque chose qui s’appelle Internet. Nous serons donc joignables en cas de besoin.

Elle ouvre la bouche comme une carpe koï tirée de son bassin.

— Merci Stacy, ce sera tout.

Elle se lève, hébétée, et quitte mon bureau en chancelant sur ses talons aiguilles. Deux minutes plus tard, une notification m’annonce l’arrivée d’un mail.

 


De : Adrien Erria

À : Leila Michel

Date : 2 février 2015 09:36

Objet : Fraternisation conviviale ?

 

MONSIEUR Michel,

J’ai peut‑être oublié ce qu’était la ponctualité, mais certainement pas l’amabilité.

Un effort, c’était trop vous demander ?

 

Adrien Erria

PDG, Erria industries


 


De : Leila Michel

À : Adrien Erria

Date : 2 février 2015 09:38

Objet : RE : Fraternisation conviviale ? ET Amabilité !

 

MADAME Erria,

Ravie de constater que vous avez enfin compris qui en avait la plus grosse paire dans le pantalon. RDV le 5, à l’aéroport, à 13 h 30.

Leila a dit : n’oubliez pas d’être ponctuel.

 

Leila Michel

PDG, Sapphire Corporated.


 


De : Adrien Erria

À : Leila Michel

Date : 2 février 2015 09:41

Objet : RE : RE :

 

MONSIEUR Michel,

Je note la validation de nos négociations en cours et de la délimitation de nos territoires respectifs. Le voyage se faisant dans mon avion, vous êtes priée de vous tenir à carreaux.

Adrien a dit : préparez‑vous à obéir.

 

Adrien Erria

PDG, Erria industries



De : Leila Michel

À : Adrien Erria

Date : 2 février 2015 09:46

Objet : RE : RE : RE :

 

MADAME Erria,

Vous devriez savoir que, selon le chevalier de Méré : « La manière d’obéir fait le mérite de l’obéissance. »

J’ai beaucoup de qualités, mais pas celle‑là.

Et vous ?

 

Leila Michel

PDG, Sapphire Corporated.


 

Depuis notre échange toxique de mails il y a trois jours, Adrien ne m’a plus adressé la parole. Je crois que je l’ai vexé… Oups ! Je n’ai pas fait exprès, je le jure !

Niveau de la jauge de compassion : 0/10.

Niveau de la jauge de jubilation : 15/10.

Bon, il va me le faire payer, je le sais. Mais j’ai hâte. J’ai hâte, parce qu’en réalité, j’adore notre jeu. Il me maintient dans la conviction qu’Adrien est un parfait connard, imbu de sa petite personne. Il est beau, charismatique et magnétique, mais, bon sang, il le sait un peu trop ! J’adore le remettre à sa place. J’adore ça, parce qu’il n’a absolument aucune idée de tout ce que j’ai dû faire pour en arriver là où je suis aujourd’hui. Contrairement à ce qu’il semble croire, ma vie n’a pas toujours été rose. Loin de là. Je sais qu’il a engagé un privé pour enquêter sur moi. Je sais qu’il pense comprendre ce que j’ai vécu. Mais en fait, il est complètement à côté de la plaque. J’ai dû me hisser à la seule force de mes poignets et de mes idées pour me faire une place dans le cercle très fermé des femmes de pouvoir. Et je ne compte plus le nombre de fois où je me suis fait traiter de pétasse arriviste…

Et tout ça, c’est sans compter ma jeunesse dans la rue et les blessures qui en ont résulté.

C’est pour ça que je suis si solitaire, si méfiante aussi. Tous les hommes qui sont passés dans ma vie m’ont trahie. Adrien n’est que le dernier arrivé. En haut de cette très longue liste, il y a mon grand‑père, bien sûr, qui ne voyait en moi que la pâle copie de ma mère, sa défunte fille, et qui voulait régenter ma vie comme un dictateur.

