Prologue

Mona

 

Je quitte l’ascenseur au trente-sixième étage. Je connais cet endroit par cœur, je me dirige donc de manière automatique vers mon bureau. Conserver mes habitudes me permet de ne pas penser aux bouleversements de ces derniers jours.

— Qui a pris mes imprimés ? lance une voix pleine de colère quand je tourne à gauche dans le couloir.

Je relève le nez vers la salle du photocopieur et j’aperçois à peine une petite tête brune qui se cache derrière la grosse machine flambant neuve qui nous a valu une demi-journée de formation. Sans rien dire, je continue ma route alors qu’un petit ricanement résonne dans mon dos.

 

Huit heures pile. Je prends place derrière mon bureau. Comme tous les jours depuis bientôt trente-six ans.

Je travaille au sommet d'une tour dans le quartier d'affaires de Chicago. Mon poste de secrétaire de direction n’a rien de compliqué. Il demande de l’organisation, beaucoup de politesse, mais surtout, depuis quelque temps, une dose quotidienne de patience. Et mon patron, monsieur Weiss, en manque cruellement depuis la mort de sa femme.

Le voilà justement qui arrive du couloir, les cheveux ébouriffés et la cravate de travers. La journée débute à peine et il semble déjà en avoir plein les pattes. Être le PDG d’une grande entreprise n’est pas de tout repos, mais ce n’est pas ce qui épuise le plus cet homme.

— Bonjour Mona, pouvez-vous annuler le rendez-vous avec les Russes, s’il vous plaît ? il me lance très sérieusement.

Je le salue et acquiesce aussitôt.

Il tourne les talons, se dirige vers la porte de son bureau, puis s'arrête, la main sur la poignée.

— Dites-moi, auriez-vous vu mon fils, par hasard ?

Voilà ce qui accapare l’attention de monsieur Weiss depuis quelque temps : son fils.

— Il rôdait autour de la photocopieuse la dernière fois que je l'ai aperçu, monsieur.

Il soupire longuement et se pince les lèvres avant de s’exclamer :

— Je comprends mieux où sont passés mes imprimés… J'ai de plus en plus de cheveux blancs ! Je suis certain que c'est à cause de lui.

— Vous en avez encore, c'est mieux que rien, je rétorque avec un léger sourire.

Son visage s’illumine. Il a toujours aimé l’humour, ce qui m’a souvent permis d’éviter des situations gênantes.

Il devient soudain plus sérieux.

— À quelle heure est la cérémonie demain ?

J’évite son regard pour répondre :

— Quatorze heures, monsieur.

— Bien… Je ne veux pas vous voir au bureau après ça, prenez une semaine. Je vous l’offre. Et encore toutes mes condoléances pour votre mari, il ajoute avec compassion.

Une semaine à tourner en rond en ruminant mon malheur ? Non merci ! Je n’ai plus l’âge de me laisser aller. Et puis, que me reste-t-il maintenant à part mon travail ?

— Et je vous interdis de refuser. Vous en avez besoin ! Je vais prévenir l'accueil. Compris ?

Je le connais, il ne démordra pas de sa décision.

— Bien, monsieur. Merci, je souffle.

— Ne me remerciez pas, c'est normal. Je n’ai pas oublié que vous avez été très présente pour nous quand ma femme nous a quittés…

Je force un sourire, qu’il me rend avec cet air triste que prennent les gens quand quelqu'un d'autre perd un de ses proches. Comme s’ils disaient « Je ne peux rien faire d’autre que de compatir de loin ».

Une longue seconde passe, puis il se dirige d'un pas décidé vers la salle de la photocopieuse.

 

Dix-sept années que je travaille pour monsieur Weiss. Et avant lui, je travaillais pour son père. Soit, au total, trente-six ans de bons et loyaux services pour Weiss Corp. Un mariage, une naissance et une vie plus tard, me voici à la veille de mettre en terre mon mari. Le cancer ne lui a pas laissé six mois. Monsieur Weiss m’a permis de m’absenter autant que j’en aie eu besoin. J’ai donc pu rester près de mon Charles jusqu’à la fin. Nous avions prévu que je prenne ma retraite dans trois ans, mais maintenant que je me retrouve seule, à quoi bon ? La vie m’a pris ma fille quelques mois après sa naissance, puis maintenant mon mari. Il ne me reste que mon travail pour m’éviter de sombrer.

Allez, Mona Maggie Loolis, au boulot !

J’annule le rendez-vous avec les Russes.

 

À peine ai-je raccroché que monsieur Weiss revient, le pas lourd et les sourcils froncés, en tenant fermement son fils par le bras.

La mère du petit est décédée dans un accident de voiture, il y a un an environ, et ce dernier vit très mal son absence soudaine. Il devient difficile à contrôler, et son père n'y parvient de toute évidence pas du tout.

— La photocopieuse a besoin d'un réparateur, il marmonne en entrant dans son bureau avec le petit garçon de cinq ans, mort de rire, au bout de son bras.

 

***

 

Je baisse les yeux sur la montre que Charles m’a offerte pour nos noces d’argent. Midi, déjà ? Je range mon poste rapidement et je le quitte pour aller manger.

J’ai survécu à cette matinée, et ce sans verser de larmes. À croire que ces mois de combat contre la maladie m’ont préparée au pire.

J’arrive devant l’ascenseur, puis je me ravise alors que les portes s’ouvrent. Les sourcils froncés, je rebrousse chemin.

Une fois à mon bureau, j’attrape mon stylo-plume, le dévisse et en sors la cartouche avant de pousser la chaise. Allez, mes lombaires, on peut le faire ! je me dis avant de me plier en deux pour atteindre le dessous du meuble.

— Ah… Ce n'est plus de mon âge, ces conneries… je marmonne.

Je secoue vivement la cartouche pleine d'encre bleue sur les câbles d'alimentation de mon ordinateur. Voilà qui est fait.

Lorsque je quitte cet endroit définitivement trop exigu pour moi, mon dos émet un craquement et se rappelle douloureusement à moi. Que c’est moche de vieillir…

Je balance la cartouche vide dans la corbeille et file vers l'ascenseur.

 

Quelques minutes plus tard, je suis assise au réfectoire avec mes deux collègues habituelles. La même place depuis des années. Impossible, cette fois, d’éviter les quelques larmes qui accompagnent une discussion sur l’organisation de la veillée funèbre de demain. Me voilà veuve. Est-ce que ce sera toujours aussi difficile de l’admettre ?

 

***

 

Les portes de l'ascenseur s'ouvrent sur le trente-sixième étage, et j’entends aussitôt des voix qui proviennent de la gauche.

— Roman ! Mais qu'est-ce que tu as encore fait ? monsieur Weiss s'exclame.

Je quitte la cabine et, après quelques pas, je tombe sur le petit garçon, les mains pleines d'encre bleue, qui lève son regard vert clair sur moi et ricane en se cachant le visage. Je ne peux m’empêcher de sourire. Ce petit garnement a une tête d’ange… Mais il n’en loupe pas une !

— Roman, non ! s'exclame son père en lui attrapant les mains pour les tenir hors de portée de quoi que ce soit.

Je m’approche en chassant mon sourire.

— Voulez-vous de l'aide, monsieur ?

Le visage de l'enfant est en grande partie bleu, tout comme les cuisses de son pantalon et sa petite chemise. Visiblement, il a tenté de dissimuler son crime.

— Euh… Oui, s'il vous plaît. Je suis désolé, répond mon patron.

Je lance un regard accusateur au petit, ce qui le fait rire.

— Viens mon grand, on va nettoyer tout ça, je lui intime en lui tendant une main.

Il lâche son père et court vers moi, l'air joyeux. J’évite de le toucher pour ne pas me tacher, et on file vers les cabinets.

— Je savais bien que c’était toi qui débranchais chaque midi mon ordinateur et mon téléphone, petit malin. Tu auras une tête de Schtroumpf pendant au moins deux jours maintenant, je lui dis en poussant la porte.

Il ricane avant de voir son visage dans le miroir. Et le voilà qui boude soudain.

— Moi, j’aime pas les Schtroumpfs ! il râle, les sourcils froncés.

Je ne peux retenir un sourire. Ce petit garçon occupe bien mes dernières années et me rappelle que la vie n’est pas faite que de malheurs.

— Tu sais, bientôt, je ne serai plus là, mon petit Roman. Tu devras être plus sage avec ton papa, j’envoie en lui passant les mains sous l’eau.

Il ne répond pas et se contente de regarder l’eau teintée couler dans le siphon.

J’ajoute du savon et frotte quand, soudain, j’entends un sanglot. J’arrête tout pour le regarder.

— Mais pourquoi tu pleures ? je demande. L’encre va partir, tu sais.

— Ma maman me manque… Et je veux pas que tu me manques pareil, Monary.

Ma gorge se noue aussitôt. Pauvre petit… Un jour, tu rencontreras une femme qui remplacera toutes celles qui te manquent.

Je le prends dans mes bras. Tant pis pour mon tailleur.

— Quand tu seras grand, moi, je serai toujours là, mais un peu plus vieille…

Je serai pire que vieille, même…

— Mais t’es déjà vieille, Monary ! il envoie en retrouvant le sourire.

Allez savoir pourquoi, il a décidé de me surnommer Monary… Ah ! Les gosses et leurs lubies étranges…

1

Célia

 

J’attrape mon manteau après avoir suspendu mon tablier dans mon casier. La journée m’a épuisée. Qui aurait cru que bosser dans un café imposait un rythme aussi acharné ?

L’avantage, c’est que je n’ai pas vu le temps passer. Je n’ai pas non plus vu Max, mon boss. Ce qui est également une bonne chose. Je l’évite comme je peux depuis qu’il s’est mis en tête de me proposer un rendez-vous chaque fois qu’il croise mon regard.

Je claque la porte en métal du meuble et envoie ma veste sur mon bras. Contrairement à ce matin, il fait une chaleur horrible dehors, et d’ici sept secondes, je serai à l’extérieur. Ma journée sera enfin terminée.

En deux enjambées, je rejoins la porte de service et pose une paume sur la poignée. Cette saloperie va finir par lâcher, et j’espère que ce ne sera pas dans ma main !

— Célia ! Attends ! j’entends tout à coup.

Merde… Moi qui avais réussi à l’éviter toute la journée !

Max se matérialise brusquement dans mon dos et me pousse discrètement dehors. Sa main s’écrase sur mes reins jusqu’à ce qu’on se retrouve en tête à tête dans la ruelle qui mène à la rue principale.

— Tu fais quoi ce soir ? il me demande avant que j’aie le temps de comprendre ce qui se passe.

— Je…

Vite, trouve quelque chose de potable comme excuse ou t'es foutue !

Ce sourire timide qu’il n’affiche que pour moi apparaît sur son visage.

— Je… je passe la soirée chez ma mère. Repas en famille… je finis par répondre avec un air qui dit « aucune chance d’y échapper ! ».

— Ah… Je comprends ! il me répond. Amuse-toi bien alors. Tu me diras quand tu as une soirée libre, qu'on aille se faire un ciné ou un resto !

Je ne trouve rien d'autre à faire que de hocher bêtement la tête avec une expression gênée, comme chaque fois qu'il me fait une proposition de rapprochement.

 OK… Je te tiens au courant.

Il se permet un clin d’œil avant de me répondre :

— Super, on se voit demain ? Je file, j’ai encore du boulot. Rentre bien, Célia.

Max n’aurait pas pu trouver plus glauque que la ruelle pour me proposer un énième rencard.

Je sais que je ne devrais pas me laisser draguer par mon patron, mais ce n'est pas si facile de dire simplement « Lâche-moi la grappe, boss ! ». Imaginons qu’il le prenne mal et qu’il me vire ! Et puis, en attendant, quand je lui demande une après-midi, il ne dit jamais non. Et en réalité, il n’est pas si désagréable : il a à peine trente ans, est plutôt pas mal et toujours attentionné avec moi. Ça laisse entrevoir le petit ami qu’il pourrait être. Mais c'est un Français, et les Français ont une réputation de connards qui leur colle à la peau. Ça me suffit pour l'éviter. Les connards, j’ai déjà donné !

