Prologue

— Monsieur Teagan Doe… Je suis vraiment attristée de vous retrouver une fois de plus sur ce banc, soupire la juge.

À force de voir mon casier arriver sur son bureau, j’imagine qu’elle le connaît par cœur.

— Vos seize ans étant révolus et au vu de votre récidive, vous serez jugé comme majeur responsable, continue-t-elle sans attendre de réponse de ma part. Savez-vous ce que cela signifie ?

Ouais, putain ! Solis était hors d’elle hier en me l’expliquant lorsque les flics m’ont enfin laissé passer mon coup de fil. Je suis sûr que si elle avait été là, elle m’en aurait collé une. L’avocat véreux qu’elle a trouvé pour me défendre et qui sent l’alcool bon marché à des kilomètres en a repassé une couche quelques heures plus tard.

 

— Plus de centre de redressement, plus de punition d’enfant… Vous allez devoir faire face à vos responsabilités. C’est la prison qui vous tend les bras, cette fois.

La prison ? Je ne sais pas trop ce qui explose en moi, mais c’est douloureux. Je serre les poings pour contenir la panique qui tente de jaillir de mon bide. La juge reprend, histoire d’enfoncer le clou, j’imagine :

— À ce que je vois, les chefs d’accusation sont encore et toujours les mêmes. Nous connaissions déjà votre goût pour le vol de belles cylindrées, mais pas encore celui pour la marijuana retrouvée dans vos poches… Et que dire de la somme d’argent que vous portiez sur vous ? Aucune explication quant à sa provenance ?

 

Je pose les yeux sur mes mains coincées entre mes cuisses. À quoi bon la mater plus longtemps avec son air pincé et sa tenue de guignol ?

Un silence s’abat sur la petite salle du tribunal.

— Je connais parfaitement votre situation, mais les conditions dans lesquelles vous avez grandi ne sont pas une excuse à tout. Quand allez-vous réagir, monsieur Doe ? Vous mériteriez un aller simple pour une cellule, mais je vais vous accorder une dernière chance…

Quoi ? Sa dernière phrase a le don de me faire relever le nez de mes tatouages.

— Je vous laisse un an pour me prouver que vous pouvez devenir quelqu’un de bien.

 

Je crois que c’est la première fois que je la fixe aussi longtemps. J’ai du mal à comprendre. Je vais sortir d’ici sans passer par la case prison ?

— Ne pensez pas pour autant que je vous fasse un cadeau. Si vous vous retrouvez de nouveau devant moi, vous irez immédiatement grossir les rangs des mineurs incarcérés ! Je place également comme contrainte à cette année de conditionnelle que vous viviez dans une famille d’accueil. Je laisse à votre assistante sociale le soin de vous trouver un foyer qui vous acceptera. Vous devrez également effectuer un suivi régulier avec un agent de probation : Terry Romano.

 

Bordel. Respire, mec. La liberté, ok. La liberté sous conditions, beaucoup moins. Mais vu le choix qui s’offre à moi, je vais ravaler ma fierté : entre la prison et cette proposition, c’est vite vu.

 

— Alors, monsieur Teagan Doe, sommes-nous d’accord ? Et ne me faites pas l’affront d’opter pour la prison juste pour me prouver que vous êtes un dur, vous et moi savons très bien que ce n’est pas le cas.

Quelle garce !

Je soupire et hoche la tête. Elle sourit en attrapant son marteau.

— Parfait. J’espère pour vous ne jamais vous revoir ici.


1

Je lutte contre une gueule de bois phénoménale pour émerger. Je tourne la tête en plissant les yeux, Tanya dort encore. Je me redresse doucement. Mes souvenirs de cette nuit sont flous mais je suis à poil et on dirait qu’elle aussi.

Ok, je ferais mieux de me casser vite fait avant que Benito ne se ramène. S’il apprend que je me tape sa sœur, il va m’éclater.

Je glisse hors du lit en attrapant mes fringues par terre pour fuir vers la salle de bain.

 

Je mate mon reflet dans le miroir placé trop bas pour moi. Je hais ma vie. Voilà plusieurs semaines que je squatte un canapé pourri et que je me tape de temps à autre la sœur de mon meilleur pote. Hors de question de retourner dans le foyer minable dans lequel je suis inscrit en attendant d’être parachuté dans une nouvelle famille d’accueil qui se donnera bonne conscience en accueillant un pauvre orphelin aux prises avec la justice.

À croire que mon destin s’arrête ici, dans ce coin pourri du Queens.

Alors que je m’habille, la vibration de mon portable me tire de mes pensées pourries.

Oh ! merde, Solis… Message vocal. La journée commençait déjà mal, son appel a le potentiel pour la faire tourner au désastre. Je ferais mieux de l’ignorer, mais je suis con, j’écoute quand même.

 

— Salut, j’espère que tu vas bien. Je t’ai déjà laissé plusieurs messages. C’est aujourd’hui qu’on doit aller chez les Hills… Je compte vraiment sur toi, Teag, j’espère que tu viendras. Je sais que tu détestes l’idée de la liberté conditionnelle, mais ça aurait pu être bien pire, et un an, c’est rien. Je suis sûre que tu seras très bien dans cette famille. Bon, rappelle-moi ou rejoins-moi directement au bureau à neuf heures, d’accord ? Même si tu sens encore l’alcool !

Elle a le mérite de me tirer un sourire. En me baissant vers le robinet pour boire, je croise mon regard éteint. Il me faut une clope !

Je m’en grille une dans le salon en constatant que Ben n’est pas rentré. Coup de chance pour sa sœur et moi.

 

Il est quelle heure, là ? Huit heures trente. Je ne veux pas aller rejoindre Solis. Je ne veux pas débuter cette année de merde. Mais mon assistante sociale a raison, ça aurait pu être la prison… Alors je réunis mes quelques affaires et je me casse.

 

***

 

Ça doit faire une heure que j’attends. Je lis pour la centième fois la plaque sur la vieille porte en bois juste devant moi en essayant de contrôler le mouvement frénétique de ma jambe sur les pieds de cette chaise trop dure : « Nathalie Solis, Assistante sociale ».

C’est pas possible, elle est encore pire qu’une psy, toujours à la bourre.

Mais qu’est-ce qu’elle fout ? Je n’ai déjà pas beaucoup de patience en temps normal, mais vu la journée qui s’annonce, mon quota est dépassé depuis longtemps. Dans dix minutes, si elle n’apparaît pas, je bouge.

 

***

 

Je me lève, prêt à disparaître, quand la porte du bureau s’ouvre enfin dans son habituel grincement. Une nana plutôt jeune sort en chialant et Solis se montre enfin. La fille s’en va en me jetant un regard en biais. Le mien se pose sur Solis qui me reluque de haut en bas avec les mains sur les hanches.

Je la connais par cœur, je sais exactement ce qui va sortir de sa bouche : un truc ironique et grossier.

— Nom de dieu, Teagan Doe est à l’heure ! ironise-t-elle.

Bingo ! Je lui lance un sourire froid.

C’est moi ou elle a pris du gras ?

Je baisse les yeux et découvre son bide énorme. Je suis à peu près sûr qu’elle ne peut plus voir ses pompes.

 

— C’est un bébé, Teag… Je suis enceinte. Fais pas cette tête-là, me dit-elle en suivant mon regard. Allez, viens.

Je hausse les épaules en la suivant dans son bureau. Après avoir refermé derrière elle, elle fait le tour de la table avec son gros ventre et va s’installer en face de moi dans ce fauteuil en cuir beige que j’ai toujours connu.

— Je suis surprise de te voir. Tu n’as répondu à aucun de mes appels depuis le jugement. J’étais à deux doigts de contacter les morgues du coin, tu sais…

Je me contente de lâcher un ricanement en m’affalant sur la chaise devant moi. La morgue, carrément ! Non, ma vie est pourrie, mais j’y tiens tout de même.

— Alors ? ajoute-t-elle.

— Alors quoi ? je demande en la fixant.

— Pourquoi tu as disparu comme ça ? Qu’est-ce que tu as foutu ? Tu as dormi où ? enchaîne-t-elle avec un air fâché.

— J’ai dormi, c’est déjà ça, non ?

Elle soupire et me fusille du regard.

— Non, Teagan. J’ai besoin de savoir si t’as encore été te foutre dans la merde ou s’il y a une chance que tu tiennes cette année sans problème.

— Te stresse pas comme ça ! Je suis encore vivant, c’est cool, ok ! je réplique.

Je n’ai aucune envie de lui dire où j’étais et encore moins ce que j’ai foutu de ma peau. Elle me tuerait.

— T’as l’air d’une saloperie de mort vivant. T’as pris des trucs ?

Je soupire. Je ne prends rien du tout, j’ai juste une vie merdique et plus aucune envie de me battre pour en sortir.

— Je suis plus clean que ta sœur, Solis. Tu délires… je marmonne.

— Mon prénom, c’est Nathalie, Teagan. Et laisse ma sœur où elle est, tu veux. Je n’ai pas eu de nouvelles de Terry, ton agent de probation, ce qui est déjà bon signe, mais je me suis inquiétée pour toi.

 

Je serre les dents. Ce fameux Terry, moins je le croise, mieux je me porte. Je suis même prêt à devenir un gentil petit mouton pour ne plus sentir son haleine à vomir.

J’évite le regard perçant de Solis qui secoue la tête en se pinçant les lèvres.

— Bon, comme d’habitude, tu n’es pas très causant, et je vois que tu n’as fait aucun effort vestimentaire, reprend-elle.

— C’est pas une cravate de merde qui va changer quoi que ce soit, Na-tha-lie, j’envoie en insistant sur chaque syllabe.

Elle soupire et touche son gros bide. Je ne sais pas pourquoi mais je n’aime pas ce que je vois. Jusque-là, elle n’avait pas d’enfant et ça m’allait très bien.

— Si, mon grand, une cravate pourrait tout changer, c’est un signe de rédemption. D’ailleurs, je te préviens : en dix ans, cette famille n’a jamais eu de problème avec les jeunes dont elle s’est occupée. Je compte donc sur toi pour mettre fin à tous tes petits trafics à la seconde où tu passeras le pas de leur porte. Les Hills sont des gens rangés et je veux qu’ils le restent.

 

J’écoute son bla-bla d’une oreille distraite. Elle m’a soûlé au moment de son délire avec la rédemption. Je ne suis pas un criminel, ok. J’ai chouré des caisses, volé des sacs à main et dealé quelques trucs, mais jamais rien de grave, j’ai ma conscience pour moi. Solis a toujours le don d’exagérer les choses. Et pour sa nouvelle famille, j’ai écouté tous ses messages sur mon répondeur, je sais déjà tout ça : les Hills forment une famille parfaite qui aide les pauvres loosers dans mon genre. Tu parles… Ils sont comme les autres, tout ce qu’ils voient, c’est les thunes qu’ils gagnent à m’héberger chez eux.

Si je ne risquais pas de me retrouver entre quatre murs, je ne serais même pas là à l’entendre blablater.

— Tu m’écoutes ? balance Solis.

— Ouais… T’as dit « bla, bla, bla »… je réplique aussitôt.