En seconde position, se trouve César, mon double de rue. Celui sans qui je n’y aurais pas survécu, et qui pourtant a voulu échanger mon corps contre une énième dose de dope. Il avait cinquante ans. Je dis « avait », car il est mort maintenant. Overdose. Il a trop dansé avec le Diable. C’est comme ça que l’on disait là‑bas… Danser avec le Diable. C’était un ancien prof de lettres et il adorait, quand il était clean, m’enseigner le latin et l’histoire de la Rome antique. C’est lui qui, quand il m’a trouvée, m’a appris qu’il n’y avait qu’une seule règle dans la rue : la méfiance. « N’oublie pas de te méfier… », c’est ce qu’il n’arrêtait pas de me répéter. Et chaque fois que j’oublie ça, je me fais avoir.

Et sur la dernière marche du podium, Adrien, le seul homme avec qui j’ai envisagé un bref instant d’aller plus loin. Quelle conne ! Je vois où ça m’a menée : il détient désormais trente pour cent des parts de ma société et je suis obligée de supporter sa présence, sa condescendance et son inaltérable sourire de connard. Sans compter sa sale réputation de queutard. Mais je dois avouer qu’il est aussi bon et efficace au lit que dans sa vie professionnelle. Avec lui, pas de demi‑mesure. Il est aussi maître de lui dans sa vie privée que dans un conseil d’administration. Aussi passionnant, affolant et dangereux qu’une OPA. Il sait souffler le froid comme le brûlant et a joué avec mon corps comme aucun autre avant lui. Et comme c’était l’ami de Savage, j’ai baissé ma garde…

Je déteste l’effet qu’il produit encore sur moi. Je ne peux pas m’empêcher de réagir, comme tout à l’heure quand j’ai découvert Stacy. C’est mon côté impulsif, ça. Je n’y peux rien : c’est et ce sera toujours comme ça.

Comment ? Vous avez dit « jalouse » ? Moi ? Je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler…

OK. Soyons honnêtes deux secondes. La vérité, c’est qu’avec des hommes tels qu’Adrien Erria, habitués au pouvoir, aux luttes d’influence, au luxe, aux femmes, et à toutes ces choses qui font rêver le commun des Cendrillon, il ne faut jamais baisser sa garde. Jamais. Or, moi, j’ai fait ce qu’il y a de pire : j’ai baissé ma petite culotte. Rectificatif : je la lui ai offerte dans un bouquet, livré à son bureau, où je l’ai rejoint deux heures plus tard. Mes fesses se souviendront à jamais de ce plan de travail moderne en acier et en verre…

Pff… Sans commentaire.

Comme César, quelque part, j’ai dansé avec le Diable. Maintenant, mon corps en redemande. Je suis en manque. La partie de mon cerveau qui a été lobotomisée tente de marquer son territoire chaque fois qu’une autre femme pose ses yeux sur Adrien. C’est désespérant.

En outre, je suis bien obligée de reconnaître que le réel désir qui pulse dans mes veines à chaque fois que cet homme m’approche me pousse à m’interroger sans cesse sur ce qu’il y aurait pu y avoir entre nous s’il ne m’avait pas trahie. Aurais‑je tenté quelque chose avec lui ? Un plan cul ? Une véritable relation ? Je ne sais pas. Mais ce qui m’énerve, c’est que tout le monde semble persuadé que nous sommes faits l’un pour l’autre.

Pourquoi ? Comment ? Mystère…

Ce qui m’agace encore plus, c’est que malgré ma colère contre Adrien, je suis là, devant ma valise, à me demander quel bikini ultra riquiqui je vais emmener pour le faire baver jusqu’à ce qu’il se soit desséché sur place. Comme si j’en avais quelque chose à faire, de ses états d’âme…

Je suis juste pathétique.

À ce stade, j’ai besoin de conseils. Je ne sais vraiment plus où j’en suis. Mais impossible d’appeler Joe. Elle ne ferait que m’enfoncer un peu plus. Alors j’attrape mon BlackBerry, et j’appelle Marjo. Bon, elle est proche d’Adrien, je le sais, mais j’espère bien que, code de filles oblige, je passerai avant lui.