 

Je rejoins ma voiture garée un peu plus loin et, mauvaise surprise, j'ai encore une prune.

— Ah… Super ! je lance en l'arrachant de mon pare-brise.

Je la fourre dans mon sac, où elle retrouve ses sœurs d'hier et avant-hier. Le macaron « Je travaille ici » que m'a gentiment prêté Max ne fonctionne apparemment que sur son véhicule.

Quand je monte à bord, l'habitacle est semblable à un sauna. Alors que je me retrouve vite bloquée dans les embouteillages, je commence à suer à grosses gouttes. Je suis à la limite d'essorer mes cheveux, et mon visage prend peu à peu la couleur d'une tomate trop mûre. Ça doit faire un sacré contraste avec mes cheveux bruns désespérément trop épais que j'ai attachés en vrac, comme toujours.

Comme l’âge de ma voiture doit avoisiner le mien, je n’ai pas la clim’, et, suite à un petit choc avec un panneau lors d’une tentative de stationnement, ma fenêtre côté passager ne s'ouvre plus. Alors, quand il fait chaud à Chicago, il faut être motivé pour la conduire. Et, de toute évidence, je le suis.

Alors que j’approche du quartier chinois, mon tee-shirt blanc me colle au dos. Mon volant me brûle encore les doigts quand je me gare en double file pour passer prendre ma commande chez Yang, mon resto préféré. Aujourd'hui, c'est mardi, et le mardi, c'est nourriture asiatique au menu pour le repas.

 

Une vingtaine de minutes plus tard, alors que je suis presque cuite, je me gare en bas de chez moi. Cette rue de Chicago ne donne pas envie de s’y balader le soir, mais c’est plus calme que ça en a l’air, et j’aime bien vivre ici. Quant à mon immeuble, il tient encore debout, c’est déjà ça.

Je déverrouille la porte du hall et grimpe rapidement les escaliers. J'arrive essoufflée au troisième. Il y a deux portes sur le palier, à gauche, la mienne, et à droite, celle de ma voisine, chez qui je vais toquer sans même passer par chez moi.

— Madame Loolis ! j’appelle à travers le battant.

J'attends quelques instants et, soudain, j’entends des bruits de pas de l’autre côté de la porte. Puis celle-ci s'ouvre.

— T'as fini en retard ? la petite vieille me balance en faisant aussitôt demi-tour.

— Oui, un peu, mais il y avait surtout de la circulation. J’ai failli cuire dans ma voiture. Vous avez faim, j'espère !

Elle me tourne le dos et repart d’un pas clopinant vers son salon. Je viens passer mon bras sous le sien pour l'aider à marcher jusqu'à son fauteuil. Je sais que le moindre trajet est difficile pour elle.

— Tu devrais changer ce vieux tas de ferraille. Ou au moins la faire réparer… elle me répète pour la centième fois au moins depuis que je la connais.

— Oui, madame Loolis… je récite alors qu'elle s'assoit dans son fidèle fauteuil.

— Et arrête de m'appeler comme ça !

Un petit rire m’échappe, et je file à la cuisine pour m’occuper de notre repas qui me donne l’eau à la bouche.

— Excuse-moi, je trouve ça tellement classe, Mona Loolis. Mona Loolis, ça roule tout seul comme nom.

Je vide les boîtes en carton dans deux assiettes et j'en place une dans le micro-ondes pour réchauffer notre repas. Je prends deux verres que je remplis d’eau, le pilulier de Mona, et je retourne dans le salon.

 Tiens, Monary. Le reste arrive. C'est quoi, le programme, ce soir ?

Je lui donne un verre d'eau et la télécommande de la télé tandis qu’elle me lance un regard en biais. Elle n’aime pas quand je l’appelle Monary. Un jour, elle m’a expliqué qu’un petit garçon qu’elle a connu quand elle travaillait encore l’appelait comme ça pour la taquiner. J’ai simplement pris le relais. J’ignore sa menace silencieuse et m'apprête à me laisser tomber dans le canapé moelleux qui n’attend que moi, mais le micro-ondes m’appelle déjà. Je râle toute seule en y retournant.

— Il y a un policier sympa ou une émission sur des jeunes qui prennent de la drogue, Mona annonce depuis son fauteuil.

— Ah… Et sinon ?

Je sors l’assiette de Mona du four et reste devant celui-ci en attendant que le contenu de la mienne réchauffe.

De retour dans le salon, j’installe le plateau-repas de ma voisine face à la télé.

— Encore du chinois ? elle s’étonne.

— Oui, on est mardi, Mona ! C’est chinois tous les mardis, de chez Yang.

— Tu dépenses trop chez lui ! Mais c’est tellement bon, comment t’en vouloir ?

 

L’instant suivant, nous sommes enfin installées toutes les deux devant la télé, et j’ai déjà ma fourchette dans la bouche. Mona avale ses cachets. Je sais que si je n’étais pas là, elle ne les prendrait pas tous les jours. Cette vieille tête de mule me dit qu’elle oublie, mais c’est surtout une mamie rebelle qui ne veut pas les prendre.

— Ça me rappelle quand je rentrais du travail, elle me dit soudain. D’ailleurs, on a quelque chose à fêter !

— Ah oui ? Quoi donc ?

— Aujourd'hui, précisément, ça fait vingt ans que je suis à la retraite, elle m’annonce.

Je fais rapidement le calcul et ouvre de grands yeux.

— Merde, vingt ans… J'avais un an.

— Oui, quand je te dis que tu n'es qu'une gamine ! Raconte-moi donc ta journée, elle enchaîne au moment où je prends une grande bouchée de riz cantonais. Ton bel inconnu est-il encore venu aujourd’hui ?

Cette dernière question manque de me faire tout recracher.

— Avale, avale… C'est dégoûtant, elle réplique aussitôt avec une grimace.

Je ricane, et quelques grains de riz finissent dans mon assiette.

— Pardon. Ce matin, j'étais à l'heure, je commence.

— Étonnant ! s'exclame Mona.

Elle se fout de moi, en plus…

— Mmh… Et à 11 h 05 ? elle insiste.

— Quoi ? j’interroge, mine de rien.

— Le client de 11 h 05, bon sang ! Il est venu ?

Elle ne va pas me lâcher avec celui-là. Je n’aurais jamais dû lui en parler !

— Mouais, peut-être. J’en sais rien, j’ai pas fait gaffe.

Oups, j’en fais un peu trop, non ? Je ne sais pas mentir. La vérité, c’est qu’il est venu à ma caisse alors que j’avais plus de monde que ma collègue. Et comme tous les jours, j’ai arrêté de respirer durant toute la commande.

— Elle en sait rien… Mon œil, tiens, marmonne la petite vieille dans sa barbe, pas dupe.

— Et sinon, Max était là aujourd’hui, et d’une humeur de chien d’après ma collègue. Mais on a eu tellement de travail que je ne l’ai pas croisé de la journée. Du moins jusqu’à ce soir… je lance, histoire d’orienter la conversation sur un sujet moins gênant.

— Il t'a encore demandé un rendez-vous ? elle me coupe.

Max et ses tentatives de drague avortées passionnent Mona.

— Oui. Au fait, désolée, mais tu es ma mère. Et ce soir, on a une réunion de famille.

— Ta mère ? Grand Dieu, non merci ! Va donc à un rendez-vous avec lui, ça n'engage à rien.

— Oh non ! Ça pue le plan galère. Il ne m'intéresse pas et il pourrait me rendre la vie infernale au travail…

Mona mange, zappe et ne me répond pas. Je la connais assez pour dire qu’elle n’est absolument pas d’accord avec ce que je lui raconte, alors je prends les devants en enchaînant :

— Et puis, merde, j'espère qu'un type qui est capable de se lever de bonne humeur m'attend quelque part. Qu’il est riche, beau, sympa et… drôle aussi, je marmonne. Et qu’il ne retirera pas sur ma paie cinq pauvres minutes de retard !

— Cinq minutes tous les jours depuis un an, Célia… elle réplique.

— Touchée… je soupire avant d’approcher une autre fourchette pleine de mes lèvres entrouvertes.

Elle me regarde du haut de ses 81 ans et hausse un sourcil.

— Quoi ? je lance, la bouche pleine.

— Ça fait combien de temps que l'autre blaireau est parti ? elle me demande.

L’autre blaireau… Je sais déjà de qui elle parle, et c’est un sujet que je m’efforce d’éviter. Peut-être que si je marmonne assez bas pour lui répondre, elle laissera tomber. Elle pensera n’avoir rien entendu à cause de sa vieillesse et passera à autre chose, par gêne. Je tente le coup.

— Je suis vieille mais pas sénile, Célia Fowell, elle réplique à peine ai-je terminé de baragouiner.

— Ça ne fait pas un an… Six mois, peut-être, je reprends.

Elle me lance son regard noir.

— Oui, bon, ça fait plus d'un an ! Mais je suis très bien toute seule, je n'ai pas besoin d’un autre abruti pour me gâcher la vie ! je m'exclame.

Encore moins un qui me la pourrit jusqu’à ce que j’aie des bleus au visage !

Mona me regarde, satisfaite. Je crois qu’elle aime me faire dire que je suis seule.

— Je parie que tu n'as toujours pas terminé de rembourser les dettes qu'il t'a laissées !

Comment elle sait ça, bon sang ?

Mon silence répond pour moi.

— Ça te ferait le plus grand bien de voir quelqu'un, même pour une nuit, au lieu de passer tes soirées avec une vieille femme fatiguée, elle ajoute.

Oh mon Dieu, elle n’a pas dit un truc pareil ?

— Même pour une nuit ? je m'étonne. Monary ! Je suis choquée d'entendre ça. À ton âge…

— Moi, si j'avais ton énergie, je n’arrêterais pas… elle lâche.

 

Cette fois, je recrache sans le vouloir la nourriture que je venais de mettre dans ma bouche. Cette vieille aura ma peau ! Je m’essuie et la regarde, stupéfaite.

— Tu as déjà fait ça dans ta jeunesse ? Voir un homme juste pour une nuit ? je lui demande. Je ne pense pas que j’en serais capable.

J'adore qu'elle me raconte sa vie passée. Il lui est arrivé tout un tas d'histoires, plus incroyables les unes que les autres.

— Une fois, oui. Je me suis mariée en mai 1954, et l’année suivante, Charles, qui s’était engagé dans l’armée, a été envoyé au Japon pour je ne sais plus quelle mission pacifiste. Le pays avait retrouvé son indépendance mais des milliers de soldats sont tout de même restés mobilisés sur place. Il est parti trois mois, puis six… J’ai donc commencé à travailler, pour gagner de l’argent mais aussi pour voir du monde… Et puis une de ses missions s’est prolongée. Il était déjà parti depuis plusieurs mois quand j’ai reçu une lettre. C’était notre petit rituel, une lettre par mois. Mais celle-ci marquait la fin d’un livre que je ne me voyais pas refermer si tôt. Il me demandait de profiter de ma vie car, sauf en désertant, il n’aurait aucun moyen de rentrer chez nous avant encore une ou deux années.

Elle s’arrête, boit un coup et reprend :

— Alors, c’est ce que j’ai fait. Enfin, j’ai essayé. Au départ, impossible de regarder les autres hommes. Mon cœur allait vers celui que j’avais épousé…

— Comment tu t’es retrouvée à passer une nuit avec un autre, alors ?

— Je croisais souvent ce type qui travaillait au service de sécurité du bureau. Il était un peu plus vieux que moi. J'osais à peine le regarder tant j’étais timide. À se demander comment j’étais parvenue à séduire mon mari. Il avait des cheveux mi-longs, bruns, et de grands yeux marron. L'homme ténébreux dans toute sa splendeur. Chaque fois qu’on avait l’occasion de se parler, je l’évitais, le regard rivé sur mes escarpins. En fait, je me sentais coupable d’avoir pour lui des pensées déplacées, même avec l’accord de mon Charles.

Elle ne dit plus rien. J’attends, mais elle mange et regarde l’écran de télévision.