— Ah parfois, je préfère quand ta bouche reste fermée ! ronchonne-t-elle.

 

Elle se lève en attrapant ses clés de voiture. Vu comment elle se tient aux meubles, son gros ventre a l’air de décider où elle va et non l’inverse. J'en suis sûr maintenant : elle ne voit pas ses pieds.

— Bon, je m’occuperai de ton insolence plus tard. Allez, on y va. Mais enfile ça avant, soupire-t-elle en me balançant en pleine tête un truc blanc immaculé.

Je le rattrape d’un geste rageur.

— C’est quoi, cette merde ? je demande.

— Cette merde s’appelle « faire un effort vestimentaire ». Et active-toi, on n’est pas en avance, me dit-elle.

Je déplie le truc blanc. Oh non… une chemise. Fais chier !

 

Je lance un regard en coin sur Solis. Elle attend devant la porte comme un vigile de supérette, les bras croisés sur son gros bide et les jambes écartées. Je la connais, je ne sortirai pas d’ici sans avoir enfilé cette daube. Elle finira par l’emporter grâce à son regard noir. Je fais passer mon sweat à capuche par-dessus ma tête et enfile sa satanée chemise sur mon débardeur.

— He bah, tu dois toutes les faire craquer, ricane Solis. Tiens, encore un nouveau tatouage ? demande-t-elle en désignant mon cou du menton.

Je baisse les yeux sur les mots gravés sur ma peau qui dépassent de mon col. Le regard qu’elle me lance en dit long. Eh oui, encore un. Et encore, elle n’a pas vu mes jambes, ni mon dos… Autant que je n’insiste pas sur le sujet, elle a suffisamment hurlé pour mes bras et mon cou.

— Ouais. Mais me demande pas de te le montrer, c’est de la pédophilie, j’te jure, j’envoie.

Elle se met à rire, dépitée, pendant que je boutonne la chemise.

— Ah si t’étais pas aussi insolent, j’aurais pu être ta mère, réplique-t-elle.

— Nan, t’es trop grosse pour ça, je lance.

J’attache le dernier bouton. Et voilà, j’ai sûrement l’air d’un pingouin tatoué. J’attrape mon sweat et on se barre de son bureau.

— Je ne suis pas grosse, Teagan, je suis enceinte.

— Ça, c’est toi qui le dis…

— Mon mari aussi le dit. Tu ne veux pas savoir ce que c’est ?

— Ton mari ? J’aurais parié sur un vieux pervers sénile…

Elle explose de rire. Je ne la comprendrai jamais : plus je suis odieux, plus elle se marre. À croire qu’elle aime que je lâche tout ce qui me passe par l’esprit.

On arrive devant l’ascenseur et elle appuie sur le bouton.

— Non, le bébé, andouille !

— Ah… T’es certaine que c’est humain ? T’es énorme, Solis.

— C’est une fille.

— Et merde… Elle sera aussi chiante que toi !

 

On monte dans l’ascenseur et j’enfonce du poing le bouton pour le rez-de-chaussée.

— Je ne suis pas si chiante que ça, quand même ? s’interroge-t-elle.

J’échange un regard avec elle. Elle semble lire dans mon esprit : elle est fatigante lorsqu’elle parle sans s’arrêter.

— En attendant, tu me réponds toujours plus ou moins, réplique-t-elle.

C’est vrai, comme un con, je trouve tout le temps un truc pour la relancer. En fait, c’est surtout de ma faute si elle cause en permanence.

J’évite son regard et garde pour moi la réplique qui ne demande qu’à sortir. Elle voit clair dans mon jeu et explose de rire.

— Ah ! Je vais me pisser dessus avec tes conneries ! s’exclame-t-elle.

— Tu vois, même quand je parle pas, tu parles toute seule ! je lance alors que les portes de l’ascenseur s’ouvrent.

 

Solis se marre encore quand on quitte l’immeuble en s’échangeant des vannes.

— Au fait, où est ton fidèle sac ? me demande-t-elle alors qu’on arrive vers sa caisse.

Je hausse un sourcil et pointe du menton la banquette arrière de son tas de ferraille roulant.

Elle ouvre de grands yeux quand elle le voit posé là. Ce sac ne me quitte pratiquement jamais. Il est vieux, usé et pas assez grand pour contenir une vie, mais pour la mienne, c’est largement suffisant.

— Mais comment tu… commence Solis.

Elle vient de comprendre, ça y est. Je me marre et ouvre la portière côté passager puisqu’elle ne veut jamais me laisser conduire.

— T’as forcé ma voiture, Teag ! s’exclame-t-elle en affichant un air mi-affolé, mi-outré.

J’ai du mal à retenir un sourire. Forcer une caisse, c’est ce que je fais de mieux, et avec un vieux tacot comme ça, c’est du gâteau. D’ailleurs, comment fait-elle pour rouler dans une merde pareille ? Elle compte traîner son bébé là-dedans ensuite ?

Elle fait le tour de la voiture et s’installe difficilement derrière le volant en m’enchaînant. Elle finit par me pomper l’air et je l’envoie chier, c’est donc en silence qu’elle met le contact. Enfin !

 

***

 

On roule vingt bonnes minutes dans les rues new-yorkaises, il règne un silence de mort : on se croirait à une veillée funèbre. Solis m’ignore. Cette fois, j’ai réussi à atteindre ses limites. Elle est comme ça, quand je vais trop loin, elle ne dit plus rien. Heureusement, parce qu’avec moi, ça peut vite dégénérer quand on ne m’arrête pas.

Je ne sais pas où on va. J’ai besoin de fumer une clope de toute urgence mais elle va m’incendier avec mon propre briquet si je fais ça dans sa bagnole. En plus, elle est enceinte jusqu’aux yeux, ça ne se fait pas. Enfin, avec n’importe qui d’autre, je ne me serais pas gêné, mais avec Solis, j’ai beau faire le malin, ça me ferait chier qu’elle ne veuille plus me parler.

Pour essayer de me détendre autrement, je mate le paysage qui défile. Après quelques bornes sur la voie rapide, on déboule en banlieue. Là, c’est tout ou rien : soit des gens super fauchés, soit de méga bourges. Vu ma chance, je parie sur les fauchés, comme d’habitude.

Plus on avance et moins ça me plaît. On s’éloigne un peu trop de mon quartier à mon goût. Je viens de voir le coin où je fais mes deals me passer sous le nez. La dernière famille qui m’a accueilli vivait par là : leur maison était encore plus pourrie que cette caisse. J’y suis resté trois jours avant que tout n’explose, comme toujours. Je crois que le soi-disant père de famille a encore le nez de travers. Heureusement, Solis n’en sait rien et pense que je suis juste parti sans donner de nouvelles du jour au lendemain.

 

J’abaisse le pare-soleil. Il fait beaucoup trop beau pour une journée aussi merdique. Si le temps devait refléter mon état d’esprit, on essuierait une tornade digne du Kansas.

Petit à petit, alors que les bornes défilent, je vois le décor changer. On vient même de passer un pont. Les immeubles pourris et mal entretenus ont laissé place à de petites résidences avec digicode et parking privé, le genre de petits immeubles qui ont un gardien pour sortir les poubelles. Mais où est-ce qu’elle m’emmène ? Je n’aime pas ces coins-là. Les flics y tournent trop souvent, et pour un mec comme moi, c’est synonyme d’emmerdes possibles à chaque angle de rue.

 

Je lance un regard sur Solis qui s’obstine à m’ignorer. On sait tous les deux que ça ne va pas le faire. Ça ne le fait jamais. Qu’est-ce qui m’attend ? Une caravane ? Un appart en ruine ? Solis a le don pour me lâcher dans des familles plus pourries les unes que les autres.

Si je me retrouve encore face à des cas sociaux, je me casse. Je ne veux plus jamais avoir des puces dans mon lit ou des rats sous la table. Je préfère encore une cellule sans fenêtre et un codétenu obsédé.

 

Autour de nous, les immeubles ont réduit pour devenir des baraques individuelles. En l’espace de quelques minutes, on croise deux bagnoles de flics qui font des rondes. Par réflexe, je me tasse dans mon siège. Je n’ai rien à me reprocher, enfin, rien de grave, mais je me méfie toujours parce que les flics m’ont dans le nez. Ça me rappelle un de mes derniers passages en garde à vue : comment on peut simplement marcher sur un trottoir et se retrouver douze heures au trou avant la fin de la journée ? En étant moi : jeune, tatoué et insoumis comme un chien des rues.

Je secoue la tête. Et vas-y, encore une caisse de flics qui rôde !

Solis inspire à côté de moi en cherchant à attirer mon attention.

— Teag, c’est pas vrai… râle-t-elle.

C’est quoi son problème ? Je ferme ma gueule depuis tout à l’heure !

Je détourne la tête en soufflant. Pas la peine de polémiquer, quoi que je dise — et depuis mes arrestations à cause des plans foireux de Benito — Solis pense que je suis mêlé à des affaires de dingue. En réalité, ce sont les emmerdes qui viennent à moi la plupart du temps.

— Qu’est-ce que t’as fait ? Tu flippes à chaque fois qu’on croise la police, me demande-t-elle.

Je réponds par un soupir exagéré accompagné d’un regard en biais. Cela ne l’empêche pas de se lancer dans une morale à rallonge. Je me déconnecte et la laisse parler dans le vide.

— Teagan !

— Je suis pas psy, Solis. Mais si tu veux que je t’écoute, va falloir allonger les biftons !

— C’est sérieux ce que je te dis !

— Vas-y, accouche. Enfin, accouche…

Je vois dans son regard qu’elle se retient de se marrer. Elle prend une grande bouffée d’air et enchaîne sur un ton sérieux :

— Bon, tu as bientôt dix-sept ans, il te reste encore un an pour voler de tes propres ailes. Pas pour voler des caisses, d’accord ? J’espère que tu es conscient que l’année qui vient va être une des plus importantes de ta vie.

 

Solis s’arrête de causer et stoppe la voiture au coin d’une rue. Je mate les baraques autour de nous. Carrément bourge ! Les maisons sont aussi grosses que de petits immeubles et elles sont entourées de grands jardins fermés par des palissades brise-vue. Les trottoirs sont larges et plus propres que le dernier lit que j’ai fréquenté. Même les arbres plantés un peu partout sont mieux entretenus que mes cheveux. On se croirait dans une série télé. Une chose est sûre : un type comme moi va faire tache.

— Le quartier te plaît ? me coupe Solis dans mon analyse.

— Nan.

Est-ce qu’elle m’a bien regardé ? J’ai l’impression d’être un renard dans un poulailler !

— Eh bien ce n’est pas mon problème. Au point où tu en es, tu n’as plus le choix ! Je compte sur toi Teag, vraiment… me balance-t-elle avant de reprendre avec une voix plus basse. Je veux pouvoir te présenter à ma fille autre part que dans un parloir. Je sais que tu joues au dur pour te protéger parce que tu en as chié jusqu’à maintenant, mais je sais aussi que tu es bien plus sensible que tu ne le laisses paraître…

Mais qu’est-ce qu’elle me fait ? Elle me la joue sentimentale ? Ecœurant !