Après Joe et moi, Marjorie Constance est la dernière de notre trio infernal. Nous l’avons rencontrée il y a cinq ans en boîte de nuit. Nous nous sommes écharpées à coups de talons de douze pour un vague problème de bousculade incontrôlée… Après une empoignade, trois mojitos et un accord sur la meilleure façon de finir la soirée, nous ne nous sommes plus jamais quittées.

Marjorie est spéciale. C’est le moins qu’on puisse dire. Après une carrière magnifique de mannequin au service de Victoria’s Secret, elle est devenue styliste de lingerie fine. Sa spécialité ? Des corsets chics et chocs à faire ramper sur du verre pilé les mâles alpha de toutes les contrées… Elle tient sa propre boutique et son nom commence à faire son chemin dans l’univers très fermé de la mode. C’est aussi une dominante convaincue et reconnue, qui n’a honte de rien. Mais c’est avant toute chose une fille loyale et généreuse, et surtout fine psychologue…

C’est d’elle dont j’ai besoin. J’espère qu’elle va savoir dissiper mes doutes. Parce que, j’en ai marre d’être sur le fil du rasoir.

Marjorie, s’il te plaît, décroche.

Voilà que je me mets à penser tout haut. Rien ne tourne plus rond… Mais plutôt carré, comme la tête que j’ai envie de faire à Adrien pour me pousser à agir comme une gamine de quinze ans entichée de son premier mec.

— « Aux douces folies de Marjorie », bonjour. Que puis‑je pour vous ?

Voix cassée, rauque et sexy au possible. Marjorie tout crachée, quoi.

— Marjo, c’est Lei.

— Lei… Comment vas‑tu, ma grande ? Toujours sur le sentier de la guerre ?

Je pouffe. Niveau intuition, Marjo est un missile. Elle met toujours dans le mille.

Note pour plus tard : lui demander de m’apprendre à viser.

— J’ai besoin d’un conseil, je lâche.

— Une consultation ? me demande‑t‑elle. À cette heure‑ci ? Tu vas prendre cher…

— J’ai les moyens, je rigole.

— Hum… Tu devras au moins m’acheter l’intégralité de ma dernière collection.

— Vendu.

— Mon petit doigt me dit que c’est à propos du complot Seychelles que tu m’appelles...

— Bien vu.

— Problème de valise ?

Qu’est‑ce que je vous disais ? Toujours dans le mille.

Je reste sidérée une bonne minute. J’entends Marjo manier le ciseau tout en attendant patiemment que j’apporte une réponse à sa question.

— Comment est‑ce que tu…?

Elle éclate d’un rire presque masculin.

— Lei, depuis que Joe est maquée, tous les potins que j’entends tournent autour de ta toute petite personne et de l’immense Adrien Erria, lequel est, je te le rappelle, mon meilleur ami. Et puis, par rapport à lui, je ne vois pas bien en quoi, moi, je pourrais t’aider. Mais dans l’hypothèse où – et là, je ne fais que supposer – tu aurais finalement envie, je ne sais pas moi… de le faire bander par exemple, ça expliquerait ton appel à ta vieille copine spécialiste en articles coquins… En admettant, bien sûr, que tu ressentes quelque chose pour lui. Mais je dois me tromper, parce que la Leila que je connais ne ressent rien, et surtout pas pour Adrien…

Touché. Coulé.

— Tu es devant ton placard ? me demande‑t‑elle après quelques secondes en soupirant.

— Euh… Oui.

— Il te faut des armes qui couvrent sans masquer, qui provoquent sans dévoiler, qui suggèrent sans déguiser. Bref, celles qui font de toi la plus garce des saintes‑nitouches et la plus prude des salopes…

— OK, Marjo, tu ne crois pas que tu y vas un peu fort, là ?

— Pourquoi tu m’appelles, si ce n’est pas pour ce genre de conseils ?

Silence. Elle a raison.

— Lei, je n’ai pas toute la journée, et le compteur tourne.