— C'est tout ? je m'étonne, presque déçue.

— Non, non, ne sois pas si pressée, bécasse ! Un soir, alors que je m'apprêtais à quitter le bureau, j’ai entendu un sifflement qui provenait de plus loin dans le hall. Il était là et me faisait signe. J'ai hésité, mais pas longtemps, je l’avoue. Je pense que j’étais bien plus curieuse que timide, tout compte fait, parce que je me suis retrouvée à l’arrière de sa moto trois minutes plus tard.

Nouveau silence.

— Ensuite ? Mona, tu ne peux pas t’arrêter là ! je m'exclame.

— Oh mais quelle impatiente, celle-ci ! elle me lance.

Elle boit une gorgée d'eau et reprend enfin :

— Nous avons fait un bout de route, pas beaucoup. Nous sommes allés à la marina, qui, à l’époque, n’était pas bétonnée comme aujourd’hui, et puis… Eh bien, je te passe les détails, mais je me suis retrouvée dans l'eau, complètement nue, en sa charmante compagnie.

Oh merde, elle est sacrément libérée, Mona !

— Et lui ? Complètement nu aussi ? je demande avec empressement.

— Oui, bien sûr ! Pourquoi aurait-il gardé ses vêtements, espèce de sotte ? elle m'envoie.

— Et alors ? Continue !

— Continue, continue… La suite n'est pas de ton âge ! elle réplique.

— Mona, j’ai 21 ans. Et tu es obligée de finir maintenant que t'as commencé.

Elle me lance un regard en biais.

— Bon, ensuite…

Elle fait un geste incompréhensible de la main.

— Ensuite, de fil en aiguille, nous… Enfin, je suis rentrée deux heures plus tard chez moi, gelée jusqu'aux os, mais plus souriante que jamais. Ce charmant jeune homme m'avait fait l'amour sur le sable après avoir commencé dans l’eau. C'était idyllique. La pleine lune, et lui, beau et jeune. Quand j'y repense… Je me demande ce qu'il est devenu…

— Et tu l’as revu après ?

— Non, je ne l’ai jamais recroisé au travail ni en ville.

Le silence revient et on finit notre repas dans le calme.

 

Plus tard, dans la soirée, on arrive à trouver un programme sympa à suivre, et une fois celui-ci fini, je m'extirpe difficilement du canapé pour rentrer chez moi. Je n’ai que le palier à traverser, mais c’est dur de trouver la motivation.

— Attends, ma petite chérie, j'ai un service à te demander, me lance Mona alors que j’arrive vers la porte. Attrape-moi la lettre là-bas, elle ajoute.

Elle me montre l’étagère à côté de sa porte de chambre où je vois une enveloppe carrée, d'un joli beige, ornée d'une bordure dorée imitant la dentelle.

— Qu'est-ce que c'est ? je demande en lui tendant.

Elle l'ouvre et en sort un carton tout aussi élégant. Elle chausse sur ses yeux fatigués ses lunettes trop lourdes pour son nez fripé et lit :

 

Chère Madame Loolis,

 

J'ai l'honneur de vous convier à la première cérémonie de récompenses du personnel de Weiss Corp. Un prix spécial vous y sera décerné au titre de la plus longue carrière effectuée au sein de notre groupe.

J’espère vous voir le samedi 20 mai à 19 heures au manoir Jilldale.

 

Monsieur Bartholomé James Weiss,

Président-Directeur-Général de Weiss Corp.

 

Merci de confirmer votre présence avant le 16 mai.

 

Mes yeux s’ouvrent en grand, et ma bouche suit le même mouvement.

— Tu as travaillé chez Weiss Corp. ? C'est une des plus grosses boîtes de l'État, je m'étonne.

— Oui, trente-huit ans de bons et loyaux services.

— Et que puis-je pour vous, madame Loolis ? je l'interroge en faisant une courbette respectueuse.

— Arrête donc de faire l'andouille une seconde. Je ne veux pas y aller, je suis trop vieille et trop fatiguée pour supporter leurs mondanités de bourgeois serrés du derrière… Je veux que tu ailles recevoir le prix à ma place, elle m'annonce de but en blanc.

Cette fois, mes paupières battent frénétiquement.

— Mona, les trucs mondains, ce n'est pas vraiment dans mes cordes. Tu sais que je bosse dans une chaîne de cafés, quand même ?

— Mais si, tu seras parfaite ! Tu leur diras que tu es ma petite-fille. Je vais te donner un peu d'argent pour que tu t'achètes une belle tenue.

— Non ! Surtout pas, Mona. Tu n’as déjà pas grand-chose. Je… je peux y aller, mais je vais trouver une robe et…

— Chut ! Donne-moi la boîte là-bas, elle insiste.

J'hésite, et elle me fusille du regard.

— Si je me lève…

Je ne la laisse pas poursuivre et vais lui chercher la boîte en question. Elle en sort quelques billets et me les donne.

— C'est beaucoup trop, Mona.

— Prends ! Il faut que tu sois parfaite pour cette soirée.

J’accepte à reculons. Cette petite vieille ne vit avec presque rien, mais peut-être qu’elle tient à ce prix qu’elle doit recevoir !

— Bon… Je récupère le prix en ton nom et je m'en vais, c'est tout ?

— Oui ! Je compte sur toi, ma chérie. Je sais que tu seras parfaite.

— Je ne peux rien te refuser, Mamie Monary !

Je la prends dans mes bras et je sens qu'elle glisse les billets dans la poche de mon gilet.

— Allez, au lit ! elle s'exclame.

— Attends, je t'accompagne jusqu'à ta chambre, j'ajoute.

Je l'aide à rejoindre son lit, je débarrasse nos assiettes et j'éteins la lumière du salon en partant.

Je rejoins mon appartement et, quelques minutes plus tard, je suis étalée sur mon lit. J'ai posé les billets sur la table de nuit.

 

Je vais aller à une soirée mondaine…

C'est bien parce que c'est Mona qui me l'a demandé. Je vais sûrement y croiser des gens qui ne font pas du tout partie de mon monde. Une tension naît dans le creux de mon ventre.

Allez, Célia, tu peux le faire ! Qu’est-ce que tu risques, en plus ?

Bon, il faut que je trouve une robe d’ici samedi et que je me prépare mentalement.

Je ferme les yeux, prête à enfin dormir, mais les traîtres se rouvrent dans la seconde.

Merde, je bosse samedi.

Mon corps s’est redressé de lui-même et il retombe mollement quand je comprends que je vais devoir demander à Max si je peux avoir mon après-midi et ma soirée.

2

Célia

 

Mon esprit est violemment extirpé du monde des songes par la sonnerie de mon portable.

— Hmm… Non, pas déjà, je marmonne, la tête dans l’oreiller.

Je tends le bras vers mon téléphone pour éteindre le réveil. Le tactile c'est cool, mais quand tu n'es pas bien réveillée, ça s'avère tout de suite compliqué. J’ouvre un œil, et l’autre refuse d’en arriver là.

Il est 07 h 15. Allez, encore cinq minutes !

Je referme les yeux.

 

***

 

Deuxième agression sonore. Cette fois, mes deux yeux acceptent de s’ouvrir pour scruter l’écran de mon téléphone, dont la luminosité est bien trop forte.

Oh non ! Il est déjà huit heures ?

Je saute du lit en évitant les tas de linge qui traînent et je file dans la salle de bain.

Je pousse un long cri semblable à celui que ferait une locomotive d'époque quand je me risque sous l’eau de la douche. C’est glacial, et malheureusement, ça arrive assez souvent pour que ça ne me perturbe qu’à moitié.

En deux temps trois mouvements, je suis lavée et rafraîchie.

Quinze minutes après m’être levée, tout au plus, je suis habillée et sur le point de partir. Mes cheveux mouillés attachés en queue-de-cheval laissent de grosses gouttes froides tomber dans mon dos. Mais je sais qu’une fois dehors, le soleil se chargera de sécher tout ça. Sans parler de mon sauna de voiture.

 

***

 

Je me gare dans la ruelle à côté de l'entrée de service du café. Gen, ma collègue, est déjà en train de tirer sur sa cigarette comme si c’était la dernière qu’elle allait fumer de sa vie.

— Waouh ! Presque à l'heure deux jours de suite ? Mais que t'arrive-t-il ? elle s'étonne.

— Ce n'est pas de tout repos, crois-moi, je m'exclame en cherchant les clés du magasin dans mon sac.

Comme tous les jours, la pauvre doit m’attendre pour entrer. Je suis la plus ancienne, c’est donc à moi que revient la responsabilité d’ouvrir l’enseigne. Max, le boss, possédant plusieurs franchises de la marque en ville, fait rarement l’ouverture ici.

— T'as une sale mine. T'as passé la soirée en charmante compagnie ? elle m’envoie en écrasant sa clope.

— Non, c'était mardi hier. J'étais avec Mona.

Elle soupire avec force.

— Ah oui ! C'est vrai, tu fais de l’aide à domicile gratuitement, j'avais oublié, elle réplique.

Je relève le nez de mon sac avec une tête déconfite.

— Eh merde ! J'ai oublié les clés… je lâche.

— À l'heure, mais sans les clés… On ne peut pas tout avoir ! Ce n'est qu'une demi-victoire, du coup, elle enchaîne avec ironie.

Je souffle bruyamment. Parfois, je me demande si j’ai la poisse ou si je suis juste responsable de mes emmerdes.

 

Je tourne les talons vers la voiture, et on fait rapidement l'aller-retour avec Gen. En fouillant pour retrouver les clés, je tombe sur les billets de Mona sur la table de nuit. Je décide de les prendre pour aller faire les boutiques en sortant du boulot.

On ouvre finalement avec trente minutes de retard. J'appelle aussitôt Max pour lui expliquer la mésaventure et il me fait promettre de ne jamais recommencer. Je ne pensais pas avoir 8 ans, mais je promets quand même. Il me raccroche au nez, et je me plonge dans le travail aimablement pour oublier ce démarrage de journée catastrophique et la très mauvaise humeur de Max qui ne disparaît jamais avant quinze heures.

Je ne sais pas quelle heure il est quand il déboule. L’air qu’il affiche dit « Ne me faites pas chier, je viens de me lever, et une attardée a gâché ma grasse mâtinée ».

 Il est encore de bonne humeur, celui-là… marmonne ma collègue entre deux clients.

 

Le temps de faire deux cafés, de servir des pancakes, et Gen me file un petit coup de coude en me montrant la direction de l’entrée.

 Tiens, qui voilà ? Ton beau gosse ! elle chuchote.

Dans un réflexe quotidien, mon regard part se fixer sur l’horloge. Il est 11 h 05 précises, et il est là. Je ne peux pas m’empêcher de le suivre discrètement des yeux. Il passe la porte du café comme tous les jours, le nez plongé dans son portable et le pas hâtif. Je sais déjà ce qu’il prend : un chocolat viennois et un muffin aux raisins. Il n'est pas aimable, ne donne jamais de pourboire et ne prend même jamais la peine de lever les yeux sur nous, mais il est beau. Bien trop beau. Et son attitude le rend encore plus attirant. Il est de ce genre brun, grand et ténébreux, dont parlait Mona hier soir. Tout à fait mon genre. Oui, parce que depuis un an qu’il vient tous les jours à ma caisse, il m’appartient un peu. C’est mon bel inconnu. Il porte toujours un costume parfaitement taillé, il doit travailler dans les bureaux aux alentours. Peut-être même dans le quartier des gratte-ciel. Ça fait presque rêver. Il doit avoir un grand bureau, plein de responsabilités et doit martyriser ses secrétaires, ou se les taper… Vu son sexe-appeal, il doit se taper tout ce qui passe, et elles ont bien de la chance s’il les regarde, elles.

— Ouh… Il me donne la chair de poule… Gen roucoule.

Merde, Célia, tu baves encore sur lui !

Il s'approche et prend sa place dans la file d’attente, face à Gen.