— Ça y est, tu ne m’écoutes plus ! Teagan, c’est important, ce que je te dis ! Je ne t’ai jamais pris la tête plus que ça sur ton comportement, mais là, j’insiste : pas une seule bourde, ok ? C’est ta dernière chance de faire sortir le mec bien qui se cache en toi. À la moindre embrouille, je ne pourrai plus rien faire pour t’aider…

 

Le silence revient dans la caisse. Je crois qu’elle se retient de chialer, elle doit vraiment flipper. Elle est comme ça, Solis : trop portée sur le bla-bla, et elle dit toujours ce qu’elle a sur le cœur. C’est pour ça qu’elle est encore dans ma vie, elle a toujours été honnête avec moi. Alors, même si je lui dois une partie chaotique de mon existence, sans elle, ce serait bien pire. Mais ça, je ne lui dirai jamais.

— Réponds-moi au moins, Teagan. Est-ce que tu comprends l’enjeu ?

— Ouais, c’est bon, t’inquiète. Et puis, qu’est-ce que tu veux qu’il m’arrive dans un quartier de bourges pareil ?

— Hum… Tu vas leur foutre les jetons avec ton look de racaille ! J’espère que tu comptes faire quelques changements de ce côté-là. Même si on ne peut plus rien pour tes tatouages, tu pourrais faire un effort côté vestimentaire.

Je m’apprête à répliquer mais je décide de la fermer plutôt que de la mettre en rogne. Il fait trop chaud pour un autre monologue et j’ai besoin d’une clope avant d’aller jouer le gentil mec avec ma chemise de pingouin.

Solis soupire et regarde droit devant elle.

— Bon, allez, on y va, dit-elle à voix basse, plus pour elle que pour moi, avant de faire avancer la caisse.


2

Solis roule au ralenti jusqu’à un peu plus loin dans la rue puis elle s’arrête et tire doucement sur le frein à main. Un panneau indique « Kingsley Avenue, Staten Island, New York ». Putain, Staten Island ? Solis se fout de moi, là ?

Mon regard se pose sur une grosse baraque blanche, genre double garage et portail électrique. C’est pire que ce que je pensais : je suis tombé sur des bourges de chez bourges. C’est du jamais vu. Jusqu’à maintenant, je n’ai connu que de petits squats crasseux, je vais me paumer dans une baraque comme ça. C’est la première fois que Solis m’envoie dans un truc pareil depuis qu’elle me gère, je comprends mieux pourquoi elle flippe de mon comportement. Des gens riches ? Mais pourquoi elle fait ça ? Ça va être pire que tout, et franchement, elle doit s’en douter parce qu’elle soupire encore de façon désespérée. Désespérée, comme mon cas !

— Pourquoi tu stresses ? je demande.

— Parce que je m’inquiète pour toi, Teag. J’espère vraiment que tu vas faire ce qu’il faut pour que ça marche, sinon tu vas m’entendre.

— Je t’entends déjà, là…

Elle retire la clé du contact en levant les yeux au ciel.

— Attends, il faut que je fume avant d’y aller.

— Trop tard, on n’est pas vraiment à l’heure, lâche-t-elle sans me regarder.

Et merde !

— Je les ai prévenus pour… Enfin, tu sais. Alors ne te prends pas la tête, ok ? Ce sont vraiment des gens bien et ils ne t’emmerderont pas pour que tu leur racontes ta vie, me dit-elle.

Je ne réponds pas.

 

Solis sort en grognant sur l’étroitesse de sa voiture et m’envoie une dernière menace de bonne tenue. Je n’ai pas le temps de sortir qu’elle sonne déjà au portillon. Celui-ci s’ouvre tout de suite. Elle a l’air pressé de me jeter là.

Elle me fait signe de me bouger avant de disparaître à l’intérieur. Je souffle un coup et sors de la caisse. Il me faut vraiment une clope, et de toute urgence, mais apparemment ce n’est pas prévu au programme.

Je récupère mon sac sur la banquette arrière et le balance sur mon épaule pour la rejoindre. Casquette enfoncée sur le crâne, allons-y !

Oh merde… La baraque est encore plus grande vue d’ici. Ces gens-là sont vraiment blindés. Ça finit de me persuader que ça ne marchera pas. Pourtant, je dois être un peu suicidaire parce que je passe le portail à mon tour.

 

Solis est en train de prendre dans ses bras une femme d’une bonne quarantaine d’années. Mon corps s’arrête de lui-même. Je n’ai pas envie d’y aller, c’est plus fort que moi.

— Oh ! Nathalie, c’est un tel plaisir de vous revoir, lance cette dernière avec une joie que je ne comprends pas.

Elle porte une robe bleue super moche et a l’air super coincé. Ça doit être la mère de famille. Ça promet. Mais qu’est-ce que je fous ici ?

 

Solis se retourne vers moi et me fait un gentil signe pour que je m’approche. Mes jambes lui obéissent, mais pas ma tête. Enfin, quoi que j’en pense, je me retrouve tout de même planté devant elles quelques secondes plus tard.

La femme a des cheveux bruns coupés très court.

À peine j’arrive qu’un gamin haut comme trois pommes déboule en courant. On dirait un scout avec sa petite chemise et sa cravate. Il s’arrête net en me voyant et se cache aussitôt derrière sa mère. De mieux en mieux, tiens, je lui fous déjà les jetons alors que je n’ai encore rien fait !

— Angie, je vous présente Teagan. Teagan, voici Angie, lance soudain Solis en me montrant la femme en robe bleue.

Bon, allez, pas de bourde… Enfin, je ferai ce que je peux, mais quand j’aurai fumé une clope. Je relève les yeux sur la mère. Les siens sont noisette, mais ils tirent sur le vert. Elle est jolie en fait, dommage qu’elle ait deux cents ans de trop.

J’essaie de sourire et je crois que ça fonctionne parce que je vois son regard et celui de Solis se remplir de paillettes. Ouf, je vais échapper à un autre discours moralisateur !

 

La femme s’avance vers moi. Elle est toute petite, comme Solis. Avant que j’ai le temps de comprendre, elle me prend dans ses bras. Wow… Solis ne leur a pas tout dit à mon sujet. Je me raidis, et dès qu’elle relâche son étreinte, je recule d’un bon pas. Je ne suis pas vraiment du genre tactile, avec personne.

— Je suis ravie que tu fasses partie de la famille, Teagan, me dit-elle en ignorant le fait que je ne lui rende pas son étreinte.

— Il n’a pas l’air comme ça, mais c’est un grand timide, balance Solis.

Je tourne la tête vers elle en pensant qu’elle cause du gamin recroquevillé derrière sa mère, mais non, elle parle de moi. On échange un regard et je peux lire dans le sien que si ça ne me plaît pas, je peux aller voir ailleurs, mais dans un an.

— Chevy, dis bonjour à Teagan, lance la mère dont j’ai déjà oublié le prénom.

Le gamin me regarde de loin mais il n’ose pas faire plus. Ok… Je n’insiste pas, il paraît que les enfants n’aiment pas trop les mecs tatoués et pas aimables.

Un silence s’installe. Je vois Solis commencer à paniquer intérieurement. Si elle continue, elle va nous pondre sa mini-parleuse ici, dans la cour parfaitement entretenue de ces gens parfaitement tirés à quatre épingles.

Le manque de nicotine se fait de plus en plus sentir. Je ne sais pas combien de temps je vais encore tenir comme ça, calme et obéissant. Mon cœur se débat comme un chat sauvage, mon naturel veut reprendre le dessus.

 

Alors que je me vois déjà en train de tourner les talons en envoyant tout le monde se faire voir, une paire de jambes moulées dans un jean vient se planter à côté du gamin. Mes yeux remontent rapidement jusqu’à un sweat kaki estampillé du nom d’un lycée que je ne connais pas, puis vers un visage. Les cheveux longs, bruns et raides, des yeux marron-vert, comme ceux de sa mère, et l’air d’une lionne vénère : une fille froide et aux aguets me fait face.

— Oh ! tu es là ? s’étonne la mère.

Les deux billes qui virent maintenant au vert me fixent comme si j’étais un tueur en série. J’ai l’impression qu’elle est prête à appeler les flics au moindre mouvement de ma part. À quoi elle s’attendait, franchement ? À un gentil petit mec bien sous tous rapports ? Je crois que je viens de flinguer ses espoirs.

Son regard aux sourcils froncés est planté dans mon cou, là où mes tatouages dépassent de mon col. Pourquoi elle me reluque comme ça ? Elle n’a jamais vu un mec avant ou quoi ?

Elle se détourne et prend son petit frère par les épaules. Je n’ai pas retenu son prénom à lui non plus. En même temps, comme je suis sûr de dormir en prison ou sous un pont d’ici quelques jours, ça ne me servira pas à grand-chose.

— Teagan, je te présente Elena, ma fille aînée, dit la mère.

Elena… Elena ne prend pas la peine de me saluer ni même de sourire. On dirait mon parfait miroir en nana.

Solis s’éclaircit la gorge et la lionne va lui dire bonjour en s’excusant à voix basse. Elles ont l’air de se connaître mieux que je n’aurais cru. Solis connaît des gens comme ça et je ne suis pas au courant ?

— Tout est prêt, maman, dit la fille en continuant de m’ignorer.

Sa voix est aussi sèche et froide qu’elle.

— Nathalie, vous avez le temps pour un thé et quelques gâteaux ? lance joyeusement la mère.

Du thé et des gâteaux ? Si je n’avais pas tant besoin de nicotine, je pourrais presque m’écrouler de rire. Les derniers à m’accueillir lui avaient proposé des échantillons de trucs à fumer.

 

Je n’entends pas la réponse mais tout le monde remonte l’allée qui mène à la maison, Solis et la mère en premier, puis la sœur et le frère.

Allez, mec…

J’inspire un bon coup et je les suis à contrecœur. Le gamin se tortille à côté du cul parfait. Voilà une raison assez bonne pour que je les suive, tout compte fait. J’ai la vue gratuite deux secondes, puis elle tire sur son haut pour cacher ce déhanchement. Dommage…

— Elena, il est bizarre… Pourquoi c’est pas une fille comme d’habitude ? chuchote le gamin en s’accrochant au jean de sa sœur.

Alors c’est ça qui les a calmés ? Je ne suis pas une nana ! Elle le pousse un peu en lui répondant sans même prendre la peine de baisser la voix :

— J’en sais rien, Chev. Mais ça ne change pas grand-chose, il ne restera pas longtemps.

 

Solis m’en voudrait à mort si je faisais demi-tour tout de suite ? Ouais, évidemment !

Tout le monde entre et, irrémédiablement, je suis le mouvement. Cette baraque est flippante. On dirait une de ces maisons où personne ne vit, celles qu’on voit sur les panneaux publicitaires. C’est tellement grand que le squat où j’ai dormi il y a quelques jours tiendrait dans l’entrée.

 

Alors que je reste planté là, Solis et les autres disparaissent dans une pièce plus loin.

Sur ma droite, je distingue une grande cuisine, et au bout de celle-ci, ma porte de sortie : une ouverture sur un jardin, loin des blablatements qui me parviennent. Sans quitter mon sac, je traverse la pièce. Deux gâteaux trônent sur un immense îlot central, des trucs faits maison, on dirait.