Rappel à l’ordre cinglant.

— Merci, Marjo.

Mon amie renifle à l’autre bout de la ligne. Elle sait que je n’en dirai pas plus, mais elle a compris ce que j’attendais d’elle. J’ai entendu ce que je voulais m’entendre dire. Et c’est tout ce dont j’avais besoin.

— Ouais, ouais… Bon, je raccroche, j’ai un vieux moche qui veut sûrement un string léopard pour sa maîtresse de vingt ans de moins que lui… Pff… Aucune originalité…

— Je te Skype, je lui réponds.

— N’oublie pas de me faire de la pub, oui !

Elle raccroche.

 

Deux heures et trois litres de thé plus tard, ma valise est pleine à craquer et je suis parée. J’attends dans le jet. Ne manque plus à l’appel qu’Erria. S’il me fait le coup d’arriver en retard, je le scalpe et je me sers de mon trophée comme paillasson…

Je tourne en rond dans la cabine en écoutant Muse. Madness tourne en boucle.

Parfaitement adapté.

Enfin, à treize heures trente tapantes, il apparaît. Pas vingt‑neuf, pas trente et un, mais bien trente pile. Je suis sûre que c’est fait exprès juste pour m’agacer…

Il avance et j’essaie de me contrôler. Ce qui s’avère extrêmement compliqué. Adrien porte un jean brut déchiré, un sweat noir à capuche tout simple qui accentue sa carrure déjà impressionnante et une paire de Converse élimée : il est à tomber. Ses cheveux noirs sont humides et ses yeux gris orage me détaillent avec gourmandise et effronterie, alors que les traits de son visage restent parfaitement imperturbables.

Quelqu’un pourrait‑il me rappeler de respirer ?

Heureusement pour moi, je sais moi aussi rester indéchiffrable. Je refuse de lui montrer quoi que ce soit du désir fulgurant et brutal qu’il m’inspire. Pourtant, en cet instant, c’est le foutoir le plus complet dans ma petite personne. Mon ange et mon diablotin personnels se livrent une bataille féroce… Je suis tiraillée entre l’envie de le plaquer contre le mur de la cabine et le besoin de garder sous contrôle la situation.

Je suis l’une des PDG les plus influentes d’Europe. Je. Ne. Dois. Pas. Me. Laisser. Aller.

Je ne dois pas risquer de tout compromettre juste parce que j’ai un besoin urgent de sentir son corps contre le mien, sa bouche contre mes lèvres… C’est cela, en fait : Adrien me compromet. C’est un corrupteur, une pure machine à fantasmes, qui sait subjuguer autant qu’asservir, dominer autant qu’apprivoiser… Et je suis sa proie.

Je ne peux pas le laisser me faire ça. Impossible.

Il regarde sa montre et hausse un sourcil provocateur.

— C’est assez ponctuel pour vous ?

Et voilà, il a fallu qu’il ouvre la bouche ! Pourquoi donc n’est‑il pas né muet ?

— De ce point de vue‑là, il y a du mieux. Les niveaux d’amabilité et de politesse sont en baisse, en revanche, je rétorque, acerbe.

Il plisse des yeux, mécontent.

— Leila, soupire‑t‑il.

Je retiens mon souffle. Adrien ne m’appelle par mon prénom que lorsqu’il veut me déstabiliser. Je ne réponds pas. Je préfère attendre qu’il poursuive.

— Peut‑on oublier de se pourrir la vie pendant le voyage ? S’il te plaît ?

Je déglutis.

— Pourquoi ?

— Parce que je te le demande gentiment.

J’éclate de rire, stupéfaite. À quoi joue‑t‑il ?

— C’est une raison suffisante, d’après toi ? je demande en m’installant dans un fauteuil en cuir.

Cette fois, c’est lui qui rit de bon cœur.

— Tu es insatiable, Lei. Il t’en faut toujours plus…

— Tu serais déçu si j’étais moins exigeante.

— Pas faux. Mais bon, dans tous les cas, je suis heureux aujourd’hui.