Merde, c’est bizarre, il vient toujours à ma caisse habituellement. Non pas que je sois jalouse, mais…

Je tourne le dos pour préparer le latte du client devant moi et j’entends Gen glousser. Ah, ah ! Tu m’étonnes, elle ne l’a jamais servi, elle doit être trop contente !

Je termine ma commande et, quand je me retourne, je le vois à peine redresser le nez et changer de file. Je sens Gen pester, et moi, je retiens un sourire. Pourquoi s’acharne-t-il à être servi par moi pour être aussi fermé, au final ? Lui seul le sait.

Après une autre commande, il est devant moi. Il est si grand que j’ai l’impression qu’il est au-dessus et non pas en face de moi.

— Bonjour, qu'est-ce qui vous ferait plaisir ? je demande automatiquement.

Je maudis Max et sa formule de naze. Pas question de plaisir… Enfin, presque pas.

Une fois mes lèvres à nouveau soudées, j’avale ma salive. Comme chaque fois, je suis partagée entre deux émotions : l’envie qu’il reparte pour que je puisse de nouveau emplir mes poumons d’air et la déception de savoir qu’il va partir si vite et me priver de sa vue.

— Un muffin raisin et un chocolat viennois, il lâche froidement, comme à son habitude.

— Tout de suite… je couine.

Je lui tourne le dos, en priant pour qu’il ne soit pas en train de mater mon jean merdique qui donne à mes fesses le même tombé que les joues de Mona. Je m’attelle à préparer sa commande le plus rapidement possible. J’ai les mains qui tremblent, un peu. Je crois qu’il me rend nerveuse.

 

Quand je lui fais de nouveau face avec sa commande dans un sac estampillé au nom du café, il pose le compte exact de monnaie dans la coupelle sur le desk, comme tous les jours. Je m’en empare en prononçant un merci timide.

Je vois mes doigts toucher les pièces, puis, comme si le temps ralentissait pour m’empêcher de réagir normalement, une grande main à la peau mate vient se poser sur la mienne. Mes yeux remontent vers son poignet et sa manche de luxe pour rapidement plonger mon regard surpris dans deux abysses d’un vert des plus clairs que j’ai jamais vus.

C’est la première fois qu’il me regarde. J’ai l’impression que les secondes s’enchaînent à toute vitesse. Je passe de la surprise à la peur de paraître conne, tout en ressentant une excitation extrême. Son contact m’électrise.

Je laisse tomber les pièces, qui claquent dans la coupelle, et il libère aussitôt ma main.

 Pardon, je… Désolée, et…

Bon sang, tais-toi, Célia !

Ma voix a flanché, et j’ai même détourné les yeux tant son regard est perçant. Ce type me perturbe, c’est officiel. Et je ne suis pas la seule : je sens Gen à côté de moi en plein bug visuel.

— Il manque dix centimes, il me précise.

Mon cerveau est en service minimum, je reste donc focalisée sur la monnaie sous mon nez pendant qu’il fouille dans sa poche et en sort quelques pièces pour en jeter une de plus dans la coupelle. Je murmure un merci qui me fait honte tant il est poli.

Mécaniquement, je prends les pièces et les range dans les compartiments correspondants dans ma caisse, puis j'édite le ticket et le lui tends en levant de nouveau les yeux vers lui. Il me fixe, l'air sérieux, et me stoppe dans mon automatisme. Il se passe deux longues secondes qui couperaient le souffle de n'importe quel asthmatique digne de ce nom, et il détourne son regard vert émeraude derrière moi.

 

Je n’ai pas le temps de saisir ce qui se passe qu’une paire de mains bouillantes se cale sur mes hanches et les presse pour me pousser sur le côté.

— Il y a un problème avec ta voiture, Max me murmure à l'oreille.

Je ne sais pas pourquoi je regarde rapidement mon client qui baisse les yeux sur les mains de Max. Je me sens rougir et, un déhanchement plus tard, je marche rapidement jusqu’aux portes battantes qui donnent sur l’arrière-boutique pour disparaître le plus vite possible.

— Bonjour, je vais m'occuper de votre commande, j'entends Max dire de loin.

Je reprends ma respiration une fois cachée de la vue du client et je file ensuite par la porte de service. Je l'ouvre à la volée pour voir qu'une remorqueuse embarque ma voiture.

— Oh ! mais qu'est-ce que vous faites ? je m'écrie en arrivant vers l'homme qui actionne les commandes de l’engin.

— J'enlève cette voiture, elle a été signalée en stationnement gênant, il raille, la clope au bec.

Il lance un regard insistant sur la borne à incendie devant laquelle je me suis garée ce matin. OK, je retire ce que j’ai dit pour la poisse, je suis la seule responsable de mes emmerdes !

— Non ! Attendez, je vais la bouger et…

— Trop tard, j'ai rempli le formulaire, il me coupe. Vous pourrez la récupérer à partir de seize heures, ici, il lâche en me tendant une carte de visite tachée de cambouis.

La fourrière, super…

Je la lui arrache de la main et tourne les talons pour rejoindre la porte de service.

— Et prévoyez cent vingt dollars, lance le type.

Cent vingt ? Ils ne se mouchent pas du coude.

Je tire sur la poignée de la porte du café avec rage, et celle-ci me reste dans la main. C’est officiel, c’est une journée de merde. Je serre les dents et file dans la rue pour rejoindre l'entrée principale.

Je tourne à droite et rentre dans une bonne femme en talons aiguilles. La poignée de la porte me glisse des doigts et roule jusque dans le caniveau.

— Oh, mais faites attention ! elle s'exclame, furieuse.

— Oh ! Fermez-la ! je lâche froidement avant de m'accroupir pour ramasser la poignée.

Je me redresse lentement. Zen, Célia… Il y a des jours comme ça où quoi qu’on fasse, rien ne va.

Je prends une grande inspiration et laisse mon cul s’adosser à la carrosserie d’une voiture stationnée juste là. OK… Ce n’est que cent vingt dollars que je n’ai pas et un contretemps de plus, rien de grave !

 Hum, hum…

Quelqu'un s'éclaircit la gorge derrière moi. Je me tourne pour me perdre de nouveau dans un regard vert tranchant. Sa commande à la main, mon client de 11 h 05 me fixe froidement, puis fait un geste vers la voiture sous mon derrière.

Je me redresse d'un bond et disparais aussi vite que je peux dans la boutique. Je me glisse derrière le comptoir. Max est encore à ma caisse. Il fronce les sourcils quand je viens me placer à côté de lui. Je pose avec force la poignée de la porte de service pas loin.

    Cette fois, il faut la changer, je lâche.

Je m’apprête à m’adresser au client suivant tout en me demandant pourquoi je suis autant en colère contre Max  probablement parce qu’il est arrivé au mauvais moment, lui et ses mains trop chaudes  mais il me repousse avec douceur.

— Va prendre ta pause, s’il te plaît, il me souffle.

J'hésite un instant et finis par obéir et rejoindre les vestiaires.

Deux minutes plus tard, je revis en boucle la scène. C’était la première fois. Depuis un an qu’il passe tous les jours à ma caisse, c’était la première fois qu’il me regardait… Max a tout gâché. Monsieur Beau-Costume-Et-Yeux-Verts a bien maté les mains sur mes hanches, et il a dû croire ce que n’importe qui croirait.

— Désolé pour ta voiture, j’entends soudain. J'ai essayé de marchander avec le type, mais il n'a rien voulu entendre.

Je tourne la tête vers mon abruti de patron.

— C'est pas grave, je marmonne.

— Je sais que t'es un peu juste en ce moment. Tu veux une autre avance sur salaire pour aller la récupérer ?

— Non, j'ai ce qu'il faut, merci, je réponds sans lever la tête.

Pourquoi je lui dis ça ? Il a raison, je suis juste en ce moment.

— OK. Si je peux faire quelque chose pour toi, n'hésite pas, il ajoute.

— Merci, Max.

 

Le reste de la journée se déroule à peu près normalement, si on oublie le fait que mon esprit tourne en boucle sur ce regard vert. Ce mec ne relevait tellement jamais le nez vers moi que je n’avais jamais remarqué ces yeux de malade.

Je ferme ma caisse avant de partir, vers dix-huit heures. Je compte et je replace le fond de caisse pour ma collègue qui fait les dernières heures de la journée. Je vais déposer ma recette du jour dans le bureau de Max. Par chance, il n'est pas là. Je disparais aussi vite que je peux. Vivement que cette journée se termine !

Je cherche dans le GPS de mon téléphone où se trouve la fourrière et je vais prendre le métro aérien. Tous mes pourboires du jour passent dans le prix du ticket, et une fois arrivée là-bas, un type est en train de fermer les grilles. Je cours en criant, et il me laisse entrer en rouspétant.

Très vite, je me retrouve dans une guitoune délabrée sous le nez d’une bonne femme avec, en tête, une seule question : « Comment est-elle entrée là-dedans ? »

— Carte grise, elle me demande.

Je lui tends, après une brève recherche dans mon sac.

— Ça fait cent quatre-vingts dollars, elle lâche après deux clics sur la souris de son ordinateur ancestral.

— Cent quatre-vingts ? Le type qui a embarqué ma voiture m'a dit cent vingt tout à l'heure ! je rétorque aussitôt.

— Ça, c'était avant qu'il perde du temps à ramasser le pare-chocs qui était resté accroché au portail de la fourrière. Vous devriez être heureuse, il a eu la gentillesse de le remettre en place.

— Encore heureux… je marmonne en lui tendant ma carte de crédit.

— On ne prend pas la carte. Vous pouvez régler en espèces ou en chèque.

Je souffle, désespérée. J’ai vraiment une mauvaise étoile.

— Je peux prendre ma voiture et vous payer demain si je vous laisse ma carte grise ?

Je vais peut-être la prendre cette avance de Max, tout compte fait.

— Nan, pas d’argent, pas de voiture. Et si on la garde cette nuit, c’est six cents dollars que tu me devras, ma grande.

Je la fusille du regard. OK ! Alors ce sera cent quatre-vingts.

Je fourre une main dans ma poche avec rage et j’en sors les deux cents dollars que m'a donnés Mona hier pour la tenue de la cérémonie.

La femme me rend la monnaie, et je glisse les vingt dollars restants dans ma poche.

 

Cinq minutes plus tard, je suis enfin dans ma voiture.

Il me faut plus d’une heure pour arriver chez moi à cause de la circulation. Trop épuisée, je ne passe pas par chez Mona et vais directement m’enfermer à double tour avant qu’une autre galère me tombe dessus.

J’avais envisagé de prendre une bonne douche et de me laisser mourir sur mon canapé mais l’état désastreux de mon appartement m’empêche de mettre ce plan à exécution. Le linge sale commence à former un tas par terre dans la chambre. Je ne comprends pas qui porte tout ce linge que je passe mon temps à laver, étendre, repasser, plier et ranger… Enfin, surtout à laver et à étendre. Le linge n'a pas le temps d’atteindre les autres étapes, la plupart du temps, je le prends directement sur l'étendoir.

Après avoir fini le linge, je m’attaque à la pile de vaisselle dans l’évier, puis je passe un rapide coup de téléphone à Mona pour vérifier que tout va bien de son côté. Je n'ose pas lui dire que je viens de perdre bêtement les dollars qu'elle m'avait donnés. Je lui raconte brièvement l'épisode désastreux du réveil presque à l'heure et je vais me coucher quand elle me l’ordonne.

Je ne m’endors qu’une fois que mon esprit est, lui aussi, trop épuisé pour penser.

3

Célia

 

Aujourd’hui, j'ai les clés de la porte de service en main en partant de chez moi. Cette fois, je ne me ferai pas avoir !

Gen se jette littéralement sur moi quand j'arrive.

— Truc de fou ! elle s’exclame.

— Qu'est-ce qu'il y a ? Je suis à l'heure ? je m'étonne en cherchant mon téléphone pour vérifier.

— Non, certainement pas. Mais hier, le beau gosse, il t'a souri !

Elle plane ou quoi ?

— Il m'a souri ? Je ne crois pas non.