Dehors, je m’écrase contre le mur à ma gauche. Là aussi tout est trop grand. Je n’aime pas ça. Et c’est trop calme, aussi. À croire que j’ai plus l’habitude de petits endroits crasseux et bordéliques.

J’allume ma clope, je tire dessus et souffle enfin l’air que je retenais depuis j’ai quitté la caisse. Je me laisse couler doucement jusqu’en bas du mur pour m’asseoir par terre et je commence à faire ce que je vais devoir m’obliger à faire pendant les douze prochains mois : attendre et prendre mon mal en patience.

 

— Elena ! Ramène les gâteaux, s’il te plaît, s’exclame soudain la mère.

Je sursaute et manque d’en laisser tomber ma clope, mais seules les cendres subissent la secousse et terminent leur course sur l’entrejambe de mon jean. Je les chasse discrètement d’un revers de main en entendant du mouvement dans la cuisine.

Je ne fais pas un bruit, mais cela n’empêche pas une tête de passer par la porte pour me surprendre. Je croise le regard froid de la fille. Elena…

Une seconde passe, sans un bruit, puis elle me sort avant de disparaître :

— Tout le monde t’attend, l’orphelin.

Mais quelle garce…

Si Solis n’était pas là, cette folle, je lui aurais… Je sais pas vraiment ce que je lui aurais fait, mais je serais pas resté immobile comme un con. Enfin, elle a de la chance : pas de connerie devant Solis !

Je me lève et écrase le mégot sous ma pompe avant d’attraper mon sac et de rentrer. La fille n’est plus là.

Je me rends dans l’entrée où je tombe nez à nez avec elle. Elle se stoppe net juste devant moi. Elle aussi est petite, elle m’arrive à l’épaule. Ou peut-être que c’est moi qui suis trop grand !

Cette fois, c’est elle qui sursaute, et j’en profite pour la fixer sans broncher. Je ne sais pas pourquoi les meufs ont toujours peur quand je ne bouge plus. Elle ne cille pas mais finit vite par détourner le regard. Elle m’évite soigneusement et me contourne pour disparaître dans la cuisine.

Je ne suis pas en état de penser correctement, mais cette fille-là, en temps normal, elle aurait terminé dans mon lit, ou moi dans le sien. Bref, un truc qui n’arrivera jamais.

 

J’avance en prenant une grande bouffée d’air. Allez, ce n’est qu’un sale moment à passer, ensuite je les évite H24. Après tout, Solis m’a demandé de ne pas leur attirer de problème, elle ne m’a pas dit que j’étais assigné à résidence jour et nuit. Alors, c’est ce que je vais faire : ne pas leur attirer de problème. Et le meilleur moyen pour ça, c’est d’être ici le moins possible.

Lorsque j’entre dans la pièce d’où provient le bruit — un grand salon — toutes les voix s’interrompent et les regards me sautent dessus, ce qui suffit pour que je m’arrête sur le pas de la porte avec l’envie de faire demi-tour. Un silence s’abat et fait éclater l’ambiance détendue qui régnait jusqu’à présent. L’air se charge en électricité, ce qui n’échappe à personne.

Solis essaie de sauver les meubles avec un grand sourire.

— Ah ! Teag, viens, assieds-toi, me dit-elle en tapotant la place à côté d’elle.

Je les ignore, elle et son regard qui me supplie de ne pas faire de connerie, mais je remarque tout de même le signe qu’elle me fait pour que je vire ma casquette.

La situation est déjà trop étouffante pour moi, je ne sais même pas comment je tiens, alors qu’elle ne m’en demande pas trop.

Alors que je pose mon cul loin de Solis, la fille déboule avec des serviettes. Elle a une seconde d’hésitation en me lançant un coup d’œil et, finalement, elle préfère s’asseoir par terre plutôt qu’à côté de moi. Elle tire encore sur son haut, pour cacher ses cuisses toutes fines. Pourquoi elle fait ça ? C’est moi qui la mets mal à l’aise ? Intéressant.

 

Une fois la lionne assise devant la table basse, un autre silence se fait. Ils m’observent tous comme si j’étais une grenade sur le point de leur péter au visage. Et c’est le cas, je sens que je ne vais plus tenir longtemps avant de laisser mon naturel impulsif reprendre le dessus.

Il n’y a que la fille qui ne me regarde pas. Elle fixe un point en baissant la tête vers le sol. Ses longs cheveux bruns dissimulent la moitié de son visage, je ne vois que le bout de son nez droit et fin. Pourquoi elle se cache comme ça ? Je pensais être le seul type louche à des kilomètres à la ronde, mais j’ai de la concurrence.

— Elena, sers donc une part de gâteau à Teagan, sort soudain la mère. Nathalie, vous en prendrez aussi ? ajoute-t-elle.

Solis accepte avec un air ravi. Je ne l’ai jamais vue aussi pompeuse.

J’évite les sourires et les attentions qui me sont adressés pour mater Elena du coin de l’œil. Elle sert tout le monde puis, sans me regarder, dépose un morceau de gâteau sous mon nez. Je la détaille rapidement et, en relevant la tête, je croise par inadvertance le regard de Solis qui semble me dire « Mange, crétin ! ». Je hausse les sourcils et repousse l’assiette du bout des doigts. Elle manque une respiration mais ignore ma provocation pour se perdre dans une discussion à propos du temps avec la mère. Le gamin me fixe en silence, et sa sœur écoute Solis blablater.

Je déconnecte et observe la pièce. Sur les murs, il y a des tableaux. Plusieurs étagères sont blindées de livres, je n’en ai jamais vu autant réunis au même endroit. Sur une commode à ma gauche, je remarque des photos de la famille. J’ai les boules. Quand je vois des photos d’enfants avec leurs parents, il y a un truc qui s’enclenche en moi, comme si une vanne ouvrait la haine qui m’habite, que ma jalousie de môme remontait à la surface et m’obligeait à devenir un vrai con.

 

Un grand bruit attire mon attention en même temps que celle de tout le monde. La porte au fond de la pièce s’ouvre brusquement. Un type qui doit avoir la quarantaine déboule, le nez penché sur un gros bouquin. Il est vêtu d’une chemise grise, ouverte au col, l’air de dire « j’ai une chemise, mais moi, je m’en fous ». D’un côté, il va bien avec cette baraque et la famille en face de moi, mais d’un autre, il semble avoir une attitude presque rebelle avec ses cheveux bruns et gris qui partent dans tous les sens.

Il s’arrête net en se rendant compte de notre présence.

— Oh ! Il est déjà dix heures ? demande-t-il.

Sa femme lui lance un regard de travers tandis que Nathalie et son gros bide se lèvent pour lui dire bonjour.

— Mais ne bougez pas, Nathalie, dans votre état… s’exclame-t-il.

— Merci de me rappeler que je suis énorme, répond-elle en riant.

Et blablabla… Au secours ! Qu’on en finisse !

Tout le monde se marre sauf moi et, étonnamment, la fille, qui n’a même pas relevé la tête de son assiette. Elle commence vraiment à me plaire.

— Teagan, s’il te plaît, salue monsieur Hills, m’ordonne Solis d’un ton sec.

Je relève les yeux sur le type. Il fait de même et répond à mon signe de tête aussi fugacement que moi avant d’échanger un regard avec sa femme. C’est furtif, mais je crois que même Solis les a vus.

— Appelle-moi Daniel, plutôt. Monsieur Hills, c’est un peu trop formel ! me dit le type. À moins que tu ne préfères monsieur Hills ?

 

Je le dévisage. Il n’attend pas que je lui réponde, si ?

Un silence s’installe et il ne lâche pas mon regard. Ah si, il attend... Bah il va poireauter longtemps.

— Et toi ? On t’appelle toujours Teagan ? ajoute-t-il. Ou Teag, peut-être ?

Je serre les dents et jette un regard éloquent à Solis. Nouveau silence lourd. Raclement de gorge de la part de la mère.

— Chéri, Teagan ne… Enfin, il ne peut pas te répondre, coupe-t-elle sur un ton gentil. Il ne parle pas, souviens-toi !

Je regarde mes pompes, par gêne ou par honte, je ne sais pas vraiment faire la différence.

Ouf, j’ai échappé au « Il est muet ». Solis leur a correctement expliqué a priori.

— Ah oui, c’est vrai… Cela lui fait un point commun avec Elena, lâche-t-il. Excuse-moi, fiston.

Fiston ? J’en fronce les sourcils en relevant la tête. Solis, qui panique, reprend tout de suite la parole. Elle me connaît bien et elle a peur que je me casse.

Je la laisse se démerder. L’envie de me tirer me démange vraiment. Pour tenir le coup, j’arrête d’écouter ce qui se dit. En baissant à nouveau le nez pour éviter tout contact visuel, j’en capte quand même un : celui de la lionne vénère. Elle me regarde à la dérobée pendant de longues secondes avant de détourner les yeux. Reste zen, mec !

Cette nana m’insulte rien qu’en me regardant, avec cet air froid et écœuré.

 

— Teagan ? Tu es prêt pour la rentrée ? me demande soudain le père.

Je serre les dents. Ils vont continuer de me poser des questions auxquelles je ne répondrai pas pendant longtemps ? Un silence s’abat de nouveau.

La rentrée ? Genre « aller en cours » ?

 

Je regarde Solis en quête de réponse. Elle semble se réveiller d’un coup et enchaîne :

— Oui, Teagan est prêt, lance-t-elle avec un regard appuyé. Il a de bons résultats, du moins lorsqu’il va en cours… Cette rentrée dans un nouveau lycée la semaine prochaine pourra être comme un nouveau départ, dit-elle en me regardant fixement. Et puis, avec Elena, il aura déjà un premier repère, termine-t-elle en m’achevant.

Quoi ? C’est quoi, ce délire ? Depuis quand je vais au lycée, moi ?

Elle me lâche un sourire que je ne lui rends pas. Tenir dans une famille pendant un an, c’était ça, le deal. Il n’a jamais été question de lycée, et encore moins dans le même bahut que la garce de lionne qui tire une tête de six pieds de long.

— C’est parfait, vous pourrez aller en cours ensemble, dit le père.

La fille grimace et soupire.

Ok, j’irai seul. Enfin, non, je n’irai pas !

— D’ailleurs, à propos de ça, Elena, va montrer sa chambre à Teagan, tu veux ? lance la mère.

Cette fois, elle serre les dents et se lève doucement en s’appuyant sur la petite table. Tiens, elle non plus n’a pas touché au gâteau.

Solis se lève aussi, mais c’est moins sexy avec son gros ventre.

— Je vais en profiter pour y aller, annonce-t-elle. J’ai encore pas mal de choses à faire. Teag, tu me raccompagnes ?

Je me lève. La lionne passe à côté de moi et quitte la pièce. Solis dit au revoir à tout le monde et me fait signe de la suivre.

 

Mon sac sur l’épaule, on se retrouve vite devant sa caisse.

— Je suis fière de toi, tu t’en sors très bien. Ne change rien, ok ? Tu vois, ces gens sont très gentils et je suis persuadée que tu seras très bien ici. Je… J’espère que tu comprends la chance que tu as, me dit-elle.