— Pourquoi ?

— Parce que Adrien a dit : tu es à moi pour les quinze prochains jours…


 

Adrien – 5 février 2015 – Jet d’Erria Industries

Je dévisage Leila, assise en face de moi. Si son visage reste de marbre face aux mots que je viens de prononcer, ce n’est pas le cas de son corps. Ses épaules se tendent imperceptiblement, ses cuisses se serrent, et sa respiration s’accélère juste ce qu’il faut… Qu’elle le reconnaisse ou non, je lui fais de l’effet en tant que dominant.

Mes yeux dévalent les courbes de son corps, mises en valeur par son slim en cuir noir, son pull torsadé blanc à col roulé et ses escarpins nude. Nous sommes curieusement assortis. Moi en mauvais garçon et elle en rockeuse sexy. Elle plante ses yeux verts dans le gris des miens. Nous restons ainsi de longues secondes à nous jauger et nous évaluer…

Le jet se positionne sur la piste et nous décollons pour un long voyage de plus de dix heures. Nous atterrirons sur l’île de Mahé à l’aéroport international des Seychelles, avant de prendre un hélicoptère pour rejoindre l’île de Frégate.

Organiser une soirée ? Mon cul, oui ! Joe et Richard ont voulu nous offrir une dernière chance, c’est tout. Je ne pense pas qu’elle me servira à quelque chose, étant donné que Leila semble m’avoir définitivement relégué dans la case des personnes à éviter à tout prix… Ce n’est pas parce qu’elle communique avec moi pour le travail qu’elle a oublié son ressentiment à mon égard.

— Tu penses vraiment ce que tu viens de me dire, Adrien ? me demande‑t‑elle soudain, brisant le silence.

— Quoi ? Que tu étais à moi pour les quinze prochains jours ? Absolument. Je n’ai jamais été aussi sérieux de ma vie.

— Pourquoi ? Tu sais pertinemment que tu prends tes désirs pour des réalités. Je ne te laisserai pas revenir dans ma vie. Pas comme tu en as envie, en tout cas.

J’arbore un sourire en coin. Il est grand temps que nous commencions à crever l’abcès. Qu’elle l’admette ou non, je suis déjà dans sa vie. C’est pour moi une évidence. C’est juste une question de temps avant qu’elle l’accepte elle aussi.

— Qu’est‑ce que tu connais de mes envies, Leila ? Hein ? Dis‑moi ? Que connais‑tu de ma vie ? Tu crois que tu es la seule à avoir vécu une jeunesse difficile ?

Elle pince ses lèvres de velours et fronce les sourcils. Pourtant, elle ne s’engouffre pas dans cette brèche‑là, ne tombe pas dans mon piège : je voulais l’amener à penser à autre chose qu’à ma trahison… Changement de tactique. Je reprends :

— J’ai peut‑être été un connard, c’est vrai. Je veux bien le reconnaître. Mais toi, Leila, tu n’es pas spécialement irréprochable non plus, tu sais ?

— Je serais curieuse d’entendre ce que tu me reproches au juste.

— Ce que je te reproche ? D’abord, le fait que tu te victimises constamment. Comme si j’étais le seul fautif dans notre histoire. Ça me soûle. Quand tu as débarqué dans mon bureau il y a quelques mois, c’était juste pour te faire sauter. Je t’ai donné ce que tu voulais et maintenant, tu joues les vertueuses en criant à la trahison ! Je ne crois pourtant pas t’avoir forcée…

Elle s’avance sur son fauteuil et m’observe par en dessous.

— Non c’est vrai, tu ne m’as pas forcée. J’avais envie de toi et je ne m’en suis jamais cachée. Mais ton attitude ensuite et même encore maintenant ne me prouve qu’une chose à ton sujet. Ce n’est pas le fait que je me victimise que tu me reproches. Ce qui te gêne, c’est que j’utilise sur toi les mêmes armes que celles que tu emploies d’habitude sur tes conquêtes d’un soir : manipulation, provocation, séduction… Mais surtout, ce qui te rend fou, c’est que ton boniment ne fonctionne pas sur moi. Et que je vois donc clair dans ton jeu.