— Si, quand Max est venu te remplacer, tu as viré ses grosses mains de tes hanches d'un geste pas franchement agréable, si tu veux mon avis. Le beau gosse a laissé échapper un sourire, et puis… il ne t'a pas lâchée du regard jusqu'à ce que tu disparaisses, elle piaille comme si j’avais gagné au loto.

— J'étais trop occupée à fuir pour m’en rendre compte… je marmonne en ouvrant la porte dont la poignée a été rafistolée

— Au fait, tu as récupéré ta voiture ? me demande Gen.

— Oui, ça m’a coûté un bras !

— T’as de la chance, il a vite repoussé.

Je la coupe avant qu’elle se mette à rire toute seule à ses blagues.

— Tu n’aurais pas une robe à me prêter pour samedi soir ?

— J'ai des milliards de robes à te prêter. C'est pour quoi faire ? Samedi soir, tu bosses, non ? elle enchaîne alors qu’on ouvre nos casiers respectifs après être rentrées dans le café.

Oups la boulette, j’ai complètement oublié de demander ma soirée à Max hier.

— Ah c'est vrai, merde, je râle.

— T'as une soirée ?

— Oui, un truc mondain, je dois être très bien habillée. Enfin, si je peux y aller…

— J'ai ce qu'il te faut, affirme Gen en nouant son tablier.

— Pour la tenue ou pour samedi ? je tente.

— Pour la tenue ! Et pour le reste, ne t'affole pas. Vois avec Max, il ne peut rien te refuser, elle répond avec un clin d'œil complice.

Oui, et c’est bien ça le problème !

Je lui tire la langue et on s'attelle rapidement à nos tâches respectives.

 

Après plusieurs heures de travail, Gen me balance subitement un violent coup de coude.

— Aïe ! Si tu essaies de me peloter, tu t’y prends vraiment mal ! je m'exclame en me frottant les côtes.

— Il est 11 h 10, grosse maligne !

Je fronce aussitôt les sourcils et je relève les yeux sur mon prochain client. Ce n’est pas celui que j’attends. Il n’est jamais en retard habituellement, il passe toujours la porte à 11 h 05, pas une minute de plus.

J’essaie de passer à autre chose, mais à midi et des brouettes, je suis encore en train de surveiller la porte chaque fois qu’elle s’ouvre. Pas de regard vert aujourd’hui… Le rush de la pause-déjeuner (celle des autres, pas la mienne, évidemment) n’y change rien. Chaque fois que j’ai l’occasion de vérifier la porte, mon cœur se noue. Il n’est pas venu, et je n’aime pas ça.

 

Max arrive beaucoup plus tard. Je suis dans le vestiaire en train de me changer pour partir quand il débarque. Il a dû passer dans les autres cafés dont il a la charge en ville avant de venir.

— Bonjour, Célia, il me salue en enfilant son gilet de chef.

— Bonsoir, Max, je réponds.

Il marque un arrêt. Eh oui, dans mon monde, c'est la fin de la journée, Max !

J'essaie de sonder s'il est de bonne ou de mauvaise humeur, mais c'est difficile à déterminer. Alors je décide qu’un texto plus tard pour samedi vaudra mieux que de tenter le coup maintenant.

Il claque la porte de son casier et s'en va. Ah… Mauvaise humeur ! J’ai bien fait de ne rien dire.

Je retourne vers la salle pour prendre mes pourboires que j’ai oubliés sur le bord de ma caisse. Je croise Max qui sort de son bureau dans le couloir qui n’est définitivement pas fait pour accueillir deux personnes en même temps.

— Célia, qui a rangé mon bureau ? il me demande sèchement.

Merde… J’aurais peut-être mieux fait de m’abstenir. Et moi qui essayais de mettre toutes les chances de mon côté pour qu’il me considère comme une bonne employée et pas comme bonne tout court.

— Euh… ça dépend, je réponds, méfiante.

Après quelques secondes de combat de regard, il sourit enfin. C’est con qu’il fasse toujours la tronche, il a un beau sourire.

— C'est toi ?

— C’est possible…

— Merci, il en avait bien besoin. J’en déduis que tu veux quelque chose… il réplique.

Allez, Célia, c’est l’occasion rêvée. Lance-toi… Qu’est-ce que tu risques ?

— J'ai besoin de mon samedi soir, je finis par lâcher.

Il hausse d’abord les sourcils, puis les fronce. Est-ce bon signe ? Pas bon signe ?

— OK.

J’ai deux petites secondes d’absence. Il a dit OK ?

— Merci, tu me soulages d'un poids…

— Mais à une condition, il ajoute, me freinant dans mon élan de bonheur.

C'était trop beau pour être gratuit, je vais devoir faire quoi ? Remplacer Charlie qui bosse dimanche ?

— Tout ce que tu veux, je réponds aussitôt.

Mais pourquoi je dis ça, moi ?

— Accepte de passer une soirée avec moi, il reprend, presque à voix basse.

Mon sourire s'évanouit. J'essaie de me reprendre, mais c’est trop tard, il a bien vu ma réaction.

— Ça ne serait pas du chantage, monsieur Maxime Blanchard ? je rétorque, l'œil inquisiteur.

— Hmm… Ça y ressemble un peu. Mais je suis Français, après tout, c'est dans mes gènes…

Je laisse échapper un rire nerveux. Cette discussion est en train de partir pile dans la direction que j’essaie d’éviter depuis des semaines.

— Alors j’ai mon samedi soir si… je sors avec toi ?

— Non. Enfin, si. Mais je n’ai pas employé le terme « sortir avec moi ». Je veux juste qu’on passe une soirée ensemble, sans arrière-pensées. Pourquoi, quand je te parle, j’ai l’impression d’être le plus gros connard de cette planète ?

— Euh… Je…

Parce que je suis conne, c’est vrai qu’il est cool, Max.

— C’est juste une soirée, rien de plus, il insiste.

Mona a peut-être raison, ça me ferait du bien de passer la soirée ailleurs que dans son canapé ou dans le mien.

— OK, ça marche, je lâche après une nouvelle seconde de silence.

Son visage s'illumine comme celui d’un gosse à Noël, et je m’en veux déjà. Je n’aurais pas dû dire oui, mais je dois avouer qu’il est touchant, mignon, et qu’on a envie de lui faire un câlin parce qu’il est gentil. Tout ce qui ne m’attire pas chez un mec…

— La semaine prochaine ? Parce que d'après ce que j'ai pu comprendre, tu es déjà prise samedi soir, il me dit, fier de lui.

— Oui, comme c'est toi qui fais mon planning, je te laisse choisir quel soir. Sauf le mardi, par contre.

Il me sourit, et un petit silence que je qualifierais de gênant s’impose entre nous.

— Célia… Je sais que ça ne me regarde pas, mais pourquoi tu as besoin de ton samedi ?

J’ouvre la bouche, et ma tête doit lui faire peur parce qu’il enchaîne aussitôt :

— Je ne veux pas te pister, mais comme j’ai le sentiment de te forcer la main… Si tu vois déjà quelqu’un, je vais me trouver con, d’un coup, non ?

Il rentre la tête dans les épaules. Comment un type avec cette carrure arrive-t-il à se faire aussi petit ? Une chose est certaine, il est mal à l’aise, et je ne peux pas nier que j’aime ce côté « timide » que je n’avais pas encore cerné chez lui. Max est peut-être plus sensible que je le pensais.

— Je dois rendre un service à ma voisine… Et je t’aurais dit non si j’avais eu quelqu’un, je finis par répondre.

Il me sourit, et moi, je m’efforce de ne pas froncer les sourcils. Pour ne pas montrer à Max la question qui me brûle le cuir chevelu : pourquoi deux yeux verts me traversent l’esprit soudainement ? Parce que tu le kiffes plus que Max, andouille !

— Max ! On n’a plus de muffin choco, choco blanc, et la cuisine ne répond pas, s'exclame ma collègue Charlie en passant la tête par la porte battante qui mène à la salle.

Elle me fait sursauter, et Max réagit tout de suite.

— J'arrive ! il lui lance en retour. Le devoir m'appelle… il souffle à mon attention. Plus de muffin, c'est une urgence, ça, il ajoute en riant. Rentre bien, Célia. À demain.

 

Je rejoins ma voiture que je suis allée garer très loin pour ne pas avoir de problème. Quand j'arrive, elle est parsemée de fientes de pigeon. Je lève les yeux sur l'arbre qui la surplombe, pas un seul piaf. Moi qui la pensais en sécurité dans ce quartier bourge.

Je grimpe dans mon carrosse et j’actionne les essuie-glaces.

— Oh… C'est dégueulasse.

Les fientes s’étalent, et je ne vois plus rien. Évidemment, il n'y a plus de liquide lave-glace… C'était donc ça qui coulait sous la voiture l'autre fois.

Aux grands maux les grands remèdes, j’attrape un paquet de mouchoirs dans la boîte à gants et j'entreprends d'essuyer le maximum de merde pour pouvoir voir la route.

Soudain, des voix attirent mon attention. Je relève la tête par réflexe.

— Tu te fous de moi ? Reviens ! Tu sais ce que tu es ? Un connard ! s'écrie une femme blonde aux cheveux courts depuis une fenêtre trois ou quatre étages plus haut.

Je regarde après qui elle en a et je reste scotchée. Merde, ces yeux verts et ce costume… Monsieur Beau-Gosse-Pas-Aimable est un connard… Qui l'eût cru ?

4

Célia

 

— Alors, cette journée ? me demande Mona pendant que son canapé m'accueille de la façon la moins digne possible après trois quarts d’heure d’embouteillages.

— Merdique, comme toutes les autres. Je passe mes journées à servir des cafés et des gâteaux à des gens pressés. Ah ! Et j'ai dû accepter un rendez-vous avec Max pour pouvoir avoir mon samedi. Tout ça, à cause de toi, Monary.

Elle me lance un regard amusé. On dirait une gosse satisfaite de sa bêtise.

— C'est très bien. Tu vas pouvoir te rendre compte que c'est un type bien.

— Comment tu peux savoir ça ? Tu l'as jamais vu, et c'est un Français, je rétorque, à court d'arguments.

— Un Français ? Et quel est le rapport, espèce de sotte ? elle me lance.

Le rapport ? Aucun, mais il faut bien que je trouve quelque chose.

— Bon, je vais faire un truc à manger et je reviens, OK ?

— Oui, et entre directement. J'en ai marre de me lever pour t’ouvrir, la petite vieille me répond.

— Oui, Monary. À tout à l'heure, je dis en passant la porte d'entrée.

 

Je prépare des spaghettis à la bolognaise, je range un peu et, une petite heure plus tard, je suis de nouveau affalée dans le vieux canapé chez Mona. J’adore ce truc, il a un pouvoir. Dès qu’on s’y installe, on est au paradis.

— Hmm, c'est délicieux, elle me dit tout en mangeant.

— Bon ap’, Mona, je réponds, la bouche pleine.

La télé happe notre attention. Elle diffuse le dernier épisode des Experts. Ce n’est qu’à la pub, et avec l’estomac bien rempli, que je lui adresse de nouveau la parole.

— Tu sais, ce type du boulot…

— Hmm, l’inconnu de 11 h 05 ?

— Ouais. Hier, il est venu, comme d'habitude. Sauf que, pour une fois, il m'a regardée. Et il paraît même qu'il m'a souri.

Mona me regarde, stoïque. Elle est dans son fauteuil, la télécommande en main, et elle porte sa vieille robe de chambre dont le rose est passé depuis trois décennies. Un silence s’installe, puis elle dit :

— Et ?

— Bah, c'est tout.

Elle hausse les sourcils.

— Si tu ne rajoutes pas un peu plus de piment à ton histoire, je vais m'endormir, jeune fille !

Je me mets à rire puis enchaîne :

— Il prend toujours la même chose : un chocolat viennois et un muffin raisin.

— Un muffin raisin ?

— Ouais.

— C'est beaucoup trop excitant pour moi ! Mon cœur va finir par flancher, elle lance, ironique.

— Ah attends, tu ne l’as pas vu. Il est beau à tomber par terre, et il semble plus riche que tout l’immeuble réuni.