Je fais non de la tête en soupirant. La chance ? Elle s’est mise à fumer ou quoi ?

— Teag… Ne fais pas le con. Même s’ils n’ont pas de tatouages comme toi, même s’ils n’écoutent pas la même musique que toi, les Hills te comprendront et t’aideront autant que possible. Mais tu dois te laisser faire, Teag, ajoute-t-elle. Et arrêter de te rebeller en permanence !

Je lui lance un regard noir quand un des nombreux souvenirs que je m’évertue à oublier me percute de plein fouet.

— Me laisser faire ? Comme chez les Milers, tu veux dire ?

Elle ferme les yeux et je peux lire la douleur que j’espérais voir se dessiner sur son visage. Elle respire un bon coup. Je ne vois pas pourquoi je serais le seul à souffrir de ses erreurs.

— Non, Teag, pas comme chez les Milers… Et je vais essayer de ne pas t’en vouloir pour cette réflexion. Je t’appelle ce soir, ok ? Et essaie de répondre, cette fois ! Allez, rentre et sois aussi gentil que tu l’es au fond. S’il te plaît, c’est pour toi, tout ça, me dit-elle.

 

Je tourne les talons sans un mot de plus. J’ai trop les nerfs qu’elle me laisse ici. J’essaie de me persuader qu’elle a raison, que c’est pour moi et pour mon bien, mais je reste fermé. Je ne peux pas, je ne peux plus faire confiance à quelqu’un, surtout pas à des inconnus.

— Je suis sûre que tu vas finir par leur parler à eux aussi ! me lance Solis.

Je lève mon majeur dans sa direction sans me retourner.


3

J’entre à nouveau dans la maison. La fille est assise au pied de l’escalier qui est à gauche de la porte, en face de la cuisine. Elle se lève quand elle me voit.

— C’est en haut, me dit-elle avant de me tourner le dos pour monter.

Je la suis dans les escaliers. La lionne marche devant moi sans un mot. Je me retrouve un peu malgré moi à mater son cul moulé dans un jean foncé et qui ondule avec aisance. Elle est vraiment bonne.

Quand elle lève la tête pour regarder où elle va, ses cheveux longs me cachent la vue, mais c’est toujours sympa pour autant.

 

Alors qu’on déboule au premier étage, elle tire encore sur son haut. Fini de mater gratos !

Je jette un œil autour de moi : du parquet recouvre le sol, les murs sont beiges, plusieurs portes fermées me font face. Au centre de ce palier se trouve un autre escalier un peu moins large. Le cul sous mon nez se dirige vers celui-ci. Il y a deux étages ? Cette baraque est vraiment grande. Et il faut que je crèche en haut ? Fais chier, ce n’est pas l’idéal pour me barrer en douce. Mais je trouverai bien, j’ai toujours trouvé.

 

Je suis le déhanchement et on arrive au deuxième, toujours dans le silence le plus total. Cette fille parle autant que moi. Tant mieux.

C’est plus petit qu’en dessous et il n’y a que deux portes : une de chaque côté de l’escalier. Une étagère remplie de livres et un fauteuil, placés sous une fenêtre de toit, complètent le palier.

Quelque chose attire mon regard sur la porte à ma gauche. Il y a un digicode ou je rêve ? Je fixe l’objet en haussant les sourcils.

— C’est ma chambre. Tu as interdiction d’y foutre un pied, me dit la lionne en suivant mon regard.

Je baisse les yeux sur elle. Ma jolie, tu peux être sûre que c’est le premier truc que je ferai dès que tu auras le dos tourné.

Elle évite mon regard en tirant encore sur son foutu haut et me montre la porte en face de la sienne, celle sur ma droite.

— Là, c’est ta chambre, tant que tu es là. Interdiction d’y boire, d’y fumer et de ramener du monde, me précise-t-elle.

Je reste planté devant elle. Est-ce qu’elle se fout de moi ? Elle devrait plutôt me dire ce que j’ai le droit de faire, puisqu’elle vient d’énumérer les trois activités qui occupent habituellement mon temps.

— La salle de bain doit rester rangée et propre, ajoute-t-elle sur un ton glacial.

Ok, cette fille est vraiment casse-couilles. Mais de quelle salle de bain parle-t-elle ?

Je garde ma question pour moi et m’avance vers la chambre que je vais occuper. J’ouvre la porte.

 

Wow, c’est immense. Une grande télé fixée face à un plumard géant, une armoire qui pourrait contenir dix fois ma vie, un bureau et la chaise qui va avec. Je bloque sur la baie vitrée qui va du sol au plafond à côté du lit. Elle a l’air de donner sur le jardin. C’est lumineux et spacieux. J’aime bien la piaule, c’est bien la première fois.

J’avance d’un pas et je sens la fille dans mon dos.

— On mange dans… commence-t-elle.

Je ne la laisse pas finir et pousse la porte du pied. Cette dernière lui claque au nez. Quelle emmerdeuse !

— Connard ! je l’entends râler.

Attention, Elena, je n’oublie jamais une insulte.

Son père n’avait pas dit qu’elle ne parlait pas beaucoup ? J’aurais aimé que ce soit vrai. Son cul vaut le détour, mais dès qu’elle l’ouvre, elle me prend la tête.

 

Je pose mon sac par terre près de la porte et j’avance jusqu’à la fenêtre. Merde, il y a une terrasse presque aussi grande que la chambre.

Je fouille mes poches à la recherche de mes clopes. Après les avoir trouvées, j’en allume une en rejoignant la rambarde. Oh la vache ! Il y a une énorme piscine juste là, en plein milieu de leur jardin.

Je me demande ce que le père fait comme job pour se payer une baraque pareille.

Je tire une latte et laisse la fumée s’envoler dans la chaleur matinale. Bon, faisons un point : il n’est même pas midi, habituellement je pionce encore à cette heure-là — d’ailleurs, ma nuit trop courte se fait sentir ; après cette clope, je vais tester le plumard —, les parents Hills ont l’air gentils, propres sur eux, et leur fille Elena a un beau cul, même si elle est habillée comme un sac et plus verrouillée qu’une prison. Raah, mais pourquoi je pense à ça ?

La prison, j’ai tellement pas envie de m’y retrouver que j’en suis à essayer de supporter une énième famille d’accueil alors que je m’étais juré que ça n’arriverait plus.

 

J’aspire une nouvelle taffe. Solis n’arrête pas de m’embrouiller sur ma consommation de clopes. Si je l’écoutais, je ne ferais plus rien. Fumer, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour étouffer la rage qui bouillonne en moi en permanence et qui menace d’exploser à tout moment.

Elle devrait s’estimer heureuse : j’ai eu l’occasion de faire bien pire que la fumette et j’ai toujours refusé. On m’a proposé un nombre incalculable de fois des lignes de coke, du crack ou même des seringues. Je n’ai jamais rien touché et ce n’est pas le joint que je fume avant d’aller me coucher qui fait de moi un drogué.

 

Une fois mon mégot écrasé sous ma semelle, je retourne dans la chambre. Je remarque une porte à côté de celle que j’ai empruntée pour entrer. Je vais voir sur quoi elle donne. Réponse : la salle de bain.

Alors que je viens d’entrer dans la pièce, une seconde porte qui s’ouvre dans celle-ci laisse apparaître la garce de lionne. Voilà donc la salle de bain dont elle me parlait plus tôt. Et nous allons de toute évidence devoir la partager. Vu son caractère, ça promet.

Elle se stoppe une seconde face à moi. Je distingue bien son visage, cette fois. Il est fin, plutôt bronzé, mais surtout fermé. Très vite, elle fuit mon regard et commence à récupérer des trucs autour d’elle. Ça me laisse le temps de voir que l’ouverture donne directement dans sa chambre à elle.

La petite tornade brune me repasse devant avec les bras chargés de produits pour gonzesses : des brosses et autres trucs dont je me fous royalement. La lionne aurait-elle peur pour ses affaires ?

Elle file dans sa chambre, dont j’aperçois un mur violet foncé, et sans dire un mot, elle claque la porte après m’avoir envoyé un regard enragé. À peine le coup de vent passé, j’entends qu’elle verrouille sa porte.

 

Je reste planté là comme un idiot. Oh qu’elle m’énerve ! Elle me sort vraiment par les yeux avec son air hautain. Elle pense valoir mieux que moi ? Elle est comme tous les gosses de riches : bourrée de préjugés infondés. Et moi, je suis assez con pour les alimenter juste pour faire chier. En gros, cette fille est mal tombée.

Je jette un œil à la salle de bain commune avant de tourner les talons : la baignoire au fond de la pièce est immense et éclairée par une grande fenêtre de toit ; un lavabo en marbre ou un truc de bourge du genre s’étale devant un grand miroir. Il y a des chiottes aussi, à peine cachées par un petit paravent.

Cette porte fermée qui mène à sa chambre attise mon envie d’y entrer. J’ai un fonctionnement simple : si on m’interdit de faire quelque chose, je mettrai tout en place pour le faire quand même. Au contraire, qu’on me demande de faire un truc, et je déguerpirai au plus vite. Je me rends bien compte que c’est débile comme comportement, puéril même, mais c’est plus fort que moi.

 

Je retourne dans la chambre où je me jette sur le lit. Oh merde, c’est confortable, en plus ! On dirait un foutu nuage. Je n’ai pas souvenir d’avoir autant kiffé un pieu.

J’extirpe mon portable de ma poche. J’ai un SMS de Benito.

**T où ?**

En enfer… C’est le premier truc qui me vient, mais comme Benito et sa sœur ne sont pas au courant de mes galères judiciaires, je réponds simplement :

**Pas loin**

 

Avec Benito, on est potes depuis toujours. On s’est connus à l’orphelinat. C’était le gamin qui chialait avant de cogner. Encore aujourd’hui, il est capable de verser une larme avant d’éclater un mec.

Nouveau message :

**Où pas loin ? Tu bouffes avec nous ce soir ?**

Dans un endroit où toi et moi ne ferions pas trois pas dehors avant de nous retrouver menottés face contre un mur. Je ne peux pas nier que la chambre est bien, mais dans ce quartier, je ne pourrai jamais sortir en étant tranquille. J’assume la gueule que j’ai : il paraît que les nanas aiment mes yeux, et j’ai choisi les tatouages, les piercings et les sapes que je porte. Mais les gens comprennent rarement ça et je ne supporte pas les regards en biais, comme ceux que me jette la lionne depuis qu’elle m’a vu, ça a le don de me mettre hors de moi.

Je réponds vite fait à Benito avant de m’énerver encore plus d’être là.

**Pas loin, m’attends pas.**

 

Je balance mon portable sur le lit et je croise les bras derrière ma tête. Je mate le plafond. Je crois que c’est la première fois que j’en vois un aussi nickel : pas de giclure de je-ne-sais-quoi, pas d’infiltration suspecte et encore moins de fissure ou de toile d’araignée. Il est juste blanc, immaculé comme la chemise de gentil garçon que m’a filée Solis.

Je me rends d’ailleurs compte que j’ai encore ce truc sur moi. Je me lève et commence à la déboutonner tout en allant à la salle de bain pour pisser.