Elle balaie l’air de la main et reprend, plus cynique que jamais :

— De plus, ce n’est pas ça le fond du problème. Le fond du problème, c’est que tu m’aurais baisée dans tous les cas, parce que c’était la façon la plus rapide d’arriver à tes fins. Même si je ne t’avais pas plu, tu m’aurais sautée. Oses‑tu le nier ?

Cette fois, elle est allée trop loin. Parce qu’elle a raison et que je n’aime pas qu’elle ait raison. En colère, je m’avance à mon tour sur mon siège. Nos visages sont à quelques centimètres l’un de l’autre. J’ai beau la dominer physiquement, c’est elle qui mène la danse entre nous.

Pour le moment en tout cas.

— Bordel. J’avais décidé que Sapphire Corporated m’appartiendrait avant même que je te rencontre, Lei. Il faut que je te le dise comment ?

Ce n’est pas toute la vérité, c’est sûr, mais c’est tout ce que je suis autorisé à lui révéler.

Je poursuis :

— Oui, c’est vrai, coucher avec toi et te séduire me permettait d’aller plus vite en besogne. Mais quand bien même cela n’aurait pas marché, je serai quand même arrivé à mes fins. Ton entreprise ne pouvait pas m’échapper. Et que tu me croies ou non, je n’avais absolument pas planifié de coucher avec toi. Cela s’est fait parce que nous en avions envie tous les deux.

— Quand tu m’as vue pour la première fois, tu savais qui j’étais, merde ! Tu le savais. Et tu m’as laissée me mettre à poil. Tu imagines ce que j’ai ressenti quand je t’ai entendu tout déballer à Joe ? L’humiliation, la trahison ? Et tu oses venir me parler de tes envies ? De tes attentes ?

Chaque mot qu’elle prononce est un coup de poing. Mais ça y est, elle me parle. Elle me hurle même dessus. Elle s’est levée et fait les cent pas devant moi.

— Je le savais, pourtant, soupire‑t‑elle plus pour elle‑même que pour moi. César me l’a suffisamment répété…

— Quoi donc ? je demande.

Elle s’arrête et se tourne vers moi.

— Il ne faut jamais s’investir émotionnellement dans le business.

Je me lève et la rejoins en deux pas, maintenant cependant une distance de sécurité avec elle.

— Je croyais pourtant que le courant passait entre nous… Regarde ce que nous sommes capables d’accomplir ensemble.

— Et alors ? se rebelle‑t‑elle en croisant les bras sur sa poitrine. Tu n’as jamais subi une coupure de courant, toi ?

Je serre les dents. Comment lui faire comprendre que je ne suis pas son ennemi ? Ni son adversaire ? Que je ne suis pas le salaud pour lequel elle me prend ? Je peux comprendre son ressentiment et son envie de me faire payer ; mais cela fait bientôt trois mois que le calvaire dure… Pourquoi n’arrive‑t‑elle pas à passer à autre chose ? Ce qui est fait est fait. Et même si je pouvais revenir en arrière, je ne le ferais pas, parce que je reste persuadé que je suis de loin la meilleure chose qui soit arrivée à sa société. Si Lei avait continué à travailler avec Gauthier, il aurait fini par craquer et faire une connerie proportionnelle à sa totale absence d’intelligence.

Je me rapproche encore et emprisonne les poignets de Leila dans mes mains. Elle tente de se dégager, mais je la tiens d’une poigne de fer.

— Si. Si, je connais les pannes de courant. Mais quand ça m’arrive, je m’en occupe. Fusibles, court‑jus ou panne de secteur ? Je cherche à réparer, alors que toi, tu abandonnes. Jamais je n’aurais cru ça de toi…

— Ça ne prouve qu’une seule chose, dit‑elle, essoufflée, en arrêtant de lutter.

— Quoi ?

— Tu ne me connais pas aussi bien que tu le crois.