— Ah ?

Elle semble soudainement intéressée.

— Mais il se comporte tous les jours comme un véritable connard. Et il paye toujours en espèces. C'est Gen qui m'a fait remarquer ça, parce que s'il avait payé une fois par carte, elle aurait tout fait pour lire son nom dessus et l'aurait retrouvé sur Facebook. Elle le fait si souvent qu'elle a un mec différent chaque semaine, cette folle.

— Je dirais plutôt maligne, pas folle, envoie Mona.

— Non, elle se tape n'importe qui. Un jour, elle va tomber sur un dingue !

— Ou sur l'homme de sa vie.

Je fais la moue. L’homme de sa vie ? J’ai terminé de croire à ce genre de truc depuis un bail.

— Ça n'existe pas l'homme d'une vie, je réplique.

— Bien sûr que si. Il faut simplement que tu arrives à aimer ta vie pour trouver celui qu'il te faut.

Je reste silencieuse. Elle a sûrement raison. Avant de pouvoir tomber amoureuse, il faudrait d'abord que j'accepte ma vie comme elle est. Bah ce n'est pas gagné… Une famille quasi inexistante, pas vraiment d’amis  pas de mon âge, en tout cas , et plus de factures en attente que d’argent sur mon compte.

— Alors, ça t'en bouche un coin ? elle s'exclame.

— Oui, t'as raison. Et puis, t'es tellement vieille que tu dois savoir de quoi tu parles ! je réplique.

Elle ricane et finit en toussant.

— T'as pris tes cachets ? je lui demande

— Hmm ! Aujourd'hui ou hier, je ne sais plus. Je suis trop vieille pour penser !

Je me lève et lui apporte son pilulier. Elle prend ses médicaments et enchaîne :

— Alors ? La suite de l'histoire, bécasse !

Je lui explique rapidement les événements d’hier en passant sous silence mon problème de voiture et donc de fourrière. Quand j’en ai terminé, Mona me regarde, les sourcils froncés.

— Mona, ce type, il faudrait que tu le voies ! Il est… Enfin, tout ça, c’était exceptionnel comparé à d'habitude…

— Vous, les jeunes, il ne se passe tellement rien dans vos vies qu'un type qui fait la tronche, ça vous retourne l'esprit… Écoute plutôt ça : tu te souviens du type de la sécurité et de sa moto ?

— Bien sûr, ton coup d’un soir !

— Après ça, je m’étais juré de ne jamais recommencer.

— Tu regrettais ?

— Non, loin de là. Chaque expérience est bonne à prendre, et celle-ci m’avait simplement fait comprendre quelque chose d’important. Le seul dont j’avais besoin, c’était de mon Charles. Cette nuit était nécessaire pour me permettre de me rendre compte que je préférais l’attendre encore des années parce que c’était lui qu’il me fallait.

Je lui souris, avec une stupide pointe de jalousie. Est-ce que je vais un jour ressentir la même chose ? Cette certitude qu’on peut arrêter de chercher car le bon est là et qu’il ne partira pas.

— Tu seras surprise de ce que te réserve le destin, ma petite Célia, elle dit en semblant comprendre vers où se sont envolées mes pensées.

— Mouais… Jusqu’à maintenant, il ne m’a pas montré sa bonne facette, le destin. Alors je n’attends plus rien.

— Ce n’est pas parce que le premier que tu as aimé avait un grain qu’ils sont tous pareils, Célia… Tous les hommes ne tapent pas sur leur copine.

Je serre les mâchoires instinctivement. Elle a raison, les coups de Nick sont partis depuis longtemps, mais sa marque est restée gravée en moi, et il va bien falloir que je règle ce problème si je veux avancer.

 

***

Après trois épisodes entrecoupés de discussions avec Mona, je jette un coup d'œil à l'heure. Il est déjà presque minuit. Merde, je bosse demain !

— Je vais te laisser regarder le prochain épisode, Monary. Tu as tout ce qu'il te faut ? je lui demande en quittant le canapé.

— Oui, ma petite chérie. Et je suis sûre que tu vas revoir ton monsieur Trucmuche.

Je lui jette un regard amusé et je la vois sourire du fond de son fauteuil.

— À demain ! Bonne nuit, Mona Maggie Loolis.

Je rentre et pose les assiettes dans l'évier, elles pourront bien attendre !

Je vais me changer. J'avais laissé mon téléphone sur mon lit tout à l'heure, j'ai un SMS de Gen :

** Demain, on rentre ensemble du boulot et tu passes à la maison pour faire des essayages ! Bisous **

Ah oui, j’avais complètement oublié cette histoire de robe !

5

Célia

 

Eh voilà, je suis encore en retard ! J’arrive pas vraiment réveillée et vraiment pas motivée, au boulot. À 11 h 05, je guette la porte à la façon d'un chien chez le toiletteur qui attend son maître avec impatience. Mon visage s'illumine dès que je vois un homme en costard entrer. Si j'avais une queue, elle remuerait dans mon dos. Et j'affiche une mine déconfite quand je me rends compte qu’aucun de ces types n’est monsieur Trucmuche, comme dit Mona. Peut-être que c’est un hasard, qu’il n’est plus disponible. Ou peut-être que Max et ses mains baladeuses l’ont vraiment fait fuir…

Gen et moi mettons les bouchées doubles pour finir plus tôt. Max est ravi et m'envoie un petit clin d'œil en nous laissant partir quinze minutes en avance.

— Waouh… Je ne l'ai jamais vu d'aussi bonne humeur, le Max, s'étonne ma collègue alors que nous nous mettons en route dans la fiente mobile qui me sert de moyen de transport.

Je ne relève pas sa remarque. On va dire qu’il est de meilleure humeur parce qu’on a bien bossé, et pas parce que j’ai accepté de passer une soirée avec lui.

 

— Ne fais pas attention au bordel, je n'ai pas vraiment le temps de faire le ménage, avec ces horaires de malade, elle me dit en ouvrant la porte de son appartement.

— T'inquiète pas, moi, c'est par… Oh merde, Gen, quand même, là !

Je n’ai jamais vu un merdier pareil !

Elle hausse les épaules et pousse du pied une pile de sacs à main pour pouvoir ouvrir la porte en grand. Il y en a partout. Cette nana vit dans un dressing géant désorganisé.

— Tu veux boire quoi ? elle me demande gentiment.

— Surtout pas de café ni de chocolat chaud, j’envoie en levant les mains au ciel.

Elle explose de son rire si communicatif en allant ouvrir le réfrigérateur.

— Hmm… Vin blanc ou lait périmé ?

— Oh mon Dieu, j’hésite vraiment…

 

***

 

Deux heures plus tard, nous sommes descendues à l'épicerie pour acheter une nouvelle bouteille de vin blanc, et l’ascenseur a mis des plombes à arriver avant qu’on se rende compte que personne n’avait appuyé sur le bouton pour l’appeler.

— Bon, il serait peut-être temps de passer aux essayages ! s'exclame Gen en se levant d'un bond du canapé.

Elle titube jusqu'à la chambre et revient avec les bras chargés de plusieurs robes.

— Alors, nous avons la robe classique : noire, pas trop moulante, pour faire classe mais super coincée !

Elle jette le vêtement toujours sur son cintre sur le fauteuil derrière moi.

— Hmm…

Une robe noire, c’est bien, non ?

Gen en attrape une autre.

— Ensuite, nous avons la robe noire mais bien plus moulante et qui saura parfaitement mettre en valeur tes nibards et ton boule !

J'explose de rire en prenant mon verre. Allez, une grande gorgée, Célia !

— C'est une soirée mondaine, Gen, pas un truc échangiste, je lance.

— Mais qu’est-ce que t’es coincée parfois ! Donc celle-là, next, celle-ci aussi et celle-ci, elle soupire en jetant des robes au fur et à mesure.

Il lui en reste une sur chaque bras. On avance.

— Alors, il nous reste : une robe bleu foncé, qui rappelle la profondeur de la nuit. Elle tombera avec élégance jusqu'à vos pieds et sublimera vos épaules avec ce col en V. Et la surprise, c'est la pleine lune ! elle termine en tournant la robe pour laisser apparaître le dos de celle-ci.

Merde, le dos est complètement ouvert et finit en pointe juste à la limite de la chute de reins. C’est pas sexy, c’est pire.

— Waouh ! C'est mondain devant mais le dos appelle au cul, indéniablement, j’envoie.

Gen est déjà loin de cette discussion.

— Double-face, bébé, je suis double-face, elle répète en boucle en faisant tourner la robe devant, derrière.

— Je ne sais pas si j'assumerais de porter une robe aussi…

C’est évident que non, je n’assumerai jamais une tenue comme celle-ci !

— Cette robe est parfaite pour toi ! Devant, elle dit « Bonsoir, monsieur, je suis vierge » et dès qu’on te voit de dos, elle crie « Hey ! Beau gosse pas aimable, nous avons à parler, toi et moi ! ».

— Bon, et l'autre robe ?

Elle hausse les sourcils, désespérée par mon attitude.

 L'autre robe ? Quelle autre robe ? elle demande, mine de rien.

— Celle que tu viens de jeter derrière le canapé…

— T’es chiante, elle râle. Je n’aurais même pas dû la prendre dans mon armoire !

Elle va la ramasser et manque de la rejoindre par terre, mais elle se rattrape miraculeusement.

— Robe. Beige. Moche, elle m’explique comme à une enfant de cinq ans.

— Elle sera parfaite, celle-ci, je dis en observant la robe à bretelles.

Des petites paillettes ornent le col rond, et sa simplicité me plaît. Elle est beaucoup moins osée que la bleue et tout de suite plus « moi ».

— Oui, si tu veux faire passer le message « Bonsoir, je suis pauvre et ma voiture est une fiente géante, donnez-moi de l’argent, s’il vous plaît ! » elle s'exclame en jetant la robe sur le fauteuil. L'autre laisse passer un message bien plus profond ! Elle est classe et distinguée, mais laisse aussi place au mystère. En plus, tu es bien foutue ! Moi, je ne rentre plus dedans, elle se désole en se laissant tomber dans le canapé.

Elle attrape son verre et le descend d'une traite.

— Je sais que tu as raison, mais la petite beige me paraît plus appropriée. Si un jour j'ai un rencard avec monsieur Super-Beau-Gosse-Pas-Aimable, je mettrai l'autre. Et, toi et moi, on sait que ça n'arrivera jamais. Max et ses grosses paluches ont tout gâché.

Gen ronchonne, me montre la bouteille pour que je la resserve, puis abdique avec une moue mécontente.

— Comme tu veux ! L'important, c'est que tu sois à l'aise… Et si être moche, c’est être à l’aise chez toi, why not ! Bon, les chaussures maintenant !

 

***

 

Je viens de me jeter dans mon lit glacial. Nous avons commandé des pizzas pour éponger les litres de vin ingérés, puis nous avons essayé des chaussures pendant un temps interminable avec Gen.

J’ai dû attendre de pouvoir de nouveau marcher droit pour oser rentrer chez moi, et le retour m’a paru interminable.

Je jette un œil sur mon portable qui vient de vibrer. C’est un SMS de Gen.

** Fuck ! Max m’a envoyé un message, je bosse à ta place demain ! Je ne te remercie pas… Mais j'ai tellement envie que tu ailles à cette foutue soirée mondaine… Au fait, tu as oublié la robe moche et les chaussures ! T'as décidément, pas de cerveau. Passe au boulot demain, je te la rangerai dans ton casier. Xoxo PS : envois un SMS quand t'es arrivée **

Je réponds aussitôt :

** Merde… Mais merci ! Tu assures. Je suis dans mon lit. Xoxo **

6

Célia

 

Je suis passée rapidement à la boutique ce matin et, comme prévu, j’ai trouvé dans mon casier une housse contenant la robe et les chaussures prêtées par Gen. Je n’ai pas traîné pour éviter de croiser Max. Oui, je suis lâche, c’est officiel.