Quand je fais enfin sauter le vêtement ridicule, je découvre le nom d’un autre mec écrit à l’arrache sur l’étiquette. C’est du Solis tout craché : elle est aussi fauchée que moi et a dû trouver ça dans une friperie.

Je fous le vêtement en boule et le jette dans la petite poubelle à côté du lavabo. Je me rate et le tout se renverse sur le côté.

 

Après avoir fini de pisser, j’aperçois mon reflet dans le grand miroir au-dessus du lavabo. Je ne reconnais pas le mec aux yeux gris-bleu qui me fixe. Mes cheveux bruns ont tellement poussé qu’ils partent dans tous les sens. La barbe négligée, les tatouages qui remontent dans mon cou et descendent jusqu’au bout de mes doigts et les anneaux qui élargissent mes lobes d’oreilles font de moi un mec flippant. C’est le but : avec cette dégaine, personne n’ose venir me chercher.

Une question que je me pose souvent me revient : À qui je ressemble le plus ? Ma mère ou mon père ?

Je respire un bon coup. J’ai beau essayer de les chasser, mes démons reviennent toujours. On s’en fout de savoir à qui je ressemble. Comme dit Benito, l’important, c’est de savoir qui je suis aujourd’hui. Il ne dit pas que des conneries, cet enfoiré !

J’enlève mon débardeur qui mérite un bon lavage et je le balance par terre à côté de mes autres affaires. Je fais couler de l’eau froide pour m’en passer sur le visage. Je dois virer cet air de môme malheureux de ma face, et au passage, renvoyer mes pensées aussi loin que possible. Quand je me redresse, je ressemble toujours à un pauvre gamin perdu, celui que je m’efforce de cacher sous cette apparence. Mon regard est attiré ailleurs. Dans le miroir, je vois Elena qui est plantée derrière moi comme un fantôme.

Seul le bruit de l’eau qui fuit le robinet avec force se fait entendre. La lionne mate mon dos puis plante ses yeux dans les miens sans que je n’ai bougé.

— Ton linge sale qui pue, c’est dans la panière, pas par terre, lâche-t-elle froidement. Et la lunette des toilettes doit être rabaissée.

 

Je laisse passer une seconde. Elle est sérieuse ? Apparemment oui, puisqu’elle ne bouge pas et a l’air d’attendre que j’obéisse comme un bon toutou.

Raté, Elena !

Je lui lève mon majeur, qu’elle contemple via le miroir. Elle louche presque dessus et un air de haine profonde électrise son joli minois.

— Allô ! Tu me comprends ? ajoute-t-elle sur un ton sarcastique.

Ok, si elle me prend pour un con plus longtemps, je vais faire un truc vraiment débile.

Pour éviter ça, je ferme les yeux en baissant la tête vers le lavabo. Je respire un grand coup et ferme l’eau d’un geste brusque avant de planter mon regard sur elle à nouveau. Elle devrait partir d’ici au lieu de me mater comme ça.

 

— On t’attend pour manger. Tu… commence-t-elle.

Je me suis retourné vers elle entre-temps. Elle me reluque de haut en bas : on dirait qu’entre mes tatouages et mon fute grand ouvert sur mon boxer, elle ne sait pas quoi fixer.

Elle finit par fuir en se cognant au montant de la porte de sa chambre. Elle referme cette dernière si fort que je sens un courant d’air m’atteindre. J’entends le verrou tourner dans la seconde.

Elle est vraiment folle ! Cette nana va définitivement être difficile à gérer, mais on verra ça plus tard.

Je fouille les placards sous le lavabo où je trouve une serviette. Je m’essuie le visage en retournant dans la chambre. Je me laisse tomber sur le lit. Je n’ai pas faim, ils peuvent toujours m’attendre. Et puis, les repas de famille, très peu pour moi.

 

Je me retrouve encore à fixer le plafond blanc pendant un temps indéterminé. Le manque de sommeil me rattrape, et avec lui, mes démons ressurgissent de là où je les enferme en permanence : loin au fond de moi.

Comme souvent dès que je m’endors, ils sont là, partout, et je ne peux que subir mes souvenirs douloureux.


4

— Joyeux anniversaire ! Joyeux anniversaire ! Joyeux anniversaire, Teagan ! Joyeux anniversaire !

Anne et l’autre surveillant, Anton, sont là. Ils chantent tous pour mon anniversaire. J’aime bien que tout le monde chante pour moi, c’est beau. Les autres enfants de l’orphelinat n’ont pas l’air contents de chanter.

— Allez Teagan, souffle fort sur tes bougies, me dit Anne.

Je regarde le gâteau, il est bleu avec une voiture dessinée dessus. J’aime bien les voitures, ce sont mes jouets préférés. Mais je n’aime pas les partager avec Benito parce qu’il les perd tout le temps.

— Allez, Teag ! Souffle avant que ton vœu s’en aille !

Les bougies, il y en a cinq, parce que j’ai cinq ans aujourd’hui. Le jour de mon anniversaire, c’est celui que je préfère de toute l’année, parce que je ne suis pas obligé de mettre la table ou de faire mon lit.

Je souffle très fort sur les bougies comme m’a dit Anne. Elles s’éteignent toutes d’un coup. Tout le monde applaudit. Ça, j’aime pas, ça fait trop de bruit.

— Arrête de grimacer et fais ton vœu, me dit Anton.

 

Je ferme fort les yeux. « Je souhaite que ma maman vienne me chercher ».

J’espère qu’il va marcher cette fois, parce que j’ai déjà fait le même à mon dernier anniversaire mais ma maman n’est pas encore venue me chercher. Je ne sais pas pourquoi elle ne vient pas : j’ai été sage, comme m’a demandé Anne. Elle m’a dit que ma maman viendrait quand je serai sage, mais je suis tout le temps sage. Même quand le méchant Dave a cassé ma voiture rouge exprès pour m’embêter, j’ai pas cassé ses jouets, je préférais voir ma maman.

Je l’aime pas Dave. Il est bête, gros et il mange toujours mon dessert.

Benito m’a dit qu’il fallait le taper pour qu’il arrête de me faire peur, mais Dave est plus grand que moi et Benito se fait toujours punir parce qu’il fait des bêtises. Et moi, j’essaie de ne pas faire de bêtises avec lui, parce que je veux que ma maman vienne me chercher. Je suis sûr qu’elle est trop belle ma maman, avec de longs cheveux marron.

 

— Tiens, Teagan, ouvre ton cadeau, me dit Anne.

Il y a un paquet tout rouge devant moi. J’aime bien le rouge. J’espère que c’est une voiture, comme ça, j’en aurai une rien qu’à moi.

Je déchire le papier. Oui ! Une voiture ! Une rouge, en plus, comme celle que Dave avait cassée… Elle brille et ses roues sont toutes propres et bien noires.

— Teag ! Tu me laisses jouer avec ? me demande Benito.

— Nan. C’est la mienne !

Je la serre contre moi pour la cacher.

— Benito, laisse-le en profiter un peu, d’accord ? lui dit Anne. Il te la prêtera plus tard. Hein, Teagan ?

— Oui, d’accord. Mais demain.

— Tu promets ? me demande Benito.

Je fais oui avec la tête, mais même si Anne m’a dit que ce n’est pas bien de mentir, je lui prêterai pas ma nouvelle voiture.

 

Je joue toute la journée avec ma nouvelle voiture. Elle roule encore plus vite que l’ancienne. Je la lance dans le couloir, là où j’attends ma maman tous les jours.

Anton arrive. Il est en colère.

— Teagan ! Qu’est-ce que tu fous encore là ? Ça fait une heure que je te cherche partout ! me crie-t-il dessus.

— Je… J’attends ma maman…

— Putain, mais t’es débile ou quoi ? Ta mère, elle t’a balancé sur un trottoir quand t’avais trois jours ! Elle ne viendra jamais. Tu comprends ? Elle s’en fout de toi ! Maintenant, amène-toi.

Il m’attrape et me pousse devant lui.

— Et chiale pas, c’est la vie, il va falloir t’y faire.

— Ma voiture ! je crie.

— Avance, merde !

 

***

 

J’ouvre les yeux en sursautant. Mon souffle est irrégulier et des larmes ont coulé pendant que je dormais. Je les chasse avec rage. Encore un cauchemar, comme à chaque fois que je ferme les yeux depuis que je suis ici.

Je n’en peux plus de toute cette merde qui me pourrit de l’intérieur. Ces souvenirs me donnent la gerbe et font naître en moi un peu plus de haine à chaque fois.

Je me redresse brusquement et me frotte le visage. Je donnerais cher pour une nuit sans réveil brutal. Si seulement je pouvais oublier cette enfance et tout le reste.

 

Je saute du lit et file sur la terrasse. Je porte une clope à mes lèvres tandis que les images réapparaissent par flashes dans ma tête. C’est tremblant que le briquet embrase le tabac.

Je ferme les yeux pour ne pas voir mes mains incontrôlables et tire une grande taffe de fumée toxique. Celle-ci s’enfonce dans mes poumons et je sens mon rythme cardiaque redescendre avec une lenteur oppressante.

Trois jours que je suis arrivé dans cette maison immense, et autant dire que je n’ai vu que ma chambre, la salle de bain et la terrasse. J’ai entendu toutes sortes de trucs, par contre. Enfin, surtout cette garce de lionne qui gueule et claque les portes à longueur de journée.

Si je tiens encore aujourd’hui, j’aurai officiellement battu mon record : depuis quelques années, trois jours en famille, c’est mon grand maximum.

Mes pensées s’envolent de nouveau vers un truc que j’ai capté hier : je m’impose tout ça pour éviter la prison et je reste enfermé entre ces quatre murs pour ne croiser personne. L’ironie de la situation est à gerber !

 

Des coups résonnent à la porte de ma chambre.

La garce de lionne ? Je n’ai pas le temps de réagir que le battant s’ouvre de lui-même. Un plateau avec une canette de soda et deux sandwichs se pointe avant que la tête de la mère n’apparaisse.

Alors c’est elle qui me dépose à manger tous les jours devant la porte ?

Je traverse la terrasse et me plante devant la baie vitrée pendant qu’elle approche.

— J’avais peur de te réveiller, me dit-elle. Tiens, tu dois avoir faim.

Je suis affamé mais je ne fais pas un pas. Elle dépose le plateau sur la table de nuit tout en me souriant.

— Tu sais, tu es chez toi ici. Tu peux aller et venir dans toute la maison comme tu veux. Il y a une salle de jeux en bas avec les consoles de Chevy, je suis sûre qu’il serait ravi que tu joues avec lui, m’explique-t-elle.

Même pas en rêve.

— Elena m’a donné ton linge. Je me suis permis de tout laver, et n’hésite pas si tu en as encore. Tu peux le descendre dans la buanderie et je m’en occuperai, d’accord ?

Mon linge ? Celui que j’ai laissé en vrac après ma douche, ce matin, comme tous les jours depuis que je suis là ? T-shirt, boxer… Et merde, il y avait mon jean aussi. J’espère qu’elle n’a pas fouillé dans mes poches.

 

La mère semble attendre une réponse. Tout ce que j’arrive à sortir est un bref signe de tête, mais ça a l’air de lui faire plaisir parce qu’elle sourit de plus belle.