Je déglutis. C’est vrai. Je ne la connais pas aussi bien que j’aimerais. Mais Leila, abandonner ? Ce n’est pas dans sa nature. Alors que se passe‑t‑il ?

Le silence revient entre nous. Je n’ose plus rien dire, puisque chaque parole que je prononce se retourne contre moi. En plus, son torse collé au mien ne m’aide absolument pas à réfléchir. Je sens sa poitrine qui monte et qui descend au gré de son souffle, qui s’apaise. Elle ferme les yeux et se laisse aller un court instant en posant sa tête contre mon torse. Je savoure ce moment de paix, ne sachant pas ce que je dois faire. J’ai envie de l’embrasser. Mais je sais que c’est trop tôt. Une fois de plus, c’est elle qui me déstabilise.

— Pourquoi, Lei ? Pourquoi tu ne me pardonnes pas ?

Son nez toujours niché dans mon sweat, elle me dit :

— Je te pardonnerais si je m’en foutais de toi. Si je m’en foutais de ce truc entre nous.

Elle se dégage et me repousse avec violence.

— Et c’est là tout le problème, Erria !

Puis elle s’éloigne et claque la porte du compartiment au fond de l’avion.

 

Leila s’est isolée depuis une heure déjà. Encore une fois, j’ai envie de tout péter. Au moment où elle semble enfin se livrer un peu et même avouer qu’elle ressent quelque chose pour moi, il faut qu’elle se ferme comme une huître…

Ça me fait le même effet que lorsque j’étais môme et qu’on m’agitait sous le nez la queue de Mickey dans les fêtes foraines… À l’époque, quand je n’arrivais pas à l’attraper, c’était la crise assurée. Eh bien, Leila a ce même putain d’effet sur moi. Elle suscite frustration et désir. Privation et envie. Manque et convoitise. Jamais aucune autre ne m’a fait ça, pas même Johanna, et je ne sais pas comment réagir.

Bon, il faut que je reprenne le dessus dans notre petit jeu. Puisque la méthode douce n’a pas fonctionné, je l’abandonne. Je traverse le jet et vais tambouriner comme un fou à la porte de la cabine du fond.

— Michel ! je hurle. Sortez de là !

Elle ouvre la porte sans se faire prier. Mon poing reste suspendu en l’air tandis que mon cerveau se fait la malle très loin dans le cosmos.

Leila est pieds nus, en soutien‑gorge d’un blanc virginal. Elle a gardé son pantalon de cuir, mais ses cheveux sont mouillés et des gouttes d’eau glissent entre ses seins… Mi‑ange, mi‑démon, auréolée de sa chevelure flamboyante, elle me transperce avec colère de ses iris semblables à deux rayons laser.

En cet instant précis, je ne suis plus qu’un pantin animé par un pur désir animal. Je n’ai plus ni nom, ni prénom. Je n’ai plus ni famille, ni histoire. Plus de passé ni de futur. Le mâle alpha prend le contrôle en moi. Je plisse des yeux, admirant la peau claire de la belle rousse. Mon poing descend le long de mon corps et je me sens durcir dans mon pantalon. J’avance d’un pas. Elle recule. Je fais encore un pas.

— Sortez d’ici, Erria, me demande Leila tout en reculant encore jusqu’à buter contre le lit.

Je ferme la porte derrière moi et pousse le verrou. Puis je me retourne et avance encore en enlevant mon sweat d’un geste souple.

— Pas question, Michel. J’y suis, j’y reste.

— Je ne crois pas vous avoir invité à entrer.

J’enlève mon polo et mes chaussures. Nous nous retrouvons à égalité. Ses yeux brillent d’une lueur fiévreuse.

— Ce n’est pas vous qui m’avez dit un jour que « La femme pardonnera parfois à celui qui brusque l’occasion mais jamais à celui qui la manque »… ?

— Parce que vous voyez une occasion, vous ? me rétorque‑t‑elle.