 

Je suis maintenant en train de déboucher l'évier après avoir fait la tonne de vaisselle qui s’était de nouveau entassée là. Mon téléphone se met à sonner pile à ce moment. Je me sèche les mains à la hâte et regarde l’écran en soufflant. Allez, Célia, tu peux le faire.

Je respire un bon coup, puis je porte l’appareil à mon oreille.

— Allô ?

— Allez, debout !

C’est parti… Comme chaque fois qu’elle tente une remontée dans notre relation, ma mère gâche tout avec ce genre de réflexion.

— Je suis déjà debout depuis plusieurs heures, maman.

— Ah ! C'est étonnant.

Un rire nerveux m’échappe. Comment peut-on en arriver là avec sa fille ? Elle me dénigre en permanence.

— Tu ne m'appelles jamais pour avoir des nouvelles, alors je suis obligée de le faire ! elle s’exclame.

— Je t'envoie des SMS quand j'ai le temps et tu ne réponds pas.

Ça fait bien longtemps que je n’ai plus envie de t’appeler, Maman !

— Tu sais, ces trucs-là, moi… Ton frère m'appelle, lui ! Tiens, au fait, tu sais que son restaurant a reçu deux prix la semaine dernière ?

— Ah non, je ne savais pas. Quel prix ?

— Meilleur restaurant de l'année et meilleur service par le magazine RestoMag'. C'est formidable, non ?

— Ah oui, en effet, c'est formidable, je répète d'une voix monotone.

Elle me fatigue à toujours me faire comprendre que mon frère réussit mieux sa vie que moi… Désolée, maman, d’être ta plus grosse déception, mais tu n’as pas été un exemple à suivre non plus…

— Et tu sais, son mariage avec Antonia fonctionne très bien. Tu les verrais, ils sont adorables tous les deux. J'ai vraiment hâte qu'il me fasse un petit-enfant. Et toi, tu en es où ? Toujours à bosser dans cette espèce de pub ?

— C'est un café, maman, pas un pub. Et, oui, je travaille toujours là-bas.

— Hmm…

Ah ça y est, elle ne m'écoute plus ! Et maintenant, je vais avoir la sérénade du « Et ton loyer, patatati patatata… Et si tu choisissais mieux les hommes, tu n'aurais pas de dettes… ».

— Et tu payes bien ton loyer, j'espère ! Je n'ai pas envie que ton proprio vienne me chercher des poux. Je t'avais prévenue, ce type avec qui tu t'étais installée avait une tête d'escroc. Comment il s'appelait déjà ?

Pourquoi y revient-elle toujours ? Heureusement qu’elle ne connaît pas la moitié de ce que m’a fait vivre Nick, elle n’en finirait plus avec ses « Je t’avais prévenue ».

— Nick, Maman. Je n'ai pas vraiment le temps de papoter, là…

— Ah ! Nick, c'est ça ! C'est très bien qu'il soit parti ! C'était un bon à rien. Est-ce que tu as retrouvé quelqu'un ? Il travaille ? Est-ce qu'il a une voiture ?

Les critères de base d’une vie réussie pour ma mère : avoir un travail et une voiture. Je pourrais sortir avec un dealer qui vit dans sa voiture et qui roule sans permis, ça lui irait. Du moment qu’il a un travail et une voiture, ça lui va.

— Non, maman, je n'ai personne… Bon, je dois y aller.

— Oui, parce que le prochain, choisis-le bien ! Pas un musicien raté comme l'autre, là…

— Allô ? Maman ? Je ne t'entends plus. Je te rappelle, je lance en lui coupant la parole.

Je jette le téléphone sur mon canapé en lâchant un grognement de colère. Elle peut toujours courir pour que je la rappelle.

 

Je file chez Mona. C’est le jour de son rencard hebdomadaire.

Lorsque j’arrive dans le salon, je découvre un joli bouquet de fleurs, fraîchement déposé sur la table basse.

— Salut, Béni. Alors, cette partie de Scrabble ? je lance en trouvant mes deux petits vieux hyper concentrés sur le plateau de jeu.

Béni est un Afro-américain à peine plus jeune que Mona. Ils doivent avoir cinq ans d’écart tout au plus, mais ça permet à Mona de le traiter de petit minot ou de gamin dès qu’elle le peut.

— Elle me colle une raclée, comme toujours ! il me lance, la voix chevrotante.

— Monary, laisse-le gagner un peu, je dis en allant dans la cuisine.

Là aussi, je lave les quelques assiettes qui traînent. Puis je passe un coup de balais partout.

— Merci, ma petite chérie, me dit Mona quand je reviens vers eux.

— Bon, c'est ce soir ? me demande Béni.

— Oui, j'ai une jolie robe beige et je stresse ! Je ne suis jamais allée dans une soirée mondaine, alors j’espère qu’il ne faut pas faire des courbettes ou des trucs comme ça.

— Fais donc voir la robe que tu as choisie, s'exclame Mona en toussant.

— OK, je vais la chercher. Et toi, prends tes cachets !

Je file chez moi récupérer la housse à vêtements que j'ai accrochée sur la porte de ma chambre.

 

Quand je déboule à nouveau dans le salon de Mona, je l’entends râler que ces cachets à prendre tous les jours sont une forme de harcèlement.

— Mon Dieu, ce que c'est moche ! s'exclame Béni en me regardant. La mode des jeunes, je n’y comprends plus rien.

— Béni, c'est la housse… La robe est dedans, pas de panique, je dis en ouvrant la fermeture Éclair.

Les deux ouvrent des yeux grands comme des galaxies.

— Waouh ! Alors là, ma petite Célia, tu vas tous les faire craquer ! il ajoute avec un grand sourire qui dévoile quelques dents manquantes.

— Ma chérie, c'est exactement celle qu'il te fallait. Très bon choix ! Et ce bleu nuit ira très bien avec tes yeux marron, me lance Mona.

Quoi ?

— Bleu nuit ? j'interroge en tournant la housse vers moi. Oh non, la garce ! je m'exclame en découvrant le contenu de la housse.

— Qu'est-ce qu'il se passe ? me demande ma voisine.

Merde, je suis censée avoir choisi et acheté cette robe avec l’argent de Mona !

— Je n'avais pas choisi celle-ci chez… au magasin. Celle-ci est beaucoup trop… ou pas assez… J’en sais rien, mais ça craint !

— Tu n'as plus le temps d'aller la changer, et puis je la trouve splendide. Tu vas mettre celle-ci, insiste Mona.

Gen, tu vas m’entendre, mais pas tout de suite, puisque je n’ai plus le temps de te faire une tête au carré. Pourquoi je n’ai pas vérifié cette robe ce matin ?

— Allez, Célia, et tu trouveras peut-être un mari bourré de fric dans cette tenue, ajoute Béni.

— Le taxi passe te chercher dans une heure. Tu ferais mieux d'aller te préparer, bécasse, au lieu de bouder comme une enfant ! termine Mona.

— Un taxi, tu as dit ? Mais j’ai une voiture.

— Tu ne pensais quand même pas y aller avec ta poubelle ? elle réplique.

— Monary, tu penses à tout, je m'exclame en filant chez moi.

— Je pense, tout court ! elle s'écrie avant que je claque la porte.

 

Je prends une douche presque chaude – soit pas totalement froide – et je commence à me maquiller. C'est plus compliqué que je le pensais.

Du fond de teint minéral, du mascara et un peu de rouge à lèvres discret. Je me regarde dans le miroir. Bon, c'est déjà mieux que d'habitude !

Je passe à l'étape que je redoute : l’enfilage de la robe ! J'essaie d'abord par le haut, mais mes fesses ne passent pas. Je fais ensuite une tentative par le bas, mais mes épaules refusent de rentrer dedans. Je râle et je trouve une ouverture sur le côté, des petits crochets, comme ceux de mon soutif. J'arrive enfin à l'enfiler et je remets tous les petits crochets en manquant de me déboîter une épaule.

Je me regarde dans le miroir. C'est vrai que cette robe est magnifique, elle tombe parfaitement sur mes courbes. Elle est un peu trop longue, mais avec les chaussures, ça va le faire ! Le tissu est à peine pailleté par endroits. On dirait vraiment un ciel de nuit étoilée.

Je me tourne pour regarder mon dos. La fente arrive juste à la naissance de mes reins, c'est très sexy, mais je suis perturbée par mon soutien-gorge qui passe au milieu de mon dos. Merde, c’est loin d’être classe. Je l’enlève et regarde ce que ça donne.

— Hmm… Sans soutif, le dos est classe, mais le devant… Et avec soutif, le devant envoie du lourd, mais le dos…

Bon, un choix s'impose : soutif or not soutif ? Je pèse le pour et le contre, et je choisis finalement de ne pas en mettre. Tant pis, ils verront tous que j'ai des petits nichons, mais je m'arrangerai pour marcher de dos tout le temps.

Je m'occupe enfin de mes cheveux. Je ne sais pas trop quoi faire : un chignon bas ? haut ? sur le côté ? les trois en même temps ? Je termine sur le classique, en bas, et je passe quelques mèches au fer à friser. Une bombe de laque (et deux crises d'asthme) plus tard, le tour est joué.

J'enfile les chaussures. Je suis plus grande de presque dix centimètres mais j'arrive étonnamment à marcher plutôt bien avec. Il ne faudra tout de même pas me demander de faire des exploits.

 

Je prends mon portable, ma carte et mes clés dans une pochette pas vraiment assortie et je sors de chez moi.

Mona et Béni me regardent, bouche bée. Merde, qu’est-ce qui ne va pas ?

— Parfaite ! Tu es parfaite, ma voisine me dit avec une larme à l’œil.

— Oh mon Dieu ! Si j'avais eu… commence Béni.

— Des centaines d’années de moins ? je le coupe.

Il explose de rire et acquiesce.

— Ma petite chérie, je t'ai fait un petit papier, tu devras le lire s'ils te demandent ce que j'ai à leur dire. Et tiens, voilà le carton d'invitation. Ils sont prévenus que c'est toi qui viens à ma place. Le taxi attend en bas depuis cinq minutes et il sera là pour ton retour. Allez, file ! me dit Mona.

Je prends ce qu'elle me tend et je la serre dans mes bras. Je fais de même avec Béni, qui affiche un sourire d'enfant. (Oui, sans les dents.)

— Bon, c'est parti. À tout à l'heure, je dis en me dirigeant vers l’escalier.

Je stresse comme pas permis. Je suis certaine que si j’avais enfilé la robe beige et moche, je ne serais pas dans cet état-là.

— Oh mon Dieu ! s'exclame soudain Béni dans mon dos.

Je me retourne d’un bond.

— Elle va les tuer… il souffle à ma voisine.

Mona me fait un clin d’œil avec un sourire. Je lui tire la langue et je file.

 

Je descends les marches au ralenti. J’ai l’impression de sortir de l'immeuble une demi-heure plus tard. Le taxi est là, et son chauffeur ouvre la portière arrière quand il me voit en haut des marches en pierre. Je soulève ma robe pour voir où je marche.

— Fowell ! j'entends brusquement.

Je sursaute en reconnaissant la voix de mon proprio. Oh merde, ce n’est vraiment pas le bon moment !

— Tu me dois encore le loyer du mois dernier ! il braille en remontant la rue à toute vitesse pour me rejoindre.

— Bonsoir, monsieur Stanikovic. La semaine prochaine, c'est promis ! je lance sans m'arrêter, en espérant avoir le temps de grimper dans le taxi avant qu'il arrive.

Raté, il m'intercepte juste avant. La poisse, Célia !

— J'ai pas encore le droit de te foutre dehors ! Mais crois-moi, je n'attendrai pas une seconde quand ce sera le cas !

— Oui, oui. D'ailleurs, je n'ai plus d'eau chaude, je lâche en m'avançant vers le taxi.

— Mademoiselle, me dit de façon très courtoise le chauffeur.

Je m'assois rapidement pendant que mon proprio me crie dessus que l'eau chaude ce n'est pas gratuit. La portière se referme, coupant le son du gros Stanikovic.