— Très bien. Mange, s’il te plaît, tu n’as presque rien avalé en trois jours, ajoute-t-elle.

Elle s’apprête à partir mais se ravise.

— On est tous très contents que tu sois ici, Teagan, n’en doute pas !

Aucune réaction de ma part. Moi, je ne suis pas content d’être obligé d’être là, et je connais une lionne qui n’est pas contente non plus.

 

La mère s’en va et je sens mon portable vibrer dans ma poche. Je le sors, c’est Benito qui m’envoie un SMS.

**Motivé pour un plan ce soir ?**

Un plan signé Benito est le meilleur moyen de finir en garde à vue, et je ne peux pas me le permettre : Terry, le mec qui me sert d’agent de probation, sauterait sur l’occasion pour se débarrasser de moi et m’envoyer derrière les barreaux. En même temps, j’ai besoin de bouger. Trois jours enfermé ici, c’est la limite des trucs que je peux supporter.

Pour partir discrètement, il n’y a qu’une seule possibilité : la terrasse. Je me lève et je vais en faire le tour pour la centième fois. Je suis au deuxième. Sauter du premier ne me fait pas peur, mais là, c’est une autre histoire.

J’ai déjà repéré l’appentis qui jouxte la terrasse. Si je saute sur son toit, je n’aurai plus qu’à refaire pareil dans le jardin et à me barrer. Le tout est de savoir s’il est assez costaud pour supporter mon poids. Je vais faire un test, pour en avoir le cœur net.

Je fourre mon portable dans ma poche et j’enjambe la rambarde. Le rebord de l’autre côté est juste assez large pour poser le bout de mes baskets. Je regarde dans mon dos en me tenant fermement à la barrière. Ce n’est pas si haut que ça.

Je saute en arrière et atterris lourdement à l’endroit que je visais. L’appentis craque dans tous les sens. Pendant deux secondes, je me dis que je vais passer au travers, mais il tient le coup. Je me redresse pour regarder en bas et je saute de nouveau.

Le sol est plus mou, mais je dérouille quand même du genou que je me suis éclaté l’été dernier en essayant d’échapper aux flics dans le Bronx avec Benito. Lui y a laissé une dent.

 

Quand je me redresse, je suis dans le jardin, contre la maison. Une fenêtre donne juste là. Je la contourne rapidement et fais le tour de la bâtisse discrètement. Je n’entends rien.

Je me retrouve vite au coin des deux garages. En face, le portillon par lequel je suis entré m’appelle. Ok, c’est cool, ce soir je partirai par là, le portillon ne va pas être compliqué à escalader.

Je tourne les talons et m’arrête net. Le père est planté là et me regarde. Merde, ils apparaissent tous bizarrement dans cette famille. Je le scrute deux secondes. Que me veut-il ?

— Tu vas où ? me demande-t-il.

Je ne réponds pas.

Il fouille dans sa poche et en sort un truc que je reconnais aussitôt. Et voilà, les emmerdes commencent.

— J’allais monter te parler de ceci, mais je t’ai vu tomber du ciel juste devant la fenêtre de mon bureau. Tu sais ce que c’est ? demande-t-il en désignant ce qu’il tient dans la main.

Je serre les dents. Bien sûr que je sais, puisque c’est à moi.

Je détourne le regard.

— Ma femme l’a trouvé dans ton jean quand elle a voulu le laver. Les femmes font toujours nos poches, mon grand, tu devrais le savoir, me dit-il.

Sa femme ? Je viens de la voir, sa femme. Pourquoi ne m’a-t-elle rien dit à propos de ce joint ?

Je ne bronche pas. Le père laisse un silence volontaire s’installer et me fixe sans bouger. Qu’est-ce qu’il veut que je fasse ? Que je nie ? C’était dans ma poche ! Qu’on en finisse, qu’il le réduise en miettes et voilà. Je n’aurais pas dû le garder mais le fumer tout de suite.

— Tiens, me dit-il en me lançant le joint ratatiné par plusieurs jours dans mes poches.

Je le rattrape sans mal. Je rêve ou quoi ? C’est un genre de test ?

— Ne fais pas cette tête, j’ai été jeune aussi, et ce n’est pas ça qui va aggraver ton cas, lâche-t-il.

Je fronce les sourcils et glisse rapidement mon bien dans la poche arrière de mon jean. Le père s’approche de moi. Par réflexe, je recule. Avec les années, j’ai appris à ne plus faire confiance à personne, encore moins à ceux qui veulent paraître gentils.

— Par contre, je te préviens tout de suite : ça, j’accepte, mais si je vois autre chose entrer chez moi, de la poudre, des seringues ou des cachets, je n’aurai aucune pitié pour toi. On est d’accord ?

Évidemment, je ne réponds pas. Je le fixe sans ciller. S’il croit me faire peur, c’est raté.

— Je comprends que tu aies eu besoin de prendre tes marques ces trois derniers jours, mais ça a l’air d’être réglé puisque tu te balades. Va donc profiter de la piscine, tu es blanc comme un cul. Mais si tu décides de sortir de l’enceinte de la maison, on veut d’abord en être informé.

Il tourne les talons, les mains dans les poches, et s’arrête pour me fixer à nouveau.

— Et tu as le droit de sortir par la porte, tu sais ! L’appentis ne supportera peut-être pas ton poids deux fois, ajoute-t-il avant de se casser.

Mais qu’est-ce qu’il vient de se passer ? Il m’a rendu mon joint, mais le message a été clair : c’est donnant-donnant. C’est ce qu’on verra. Ce soir je bouge, et personne ne m’en empêchera.

Je reviens sur mes pas, repasse devant la fenêtre au pied de laquelle j’ai atterri et je pénètre dans le grand jardin. La mère est là, assise sur une chaise longue, en train de lire un livre. Elle m’aperçoit du coin de l’œil.

— Ah Teagan, tu as mangé, j’espère ! dit-elle. Tiens, à ce propos, j’ai quelque chose à te demander…

Oh merde.

— Maman ! J’ai attrapé un papillon ! s’exclame soudain le gamin qui arrive en courant de je-ne-sais-où.

Il s’arrête net quand il me voit et perd son sourire. Il va vite rejoindre sa mère et lui parle à voix basse. En le suivant du regard, j’aperçois la lionne qui barbotte. Manque de pot, je ne vois rien d’autre que son regard. Tout son corps est planqué par le rebord du bassin.

La mère lui demande de sortir puis me fait signe de la suivre.

 

En deux temps trois mouvements, je me retrouve assis sur un des tabourets autour de l’îlot central de la cuisine.

La lionne trempée déboule comme une furie en laissant de l’eau partout sur son chemin. Elle a juste enfilé un truc à bretelles et un jogging sur son bikini et elle est en train d’emballer ses cheveux dans une serviette.

— Tu vas m’écrire tout ce que tu n’aimes pas manger, comme ça, je ne ferai pas d’erreur, me dit la mère. Et Elena, les tomates, s’il te plaît ma chérie.

 

En face de moi, la lionne s’installe. Son bikini encore mouillé laisse deux grosses auréoles transparaître au niveau de ses seins. Il faut que je regarde ailleurs. Ou pas.

La mère glisse un stylo et un bloc-notes devant moi.

— Si tu oublies quelque chose, je laisserai la liste sur le frigo, d’accord ? me dit-elle. Tu me mets ce que tu n’aimes pas et ce que tu as envie de manger aussi.

Je ne réponds toujours pas, mais elle s’acharne à me poser des questions.

Je baisse les yeux sur le bloc-notes. Ce que je n’aime pas ? Elena. Ce que j’ai envie de manger ? Elena. Je n’écris rien, je ne vais pas écrire ça.

J’entends ricaner et quand je relève la tête, la lionne me fixe. C’est de moi qu’elle se fout ? Elle soutient mon regard, insolente.

La mère sort de la cuisine en appelant le gamin. Nos regards ne se sont pas lâchés.

— Écrire. Tu sais faire ou y a pas de profs dans les orphelinats du Queens ? me lance-t-elle à voix basse. Ah mais bien sûr que non, le Queens, c’est trop pauvre : c’était vous nourrir ou vous éduquer, hein ?

 

Je vais péter ce stylo tant je le serre fort dans ma paume gauche. L’idée de lui planter entre les yeux me traverse, mais je résiste. Cette garce ne semble jamais s’être retrouvée face à un mec qui ne pense pas aux conséquences avant de foncer quand la colère l’assaille. Et le meilleur moyen pour que je sois ce mec, c’est de me titiller comme ça. Il y a deux sujets à ne pas aborder avec moi : l’orphelinat et le fait que je ne puisse pas parler. Et cette conne saute dans la fosse aux tigres sans réfléchir.

Je concentre toute ma haine dans le regard que je lui lance. Elle fronce les sourcils et détourne la tête vers ses tomates. Le silence revient. Après quelques secondes à la fixer en train de m’ignorer, je baisse le nez sur le bloc-notes.

Lorsque je pose la pointe du stylo sur le papier, elle ouvre encore son excitante bouche :

— Alors, il sait ou il ne sait pas écrire ?

Je vais l’ignorer, ça vaut vraiment mieux pour elle. Sérieusement, je ne sais pas où je trouve une telle force : on est à la limite des trois jours et elle remue le couteau dans mes plaies. C’est certainement l’enjeu : la prison. Mais je ne sais pas combien de temps ça va me retenir de la coller au mur pour qu’elle la ferme.

 

Le silence n’a pas le temps de me faire oublier sa réflexion qu’elle l’ouvre encore :

— Je t’ai vu parler avec Nathalie.

Je relève les yeux pour la regarder, elle me fixe sans bouger. Et voilà, elle vient de planter sa dernière chance que je reste calme en abordant le deuxième sujet suicide. Cette fille n’a pas l’air de se rendre compte qu’en face d’elle un type complètement imprévisible est en train de laisser partir le peu de patience qu’il a jamais eu puisqu’elle enchaîne :

— Pourquoi tu parles pas ? Je suis sûre que tu crèves d’envie de m’insulter. Vas-y, libère-toi abruti, parce qu’on croirait que tu vas exploser d’une seconde à l’autre.

Garce de lionne ! Elle le fait exprès. Elle veut de toute évidence que je me casse d’ici, et si possible avec pertes et fracas, mais je risque beaucoup trop pour qu’une fille de riches, blindée de principes débiles, ne me fasse exploser et perdre ma liberté. Je ne vais pas lui faire ce plaisir. Il y a d’autres moyens de faire taire ce genre de garce.

Je la reluque. Ses yeux noisette bourrés d’insolence virent au vert. Sexy… Sa bouche est crispée et ses épaules fines retiennent à peine les bretelles de ce qu’elle porte et qui est tiré vers le bas par l’eau que libère son haut de bikini.

Cette vision a le mérite de détourner ma colère. Maintenant, tout ce dont j’ai envie, c’est de faire sauter ses fringues pour lui montrer que je peux très bien m’exprimer avec ma bouche sans lui parler.

 

Elle ne baisse pas les yeux, je resserre ma prise sur le stylo. Ce regard va me rendre dingue mais je ne lâche pas. Si cette fille me fait baisser les yeux un jour, qu’on me la coupe sans anesthésie.