J’avance encore. Leila se retrouve assise. Ses genoux heurtent mes jambes. Ma main part à la conquête de son corps. Je trace avec mes doigts un sillon de feu sur sa peau veloutée à partir de sa tempe. Je descends sur sa joue, puis le long de l’arête de son menton, avant de bifurquer dans son cou jusqu’à la naissance de sa poitrine. Je me penche sur elle et hume son odeur exacerbée par l’humidité de sa douche récente. Elle inspire doucement et se laisse tomber sur le matelas. Ma main dérive le long de son épaule jusqu’à faire glisser la bretelle de son soutien‑gorge.

— Vous êtes bien silencieuse, Michel… je murmure en déposant un premier baiser sur sa clavicule.

—Vous avez dix heures pour me faire oublier que vous êtes un parfait connard…

Je glousse.

— C’est largement plus qu’il ne m’en faut pour vous faire grimper au septième ciel.

Un sourire se dessine lentement sur son visage jusque‑là de marbre. Elle se lèche les lèvres dans un geste volontairement indécent.

— Vu du gouffre duquel vous partez, je crois au contraire qu’il vous faudra au moins ça.

— C’est un défi, Michel ? je lui murmure.

Elle ne me répond pas et commence à me caresser les flancs. La sensation de ses doigts sur mon corps est indescriptible. Elle passe ses mains dans mon dos avant de revenir sur mon ventre en me griffant tout du long. C’est sa façon de me punir. Puis elle remonte de mes abdominaux, dont elle caresse chaque tablette, jusqu’à mes pectoraux avant de perdre ses doigts dans mes cheveux, qu’elle tire avec violence. Mon bas‑ventre frotte contre son nombril. Je la laisse jouer avec ce qu’elle croit contrôler de moi.

Je décide d’attiser son désir, comme je le ferais avec de la braise dans une cheminée. Leila a besoin que je la pousse un peu. Que je l’emmène dans des zones qu’elle n’a jusque‑là même pas osé imaginer. Malgré ce qu’elle en dit, je connais quand même certaines choses sur elle. Elle est comme moi : elle aime les défis, ceux qu’elle doit relever comme ceux qu’elle lance. C’est une joueuse. Une redoutable joueuse, même. Je visualise dans ses jolis yeux qu’elle me chauffe pour mieux me punir, pour mieux me châtier…

Mais ce qu’elle ne sait pas c’est que c’est un jeu auquel on peut jouer à deux. Un jeu dans lequel je suis passé maître.

Et je gagnerai, comme toujours.

C’est inévitable.

Je passe lentement ma langue sur le haut de sa poitrine, puis je souffle sur le chemin humide que je viens de tracer. Sa peau réagit immédiatement Leila halète doucement. Je baisse la demi‑coque de tissu qui recouvre son sein, et entreprends la même torture sur son téton ainsi libéré. Leila se cambre contre moi. Je glisse ma main dans son dos et mordille son cou avant de faire subir le même sort à son autre sein. Elle geint et cherche mes lèvres, que je lui refuse obstinément. Je me frotte de façon très calculée sur son entrejambe, que je sens au bord de l’embrasement. Moi‑même, j’ai de plus en plus de mal à la torturer, à nous torturer ainsi. Mais elle a besoin d’apprendre qui est le maître de son désir… De son plaisir. Leila aura tout de moi quand j’aurai obtenu tout d’elle.

Ce n’est plus simplement un désir charnel que je ressens. C’est aussi le désir de la voir me confier son cœur, son âme, son esprit. Je veux sa reddition complète et totale. Je veux qu’elle me fasse assez confiance pour me pardonner, pour se laisser aller, et pas seulement parce qu’elle a besoin d’un nouveau jouet.

— Adrien… S’il te plaît…

C’est le moment. Je l’embrasse profondément, sensuellement. Puis je me redresse.

— Adrien a dit : sois sage, maintenant.

Sur ce, je la laisse plantée là et sors sans un regard en arrière.

Le chrono de dix heures est lancé et ce n’est pas moi qui céderai le premier.

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