7

Célia

 

Presque une heure plus tard, le taxi emprunte une allée immense et parfaitement droite. Au bout de celle-ci, je distingue un magnifique manoir ancien. Les voitures de luxe garées un peu partout me rappellent à l'ordre : j'entre dans un monde qui n'est pas le mien.

Le taxi s'arrête au pied d'un imposant escalier en pierre. Un homme ouvre la portière, il porte un uniforme comme ces types qu'on voit à l'entrée des grands hôtels. Peut-il vraiment respirer avec ce nœud papillon ?

— Madame, bonsoir, la réception va vous accueillir, il me dit calmement en me faisant signe de grimper les marches.

Je retiens un ricanement. Autant de manières frise le comique.

Premier challenge de la soirée : arriver en haut de cet escalier sans tout redescendre sur le cul.

Ouf ! L’honneur est sauf, j’y suis arrivée. Des personnes s’éloignent devant moi, laissant apparaître un pupitre en bois derrière lequel une grande blonde tirée à quatre épingles attend.

— Madame, bonsoir. Je vais prendre votre invitation, elle me dit.

Je lui tends le carton. Merde, comment fait-elle pour être aussi… Barbie ? Moi, j'ai l'impression de ressembler à Simplet travesti.

— Je viens de la part de madame Mona Maggie Loolis, je lâche timidement.

Une tablette tactile est posée sur le pupitre. Blondie pianote un instant dessus et relève les yeux sur moi.

— Mademoiselle Fowell. Passez une bonne soirée, elle poursuit en me faisant signe d'avancer vers l'entrée de la bâtisse dans une courbette tout aussi ridicule que celle de son pote en bas des escaliers.

 

Je franchis deux portes immenses. Des gens discutent çà et là avec des coupes à la main, sans faire attention à moi, ce qui est une bonne chose. Je ne sais même pas où je dois aller, ni quoi faire. Putain, Mona, tu as de la chance que je tienne à toi comme ça, parce que vraiment, ça me coûte d’être là. Je sens que cette soirée va arriver en tête des grands moments de solitude de ma vie. Mais tout ira bien si je ne me fais pas remarquer. Et c’est là que je maudis Gen et sa foutue robe.

J'observe les autres femmes autour de moi. Certaines portent des robes qui ne cachent ni assez en bas ni assez en haut. Un bikini aurait fait l'affaire. Tous les hommes sont en costume et nœud papillon. Il y en a même un avec un haut-de-forme… Heureusement que le ridicule ne tue pas, il se serait fait foudroyer sur place !

 

Quelques minutes plus tard, je pénètre dans la salle de réception. C'est immense, la décoration est classe et délicate. Un orchestre joue de la musique classique dans un coin. Waouh ! On se croirait dans un film. Et moi, je suis Cendrillon la souillonne qui déboule de son Bronx natal.

Un serveur passe à côté de moi avec un plateau en argent. Merde, il ne rentrera jamais dans mon sac ! Pas moyen de partir discretos avec pour payer mon loyer. Le mec me demande ce que je « souhaite » boire.

— Euh, un coca, c'est possible ? je demande doucement.

La gueule de bois de ce matin m'a suffi, et il faut que je reste sobre pour affronter ce qui m'attend.

— Bien sûr.

Je lui fais un sourire auquel il ne répond pas, et il disparaît rapidement dans la foule.

Les gens autour de moi ont l'air de se connaître. Des petits groupes se forment autour de discussions animées. J'entends des « Mais absolument, mon cher » et des « Ma foi, il est vrai que… » Mais qu'est-ce que je fous ici ?

— Madame, j'entends derrière moi.

Je me retourne, et le serveur détourne son regard de mon dos en une fraction de seconde. Il avance vers moi, mon soda bien frais en équilibre sur son plateau à mille balles. Je le prends, et il me détaille de nouveau avant de se fondre dans la foule.

— Pauvre type… je marmonne en plongeant dans mon verre.

— Vous parlez de moi ? j'entends sur ma gauche.

Je découvre un mec qui doit avoir pas loin de mon âge, peut-être un peu plus vieux, qui me fixe avec une expression complice.

— Peut-être bien, c'est à vous de voir, je réplique.

Il hausse un sourcil et se retient de rire.

— Belle et rebelle, tout ce que j'aime, il déclame.

Il me fait penser à ces princes charmants trop beaux et trop parfaits qu'on voit à la fin des vieux Disney… Merde, il faut que j'arrête avec mes comparaisons merdiques.

— C'est une réplique d'Aladdin, non ? je demande.

Il rit, et je me frappe le front intérieurement d'avoir sorti ça.

— Will ! Où étais-tu ? s'exclame une jeune femme en arrivant vers nous.

Plus grande, plus belle et cent fois plus en confiance que moi, elle me lance un regard en biais sans l’ombre d’un sourire. J’essaie de me noyer dans mon verre, mais je ne rentre pas dedans.

— Je faisais connaissance avec… commence celui avec qui j’avais entamé la conversation.

Il me regarde avec insistance, l'air interrogatif. Il veut ton prénom, Célia !

— Ah euh… Célia Fowell, je réponds.

— Ma chère cousine, je te présente Célia Fowell. Célia Fowell, ma cousine Alison Weiss Stuart.

— Vous travaillez pour Weiss Corp. depuis longtemps ? elle me demande aussitôt.

Ouais, c'est bon, j'ai bien compris que ton nom te lie directement à tout ça !

— Oh non, je ne travaille pas pour Weiss Corp. Je remplace quelqu'un.

— Et qui donc ? me questionne le fameux Will.

— Mona Loolis.

— Madame Loolis ? Comment va-t-elle ? il s’enquiert aussitôt en s’approchant davantage.

— Bien, mais elle se sentait trop fatiguée pour venir elle-même.

— Vous êtes de sa famille, j'imagine ! Mais c’est formidable ! Maman, regarde, nous avons ici la petite-fille de madame Loolis ! il s'exclame en apostrophant une dame non loin.

Sans me laisser le temps de réagir, cette andouille ameute tout un groupe de personnes autour de nous. S'ensuit presque une heure à débattre avec eux sur divers sujets, jusqu'à ce que cet Aladdin de pacotille me sorte de là en me proposant de sortir fumer une cigarette. Je ne fume pas, mais ce soir, je m’autorise un répit.

 

— Mona est sacrément connue, je dis alors que nous sortons sur une terrasse qui donne sur un immense jardin (si ce n’est un parc, vu sa taille).

— Oui, madame Loolis est une femme formidable, il me répond en sortant un paquet de cigarettes de sa poche.

Je me fais la réflexion que tout le monde la connaît mais que je n’ai jamais vu personne lui rendre visite. Quelle bande de trous du cul !

— Hey ! Ce n'est pas une cigarette, ça ! je m'exclame en le voyant allumer un joint.

Il tire une grande taffe et sourit.

— Il me faut au moins ça pour supporter ce genre de soirée.

Il n'a pas tout à fait tort… Il me le tend et j'hésite un instant avant de refuser poliment. Jamais quand on porte des talons !

— Tu ne fumes pas ?

— Non, la dernière fois, c'était il y a des années, je réponds.

Il tire une autre taffe, et l’odeur me ramène un an en arrière, quand je rentrais du boulot et que je trouvais Nick à planer sur mon canapé, baignant dans un nuage de weed opaque. Je fronce les sourcils et secoue un peu la tête. Arrête de ressasser de vieilles erreurs, Célia.

 

Une voix attire mon attention à l'intérieur.

— Ils commencent à distribuer les prix, lance Will en éteignant le joint sur le muret. Mademoiselle, il ajoute en me proposant son bras, que je prends en riant.

— Toutes ces manières sont vraiment débiles, je réplique.

— Je trouve aussi, mais je vois que vous avez du mal à marcher avec assurance, alors…

Je ricane, et on entre dans la grande salle. Un homme âgé d'une soixantaine d'années est monté sur l'estrade et tient un micro à la main. Il parle à la foule qui l'écoute avec attention. Il a le look de ces types pleins aux as qu'on croise dans les casinos. Il ne lui manque que la pouffe aux faux seins et le verre de whisky sans glace pour coller au cliché.

— Voici le père de ma cousine, celle que tu as vue tout à l'heure. Il s'est marié avec la sœur de ma mère il y a plus de vingt ans. Ma tante, qui est la mère de ma cousine, me précise Will.

— OK… Donc il est ton oncle par alliance.

— C’est ça, et c'est le grand patron de Weiss Corp. Madame Loolis a travaillé pour lui, et pour son père avant, il ajoute.

— Ah ! Monsieur Big Boss, donc.

On échange un sourire et, rapidement, la remise des prix commence.

Le meilleur commercial de l’année fait un discours rébarbatif, mais celui du moins bon organisateur de pots d’arrivée est, lui, très drôle. Des prix sérieux et d'autres bien moins se mélangent. J'arrive presque à me détendre et à rire avec tous ces gens étranges et surtout plus riches que moi.

 

Will m'abandonne après avoir reçu un coup de téléphone discret.

J'écoute toujours l'homme sur l'estrade qui fait le show.

— Le prix suivant est un prix qui me tient particulièrement à cœur. Il récompense des années de service chez Weiss Corp., mais pas seulement… Trois générations de Weiss remercient cette personne qui, bien qu'elle ait dû vivre elle-même des choses terribles dans sa vie personnelle, a toujours été présente pour nous, et ce même dans les moments les plus difficiles. Le décès de mon regretté père et celui de la mère de mon fils. (Les gens autour de moi affichent soudainement des mines sérieuses, et certains essuient poliment une larme discrète.) Certains savent déjà de qui je parle. Elle a révolutionné l'organisation de nos bureaux avec la création de la garderie et nous a rafraîchis de sa présence pendant trente-huit ans. Madame Mona Maggie Loolis reçoit aujourd'hui le prix de la plus longue carrière de secrétaire de direction chez Weiss Corp. !

Les gens se mettent à applaudir et à siffler. Je suis touchée pour Mona du respect et de la reconnaissance que je ressens. Je reste sur le cul de me dire que c'est la petite vieille d'en face de chez moi que ces gens acclament.

L'homme demande le silence et il reprend :

— Malheureusement madame Loolis n'a pas pu être présente ce soir. Mais elle nous fait le plaisir de nous envoyer sa petite-fille pour recevoir son prix mérité. Veuillez accueillir mademoiselle Célia Fowell, mesdames et messieurs.

Il se passe une seconde où je ne comprends pas ce qui arrive, puis mon corps se met en route vers l'estrade. Quelqu'un m'aide à grimper dessus, et l'homme m'accueille en me prenant dans ses bras. Je reste raide comme un piquet. Je vois toute cette foule qui me regarde alors que je suis en robe et que je n'ai pas de soutif… OK, respire, Célia, tu es la seule à le savoir !

L'homme me fait signe de me placer à côté de lui et il reprend la parole.

— Et qui d'autre que mon fils pouvait être mieux placé pour remettre ce prix ? il demande avant de rire franchement.

La foule l’imite pendant qu’il scrute la salle.

— Où est-il encore, celui-là ? ronchonne monsieur Weiss à voix basse à côté de moi sans arrêter de regarder autour de lui.

Je cherche bêtement du regard dans la salle, alors que je ne sais même pas qui on attend. Soudain, la phrase « Mais qu'est-ce que je fous ici ? » se plante de nouveau dans mon esprit comme la question existentielle du moment.

— Ah le voici ! Roman ! Il m'en fera voir de toutes les couleurs jusqu’à la fin, marmonne le PDG devant une foule qui rit de plus belle.

Le PDG, qui est d'une carrure plutôt… imposante (Disons-le clairement, c'est un gros lard.), m'empêche de voir la tête de la personne qui nous rejoint sur l'estrade.

— Mesdames et messieurs, mon fils, Roman Weiss ! il annonce fièrement avant de le serrer dans ses bras.

Je détourne la tête pour regarder mes pompes. Pourquoi suis-je gênée ? Peut-être que chez les bourges, on se câline tout le temps ?

La foule applaudit, et je me force à relever les yeux vers le type qui s'avance vers moi. Quand je croise ce visage, j’arrête net de penser. C’est un black-out total.

Commander Baby Random - Tome 1