J’ai beau faire le malin, elle arrive à m’énerver assez pour que mon souffle soit désordonné, je le contrôle difficilement. Si elle voit que son délire fonctionne sur moi, je vais devoir aller bien trop loin pour lui faire fermer sa gueule, et ce serait risquer de me retrouver derrière des barreaux.

— Allez, on peut le lire dans tes yeux que t’en as envie… chuchote-t-elle.

Lire dans mes yeux, sans déconner ? Ça se saurait, ma grande.

Je laisse échapper un petit rire. Si elle savait de quoi j’ai envie, elle partirait en courant. D’ailleurs, je vais lui faire un dessin, histoire qu’elle comprenne bien dans quel sens je vois le truc.

 

Le père passe dans la cuisine sans un mot pendant que je me penche sur le bloc-notes. La lionne reprend sa tâche en cours silencieusement, comme si elle n’avait rien dit et jamais cherché à me faire exploser.

Le daron sort une canette de soda du réfrigérateur et la fille découpe une autre tomate pendant que je griffonne ce que j’ai en tête.

Il s’en va sans un mot. Je ne relève pas la tête tant que je n’ai pas terminé. Le décor est vite posé sur la petite feuille. Pourquoi aller trop loin ? La cuisine, ça ira très bien. Je gratte le papier rapidement. Pas besoin de trop de détails, l’important, c’est le mouvement.

— Qu’est-ce que tu fous ? j’entends.

Je l’ignore et peaufine mon gribouillage, un mouvement par-là, un autre par ici. J’appose la touche finale — quelques mots en haut à gauche de la feuille — quand la mère entre dans la pièce en sermonnant le gamin.

— Chevy, tu joueras à la console demain. Là, tu vas aller prendre ta douche ! dit-elle.

J’arrache la page du bloc-notes sous l’attention furtive d’Elena. Je froisse le papier, elle fronce les sourcils. Je joue un instant avec la boule entre mes doigts et lui balance au visage. Elle la reçoit pile entre les deux yeux et en ouvre la bouche, outrée, avant de regarder sa mère, qui n’a rien loupé de l’action.

— Maman ! Et tu dis rien ? s’exclame-t-elle en écrasant mon cadeau dans son poing.

La mère ricane au nez de sa fille. Elle n’a pas vu mon œuvre, dont — je dois avouer — je suis assez fier. Le sujet m’a inspiré, c’est sorti tout seul.

— Vous êtes suffisamment grands pour régler ça tout seuls, je pense, lui dit sa mère avant de nous tourner à nouveau le dos.

La lionne me fusille du regard, je lui fais un clin d’œil. J’écris ensuite rapidement une liste des trucs que je n’aime pas, je mets les tomates en premier.

Quand j’ai terminé, je relève les yeux sur Elena qui est en train, certainement poussée par la curiosité, d’ouvrir la feuille qu’elle s’est prise en pleine tête. Elle est si absorbée qu’elle ne remarque pas que je l’observe avec attention. Je savoure chacune de ses expressions. Quand elle voit mon œuvre, elle ouvre la bouche, sous le choc. Son visage prend ensuite une teinte rouge vif. Il ne fallait pas me chercher, Elena.

Elle froisse mon dessin en vérifiant que sa mère ne la regarde pas. Cette dernière est occupée à remuer un plat qui chauffe sur le feu. Je penche la tête sur le côté en fixant la lionne. Alors, est-ce que c’est plus clair maintenant ?

Son regard fuit le mien. Elle fait disparaître le papier je-ne-sais-où et reprend son couteau pour écorcher ses tomates.

 

Moi qui pensais ne pas pouvoir me retrouver dans une cuisine avec des inconnus plus de cinq minutes, avec l’aide précieuse d’Elena, c’est devenu chose possible. La voir ne plus oser lever le nez de ses tomates sans prendre leur couleur est un aussi beau cadeau que si je l’avais vue en bikini.

Un long moment passe, en silence. La mère est concentrée sur la préparation de je-ne-sais-quoi et se sert de sa fille comme commis. Je reste là, à les regarder. Les légumes convenablement torturées par une lionne brusquement très silencieuse, sa mère lui demande de trouver une grande casserole.

— Je ne sais pas où elles sont, dit-elle froidement.

— Au même endroit que d’habitude, il me semble.

Le silence revient et la lionne plante son regard dans le mien.

— T’as fini, toi ? Pourquoi tu restes là ? me crache-t-elle au visage.

Aussitôt, sa mère se retourne vers nous, interpellée par le ton qui a été employé. Je suis occupé à fixer la garce qui ne baisse pas le regard et s’acharne à me tenir tête. À chaque fois qu’elle ouvre ses maudites lèvres, c’est pour essayer d’allumer la mèche qui me fera exploser. Mais je résiste, elle n’y arrivera pas, je le jure. Ou il faudrait vraiment qu’elle aille beaucoup plus loin.

Un silence pesant tombe sur la pièce.

— Elena, ton langage ! Et excuse-toi auprès de Teagan, il ne t’a rien fait, lui ordonne sa mère.

Oui, Elena, je ne t’ai rien fait, voyons. Excuse-toi, que je savoure enfin une parole sortie de cette bouche insolente.

Ses petites épaules se crispent et on l’entend tous prendre une inspiration comprimée par la colère. Elle tourne la tête vers sa mère.

— Non, c’est hors de question, dit-elle sans ciller.

Merde, elle m’impressionne, là. Tenir tête à sa mère comme ça, juste pour ne pas s’excuser : chapeau, dis donc ! Moi, j’aurais planté un couteau dans le mur avant de me casser.

— C’est toi qui vois, lui dit sa mère.

Quoi ? Non, mais ils ont vraiment un problème avec l’autorité, ces vieux ! Je tourne la tête vers elle, surpris, lorsqu’elle reprend :

— Ou tu t’excuses d’avoir parlé sur ce ton à Teagan ou tu es punie toute la soirée, parce qu’il me semble qu’il est resté parfaitement correct avec toi depuis tout à l’heure.

Je me mords l’intérieur des joues pour ne pas exploser de rire. Que c’est beau ! Elena fixe sa mère salement et tourne les yeux vers moi.

— Correct ? Mais regarde-le, rien n’est correct chez lui, siffle-t-elle.

— Très bien, tu sors d’ici et je vais en parler à ton père, tranche la mère.

La lionne lâche tout ce qu’elle a en main brusquement et s’enfuit littéralement de la cuisine. Ses pas résonnent dans les escaliers alors que je reste planté là.

— Elle s’excusera. Tu veux m’aider à finir de préparer le repas ? me demande la mère.

Et puis quoi encore ?

Je me casse de la pièce sans la regarder. Sans les provocations de la lionne, je n’ai plus rien à faire là. Je grimpe les escaliers rapidement. Elena n’a pas eu l’air d’aimer le dessin qui m’illustre en train de la prendre sauvagement sur le meuble central de la cuisine. Étonnant ! Et j’imagine que le « Va apprendre à lire » inscrit à côté n’a pas aidé à faire passer le truc.

 

Je me marre tout seul en arrivant au deuxième étage, juste quand elle claque la porte de sa chambre avec force.

J’entre dans la mienne et je vais directement dans la salle de bain pour pisser. Garce de lionne, elle ne s’excusera pas. Tout dans son attitude le crie.

Les mains sur le bouton de mon jean et les pieds devant les chiottes, je m’apprête à sortir le matos quand du bruit attire mon attention. La porte de sa foutue forteresse s’ouvre, mais un son l’arrête avant qu’elle n’entre. C’est sûrement son portable qui sonne. La porte vers sa chambre reste entrebâillée. Qu’est-ce que je fais ? J’y vais ?

— Allô, dit la voix de la lionne.

— Ma chérie ! Tu vas bien ?

Je fronce les sourcils et me contente de tendre l’oreille pour écouter en posant doucement mon cul sur le rebord de la baignoire après avoir remis mon fute en place.

La lionne doit me penser encore à la cuisine avec sa mère parce qu’elle a mis son portable sur haut-parleur. J’entends donc chaque mot d’une discussion absolument inintéressante sur les vacances que vient de passer la nana qui appelle. Elle et son cousin sont allés visiter l’Europe. Blabla, et vas-y, les Anglais sont beaux, et allez, les Français mangent bien…

Je suis en train d’envisager de retourner dans ma chambre quand la tournure de la conversation me stoppe.

— Non, tu ne sais pas le meilleur ! Le dernier cas social de mes parents, c’est un mec ! s’exclame la lionne.

Ah ? On parle de moi.

— Quoi ? Mais c’est la première fois !

— Oui. Je ne sais pas pourquoi. Ça doit faire dix ans que mes parents n’accueillent que des filles, et là, on se retrouve avec un type super flippant !

J’entends l’autre fille rire puis lâcher sur un ton dégagé :

— Beau gosse ?

Silence. Je hausse les sourcils. Alors, Elena ? Réponds.

— Beau ? Euh, pas trop, non. Il est… Je sais pas, grand, pas gros, ses yeux ne sont pas mal, mais il est franchement banal, en fait.

Sale garce !

— En fait ? Pourquoi en fait ?

— Pour rien, j’ai dit ça comme ça ! réplique aussitôt la lionne.

— Mmh ! Parle, Elena Hills. Je te connais trop pour savoir que ce « en fait » cachait quelque chose. Dis-moi !

Silence, de nouveau.

— Allez ! crie presque sa copine dans le haut-parleur.

— Bah quand je l’ai vu le matin de son arrivée, j’ai bloqué sur son regard. C’est comme s’il reflétait tout ce qu’il pense. Il était presque bleu foncé quand il est arrivé, et tout à l’heure, dans la cuisine…

— Quoi ? Accouche !

— Dans la cuisine, tout à l’heure, ses yeux étaient gris clair. J’avais même du mal à le regarder en face…

— Non, mais attends, Elena, crache le morceau une bonne fois pour toutes : il te plaît ?

— Quoi ? Mais non, ça va pas ! Tu l’as pas vu ! Il est bourré de tatouages. Je te jure, il en a partout, même sur les mains. Ses oreilles sont percées avec de gros anneaux louches et il est muet !

Muet ? Je ne suis pas muet, je ne parle pas. C’est différent, merde !

— Oui, c’est sûr, tatouages, piercings et qui ne parle pas : inenvisageable ! enchaîne sa copine.

— Bah ouais, tu vois ! Même s’il pourrait avoir quelque chose d’attirant, c’est plus fort que moi, il me dégoûte, lâche la lionne.

Je serre les poings. Je la dégoûte ? Vraiment ? Garce puissance douze !

— Nan, mais Elena, t’as plus les yeux en face des trous, là. Tatouages et tout… Je suis sûre qu’il va me plaire à moi. Je verrai ça demain. Ta mère a dit oui pour que je vienne manger ?

Silence.

— Ouais, répond la lionne.

 

Sa copine enchaîne ensuite sur la tenue qu’elle pourrait bien porter le lendemain.

Le son s’approche, puis la porte de la salle de bain s’ouvre un peu plus pour laisser entrer la lionne. Elle ne m’a pas encore vu, ses yeux sont baissés sur une de ses mains qui tient… mon dessin ?

Commander Adopted Love